CHAPITRE XXXVI
Aspect militaire de Lyon ; progrès do parti répablieain dans cette ville. — Banqaet de six miUe converts préparé; k Glaneuse défendue par M. Dupont; voyage de M. Godefroi Cavaignac k Lyon; formation da Comité invisible ; h charboanerie désorganisée; Société du Progrès; établissement de la Société lyonnaise des Droits de VBowme; son développement. — Lfi MutueUisme i lutte des mutuellistes contre les fabricants; sospension des travaux; la viUe de Lyei consternée. ^ Les fabricants et le pouvoir intéressés à olfrir la bataille, les ouvriers et les républicains k r^oomcr.— Situation des mutuellistes k Pégard du parti républicain. — Le comité lyonnais se sent entraîné. — M. Albert psrtpoor Paris avee une mission secrète. —^Débats violents dans Pintèriaur de la Société lyonnaise des Droits de VBommtk comité résiste aux exagérés et Pemporte. — M. Albert k Paris; êw rapports avec MM. Cavaignac el GaigBsrd,tvce M. Garnier-Pagës, avec M. Cabel ; MM. Armand Carrel et Cavaignac sur le point de partir ponr Lyon ; offres deLahyeUe malade; les républicains poussent les mutuellistes à la reprise des travaux. — Loi contre les associations coiiiioe& Lyon. <— Protestation des ouvriers. » Formation du Comité d'ensemble. — Tout se prépare pour vmt lutte teniMs. — ' — Journée du 7 avril. — Le pouvoir s'attend à une insurrection , il ne fait rien pour la prévenir. — Journée da 9arril; occupation militaire de la ville, les sections séparées les unes des autres et cherchant en vain des armes. — Coobtts, isoeadies, assassinats. — La ville de Lyon , pleine de terreur et dévastée. — Physionomie de ces alRreux évéacnarts: leur véritable oaradère. — Massacres dans le faubourg de Yaise. — Suites violentes de la guerre civile. — t um m^ dans la rue Transnonain à Paris. — Les vaincus et les vainqueurs. — Préliminaires do monstrueux procès d'avril - Conclusion.
Notre récit nous amène au 9 avril 1854; mais pour avoir la clef des événements dont cette date sanglante marque la place dans riiistoire de Lyon, il faut reprendre les choses d'un peu plus haut.
A Lyon, depuis longtemps, l'effervescence était extrême, et tout concourait à y foire renaître, plus vaste et plus terrible, cette Umpéte de Doveipbre dont la France sentait encore le frémissement.
L'insurrection de novembre avait pris le gouvernement au dépourvu* Aussi u'avait-il rien négligé, après sa défaite, pour en effacer la honte. Le chiffre de la garnison fut enflé outre mesure; des troupes, répandues dans toutes les villes ^vironnantes , se tinrent prêtes à marcher au premier signal ; la garde nationale fut brutalement désarmée; des fortifications s'élevèrent autour de la cité, et les canons qui devaient la contenir ou la détruire ne se trouvèrent séparés de l'hôtel de ville, situé dans le quartier le plus central et te
plus riche, que par une distance de 1,500 à 2,000 mètres; l'administration de la guerre acheta par surprise et restaura une grande muraille qui devait servir à isoler la Croix- Rousse, berceau de l'insurrection de novembre; le pouvoir se ménagea des points fortifia jusque dans l'intérieur; en un mot, Lyoa devint un champ de bataille préparé pour des combats prévus et inévitables. En même temps, l'autorité nûlitaire semblait se complaire dans un étalage de forces aussi meiuçant que fastueux. Souvent , il arriva aux Lyonnais de trouver, en s'éveillant, les places couvertes de soldats en armes. Il n'y avait dans toutes les imes que trouble, terreur ou colère.
De son côté, ie parti républicain, à LyoOt s'était accru et constitué. Il y marchait la tète haute et y prenait possession de la popularité, avec sa fougue ordinaire. A côté du Pricwtêiur, feuille républicaine rédigée avec beaucoup de talent par M. Petétîn» mais dans des
idées de décentralisation et dépourvues de hardiesse, on avait vu s*établir la Glaneuse, journal audacieux, dont Texistence financière pesait sur M. Albert, qui mettait à la disposition du parti ses relations et sa fortune.
Au mois d'avril 1835, deux procès intentés à la fois à ia Glaneuse devinrent l'occasion d'une revue solennelle des forces de la démoeraUe. Un avocat du barreau de Paris, M. Dupont, est appelé à Lyon pour y prêter à la feuille attaquée l'appui de sa parole puissante. M. Garnier- Pages, auquel les républicains lyonnais avaient déjà donné, l'année précédente, un banquet de deux mille couverts, M. Gamier- Pages va se mettre en route.
M. Pbilippon, gérant d'un journal satirique fort câèbre, M. Saint-Romme, avocat renommé dans le département de l'Isère, M. Trélat, représentant des républicains de l'Auvergne, accourent au rendez-vous. Quinze députations 8oni envoyées par les départements voisins.
Ofi s'occupe activement des préparatifs d'un banquet pour lequel on a compté sur deux mille souscripteurs : il s'en présente six mille. Le banqaet est fixé au K mai (1833), et l'on M néglige rien de ce qui doit donner à cette flianiiisstation un caractère imposant.
Le pouvoir s'alarma. Les hommes qui, sous la restauration , avaient décerné à Lafayette, aM nom du libéralisme persécuté, une ovation toute révolutionnaire, ces mêmes hommes jurèrent que le banquet projeté n'aurait pas lieu y dAi la guerre civile reprendre l'œuvre de destruction commencée en novembre! L'interdiction se formula dans un arrêté qui ne s'appuyait sur aucun texte de loL Les commissaires du banquet déclarèrent l'arrêté illégal et poursuivirent toirs préparatifs. Mais tout à coap une agitation d'une nature mystérieuse éclate. Des visages inconnus et sinistres paraissent sur les places , des clameurs imbéciles retentissent, et la ville est inondée de fsiusses circulaires, 1^ unes calomniant la faiblesse de la commission du banquet, les autres calomniant son audace. La police avait-elle excité ce mouvement? Les commissaires en restèrent convaincus; et bien décidés à ne pas franchir les limites de la loi, ils ajournèrent le banquet au 12 mai, après avoir fait rédiger par
quatre avocats du barreau lyonnais une consultation dans laquelle l'illégalité de l'arrêté préfectoral était démontrée. On veut la signifier au préfet par huissier; pas d'officier ministériel qui ose se charger de la signification. On se pourvoit auprès du procureur du roi, M. Chégaray : il répond que tout huissier qui signera l'exploit sera destitué. Les voies légales étaient épuisées; la police avait fait prévenir le propriétaire du jardin désigné pour le banquet , que sa propriété serait militairement occupée; des milliers de soldats allaient être mis sur pied; il ne restait donc plus aux commissaires que l'appel aux armes ! Ils reculèrent devant l'effUsion du sang. Mais à l'attitude des républicains, à l'énergie de leurs protestations, à leur orgueil indompté, à l'importance des ressources qu'il avait fallu déployer contre eux, on pouvait juger d^à de leur empire.
Quelques jours après, le gérant de la Glaneuse était appelé devant le jury. Lyon garde encore le souvenir des plaidoiries de M. Dupont. Tout ce que la raison a de plus élevé, la logique de plus pressant, l'ironie de plus incisif, l'éloquence du cœur de plus passionné, M. Dtïpont le déploya dans cette cause célèbre. Mais ce qui était au fond du débat, c'était la guerre, toujours la guerre. Acquittée par le premier verdict, la Glaneuse avait été condamnée par le second. La peine fut terrible : quinze mois d'emprisonnement et cinq mille francs d'amende! Et comme si c'eàt été trop peu d'une pareille condamnation, on l'aggrava en appliquant au condamné un règlement de prison fait pour la lie des criminels. Des gendarmes saisirent l'écrivain, et, de bri* gade en brigade, il fut traîné à Clairvaux, au milieu de dix-huit cents voleurs. Et les hommes qui présidaient à l'accomplissement de telles vengeances étaient les mêmes qui avaient crié anatbème à la restauration, pour sa conduite à l'égard de MM. Magalon et Fontan!
Ainsi s'accumulaient les causes d'irritation et de révolte. Mais la désunion s'était glissée parmi les démocrates lyonnais. La charbonnerie, à Lyon, manquait d'une organisation solide. Plusieurs charbonniers, par une singulière ignorattce de ce qui constitue la force
RÉVOLUTION FHANÇAlSE.
des sociétés secrètes, se plaignaient du mystère dont les membres de la haute vente nationale restaient enveloppés , et ils ne dissimulaient pas leur répugnance à suivre aveuglément une impulsion dont on leur dérobait avec tant de soin Torigine. Deux Lyonnais, MM. Martin et Bertholon, ayant été élus présidents de vente, on demanda au dicastère de les initier au secret de la constitution de la vente nationale : il parut promettre et ne voulut ou ne sut se décider. De fâcheux tiraillements s*ensuivirent. Les dissidents nomment des commissaires, on prépare un règlement nouveau, une reconstitution est imminente.
Ceci se passait au mois de juillet (1833).
M. Cavaignac, qui était d*avis qu'il fallait lutter contre le pouvoir, au grand jour, à la face du soleil, M. Cavaignac arriva inopinément à Lyon. Il s'aboucha aussitôt avec les démocrates les plus influents, s'enquit de l'état de l'opinion; et une assemblée se tint, en sa présence, dans les bureaux du Précurseur, sous la présidence de M. Jules Séguin.
Après un examen approfondi des ressources dont le parti disposait, on reconnut qu'il n'y avait pas lieu, pour le moment, à une levée de boucliers; qu'on devait se borner à une propagande énergique; que, même en admettant le cas d'une insurrection commencée à Paris, Lyon ne pourrait eflScacement s'y associer qu'avec l'adhésion volontaire et spontanée des ouvriers; qu'il importait, par conséquent, de prendre racine dans le peuple; qu'en attendant, et dans la prévision d'une crise, il était bon de créer un pouvoir représentant toutes les forces vives de la cité et destiné à centraliser l'action du parti, soit qu'il fût conduit à soutenir la lutte, soit qu'il fallût assurer au peuple les avantages de la victoire. C'était donc tout à la fois un comité de résistance et une municipalité provisoire qu'il s'agissait d'instituer. Mais, pour investir ce comité d'une puissance suffisante, on convint d'un mode d'élection propre à enlever autant que possible aux électeurs la connaissance des membres élus. Chacun fit son bulletin, et, l'assemblée s'étant séparée, le président dépouilla seul le scrutin, dont il ne communiqua le résultat qu'aux élus. On sut leurs noms plus tard.
C'étaient MM. Jules Séguin, Lortet, Bertholon, Baune, Charassin, Poujol, Joies Favre, Michel-Ange Périer, Antide Martin, Rivière cadet.
M. Cavaipac choisit pour correspondants MM. Bertholon et Martin, leur donna les noms de tous les affiliés de province ayec lesquels des relations actives devaient être publiquement entretenues, et reprit la route de Paris.
L'heure semblait approcher où les républicains domineraient dans Lyon. En vain leur ascendant y était combattu avec énergie : ils tendaient de plus en plus à s'imposer par leur courage. Le 29 juillet (1833), dans une revue des troupes de la garnison, des gardes nationaux ayant protesté hautement contre les bastilles , et une partie du cortège du lieutenant général Aymar ayant crié : « Il y a ici des Autrichiens, 1 deux républicains, MM. Jules Séguin et Baune, courent chez le lieutenant général Aymar, qu'entourait son état-msyor»
lui demandent des explications , et obtiennent un désaveu public.
La force du parti avait , toutefois , besoin de direction. Le comité formé par la suite do voyage de M. Cavaignac, et qu'on appelait le comité invisible, n'agissait pas et paraissait' vouloir s'abstenir. Quant à la charbonnerie dissidente dont nous avons déjà parlé, die s'était mise à l'œuvre; mais certaines divisions produites par des antipathies personnelles, la lassitude, la difficulté d'organiser une société secrète sans en resserrer le cadre, tout avait concouru à rendre stériles les efforts tentés. Des principaux débris de la charbonnerie il se forma , sous le nom de Société du Progrès , une association qui eut une existence semi-publique d'abord, puis tout à fait publique, et dont M. Lagrange fut l'âme.
La Société des Droits de l'Homme vint ensuite, et elle se modela sur celle de Paris. Née au mois d'octobre (1833), elle commença par élire un comité composé de cinq membres :
MM. Martin, Bertholon, Baune, Hugon et Poujol. Le 25 décembre (1833), une réunion générale des sectionnaires ayant eu lieu, le règlement fut adopté; on nomma deux nouveaux chefs, MM. Albert et Sylvain Court, et
la Société se trouva définitivement constituée.
A dater de ce moment, l'influence du parti républicain s*étendit avec une rapidité extraordinaire. Dans les derniers mois de Tannée 1833, la Société des Droits de V Homme enveloppait la ville de Lyon; et, rayonnant sur les départements voisins, elie avait créé des centres correspondants partout où elle avait fait Fessai de sa redoutable et irrésistible propagande; c'est-à-dire dans les villes les plus importantes de l'Isère, de la Drôme, de l'Ardëche, de la Loire, du Jura, de Saône-et- Loire. Là, sa domination était si absolue et la parole de ses représentants si respectueusement obéie, qu'à Romans, par exemple, M. Baune couvrit de sa protection et sauva de la colère du peuple le préfet de la Drôme, accouru avec des gendarmes pour l'arrêter.
On se ferait malaisément une. idée de la vie brûlante que menait à cette époque la ville de Lyon. A certains jours, des clameurs étranges y montaient dans les airs, et l'on voyait alors s'entasser sur les places publiques une population menaçante et hâve, espèce de marée montante qui semblait prête à tout engloutir. Les soldats étaient épuisés de corvées et de veilles , les cavaliers toujours sur le point de monter à cbeval.Tantôt c'étaient des chanteurs dont il fallait étouffer la voix, parce que l'accent en avait paru terrible, dans ces jours de trouble universel; tantôt c'étaient, comme à Paris , les crieurs publics qu'on esssayait d'arrêter, au milieu d'une foule en délire. Dans le mois de janvier, l'autorité engagea contre les crieurs une lutte ardente, et fut vaincue. Entre le préfet et le maire de Lyon , entre M. Gasparin et M. Prunelle, l'animosité était au comble : un arrêté du second déjoua les mesures despotiques conseillées par le premier. Protégés par le pouvoir municipal et par la loi, les crieurs publics purent distribuer librement tous les écrits dont la saisie n'avait pas été judiciairement prescrite, et les publications politiques inondèrent la ville.
Tel était au commencement de l'année 1 834 l'état des choses à Lyon et dans les contrées qui Tavoisinent. Le mutuellisme alors entra dans Farène et compliqua la situation.