Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840
PoUtiqve estérieore. — Qoestion des forteresses belges ; la Frsnee hamiliée ptr l'Angleterre. — Résislanee fondée de Giillaonie au mile des 2i articles. — Politique de TAngleterre, de la Russie, de la Prasse et de rAatrJche — Échange des ratiflcmtlons ; ratifications sons réserve ; indignation des Belges. — Étrange et bontense complication d*intrigues. — La France s'armant ponr faire prévaloir an traité dirigé contre elle. — Les ministres da 11 octobre en opposition avec le roi; mot de M. de Talleyrand. — L'armée française à bi frontière; perfidie da cabinet de Saint-James ; mot da dacde Wellington. — Le maréchal Gérard fait un voyage à Paris; il offre sa démission; poorqaoi; causes secrètes de son retoar ao quartier général. — Convention da 22 octobre. — Les Français entrent en Belgique. — Exclusion injarieuse dont la dipbmatie frappe les Belges; motifs de cette exclusion, tous puisés dans la haine des puissances contre nous. — Le cabinet des Tuilories consent à Texclusion des Belges et les menace; malheurs qui en résultent. ~ Siège et prise d'Anvers. -- Admirable conduite de Tarmée française; service important rendu à la France par le maréchal Gérard. ^ Ré- S de lliistoire de la conférence.
Déchirée an dedans, la France était devQnoe ta dehors le jouet de la diplomatie. Aidée de H. de Talleyrand, la conférence de Londres poursuivait contre nous Tœuvre de défiance et de haine qui, depuis deux ans, absorbait toute son activité. Pour reprendre le fil de ces funestes intrigues , il importe de remonter un peu le cours des événements.
Le 23 juillet 4831, le roi des Français, en ouvrant la session, avait annoncé aux chambres, du ton de r orgueil satisfait, que la coniërence de Londres consentait à la démolition des forteresses élevées, par suite des traités de 1816, dans le royaume des Pays-Bas, pour humilier et contenir la France. C'était une heureuse nouvelle : les ministres en prirent occasion de vanter l'excellence de leur politique; les feuilles de ia cour s'applaudirent de cette réparation accordée à notre honneur; et la nation put avoir un moment de fierté... Elle ne connaissait pas le fond des choses.
Dans la séance du 28 juillet 1831 , sir Ro-
% LOmi BURC.
bert Peel ayant interpellé le ministère anglais sur la question des forteresses belges, lord Talmerston répondit en propres termes : c La » négociation à intervenir n'aura lieu qu'en- » tre les quatre puissances et la Belgique. La » France en est exclue. »
Ainsi, la France allait être exclue brutalement d'un traité qui touchait son honneur!
Ainsi , on l'avait admise dans le conseil amphictyonique des souverains , tant qu'il s'était agi de favoriser les vues des grandes monarchies européennes; et maintenant qu'il s'agissait de son intérêt le plus cher, de son oi^ueil blessé, on la repoussait; et M. de Talleyrand, au nom du gouvernement français, se résignait à subir cet outrage, le plus sanglant de tousl
Lord Palmerston avait dit vrai : le 14 décembre 1831 , les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie signèrent une convention définitive dont l'article l""' portait : c En conséquence
» des cbangements que rindépendance et la » neutralité de la Belgique ont apportés dans
> la situation militaire de ce pays, ainsi que » dans les moyens dont il pourra disposer pour
> sa défense, les hautes parties contractantes » conviennent de faire démolir, parmi les pla- » ces fortes élevées, réparées ou étendues dans » la Belgique, depuis 1815, en tout ou eif » partie, aux frais des cours d* Autriche., de la » Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, » celles dont Tentretien ne constituerait dés- » ormais qu'une charge inutile. D'après ce » principe, tous les ouvrages de fortification » des places de Menin, Ath, Mons,PhilippeviIIe » et Marienboui^, seront démolis, dans les » délais fixés par les articles ci-dessous (1). >
De sorte que cette démolition était décidée l"" parce qu'elle débarrassait les puissances d'une charge reconnue désormais inutile; 2"^ parce que le caractère de puissance indépendanU et neutre attribué à la Belgique, suffisait évidemment à la sécurité de PEurope liguée contre nous. Et pour qu'aucun doute ne restât dans les esprits sur le sens de cette eonven* tion, les ministres anglais eurent soin, dans le parlement, d'ajouter à l'injure du texte l'injure du commentaire. Jamais assurément, même sous Louis XV, la politique du gouver^ nement firançais n'avait été moins française^ U est vrai que plus tard, la fille atnée du toi Louis-Philippe épousa le roi Léopold !
Cependant, les démêlés entre la Hollande et la Belgique étaient toii^ours le principal siqet des préoccupations de la conférence. Elle n'ignorait pas que du dénoûment de cette longue querelle allait dépendre la paix générale.
On se rappelle le traité des 24 articles : U avait résolu les questions conamerciale et financière en faveur de la Belgique, et la question territoriale en laveur de la Hollande. C'est
(1) Celte convention ne porte pas la âignatare de H. de TalliBFfraiid, qui •▼«U eenaenli à ttotre eotelution. Les aîgaataires sont : MM. Palmerslon, Esterhazy, Wessemberg, Balov, Lieveo, Matuszewicz, Goblel.
(2) Pins on réfféehft à t*hisolenee de celte combinaison, plM OD s^éloBae qtt*clle ait oèt«mi I^idliésioa de nos nlnistrcs, et la signature de notre ambassadeur. On le voit : ee que nous avons dft de la médiocrité de M. de Talleyrand n^ffék Mr les prevves les plus pesfHTes ; car ee» preuves H«l 4f* d»e«Me«ta offieiieU. Kws BiellMW le* éétafMirftét
qu'en effet, ce traité n'était dirigé ni contre la Hollande, ni contre la Belgique : il était dirigé contre la France. Ne pouvant rayer de l' histoire les révolutions de juillet et de septembre, les monarchies européennes avaient voalu faire revivre, sous une autre forme, ta pensée qui présida en 1815 à la formation du royaume des Pays-Bas; et c'était pour nous opposer, aa nord, une double barrière, qu'après avoir proclamé la neutralité belge, elles accordaient aa roi de Hollande, non-seulement une partie du Luxembourg et la rive gauche de FEscaaf, mais encore une partie du Limboui^ et Maastricht, en un mot un établissement solide le long de la Meuse.
La France, cette fois, n'était pas exdue des délibérations , elle se trouvait donc naturellement soumise à l'humiliation de garantir, eonjointement avec les quatre grandes cours, l'exécution d'un traité qui avait pour bat de la tenir en tutelle (2).
L'obligation lui en fut imposée par le traité du 15 novembre 1831 qui reproduisait tes 24 articles, en les plaçant sons la garantie des cinq puissances signataires, et qui prescrivait que le traité serait ratifié dans le délai de deux mois.
«I^ traité des M articles donna lieu, dans , laf cliambre des représentants en Belgique, aux détiâts les plus passionnés. H fut accoté, néan* moins, comme on accepte la loi du plus fort.
Aussi la ratification de la Belgique fut-elle pure et simplet II en fut de même des ratifications de la France et de l'Angleterre; mai&, sur Tordre formel du roi Guillaume, les plénipotentiaires liollacdais à Londres protestèrent contre les décisions dictatoriales de la conférence.
Dans leur note du 14 décembre 1831 , ks plénipotentiaires hollandais, MM. Falck el Van Zuylen Van Nyevelt, commençaient par repro-
M. de Talleyrand au défi de citer un seul des protocoles de Il conférenee âe Lettdres qal n^aft éfé rédigé dans on esprit ■MDÎfeslenent htelileà la FrtDoei el, pareoatéqoent , aoi idées de civilisation que la France représente. Si donc, oa refuse de voir dans cette série de protocoles un irrécusable témoignage de rineapMité dt celui ipiî k» a aubis «o acceptés, U hal adocllre qoe M. de TaUcyrand s'esi remki «mh pable envers son pays d^une de ces trahisons que rend invrafsemblables, sinon Ftexeés de leur bassesse, du moins rincés As kut «AroBlerie.
HISTOIRE DE DIX ANB. i8S0-184O.
r à la coDiërenoe de s'être misa en opposition avec le protocole d'Aix^ia^-Gtiapelie (1)« Ce pro« tocole avait déclaré c que , dans le cas où an
> congrès de souverains ou de plénipotentiai^
> res aurait pour but des objets se rattachant
> d'une manière spéciale aux autres intérêts » de rEurope » ce congrès n'aurait lieu que » sous la réserve expresse des souverains d'y » participer directement ou par leurs plénl^ » potentiaires. » Or, qu'avait £ût la confé^ rcaceT Elle avait d'abord admis l'ambassadrar du roi de Hollande à prendre part aux délibérations communes; puis, et après quel'ques réunions, changeant tout à coup de sys^ ième, elle avait mis à l'écart les représentants de la Hollande, et s'était contentée de recevoir d'eux des communications écrites. Était-ce là cette participation voulue par le protocole d'Aix^la-Cbapellel Les plénipotentiaires faol^ laudais se plaignaient ensuite « comme d'une atteinte flagrante portée à l'indépendance de leur souverain, comme d'une violation du code des peuples, de certaines clauses du traité qui ne tendaient pas à moins qu'à donner à des étrangers droit d'inspection sur une rivière de la HollandCi qu'à (aire exercer le droit de pêche par des sujets étrangers, qu'à confirmer aux Hollandais, comme si c'était chose douteuse, le droit de naviguer dans leurs propres riviè* res, etc...« En résumé, les signataires de la protestation revendiquaient le cours de l'Esdut, à partir d'Anvers; repoussaient la partie cipation des Belges à la navigation des eaux intermédiaires entre l'Escaut et le Rhin; dé^ danient n'adhérer au partage des dettes que sous la condition d'une capitalisation, et en appelaient du traité des 34 articles à celui qui, le 37 janvier i831 , avait fixé les bases de séparation (3).
Au point de vue des règles et des lois de la diplomatie, rien n'était plus raisonnable, plus fondé , que cette protestation .de la Hollande. La conférence y répondit par des sophisraes
(l)EBrfatedu ISooTembre 1818.
(î) Noie adressée à la conférence par MM. Faick el Van tÊfkm Vm Myerdl, le U déeembre fS3l.
li) RépoMe de la eOoféreoee de Londres a«x plénipmei»tiaires hollandais, signée par MM. Esterhazy, Wcsscmberg, TilkyraDd, Pftlmerstoo, Bilow, Lleven, Mataszewicz, et àléidaii«ofkr iSSa.
sans dignité (3). Pour ce qui était du proto** cole d'Aix-la-Chapelle^ elle prétendit < qu'il ne contenait rien de relatif à la forme des dé* libérations : » subtilité vraiment misérable ! car, en attribuant aux souverains intéressés le droit de participer an congrès directement ou par leurs plénipotentiaires « ie protocole en question avait eu évidemment pour but de ne laisser aucun intérêt sans garantie. La conférence ajoutait que les 34 articles ne présentaient que le développement des bases de séparation. Et ici encore, la conférence trahissait la vérité; car, par exemple, le traité des 34 articles partageait le Luxembourg entre la Belgique et la Hollande, moyennant une indemnité territoriale accordée à la dernière, tandis que dans le traité des bases de séparation, il était dit expressément, art. 3 : c La » Belgique sera formée de tout le reste des » territoires qui avaient reçu la dénomination » du royaume des Pays-Pas, dans le traité de > l'année 1831, sauf le grand -duché de » Luxembourg, qui, possédé à un titre diflë- » rent par les princes de la maison de Nassau, » fait et continuera à (aire partie de la confé- » dération germanique. » Il est vrai que l'article 4 avait prévu le cas où , les deux pays possédant des enclaves dans leurs territoires respectif, il y aurait lieu à des arrangements propres à leur assurer une entière contigutté de possessions; mais dès que ces arrange* ments, dont la portée, du reste, n'avait pas été prévue, aboutissaient à un remaniement absolu des bases adoptées, que signiGait ce mot hypocrite de développement opposé par la conférence aux réclamations du roi Guillaume (4) T Quoi qu'il en soit, l'énergique résistance de ce prince eut pour premier résultat de plon-^ ger dans une longue hésiution la Russie, la Prusse et l'Autriche. Jusque-là ces trois puissances avaient combiné leur action avec celle de l'Angleterre, parce que, pour elles comme pour l'Angleterre, la pensée cachée au fond de
ii) Nous avons rassemblé, aux documents historiques, les traités des baie» de téparution , te\\\\ des 18 articles et celui des 3i ar lîeles. Nous renroyons le leeleur à «es doeiiments préetedi* \\ pourra lire dans le simple rapprOchroMnl des textes rhistoire des variations, des intrigues, des usurpations de ce qu*<m nomme la diplomatie.
tous ces débats était une pensée hostile k la France. Mais, pour obtenir à la commune haine, pour nous créer au nord des obstacles suffisants, il avait fallu sacrifier en partie les intérêts du roi de Hollande, les sacrifier au nom du principe révolutionnaire. Et , sur ce point, la Russie, FAutriche et la Prusse, commençaient nécessairement à se séparer de la Grande-Bretagne. Pour celle-ci, la question était bien simple : elle consistait tout entière à contenir la France. Pour celles-là, au contraire, la question était complexe : elle consistait à contenir la France, sans toutefois donner trop complètement raison au principe révolutionnaire, en soufi'rant que, par suite des journées de septembre, on abaissât outre mesure cette royauté hollandaise que les traités de 1815 avaient enfantée, que le principe de la légitimité protégeait, et qui faisait partie de la famille inviolable des monarchies européennes.
Les protestations du roi Guillaume avaient donc pour les cabinets de Saint-Pétersbourg, de Vienne et de Berlin, une signification, une importance qu'elles ne pouvaient avoir pour le cabinet de Saint-James. De là le retard apporté à réchange des ratifications de la part du roi de Prusse, des empereurs de Russie et d'Autriche. Fidèles à l'esprit de la saintealliance , ces trois souvél^ains auraient désiré que, par un acquiescement volontaire au traité des 24 articles, le roi Guillaume leur permit de se mettre en garde contre la France, tout en leur épargnant la nécessité de violer d'une manière ouverte et brutale les lois de la francmaçonnerie monarchique.
Dans cet embarras, l'empereur de Russie prit le parti d'envoyer à La Haye le comte Alexis Orloff, avec mission d'obtenir du roi de Hollande l'acquiescement souhaité.
Le comte Orloff', ayant vu ses instances repoussées, quitta La Haye, en faisant connaître à l'Europe, par une déclaration officielle, que l'empereur de Russie n'entendait point s'associer à l'emplQi de moyens coercitifs ayant pour but de contraindre le roi des Pays-Bas , par la force des armes , à souscrire aux 24 articles; mais qu'il considérait ces articles comme renfermant les seules bases sur lesquelles pût
s'effectuer la séparation de la Belgique d^avec la Hollande (sauf les amendements adoiissîbles dans un traité final entre les deux pays). Le comteOrloffdéclarait, déplus, au nom de son mattre, que dans le cas oh la neutralité belge serait menacée militairement par la Hollande, l'empereur de Russie se réservait de se cobcerter avec ses alliés pour le rétablissemefll de cette neutralité et le maintien de la paix générale.
L'Autriche et la Prusse ayant adhéré à cette déclaration, leurs plénipotentiaires efiTeetiièrent l'échange des ratifications le 18 avril, ^ les plénipotentiaires de Russie le 4 mai. On approchait du dénoûment : on n'y touchait pas encore. Les ratifications prussienne et autrichienne n'étaient en effet données que sous la réserve des droits de la confédération germanique, relativement à la cession et à l'échaDge d'une partie du grand-duché de Luxembourg; et, quant à la Russie, sa ratification n'était que partielle; elle contenait ces mots : c sauf > les modifications à apporter aux articles 9, » 12 et 13, dans un arrangement définitif » entre la Hollande et la Belgique. »
La Belgique avait compté sur une ratification pure et simple de la part de la Russie, et le plénipotentiaire belge n'avait été aucunement autorisé à accepter une ratification partielle. C'est ce que fit pourtant H. Van de Weyer, qui, par là, outre-passait ses pouvoirs, et jetait son pays dans l'alternative, ou de se résigner à des ratifications sotis réserve qui semblaient tout remettre en question, ou de les restituer, au risque de rompre avec l'Autriche, la Prusse, la Russie, et de jouer imprudemment la nationalité de la Belgique.
Aussi l'indignation fut-elle grande à Bruxelles. L'anathème y fut lancé de toutes parts, et contre la diplomatie, qui condamnait depuis si longtemps la Belgique à un provisoire mortel; et contre le ministère belge qui avait engagé l'avenir du pays dans ces voies tortueuses, et contre le gouvernement français, qui n'avait encore su que ramper tristement à la suite de la conférence. L'irritation des Belges n'était que trop légitime. Placés par les fluctuations de la diplomatie entre le déshonneur et la ruine, ils voyaient déjà leur
Ukdusirie paralysée, leur commerce tari dans sa source, lear crédit perdu, leur nationalité toUant au gré de tous les caprices ou au souffle de tous les hasards. Les orangistes, d*aiUeurs, mettaient à profit les désordres nés de Umt d'incertitudes, pour tenter les esprits fidbles, calomnier la révolution, et rejeter sur Je principe de la révolte la responsabilité des maox croissants de la patrie. Uenlèvement de IL Thorn, membre du sénat belge, par une bande audacieuse, et Tincarcération de ce personnage dans une prison de Luxembourg, ftit un aliment de plus aux passions qui fermentaient partout. Un même cri s'éleva de tons les points de la Belgique : Il faut en Bnir!
Mais la diplomatie ne présentait d*égal au scandale de ses usurpations que celui de son impuissance, et elle tenait Tanarchie suspendue sur cette Europe dont elle prétendait ré- 0er les destins. Aux complications résultant des réserves de la Russie vinrent s'ajouter celles dont le germe était contenu dans le protocole du 4 mai, lequel déclarait, d'une part, que rétat de possession territoriale était fixé irrévocablement; d'autre part, qu'il existait des difficultés donnant lieu à une négociation nouvelle. Le traité du 15 novembre 1831 n'était donc définitif, ni en ce qui concernait le partage de la dette, ni sous le rapport des avantages commerciaux accordés à la Belgique : on le déclarait par acte séparé.
Dans une note du 1 1 mai, le ministère belge s'exprima en ces termes : c Si le roi des Belges » pouvait se montrer disposé à ouvrir des né- » gociations sur les points qui y sont sujets, » ce ne pourrait être qu'après que le traité
> aurait reçu un commencement d'exécution
> dans toutes les parties à l'abri de contro- » verse; ce commencement d'exécution con-
> sisterait au moins dans l'évacuation du ter-
> ritoire belge; jusque-là Sa Majesté ne prendra
> part à aucune négociation nouvelle. » Le plénipotentiaire belge, M. Van de Weyer, reçut ordre de mettre sous les yeux de la conférence la note qu'on vient de lire; il n'en fit rien. Cétait la seconde fois qu'il manquait aux devoirs de sa position; on en conçut des soupçons étranges. Il ne perdit pas néanmoins son titre
de plénipotentiaire, mais le général Goblet lui fut adjoint, et partit pour Londres.
Au point où en étaient les choses la Belgique demandait tout simplement que le principe de l'évacuation préalable M posé. La conférence y consentit d'abord; et elle décida, par une note du 11 juin, que l'évacuation réciproque s'effectuerait le 20 juillet; puis, voyant -que les plénipotentiaires hollandais persistaient dans leur attitude, elle annula implicitement sa décision, et déclara, le 11 juillet, que c l'évacuation aurait lieu quinze jours » après l'échange des ratifications de la nou- » velle convention, » ce qui revenait à effacer la limite précédemment posée.
Ce fut alors que la Hollande, sans s'expliquer sur le dernier mot de ses prétentions, offrit d'ouvrir avec la Belgique une négociation directe. Elle espérait, de la sorte, de mettre de son côté les apparences, bien convaincue que la Belgique ne renoncerait pas aussi facilement que la confédérence à la condition de l'évacuation préalable.
Voici donc quelles étaient, dans ce vaste imbroglio de plates intrigues , les situations respectives :
La question territoriale ayant été résolue contre la France, la conférence sur ce point maintenait son arbitrage; mais elle l'abandonnait sur les deux autres points, celui de la navigation fluviale et celui de la dette; et elle consentait à ce que, sous ce double rapport, la Hollande et la Belgique réglassent ellesmêmes leurs différends. Or, ces négociations directes, la Hollande demandait qu'elles s'ouvrissent avant l'évacuation ; la Belgique voulait qu'elles ne s'ouvrissent qu'après. Là était le nœud de la difficulté.
Il était, du reste, bien évident que, dans l'ofllre qu'elle faisait de négocier directement avec la Belgique, la Hollande n'était pas de bonne foi. Elle s'attendait, de la part des Belges, à cette réponse : t Évacuez notre territoire, jus- » que-là nous repoussons toute proposition 1 d'arrangement; » et, dans ce cas, elle reprenait le dessus aux yeux de la conférence, qui, par ses propositions du 11 juillet, avait fait si bon marché du principe de l'évacuation préalable.
RtVOLUnON FRAMÇAISE.
U$ diplomates belges s'aperçoreot do piège, et opposèrent Tartifice à Tartifice. MM. Van de Weyer et Goblet rédigèrent, de concert avec lord Palmerston, des propositions qu'iU communiquèrent à la conférence, et ils résolurent d'offrir à la Hollande de traiter sur ces hases, qu'ils savaient parfaitement ne devoir pas 6tre acceptées par Guillaume. De sorte que toute cette guerre diplomatique consistait dans les efforts faits par cbacune des deux parties pour rejeter sur la partie adverse les torts d'un re« fus. Car c'est à ce frivole commerce de trom-* peries, c'est à ce croisement de ruses honteuses que se réduit, dans les monarcb^es, le génie des hommes d*ÉtatI
Quoi qu'il en soit, la politique belge venait de prendre un nouvel aspect, puisqu'en appa-* rence le principe de l'évacuation préalable était abandonné. M. de Muelenaere, ministre des affaires étrangères de Belgique, se retira par pudeur, non par conviction; et le général Goblet fut appelé à terminer, comme premier ministre à Bruxelles, ce qu'il avait commencé comme plénipotentiaire à Londres,
Aussi, le 20 septembre 1833, M, Van de Weyer signifiait-il à la conférence qu'il était prêt à entrer en négociation directe avec la Hollande, et qu'il était muni pour cela de pleins pouvoirs.
Prise au mot, la Hollande recula, ainsi qu'on Tavait prévu. Dans un manifeste véhément, le plénipotentiaire hollandais, M, Van Zuylen Van Nyevelt, réclama de la conférence la signature du traité de séparation, sur le pied des notes que la Hollande avait présentées les 30 juin et in juillet, lesquelles n'étaient que la reproductioni légèrement modifiée, des prétentions opi* niâtres du roi Guillaume.
La diplomatie belge avait atteint son but, qui était d'armer la conférence contre la Hollande : un interrogatoire écrit et verbal, que la conférence fit subir au plénipotentiaire hol* landais, acheva de prouver que le cabinet de La Haye repoussait les 34 articles dans leur ensemble et ne voulait pas même de ces arrangemcpts territoriaux que rendait si précieux k la
(1) An bas «la protocole do l«r octobre, on lit la signature ëe M. de Marevil «b liea de ct\U de M. de Talleyraod, C'est qne M. de Talleyrtad, à cette ^MMiae, était à Firiff, 9^ 99
diplomatie européenne la pensée tnlifranctiis qui les avait dictés.
Il ne fut plus question alors pour les grandea puissances que de prendre d^ mesures coefw citives contre la Hollande.
Mais de quelle espèce seraient ees mesures?
Les plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse H de Russie exprimèrent le désir qu'on mit Fétat des choses sous les yeux de leurs cours, en les engageant à user une dernière fois de leur influence auprès du roi des Pays-Bas, pour l'amener à une conciliation. Puis, considérant que les distances qui séparent Vienne et Sainl- Pétersbourg de Londres entraîneraient de trop longs délais, les mêmes plénipotentiaires proposèrent qu'on s'en tint aux décisions du et* binet de Beriin. Au fond, TAutricbe, la Prusse et la Russie n'adoptaient qu'à contre-coeur l'em* ploi de mesures coercitives, et déclaraient, dana tous les cas, ne pouvoir s'associer qu'à des mesures pécuniaires. Mais des nK>yensde cette nature ne parurent suttsants ni au plénipo* tentiaire français ni au plénipotentiaire brittn^ nique.
Le protocole du V octobre 1833 fut rédigé pour constater ees dissentiments, et la confia rence termina ses travaux. Elle avait cooh mencé par l'usurpation, elle finissait par l'a^ narohie (1),
La Russie, la Prusse et l'Autriche avaient refusé hautement de s'associer à des mesures militaires contre le roi de Hollande. Mais si elles ne consentaient pas à le combattre, elles ne s'engageaient pas non plus à le soutenir; et laissaient ainsi le champ libre aux résolutions de la France et de l'Angleterre.
Or, ces deux dernières puissances n'avaient pas attendu la note du l"*' octobre pour menacer Guillaume de leurs préparatifs. Le duc d'Oriéans était allé s'entendre, à Bruxelles, avec le roi Léopold sur l'entrée possible de nos troupes en Belgique. Une flotte française se rassemblait à Cherbourg, une flotte anglaise à gpithead; et, dès la fin de septembre, cin-* quante mille Français, sous les ordres du ma** réchal Gérard, faisaient faoe aux frontières du
présence devait influer sur la formation du ministère du Il octobre.
Nord, prête à les (trancbir au premier signal.
la Belgique, de son côté, était à bout de patience. Par deux sommations, dont Tune Ait notifiée à la France le 6 octobre, et Tautre k l'Angleterre le 8 du même mois , le général GoUet réclama Texécution, par la voie des amnes, du traité des 24 articles.
Ce fut sur ces entrefaites que s'installa, ainsi que nous ravons raconté, le ministère du 41 octobre. Nous avons dit que ce ministère avait voulu inaugurer son avènement par deux grands résultats : l'arrestation de la duchesse de B^ri, et la prise de la citadelle d'Anvers qu'occupaient les troupes du roi Guillaume.
Le traité des 24 articles ayant été spécialement dirigé contre la France, ce n'était certes pas à nous qu'il convenait de l'aller imposer au roi de Hollande, l'épée à la main. Demander à la France de soutenir au prix de son or, au prix du sang de ses en&nte, l'ensemble des mesures décrétées contre elle-même, c'était préparer à l'Europe le plus triste spectacle qui lui eût jamais été donné. Mais, pour nos ministres, ressentie était d'éblouir les esprits, de donner à un pouvoir naissant l'éclat d'une grande entreprise. Au fond, le véritable sens du traité des 34 articles n'était connu en France de presque personne* Le ministère avait donc lieu d'espérer qu'une expédition en Belgique satisferait l'bumeur belliqueuse de la nation française; qu'on ne verrait dans cette expédition qu'un appui prêté au principe révolutionnaire qu'une preuve de fermeté et de décision de la part du pouvoir. Et c'était là un calcul d*une justesse incontestable. Car, comme la marche de» cabinets était enveloppée de mystère et que les actes de la conférence étaient pour la masse du peuple une lettre morte, rppinion en France s'échauffait au hasard, et les attaques de l'opposition portaient à faux.
D'autre part, on doit reconnaître qu'il n'était pas sans intérêt pour la France de prouver que la paix n'avait point énervé son courage, qu'elle était en état de faire revivre, dans un moment donné, des souvenirs héroïques; qu'en un mot elle n'avait pas cessé d'être un peuple de guerriers. Ainsi , quoique honteuse et insensé au point de vue diplomatique.
l'expédition projetée présentait, au point de vue militaire, un assez notable avantage.
Cet avantage parut tel aux ministres du 44 octobre, qu'ils doutèrent un moment de l'adhésion des Anglais. M. de Talleyrand était revenu de Londres : on lui demanda si une expédition contre la citadelle d'Anvers obtiendrait l'assentiment du cabinet de SaintrJames, dans le cas où la France s'engagerait à ne pas prolonger au delà du temps nécessaire Toocupation du territoire belge par l'armée française. M. de Talleyrand fit cette réponse singulière et peu convenable : c Si la convention » était signée Louis<»Philippe, les Anglais n*y » adhéreraient pas : ils le feront, si elle est » signée de Broglie. »
Les ministres ne crurent pas devoir attendre l'autorisation diplomatique du cabinet de SainWames, et il Ait décidé que l'expédition aurait lieu avec ou sans l'autorisation des Anglais. Hais, à cette nouvelle, le roi ne put ditsimuler son mécontentement. Blesser l'Angleterre, il ne pouvait s'y résoudre, flilsant consister toute sa politique dans l'art des mé« nagemente et des concessions. Il essaya en conséquence de faire revenir ses ministres sur la mesure par eux arrêtée : ils ofiHrent alors leur démission. Le roi parut céder; et c'est ce qui explique le mouvement de troupes qui se fit à cette époque, alors qu'aucun protocole n'autorisait encore les Français, au nom de la diplomatie, à se porter sur la frontière.
Mais l'important était moins de s'en approcher que de la franchir, et la cour ne manqua pas, sur ce dernier point, de multiplier les obaudes. Car le cabinet de Saint-James ne demandait pas mieux que de traîner les cboeei en longueur, espérant que les Français, s'ils entreprenaient le siège d'Anvers dans une sai* son avancée, seraient forcés de le lever bon-* teusement. Voilà quelles préoccupations pei^ fides couvrait cette allianoe anglaise, tant vantée! Et on ne l'ignorait pas aux Tuileries; on y avait appris que dans plusieurs salons le duc de Wellington s'était laissé aller jusqu'à dire : < Il arrivera au maréchal Gérard devant > la citadelle d'Anvers, ce qui m'est ^arrivé » devant Burgos, >
Aussi, rien n'égalait l'impatience du maré^
chai Gérard. Mais en vain se plaignait-il amèrement, dans son quartier général de Valenciennes, d*un retard qui ne pouvait se prolonger sans rendre notre armée la risée de FEurope, et sans nous exposer aux plus cruels revers; en vain écrivait-il au ministre de la guerre que le camp retentissait de murmures; que les officiers frémissaient de leur inaction; que les soldats , qui avaient d'abord refusé les congés, commençaient maintenant à les redemander; que le service enfin était compromis par cette conviction, de plus en plus profonde, qu'on ne se battrait pas... Tordre du départ se faisait attendre. Car ne fallait-il pas obtenir la permission des Anglais? Et pendant ce temps, le trésor était en voie de s'obérer, l'attente de la guerre entraînant des frais presque aussi considérables que la guerre elle-même. Rapprochés de l'extrême firontière, les troupes y étaient entassées au milieu des cantonnements de l'artillerie et de la cavalerie, qui occupaient beaucoup de place ; et la portion du corps de réserve, que le maréchal Soult avait fait entrer dans le département du Nord, y était déjà soumise aux inconvénients qui résultent de l'agglomération des masses, tels que le renchérissement des denrées. La saison, d'ailleurs, était devenue mauvaise, le choléra sévissait dans le pays, et la santé du soldat exigeait des mesures de faveur. Les corps réclamèrent à l'envi les allocations du pi^ de rassemblement, ce qui dut leur être accordé dans toute l'étendue de la 16® division militaire.
Une plus longue attente était donc à la fois dérisoire et ruineuse. Aussi bon citoyen que bon capitaine, le maréchal Gérard ne pouvait s'expliquer tant d'hésitation; il pensait que, puisqu'on déclarait la guerre à la Hollande, il fallait la lui faire promptement et franchement. Selon lui, attaquer Breda et Bois-le-Duc valait mieux que de s'arrêter au siège de la citadelle d'Anvers et du fort Lillo. Il disait avec raison que , si les puissances signataires du traité du 15 novembre en souhaitaient sincèrement l'exécution, elles ne pouvaient s'opposer à ce qu'on prtt, pour le faire exécuter, des mesures vigoureuses et décisives. Du reste, ces dispositions étaient aussi celles du général Saint-Cyr Nugues et du général Haxo, officiers d'un mé-
rite éminent, que tourmentait le désir des entreprises hardies, et qui eussent volontiers tracé le plan d'invasion de la Hollande, où ils auraient été bien aise de recommencer Pichegru.
Mais telles n'étaient point les vues de la cour des Tuileries. Par des motifs que nous expliquerons plus bas, elle en^ndait 1"" que les Français assiégeassent la citadelle d'Anvers, sans la coopération des Belges; 2* que, dans le cas où notre armée aurait à repousser une attaque de la part des Hollandais, elle s'abstint de les poursuivre jusque sur leur territoire.
Le maréchal Gérard avait l'âme trop haute et l'esprit trop juste pour souscrire à des conditions de ce genre. Dans plusieurs lettres, noblement pensées, il fit remarquer au roi les inconvénients du rôle qu'on prétendait imposer à l'armée française. U reçut, pour toute réponse, l'invitation de se rendre à Paris, ou, dans une conversation de deux heures, on espérait plus avancer les affaires que par une longue correspondance. Le marchai Gérard quitta donc son quartier général de Valenciennes et se mit en route pour la capitale. Sa ferme résolution était de résigner le commandement de l'armée, si, en cas d'attaque de la part des Hollandais , il était condamné à s'arrêter respectueusement sur la limite de leur territoire. On lui envoya , pour le faire revenir sur sa détermination, M. d'Argout et M. Thiers. Mais l'habileté de ce dernier et sa faconde persuasive échouèrent devant la volonté du maréchal, que défendait contre de semblables attaques l'élévation de ses senti-* . ments.
Le conseil s'étant rassemblé le lendemain , les ministres ne purent se résoudre ni à recevoir la démission du maréchal Gérard, ni à se mettre au-dessus des injonctions de la diplomatie. Il fut décidé en conséquence qu'on ne changerait rien aux arrangements diplomatiques, et que le maréchal Gérard obéirait à la loi des circonstances, sauf à être plus tard désavoué. Mattre de ses résolutions, le maréchal regagna son quartier général.
Le 22 octobre, par une convention conclue à Londres entre le prince de Talleyrand et
lord Palm^^toD, oû arrêta : « Que les deux 1 puissances, — la France et l'Angleterre, —
> procéderaient à rexécution du traité du » 15 novembre, conformément à leurs enga- » gements; que Févacuation territoriale for- » merait un commencement d'exécution ; que
> les gouvernements de Belgique et de Hol-
> lande seraient requis d'opérer réciproque-
> ment cette évacuation pour le 12 novem-
> bre; que la force serait employée contre
> celui de ces gouvernements qui n'aurait pas » donné son consentement pour le 2 novem-
> bre; que notamment, en cas de refus de la » Hollande, l'embargo serait mis sur les vais- » seaux hollandais, et que, le 15 novembre, » une armée française entrerait en Belgique » pour faire le siège de la citadelle d'An-
> vers. >
Le roi de Hollande, comme on s'y attendait, ne répondit que par un refus à la sommation des deux puissances, et, le 4 novembre, ce refus était connu à Valenciennes. On allait donc franchir la frontière! La joie des soldats fut immense. Le maréchal Gérard donna des ordres au général Neigre pour qu'on hâtât le transport de l'équipage de siège et pour qu'on opérât à Douai, à Lille, à Valenciennes, le chargement des bateaux destinés à porter notre grosse artillerie et ses nombreuses munitions; le général Haxo fit partir un officier déguisé pour Anvers, avec mission d'en reconnaître exactement la citadelle; enfin, on pressa de toutes parts les préparatifs, et l'arma attendit avec exaltation l'heure d'entrer en Belgique.
Mais le siège de la citadelle d'Anvers allait soulever des difficultés inattendues. Louis-Philippe tenait particulièrement à ce que les Belges fussent exclus de toute coopération au siège. La diplomatie l'exigeait. Et voici quels étaient les motifs de la diplomatie.
L'Angleterre ne voulait pas que les Français et les Belges combattissent ensemble et sous de fraternels drapeaux, de peur que la Belgique ne fut ramenée par l'affection et la reconnaissance au désir qu'elle avait déjà éprouvé de devenir française. L'Angleterre savait que, si les Belges étaient forcés d'assister l'arme au bras à la prise de la citadelle d'Anvers par
une armée iîrançaise, jamais ils ne nous pardonneraient cette humiliation. Ainsi, le cabinet de Saint-James trouvait moyen de nous rendre odieux par l'excès même de notre générosité, et il nous créait des ennemis irréconciliables dans ceux que nous allions secourir!
Pour ce qui est des cabinets de Saint-Pétersbourg, de Vienne et de Berlin, leurs motifs étaient différents, quoique empreints, vis-à-vis de nous , d'un caractère non moins manifeste de défiance et d'hostilité. La Russie, ('Autriche et la Prusse ne pouvaient se dissimuler que, dans la querelle engagée entre la Hollande et la Belgique , celle-ci représentait le principeVévolutionnaire, puisque sa nationalité rajeunie datait des journées de septembre. Or, souffrir que les Français et les Belges tirassent ensemble l'épée contre le roi de Hollande, c'eût été annoncer clairement au monde que le principe révolutionnaire l'emportait; que l'autorité morale de la révolution de juillet pesait plus que le principe du droit divin, plus que les traités de Vienne, dans la balance des délibérations diplomatiques. L'alliance militaire des Français et des Belges, c'était un coup mortel porté à la sainte-alliance, c'était la révolution de 1830 couvrant de sa force et de sa majesté l'atteinte portée en septembre aux traités de 1815. Et voilà précisément ce que ne voulaient pas l'Autriche, la Russie et la Prusse. Elles imposaient au cabinet des Tuileries l'obligation de combattre à côté des Belges, chez eux, et sans eux, pour qu'il fût bien constaté que, si notre armée entrait en campagne, ce n'était pas dans un intérêt belge ou français, c'est-à-dire révolutionnaire, mais dans un intérêt, au contraire, diplomatique et antifrançais! Réduire notre armée à ne paraître et à n'être en réalité que la gendarmerie de la conférence, tel était l'unique but de l'inaction humiliante à laquelle la diplomatie condamnait les Belges, dans une querelle qui était la leur cependant, et dans laquelle nous n'aurions dû figurer, nous, que comme leurs alliés et leurs amis.
Quelque artificieux que fût un pareil plan , on s'explique qu'il ait été conçu par les ennemis de la France; mais que le gouvernement
français ait contribue de tout son pouvoir à faire réussir des combinaisons aussi ouverte* ment dirigées contre nos intérêts et notre bonneur, c'est ce que la postérité, sans doute, aura de la peine à croire. Nous-méme, sans les révélations douloureuses que nous a four* nies une enquête longue et opiniâtre, nousmême nous n'aurions Jatnais jugé de tels attentats possibles; il est certain que la France ne les aurait pas soufferts, sans les ténèbres dans lesquelles la diplomatie ensevelissait la bonté de ses artifices.
Il fout ajouter que rien n'était plus propre à compromettre le succès du siège projeté, que l'inaction imposée aux Belges. Car, pour rafraîchir la garnison de la citadelle d'Anvers, pour la renforcer en temps opportun, et la mettre en état d'opposer aux Français une longue résistance, les Hollandais n'avaient qu'à couper la digue de l'Escaut près du fort Sainte-Marie et celle du Blockersdick. On n'ignorait pas que tel était leur dessein ; que, pour l'accomplir, ils avaient préparé des bâti* ments sur lesquels étaient embarqués des outils à pionniers; et il était probable que cette en* treprise sur les digues serait tentée au premier bruit de la marche des Français. Aussi Iç général Évain, ministre de la guerre en Belgique, avait-il pris ses mesures en conséquence. Il s'agissait donc de savoir si, en contraignant les Belges à laisser paisiblement couper les digues, on assurerait à l'ennemi qu'on allait combattre des avantages qu'on pouvait, en laissant agir les Belges, lui ravir si facilement. Que ferait-on, d'ailleurs, si, comme on devait le prévoir, la Bdgique se révoltait contre le rôle dont on prétendait lui imposer l'opprobre? En vertu de quel droit lui défejidre de revendiquer elle-même son bien, de reprendre à ses risques et périls son territoire usurpé? Et dans le cas où elle refuserait de se soumettre k des conditions vraiment dégradantes, emploierait-on les armes pour la réduire? Les Français, accueillis par elle comme des alliés, se changeraient donc pour elle en ennemis, en oppresseurs! Et que serait-ce si, la flotte et la flottille hollandaises venant à engager leurs feux avec ceux de la place d'Anvers, le général Chassé, commandant la citadelle, se mettait
à bombarder la ville? Par quel insolent et criminel abus de la force empêcherait^on lei Belges, attaqués, de se défendre? Irait'^n jus^ qu'à dire à des hommes tenant à la main une épée : c On ravage vos cités , on jette l'épou^vante parmi vos mères et vos femmes, on envoie la mort dans vos maisons croulantes.^ n'importe! tout ceci ne regarde que nous! »
Voilà pourtant à quelles conséquences odieu* ses et ridicules pouvait conduire le parti pris d'exclure les Belges de toutes nos (^rations militaires. Mais ainsi l'ordonnait la diplomatie, et le cabinet des Tuileries ne voulait à aucun prix la braver ou lui déplaire.
Quoi qu'il en soit, la nouvelle de ce qui se préparait s'étant répandue en Belgique, le goo^ vemement français y devint, plus encore que les cabinets étrangers , l'objet de malédictions violentes. De toutes parts on s'indignait contre un appui dans lequel l'orgueil d'une nationa* lité naissante ne voyait plus qu'un affront san^ glant. Les habitants, qui, l'année précédente i s'étaient offerts de bonne grâce à héberger les troupes françaises, rédigèrent pétitions sur pétitions, pour demander qu'on les exemptât de la charge dont les menaçait la nourriture des officiers; et les réclamations à cet égard de* vinrent si nombreuses, si vives, si hautaines, que le ministre de la guerre en Belgique, le général Évain , reconnut bientôt la nécessité de les admettre. Entre lui, cependant, et M.Lft« neuville, intendant de l'armée française, il avait été stipulé, le 18 octobre, des clauses dont le texte était formel. N'importe! le mauvais vouloir des habitants se manifestait avec tant de fougue, tant d'anlmosité, qu'on fut obligé d'en subir jusqu'au bout l'injure. Pour sortir d'em^* barras et assurer la subsistance des officiers français, M. Laneuville dut proposer au mare* chai Soult d'allouer aiix officiers des traita ments supplémentaires, comme on l'avait foit, en pareil cas, dans les expéditions d'Espagne, de Morée, d'Alger, d'Ancône. Et ce n'était en^ core là que le prélude des obstacles qu'allait susciter aux Français le ressentiment du peuple belge!
Le roi Léopold lui-même éprouvait un se* cret dépit de l'impuissance à laquelle on foisait descendre son armée , et des dangers dont les
eoflftbîiiaisoiis diplomatiques entouraient sa popularité encore si incertaine. Quant à ses ministres, leur responsabilité était plus directe, leur dépit était plus amer. Dans diverses let^ très écrites soit au général Saint-Cyr Nugues, chef d*étatrmigor de Farmée firançaise, soit au général Haxo, le ministre de la guerre en BeK gique s'expliqua très-nettement sur Fimpossi*bilité de laisser les Belges Tarme au bras.
Léopold tenait un langage à peu près semblable dais sa correspondance privée avec Louis^Phi-^ lippe. Et le problème devenait de plus en plus insoluble.
Le gouvernement français se résolut enfin à quelques concessions. Il fut 'convenu que les Belges occuperaient la ville d'Anvers par une division de 6,000 hommes et qu'on leur conierait exclusivement la garde et la défense de toutes les batteries établies sur la rive droite. Mais c'était tn^ peu pour le gouvernement belge, qui ne pouvait consentir à ce que les FraHEiçais fussent seuls chargés de l'investissement de la citadelle.
Le 13 novembre à dix heures et demie du matin, «n courrier extraordinaire apporta an maréchal Gérard, de la part du maréchal Soult, l'ordre de se rendre en toute bâte auprès de Léopold, pour conclure avec ce prince la con^ vention militaire qui devait précéder rentrée des Français en Belgique. Ce fut le suriendo^ main qu'ils passèrent la frontière, et le 17 no^ vembre, à une heare, les ducs d'Oriéaus et de Nemours traversaient Bruxelles à la tête du «y régInMfnt d'infknterie légère et du U' régiment de lanciers.
D'après l'article 2 de la convention passée entre le gouvernement belge et le maréchal Gérard, les postes belges établis dans fa partie de la ville d'Anvers faisant face k la citadelle, devaient être entièrement relevés par nos troupes. Cependant le maréchal Gérard apprit, au moment de partir pour Malines, qu'il était question de ne pas exécuter l'article 2. II se rendit aussitôt chez le roi Léopold , lui représenta combien les diflScultés soulevées étaient ficheuses dans la circonstance, lui promit de ménager les susceptibilités légitimes de Farmée belge, et obtint enfin, après une longue insistance, que le chef d*état-m^r de Farmée
belge, le général Desprat, prendrait, le lende^ main même, la route d'Anvers pour y arrêter les fbrmes du remplacement. Mais la journée ne s'était pas écoulée, que d^à Léopold était revenu sur sa détermination. Ses ministres s'opposaient de la manière la plus absolue à l'entrée de Farmée française dans la ville d'An*-* vers, et offraient leur démission , dans le cas où leurs répugnances ne seraient pas respeo* téês. L'article 1"^ de la convention interdisait à Farmée française Foecupation de toute place fbrte en Belgique, et, bien que les articles 3 et 3 fussent conçus en termes fort clairs, les ministres de Léopold se prévalaient de l'article 1% interprété sans bonne fbi, pour éluder Fensembie des mesures convenues. Menao^ dans la chambre des représentants par nu parti redoutable, peut^tre ne chercbaient*^ils qu'un motif populaire pour colorer leur chute. Mais, dans la crise oii se trouvait la Belgique, renouveler le cabinet n'était pas chose facile; et, pressé par le maréchal Gérard d'un c6té, par ses ministres de Fautre, Léopold était en proie à la plus vive anxiété.
Ainsi, gr&ce à hi politique tortueuse, anti« française, adoptée par le cabinet des Tuileries, les obstacles se multipliaient à chaque pas, et le sort de Fexpédition semblait à tout instant sur le point d'être compromis.
Dans cette extrémité, le maréchal Gérard, en quittant Bruxelles, envoya son aide de camp, M. de Sercey, à Parts, pour prendre des iiH structions du maréchal Soult et savoir si, les Belges s'obstinant dans lents rtfns, on enlève^ rait leurs postes de vive fbrce. Car c'était à cette incroyable violence que les Français ris* quaient de se voir amenés par la haute sagesse de M« de Talleyrand et du cabinet des Tuileries ! Il est certain que, malgré les observations de M. de Latour-Haubourg, la défense de lais** ser entrer les Français dans la ville d'Anvers fut faite formellement par le ministère belge et annoncée d'une manière officine au général Saint-Cyr Nugues , par le général Évain. Que foire t On r^ondit de Paris, au maréchal Gérard, d'agir avec vigueur, s'il en était beifoinl Eeureusemeat, la fortune nous épargna cette iniquité. Les ministres de Léopold, dans FintervaUe, avaient uft peu rabattu de leurs pré»
tentions ; le général Desprez était allé proposer des arrangements au maréchal Gérard, et, à la suite d'une conférence très-animée, le colonel Buzen, commandant supérieur de la place d'Anvers, avait signé avec le général Saint- Cyr Nugues une convention militaire portant : l"" que les Français occuperaient la lunette de Montebello qui leur était indispensable pour le siège; 2^ quMls pourraient faire entrer dans la ville, pour occuper la première ligne des barricades devant l'esplanade de Is^ citadelle, 800 hommes qu'on relèverait toutes les vingtquatre heures.
Tels furent nos premiers rapports avec nos alliés, qui, dès ce moment, devinrent nos ennemis secrets, mais implacables. Les vues de l'Angleterre étaient remplies !
Les résultats de la désastreuse politique des Tuileries ne tardèrent pas à peser sur l'armée française. On eût dit que les Belges prenaient à tâche de faire échouer l'expédition. En arrivant dans la campagne d'Anvers, le maréchal Gérard s'aperçut qu'aucune des promesses du général Évain n'était accomplie. Pas de magasin, pas d'approvisionnements. A peine putK)n faire face à la nécessité des premières distributions. Les habitants cachaient leurs denrées, -soit pour nuire à l'armée française, soit parce qu'on ne les payait qu'au moyen de récépissés qu'ils jugeaient sans valeur. Hommes et chevaux couraient risque de mourir de faim. Le maréchal Gérard se vit contraint d'étendre la division Achard , la brigade du prince et celle du général Lowestine, de retenir vers Malines et Contich la division Jamin et la brigade Simoneau , et d'envoyer la division Sébastiani à Saint-Nicolas, qui présentait heureusement quelques ressources. Il fallait pourtant sortir de cette situation cruelle. Sur l'avis ouvert par l'intendant de l'armée, le maréchal Gérard écrivit au gouverneur de la province d'Anvers , que les clauses stipulées le 18 octobre n'avaient pas été exécutées par le gouvernement belge; que cette inexécution pouvait avoir des suites terribles; que les défiances mal fondées des habitants mettaient en péril l'armée et la province; que, dans cet état de choses, le meilleur parti à prendre était de faire opérer par chaque commune , sur des points désignés.
des versements de denrées, lesquelles seraient payées argent comptant et aux prix fixés par les clauses du 18 octobre. La mesure proposée eut tout le succès désirable. Mais il s'en était fallu de bien peu que les Français ne fnss^t placés dans l'alternative ou de souffrir de la plus horrible disette ou de traiter la province en pays conquis.
Nous nous sommes étendu longuement sur ces détails inconnus jusqu'ici, parce qu'ils prouvent que si la politique du cabinet des Tuileries manquait de dignité et de grandeur, elle manquait en même temps d'habileté et de prévoyance. Car la sourde inimitié des Belges, les obstacles qu'ils se plurent à créer autour du nous, les extrémités auxquelles ils ne craignirent pas de nous pousser, tout cda fut chez eux l'effet d'un ressentiment légitime, tont cela naquit de l'exclusion injuste et offensante dont notre gouvernement les frappait, au nom et dans l'intérêt des ennemis de la France.
Le 29 novembre, à huit heures du soir, la tranchée fut ouverte sous la citadelle d'Anvers. Poussée avec cette vivacité intelligente qui caractérise le soldat français, l'opération ait le plus heureux résultat, et ce fut le lendemain seulement que les assiégés eurent connaissance de nos travaux. Au petit jour, le maréchal Gérard envoya vers le général Chassé le colonel Auvray, sous-chef de l'état-major général de l'armée, avec ordre de remettre au commandant de la citadelle la sommation suivante :
AU GÉNÉRAL CHASSÉ, COMMANDANT DE LA CFTA- DBLLB d' ANVERS.
« Monsieur le général ,
» Je suis arrivé devant la eitàdelle d^Anvers à la tète de Tarmée française, avec mission de mon gouvernement de réclamer Texécution dn traité du 15 novembre 1831, qui garantit à S. M. le roi des Belges la possession de cette forteresse, ainsi que celle des forts qui en dépendent sur les deux rives de TEscaut. J'espère vous trouver disposé à reconnaître la justice de cette demande Si, contre mon attente, il en était autrement, je suis chargé de vous faire connaître que je dois employer les moyens qui sont à ma disposition pour occuper la citadelle d'Anvers.
» Les opérations du siège seront dirigées sur les fronts extérieurs de la citadelle. Je suis donc en droit d^espérer, conformément aux lois de la guerre et aux usages constamment observa , que vous vous abstiendrez de toute espèce d'hostilité contre la ville. J'en fais occuper une partie, dans le seul but de prévenir ce qui pourrait l'exposer au feu de votre artillerie. Un bombardement serait un acte de bar-
HISTOIRE DE DIX ANS. i850-i840.
Wie inuliJe ci unecalanilé poor le commerce Uc luulcâ lc« nations.
» Si, malgré ces considérations, voas tirez sur la ville, la France et rAngleterre exigeront des indemnités équivalentes aux dommages causés par le fco de la citadelle et des forts^ ainsi qne par celai des bâtiments de guerre. 11 vous est impossible de ne pas prévoir vous-même que, dans ce cas, vous séries personnellement responsable de la violation d^une coultime respectée pnr tous les peuples civilisés et des malheurs qui en seront la suite.
» J'attends votre réponse , et Je compte qu^il vous coïkviendra d'entrer sur-le-champ en négociation avec moi pour me remettre la citadelle d'Anvers et les forts qui en dépendent.
• Raeevex, etc. »
Le général Chassé ayant répondu qu'il était résolu à se défendre, le siège commença. L'ardeur et la gaieté du soldat étaient au comble. Mais ce n'était pas Tennemi seulement que nous avions à combattre, c'était la saison; et les Anglais avaient calculé juste. Il fallut établir la tranchée sur un terrain qui , très-mou de sa nature, était, en outre, délayé par les pluies. En certains endroits, on enfonçait de deux pieds dans la boue. Cet état de choses exigeait des travaux préparatoires considérables : le général Neigre fit acheter à Anvers 100 madriers qui, avec un grand nombre de iascines, devaient rendre ta tranchée plus abordable; et, grâce à des efforts inouïs, toutes les batteries reçurent leur armement dans la nuit du 2 au 3 décembre, à l'exception pourtant de celles de gauche, portant les n""' 7 et 8. Les pièces destinées à ces deux dernières batr teries ne purent être conduites que la nuit suivante. Encore fut-on obligé, au lieu de prendre la voie ordinaire de la tranchée , de couper la tranchée ellenuéme, de sortir de la parallèle, et de faire entrer les pièces par la campagne, en passant sous le feu de la citadelle. L'emploi d'un tel moyen était extrêmement périlleux : il fut néanmoins couronné d'un plein succès, et les travaux admirables qui, sous la direction du général Neigre, furent exécutés pour l'armement complet de nos batteries, prouvèrent qu'il n'était rien qu'on ne pût attendre de l'intelligence et de l'activité des artilleurs français.
Le 4 décembre à onze heures, le feu contre la citadelle commença, nourri par 82 pièces, qui, bientôt, fiireni portées à 104, dont la moitié lançait des projectiles creux. Les Hol-
S. LOOIt BLANC*
landais avaient faiblement défendu les approches de la citadelle; mais le 4 décembre, leur feu devint beaucoup plus vif que les jours précédents, et alors commença, de leur part, cette résistance opiniâtre qui devait honorer leur défaite et notre triomphe. Dans la nuit du 8 au 6, ils dégarnirent de ses pièces, pour les placer devant le bastion de Tolède et la lunette de Kiel, cette partie de la face de leurs ouvrages qui regardait la ville, et leur feu devint de plus en plus meurtrier.
D'un autre côté, le général Chassé tenait continuellement suspendue sur Anvers la menace d'un bombardement. Aussi celte ville présentait-elle le spectacle le plus lamentable. Partout des canons, des barricades, l'image de la guerre; partout la terreur. Les habitants se croyaient chaque jour à la veille de voir leur cité réduite en cendres, et ceux que l'excès de leurs appréhensions ne poussait pas à un départ précipité, cachaient dans les caves leur argent, leurs meubles, leurs effets les plus précieux. Pour conjurer des calamités qui paraissaient imminentes, le maréchal Gérard invoqua tour à tour, dans ses lettres au général Chassé, les lois de la guerre, les droits de l'humanité, les exemples fournis par l'histoire; puisqu'il se résignait à n'attaquer la citadelle que du côté de la campagne, n'était^il pas en droit d'exiger que la citadelle épargnât la ville?
Mais le général Chassé demandait que les Français s'abstinssent de faire concourir à leurs opérations, même les ouvrages extérieurs, même le fort de Montebello. Or, souscrire à une condition semblable c'eût été compromettre follement le succès du siège. De sorte que la menace subsistait toujours, quoique les Hollandais n'osassent jamais l'exécuter. L'auraient-ils pu sans violer les lois de la guerre? Ce qui est hors de doute, c'est qu'il eût suffi de deux ou trois bombes lancées sur Anvers, pour renverser l'échafaudage de ruses, si laborieusement élevé par la diplomatie. Car, dans ce cas, une plus h)ngue inaction de la part des Belges devenait impossible, et leurs efforts unis aux nôtres imprimaient à la lutte un caractère tout opposé à celui qu'avaient prétendu lui donner les combinaisons diplomatiques. Cette simple remarque peut faire apprécier à leur
juste valeur les hommes (l*£tat de la conférence, et M. de Talleyrand, leur complice.
Quoi qu'il en soit, réduit à Tattaque extérieure, le maréchal Gérard comprit qu*il était indispensable d'isoler la citadelle en lui fermant TEscaut. Le général Sébastiani occupait les digues de la rive gauche du bas Escaut, et le général Achard la rive droite. Les Français armèrent le fort Sainte-Marie et se mirent en devoir d'armer le fort Saint-Philippe, de manière à dominer le cours du fleuve. La flotte hollandaise s'avança pour troubler les opérations de l'armée assiégeante, et, après de vaines sommations, commença une canonnade qui fut sans effet, nos postes étant couverts par les digues. Le 8 décembre, une frégate, une corvette et douze canonnières hollandaises se présentèrent au fort Frédéric , occupé par un détachement du 22^ Sommation d'évacuer le fort fut aussitôt faite au capitaine, et, sur son refus, les Hollandais, à la faveur d'un feu trèsnourri, firent des préparatifs de débarquement. Mais ces tentatives furent vaillamment repoussées par quatre compagnies du 22*. L'armement du fort Saint-Philippe ne tarda pas à avoir lieu; deux mortiers furent placés en permanence au fort.Lacroix, que ne cessait d'inquiéter le feu de la flotte; et le maréchal Gérard prit toutes les mesures convenables pour isoler la citadelle et empêcher la rupture des digues.
En même temps, nos postes de la rive gauche et de la rive droite s'approchaient des forts Liefkenshoek et Lillo; mais ces points ayant été mis en parfait état de défense, et se trouvant d'ailleurs entourés au loin d'inondations qu'on ne traversait que sur un défilé, on ne pouvait songer ni à les assiéger, ni à les surprendre.
Cependant, les attaques dirigées par les Français contre le corps de la citadelle étaient poussées avec une ardeur merveilleuse. Malheureusement, la pleine lune, en ramenant un temps plus sec, venait donner, pendant la nuit, trop de clarté pour des travaux faits à petite portée de mousqueterie. Sans compter que la garnison se défendait vigoureusement et accablait nos travailleurs d'une grêle de boulets, d'obus, de bombes ordinaires et de petites bombes dites à la Coehom. Mais le feu des bat-
teries françaises fut dirigé avec tant de constance et de précision, que les Hollandais se virent contraints de chercher un abri dans les casemates. Bientôt les communications d'un bastion à l'autre ne se firent plus que sous terre; et, sauf le nombre d'hommes strictement nécessaire au service des batteries , on ne vit plus personne circuler dans l'intérieur de la citadelle.
Le 13 décembre, le siège se trouvait déjà fort avancé. Le progrès des travaux du génie , devant la lunette Saint-Laurent, avait permis d'établir un radeau sur le fossé, à la face gauche, et d'attacher le mineur à l'escarpe, près du saillant. Le travail , retardé pendant les deux premières nuits par l'extrême dureté de la maçonnerie, avait été repris avec constance et touchait à son terme. Le feu de nos batteries et celui de la mousqueterie furent persévéramment entretenus dès le matin, de manière à occuper l'attention de l'ennemi; et le maréchal de camp George, qui était de tranchée avec le 65* régiment d'infanterie, reçut le dispositif de l'attaque pour le soir. Le génie avait construit trois nouveaux radeaux pour les joindre au premier; et, pour faire un pont qui, au moment de l'explosion de la mine, conduisit nos soldats jusqu'à la brèche, on avait entrepris de combler avec des fascines garnies de pierres le reste de la largeur du fossé. Ces travaux exigeaient une grande précision de détails : ils ne furent achevés que très-avant dans la nuit; et l'on put craindre qu'après être entrés dans la lunette, nous n'eussions pas le temps d'y faire, à la faveur des ténèbres, un établissement solide. Cependant, l'entreprise, conduite par le général Haxo, eut tout le succès qu'il était permis d'attendre de cet habile oflScier. Le 14, à cinq heures du matin, la mine sautait, ouvrant aux Français une brèche très-accessible. L'ordre d'aller la reconnaître en montant sur le sommet fut donné au lieutenant-colonel Vaillant et au garde du génie Négrier. A leur retour, et sur leur rapport, trois compagnies d'élite du 65" se mettent en mouvement; la 2® de grenadiers, commandée par le lieutenant Duverger, et la S*" de voltigeurs , commandée par le capitaine Courant, se portent en silence sur les
radeaux et les décombres du rempart, pendant que, sous la conduite de Tadjudant de tranchée Caries, du 61% 25 grenadiers tournent la lunette par la face droite, munis d*échelles, et se dirigent à la gorge, pour escalader ou pour franchir la barrière. En même temps une autre compagnie de voltigeurs, celle du capitaine Montigny, débouche par la droite, afin d*attaquer aussi la lunette à la gorge et de fermer toute retraite à la garnison. On a recommandé aux soldats de ne pas tirer : ils marchent à la baïonnette, couronnent la brèche, et s'élancent avec la plus grande intrépidité sur la garnison hollandaise, qui, surprise, enveloppée, met bas les armes , après une courte résistance. Quelques soldats hollandais parviennent à s'échapper, d'autres sont tués ou blessés, soixante sont faits prisonniers.
Ce premier revers n'abattit point le courage des assiégés, mais l'armée assiégeante n'avait cessé de regarder son triomphe comme inévitable. Toutefois, les diflScultés à vaincre étaient considérables et de diverse nature. Une pluie prfôque continuelle vint contrarier les travaux, et, dans la nuit du 17 au 18, elle tomba si abondamment que nos tranchées n'étaient plus que des ruisseaux de boue. A ces obstacles, prévus , s'en joignaient d'autres auxquels les Français ne devaient guère s'attendre. Trente mortiers offerts par le roi Léopold, avec des canonniers pour les servir, et cinq mille bombes que le général Évain avait proposé de foire diriger sur Berchem, voilà tout ce qu'avait valu à l'armée assiégeante la bonne volonté du gouvernement belge. Or, le plus sérieux embarras de l'armée était le défaut de vivres, et surtout de fourrages. Sous ce rapport, les inquiétudes du maréchal Gérard étaient fort vives. Dans une lettre pressante, il pria le roi Léopold d'ordonner que le fournisseur lût autorisé à livrer aux Français, suivant prix convenu, cent vingt mille rations qu'il avait dans ses magasins. M. de Laneuville et le général Saint- Cyr Nugues écrivirent dans le même sens au général Évain. Pour toute réponse, celui-ci exprima le désir qu'on attendit le résultat d'adjudications qui devaient être faites par l'intendant. Ces adjudications eurent lieu, en effet, et ne produisirent rien, tant les prix que pro-
posaient les adjudicataires étaient élevés. Que dire encore? Le roi Léopold demandait avec instance qu'une partie de notre cavalerie, placée aux avant-postes, fût rappelée au delà du Rupel. C'était demander que notre corps d'observation s'affaiblît, en présence de l'armée hollandaise, dont on pouvait craindre que l'immobilité ne masquât des projets funestes. Et pourtant, sur l'ordre du maréchal Soult, les vœux du roi Léopold furent satisfaits. Le général Gentil Saint-Alphonse, qui était à Grammont, dut ramener en France, avant la fin de la campagne, sa division de cuirassiers. Ce n'est pas que Léopold n'eût pour l'armée les dispositions les plus bienveillantes; mais autour de lui grondaient les ressentiments implacables éveillés dans l'âme des Belges par cette politique du cabinet des Tuileries, qui, pour eux , avait été pleine de tyrannie et d'insulte. Les Français reçurent bien, sans doute, quelques témoignages particuliers de sympathie; à Anvers, par exemple, un ancien militaire qui avait combattu sous notre drapeau, M. de Retz, offrit généreusement de consacrer sa maison aux blessés de notre armée. Mais il n'en est pas moins vrai que nous eûmes tout à la fois contre nous, en Belgique, et ceux que nous y étions allés combattre et ceux que nous y étions allés secourir!
Il faut ajouter que, plus d'une fois, le maréchal Soult, ministre de la guerre, ne craignit pas de susciter à nos généraux des contrariétés sans excuse. Dans son désir de faire tomber toutes les attaques dirigées contre lui, et de répondre aux erreurs propagées par les feuilles publiques, il se plaignait sans motif, tantôt du laconisme des rapports, tantôt de la lenteur des opérations; ou bien, ouvrant l'oreille à des récits mensongers, il s'exposait à blesser profondément des hommes d'un dévouement inattaquable. C'est ainsi qu'il envoya le général Gourgaud sous les murs d'Anvers, pour s'assurer si le général Neigre avait fait les approvisionnements de poudre nécessaires. La correspondance du général Neigre ne laissait aucun doute à cet égard, et il fut prouvé que la provision était beaucoup plus que suffisante. Justement irrité, le général Neigre offrit d'abord sa démission, mais, sur les représen-
IG
RÉVOLUTION FHANÇAISK.
tations du général en chef, il resta au posle d'honneur que , depuis le commencement du siège, il avait si bien occupé.
Au milieu de tant d'obstacles et de tiraillements, le maréchal Gérard déployait une fermeté admirable et une prudence consommée; les travaux avançaient rapidement; et, dirigé avec la plus grande justesse, le feu des Français avait fait de Tintérieur de la citadelle un immense amas de décombres. Gravement malade, le général Chassé ne s'était presque point montré à la garnison : c'était le général Favauge qui soutenait l'effort du siège. Mais le moment arriva où il fallut céder. Depuis plusieurs jours, les souffrances de la garnison étaient au comble; les Français ayant mis à sec les fossés de la citadelle, les Hollandais ne pouvaient plus se procurer l'eau nécessaire; deux puits qui leur restaient furent détruits par les bombes des assiégeants ; pas un bâtiment qui ne tombât en ruine; l'hôpital casemate menaçait de s'écrouler et d'écraser dans sa chute tous les blessés qu'on y disputait à la mort : enfin, la garnison, entassée dans les poternes, sentait ses forces entièrement épuisées. Telle était, décrite par le général Chassé lui-même, la situation des troupes hollandaises, lorsque les Français se préparèrent à livrer l'assaut. Ils venaient de faire, à la face gauchedu bastion n** 2, une brèche énorme qui avait comblé près de la moitié du fossé; la descente du fossé était effectuée, et pour rendre l'assaut praticable, il n'y avait plus qu'à faire éclater la mine... Jugeant à l'impétuosité et au courage qu'avaient jusqu'alors montrés les Français que leur attaque serait furieuse, irrésistible, le général Chassé envoya deux officiers supérieurs, chargés de traiter en son nom, avec le commandant en chef de l'arma française.
Après de vifs débats, une capitulation ftit arrêtée pour l'évacuation de la citadelle d'Anvers ainsi que des forts qui en dépendent, et le chef d'escadron Lafontaine apporta cette capitulation à Paris. L'article 3 était ainsi conçu : « La garnison sera prisonnière de guerre, » mais reconduite à la frontière, où ses armes ^ lui seront rendues, aussitôt que S. M. le roi » de Hollande aura ordonné la remise des > forts de Lillo et de Liefkeashoek. »
Le jour même où la citadelle d'Anvers tombait au pouvoir des Français, la digue de Doel, occupée par la division du général Tiburce Sébastiani, était menacée par la garnison du fort de Liefkenshoek et par l'escadre hollandaise. Tandis que, descendant la rivière, cette escadre venait se placer vis-à-vis la digue, des barques, chargées d'hommes et d'artillerie, sortaient de Liefkenshoek, s'avançaient sur l'inondation, et déposaient les troupes de débarquement sur la digue, près du point où elle se réunit à celle par qui l'inondation est contenue. Les Hollandais étaient au nombre de deux mille. Aux premiers coups de fusil , les Français, qui n'étaient pas plus de six cents, se précipitent sur le point attaqué, conduits par le général Sébastiani en personne, abordent l'ennemi à la baïonnette, le culbutent, courent à la digue en battant la charge. Ébranlés par cette vigoureuse attaque, les Hollandais regagnent en désordre leurs embarcations. En vain le feu d'une escadre nombreuse les protège, les uns tombent sous la baïonnette de nos soldats, les autres se jettent à la nage et périssent dans les flots; les plus heureux rentrent dans le fort, dont un feu à mitraille va défendre les approches. Dans cet engagenaent rapide, qui assurait notre position à Doel, et où le général Tiburce Sébastiani s'était également distingué par sa présence d'esprit et sa bravoure, les Français n'avaient eu qu'une soixantaine d'hommes tués ou blessés. Ils s'y étaient montrés pleins d'enthousiasme, et tous, ils criaient à l'envi : En avant! m avoAitl La joie des habitants du village fut extrême : ils accoururent pour embrasser nos soldats et leur offrir de l'eau-de-vie et du pain.
Le dernier épisode de cette campagne mérite d'être rapporté. Entre la citadelle d'Anvers et la Tête-de-Flandres il y avait une flottille de plusieurs canonnières, au moyen de laquelle communiquaient les deux parties de la garnison hollandaise. En proposant, le 23 au matin, la capitulation, le général Chassé s'était intitulé cmimaifuhxnt de la eitadeUe d^ Anvers, de la Tête-de-FlandreSy et de l'escadre i^erlandrnse stationnée sur l'Escaut devant cette place. Or, son projet contenait «n artide portant qu'il serait loisible à la flottille de descendre le
fleuve pour se retirer. Cel article fut rejeté dans le contrei)rojet, et les Français exigèrent la remise de la flottille. Mais, dans le conseil de défense, la prétention des vainqueurs devint l'objet d'une discussion fort animée. Le capitaine Koopman, commandant de la marine hollandaise, demanda que le mot flottille lut effacé de la capitulation, et déclara que, ne reconnaissant point d'autorité qui pût le forcer à se rendre, il saurait bien échapper à l'ennemi ou périr. En effet, dans la nuit même, il brûla une partie de ses bâtiments et tenta de soustraire le reste à la vigilance des Français. Mais ses efforts échouèrent : un seul bâtiment parvint à passer et alla se faire prendre à Saint-Philippe; les autres durent remonter vers la citadelle et furent coulés. Le personnel de la marine hollandaise s'était renfermé dans la Téte-de-Flandres : quand la capitulation fut exécutée dans la citadelle, il déclara s'y soumettre. Mais le maréchal Gérard signifia au capitaine Koopman qu'il n'avait pas à invoquer le bénéfice d'une capitulation méconnue par lui-même. Les marins furent donc laissés sur la rive gauche sans armes ni bagages; on désarma les officiers, et le capitaine Koopman se vit traité comme prisonnier à discrétion.
Quant au général Chassé et à ses soldats, leur sort, aux termes de la capitulation, allait dépendre de la décision que Guillaume prendrait relativement à la remise des forts de Liefkenshoek et de Lillo. L'incertitude sur ce point ne fut pas de longue durée. Le capitaine Passy et M. de Tallenay, envoyés par le maréchal Gérard au roi de Hollande, n'avaient pu franchir la frontière, l'autorité locale s'y étant formellement opposée. Seul, l'officier hollandais qui les accompagnait poussa jusqi^ La Haye. Mais Guillaume se tenait en garde contre tout découragement : il témoigna la satisfaction que lui causait l'énergique résistance du général Chassé, et il refusa nettement de remettre aux Français les forts qui dépendaient de la citadelle.
Ce refus condamnait la garnison à rester prisonnière : on offrit au général Chassé et à ses soldats de les renvoyer en Hollande et de leur rendre leurs armes à la frontière, s'ils s'engageaient à ne point servir contre la
France et ses alliés, tant que les arrangements à intervenir entre la Belgique et la Hollande ne seraient point terminés. Le général Chassé répondit, en son nom et au nom de ses compagnons d'armes, qu'il n'était pas autorisé à souscrire à un semblable engagement.
Tel fut ce siège mémorable entre tous ceux qu'a mentionnés l'histoire. Les soldats français, quoique appartenant pour la plupart à une génération que les guerres n'avaient pbini encore éprouvée, y furent admirables d'ardeur, de discipline, d'intrépi4ité. Généraux, officiers, soldats y firent leur devoir, mieux que leur devoir même; et, secondé puissamment par les généraux Saint-Cyr Nugues, Haxo, Neigre, le maréchal Gérard, sur qui pesait plus particulièrement l'entreprise, y rendit à son pays un service inestimable.
Le duc d'Orléans, on l'a vu, avait suivi l'armée : il sut payer bravement de sa personne.
Obéissant à une inspiration malheureuse, le maréchal Soult demandait qu'on retirât l'héritier présomptif de la couronne du service périlleux de la tranchée, pour l'envoyer en observation; le maréchal Gérard s'y opposa, jugeant qu'il convenait mal à un prince de fuir le danger, ce dont le duc d'Orléans lui marqua beaucoup de reconnaissance.
Ainsi, nul dans l'armée n'était resté audessous de son rôle ; et désormais il restait démontré, aux yeux de l'Europe, que l'irruption d'un grossier mercantilisme n'avait pas encore effacé entièrement les caractères distinctifs de notre vieille nationalité! Il restait démontré que les batailles de l'empire n'avaient pas tari la source de ce sang généreux qui, à tant d'époques diverses, coula pour les peuples opprimés! Car c'est la gloire éternelle de la nation française d'avoir constamment représenté, au milieu de la fluctuation des choses humaines , le principe du dévouement. Que la mission formidable qu'elle se donna vers la fin du xviu'' siècle eût laissé en Europe une longue impression d'épouvante, on le conçoit; et, pourtant, ce ne fut pas pour elle seule qu'elle agit, lorsque, furieuse et sublime, elle se mit à secouer les trônes et à prêcher la liberté universelle, sans que rien fût capable de l'ar* rêter, ni la ligue de toutes les monarchies, ni
IlÉVOLUTION FRANÇAISE.
FAngleterre épuisant contre nous son opulence et sa baine, ni les passions les plus fougueuses déchaînées sur la face entière du globe, ni enfin cette nécessité terrible de pourvoir au salut commun à force de frapper et de vaincre!
Voilà ce que n'auraient jamais dû oublier ceux qui, après la révolution de juillet, nous accusaient de nourrir un pernicieux esprit de conquête; et voilà ce qui rendait odieusement hypocrites ces défiances de la diplomatie dont le cabinet des Tuileries n*eut pas honte, dans la campagne d'Anvers, d'accepter, de subir l'affront. Car, si le siège de la citadelle d'Anvers fut, sous le rapport militaire, un événement glorieux, il ne fut, sous le rapport diplomatique, qu'une mystification cruelle. Il n'eut, en effet, pour but que de nous employer nous-mêmes au triomphe des inimitiés dont nous étions l'objet; il éleva entre le peuple belge et nous une insurmontable barrière; par les conditions que la diplomatie nous imposa, il perdit cette apparence de campagne révolutionnaire qu'il eût été si important de lui conserver; en un mot, accompli sous l'œil des soldats prussiens, immobiles le long de la Meuse, il fit des soldats de la France les instruments d'un intérêt tout dynastique et d'une pensée qui remontaitaux traités deiSlS.
La conférence devait être satisfaite! Résumons son histoire.
La Belgique avait fait un effort violent pour se séparer de la Hollande. C'était plus qu'une manifestation de l'esprit révolutionnaire, c'était l'affaiblissement des garanties que les monarchies européennes avaient prises contre la France, lorsqu'on 1848 elles avaient formé le royaume des Pays-Bas. Elles se liguèrent donc une fois encore, sollicitées par la terreur immense que nous leur inspirions, et ce fut à Londres que leurs plénipotentiaires se donnèrent rendez-vous, comme si l'Angleterre eût mérité celte préférence à cause de la profondeur de ses ressentiments (1). Chose inconcevable! Dans cette ligue, la France fut représentée, et représentée par M. de Talleyrand.
(1) 11 est en Angleterre, nous le savons, un parti qui pro> fesse pour notre pays une estime sincère cl d'honorables sympathies. Celui-là nous est cher et ne siiurail élre compris dans nos oKaques. Malheureusement, rAnglclerrc n'a
Les délibérations commencèrent. Rétablir le royaume des Pays-Bas , on ne l'aurait pu sans insulter ouvertement à la révolution de juillet, et elle avait trop ému les hommes pour qu'on lui jetât de tels défis. La diplomatie ne songea donc qu'à creuser un abtme entre la Belgique et la France. La première de ces deux nations semblait invinciblement attirée vers la seconde par la communauté des mœurs, par l'identité du langage, par la conformité des intérêts, par la religion, par les souvenirs : la conférence se hâta de déclarer la Belgique nation neutre et indépendante. La Belgique se montrait amie de la France, jusque-là qu'elle demandait à être gouvernée par un prince français : la conférence exigea de Louis-Philippe qu'il refusât la couronne offerte à son fils; et pour que la France n'eût dans ces Belges, dont elle possédait les sympathies, que des alliés impuissants, elle eut soin^ par les protocoles des 20 et 27 janvier 1831, d'attacher à la séparation de la Belgique d'avec la Hollande des conditions de nature à ruiner la Belgique. Mais l'opinion à Bruxelles ne tarda pas à nous devenir défavorable et presque hostile, parce que le refus du duc de Nemours était tout à la fois pour les Belges une injure et un malheur. L'Angleterre alors proposa Léopold. 11 fut a^réé par le gouvernement français, accepté par la Belgique; et la conférence récompensa les Belges de ce commencement de haine qu'ils nous témoignaient, en substituant aux protocoles des 20 et 27 janvier, déclarés cependant irrévocables, le traité des 18 articles, qui était de nature à ruiner la Hollande. Opprimé à son tour, Guillaume reprocha énergiquement à ses frères de la sainte-alliance l'appui qu'ils prêtaient au principe révolutionnaire inauguré par les journées de septembre; il fit plus, il tira l'épée, accabla la Belgique par surprise, et se présenta seul à l'Europe comme le soutien de la cause des rois. Alors, l'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, réclamèrent dans le congrès de Londres, en faveur du principe monarchique, une part de cette influence
été jusquMci représentée dans ses relations extérieures que par les toi^s on les >vhigs, ennemis systématiques de la France et do tous les peuples.
que jusque-là l'Angleterre avait exercée tout entière, sous Tunique inspiration de son horreur pour la France. Le traité des 24 articles fut conséquemment substitué à celui des 18 articles. Or, les démêlés de la Hollande et de la Belgique portaient sur trois points : Tun concernant la démarcation des territoires respectifs, les deux autres concernant certains droits de navigation et le partage de la dette. La navigation et la dette n'étaient que des questions belges et hollandaises : la conférence, après de longs débats, convia les deux parties à terminer leur querelle par une négociation directe, se reconnaissant ainsi incompétente. Mais elle se garda bien d'en faire autant par rapport à la question territoriale qu'elle s'empressa de déclarer à l'abri de toute controverse, et cela parce que le traité des 24 articles avait résolu cette question dans la vue toute spéciale de nuire à la France.
Si le peuple français n'eût été qu'un peuple d'aventuriers sans foi ni loi , digne d'être mis au ban de l'humanité, les autres peuples en se lignant contre lui eussent fait acte de cosmopolitisme et de justice : il faudrait les en louer. L'Europe marche à pas pressés vers un régime où toutes les causes qui intéressent les hommes
réunis devront être portées devant un tribunal suprême, un tribunal amphictyonique : rien n'est plus désirable, et rien ne serait plus auguste. Mais où la conférence de Londres avait-elle puisé son droit? Dans le pouvoir du glaive. Que représentaient ses membres? Une civilisation caduque, fille des erreurs les plus grossières et des plus barbares préjugés. Et que voulait-elle maintenir, cette conférence? Une œuvre de spoliation générale, le système des traités de Vienne. Et contre qui se trouvait-elle armée? Contre le peuple initiateur et dévoué par excellence. Donc c'est un des crimes les plus éclatants qu'il soit donné à l'histoire d'enregistrer que cette prise de possession des affaires de l'Europe par la conférence, dans les années 183i et 1832. A quelque patrie qu'appartiennent les amis de l'humanité, il faut qu'ils sachent que le principe du cosmopolitisme ne peut que gaper à l'affermissement, à l'agrandissement de cette nationalité française, si essentiellement communicative et désintéressée. Les monarchies européennes, siégeant à la conférence, ne s'y trompèrent point. Elles brûlaient de nous ravir notre force, parce que la force de la France importe à la liberté du monde.