‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 96 sur 147 · LES PRISONNIERS POLITIQUES A SAINTE-PÉLAGIE · texte numérisé non relu

LES PRISONNIERS POLITIQUES A SAINTE-PÉLAGIE

Malheureusement La modération des agents supérieurs disparaissait souvent^ pour ne laisser place qu'à la brutalité des subalternes^ et les prisonniers étaient alors victimes des traitements les plus odieux. Souvent aussi, pour des fautes très-légères, on infligeait auxprisonniersdes punitions vraiment barbares. Onze jeunes gens, dont le plus âgé n'avait pas encore atteint sa vingtième année, furent un jour transférés de la prison de Sainte-Pélagie à celle de la Force, pour avoir violé la défense qui leur interdisait le chant dans la cour du bâtiment neuf. Or, comme leurs camarades le firent remarquer dans une lettre rendue publique, jeter ces enfants dans la prison de la Force, c'était les pousser dans une école de crime et de prostitution; c'était leur donner pour compagnons de chambrée des assassins, des voleurs, des êtres immondes; c'était les exposer à des propositions infâmes, presque toujours appuyées par la violence.

Un second ordre de transférement donné vers la fin du mois de septembre provoqua des scènes révoltantes. Quelques prisonniers ayant été réintégrés de la Force à Sainte- Pélagie, leur retour avait excité dans cette dernière prison une joie mêlée de turbulence. On s'était promené bras dessus bras dessous en chantant la Marseillaise ; le soir venu, on avait allumé dans chaque cour des poignées de paille et on s'était mis à danser autour des feux ; enfin, l'agitation continuant le lendemain, on avait forcé les deux guichets, qui, de la cour du milieu, conduisent dans celle de la Dette et dans celle du bâtiment neuf. Un tel désordre pouvait être ]-é|)rimé; mais, outre qu'il ne s'y mêlait aucune idée de révolte, fautorité semblait s'y être associée elle-même en accordant, la veille, aux prisonniers le droit de rester libres jusqu'à dix heures du soir, et en décidant, sur leur de-

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mtiiide^ que, pendant la nuit;, les portes des corridors resteraient fermées. Quel fut donc l'étonnement des détenus lorsque, réunis, le matin, dans la cour du milieu, oii ils se promenaient paisiblement, ils entendirent tout à coup un cri d'alerte, et aperçurent des officiers de police, des sergents de ville et des gardes municipaux qui venaient se ranger en bataille devant eux ! La résistance eût-elle été possible, personne n'y songeait. Mais cette apparition de baïonnettes ne faisait qu'annoncer Tordre de transférement et la présence de l'inspecteur Olivier Dufresne. En vain M. Gruinard essaya-t-il de demander, au nom de ses camarades, quelques explications. L'ordre fatal ne tarda pas à être donné et devint le signal de brutalités inouïes. Seul en face des exécuteurs de la police, chaque prisonnier est arraché de sa cellule, meurtri de coups, précipité dans les escaliers, et poussé dans la cour à coups de crosse ou de bâton. Lidigné, M. Guinard avait déclaré qu'il n'ouvrirait sa porte qu'au directeur : la porte est enfoncée. Plusieurs agents de ville fondent sur le prisonnier en écumant de rage. Protégé par sa vigueur et son intrépidité, il résiste longtemps; mais enfin, accablé par le nombre, il est terrassé, chargé de liens et porté dans un fiacre qui l'attendait au sortir de la prison. Parmi ses compagnons, les uns sont saisis parles cheveux, les autres poursuivis à la baïonnette. Toute la prison retentit de ce cri : A l'assassin ! M. Landolphe était retenu au lit, depuis deux mois, par une maladie grave. On Tarrache de son lit et on le force à traverser la cour, pale, déchîirné, les vêtements en lambeaux, le sang lui sortant des narines et de la bouche. A cette vue, le compagnon de captivité de M. Landolphe et son médecin, J\I. Berrier-Fontaine, courent au commissaire

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Lenoir : « Monsieur, voulez-vous donc vous rendre respon- « sable d'un assassinat? Landolphe n'est pas en état de sup- « porter le transfert : moi, médecin, je vous le déclare. » M. Landolphe n'en fut pas moins transféré, et M. Berrier- Fontaine eut le même sort pour avoir voulu protéger son m.alade.

Il était impossible que de pareilles scènes demeurassent ensevelies dans l'ombre des prisons. Livrées à à la publicité, dans toute l'horreur de leurs détails, elles ajoutaient à la fermentation des esprits, donnaient lieuàdes commentaires enHammés, quelquefois à des exagérations systématiques; et tous les partis apprenaient ainsi à devenir implacables. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'à cette époque le langage de la presse républicaine se soit eniportéjusqu'à l'invective.

Un coup d'Etat avait, après les événements d'avril, supprimé le journal la Tribune, et le National avait été en butte, depuis, à des persécutions sans nombre. Quatre de ses gérants, parmi lesquels Armand Carrel, s'étaient vus successivement frappés dans leur liberté. Et cependant, loin de faiblir, le National prenait une attitude plus menaçante de jour en jour. Le 10 décembre (1834; il publiait, au sujet de la compétence de la Cour des pairs, l'article suivant :

« Il y aurait un beau chapitre à faire sur les raisons qui devaient déter- « miner l'incompétence de la Chambre des pairs à Fégai'd des prévenus « d'avi'il. Ces raisons seraient tirées surtout du i-essentiment présumé que « doit nourrir contre l'opinion à laquelle appartiennent les prévenus d'avj'il, « tous hommes de juillet, une Chambre que la révolution de juillet a traitée « elle-même en prévenue; qu'elle a dépouillée de son hérédité, privée de « ses plus importantes prérogatives ; qu'elle a traduite à la ban^c de la « démocratie; qu'elle en a renvoyée à demi convaincue de complicité avec « la Restauration, et qu'elle fait trembler tous les jours encore en lui rede- « mandant le maréchal Ney, juridiquement assassiné par ses cmicrés, ses

« hommes de Gand, et ses renégats de la révolution, parvenus de l'ordre « militaire et civil.

« Non, aux yeux de l'éternelle justice, aux yeux de la postérité, au témoi- « gnage de leur propre conscience, les vieux sénateurs de Bonaparte, ses « maréchaux tarés, les procureurs généraux, les anoblis delà Restauration, « ses trois ou quatre générations de ministres tombés sous la haine et le « mépris public et couverts de notre sang, tout cela, rajeuni de quelques « notabilités jetées là par la royauté du 7 aoiit, à la condition de n'y jamais « parler que pour approuver, tout cet ensemble de servilités d'origines si « diverses n'est pas compétent à prononcer sur la culpabilité d'hommes « accusés d'avoir voulu forcer les conséquences de la révolution de juillet. « Tel n'a pas été le sentiment de la commission de la Chambre des pairs « chargée de présenter le l'apport dont nous avons déjà publié plusieurs « extraits plus étonnants les uns qus les autres. Le chapitre par lequel nous « allons terminer nos citations a pour ol\)et d'établir la compétence de la « Chambre. Ou attribue ce travail à M. Portails, ancien ministre de la résis- « tance sous Charles X. Nous demanderons permission à M. Portails d'en « rougir pour lui. (Suit l'exirail du rapport.)

« On pense bien que nous ne pouvons pas laisser passer ce ramas d'iiéré- « sies constitutionnelles, de violations de tous les principes de droit cri- « minel admis chez les peuples civilisés, ces sophismes niais, ces vieilleries « de justice prévotale, ces âneries de Bindoison, conseiller de chambre « étoilée, sans les accabler de l'inexprimable dégoût que tous les cœurs « honnêtes, que tous les esprits éclairés, éprouveront à une telle lecture. « Il n'est pas besoin d'indiquer l'objection de sens commun, de vérité, de « pudeur, qui naît à chaque phrase de cette indigne rapsodie. Mais l'étendue « de ce document, qui caractérise si bien l'abjecte apostasie appelée pom- « peusement à la tribune législative système de résistance, nous oblige à « renvoyer nos observations à un prochain numéro. Nous ne disons ici que « notre impression première, et nous la mettrons de côté pour introduire « dans la plus pénible, la plus irritante des réfutations, le calme qu'il ne <.< faut jamais per(h'e, même en face de la plus basse iniquité. »

Cet article était injurieux à l'excès^ et sortait même parla des habitudes littéraires du National. La Chambre des pairs s'en offensa, et, sur la proposition de M. Philippe de Ségur, vainement repoussée par MM. Dubouchage, Lanjuinais, Pontécoulant et Excelmans, elle traduisit le journal à sa barre, dans la personne du gérant, M. Rouen. j\I. llouen ayant aussitôt demandé d'être assisté dans sa défense par Armand Carrel, alors prisonnier, Tautorisation qu'il récla-

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malt lui fut accordée; et, le 15 décembre, ils parurent l'un et l'autre devant la Chambre des pairs.

M. Rouen ne prononça que' quelques paroles, pleines, d'ailleurs, de modération et de noblesse. Puis Armand Carrel se leva. Sa physionomie trahissait tout ce qu'il y avait d'émotion dans ses pensées, et sa contenance exprimait une sorte d'urbanité virile et légèrement dédaigneuse. Il commença en ces termes : « Je ne sais, Messieurs les « pairs, si vous vous étonnez d'être nos juges; nous nous « demandons, quant à nous, par quel renversement de prin- « cipes, par quelle suite de changements inaperçus, nous

« sommes devenus vos justiciables Qu'il soit resté dans

a un coin obscur du code de la presse, sans que personne (f s'en doutât, l'attribution si tentante pour les deux Cham- « l)res de se faire justice elles-mêmes des écarts d'une « discussion libre, nous ne le nions pas. Oui, cela est écrit, « comme sont écrites quarante mille lois de vengeance ])ar « lesquelles les partis se sont décimés les uns les autres « pendant vingt ans, et qu'on n'a pas cru devoir nomméce ment abolir, parce qu'on pensait qu'elles n'oseraient plus « affronter les regards d'une nation policée et libre. Nous « ne pouvons reprocher qu'à nous-mêmes, hommes de la « révolution de juillet, l'oubli qui a laissé aux pouvoirs « nouveaux de telles armes. Nous apprenons à nos dépens « que la liberté ne se défend pas par les mœurs de la paix « et par l'opinion publique, si avancée qu'elle soit, mais « par la clarté, la force, la parfaite harmonie des garanties « qu'on a su obtenir avant de déposer les armes.

« La révolution de juillet a été fort louée de son extrême « mansuétude, et ce n'est pas nous qui l'en blâmerons; « car si nous lui avons imprimé l'audace au moment de

« la liitte^, nous lui avons aussi prêché l'humanité. Mais « la postérité lui reprochera son incroyable ingénuité de « confiance. A peine était-elle sauvée de la baïonnette des « Suisses^ qu'elle tombait dans la mésalliance qui l'étoufFe (( aujourd'hui. Nous avons eu notre part dans ces fautes du « courage inexpérimenté^ et nous en portons la peine. C'est (f que la Restauration ne nous avait formés qu'à la haine, « et la nature demi-théocratique de ses moyens d'oppres- « sion nous avait confinés dans les redites de l'incrédulité « voltairienne. C'était presque là toute notre éducation « libérale; nous avions des haines plébéiennes et philo- « sophiques, presque point d'opinions politiques arrêtées; « nous savions comment on peut reconquérir la liberté « perdue, nous ne savions pas assez comment on se préce serve de la perdre de nouveau; aussi ne nous reste- t-il a de nos conquêtes de juillet qu'un emblème, le drapeau « tricolore, qu'un mot, la souveraineté nationale, et un « immortel exemple à nous rappeler pour ne désespérer « jamais d'une grande et sainte cause.

« Imprudents et jeunes que nous étions le lendemain de « la victoire ! Nous avions les yeux fixés devant nous, et « nous ne songions pas à garantir notre point de départ ; « nous nous avancions à la conquête de réformes nouvelles, « nous nous précipitions à la découverte d'un avenir gio- « rieux et inconnu, et lorsqu'on nous signalait les doc- « trines et les hommes de la Restauration sortant de la « boue sanglante dans laquelle nous les avions ensevelis « et se reformant en bataillons sur nos derrières, nous « haussions les épaules de pitié. Quand on nous montrait « les archives de police, le grimoire procédurier des vieux « parlements, les décrets du Comité de Salut public et d'in-

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