LOOIS tu^ic
verte devant M. de Broglie la porte du conseil. C'eût été rendre impossible pour bien longtemps le retour de M. de Broglie que de faire occuper par M. Mole le département des relations extérieures. M. Guizot n'y pouvait consentir.
Au surplus, lui-même, pendant ce temps, il était comme un point de mire pour les ambitieux du parlement et pour les familiers du château. Tous ils avaient entouré M. Thiers, et tantôt l'irritant par des rapports infidèles, tantôt le flattant à l'excès pour éveiller en lui la jalousie, tous ils le pressaient de rompre avec les doctrinaires. Quel autre moyen avait-il d'asseoir inébranlablement sa fortune politique? Et quel faux point d'honneur le poussait à subordonner sa destinée à l'ambition de quelques hommes gonflés de leur propre mérite et chargés de haines? Tel était, surtout, le langage des courtisans, habiles à servir les secrètes pensées du roi. Car le roi désirait avec passion l'affaiblissement du cabinet. M. Guizot et M. Thiers, ens'unissant, faisaient trop complètement contre-poids à la volonté royale. On voulait les diviser, les subjuguer l'un par l'autre; et le roi comprenait qu'il ne gouvernerait à l'aise que le jour où , entre les hommes les plus influents et les plus capables, le dissentiment serait devenu assez profond pour lui fournir des ministères de rechange. U serait peu digne de l'histoire d'entrer dans le détail de toutes les manœuvres ténébreuses employées au triomphe du système de la cour. Ce que nous venons d'en rapporter suffit pour montrer par quelle pente inévitable le régime représentatif arrivait à n'être plus qu'une plate comédie.
M. Thiers, comme on le verra, finit par être dupe de ces manèges; mais, dans l'occasion dont il s'agit, on lui doit cette justice qu'il y sut échapper. Il alla même, dans sa résistance, beaucoup plus loin qu'on ne croyait; et de son union avec M. Guizot, résulta la combinaison que voici :
M. Thiers, on l'a vu, n'avait repoussé l'amnistie que pour ne pas jouer, à l'égard de l'o* pinion et du maréchal Gérard, le rôle de vaincu. Il pensa qu'il n'y aurait aucun inconvénient à rappeler le maréchal dans le conseil en cédant sur la question d'amnistie, si d'une part on
couvrait ce qu*il y avait de pusiliafiime dans une telle concession par une mesure qui bravât les partis « et si, d'antre part, on modiûait les formes et le mode de Tamnistie accordée, de manière à ce qu'elle ne passât plus pour l'œuvre exclusive du maréchal et ne pût devenir pour lui une matière à triomphes. Pour atteindre ce double but, M. Thiers avait imaginé i"" de faire entrer M. de Broglie dans le cabinet; T de faire émaner de la chambre, au lieu de la faire émaner du roi, l'amnistie tant désirée.
Ce n'est pas que la présence du duc de Broglie dans le conseil n'inspirât à M. Thiers une secrète inquiétude; mais il y voyait, et un défi à l'opinion, et une force contre le roi. M. Guizot et lui s'accordèrent donc pour faire tenir au maréchal Gérard, qui était alors à la campagne, une note portant en substance :
€ L'amnistie sera accordée par une loi. — La composition du ministère sera celle-ci : le maréchal Gérard, à la guerre; M. Guizot, à X instruction publique; M. Thiers, à X intérieur; M. de Rigny, à la fnarine; M. Humann, aux finances; M. Persil, â h justice; M. Duchâtel, au commerce. — M. de Broglie consent à être présidé par le maréchal Gérard. — Le roi éprouve pour M. de Broglie la plus grande répugnance : on la fera céder. »
Le maréchal Gérard refUsa de se prêter à une combinaison dont il devinait bien le sens caché; mais elle allait se heurter à un obstacle bien plus sérieux encore. Lorsqu'on en vint à exposer au roi le plan convenu, son mécontentement fit explosion. L'amnistie et M. de Broglie, c'était trop de moitié. MM. Guizot et Thiers insistent ; le mot démission est prononcé. Alors, d'une voix dont il ne savait pas gouverner l'émotion : c Eh bien, soit, mes- » sieurs, dit le roi , j'aviserai. » Et le cabinet se trouva dissous.
Quelques heures après, les ministres sortants se réunissaient à table chez M. de Rigny, où l'on eût dit qu'ils s'étaient rendus pour fêter leur retraite. Confiant dans sa jeunesse, dans son talent, dans sa fortune, dans le besoin qu'on aurait tôt ou tard des ressources variées de son esprit, M. Thiers était tout entier à la joie de se sentir délivré d'une situa-
tion épineuse. M. Guizot, lui aussi, avait la figure épanouie, incapable qu'il était de laisser percer le regret du pouvoir, à supposer qu'il eu fût atteint. Remplis du sentiment de leur supériorité, les ministres sortants n'imaginaient pas qu'il fût focile de les remplacer, ^ ils jouissaient intérieurement des embarras qui allaient assaillir la royauté. Les heures du r»pas s'écoulèrent en joyeux propos, d'où la politique était bannie. Une joie décente, mais ironique au fond , rayonnait dans les discoHrs, dans les regards de* tous les convives. Seal , M. Persil était silencieux et sombre. En sortant, il s'ouvrit à M. Thiers de la surprise que lui causait une conduite qui semblait nargaer le monarque. Bientôt, par lui, — ce fut, du moins , l'opinion de ses collègues, — la scène du diner s'ébruita au château , et, suivant Tosage, le récit, en passant débouche en bouche, s'altéra, se grossit, fut envenimé jusqu'à devenir, pour la famille royale, le sujet d'ane indignation bruyante. A son tour, M. de Rigny ouvrit son cœur à un ressentiment profond ; et ayant rencontré M. Persil aux Tuileries, il aflecta de lui tourner le dos d'une manière injurieuse. Les choses en étaient venues au point qu'un duel s'en serait suivi peut-être, si on ne se fût empressé d'étoufler la querelle.
Pour la formation d'un nouveau cabinet, le roi s'adressa naturellement à M. Persil. Le goût de M. Persil pour le pouvoir et son dévouement personnel pour Louis-Philippe loi interdisaient toute hésitation. Il courut pendant la nuit chez M. Dupin aîné. Celui-ci refusa d'entrer dans un ministère évidemment appelé à jouer une partie incertaine; mais pressé par M. Persil d'aider le roi de ses conseils, il prit l'almanach royal, parcourut des yeux la liste des pairs et celle des députés, marqua quelques noms... Ce fut là l'origine burlesque du ministère des trois jours.
Le lendemain , pour enchaîner au cabinet nouveau M. Dupin atné, on ofiïit à son frère, M. Charles Dupin, le portefeuille de la marine. M. Passy, désigné pour le portefeuille des finances, était à Gisors. Sur la prière de M. Persil, M. Teste partit pour Gisors, d'où il ramena M. Passy dans la nuit du 9 au 10 novembre.
M. Passy ne témoignait nulle envie d'entrer ao
pouvoir; mais le garde des sceaux eo fit valoir à les yeux Turgeoce en termes si énergiques et si vi&^quMl sesentit ébranlé. Il désira, toutefois, conférer de cette acceptation périlleuse avec M. Calmon, son ami. On se rendit, en conséquence, chez M. Calmon, et de là chez M. Dupin atné, qui, à la vue de M. Passy, s*écria en se jetant presque à son cou : € Eh bien, vous
> acceptez? On ne dira pas, maintenant, que
> nous sommes des hermaphrodites! » Mot qui révèle la véritable nature des sentiments que toutes ces agitations frivoles mettaient en jeu!
Ce fut le 10 novembre (1834) que les ordonnances furent envoyées au Moniteur. On y lisait : € Président du conseil et ministre de Yifir térieur, le duc de Bassano; ministre des affaires étrangères, M. Bresson; ministre des finances, H. Passy; ministre de la marine, M. Charles Dupin ; ministre de la guerre et, par intérim , des affaires étrangères, le lieutenant général Bernard ; ministre du commerce et , par intérim , de Yinstruction publique, M. Teste. » M. Persil conservait le portefeuille de la justice et des cultes.
On se ferait malaisément une idée de la satisfaction que le roi ressentit après cet enfantement bizarre. Il allait donc tout à la fois jouir de réclat des vieilles royautés et de leur puissance! U était donc parvenu à briser les liens dans lesquels Favait tenu garrotté cette insolente maxime : Le roi règne et ne gouverne pas l Cétait sa victoire d*Austeriitz, à lui. Malheureos^nent, Topinion publique abrégea pour la cour les douceurs^ du triomphe. Le Moniteur n'eut pas plutôt foit connattre les noms des nouveaux ministres, qu*on entendit retentir partout comme un immense éclat de rire. Bien que le cabinet du 10 novembre renfermât des hommes d'un mérite incontestable, la moquerie fut universelle, la moquerie fut sans pitié.
Dès le second jour, un émissaire était en^ voyé par le duc d'Orléans à M. Thiers, qu'on priait avec instance de se rendre au château* Il hésita, craignant qu'on ne le soupçonnât de vouloir rentrer au ministère par une intrigue. Pressé , il cède. Le duc d'Orléans l'attendait avec impatience. U lui demande s'il ne consentirait pas à se charger de ta formation d'un ministère , et , sur sa réponse négative , s'il
Q^aurait pas, dans tous les cas, pour agréable de voir le roi. M. Thiers commençait à s'expliquer sur les inconvénients d'une pareille entrevue dans de pareilles circonstances, lorsque le duc d'Orléans l'interrompit en lui montrant du doigt une porte qui s'ouvrait. Le roi parut. Il avait le sourire sur les lèvres, et s'avançant d'un air dégagé vers M. Thiers : c Eh bien! lui » dit-il, me voilà battu, mais avec de bien mé- » chants soldats, il faut en convenir. Oh ! quels » hommes! »
Et en effet, les nouveaux ministres venaient de lâcher pied devant la risée publique; les uns par crainte du ridicule et par conviction de leur impuissance; les autres, et M. Passy à leur tête, par dégoût des honneurs serviles auxquels on prétendait les condamner.
Invité à reprendre son portefeuille, M. Thiers ne voulut consentir à rien sans s'être entendu avec M. Guizot. Le maréchal Gérard désirant rester en dehors des affaires, on n'avait pas eu à remettre sur le tapis la question de l'amnistie. Quant à M. de Brogtie, l'imposer au roi eût été bien dur. Le dévouement du maréchal Mortier trancha toutes les diflBcuItés. Homme de cœur, mais d'une incapacité parlementaire sur laquelle il ne se faisait pas illusion , il accepta la présidence du conseil, qu'on lui offrait comme r61e de parade. Il fut un moment question d'éliminer M. Persil , qui avait, aux yeux de ses collègues, le triple tort d'avoir fait cause commune contre eux avec le roi , de s'être beaucoup agité pour la formation du ministère des trois jours, et d'y avoir accepté lui-même une place. La vengeance était facile: on y renonça; et l'amiral Duperré ayant été appelé au département de la marine, le ministère se trouva reconstitué. Celui du 10 novembre n'avait fait en quelque sorte que traverser la chambre du conseil. Il devait rester dans l'histoire sous le nom de ministère des trois jours.
Mais ce n'était pas assez pour MM. Thiers et Guizot d'avoir vaincu le roi, il leur plut de foire consacrer solennellement par la chambre leur victoire. Interpellés sur les causes de la dernière crise, ils échappèrent par le vague de leur rhétorique au danger de mettre en discussion la majesté royale; mais en dépit des
Hi
lU'IVOLDTION nUNÇAISK.
efforts du tiers parti, en dépit d'un discours où M. Sauzet les accusa hautement d*insulter à la couronne en soumettant les choix du roi au contrôle et à Fapprobation du parlement, ils obtinrent de la majorité un ordre du jour pleinement approbatif. De sorte que, par eux, la chambre mettait en quelque sorte le pied sur la plus précieuse des prérogatives royales!
Ainsi se révélaient, après quatre ans de règne, les mille impossibilités du régime constitutionnel. Efforts de la royauté pour asservir les ministres en les divisant, coalition des ministres pour mettre obstacle au gouvernement personnel, ligue de tous les ambitieux subalternes du parlement en vue de quelques portefeuilles à conquérir, lutte obstinée de la couronne contre la chambre et de la chambre contre la couronne l'anarchie éclatait partout.
elle éclatait sous toutes les formes. Anarchie ridicule si on ne la considère que dans ses manifestations épisodiques, mais qui, étudiée dans ses causes, fournit les plus grives sujets de méditation à Fhomme d'État et au philosophe! Gomment, en effet, un ministère absorbé par de telles intrigues, par de telles misères, aurait-il eu la volonté ou le loisir de chercher au désordre social d'autres remèdes que la mitraillade et Tincendie? Impuissant à prévenir, par remploi des procédés scientiGques , la ré- . volte des intérêts, le soulèvement des passions, 1 il fallait bien qu*il eât recours à des procédés ' sauvages; et il était, hélas ! dans la nature des choses que les risibles scènes qui se jouaient I aux Tuileries eussent pour corollaires les égor- I gements de la me Transnonain et les assassi- I nats du faubourg de Vaise!