‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 95 sur 147 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Essai de terrorisme monarchique. — État des prisons. — Scènes de violence. — Procès d'Armand Carrel devant la Chambre des i)airs

Pour lever le voile sur les intrigues de Cour, nous avons un moment interrompu le récit des actes violents auxquels la dévastation de Lyon avait ouvert carrière. Il faut reprendre au point où nous Pavons laissé ce fatal récit.

Depuis le mois d'avril, Lyon était au régime de la terreur. Le pouvoir y avait abandonné à ses agents les plus vils le soin de déshonorer sa victoire. La police y régnait. Quand un gouvernement triomphe et paraît tout-puissant, les âmes dégradées courent à Tenvi s'atteler à son char. Alors il arrive que ceux-là mêmes qui, le voyant chanceler, étaient prêts à se déclarer ses ennemis, deviennent tout à coup ses complaisants, les adulateurs de sa force, et se font, avec un emportement féroce, les ministres de ses vengeances. Cet appui de la bassesse ne manqua pas au parti des victorieux. D'un autre côté, l'esprit militaire venait de recevoir, sur les ruines fumantes de Lyon, une impulsion désastreuse. Parmi les officiers, quelques-uns gémissaient à l'écart de la rigueur

du devoir accompli^ et fuyaient avec noblesse Foccasion de réveiller des souvenirs lamentables; mais d'autres^ épuisant le succès par leur insolence^ menaçaient de leur épée les écrivains de TOpposition, traitaient les vaincus de bandits, se pavanaient sur les places publiques et dans les rues, le font haut, l'œil ardent et la bouche pleine d'orgueilleux défis. Il est vrai que, pour entretenir Tanimosité du soldat, rien n'était épargné. La police descendit à des manœuvres sans nom. Souvent des coups de fusil retentirent dans le silence des nuits; souvent des tentatives furent faites pour désarmer des sentinelles. Et, le lendeniidn, les organes du pouvoir ne manquaient pas de dire que c'étaient là les dernières et sauvages convulsions de la révolte aux abois. Heureusement, la Providence ne permit point que jusqu'au bout la calomnie décidât de la moralité des partis. Un soir, en se défendant contre un inconnu qui s'était élancé sur lui pour le désarmer, un factionnaire perça l'agresseur de sa baïonnette. L'inconnufut emporté sanglant. C'était le même à qui Lagrange avait sauvé la vie sur la place des Cordeliers, c'était le misérable qui avait vendu son sauveur: c'était Corteys, agent de police !

Du reste, l'essai de terrorisme monarchique commencé à Lyon s'était étendu à la France entière. La CommissUm des Neuf se montrait implacable. Liberté individuelle, inviolabilité du foyer domestique, tout était foulé aux pieds. Malheur au citoyen dont la maison avait été désignée ! En son absence, à quelque heure que ce fut, et sur les plus frivoles indices, sa demeure était envahie par des nuées d'agents. Enfoncer les portes, briser les serrures, forcer les meubles, fouiller dans les papiers de famille, livrera l'impure curiosité d'espions grossiers les plus naïfs épanchements de la

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pensée et les doux secrets du cœur^ tout cela n'était qu'un jeu. A Lyon, à Rouen, à Niort, dans le département de Saône-et-Loire, les visites domiciliaires se firent avec un faste incroyable de violence et d'oppression. A Paris, on avait signalé à la police la maison d'un citoyen nommé Piclionnier. Lui absent, des sergents de ville accourent, et l'on procède aux perquisitions les plus minutieuses. En ce moment, un ami du maître de la maison, M. Mugner, se présente. On Finterroge. Il répond qu'il est venu rendre visite à son ami. On redouble de questions, et comme il hésite étonné, on se jette sur lui et on le traîne en prison. Il y resta au secret pendant plusieurs jours, en attendant qu'on voulût bien reconnaître son innocence. Il avait une femme et deux enfants que son travail nourrissait !

Il serait trop long de citer tous les faits du même genre que nous avons recueillis. Jamais l'arbitraire n'avait à ce point multiplié ses coups. Et que dire du mode suivi pour les arrestations et les translations? Victimes de conjectures vraies ou fausses, les malheureux contre qui la Commission des Neuf lançait la foudre de ses mandats, étaient aussitôt dirigés sur Paris, la chaîne au cou; et il yen eut qui, plongés dans des cachots, sur une paille humide et infecte, s'y dirent condamnés au supplice de coucher côte à côte avec des voleurs et des assassins. Arrêté à Lyon pour avoir dit que jamais il ne tournerait ses armes contre les hommes du peuple, ses frères, un soldat du 57' fut traîné jusqu'à Périgueux, attaché à la queue d'un cheval. Un membre de la Société (les Droits de VHomme, M. Poujol, était au lit, où le retenaient, depuis quelque temps, des souffrances cruelles, lorsque les agents chargés de son arrestation se présentèrent. c( Je ne réponds pas de la vie de mon malade pendant

LOUIS BLANC. IV — iîl

le transport à la prison^, » s'écria le médeciii; saisi crefFroi . Efforts inutiles! M. Poujol fut conduit à la prison de Roanne, étendu sur un brancard.

On juge de ce que devait être, au plus fort d'une telle réaction et de ses emportements, le régime des prisons. Un détenu politique, vaincu par l'excès de ses maux, se laissa mourir de faim. Un autre fut tué d'un coup de fusil par un factionnaire, au moment où il s'approchait des barreaux de sa fenêtre, pour lire une lettre qu'il venait de recevoir de sa famille. Quinze jours d'emprisonnement, c'est à cela que se réduisit la punition du meurtrier ! Encore si le glaive qui les menaçait n'était pas resté si longtemps suspendu sur la tête des prisonniers ! Mais de quelle amertume ne devait pas être gonflé le cœur de ceux qui, certains d'être reconnus innocents quand le jour de la justice se lèverait pour eux, étaient réduits, en attendant, à souflfrir toutes les tortures de la plus longue détention préventive qui fut jamais ! Et combien aisément l'amertume devait se changer en désespoir chez ceux qui, uniques soutiens de leur famille, pensaient, du fond de leurs cachots, à un vieux père malade, à une femme exténuée de travail et de veilles, à de pauvres enfants privés de pain ! Il faut que nous citions ici une lettre qu'écrivait à M. Pasquier, en septembre 1834, un malheureux ouvrier nommé Durdan. Elle est digne assurément d'avoir une place dans l'histoire, car c'est un chef-d'œuvre d'éloquence vraie et d'indignation contenue :

« Monsiem' le baron, depuis six semaines, je vous ai écrit deux lettres

« auxquelles vous n'avez pas répondu Il y a ciucx mois que je suis en

« prison, comme prévenu de complot: je n'ai pas besoin de vous dire qu'il « n'y a pas de chai-ge contre moi : vous le savez bien. Avant mon arresta- « tion, ma femme et mes enfants vivaient de mon travail. Depuis que Je suis

LETTRE d'un PRISONNIER A M. PASQUIER. 323

« eu prisou, ils manquent de tout, Ils sont tombés rapidement dans la misère « la plus profonde, parce que mes économies sont bien peu de chose, parce « que la femme d'un ouvrier, qui a trois enfants à soigner, ne peut pas « gagner même du pain. Mais tout cela' ne regarde pas la Cour des pairs et « la touche peu. Je le savais bien et j'attendais sans me plaindre. Il y a six « semaines, deux de mes enfants furent attaqués de la petite vérole. Ma « femme, épuisée par les privations et les fatigues, fut bientôt hors d'état « de les soigner, et tomba molade auprès d'eux. Plongés dans le démiment « le plus affreux, ils n'avaient pas un seul appui. Je vous écrivis alors. Je « vous demandai à sortir une demi-journée pour leur assurer quelques res- « sources, pour leur trouver au moins un protecteur parmi mes amis, vous « ne me répondîtes même pas. Que pouvaient vous faire à vous, monsieur le « ba)'on, le désespoir d'un ouvrier, la misère et la ruine de sa famille? Est- « ce que ces gens-là doivent avoir des affections, des familles? Le 27 juillet, « mon fils mourut ; et la malheureuse mère, sans secours, sans conseils, « ignorant les formalités à remplir, fut trois jours sans pouvoir le faire « enterrer. Je restai une semaine sans recevoir de nouvelles, et ma position « devint intolérable quand je sus que les menus objets du ménage avaient été « vendus à mesure des besoins. Je vous écrivis de nouveau. Je vous deman- <,< (lais encore à sorlir i)0ur vendre mon métier, ma commode et mon lit : « c'est tout ce qui me reste pour empêcher ma femme et mes filles de mourir « de faim. A cette seconde lettre vous n'avez pas répondu plus qu a la pre- '< mière. En voici une troisième. Je l'ai faite aussi modérée que possible. « Vous devez vous apercevoir que je n'ai pas dit tout ce que j'ai sur le cœur. « Je ne voudrais pas vous indisposer contre moi, monsieur le bai^on, surtout « au moment où je vous demande une faveur. Je vous demande à sortir quel- « ques heures, non pas sur parole, vous ne croyez pas à ces chose.s-là, mais « escorté par des gendarmes, pour assurer un toit et du pain à ce qui reste « de ma famille. Je ne sais ce que vous déciderez, monsieur le baron, mais « je sais que rien ne pourra changerles sentiments que je vous ai voués. « Sainte-Pélagie. Septembre 1834.

« DuRDAN, ouvrier passemender. »

Dans une société régie par des institutions philosophiques^ nul doute que l'emploi du geôlier ne dût être honoré à régal des fonctions les plus respectables;, et qu'on ne dût appeler à le remplir des ho mmes d'un noble caractère et dune vertu éprouvée. Car, quels trésors de modération;, de dignité;, de fermeté calme et de tolérance;, n'exige pas l'exercice d'une fonction qui consiste à veiller sur des esprits chagrins ou ulcérés, et à contenir dans de justes bornes

le regret de la liberté perdue! Mais dans la société, telle que Tavait faite le gouvernement de la bourgeoisie, la peine n'était pas seulement une affaire de sécurité, c'était une affaire de vengeance. Aussi n'employait-on, en général, au service des prisons, que des êtres durs, sans éducation, sans pitié, accoutumés à ne voir dans un prisonnier qu'un ennemi, et mettant volontiers leur amour-propre à outrer la haine.

Nous devons, toutefois, à la vérité de reconnaître que ce ne fut guère que pendant les premiers jours de la réaction qu'on parut se plaire à appesantir sur les détenus politiques de Sainte-Pélagie le fardeau de la captivité. L'ordre qui condamnait les plus compromis à l'effroyable supplice du secret, une fois levé, le séjour de la prison devint, pour tous, forttolérable. Le directeur de Sainte-Pélagie, M. Prat, était un homme qui semblait tenir en réserve pour les prisonniers ordinaires tout ce qu'il y avait en lui de finesse, de sévérité, et qui ne manquait, à l'égard des prisonniers politiques, ni de laisser-aller, ni d'indulgence. On l'effrayait aisément en lui montrant l'émeute en perspective : car l'appel aux baïonnettes lui répugnait. D'ailleurs, il subissait l'ascendant de certains détenus ; et M. Armand Marrast, entre autres, avait pris sur lui un empire dont rien n'égalait le spirituel et plaisant despotisme. M. Gisquet lui-même, quoique préfet de police, n'était pas sans adoucir, quand l'occasion s'en présentait, le sort des détenus. Ceux d'entre eux qui avaient besoin, pour des affaires urgentes, de quelques heures de liberté, obtinrent de lui, plus d'une fois, lapermission de sortir sans escorte; et toutes les lettres adressées à des personnes considérables ne restèrent pîis sans réponse, comme celle que nous avons citée plus haut.

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