‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 3)Chapitre 2 sur 93 · CHAPITRE XXXll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXll

U doehesM de Berri à Blaye. — Séance du 5 Janvier. — Soupçons. — Duels. — Décloration du 22 février. — M. Bugeoud remplace M. Cbouëserie à Blaye. — M. Deneux dans la prison. — Ferséculions ; esptonnugo. — Le roi cl M. Meniëre. - Voyage secret de M. de Chonlot; il pénèlre dans la prison. — Retour de M. de Clioulol à Paris; son entrevue avec le roi. — Nuit du 9 mai. — Voyage de Marie-Caroline ft Palerrae. — Situation du parti légitimiste. — La cour de Prague. ~ Politique de rAulriche. ~ Entrevue de Charles X et de Marie-Caroline à Léoben.

La citadelle de Blaye s'élève sur la rive droite de la Gironde et domine une ville d'un aspect misérable et morne. Quelques rues formées par des casernes, une place d'armes, des magasins pour l'artillerie et le génie, voilà de quoi se compose l'intérieur de cette citadelle. Le sommet en est couronné par un vieux château que Roland construisit, dit une légende populaire, et où son corps fut déposé après la défeite de Roncevaux. Autour règne une ter-

rasse qui n'a que dix ou douze pieds de large et qui est de niveau avec le mur de revêtement. Du haut de cette espèce de parapet, sablé dans la plus grande partie de son étendue et coupé de distance en distance par des embrasures qu'on passe sur des planches, le regard domine un immense horizon. A l'ouest , c'est le fleuve qui a dans cet endroit la majesté mélancolique de la mer; du nord à l'est et au sud, ce sont des coteaux couverts de vignes,

de maisons de plaisance, de moulins, de fabriques. Le séjour de la citadelle est froid; les brises y sont dangereuses : les plithisiques y meurent vite.

Ce fut là que le gouvernement fit conduire la ducbesse de Berri; et toutes les mesures furent prises pour l'y retenir longtemps prisonnière. La place fut armée comme si Fennemi eût campé aux portes. Les canons, montés sur leurs afiTûts et braqués, étaient munis de tout le matériel que réclamait leur service. Les portes Daupbine et Royale, les seules qui existent, furent rendues inabordables; et non loin de la citadelle, la corvette la Capricieuse vint jeter Fancre dans les eaux de la Gironde, et former avec deux péniches une ligne de défense du côté du fleuve. Partout des factionnaires vigilants, partout le bruit et l'appareil des armes. La garnison, composée de plus de neuf cents bommes, fut consignée, et le service se fit aussi sévèrement que dans une ville assiégée. Le matin, à six heures, un coup de canon, tiré de la citadelle et répété par la corvette, commandait l'ouverture des portes; puis, les tambours battaient la diane, et d'intervalle en intervalle divers roulements se faisaient entendre, annonçant les devoirs de la vie militaire. Le soir, à six heures, un autre coup de canon retentissait, et l'on fermait les portes jusqu'au lendemain. La maison où la princesse était détenue fut entourée d'une double rangée de palissades, hautes de dix ou douze pieds; on grilla les conduits des cheminées; les croisées des appartements furent garnies de forts barreaux de fer, et la princesse ainsi que ses compagnons volontaires de captivité reçurent la défense, l'heure de la retraite une fois passée, de venir, à travers ces barreaux, respirer l'air du soir.

Ainsi soumise à une contrainte que la vivacité de son esprit lui rendait plus dure encore, et précipitée dans une prison où elle n'avait même plus les amers plaisirs de l'incertitude et les distractions de la lutte, Marie-Caroline sentit que son courage était moindre que son malheur. Son isolement, le visage composé de ses gardiens, l'aspect de la guerre autour de sa demeure nouvelle, les clameurs du soldat tour à tour joyeuses et menaçantes, et dans le

silence de la nuit le qui^vive inquiet des sentinelles, tout cela la remplissait de trouble : sa captivité bientôt l'accabla.

Pour en partager les rigueurs, M. de Mesnard et M"^ Stylite de Kersabiec s'étaient d'à* bord présentés ; mais réclamés presque aussitôt après par les tribunaux de Montbrison et de Nantes, ils durent laisser à M. de Brissac et à M*^ d'Hautefort l'héritage de leur dévouement. Quoique estimés par la princesse, M. de Brissac et M*"*" d'Hautefort avaient une trop faible part dans sa confiance pour qu'elle s'ouvrit à eux de ses résolutions les plus graves; ils n'eurent point par conséquent à la guider par leurs conseils, mais ils contribuèrent à calmer son cœur.

Ses souffrances, toutefois, ne furent pas sans adoucissement, au moins dans les premiers jours. Le colonel Chousserie avait une âme généreuse : il sut tempérer par sa courtoisie ce que l'accomplissement de son devoir présentait de rigoureux. D'ailleurs, on ignorait encore jusqu'à quel point la mère du duc de Bordeaux s'était rendue coupable, et elle rece-^ vait dans sa prison les preuves les plus consolantes de fidélité. De Genève, H. de Chateaubriand lui écrivit :

« Madame ,

» Vous me troaverez bien téméraire de venir Toas importuner dans un pareil moment ponr toqs supplier de m'accorder une grâce, dernière ambition de ma vie : je désirerais ardemment être choisi par vous au nombre de vos défenseurs. Je n'ai aacun titre personnel à la hautefavear que je sollicite auprès de vos grandeurs nouvelles ; mais j*ose la demander en mémoire d'un prince dont tous daignâtes me nommer Tliislorien : je l*espère encore comme le prit du sang de ma famille. Mon frère ent la gloire de mourir avec son illustre aïeul, M. de Halesherbes, défenseur de Louit XVi, le même jour, â la même heure, pour la même cause et sur le même éebafaud.

• Crateàcbriàno. >t

Avant de quitter Nantes, et peu de temps après son arrestation, la duchesse de Berri avait déjà reçu d'autres témoignages de dévouement, plus obscurs sans doute, mais non moins émouvants. Les demoiselles Duguigny ayant demandé la grâce de passer une journée auprès de celle qui avait eu un asile dans leur maison, Charlotte Moreau joipit à leur lettre les lignes suivantes : € Si madame n'en trouve » pas indigne une pauvre femme de chambre

» qui Ta servie de tout son cœur^ je sollicite » la même grâce que mes maîtresses. »

Mais le moment approchait où tout allait manquer à la duchesse de Berri, même la fidélité de ses partisans les plus fanatiques. Et cet abandon fut mérité : car il suivit la divulgation d'un secret terrible, divulgation dont le scandale ne fut pas une trop sévère expiation de Tattentat que la duchesse de Berri avait commis, lorsque, faisant du peuple son patrimoine, elle était venue déchaîner sur la France la guerre civile.

Cependant, la joie régnait à la cour. On paraissait y avoir oublié que la duclTesse de Berri était la nièce de la reine, et qu*au temps de sa prospérité, la mère du duc de Bordeaux avait toujours prodigué aux enfants de Louis- Philippe les marques de la plus tendre affection. Mais les liens du sang sont bien fragiles pour qui gagne à les rompre tout ce que promet à Forgueil de Fhomme Fexercice de Fautorité souveraine : les d'Orléans allaient à FOpéra le soir du jour où ils avaient appris l'arrestation de leur parente.

Toutefois, cette satisfaction qu'on déguisait avec si peu de soin était empoisonnée par un vif sentiment d'inquiétude. Car le parti révolutionnaire réclamait avec ardeur la mise en jugement de la captive. Or, qu'elle fût acquittée, Louis-Philippe était signalé aux peuples comme un usurpateur; qu'elle fût frappée, au contraire, d'une peine proportionnée à la gravité de son attentat, Louis-Philippe était placé dans Falternative ou d'annuler despotiquement la

(1) Voici quels forent les premiers rapports de M. Thicrs et de Deutz.

H. Thiei^s tttni un jdor atie lettre par laquelle un Inconnu le priait de se rendre, dans la soirée, aux Champs* élysies, lui promettant des communications de la plus haute importance. U. Thicrs mande le chef de la police, lui mon* Ire la lettre et lui demaride conseil. Celui-ci représenta au ministre qu^m pareil rendei-vous éiait Irop biiarre pour ne pas cacher un piège, et qu*il fallait s'abstenir. IHais dominé par nn instinct qui le poussait Impérieuscrornt à tenter Taventore, V. TKiers ne tint aucun compte des représenutions provoquées par lui-même, et, Theure du rendez-vous %enuc, il se dirigea vers les Chahips-Elysécs , des pistolets dans ses poches. Arrivé au lieu désigné, Il aperçut uo homme qui paraissait en proie à un trouble mêlé de terreur. Il s'approche, Taborde : cet homme était Deutz. LA commencèrent les confidenceâ dont UA crime devait être le résultat. La nuit saivante, et grâce à quelques raesurei ordonnées par le chef de la polioc, DeuU éuit seerètement introduit au ministère

condamnation, ou d'attirer sur lui ^ en la res-^ pectant, l'immortelle malédiction de toutes les tètes couronnées. Plus sûr de sa légitimité, le gouvernement n'aurait point redouté la pre^ mière de ces chances; plus indépendant à l'égard des rois, il n'aurait point redouté la seconde. Mais comme il n'osait ni appuyer son droit sur la volonté du peuple, ni secouer le patronage des grandes cours , tout lui faisait ombrage, tout lui était obstacle; une défaite l'eût anéanti : sa victoire l'embarrassait.

L'embarras était grand, surtout, pour M. Thiers, plus particulièrement reponsable des suites. U avait certainement déployé, dans l'arrestation de la princesse, une résolution extraordinaire (1), et rien ne lui avait coûté, jusque-là qu'il était devenu l'instigateur d'un fourbe dont il épuisa la bassesse* Mais &ire courir à sa prisonnière les risques d'une con*' damnation capitale, il n'y aurait jamais consenti. Déjà, et avant que la duchesse de Berri eût été arrêtée, Deutz ayant écrit de Nantes : « Voulez-vous que je vous livre M. de Bour- » mont? » M. Thiers avait repoussé cette offre honteuse, pour éviter au gouvernement le souci de faire fusiller un maréchal de France (2).

Il fallait se décider, pourtant. Car le sang versé dans l'Ouest criait vengeance, des clameurs redoutables s'élevaient du sein des familles que la guerre civile avait plongées dans le deuil, et les vainqueurs du mois de juillet > les libéraux sincères, les républicains, demandaient avec emportement qu'un grand exemple fût donné et que justice fît faite. Or, les légi*

de rintérieur. « Vous allea avoir une grande fortune h lut dit M. Thiers. A ces mots, le juif éprouva une émotion si forte que ses Jambes tremblèrent cl que son visage saillera profondément. Le marché de la trahison fut conclu sans pelhe. (2) Au reste, M.. Thiers ne resta pas chargé longtemps, comme ministre de Tintéricur, des mesures à prendra relativement à la duchesse de Berri. Il existait entre lui et M. d*Argoutv ministre du commerce et des travaux publics, une mésintelligence profonde. Possédé par le godl des affaires, M. d'Argout avait ojouté à ses attributions la direction des communes et des gardes nationales , ce qui faisait du ministère de Tinlérieur ce qu'avait été, sous Tempire, le ministère ilc la police. M. Thiers hVn plaignit : a Je ne veux » pas être, disait-il, le Fouché de ce régime, n Après do longs débats, il fût convenu que M. d'Argout aurait le mU nistèrc de Tintéricur avec la direction des gardes nationales et des communes, et que M. Thiers passerait aux travaux publicB. Ce fut conséquemment Si. d^Argoul qui ebt h suivie spécialement raffiaire de Bkye.

timistes, de leur c6té, faisaient retentir partout les éclats d'un enthousiasme monarchique qui servait à masquer leur abattement. La Gazette de France et la Quotidienne publiaient, chaque jour, et des adresses pour glorifier le courage de la mère de Henri V, et des protestations contre le guet-apens dont elle avait été victime; un grand nombre de gentilshommes firent connaître le projet qu'ils avaient formé de lui faire par souscription une liste civile; enfin, M. de Chateaubriand, dans une brochure devenue célèbre, osa s'écrier : < Madame, » votre fils est mon roi ! » Ces mots volèrent bientôt de bouche en bouche, dans le parti royaliste, et des centaines déjeunes gens, fils de nobles, traversèrent processionnellement Paris pour aller féliciter l'écrivain. Depuis quelque temps, les pétitions relatives à la duchesse de Berri affluaient à la chambre. Les ministres y furent appelés, le 5 janvier, pour rendre compte de leurs desseins. L'assemblée était pleine de mouvement et de passions. Ici, l'on accusait les ministres d'avoir nourri le criminel espoir de désarmer la justice du pays; là, on leur contestait le droit de punir, corollaire du droit de régner. M. Sapey avait été chargé de faire un rapport sur les pétitions : il conclut à laisser les ministres prendre, à l'égard de la prisonnière , les mesures qu'ils jugeraient les meilleures, sauf à en répondre devant les chambres et devant le pays.

Pour appuyer ces conclusions, M. de Broglie paraît à la tribune. Il soutient que la famille des Bourbons aînés se trouve naturellement placée en dehors du droit commun; que le gouvernement n'a d'autres règles à suivre, contre la duchesse de Berri, que les lois de la guerre ; qu'on doit se borner à détenir cette princesse comme on détient un prisonnier dont il faut enchaîner la haine, ou un fou dont la liberté serait dangereuse; que la raison d'État l'exige; que la tranquillité des citoyens est à ce prix ; que le principe de l'égalité devant la loi n'est pas applicable dans la circonstance, la duchesse de Berri n'étant pas Française par origine et ne l'étant plus par alliance. A ces mots, des exclamations violentes s'élèvent des bancs de la droite. M. de Broglie continue.

€ Après tout, s'écrie-t-îl, ce principe, quelque

1 tutélaire qu'il soit, n'est pas plus sacré que » tant d'autres que vous avez fût fléchir.

» Est-il plus sacré que celui de l'irresponsa- » bilité royale qui a fléchi pourtant lorsque > vous avez déposé Charles X? » Passant ensuite aux désordres qu'on affrontait en faisant comparaître la duchesse de Berri devant des juges désignés par le hasard : c Croyez-vous, » ajoute-t-il, que ce sera assez de toutes les » forces dont le gouvernement dispose, pour » protéger, selon le vent qui soufflera, tantôt » la tète des juges, tantôt celle des accusés? » Vous avez vu le jugement des ministres, » vous avez vu pendant dix jours la ville de » Paris tout entière sous les armes, la capitale » du royaume dans l'attitude et l'anxiété d'une » ville de guerre qui a subi un assaut? eh » bien, vous n'avez rien vu. Vous avez vu les » troubles du mois de juin? eh bien, vous » n'avez rien vu. •

Plusieurs orateurs de la gauche se présentent pour répondre à M. de Broglie. M. de Ludre annonce qu'il votera le renvoi des pétitions au garde des sceaux avec cette clause : < Pour faire exécuter les lois du royaume. »

H. de Bricqueville rappelle que, lors de sa proposition relative au bannissement de la branche aînée, le gouvernement déclarait le Code pénal applicable à ceux des membres de la famille déchue qui tenteraient la guerre civile; et il s'étonne qu'on mette aujourd'hui à sortir du droit commun l'empressement qu'à une époque encore si récente on mettait à y rester. « On parle, s'écrie M. Cabet, du péril » qu'il y aurait à soumettre la duchesse de » Berri à la juridiction ordinaire : le gouver- » nement est-il donc si mal affermi qu'il ne » puisse subir une pareille épreuve? »

Alors, et pour mieux combattre la dynastie dont ils étaient les serviteurs aveugles, M. Berryer se rangea résolument du parti des ministres. Comme eux, il reconnut que traîner la duchesse de Berri devant des juges serait une faute et un danger; comme eux, il affirma qu'elle vivait dans une sphère où ne pouvait l'atteindre le glaive de la loi commune. Au point de vue monarchique, la mère d'un roi légitime n'étant liée par aucun devoir de soumission nécessaire à un prince que l'insurrec-

tion seule avait couronné, la duchesse de Berri s'était mise, à Tégard de Louis-Pbilippe, non pas en état de révolte, mais en état de guerre. Il y avait à statuer sur une défaite, non sur un délit, question de politique, non de justice; et c'était conséquemment au pouvoir exécutif à voir ce qu'en une telle occurrence il lui était permis d'oser.

M. Thiers comprit la portée fatale de cette adhésion ; il essaya de donner le change aux esprits. Convaincu que c'était surtout à la pusillanimité de l'assemblée qu'il fallait faire appel pour arriver au succès , il se complut à dérouler devant elle je ne sais quel tableau sinistre : les juges tremblants sur leurs sièges, les accusateurs interdits, l'accusée triomphant de l'impossibilité où seraient ses ennemis d'apporter contre elle des preuves matérielles et décisives, les passions excitées en sens divers et prêtes à s'entre-choquer, les scènes du procès des ministres se renouvelant, plus graves encore, plus épouvantables, et le gouvernement forcé, s'il faisait venir l'accusée, de Blaye à Paris, « d'échelonner sur la route 80 ou » 100 mille hommes. »

Effrayée par cette évocation de vains fantômes, la chambre abandonna aux ministres le soin de décider, sous leur responsibilité, mais selon leurs caprices, du sort de la duchesse de Berri.

Ainsi, de l'urne même où les lois prennent naissance, on faisait sortir l'arbitraire et toutes ses témérités; la légalité, si ardemment soutenue par Casimir Périer, faisait place à la raison d'État, hypocrisie du despotisme; les intérêts de la politique, qui changent et passent, se substituaient aux droits de la justice, qui sont éternels; le jury, dont on avait proclamé si fastueusement la sainteté, on le dénonçait maintenant comme un pouvoir accessible aux faux ménagements, à la corruption, à la peur; le principe de l'égalité devant la loi, inscrit dans la Charte sans réserve, on le sacrifiait à un genre d'inviolabilité qu'on D*avait pas respecté lorsqu'il s'était agi de prendre une couronne, et qu'on respectait quand il n'était plus question que de venger la société offensée; enfin, et par une contradiction monstrueuse, un gouvernement qui se disait

appuyé sur les vœux de la nation se déclarait trop faible pour affronter les suites d'un procès, et paraissait craindre que ce ne fût pas assez d'une armée sur le passage d'une femme deux fois vaincue et prisonnière! C'était du vertige.

Aussi les légitimistes furent-ils saisis de joie; et pendant que le parti républicain s'abandonnait, contre le pouvoir, aux transports d'une sombre colère, eux, relevant la tète, ils se répandirent , sur les discours de MM. Thiers et de Broglie, en commentaires pleins de fiel et d'orgueil ; ils appelèrent la séance du 5 janvier la séance aux aveux : le parti légitimiste n'était donc pas mort , comme on l'avait tant dit et répété, puisque, pour le contenir, suivant la déclaration des ministres, il ne fallait pas moins de cent mille soldats! Et ils adressaient à M. de Broglie des félicitations railleuses sur le service qu'il venait de rendre à la cause des bonnes doctrines, ne lui reprochant autre chose que son inconséquence, et comparant ce pouvoir, qu'on voyait vivre du passé qu'il insultait, au vautour qui vit de la proie qu'il défigure.

Le parti ministériel était engagé dans une impasse : il se défendit avec embarras; et, comme sa confusion lui donnait les apparences de la faiblesse, l'audace de ses adversaires s'en accrut.

Tel était l'état des esprits , lorsque tout à coup des rumeurs étranges se répandent. Un amour mystérieux, une imprudence sans excuse, voilà ce qu'on raconte de la duchesse de Berri, et l'on parle d'un scandale inévitable Repoussées par les légitimistes comme autant de calomnies impures , ces rumeurs sont propagées sourdement par ceux dont elles ont charmé la curiosité ou qui en recherchent l'ignoble profit. Plus volontiers que partout ailleurs, on s'en entretient au château, quoique à mots couverts. Les courtisans se montraient crédules par flatterie. La reine s'étant quelquefois échappée en plaintes, moitié sévères, moitié affectueuses, sur la légèreté de sa nièce, les courtisans se plurent à leur donner, dans la circonstance, une interprétation cruelle, par cette persuasion que le roi l'aurait pour agréable. Lui, en effet, soit politique, soit indifférence réelle, il laissait un libre cours à une

licence de propos dont Tinjure, pourtant, semblait devoir rejaillir sur sa famille. Et nonseulement il toléra le bruit qu*on faisait autour de lui du déshonneur présumé de sa nièce, mais il ne craignit pas de mêler à ce qu'on en disait ses propres conjectures et tous les détails piquants que lui fournissait sa mémoire sur les intrigues de Tancienne cour.

Les soupçons allaient grandissant : un accident survint qui était de nature à les confirmer. Dans la nuit du 16 au 17 janvier, la prisonnière avait été atteinte de vomissements; et unedépécbe télégraphique en apporta aussitôt la nouvelle aux Tuileries. La duchesse de Berri, depuis son entrée à Blaye, n'avait eu d'autre médecin que M. Gintrac; mais c'était un homme plein de savoir et de probité, dont elle estimait le caractère et dont les soins lui étaient chers. Le gouvernement aurait donc pu s'en reposer sur M. Gintrac de la santé de Marie-Caroline , d'autant que cette princesse avait déjà refusé de recevoir le docteur Barthez, chargé auprès d'elle d'une mission médicale tout officielle. Les ministres en décidèrent autrement. Pour mettre leur responsabilité à l'abri, et peut-être aussi pour éclaircir un mystère dont pouvait tirer parti une politique implacable, ils résolurent d'envoyer deux médecins à Blaye, en leur donnant pour instructions patentes d'examiner ce qu'avait d'inquiétant la situation de la prisonnière, et les meilleurs moyens de guérison. Les deux médecins choisis partirent dans la nuit du SI au 22 janvier : c'étaient MM. Orfila et Auvity. En annonçant leur départ, la presse ministérielle, par une insinuation grossière, indiqua qu'ils étaient appelés à résoudre un cas de médecine légale.

L'émotion fut profonde dans le public. Quant aux légitimistes, ils affectèrent de grandes terreurs. M. Auvity, sous la restauration, avait donné des soins à Marie-Caroline; il était donc naturel que les ministres l'eussent désigné; mais, ce qui ouvrait carrière à des suppositions sinistres, c'était le choix fait par eux de M. Orfila , habile dans l'art de découvrir les traces du poison. « Vienne une fatale nouvelle! écri- » vait une feuille dévouée à la mère du duc » de Bordeaux; vienne une fatale nouvelle! et.

» sur notre foi, nous jurons qu'on ne deman- » dera pas où sont les royalistes. Une vie ne » peut être payée que par une autre vie. » Au fond, rien n'était moins sincère que toutes ces craintes et toutes ces menaces. Le roi et ses ministres avaient, à ce que la duchesse de Berri ne mourût pas en prison, un intérêt qu'il était aussi absurde qu'injuste de méconnaître. Et les supposer indifférents à la conservation des jours de la prisonnière, c'était les calomnier avec une maladresse gratuite. Mais telle est la logique des passions de parti : offensé dans la personne de celle qu'il avait placée sur le trône élevé par ses illusions , le parti royaliste rendait aux défenseurs de la dynastie nouvelle outrage pour outrage, et répondait à des soupçons bassement propagés par des accusations folles.

Le 24 janvier, MM. Orfila et Auvity arrivèrent à Blaye; le 25, ils furent admis auprès de la princesse, en même temps que MM. Gintrac et Barthez; et, le même jour, les quatre docteurs signèrent un rapport constatant les résultats de leur visite. Il y était dit que la princesse, née de parents phthisiques, présentait les symptômes du mal héréditaire; qu'elle était sujette aux affections inflammatoires; que, souvent, après ses promenades sur les remparts, elle avait eu à souffrir d'une petite toux sèche dont le caractère était alarmant; que sa santé réclamait des précautions sérieuses, et qu'elle devait, notamment, s'imposer robligation de ne sortir que vers le milieu du jour, en recherchant les endroits abrités, surtout dans une citadelle où le froid se faisait vivement sentir et qu'avoisinait un fleuve fréquemment couvert d'épais brouillards (1).

Livrés au Moniteur, de semblables détails auraient démenti les bruits injurieux répandus depuis quelque temps, et, en montrant que le séjour de Blaye n'était pas sans danger, ils auraient forcé le gouvernement , ou à mettre la princesse en liberté, ou à lui assigner une autre prison. U le comprit, et s'empressa d'enfouir le rapport dans les archives du ministère de l'intérieur, convaincu que la duchesse de Berri était grosse, et résolu à ne

(1) Voir aax docnmeoU bUtoriques.

HISTOIRE D£ DIX ANS. i850-i840.

point perdre d^avance le bénélice d'une révélation qui devait accabler le parti légitimiste. Et il fallait que la cour fdt bien fortement tentée par Tappât de ce honteux bénéfice; car, plutôt que d*y renoncer, elle affronta les suites d'un accident qui, commenté par les haines deparli, éternellement injustes, pouvait devenir contre elle le texte des plus effroyables imputations. Mais ces sortes de folies sont communes à tous les pouvoirs impatients du succès. Le gouvernement n'était plus qu'un joueur désespéré :

il jouait, conirela chance de profiter d'un scandale, celle de rester écrasé sous le poid^ d'une calomnie.

Aussi vivait-il dans un état continuel d'inquiétude, interrogeant d'un œil avide chaque bulletin venu de Blaye, attentif à écarter de la prisonnière toute contrariété inutile, soigneux enfin d'une santé que l'égoisme de sa politique lui faisait paraître doublement précieuse. Mais plus sa sollicitude était active, plus les légitimistes redoublaient contre lui de violence, aflSnnant que la citadelle de Blaye avait été donnée à la mère de Henri V pour prison tout à la fois et pour tombeau. Il fallait répondre à ces accusations sans cesse renouvelées; le ministère obtint de MM. Orfila et AuYity un nouveau rapport qui, bien différent du premier, tendait à prouver la salubrité de la forteresse de Blaye (1). Le premier rapport avait été signé par MM. Orfila, Auvity, Gintrac, Barthez; le second ne portait que les signatures de MM. Orfila et Auvity. Le premier avait été tenu dans l'ombre; le second fut publié avec beaucoup d'empressement et d'éclat !

Mais le succès ne couronna point ces tristes supercheries d'un pouvoir qui, attaqué sans bonne foi , se défendait sans loyauté. Fier de la puissance que leur avaient supposée, dans la séance aux aveux, les déclarations insensées de MM. de Broglie et Thiers, les royalistes marchaient le front haut, plus menaçants dans leur attitude, plus arrogants par leur langage que lorsque la duchesse de Berri conduisait au combat les bandes soulevées de l'Ouest. Le Corsaire, feuille satirique appartenant à l'opinion républicaine, ayant fait un jour allusion

(1/ Voir aux «locanMDU héttoriqiiet.

aux doutes que caressait la malignité publique, le rédacteur, M. Eugène Briflault, fut appelé en duel par un royaliste et blessé. Une nouvelle attaque fut suivie, de la part des rédacteurs du Revenanty d'une nouvelle provocation à laquelle le Corsaire répondit, cette fois, par une énergique invocation au respect dû à la liberté d'écrire. Mais recourir contre le parti républicain à des voies d'intimidation, c'était montrer qu'on le connaissait bien peu. Composé d'hommes pleins de bravoure, de fougue et d'audace, la force de ce parti était précisément dans son ardeur à braver la mort. Il ne se vit pas plutôt menacé, qu'il éclata d'une manière terrible. I/eiVa^ionoi et /a Tribune,qm n'avaient jusqu'alors parlé de la duchesse de Berri, malheureuse et captive, qu'avec une générosité chevaleresque, le National et la Tribune adressèrent aux légitimistes un défi solennel et hautain. Avec cette supériorité de dédain qui le caractérisait, Armand Carrel écrivit : « Il > parait que voilà le moment venu de prouver » la fameuse alliance carlo-républicaine. Qu'à » cela ne tienne : que messieurs les cavaliers » servants disent combien ils sont, qu'on se » voie une fois, et qu'il n'en soit plus ques- 1 tion : nous n'irons pas chercher les gens du 1 juste-milieu pour nous aider. » Une déclaration du même genre parut dans la Tribune.

Aussitôt les sociétés populaires, les écoles, tout s'ébranle. Les bureaux des deux feuilles républicaines sont envahis par une foule frémissante. Chacun demande à s'inscrire, chacun réclame pour lui l'honneur du premier combat. Une liste de douze noms avait été déposée par les légitimistes m National et à 2a Tribune, et sur cette liste, Armand Carrel avait choisi le nom de M. Roux-Laborie. Mais, en matière de combat, les républicains n'acceptaient pas de représentant, et tous insistaient pour que la lutte eut un caractère de généralité plus conforme à la vivacité de la colère qui les animait. Ils opposèrent donc, et au National et à la Tribune^ douze noms aux douze qui leur avaient été présentés, déclarant qu'ils voulaieat, Hon pas d'un combat collectif, d'une affairé de champ clos , ce qui eût été impraticable, mais d'un combat divisé en douze renc(»itres, à des heures et dans des lieux dif

férents. Après plusieurs pourparlers et correspondances, les légitimistes refusèrent de souscrire à ces conditions.

. La lettre suivante, adressée au Revenant, par HM. Godefroi Cavaignac, Marrast et Garderin, donnera une idée de cette lutte singulière où semblait revivre l'esprit du moyen âge:

« Nous vous envoyons une première liste de douze personnes. Nous demandons, non pas douze duels siroullané:*, mais douze duels successifs, dans des temps et lieux dont nous conviendrons facilement. Point d*excuses, point de prétextes qui ne vous sauveraient pns d''une Ueheté, ni surtout des conséquences qu'elle entraîne. Entre votre parti et le nôtre, désormais la guerre est engagée par un combat. Plus de trêve, que Tun des deux n'ait fléchi devant Tautre. »

A râpreté de ce langage, on peut juger à quel point le parti républicain avait dû être surpris qu'on l'eût osé menacer. Parmi les royalistes, les hommes éclairés sentirent qu'une grande faute venait d'être commise, et ils employèrent tous leurs efforts à étouffer cette déplorable querelle. Par suite d'une décision prise par une assemblée composée de leurs notabilités, les légitimistes déclarèrent qu'ils ne pouvaient consentir à généraliser le débat.

Tardive sagesse, iusufiSsante à tout réparer! Le 2 février en effet, MM. Armand Carrel et Roux-Laborie se rendaient sur le terrain. Le combat eut lieu à Fépée et dura trois minutes. Déjà Carrel avait atteint deux fois son adversaire au bras; mais, en se précipitant, il alla chercher le fer et reçut dans le bas-ventre une blessure profonde. La nouvelle s'en répandit avec la rapidité de l'éclair, et devint aussitôt le sujet de tous les entretiens. Dans les écoles, dans les journaux, à la bourse, au théâtre, on ne parlait plus que du courage d'Armand Carrel, de son dévouement, du danger que couraient ses jours. M. Dupin, M. de Chateaubriand lui-même, allèrent s'informer de son état. M. Thiers, dont il avait été en d'autres temps le collaborateur, envoya auprès de lui son secrétaire. On refusait de l'introduire. Qu'il entre, dit Carrel, et s'adressant au visiteur : « J'ai une grâce à demander à M. Thiers : je » désire vivement que M. Roux-Laborie ne > soit pas inquiété. »

Mais, ainsi qu'on devait s'y attendre, à l'intérêt qui de toutes parts se manifestait pour

le mapanime écrivain, se joignait un cri de malédiction contre le pouvoir. Voilà donc, disaient les libéraux sincères, voilà le fruit des affirmations de M. Thiers et du duc de Broglie! Que le sang versé retombe sur eux! Sans l'importance qu'ils ont donnée follement à une femme vaincue, sans la force morale dont ils l'ont investie en la plaçant au-dessus des lois, sans le ridicule aveu qu'ils ont fait des terreurs que le parti légitimiste leur inspire, jamais ce parti n'en serait venu à déployer un tel excès de hardiesse. Et, sous le coup de ces reproches, les partisans du ministère se montraient humiliés, confondus ; car l'insulte adressée à la révolution de juillet était flagrante et ne pouvait être niée. Quant aux républicains, ils continuaient à se réunir tumultueusement; mais la vengeance était chez eux un sentiment plein de noblesse. Dans l'emportement de leur indignation, des hommes du peuple s'étaient dirigés la Gazette de France, dont ils voulaient briser les presses : ils furent retenus par un républicain, M. Ferdinand Flocon, lequel harangua cette multitude furieuse et lai fit honte de sa violence. Toutefois, dans les bureaux de la Tribune, on arrêta la publication du manifeste suivant, qui eut pour effet de mettre un terme aux réunions légitimistes dont divers points de la capitale avaient été jusqu'alors le théâtre, manifeste véhément et bizarre où se révèle l'esprit de l'époque, et qui montre tout ce qu'il y avait alors d'incapacité dans le pouvoir, d'impuissance dans les lois, d'orgueil dans les partis, d'anarchie dans la situation :

• Messieurs, vous ne voulez pas qu*on parle mal de la duchesse de Berri. Vous dites que c^est une femme, une femme malheureuse et captive, une mère privée de ses enfants; vous dites qa*on doit des égards au sexe, à la faiblesse, aa malheur. Vous vous portez ses champions.

• Et nous, ayant pris part ft la révolution de juillet , nous vous déclarons que nous ne souffrirons plus que vous rinsultiez dans vos journaux.

» Nous pensions que le soin de la défendre pouvait encore être laissé à ceux qui en ont profilé. 11 n'en est plus ainsi : la révolution de juillet est un principe. Les hommes qui Tout usurpée vous permettent de Tattaquer. Eh bien I la révolution de juillet est opprimée et persécutée chaque jour dans la personne de ceux qui Tout faite. Elle a peuplé les prisons de ses amis et de ses représentants. Les registres des geôles sont criblés des noms des défenseurs de la liberté. Si donc vous réclamez le privilège du malheur et de Toppression, il nous appartient autant et plus qu'à vous.

» Nons, nons élioii-s là au juur du couibal , nous vous avons cherchés et nous ne vous avons pas trouves. Et aujourd'hui vous vous montrez. Vous osez nous dérendre do parler de votre dame.

• Eh bien , notre dame à nous , c'est la liberté. C'est la révolution de juillet. Et nous vous défendons d'en parler en bien ou en mai.

» Vous avez formé au sein do la capitale des réunions dont 1c but avoué était de manifester votre sympathie pour une cause que la nation repousse. I^ capitale, étonnée de votre audace , a vainement attendu la répression légale de tant d'effronterie. Nous vous défendons de faire de pareils rassemblements h Tavenir.

» Et puisque le pouvoir vous approuve, car il vous tolère, nous vous déelarons qu'à la première occasion , aussitôt que TOUS aurez rinsolencc d'annoncer une réunion publique de légitimistes , nons ferons ce que depuis longtemps le pouvoir aurait dd faire : nous vous disperserons par la force.

n P. C. G. Ferdinand Flocon.

Le gouvernement ne pouvait rester neutre plus longtemps : il intervint par la police. Les chefs furent surveillés , on opéra quelques arrestations. MM. de Calvimont, Albert Bertliier, Théodore Anne, qui devaient se battre contre MM. Marrast, d'Hervas, Achille Grégoire, durent céder aux mesures prises par le pouvoir pour les en empêcher. C'eût été trop peu, néanmoins, pour arrêter le mal, si les légitimistes n'eussent reconnu qu'on les avait engagés dans une mauvaise voie. La Gazette de France y le Courrier de V Europe y la Quotidienne y organes de la légitimité, marquèrent hautement, au nom de leur parti, le regret de ce qui s'était passé. Armand Carrel , dont on avait cru la vie en danger, ne tarda pas à être rendu au journal qu'il dirigeait avec tant d'éclat. Enfin, les républicains revinrent, à l'égard des royalistes , à un langage moins offensant et à une contenance plus calme. Mais comme leurs ressentiments n'étaient pas encore tout à fait apaisés, ils signèrent en grand nombre une pétition tendant à faire juger la duchesse de Berri; et ceux d'entre eux qui s'abstenaient depuis longtemps de porter les insignes de la révolution de 1830, que la trahison, disaientils, avait profanés, ceux-là mirent une sorte d'affectation à ne plus paraître en public, que le ruban de juillet à la boutonnière.

Le ministère, cependant, préparait en silence les moyens de mettre à profit la situation que la duchesse de Berri lui avait faite. Le gouverneur de la citadelle de Blaye s'était opposé à ce que la police fût introduite dans le

fort. Soldat, il ne voulait commander qu'à des soldats. Cette noblesse de caractère déplut.

Parce qu'il était homme d'honneur, M. Chousserie cessa de paraître sufiSsamment dévoué : on lui donna pour successeur le général Bugeaud. C'était un militaire doué comme tel de qualités éminentes, possédant en de certaines matières une instruction solide , remarquable par une sorte de bon sens grotesque, moins méchant que bizarre, sensible même par accès, mais emporté, brutal, dépourvu de tact, impatient du joug des procédés délicats, et animé d'un zèle de subalterne dont il savait à peine relever l'humilité, par son arrogance, sa franchise et ses airs fanfarons. L'arrivée d'un tel homme fut un coup de foudre pour la prisonnière. Elle devina sans peine ce qu'il était à travers les égards qu'il essaya sincèrement de s'imposer, et elle eut peur de lui.

Le commissaire de police Joly avait été aussi envoyé à la citadelle. Il fut logé dans l'enceinte, au-dessous de l'appartement occupé par la princesse. Plus tard, on découvrit, creusés dans le plafond de la chambre assignée à ce commissaire de police, deux sortes d'entonnoirs revêtus de plâtre et allant s'appuyer à une plaque de tôle fort mince, placée un peu en avant du salon dans lequel avaient coutume de se réunir la duchesse de Berri, madame d'Hautefort et M. de Brissac. Était-ce un procédé d'espionnage? Ce qui est certain, c'est que le gouvernement ne tarda pas à obtenir les renseignements les plus précis. Mais il fallait en pouvoir faire usage. Ce fut la prisonnière elle-même qui en fournit le moyen aux ministres. Le 22 février 1833, elle déposait entre les mains du général Bugeaud la déclaration suivante :

c Pressée par les circonstances et par les » mesures ordonnées par le gouvernement, » quoique j'eusse les motifs les plus graves > pour tenir mon mariage secret, je crois de- » voir à moi-même, ainsi qu'à mes enfants, de 1 déclarer m'être mariée secrètement pendant » mon séjour en Italie.

» Marib-Caroline. »

Or, voici ce que la princesse écrivait à M. ^

liÉVOLUTIOiN FRANÇAISE.

Mesnard, au sujet de la déclaration qu'on vient de lire :

« Je crois que je vais mourir en vous disant » ce qui suit, mais il le faut : des vexations, » Tordre de me laisser seule avec des espions, 1 la certitude de ne sortir qu'au mois de sep- » tembre, ont pu seuls me décider à la décla- 1 ration de mon mariage secret (1). »

Comment admettre, en effet, que la duchesse de Berri eût pris spontanément la résolution de signer un acte qui la dépouillait de son titre de régente et de sa dignité de mère, un acte qui, rendu public, abaissait la cause de la légitimité, couvrait les royalistes de confusion, et donnait pour dénoûment à une guerre civile les témérités d'un amour secret? Harie^ Caroline ne fit donc que céder, suivant les termes de la déclaration, aux « mesures or- » données par le gouvernement. » Au reste, la résignation était impossible à sa nature ardente, et elle n'avait pas l'àme assez forte pour se sacrifier à son parti en dominant son malheur. Peut-être n'aurait-on eu besoin que de faire luire à ses yeux l'espoir de la liberté ! Toujours est-il qu'elle ne consulta, dans cette occasion, ni M*"^ d'Hautefort, ni M. de Brissac, comme si elle eût craint qu'on ne l'empéchàt de courir à sa perte.

La déclaration éuit du 22. Le 26, la reine en put lire le texte dans le Moniteur, Ainsi , Marie-Caroline voyait sa vie intime livrée, sous le gouvernement de ceux de ses proches qu'elle avait le plus aimés (2), aux commentaires insultants de la multitude. Ainsi, elle avait compté en vain sur cette solidarité d'honneur qui règne entre parents, même dans les conditions obscures, et qui, protégeant les familles, les sauve du scandale par le secret. Mais cette révélation des faiblesses d'une femme n'était pas seulement honteuse, elle était impolitique; car l'avantage momentané que les ministres pouvaient retirer de la déconsidération du parti légitimiste était loin de racheter le tort durable qu'ils faisaient au principe monarchique par l'avilissement d'une maison de rois.

(1) Lettre citée dans la Biographie des conlemporains, par MM. Sarrui et Saint-Edme.

' (3) Est-il btaoin de rappeler toi ee mot , si eonaa , de la

Aussi bien, Teflet trompa les prévisions du pouvoir. Aux yeux de tous les gens honnêtes, le scandale de la faute avouée fut comme couvert par celui de la publicité qu'on lui donnait. Les républicains ne s'élevèrent que contre l'atteinte portée par le pouvoir à la sainteté des liens du sang , aussi généreux à l'égard de la princesse captive qu'ils venaient de se montrer terribles à son parti. Pour ce qui est des légitimistes, ils nièrent l'authenticité de la déclaration, et prétendirent que la duchesse de Berri venait d'être indignement calomniée à la face de TEurope.

Les ministres durent comprendre alors à quelles nécessités misérables ils s^étaient euxmêmes condamnés. Accusés de fraude et d'imposture, il ne leur restait plus, pour se disculper, qu'à prouver par acte authentique la grossesse de la duchesse de Berri. Et comment l'obtenir, cette preuve, sans descendre à tout ce que la persécution peut présenter de plus tyrannique et de plus vil? Il leur était loisible, il est vrai, de laisser la prisonnière accoucher à Blaye ; ils auraient pris les mesures convenables pour que l'accouchemeiit fût bien constaté , et c'était un moyen de fermer la bouche aux incrédules ou à ceux qui affectaient de l'être. Hais que de chances à courir en prenant ce parti ! Sans parler de ce qu'il y avait d'ignoble à entourer d'espions une femme captive, et à faire surprendre par des gens de police le mom^t oii elle deviendrait mère, qui pouvait répondre qu'elle ne parvint pas à déjouer, quand l'heure fatale serait venue, la surveillance de ses gardiens? Qu'anv verait-il, d'ailleurs, si elle mourait en couches, ou si elle succombait aux tortures morales résultant pour elle d'une investigation pleine d'insulte? Le pouvoir permettrait-il qu'on préparât contre lui une accusation d'assassinat? Ces craintes, de la part des ministres, étaient d'autant plus naturelles, que, depuis quelqoe temps, la santé de la prisonnière s'altérait d'une manière visible. Dès le 1""^ mars, un rapport avait été rédigé à Blaye par cinq médecins, et l'on y disait (3) :

duchesse de Berri : « Tai toujours aimé ces bons Orléaos?» (5) Voir aux docaments historiques.

HISTOIRE DE DIX ANS. i830-i840.

c II importera de procurer à madame la du- » chasse de Berri la faculté de se rapprocher

> le plus tôt possible de son pays natal , dont » la température paraît devoir être plus favoj» rable à sa santé; et si cette décision salu- » taire était prise, il serait à désirer qu'elle » fût exécutée avant le terme de la grossesse » présumée, dans la crainte qu'après Taccou- » chement, les symptômes de Taffection pul- » monaire ne fissent des progrès trop rapides » pour permettre un voyage quelconque. Ce » conseil doit avoir d'autant plus de poids, que » rétai moral de la duchesse de Berri ne peut 9 aujourd'hui que recevoir des impressions de

> plus en plus fâcheuses par l'effet d'une dé-

> tention prolongée. »

La conclusion était claire, et il est à remarquer que parmi les signataires de ce rapport, MM. Canihac, Grateloup, Bourges, Gintrac, se trouvait M. Ménière , que le gouvernement lui-même avait donné pour médecin à la princesse, sur la présentation de M. Orfila.

Les ministres avaient donc de puissants moiifs pour ne pas prolonger la captivité de la duchesse de Berri jusqu'au moment qui suivrait ses couches; et, d'un autre côté, ils ne voulaient point la mettre en liberté avant d'avoir obtenu, de sa grossesse, une preuve éclatante, authentique, qu'ils pussent victorieusement opposer aux dénégations du parti légitimiste.

Les choses en étaient là lorsque l'accoucheur de la duchesse de Berri, M. Deneux, demanda l'autorisation de se rendre à Blaye.

II y fut décidé par des considérations que son parti n'approuva point et qui étaient cependant honorables. Il pensa que, si sa demande était rejetée, le fait de la grossesse serait démenti par ce refus; que si, au contraire, elle était admise, sa mission équivaudrait à un désaveu formel de la protestation attribuée jadis à Louis-Philippe contre la légitimité du duc de Bordeaux. On se rappelle à quels doutes avait donné lieu la naissance du duc de Bordeaux; ces doutes, après la révolution de juillet, avaient été habilement accrus et' envenimés par les partisans de Louis-Philippe; on avait même parlé d'une enquête. M. Deneux crut, non sans raison, qu'en allant faire à

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