Loris ruxc
une note dont les lignes suivantes feront connaître l'esprit : a Le gouvernement ne voudra % pas que le triomphe de l'ordre coûte des » larmes et des regrets. Il sait que le temps, » qui efface insensiblement la douleur que
> causent les pertes personnelles les pltis chères,
> est impuissant à faire oublier les pertes de » fortune, les dévastations matérielles. » Voilà ce qu'était devenue la classe la plus importante de la société, sur une terre de chevaliers et de poètes!
Du reste, il était constaté, dans la note, que
» uc peut plus justificative en foi de quoi nous avons signé » le présent.
• Vaise le 27 avril 1834.
» Artm Verre, Burcoe, J. PéiucAUD,
» DUPERET.
• Vu à la mairie de Vaise le 29 avril 1834 , pour » légalisation des signatures ey-dessus, au nom» n hre de quatre,
» Le maire de Vaise,
» Rossignol fils, adjoint. »
Les circonstances du meurtre constaté dans le certificat qui précède furent atroces jusqu'à Tin vraisemblance. Quand les soldats se présentèrent chez Veyron, il leur déclara qu'il était militaire, les fit mettre à table , but et mangea avec eux. Ceux-ci n'en voulurent pas moins le conduire à leur officier, et c^est en arrivant, au moment où il dépliait sa feuille de congé, qu'il fut mis à mort.
Noos avons là, sous nos yeux, cette feuille de congé, toute tachée du sang de la victime !
Voici , pour compléter cette lugubre série de pièees justificatives, la pétition qui fut adressée au roi par le père de l'infortuné Lanvergnat :
« Sire, le règne de la jostiee est celui des grands rois t » Élu de la nation , roi des barricades ! je demande justice » au nom de mon malheureux fils, je la demande au nom de » cent personnes, victimes comme lui de la plus criminelle » atrocité.
» Le samedi , 12 avril , de midi à une heure, mon fils prit
• quelqu'argent ; il se disposait à rejoindre sa mère et mon » fils atné, qui étaient partis pour le village d'Écally ; il est
• arrêté par des voisins et amis, qui lui demandent oA il va; » il entre pour un instant chex les sieurs Véron et Nérard , » rue Projetée, n» 7, où se trouvait un autre ami , le sieur » Prost : ces messieurs étaient avec leurs épouses. Pendant 9 ce temps , les troupes entrent à Vaise ; elles sont blentdt » maltresses de toutes les issues de la commune ; alors les » soldats du 28n« de ligne, du i$me léger et des sapeurs du » génie enfoneent les portes, pénètrent dans les maisons non ■ fermées.
» Mon fils, Véron et Prost, sont percés de plusieurs coups » de baïonnette ; ils reçoivent des coups de feu , ils expirent
• dans les corridors et au bas de rescalier. Le sieur Nérard » seul est sauvé comme par miracle ; au même instant une
• infinité d'autres personnes inofl'ensives périssent dans le
• voisinage. Le sieur Coquet , maître serrurier, demeurant
• route Tarlare, n« 7, est frappé de mort chez lui avec la » dame Saunier : c'était un vieillard de 62 ans.
» Signé Lauvergnat, fabricant de couvertures. Vaise, » faubourg de Lyon, le 12 mai 1834. »
RÉVOLUTION FRANÇillSE.
la garde nationale, à Lyon, se trouvant discute, la ville avait été placée, pour sa dé- ^se, sous une juridiction purement militaire; que risolement des citoyens y avait été complet, et la circulation rigoureusement interdite; qu'il avait été défendu, sous peine de mort, aux habitants, d'entr' ouvrir leurs portes ou leurs fenêtres, qu'en un mot la garnison avait suppléé à sa force numérique par la dévastation et rinceudie.
Pendant que le mouvement de Lyon s'étei* gnait, une ipsurrection militaire se préparait à Lunéville. Enlever les trois régiments de cuirassiers en garnison dans cette ville, courir le sabre à la main sur Nancy et sur Metz , y soulever le peuple au cri de : Vive la république! et pousser droit à Paris en faisant rouler devant soi le flot sans cesse grossissant des populations et des troupes révoltées , tel était le dessein qu'avaient formé les sous-officiers Thomas, Bernard, Tricotel, de Régnier, Lapotaire, Birth, Caillé, Stiller, tous bommes de résolution et de courage. Le 12 avril (18S4), Jour où la guerre civile brûlait à Lyon ses dernières amorces, tout était disposé, à Lunéville, pour l'exécution du complot. Les sousofficiers correspondaient avec Épinal, ils avaient des intelligences dans Nancy; le comité des Droits de VHomme était prévenu de leurs projets; et Thomas avait usé avec succès de Finfluence que lui assuraient sur les soldats rétendue et la fermeté de son esprit, enflammant les uns de sa colère, ouvrant aux autres la perspective d'un avenir plein d'éclat, semant autour de lui l'enthousiasme républicain, parlant à tous enfin de patrie, de gloire et de liberté. Hais il était difficile que rien ne transpirât d'un pareil secret, et il parait que depuis quelque temps la trace du complot était suivie. Le 15, Guary, ex-maréchal des logis au 7*" de dragons, est inopinément arrêté à Épinal. Des révélations importantes lui sont arrachées.
L'autorité militaire, à Lunéville, en reçoit avis, et Thomas se voit mandé chez le général Gusler. On connaissait sa fermeté, son ascendant sur ses camarades, et l'on doutait de la fidélité des régiments. On se contenta donc d'adresser à celui qu'on aurait pu faire arrêter comme conspirateur, des représentations
dont on eut soin d'adoucir la sévérité. Thomas répondit sans faiblesse, sans imprudenee. Mais son parti était pris. Convaincu sans doute que tant de ménagements cachaient un piège, el qu'on n'attendait, pour sévir, qu'une occasion moins défavorable, il résolut de précipiter le dénoûment. Le 16 au matin , k Nutional et la Tribune ayant apporté à Lunéville la nouvelle erronée que la garnison de Béfort venait de proclamer la république, Thomas, Bernard et Tricotel se réunissent. On décide qu'il dut agir; et Tricotel, en tenue de casque et stbr^ part sur-le-champ pour Nancy, où Stiller, son camarade, doit le mettre en rapport avec un des principaux chefs du parti républicain.
Aussitôt, un mouvement inaccoutumé agite les quartiers des trois régiments; le bruit se répand qu'on va se diriger sur Paris. Avertis de se tenir prêts à monter à cheval, les soldats font leurs portemanteaux, placeol les selles sur les lits, s'approvisionnent d"can-devie et achètent des pierres à feu. Déjà les conspirateurs ne se cachent plus de leur dessein. Rencontrant un cuirassier occupé à nettoyer la poignée de son sabre : < BCieux vaut, » lui dit de Régnier, en aiguiser la lame. »
En même temps, par les soins de Thomas et de Bernard, tous les sous-officiers ont été invités à se rendre au Champ-de-Mars, après l'appel. A huit heures du soir, maréchaux des logis chefs, maréchaux des logis, fourriers, s'acheminaient mystérieusement vers le rendezvous convenu, marchant dans les rues par groupes de trois ou quatre. Bientôt, dans une grande carrière de sable située à l'extrémité du Champ-de-Mars, ils se trouvèrent réunis au nombre d'environ quatre-vingts. Thomas les fit ranger par régiments, et prenant la parole, il leur exposa les motifs du complot, le plan qu'il fallait suivre, les ressources dont on disposait, les chances de succès, la nécessité d'agir avec audace et promptitude. Vivement soutenue par Bernard, cette allocution excite dans l'assemblée un sombre enthousiasme. Le lO"" régiment paraissant hésiter : f Nous mettrons le feu au quartier du 10®! »
crie une voix. Le sort en est jeté. On se sépare en disant : t A minuit ! »
Mais quelle est la surprise des sous-oflteiers»
lorsqa^en rentrant dans leurs quartiers ils aperçoivent lesoflSciers en armes et des piquets qui, de toutes parts, se rassemblent, commandés par des capitaines. Plus de doute : on est trabi. Un traître, en effet, était allé raconter au général Gusler la scène du Champ-de-Mars, et les sous-oflSciers venaient d*être devancés. Plusieurs furent arrêtés et dirigés sur Nancy avec escorte de gendarmerie. Au moment où ik passaient devant le quartier du 4*" régiment : € A cheval! s'écria le maréchal des 9 logis Lapotaire. Laisserons-nous enlever nos > camarades? > Mais r occasion était perdue, perdue sans retour. Cinquante cuirassiers, qui avaient pris la route de Nancy pour délivrer Bernard, se laissèrent ramener à Lunéville, et r insurrection y fut de la sorte étouffée dans son berceau.
Nous passerons rapidement sur les agitations qui, dans diverses parties de la France , forent comme le contre-coup de la secousse immense imprimée au peuple de Lyon. Elles ne servirent qu'à montrer combien était encore incomplète Torganisation du parti républicain, et jusqu'à quel point le gouvernement l'avait gagné de vitesse. Des promenades menaçantes, des clameurs, des attroupements tumultueux, des sentinelles désarmées, de fausses nouvelles répandues, c'est à cela que se réduisirent les troubles de Saint-Étienne, de Grenoble, de Clermont-Ferrand, de Vienne, de Chftlons-sur-Sa6ne, de Marseille. Dans le département des Pyrénées-Orientales , un soulèvement terrible fut à la veille d'éclater et aurait éclaté certainement si la tempête qui grondait partout s'était moins promptement dissipée. Il y eut aussi quelque chose de fort alarmant pour le pouvoir dans l'attitude d'Arbois. Maîtres de la ville, les républicains se disposaient déjà à en défendre vigoureusement les approches , et leur résistance aurait eu des suites redoutables, pour peu qu'elle eût été soutenue. U n'en fut rien, et le mouvement tomba de lui-même.
n est temps de dire quelle était, au milieu de cet ébranlement universel, la situation de Paris. Suivant une vieille et déplorable habitude de mauvaise foi, chaque parti avait donné aux événements de Lyon, avant qu'on en con-
nût l'issue, la couleur de ses espérances ou de ses craintes ; et tandis que les ennemis du pouvoir exagéraient la gravité du péril pour encourager les esprits à la révolte , le Mmir teur, renchérissant sur les plus grossiers men-* songes, le Moniteur osait, dans son numéro du 12, publier ce qui suit : c A quatre heu* » res, mercredi (mercredi, c'était le 9), l'ac-
> tion était finie. Quelques coups de ftisil
> retentissaient çà et là dans les petites rues
> du centre de la ville. Les troupes étaient au 9 repos. 9
Mais ce jour-là, 12 avril (1834), M. Thiers courut démentir à la tribune les triomphantes assertions de la feuille officielle, et, soit im* prudence, soit calcul, il s'écria que le lieutenant général Aymar occupait à Lyon une position inexpugnable, ce qui supposait que Fin* surrection avait l'offensive. Si le mot fut dit pour épouvanter la classe bourgeoise et l'associer par la peur aux mesures sinistres qu'on méditait, il eut un succès incontestable. Jamais assemblée n'avait éprouvé un tel saisissement. Les efforts mêmes de M. Thiers pour atténuer l'impression produite ne firent, selon l'usage, que la rendre plus profonde. On s'interrogeait du regard; on échangeait de mutuelles angoisses ; c'était Catilina aux portes de Rome.
Bientôt le mot fatal vole au dehors de bou* che en bouche, et quelques membres du comité des Droits de l'Homme apprennent de M. Mar-> chais le résultat de la séance. L'hésitation leur était-elle permise? Ne s'étaient-ils pas engagés à venir en aide aux Lyonnais par une diversion énergique? et devaient -ils s'abstenir, alors qu'un concours inexorable de circonstances les sollicitait, les poussait à tenter la fortune des armes ? Ils ne pensèrent pas qu'il fttt de leur honneur de reculer. Une proclamation est rédigée à la hâte. Mais en supprimant avec violence la Tribune, M. Thiers venait d'anéantir le Moniteur de l'insurrection ; un arrêté brutal dépouillait de son brevet d'imprimeur M. Mie, déjà éprouvé par de courageux sacrifices à la cause républicaine; M. Marrast était forcé de se soustraire à un mandat d'arrêt lancé contre lui; et, dans Paris, pas un imprimeur qui ne fût glacé d'effroi. Il fallut porter la proclamation au National; et
HÉVOLUTION FRANÇAISE.
elle y eût paru le lendemain , si Armand Carrel eût moins écouté les déOances qu'avait toujours nourries son âme aussi incertaine qu'héroïque. De sorte qu'on touchait à une crise, et la pensée insurrectionnelle manquait d'organe dans un pays où il n'est donné qu'à la presse de déchaîner les révolutions qui réussissent!
Autre cause d'impuissance pour le parti républicain : la direction de la Société des Droits de V Homme avait un caractère public, et c'était là, nous l'avons dit, un vice capital, à la veille d'un combat. Il est vrai que, dans la prévision du sort qui menaçait les chefs, on avait eu soin d'établir un comité secret; mais son action eût-elle été mieux déterminée, son importance n'était pas suffisamment reconnue. Il arriva donc que, pour frapper l'insurrection à la tête, le gouvernement n'eut qu'à faire opérer à propos un certain nombre d'arrestations. Or, la témérité de ses ennemis servant sa politique , il atteignit presque tous ceux qu'il lui importait d'atteindre.
Cependant, l'ordre a été donné à plusieurs sectionnaires de descendre sur la place publique, d'y rester un instant dans une attitude prudente, puis de disparaître. Il ne s'agit pas, leur a-t-on dit, de commencer l'attaque; il s'agit de répandre dans l'air une agitation qui indique quelles sont les dispositions du peuple. Cet ordre fut mal compris ou mal exécuté. Le dimanche 13, dans les rues Beaubourg, Geoffroy -Langevin, Aubry- le- Boucher, aux Ours, Maubuée, Transnonain, Grenier-Saint- Lazare, des barricades furent construites par une poignée d'hommes exaltés, dont il paraît certain que des agents de police aiguillonnaient "perfidement l'ardeur (1).
Du reste, partout le bruit et l'appareil des armes, le monotone retentissement du rappel, les promenades circonspectes des patrouilles, et les cavaliers courant par la ville, porteurs de messages redoutés. Car le gouvernement avait cru devoir déployer toutes ses ressources; et c'était avec une armée de près de 40,000 hommes, c'était avec le secours de la garde nationale de la banlieue convoquée,
{{) On verra plus bas, «lans le procès d'avril, la preuve de celle asscrlioii.
c'était avec 36 pièces de canon braquées dans différents quartiers, que les généraux Tourton, Bugeaud, Rumigny et de Lascours, se disposaient à soutenir le combat.
L'attaque commença vers sept heures du soir, et avec elle le deuil de plus d'une br mille! Un officier d'état-major de la garde nationale, H. Baillot fils, portait des ordres à la mairie du 1 S^ arrondissement, et quatre chasseurs l'accompagnaient : une balle le blessa mortellement. M. Chapuis, colonel de la 4"" légion , fut atteint au bras d'une grave blessure. Des soldats, des insurgés tombèrent pour ne plus se relever; toutefois la lutte fut courte. A neuf heures, le feu s'éteignait, et l'on remettait au jour suivant la prise désormais inévitable des barricades qui coupaient encore les rues Transnonain , Beaubourg et Montmorency.
Ajouterons-nous qu'en ce moment le comité des Droits de l'Homme n'existait plus de fait; que, victimes d'une violation de domicile inattendue, la plupart des chefs expiaient déjà dans les cachots leur trop aveugle confiance; que l'ordre du combat donné par ceux qui restaient libres ne put parvenir aux sections, les commissaires d'arrondissement qui devaient le transmettre se trouvant ou arrêtés ou dispersés? Ainsi, grâce aux malentendus, au défiiut de discipline, à la suppression de la Tribune, à l'indécision du Natiotud, à l'ardeur inconsidérée de quelques-uns, à l'audace exagérée qui en livra d'autres aux coups d'un arbitraire bien facile à prévoir, et grâce aussi à des manœuvres de police soutenues par de vraies mesures dictatoriales, une immense force s'était évanouie en un clin d'œil, et il était devenu impossible même de rassembler dans un commun effort les membres de cette Société des Droits de l'Homme qui avait cru porter et avait en effet porté une révolution dans ses flancs !
On devine la suite. Le pouvoir vainquit aisément une armée absente du champ de bataille.
Le 14, dans la matinée, il eut la gloire de bire balayer en courant l'inutile amas de pierres qui obstruait quelques rues de la capitale. Et plût à Dieu que rien n'eût souillé l'ivresse de ce facile triomphe! Mais non : il était dit que
la maison n" 12 de la rue Transnonain serait le théâtre de scènes plus abominables encore que celles du faubourg de Vaise; il était dit qu*au XIX* siècle, en plein Paris, au centre d'une ville qu*on nomme la capitale du monde civilisé, le rétablissement de Tordre irait se perdre dans les horreurs d'une guerre de sauvages , et fournirait matière à une besogne d'assassins !
Le lecteur aura-t-il le courage de lire jusqu'au bout des détails que nous avons à peine ici la force de transcrire, nous à qui le devoir en est si rigoureusement imposé! Les faits relatifs au massacre qui eut lieu dans la rue Transnonain, k quatorze avril mil huit cent trente-quatre, ces faits ont été recueillis par M. Charles Breffort, frère d'une des victimes; ils ont été consignés dans un mémoire que H. Ledru-Rollin a revêtu de l'autorité de son nom, et qui n'est pas assez connu ; ils ont provoqué une enquête; ils ont donné lieu à une instruction judiciaire. Voici quelques pages extraites de ce dossier sanglant :
• J|M« D*AuBicRT. — A cinq heures la troape est arrivée B par la roe de Nonlmorency ; cUe a fait an fea nourri et » ê'êsi emparée de la barricade.
■ Peu après, an antre peloton de Toltigears est sonrenu » par la rue Transnonain, sapeurs en avant; ils cherchaient, m BBis TaineiDent, à briser la porte de notre maison , dont » la aolidilé est extrême.
• Cest la ligne ! s*cst-on éerié dans la maison ; ah ! voilà
• no9 lihéruteurs, noue eommes sauvée/
• U, (iuilard, mon mari et moi, nous descendons en toute » hâte poor ouvrir. Plus leste que ces deux messieurs , je » me jette à la loge de la portière, je tire le cordon, la porte » s*oavre. Les soldats se précipitent dans Tallée, font un
• dcmi-loar à droite, frappent mon mari et M. Guitard , au
• moment où ceux-ci arrivaient à la dernière marche de
• Tescalier. Ils tomltent sous une grêle de balles. L*explosion
• est telle, qne les vitres de la loge, d*où je n'avais pas eu » le temps de sortir, volent en éclats. J'eus alors un instant » de vertige ; il ne me quitta que pour me laisser voir le
• eorps inanimé de mon mari étendu près de celui de
• M. Guitard, dont la lêic était presque séparée du cou ■ par les nombreux coups de fusil qui Tavaient atteint. Ra-
• pides comme la foudre, des soldats, un officier en têle,
• franehissent le second étage. Une première porte pleine ,
• à deux battants, a cédé à leurs eflbris, une porte vitrée
• résiste encore. Un vieillard se présente, qui Touvre : c'est > M. Breffort père. « Nous sommes, dit-il à Toffieier, des » gêna tniiiqnilles, sans armes ; ne nous assassinez pas. • Ces m paroles expirent sur ses lèvres ; il est percé de trois coups » de baïonnette; il pousse des cris. « Gredin , dit Tofficier,
• si ta ne te tais pas , je le fais achever. » Annetle Besson
• s'élance d*une pièce voisine pour voler à son secours. Un » soldat fait volte-face vers elle, lui plonge sa bnTonnelle
• au-dessous de la mftchoire, et, dans cette position, lui
• làebe on coup de fusil dont l'explosion lance des fragments
de la tèle jusqu'aux parois du mur. Un jeune homme, Henri Lariviêrc, la suivait. Il est tiré de si près, lui, que le feu prend à ses vèlemcnls, que le plomb pénètre jusqu'à une grande profondeur dans le poumon. Il n'est cependant que blessé morlellcment ; alors un coup de baïonnette divise transversalement la peau du front et montre le crâne ù découvert : alors aussi il est frappé en vingt places différentes. Et déjà la pièce n'était plus qu'une mare de sang ; et M. Breffort père , qui , malgré ses blessures, avait eu la force de se réfugier dans une alcôve, était poursuivi par des soldats; et Mi"« Bonneville, le couvrant de son corps, les pieds dans le sang, les mains vers le ciel , leur criait : « Toute ma famille est étendue à mes pieds ; il n'y a plus personne à tuer, il n'y a plus que moi ! » et cinq coups de baïonnette perçaient ses mains. Au quatrième les soldats qui venaient de tuer M. Lcpère et M. Robiquet disaient à leurs femmes : «Mes pauvres petites femmes, vous êtes bien à plaindre ainsi que vos maris. Mais nous sommes commandés, nous sommes forcés d'obéir aux ordres, nous sommes aussi molheureux que vous. • « AifiTETTE Yicuil. — A dix heures et demie du soir, Louis Breffort revint prés de moi se coucher. Notre nuit fut agitée. A cinq heures du matin, M. Larlvière, qui avait passé la nuit au deuxième, chez N. Breffort père, monta nous souhaiter le bonjour; il nous dit qu'il avait très-mal dormi, et qu'il avait entendu crier toute la nuit. Une voix appela Louis d'en bas : c*était son père. M. Larivière descendit dire qu'il allait venir. Louis était en train de s'habiller ; j'étais à peine vêtue moi-même, quand , entendant un grand bruit dans l'escalier, la curiosité m'attira jusqu'au quatrième. « Où vasta 7 » me crient des soldats. Frappée de stupeur, je ne réponds pas. « Ouvre ton ehàle. » J'ouvre mon chàlei on tire an coup de fusil sur moi , on me manque. « Arrête ! » me crie-t-on encore, et on tire un second ooop de fusil sor moi ; je pousse un eri perçant , et arrive avec peine jusqu'à la porte de Louis. « Es-tu blessée? me dit-il en la fermant sar moi. — Je ne crois pas ; ils m'ont tiré de si près qu'ils ne m'auraient pas manquée ; je pense qu'il n'y a pas de balles dans leurs fusils , qu'il n'y a que de hi pondre. — Comment , pas de balles ! mais ton ehàle en est percé en plusieurs endroits. — Ah mon Dieu ! ils vont nous tuer. Louis I Louis I cachons-nous. Tiens, tiens, essayons de monter sur le toit : nous nous aiderons l'un l'autre. — Non, dit Louis, on ne tue pas le monde comme ça ; je vais leur parler. » Déjà les soldats frappaient dans la porte. Louis la leur ouvre « Messieurs , s'écrie-t-il , que voulez-vous T Ne nous tuez pas : je suis avec ma femme, nous venons de nous lever. Faites perquisition, vons verrez que je ne suis point un malfaiteur. » Un soldat l'ajuste. Louis tombe de son haut la face contre terre , il pousse un long cri : «Ah!... • Le soldat lui donne deux ou trois coups de crosse sur la tête , du pied le retourne sur le dos pour s'assurer qu'U était bien mort. Je me jette sur le eorps de mon amant. « Louis, Louis ! Ah I si tu m'entends I... » Un soldat me renverse sur le carreau. Quand je me relevai , les soldats avaient disparu. Je prêtai l'oreille : j'entendis de nouveaux pas, on revenait dans la chambre. J'eus peur, je me fourrai sous les matelas. « Est-ce qu'il n'y a plus personne à tuer ici? disait une voix. Cherche donc sous les matelas. — Non, répoudit une autre, je viens d'examiner { il n'y en avait qu'un, tu le sais ; va , il est bien mort. » n M»* Ho. — Dès la veille, nous avions été jusqu'à seize personnes, hommes et femmes, dans le cabinet occupé par U*^ Bouton. Nous nous y étions retirés dès que les insurgés menacèrent d'envahir la maison , car eux seuls nous inquiétaient. Nous ne pensions guère à avoir à redouter quelque chose de la troupe. Nous étions absolument
» les ans sur les noires. M. Booton nous arsit Unt de fois » parlé de ses eampagnes, des dangers qu'il avait cooras, que » nous nous croyions plus en sûreté vers lui ; cela était si » naturel I... Nous étions encore treize, quand les troupes » cherchent à briser la porte. A ce moment , nous n'avions » plus de sang dans les veines. M^ Godcfroy était le plus
> près de la porte. Elle tenait un enfant de quinie mois sur
> ses bras ; après elle venait M. Hà , mon mari , portant éga- » lement notre enfant dans les siens. M>« Godcfroy ne vou- » lait pas ouvrir. « Ouvrez , ouvrez , dit mon mari , que ces » messieurs voient. (Il présente un enfant en avant.) Nous » sommes, vous le voyez, avec notre famille, mes amis, mes » frères. Nous sommes ici tous pères et mères paeiÛques. J'ai » on frère qui est soldat aussi sons les drapeaux en Alger. »
> Mbm Godcfroy est poussée dans le corridor. M. Hû, frappé » à mort, tombe avec son fils sur le c^ié droit. L'enfant a le » bras fracassé d'une balle. Une inspiration de mère , ajouta » Mb< Hû , me le fit arracher des bras de mon mari , et eu » me jetant en arrière, je tombai évanouie dans un grillage » placé derrière moi. A ce moment, mon mari, déjà à terre, » est frappé dans le dos de vingt-deux coups de fusil et de » baïonnette. On peut encore voir ses vêtements, ils sont » tellement déchirés qu'ils ne présentent plus que des lam- » beaux roidis par le sang. M. Thierry est tué ; Loisillon, fils » de la portière, succombe sous les coups. Plusieurs per- » sonnes tombent blessées. Loisillon pousse un cri d'agonie. » « Ah I gredin , tu n'es pas encore fini I • disent les soldats. » Ils se baissent et l'achèvent. Cest alors qu'ils aperçoivent » M. Bouton , accroupi sous une table. Comme ils n'avaient » plus de fusils chargés, ils le lardent à coups de balonneUe. » Le train était tel que je crois encore l'entendre. Ensuite , » il est entré d'autres soldato qui ont tiré sur lui. »
H&tODs-DOus de dire que, parmi les soldats employés à cette œuvre sans uom, il y en eut qui, par les plus nobles inspirations de la générosité aux abois, s'étudièrent à déjouer la barbarie de leurs camarades. Quant aux égorgeurs, quMIs aient agi par ordre, et dans Tintime conviction que d*uue croisée de la maison n** 12 on avait tiré sur eux, c'est ce qu'ont prouvé de nombreux témoignages, c'est ce qu'il serait affreux d'être obligé de mettre en doute, c'est ce que nous voulons croire et croyons profondément; mais pour châtier une agression dont on ignore l'auteur, entasser au basard meurtre sur meurtre, confondre dans une même immolation l'innocent et le coupable, courir sus à des femmes et à des enfants et à des vieillards, supprimer le juge au profit du bourreau, et, là où dans les guerres les plus impies on n'ose faire que des prisonniers, faire des victimes... ah ! je sens que l'indignation prend le dessus, et il faut s'arrêter. Temps malheureux, auquel on ne peut se reporter sans avoir à refouler avec effort l'amertume intérieure qui déborde, et dont l'historien ne saurait retracer gravement le souvenir qu'en
étouffant, pour ainsi dire, à deux mains toutes les révoltes de son cœur !
Le 14 avril (1834), le carnage de la me Transnonain fumant encore, les dignitaires du royaume allèrent féliciter le roi , et M. Guizot parut à la tribune pour insulter, de là , des ennemis abattus. Le 15, M. Persil, garde des sceaux, présenta au vote de la chambre des députés une loi draconienne contre les détenteurs d'armes de guerre. Le même jour, une ordonnance, qui violait la Charte, transforma la chambre des pairs en cour de justice; et quatorze millions de crédits extraordinaires forent demandés pour maintenir l'effectif de l'armée à 360,000 hommes et 65,000 chevaux.
Demande étrange assurément! Un pouvoir qui se disait si fermement appuyé sur les intérêts et la volonté du peuple avait-il besoin de tant de soldats pour le contenir? Mais les ministres se pressaient de mettre à profit l'étourdissement public. Affectant des terreurs que ne justifiait plus le danger, ils entouraient la royauté du mensonge de leur sollicitude, l'entretenaieDt dans le désir d'usurper la dictature , et lai donnaient, le cas échéant, la nation à fouler aux pieds.
L'impulsion une fois imprimée, la réaction devint furieuse, par les empressements même de la bassesse. Dans l'entraînement du succès et de leurs passions , les vainqueurs avaient résolu de lier à l'idée d'un vaste complot tous les mouvements enfantés par le mois d'avril.
Faute immense, et qui mettait parfaitenoent en relief la médiocrité des hommes placés à la tête des affaires ! Car, en réunissant devant la chambre des pairs constituée en cour de justice, pour les faire juger solennellement, tant d'ennemis qui , disséminés dans les divers tribunaux du royaume, pouvaient être détruits à petit bruit, on leur donnait une importance sans égale; et, des cendres de la guerre civile, remuées d'une main imprudente, on s'exposait à faire sortir des calamités nouvelles. Mais la colère conseille mal ceux qu'elle possède. On entassa donc poursuites sur poursuites ; et les prisons, bientôt, regorgèrent de républicains.
Le pouvoir, toutefois, ne s'emporta pas au point d'oublier que certains ménagements lui étaient commandés par la politique. M. Voyer
HISTOIRE DE DIX ANS. i 830-1 840.
d'ArgensoD, par exemple, dut à sa haute position et à ses brillantes alliances de n'être pas impliqué dans un complot dont on rejetait la responsabilité sur un si grand nombre de ses amis. La condamnation aux frais devant être solidaire, on avait lieu de craindre qu'elle n'englouttt la fortune de M. Voyer d'Argonson. Or, il avait pour gendre M. de Lascours , pair de France, qu'on ne voulait pas frapper dans la fortune de son beau-père! Ce fut aussi pour s'épargner l'embarras de faire descendre sur un banc d'accusés l'illustre Lafayette, qu'on s'empressa de mettre hors de cause les membres les plus compromis de Y Association pour la liberté de la presse, et, entre autres, MM. André Marchais et Etienne Arago.
La mort, du reste, ne tarda pas à délivrer le pouvoir des terreurs que lui inspirait celui qui, le SI juillet 1850, avait donné à Louis- Philippe, sur le perron de l'hôtel de ville, l'investiture de la royauté. Le 20 mai (4834), Labyette rendait le dernier soupir. Ses moments suprêmes furent remplis d'amertume; et ringratitude dont on avait payé ses services étant devenue le poison lent de sa vieillesse, des paroles de malédiction marquèrent ses adieux à la vie. On lui fit des funérailles, mapiflques par le deuil des âmes et l'abattement des visages. Le parti républicain perdait en H. de Lafayette ce qui lui eût été presque
plus utile qu'un chef : il perdait un nom.
Tout réussissait, on le voit, à la dynastie d'Orléans. Il ne manquait plus aux serviteurs de cette dynastie que de savoir se modérer :
ils n'en eurent pas la force. Nous avons dit avec quel empressement ils avaient profité d'une heure de triomphe pour se faire autoriser à lever, en pleine paix, une armée suffisante pour la guerre. La pensée du règne était là.
Et la bourgeoisie, puissance rivale de la royauté, la bourgeoisie applaudissait avec une ardeur imbécile, ne voyant pas qu'elle contribuait à miner sa propre domination. Moins profondément aveuglée, elle aurait compris qu'au service d'un homme, des soldats deviennent tôt ou tard des satellites; que, si on les appelle aujourd'hui à préserver Tordre, on les appellera demain à protéger la tyrannie ; qu'il n'y a plus de liberté, plus de garanties^ plus de distinction possible entre une résistance légitime et une rébellion coupable, partout où la répression frappe sans avoir le droit de raisonner; que le pouvoir parlementaire cesse d'être indépendant, lorsqu'à sa milice, qui est la garde nationale, le pouvoir exécutif substitue la sienne, qui est l'armée; qu'en un mot, l'intervention des gens de guerre dans les débats intérieurs est inconciliable avec la prépondérance politique d'une classe appuyée sur l'industrie.