CHAPITRE XXXIX
Essai de (errori»iiie monarchique. -- Éfal des prisons. — Scènes de violenee. — Procès d^AroMuid Carrd
deTanl la chambre des pairs.
Pour lever le voile sur les intrigues de cour, nous avons un moment interrompu le récit des actes violents auxquels la dévastation de Lyon avait ouvert carrière. Il faut reprendre, au point où nous Favons laissé, ce fatal récit.
Depuis le mois d*avril, Lyon était au régime de la terreur. Le pouvoir y avait abandonné à ses agents les plus vils le soin de déshonorer sa victoire. La police y régnait. Quand un gouvernement triomphe et paraît tout-puissant, les âmes dégradées courent à Tenvi s'atteler à son char. Alors il arrive que ceux-là même qui, le voyant chanceler, étaient prêts à se déclarer ses ennemis, deviennent tout à coup ses complaisants, les adulateurs de sa force, et se font, avec un emportement féroce, les ministres de ses vengeances. Cet appui de la bassesse ne manqua pas au parti des victorieux. D*un autre côté , Tesprit militaire venait de recevoir, sur les ruines fumantes de Lyon, une impulsion désastreuse. Parmi les officiers,
quelques-uns gémissaient à récart de la rigueur du devoir accompli et fuyaient avec noblesse l'occasion de réveiller des souvenirs lamentables ; mais d'autres, épuisant le succès par leur insolence, menaçaient de leur épée les écrivains de l'opposition, traitaient les vaincus de bandits, se pavanaient sur les places publiques et dans les rues, le front haut, roeii ardent et la bouche pleine d'orgueilleux défis. Il est vrai que, pour entretenir l'animosité du soldat, rien n'était épargné. La police descendit à des manœuvres sans nom. Souvent, des coups de fusil retentirent dans le silence des nuits; souvent, des tentatives furent faites pour désarmer des sentinelles. Et, le lendemain, les organes du pouvoir ne manquaient pas de dire que c'étaient là les dernières ei sauvages convulsions de la révolte aux abois. Heureusement, la Providence ne permit point que jusqu'au bout la calomnie décidât de la moralité des partis. Un soir, en se défendant
HISTOIRE DE DIX ANS. iSSO-iSiO.
eootre an îdcûddu qui s'était élancé sur lui pour le désarmer, un factionnaire perça Fagresseur de sa baïonnette. L'inconnu fut emporté sanglant. Cétait le même à qui Lagrange avait 8âuvé la vie sur la place des Cordeliers; c'était le misérable qui avait vendu son sauveur; c'était Corteys, agent de police!
Du reste, l'essai du terrorisme monarchique commencé à Lyon s'était étendu à la France entière. La commissian des neuf se montrait implacable. Liberté individuelle, inviolabilité du foyer domestique, tout était foulé aux pieds. Malheur au citoyen dont la maison avait été désignée! En son absence, à quelque heure que ce fût, et sur les plus frivoles indices, sa demeure était envahie par des nuées d'agents. Enfoncer les portes, briser les serrures, forcer les meubles, fouiller dans les papiers de famille, livrer à l'impure curiosité d'espions grossiers les plus naife épanchements de la pensée et les doux secrets du cœur, tout cela n'était qu'un jeu. A Lyon , à Rouen, à Niort, dans le département de Saône-et-Loire, les visites domiciliaires se firent avec un foste incroyablede violences et d'oppression. A Paris, CD avait signalé à la police la maison d'un citoyen nommé Pichonnier. Lui absent, des sergents de ville accourent, et l'on procède aux perquisitions les plus minutieuses. En ce moment, on ami du maître de la maison, M. Mugner, se présente. On l'interroge. U répond qu'il était venu rendre visite à son ami. On redouble de questions, et, comme il hésite, étonné, on se jette sur lui et on le tratne en prison. Il y resta au secret pendant plusieurs jours, en attendant qu'on voulût bien reconnaître son innocence. Il avait une femme et deux enfants que son travail nourrissait!
11 serait trop long de citer tous tes faits du mCme genre que nous avons recueillis. Jamais rarbitraire n'avait à ce point multiplié ses coups. Et que dire du mode suivi pour les arrestations et les translations? Victimes de conjectures vraies ou Causses, les malheureux contre qui la œmmisrian des neuf lançait la foudre de ses mandats, étaient aussitôt dirigés sur Paris , la chaîne au cou ; et il y en eut qui, plongés dans des cachots, sur une paille hujnide et infecte, s'y virent condamnés au sup-
plice de coucher côlc h côle avec des voleurs et des assassins. Arrêté à Lyon pour avoir dit que jamais il ne tournerait ses armes contre les hommes du peuple, ses frères, un soldat du 57"" fut traîné jusqu'à Périgueux, attaché à la queue d'un cheval. Un membre de la Société des Droits de F Homme, M. Poujol, était au lit où le retenaient depuis quelque temps des souffrances cruelles , lorsque les agents chargés de son arrestation se présentèrent, c Je ne » réponds pas de la vie de mon malade pen- » dant le transport à la prison, » s'écria le médecin saisi d'effroi. Efforts inutiles! M. Poujol fut conduit à la prison de Roanne, étendu sur un brancard.
On juge de ce que devait être, au plus fort d'une telle réaction et de ses emportements, le régime des prisons. Un détenu politique, vaincu par l'excès de ses maux, se laissa mourir de faim. Un autre fut tué d'un coup de fusil par un factionnaire, au moment où il s'approchait des barreaux de sa fenêtre pour lire une lettre qu'il venait de recevoir de sa famille. Quinze jours d'emprisonnement, c'est à cela que se réduisit la punition du meurtrier! Encore si le glaive qui les menaçait n^élait pas resté si longtemps suspendu sur la tête des prisonniers! Mais de quelle amertume ne devait pas être gonflé le cœur de ceux qui, certains d'être reconnus innocents quand le jour de la justice se lèverait pour eux, étaient réduits en attendant à souffrir toutes les tortures de la plus longue détention préventive qui fut jamais! Et combien aisément l'amertume devait se changer en désespoir chez ceux qui, uniques soutiens de leur famille, pensaient, du fond de leurs cachots, à un vieux père malade, à une femme exténuée de travail et de veilles, à de pauvres enfants privés de pain! Il faut que nous citions ici une lettre qu'écrivait à M. Pasquier, en septembre 1834, un malheureux ouvrier nommé Durdan. Elle est digne assurément d'avoir une place dans l'histoire ; car c'est un chef-d'œuvre d'éloquence vraie et d'indignation contenue :
< Monsieur le baroo , de paU six semaines, je voas ti éerit > deux lettres auxqueUes tous n*aTex pas répondu... U y a n f inq mois que Je suis en prison , eomme prévenu de eom- » plot ; je u'iii pns besoin de youa dire qu'il nV a pas de
RfiVOIiimON FRANÇAISE.
» charge eontre moi : foos le savei bien. Avant mon arrêt- » lation, ma femme el mes enfanU vivaient de mon travail. » Depais que je sais en prison, ils manquent de tout. Ils sont » lombes rapidement dans la misère la plus profonde, parce » que mes économies sont bien pea de chose , parce qne la » femme d*on ouvrier, qui a trois enfants à soigner, ne peut » IMS gagner même du pain. Mais tout cela ne regarde pas
• la cour des pairs et la touche peu. Je le savais bien et J*at>
■ tendais sans me plaindre. Il y a six semaines, deui de mes » enfants furent attaqués de la petite vérole. Ma femme, » épuisée par les privations et les fatigues, fut bientôt hors » d*ëtat de les soigner, et tomba malade aoprès d*eui. Pion- » gés dans le dénàmcnt le plus affreux , ils n*avaient pas » un seul appui. Je vous écrivis alors. Je vous demandai à
• sortir une demi-Journée pour leur assurer quelques res-
• sources, pour leur trouver au moins un protecteur parmi » mes amis... Vous ne me répondîtes même pas. Que pou- » vaient vous faire à vous, M. le baron, le désespoir d*un 9 ouvrier, la misère et la ruine de sa famille? Est-ce que » ces gens-là doivent avoir des affections, des familles? Le » i7 juillet, mon fils mourut; et la malheureuse mère, sans » secours, sans conseils, ignorant les formalités à remplir, » fut trois Jours sans pouvoir le faire enterrer. Je restai une » semaine sans recevoir de nouvelles, el ma position devint » intolérable quand je sus que les menus objets du ménage « avaient été vendus à mesure des beeolns. Je vous écrivis » de nouveau. Je vous demandai encore à sortir pour vendre
• mon métier, ma commode et mon lit : c^est tout ce qui me m reste pour empêcher ma femme et mes filles de mourir de » faim. A cette seconde lettre vous n^avexpas répondu plus
• qu^à la première. En voici une troisième. Je Tai faite aussi » modérée que possible. Vous devez vous apercevoir que je
• n^al pas dit tout ce que J*ai sur le cœur. Je ne voudrais pas
■ vous indisposer eontre moi, monsieur le baron, surtout au
• moment où je vous demande une faveur. Je vous demande » & sortir quelques heures, non pas sur parole, vous ne
• croyex pas à ces choses-là, mais escorté par des gendarmes, » pour assurer un toit et du pain à ce qui reste de ma fa-
■ mille. Je ne sais ce que vous déciderex, monsieur le baron ,
■ mais Je sais que rien ne pourra changer les sentiments que 9 je vous ai voués.
» Sainte-Pébgie , septembre I83i.
» DuBDAR , ouvrier pcutementier. »
Dans une société régie par des institutions philosophiques» nul doute que remploi de geôlier ne dût être honoré à Fégal des fonctions les plus respectables, et qu'on ne dût appeler à le remplir des hommes d'un noble caractère et d'une vertu éprouvée. Car quels trésors de modération, de dignité, de fermeté calme et de tolérance n'exige pas l'exercice d'une fonction qui consiste à veiller sur des esprits chagrins ou ulcérés, et à contenir dans de Justes bornes le regret de la liberté perdue I Mais dans la société, telle que l'avait faite le gouvernement de la bourgeoisie, la peine n'était pas seulement une affaire de sécurité , c'était une affaire de vengeance. Aussi n'employait-on, en général, au service des prisons, que des étre^ durs, sans éducation , sans pitié,
accoutumés à ne voir dans un prisonnier qu'un ennemi, et mettant volontiers leur amour-propre à outrer la haine.
Nous devons, toutefois, à la vérité de reconnaître que ce ne fut guère que pendant les premiers jours de la réaction qu'on parut se plaire à appesantir sur les détenus politiques de Sainte-Pélagie le fardeau de la captivité. L'ordre qui condamnait les plus compromis à l'effroyable supplice du secret, une fois levé, le séjour de la prison devint, pour tous, fort tiH lérable. Le directeur de Sainte-Pélagie, H. Prat, était un homme qui semblait tenir en réserve pour les prisonniers ordinaires tout oe qn'il y avait en lui de finesse, de sévérité, et qui ne manquait, à l'égard des prisonniers politiques, ni de laisser-aller ni d'indulgence. On l'effrayait aisément en lui montrant l'émeute en perspec^ tive; car l'appel aux baïonnettes lui répugnait. D'ailleurs, il subissait l'ascendant de certains détenus; et M. Armand MarrasI entre autres avait pris sur lui un empire dont rien n'égalait le spirituel et plaisant despotisme. M. Gisqnet lui-mâme, quoique préfet de police, n'était pas sans adoucir, quand l'occasion s'en présentait, le sort des détenus. Ceux d'entre eux qui avaient besoin, pour des affaires urgentes, de quelques heures de liberté, obtinrent de hii, plus d'une fois, la permission de sortir sans escorte; et toutes les lettres adressées à des personnages considérables ne restèrent pas sans réponse, comme celle que nous avons citée plus haut«
Malheureusement, la modération des agents supérieurs disparaissait souvent, pour ne laisser place qu'à la brutalité des subalternes, et les prisonniers étaient alors victimes des traitements les plus odieux. Souvent aussi, pour des fautes très-légères, on infligeait aux prisonniers des punitions vraiment barbares.
Onze jeunes gens, dont le plus âgé n'avait pas encore atteint sa vingtième année, furent un jour transférés de la prison de Sainte-Pélagie à celle de la Force, pour avoir violé la défense qui leur interdisait le chant dans la cour du bâtiment neuf. Or, comme leurs camarades le firent remarquer dans une lettre rendue publique, jeter ces enfants dans la prison de la Force, c'était les pousser dans une école de
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crime et de prostitution; c'était leur donner pour compagnons de chambrée des assassins, des voleurs, des êtres immondes; c'était les exposer à des propositions infâmes, presque toujours appuyées par la violence.
Un second ordre de transfèrement donné vers la fin du mois de septembre provoqua des scènes révoltantes. Quelques prisonniers ayant été réintégrés de la Force à Sainte-Pélagie, leur retour avait excité dans cette dernière prison une joie mêlée de turbulence. On s'était promené bras dessus, bras dessous en cfaantant la Marseillaise ; le soir venu , on avait allumé dans chaque cour des poignées de paille et on s'était mis à danser autour des feux; enfin, l'agitation continuant le lendemain, on avait forcé les deux guichets qui, de la cour du milieu , conduisent dans celle de la dette et dans celle du bâtiment neuf. Un tel désordre pouvait être réprimé; mais, outre qu^il ne s'y mêlait aucune idée de révolte, l'autorité semblait s'y être associée elle-même en accordant, la veille, aux prisonniers le droit de rester libres jusqu'à dix heures du soir, et en décidant, sur leur demande, que, pendant la nuit , les portes des corridors resteraient fermées. Quel fut donc l'étounemeut des détenus lorsque réunis, le matin, dans la cour du milieu où ils se promenaient paisiblement, ils entendirent tout à coup un cri d'alerte, et aperçurent des officiers de police, des sergents de ville et des gardes municipaux qui venaient se ranger en bataille devant eux! La résistance eût-elle été possible, personne n'y songeait. Mais cette apparition de baïonnettes ne faisait qu'annoncer l'ordre de transfèrement et la présence de l'inspecteur Olivier Dufresne. En vain M. Guinard essaya-t-il de demander, au nom de ses camarades, quelques explications. L'ordre fatal ne tarda pas à être donné et devint le signal de brutalités inouïes. Seul en face des exécuteurs de la police, chaque prisonnier est arraché de sa cellule, meurtri de coups, précipité dans les escaliers, et poussé dans la cour à coups de crosse ou de bâton. Indigné, M. Guinard avait déclaré qu'il n'ouvrirait sa porte qu'au directeur : la porte est enfoncée. Plusieurs agents de ville fondent sur le prisonnier en écumant de rage. Protégé par sa
vigueur e| son intrépidité, il résiste longtemps; mais enfin, accablé par le nombre, il est terrassé , chargé de liens et porté dans un fiacre qui l'attendait au sortir de la prison. Parmi ses compagnons , les uns sont saisis par les cheveux , les autres poursuivis à la baïonnette. Toute la prison retentit de ce cri : A Vassassin! M. Landolphe était retenu au lit, depuis deux mois, par une maladie graVe. On l'arrache de son lit et on le force à traverser la cour, pâle, décharné, les vêtements en lambeaux, le sang lui sortant des narines et de la bouche. A cette vue, le compagnon de captivité de M. Landolphe et son médecin, M. Berrier-Fontaine, court au commissaire Lenoir : c Monsieur,
> voulez-vous donc vous rendre responsable » d*un assassinat? Landolphe n'est pas en état
> de supporter le transfert. Moi, médecin, je
> vous le déclare, » M. Landolphe n'en fut pas moins transféré, et M. Berrier-Fontaine eut le même sort, pour avoir voulu protéger son malade.
Il était impossible que de pareilles scènes demeurassent ensevelies dans l'ombre des prisons. Livrées à la publicité, dans toute l'horreur de leurs détails, elles ajoutaient à la fermentation des esprits, donnaient lieu à des commentaires enflammés, quelquefois à des exagérations systématiques; et tous les partis apprenaient ainsi à devenir implacables. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'à cette époque le langage de la presse républicaine se soit emporté jusqu'à l'invective.
Un coup d'État avait, après les événements d'avril, supprimé le journal la Tribune, et le National avait été en butte, depuis, à des persécutions sans nombre. Quatre de ses gérants, parmi lesquels Armand Carrel , s'étaient vus successivement frappés dans leur liberté. Et cependant, loin de faiblir, le National prenait une attitude plus menaçante de jour en jour.
Le 18 décembre (1834) il publiait, au sujet de la compétence de la cour des pairs, l'article suivant :
« Il y aurait un beau cliapitre à faire sur les raisons qui » devaient déterminer rineompéieiiee de la cliambre des » pairs à Tégard des prévenus d'arril. Ces raisons semicut » tirées surtout du ressentiment présumé que doit noorrir » contre Popiuion à laquelle appartiennent les prévenus •• d'avril , tons hommes de juillet , une ehambre que la révo-
• lolion de Juillet a traiUe elle-mèiDe en prévenoe ; qu^elle t » (lëpooillée de ton bérédilé, privée de ses plu^mporUntet » prérogttives ; qnVIle t traduite à la barre de la démœra- » tie ; qu*elle a renroyëa à demi eonvaioeue do eomplicité » afee la reslaoralion , et qu*elle fait trembler tous les jours
• encore en lui redemandant le marécbal Ney, juridique- > ment assassiné par ses émigrés , ses bommes de Gand , et B set renégats de la révolution , parvenus de Tordre mili- » taire et civil.
M Non, aux yeux de rélernelle justice, aux yeux de la » postérité , au témoignage de leur propre conscience , les
• vieux sénateurs de Bonaparle, ses maréchaux tarés, les B procureurs généraux, les onoblis de la reslauroliou , srs
• trois ou quatre générations de ministres tombés sous la m haine et le mépris publics et couverts de notre sang , tout » cela ny^uni de quelques notabilités jetées Uk par la royauté » du 7 août , à la condition de n*y jamais parler que pour » approuver; tout cet ensemble de servilités d^origines si I* diverses n^est pat compétent à prononcer de la culpabilité » d*hommes accusés d'avoir voulu forcer les conséquences do » la révolution de Juillet. Tel n*a pas été le sentiment delà ' commission de la chambre des pairs chargée de présenter » le rapport dont nous avons déjft publié plusieurs extraits » plus étonnants les uns que les autres. Le chapitre par le- » quel nous allons terminer nos citations a pour objet d'éla-
• blir la compétence de la chambre. Ou attribue ce travail à » M. Portails, ancien ministre de la résistance sous Char- » les X. Nous demanderons permission à M Portails d'en » rougir pour lui. (jSuU l'extraU du rapport.)
• On pense bien que nous ne pouvons pas laisser passer ce » ramas d'hérésies constitutionnelles , de violations de tous » les principes de droit criminel admis chei les peuples civi- B lises, ces sophismes niais, ces vieilleries de Justice prévô- » taie, ces Aneries de Uridoison, conseiller de chambre étoi* » lée , sans les accabler de Pincxpi-imoble dégoiU qoe tous B les cœurs honnêtes, que tous les esprits éclairés éprouve- B ront à une telle lecture. 11 nVst pas besoin dMudiquor Tub* B jection de sens commun , de vcriié, de pudeur qui naît à B chaque phrase de cette indigne rapsodic. Mais Vétendue B de ce document qui caractérise si bien Tabjecle opostasic B appelée pompeusement ii la tribune législative système dt B résistance, nous oblige à renvoyer nos observations 6 un B prochain numéro. Nous ne disons ici que notre impression B première, et nous la mettrons de cùlé pour introduire B dans la plus pénible, la plus irritante drs rcfulaiions, le B calme qu'il ne faut jamais perdre , même en face de la B plus basse iniquité, b
Cet article était injurieux à Fexcès et sortait même par là des habitudes littéraires du National. La chambre des pairs s^en offensa, et, sur la proposition de M. Philippe de Ségur, vainement repoussée par MM. Dubouchage, de Lanjuinais, de Pontécoulant et Excelmans, elle traduisit le journal à sa barre , dans la personne du gérant, M. Rouen. M. Rouen ayant aussitôt demandé à être assisté dans sa défense par Armand Carrel, alors prisonnier, Fautorif saiion qu'il réclamait lui fut accordée; et, le 15 décembre, ils parurent l'un et l'autre devant la chambre des pairs.
M. Rouen ne prononça que quelques paroles,
pleines, d'ailleurs, de OKMlératioii et de noblesse. Puis Armand Carrel se leva. Sa physionomie trahissait tout ce qu'il y avait d'émotion dans ses pensées , et sa contenance exprimait une sorte d'urbanité virile et légèrenaent dédaigneuse. Il commença en ces termes : c Je ne sais, messieurs les pairs, si vous vous étonnez d'être nos juges; nous nous demandons, quant à nous, par quel renversement de principes, par quelle suite de changements inaperçus nous sommes devenus vos justiciables... Qu'il soit resté dans un coin obscur du code de la presse, sans que personne s'en doutât, l'attribution si tentante pour les deux chambres de se ftire justice elles-mêmes des écarts d'une discussion libre, nous ne le nions pas. Oui, cela est écrit, comme sont écrites quarante mille lois de vengeance par lesquelles les partis se sont décimés les uns les autres pendant vingt ans, et qu'on n'a pas cru devoir nommément abolir, parce qu'on pensait qu'elles n'oseraient plus affronter les regards d'une nation policée et libre. Nous ne pouvons reprocher qu'à nous-mêmes , hommes de la révolution de juillet, l'oubli qui a laissé aux pouvoirs nouveaux de telles armes. Nous apprenons à nos dépens que la liberté ne se défend pas par les mœurs de la paix et par l'opinion publique, si avancée qu'elle soit, mais par la clarté, la force, la parfaite harmonie des garanties qu'on a su obtenir avant de déposer les armes.
» La révolution de juillet a été fort louée de son extrême mansuétude, et ce n'est pas nous qui l'en blâmerons; car si nous lui avons imprimé l'audace au moment de la lutte, nous lui avons aussi prêché l'humanité. Mais la postérité lui reprochera son incroyable ingénuité de confiance. A peine était-elle sauvée de la baïonnette des Suisses, qu'elle tombait dans la mésalliance qui l'étouffe aujourd'hui. Nous avons eu notre part dans ces fautes du courage inexpérimenté et nous en portons la peine. C'est que la restauration ne nous avait formés qu'à la haine, et la nature demi-théocratique de ses moyens d'oppression nous avait confinés dans les redites de l'incrédulité voitairienne. C'était
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» presque là toute notre éducation libérale;
> nous avions des haines plébéiennes et phi- » losophiques , presque point d'opinions poli- » tiques arrêtées; nous savions comment on » peut reconquérir la liberté perdue, nous ne
> savions pas assez comment on se préserve
> de la perdre de nouveau ; aussi ne nous
> reste-t-il de nos conquêtes de juillet qu*un » emblème, le drapeau tricolore, qu'un mot,
> la souveraineté nationale , et un immortel » exemple à nous rappeler pour ne désespérer
> jamais d'une grande et sainte cause.
> Imprudents et jeunes que nous étions le 9 lendemain de la victoire ! Nous avions les
> yeux fixés devant nous, et nous ne songions » pas à garantir notre point de départ ; nous » nous avancions à la conquête de réformes » nouvelles , nous nous précipitions à la dé- » couverte d'un avenir glorieux et inconnu, et » lorsqu'on nous signalait les doctrines et les » hommes de la restauration sortant de la boue » sanglante dans laquelle nous les avions en- » sevelis et se reformant en bataillons sur nos » derrières , nous haussions les épaules de » pitié. Quand on nous montrait les archives » de police, le grimoire procédurier des vieux » parlements, les décrets du comité de salut » public et d'inquisition impériale, sur les- » quels travaillaient jour et nuit les légistes » du nouvel ordre de choses; quand on nous » disait : Il y a dans cette montagne de pape- » rasses de quoi étouffer toutes les libertés du » genre humain, tous les droits de la pensée, » toutes les généreuses inspirations du cœur, » nous n'avions qu'une réponse, réponse juste » d'abord, mais devenue triviale à force d'avoir » été démentie par les faits, nous disions : Ils » n'oseront pas!... le peuple n'a pas donné sa » démission; l'opinion publique est éveillée; la » révolution de juillet n'est pas si ancienne : » ils n'oseront pas !...
» Us ont osé ! car le génie praticien est as- » sure de corrompre tout ce qu'il touche, de » découvrir, quand il lui plaît, contre chaque » droit du pays, un droit du gouvernement » plus ancien et plus imprescriptible. C'est
> ainsi que nous avons vu l'état de siège dans » Paris, les écrivains politiques livrés à la ju- » ridiction des sergents d'infanterie, la liberté
» individuelle adjugée aux caprices du dernier » des agents de la force publique, la sainteté » du domicile universellement violée d'abord, » puis ensanglantée, le secret des correspon- » dances devenu la matière première du réqui- » sitoire, l'association, le principe d'union, de » mutuelle protection entre tous les citoyens » d'une mêmeclasseou d'une même opinion po- » litique, devenu crime de haute trahison con- » tre l'État; c'est ainsi que nous nous sommes » vus, nous-mêmes, dépouillés de nos droits » d'écrivains et de citoyens, frappés dans notre
> liberté et dans notre fortune, pour avoir » voulu conserver l'existence du journal d'où » partit le premier appel en faveur de la dy-
> nastie d'Orléans.... (j'en demande pardon » pour mon compte à la liberté et à mon » pays)... »
Passant aux injures récentes dont la chambre des pairs entendait tirer vengeance, Armand Carrel rappela que déjà en février 1830, un de ses anciens collaborateurs, M. Mignet, n'avait pas craint de dire de la pairie qu'elle était c la retraite des députés entérites , le prix » de toutes les complaisances, l'hôpital de tous » les blessés au pouvoir. » Il citait ensuite ces paroles par lesquelles un autre de ses anciens collaborateurs au National, M. Thiers, avait flétri la chambre des pairs en 1830 : t MM. les » pairs n'ont évidemment d'autre soin que d'oln » seiDer la fortune, pour voir de quel côté eUe » se décidera à passer... Il faut de la vigueur » avec tous ces poltrons. » Suivant l'orateur, la violence de ces attaques émanées de M. Mignet, maintenant conseiller d'État, et de M. Thiers, maintenant ministre, n'avait jamais été, depuis, dépassée. « Pour nous, ajouta-t-il, nous » n'avons pas cherché les occasions de renou- » veler ces hostilités qu'on nous reproche au- » jourd'hui comme systématiques. Ces occa- » sions, on nous les a données à souhait, en » s'obstinant à maintenir les hypocrites dou- » leurs du 21 janvier, à rejeter les droits des » militaires des cent jours, à repousser la loi
> du divorce, deux fois inutilement votée par » la chambre élective, et, ce qui a paru le » comble du mauvais vouloir, en opposant une » inébranlable fin de non-recevoir à la révision
> du procès du maréchal Ney. » A ce nom, une
RÉVOIJJTION FRANÇAISE.
légère agitation se manifeste dans rassemblée. Le publie des tribunes redouble d'attention.
Chacun reste comme en suspens, c Ici je m*ar- » réte, continue Armand Carrel, par respect » pour une glorieuse et lamentable mémoire.
» Je n*ai pas mission dédire sMl était plus fa- » cile de légaliser la sentence de mort que la » révision d*une procédure inique. Les temps » ont prononcé. Aujourd'hui le juge a plus » besoin de réhabilitation que la victime.... » Le président, debout et alarmé : < Défenseur, » vous parlez devant la chambre des pairs. Vos » expressions, prenez-y garde, pourraient être » considérées comme une offense. > Alors^ avec un admirable accent de fierté, de courage, de reproche , d'indignation : c Si parmi les pairs » qui ont voté la mort du maréchal Ney, dit » Armand Carrel, si parmi les pairs qui sié- » gent dans cette enceinte, il en est un qui se > trouve blessé de mes paroles , qu'il fasse une » proposition contre moi , qu'il me dénonce à » cette barre, j'y comparaîtrai. Je serai fier » d'être le premier homme de la génération » de i830 qui viendra protester ici, au nom » de la France indignée, contre cet abomi- » nable assassinat. » Les auditeurs s'étaient levés, dans les tribunes, saisis d'un transport d'enthousiasme; les pairs étaient consternés. « Défenseur, s'écrie M. Pasquier, je vous retire
> la parole. » Mais, au moment même, d'une voix sortie des plus intimes profondeurs de l'âme, le général Excelmans s'écrie, à son tour : € Je partage l'opinion du défenseur. Oui« » la condamnation du maréchal Ney a été un » assassinat juridique. Je le dis, moi! » Des applaudissements répétés se font entendre. La séance est suspendue. Un trouble inexprimable domine les juges de 1848. L'ombre de Michel Ney était dans la salle! Armand Carrel avait repris la parole au milieu de l'anxiété générale. Mais le nom terrible revenait à chaque instant sur ses lèvres. Interrompu encore une ibis par le président, il dit : c Je considère la défense » comme impossible. »
M. Rouen ayant été déclaré coupable à la majorité de 138 voix contre 18, les pairs allaient voter sur l'application de la peine. Pour toute faveur, M. Armand Carrel demanda à la chambre d'appliquer à M. Rouen le minimum de la peine et de réserver, si elle voulait être sévère, toute sa sévérité pour le journal.
Une condamnation à dix mille francs d*amende et à deux ans de prison, telle fut la réponse de la pairie, jugeant dans sa propre cause.
De tous les faits importants et déplorables qui avaient marqué l'année 1834, celui-là fat le dernier.