‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 92 sur 147 · RETRAITE DU MARÉCHAL SOULT · texte numérisé non relu

RETRAITE DU MARÉCHAL SOULT

sivement, aux répugnances de son collègue ; et ce fut avec son assentiment que M. Gruizot partit pour le château d'Eu, où le roi Tavait devancé.

Le roi tenait au maréchal Soult, d'abord parce qu'il avait en lui un ministre aussi docile que laborieux, ensuite parce qu'il le jugeait seul propre à appuyer fortement le trône sur Tarmée. D'ailleurs, il s'agissait d'offenser un homme qui avait marqué dans la guerre, même à une époque où Napoléon rendait tout obscur autour de sa gloire ; et Louis-Philippe avait coutume de dire en parlant du maréchal Soult : « Il me couvre. »

Par tous ces motifs, les démarches de M. Guizot étaient hasardeuses. Le roi veut s'en expliquer avec M. Thiers : et, sur un courrier qu'on lui dépêche en toute hâte, le ministre de l'intérieur se rend auprès de son collègue et auprès du roi. La discussion fut longue ; mais M. Thiers s'étant fait fort de décider le maréchal Gérard à entrer dans le Cabinet, si, préalablement, le maréchal Soult en était exclu, le roi céda. Le président du Conseil fut donc censé avoir donné volontairement sa démission. W. de Séraonville fut châtié à son tour, et les ministres vainqueurs trouvèrent plaisant de lui donner pour successeur dans la dignité de grand référendaire de la Chambre des pairs ce même M. Decazes, qu'avait retenu à Paris son imprudente inimitié.

Les journaux de l'Opposition s'épuisèrent en vaines conjectures sur les causes de la retraite du maréchal Soult, retraite dont on n'avait eu o;arde de li\'rer le secret aux commentaires de la malignité des partis. Interrogée par la polémique, la presse ministérielle motiva sans scrupule la démission du vieux guerrier sur le dépérisseuient de sa santé, résultat de ses fatigues. La vérité est qu'il fut rer-

versé par ses collègues. Sa haine contre les doctrinaires s'en accrut; et M. Thiers, sur lequel il avait un instant compté, lui étant devenu particulièrement odieux, des propos pleins de fiel témoignèrent de son ressentiment.

M. Thiers n'avait pas trop présumé de son influence sur le maréchal Gérard. Il finit par Tentraîner dans le Conseil, oii Fattendait la place de son ancien compagnon d'armes. On était au 18 juillet 1834. Le maréchal Gérard ne se sentait aucun goût pour le Pouvoir : il se décida par l'espoir d'honorer son passage aux affaires en faisant décréter une amnistie générale. M. Thiers lui laissa entrevoir que ses désirs à ce sujet pourraient être réalisés; mais aucun engagement positif ne fut pris^, et il n'y eut pas de délai assigné. Or, ici commence une série de complications plus curieuses encore et plus instructives que celles dont nous venons d'esquisser la physionomie.

On a vu de quelle manière, obéissant à une colère imbécile, le ministère avait été amené à charger la pairie de cet effrayant fardeau : le procès d'avril. Cette faute, une des plus grossières qu'un gouvernement ait jamais commises, éclatait déjà dans ses conséquences. Les tentatives faites en 1834 sur divers points du royaume n'étant considérées que comme les épisodes d'un même complot, il avait fallu donner à l'accusation des proportions colossales. Il avait fallu, pour rassembler les matériaux du procès, dé[»loyer un faste d'inquisition vraiment sans exemple. On entassa poursuites sur poursuites, arrestations sur arrestations. Deux mille personnes furent appréhendées, quatre mille témoins interrogés, dix-sept mille pièces mises sous les yeux des commissaires-instructeurs !

Décréter l'amnistie en de telles circonstances, c'eût été

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faire acte tout à la fois de sagesse et de générosité. Aussi ridée n'en fut-elle pas plutôt émise qu'elle s'empara irrésistiblement de l'opinion. La presse y puisa son thème favori; elle prit place dans les entretiens de salon ; elle occupa les loisirs de l'atelier; si elle éveilla parmi les captifs quelques sentiments de fierté rebelle^ d'autre part, elle agita d'une douce espérance leurs enfants, leurs femmes et leurs mères; enlin, les amis les plus modérés du gouvernement crurent le moment venu pour lui de renoncer avec honneur à un procès impossible et de cacher sa haine dans sa clémence.

Mais c'est la maladie des gouvernements faibles de se méprendre éternellement sur la nature et les caractères de la force. La force ! rien ne la prouve mieux que le pouvoir de se montrer clément avec impunité ; et ceux-là font de leur faiblesse un aveu bien humiliant, qui se déclarent hors d état d'être généreux sans péril.

Voilà ce que seul comprit dans le Conseil le maréchal Gérard; et, chose singulière! son principal adversaire ne fut pas M. Guizot, ce fut M. ïhiers. M. Thiers était loin dôtre cruel, pourtant ; et il avait assez de largeur dans lesprit pour savoir qu'en fait de répressions violentes, tout ce qui n'est pas absolument nécessaire est nuisible. Mais il s'était abandonné aux entraînements d'un amour-propre qui ne fut pas exempt d'enfantillage. Parce que la presse demandîiit l'amnistie avec hauteur, parce que les républicains en danger dédaignaient fièrement de la demander, il s'était persuadé qu'il y aurait à l'accorder manque d'énergie, manque de courage ; et quoiqu'il n'aimât point à courir après l'impopularité, à la façon de M. Guizot, c'est-à-dire fastueusement et avec laflectation du dédain, il s'oublia,

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cette fois^ jusqu'à savourer plus complaisamment que M. Guizot lui-même les jouissances de Fimpopularité bravée. Le roi^, d'aiileurS;, repoussait l'amnistie. Or, comme il était convenable que, dans une question aussi délicate, le roi s'effiicât le plus possible, AL Thiers se plaisait à « le couvrir. »

Le maréchal Gérard, de son côté, avait noblement lié son existence ministérielle à Ladoption de l'amnistie, et les encouragements ne lui manquaient pas. Il s'était formé depuis peu, à la Chambre, au sein de la majorité, une petite ligue de prétendants, connue sous le nom de tiersparti., et qu'on aurait mieux fait de nommer parti de l'intrigue. Ennemi de la gauche par ses idées, et des ministres par son ambition, le tiers-parti s'usait à faire sournoisement la guerre aux portefeuilles. Il poussa le maréchal Gérard à tenir bon, convaincu que diviser le Cabinet, c'était le dissoudre.

L'allure des journaux fut en général plus franche; et le maréchal Gérard, soutenu par la presse, compta au nombre de ses partisans les plus résolus le Constitutionnel, feuille qui exprimait les sentiments d'une portion notable de la bourgeoisie. Directeur du Constitutionnel, M. de Saint-Albin y publia, sur la mesure en discussion, une lettre vive, chaleureuse, qu'il signa, et qui tranchait avec le ton ordinaire de la j^olémique. Il cita ces belles paroles d'un empereur romain : « Je ne voudrais pas qu'on me crût tant d'en- « nemis. » Il rappela en quels termes le Vieux Cordelier avait protesté contre le Vœ Victis révolutionnaire ; et il évoquait, pour la bénir, la mémoire de Camille Desmoulins, s'écriant à deux pas de l'échafaud, et au risque d y monter pour avoir voulu l'abattre : «Instituons un Comité de Clémence.»

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Cependant le maréchal Gérard se lassait et s'indignait d'iiire résistance à laquelle il ne s'était pas attendu. A bout de patience, il fit rédiger sous^ ses yeux, par M. Linguet, une note ayant pour but d amener le Conseil à se prononcer. Les avantages de Tamnistie étaient développés dans cette note avec un sens profond^ et le maréchal Gérard y ouvrait gon âme tout entière. Il n'hésitait pas à y déclarer qu'il échangerait volontiers contre l'honneur d'avoir consolé tant de pauvres mères une partie du renom guerrier qu'il avait acquis sur les champs de bataille au prix de son sang. La note se terminait par le récit d'une anecdote caractéristique et touchante. Après la victoire de Marengo, Bonaparte demanda à ses officiers à quelles causes ils attribuaient ses succès; les uns parlèrent de son habileté dans la direction des afîaires du dedans, les autres de ses batailles gagnées ; mais lui : « Tout m'a réussi, répliqua-t-il, parce que je suis « pour tout le monde une vivante amnistie. »

La leçon était frappante et les circonstances la rendaient solenelle. Car enfin, l'amnistie n'était-elle pas impérieusement commandée, même par cettepolitique qui se fait gloire d'être sans entrailles? Y avait-il prudence à remuer les cendres de la guerre civile, à faire discuter devant le peuple attentif la révolte du pauvre contre le riche, à indiquer de quelle sorte on ébranle la fidélité militaire, à soufiler sur tant de haines mal éteintes? Et quelle folie de conduire la foule dans cette rue ïransnonain, toute remplie d'assassinats, devant ce fatal et trop célèbre numéro 12 ?

Inutiles considérations! On voulait paraître fort; on tremblait de se montrer pusillanime. Et puis, s'il faut tout (lire, on enviait au président du Conseil l'honneur d'avoir fait prévaloir un système que l'opinion n'attribuait qu'à lai

seul. L'amnistie décrétée, les amis du général n'auraientils pas crié partout: « M. Gérard l'emporte enfin; il a « vaincu ses collègues;, il a vaincu le roi ! » Là se trouve, pour quiconque sait le cœur humain, la véritable cause, la cause philosophique du rejet de Tamnistie. Car, quant aux raisons par lesquelles on la combattit, rien de moins sérieux. On osa prétendre que, au point de vue de la constitution, le roi ne pouvait pas faire, avant la condamnation, ce qu'il pouvait faire après par l'usage du droit de grâce : argutie qui ne méritait pas d'être réfutée! chicane de procureur opposée à des vues d'hommes d'Etat ! On fit semblant de craindre l'indignation de la magistrature souveraine, si on lui arrachait ses justiciables ; de la garde nationale, si Ton dérobait à ses rancunes ceux qui avaient troublé son repos, sophisme qui calomniait la France ! Les motifs réels, on eut soin de les taire : nous les avons exposés. Le projet d'amnistie fut donc repoussé définitivement, et le maréchal Gérard sortit du ministère.

Cette retraite ouvrant la brèche aux ambitieux, les plus pressés coururent à l'assaut du pouvoir, et les antichambres du Château, les couloirs du Talais-Bourbon, les bureaux des ministères, les salons politiques, devinrent autant de foyers d'intrigues. Le tiers-parti était en émoi. Déjà les subalternes dressaient de nouvelles listes, et composaient le ministère de leur désir. Plus circonspects, les chefs faisaient eflbrt pour se défendre d'une impatience cynique; mais ils jouissaient du mouvement dont ils étaient le centre, et, avec toute la joie de l'orgueil vengé, MM. Dupin aîné, Passy, Sauzet, se laissaient porter par le fiot de tant d'agitations diverses. Alors se produisirent, sur la dernière adresse votée par la Chambre, des commentaires ayant pour

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