‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 3)Chapitre 22 sur 93 · CHAPITRE XLH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLH

l>reiDiére demande dMiilervention de la pari de PËspagne. — Politique extérieure «le M. Tliiers; eu quoi elle diffère de celle du roi. — Secrètes dissidences; lutte entre le roi et AI. Tliiers. — Le roi défini pnrM.Tbiers. —Scepticisme politique de M. Guixol. — L'Angleterre consollée ou sujet de Tintervention. — Attitude de Pambassade anglaise à Mndrid. — La demande d'intervention est repoussée. — Complots ft rintéricur. — Bruits sinistres. — Altenlat du 28 juillet. — Sang-froid île Louis-Philippe. — Arrestation de l'assassin ; machine infernale. ~ Impres.'^ion produite par Tattentat. — Physionomie du chftieau. — Indigne arrestation d'Armand Carrol. — Kxploitnlion de Pattenlal par les ministres. — Funérailles. — Discours de rarchevèque de Paris au roi. — Lois de septembre.

L'Espagne commençait à haleter sous le poids de la guerre civile. Les carlistes croissaient en force, et les destinées de la révolution espagnole semblaient sérieusement compromises. Le général Cordova, hardi et brillant officier, n'avait point dissimulé au cabinet de Madrid que la situation était très-critique et rendait presque absolument nécessaire Finlervention des Français. Mais le chef du ministère espagnol, M. Martinez de la Rosa, éprouvait pour l'intervention d'une armée française la plus vive répugnance. L'idée que l'Espagne était trop faible pour pourvoir elle-même à son salut, offensait ses susceptibilités d'Espagnol, et il tremblait d'acheter la liberté de ses concitoyens au prix de leur indépendance. Le mal s'aggravait, cependant, de jour en jour, les périls se multipliaient autour du trône de la jeune Isabelle, et il fallait prendre un parti. Il arriva donc que, malgré la résistance de M. Martinez de la Rosa, le cabinet de Madrid résolut de s'adresser à la France. M. Martinez dut consentir à adresser au ministère français la demande d'intervention : il s'y résigna, mais il déclara en même temps à la reine Christine qu'il déposait son portefeuille et désirait qu'on lui trouvât, le plus tôt possible, un successeur.

La demande d'intervention embarrassa et troubla Louis- Philippe. Dans l'excès de son ardeur pour la paix, il s'inquiétait du moindre mouvement. Mais, parmi ses ministres, il y en avait un dont la demande d'intervention

servait merveilleusement les vues politiques. Élevé dans les idées de l'empire et facilement tenté par l'éclat des grandes choses, M. Thiers gémissait en secret du rôle subalterne auquel la France était condamnée par la politique opiniâtrement craintive du château. Recommencer, après 1830, la grandeur impériale, opposer à une plus longue domination des insolents traités de 1818 le veto de la France révolutionnaire, revendiquer la ligne du Rhin, accepter la Belgique qui s'offrait, ou, du moins, provoquer dans un congrès un nouveau règlement des affaires du monde, M. Thiers n'avait cru rien de cela possible. Il sentait bien, au fond, que toute partie héroïque jouée en 1830 par son pays, faisait tomber la monarchie dans les chances du hasard. Or il y avait, dans l'avènement des idées démocratiques, quelque chose dont s'émouvait là l'incertitude de son cœur. Mais si M. Thiers n'avait pas jugé la France assez forte pour se relever de celte humiliation profonde, qui avait duré quinze ans, assez forte pour se montrer à l'Europe debout et armée, il ne l'avait plus jugée si faible qu'elle dût se traîner servilement à la suite de toutes les chancelleries de l'Europe. Il pensait que, sans aller jusqu'à la menace, sans affronter la guerre, sans aspirer aux avantages d'un remaniement européen, nous pouvions, par une attitude ferme et une modeste ambition, nous créer dans la diplomatie une position digne de respect. Remarquant que, dans

tous les pays où Tintérét de la maison de Boarbon avait autrefois figuré , le cours des événements avait fini par faire naître un intérêt révolutionnaire; remarquant que, partout, et notamment en Espagne, en Italie, en Belgique, le mouvement révolutionnaire semblait résulter du passage de Tinfluence française, et était, en tout cas, de nature à la continuer, M.Thiers pensait qu'en servant l'intérêt de la révolution en Belgique, en Italie, en Espagne, nous ne nous écartions pas des traditions de notre vieille politique, puisque l'intérêt de la révolution n'était, tout autour de nous, que l'ancien intérêt de la maison de Bourbon transformé.

Dans cet ordre d'idées, l'appui naturel de la France, suivant M. Thiers, c'était l'Angleterre. Aussi l'alliance anglaise faisait-elle le fond de sa politique.

Ainsi, s'unir diplomatiquement au cabinet de Saint-James, et avec son secours, maintenir la lipe de démarcation tracée entre la Hollande et la Belgique par les journées de septembre, empêcher l'Autriche de comprimer tyranniqueraent les agitations de l'Italie, et tendre la main à la révolution espapole représentée par Christine, tel était le résumé de la politique de M. Thiers.

Ces vues manquaient de justesse en plus d'un point; car il est évident, par exemple, qu'en Belgique l'alliance de la France et de l'Angleterre ne pouvait être basée sur aucune communauté d'intérêts. Ces vues manquaient aussi de grandeur; car même après les prodiges de cette double épopée, la révolution et l'empire, la France étant beaucoup moindre en 1830 qu'elle ne l'était au milieu du dixhuitième siècle, pendant que la Russie, l'Autriche, la Prusse, l'Angleterre, se trouvaient avoir pris, depuis cette époque, des accroissements considérables; c'était resserrer dans des bornes bien étroites l'ambition de la France que de la confiner en d'obscures menées diplomatiques ayant pour but l'indépendance de la Belgique déclarée neutre, le triomphe de Christine à Madrid, et, pour les Italiens, la faculté de se mouvoir sans être aussitôt foulés aux pieds par l'Autriche.

Quoi qu'il en soit, cette politique, toute réservée qu'elle était, ne paraissait au roi

qu'.une politique d'avaiciirier. Il la jugeait audacieuse, parce qu'elle n'était pas tout à bit inerte, et il craignait qu'elle ne nous conduisit aux abtmes, parce qu'elle ne nous condusaît pas au néant.

Aussi la demande d'intervention fit -elle éclater entre Louis-Philippe et M. Thiers les plus orageuses dissidences.

Le roi était doué, comme homme, d'une séduction de manières incomparables; dans les rapports de la vie privée, il charmait ses ministres par un esprit facile, une bonhomie sans effort, une causerie familière, et le plus gracieux oubli des droits que donne la majesté royale; mais, dans les affaires importantes, rien de plus absolu que son vouloir. Cette politique, toute composée de ménagements, qu'il avait embrassée, il la soutenait impérieusement.

Avec l'ardeur que Napoléon mettait à chercher la gloire, les intimes de Louis-Philippe assirent qu'il l'évitait. M. Thiers disait de lui, fort spirituellement, qn*U était la gravure m creux, et que Napoléon était la gravure en relief.

H. Thiers eut donc à soutenir des complots acharnés; mais comme, dans le cas particulier dont il s'agissait, la raison, même au point de vue de la dynastie d'Orléans, était évidemment de son côté, il déploya beaucoup de fermeté et de persévérance.

Les considérations qu'il faisait valoir avai^it quelque chose de décisif. Louis-Philippe n'ëtaitil pas poussé par un intérêt manifeste à exclure du trône d'Espape ce don Carlos dont les prétentions étaient liées si intimement à celles de Henri V? Et si de la question dynastique oo passait à la question française, comment mettre en doute l'énorme avantage qu'il y aurait pour la France à consolider son influence en Espagne? Est-ce que telle n'avait pas été la politique de Louis XIV, continuée par celle de Napoléon? La France, perpétuellement exposée aux attaques du Nord, pouvait-elle, sans courir risque de la vie, laisser au Midi une puissance dont l'alliance (M incertaine et Famitié douteuse? Ce qui faisait la principale force de la Russie, n'était-ce pas précisément sa position qui lui permettait d'aller en avant sans être obligée de regarder derrière elle? Par où Napoléon avait-il péri? Par la nécessité funeste

qui retenait les troupes de Suchet en Espagne, tandis que la coalition envahissait la Champagne.

Ces raisons n'étaient pas sans faire impression sur Tesprit du roi. Plus d'une fois il parut ébranlé; mais il ne tardait pas à revenir à son système favori : l'inaction. Le souvenir des malheurs qui avaient assailli les Français en Espagne, sous Napoléon, paraissait le préoccuper vivement. L'expédition que demandait M. Thiers réussirait-elle? Nos troupes n'ailaient-eiles pas trouver, au delà des Pyrénées, tous les dangers de cette guerre de partisans qui avait fait pâlir rétoile du plus grand capitaine des temps modernes? Voilà ce que le roi opposait à son ministre, et il n'écoutait qu'avec une froide incrédulité tout ce que celui-ci disait de l'impossibilité où serait don Carlos de se maintenir entre une invasion française et les troupes de Christine. L'Espagne n'est plus qu'une Vendée épuisée, répétait sans cesse M. Thiers; il ne lui est pas plus, donné de recommencer les prodiges de cette résistance qui étonna Napoléon, qu'il n'a été donné à la Vendée de se réveiller à la voix de la duchesse de Berri , et de se montrer telle que l'avaient faite Cathelineau, fionchamps, la Rochejaquelein et Lescure. Et, à l'appui de son opinion, H. Thiers citait celle de M. de Rayneval, ambassadeur de France à Madrid, qui, dans toutes ses dépêches, insistait vivement pour l'intervention, et déclarait le gouvernement de Christine perdu, si l'orage qui grondait autour d'elle n'était détourné par une démarche, dont il affirmait l'importance décisive en même temps qu'il en niait le péçil.

Hais le roi n'entendait pas jouer son repos et la paix sur les hasards d'une semblable appréciation. Peut-être aussi y avait-il un motif secret à l'opiniâtreté de sa résistance. On a cru que don Carlos lui avait fait mystérieusement donner l'assurance que, s'il consentait à rester neutre, lui, don Carlos, s'engageait à ne prêter aucun appui à la cause de Henri V.

Quoi qu'il en soit de cette conjecture, M. Iliiers se vit bientôt réduit à la nécessité de rompre ouvertement avec Louis-Philippe.

Pour triompher de la volonté du monarque, il avait essayé de toutes les raisons; après celles qui se puisaient dans de graves intérêts politi-

ques, il avait invoqué celles qui se rattachaient à des idées d'honneur; il avait rappelé que l'intervention , après tout, n'était que l'accomplissement d'une promesse sacrée, que l'inévitable exécution du traité de la quadruple alliance, qu'une conséquence forcée de l'amitié politique qui nous unissait aux Anglais...

Vains efforts! H fallait céder : il parla d'offrir sa démission.

Restait à savoir quelle serait, après un tel éclat, l'attitude des autres membres du cabinet. Sondé par M. Mignet, H. de Broglie répondit que son opinion sur la nécessité d'intervenir en Espagne n'était point parfaitement fixée; qu'il y voyait autant d'inconvénients que d'avantages; mais, — ce turent ses propres expressions, — mais que c'était au plus convaincu à l'emporter, et que, par conséquent, il suivrait M. Thiers. Pour ce qui est de M. Guizot, il apportait dans la solution du problème plus que de l'indécision : de l'indifférence. « On peut prendre, dit-il, l'un ou » l'autre parti. » Et, en cela , H. (îuizot ne sortait pas de son caractère. Car, passionné pour la possession du pouvoir, M. Guizot envisageait froidement les idées que le pouvoir sert à réaliser. Ce qu'il aimait dans les affaires, c'était le commandement, à la différence de H. Thiers, qui, dans les affaires, n'aimait que l'action.

Le conseil s'étant rassemblé pour une décision définitive, la dissolution du cabinet semblait imminente, lorsque M. de Broglie fit observer qu'aux termes mêmes du traité de la quadruple alliance, la France n'était engagée à intervenir qu'après s'être entendue sur ce point avec les puissances alliées. Il fallait donc, suivant M. de Broglie, consulter l'Angleterre et attendre son avis.

M. Thiers ne pouvait combattre cette opinion , puisqu'elle s'appuyait réellement sur le texte du traité ; mais il sentit bien que, dès ce moment, la cause soutenue par lui était perdue. Le cabinet de Saint-James, en effet, était représenté, à Madrid, par George Villiers, depuis lord Clarendon, homme asservi à des habitude^ d'élégance frivole, et mêlant volontiers la vie des salons à celle des affaires. Une rivalité qui n'avait rien de politique étant survenue entre George Villiers et M. de Toreno,

DÉVOLUTION FRANÇAtSË.

membre du cabinet de Madrid, Tambassadeur anglais s*était détaché, presque à son insu, comme il arrive en pareille occurrence, du parti dont H. de Toreno était un des chefs, et les exaltés Tavaient entouré. Ses dépêches s'en ressentirent, et durent rendre naturellement plus réservés, à regard du ministère espagnol, les chefs du cabinet de Saint-James , d'autant qu'il suivait avec jalousie les progrès de l'influence française à la cour de Madrid. Cette disposition , jointe sans doute à la manière adroite dont la question d'intervention fut posée par les Tuileries , décida l'Angleterre à répondre négativement. C'est ce que Louis- Philippe avait espéré. M. Thiers était vaincu , et il ne lui restait pas même un prétexte pour offrir de nouveau sa démission, que le roi, si elle avait été isolée, aurait acceptée avec joie.

On refusa donc à l'Espagne les secours qu'elle avait demandés; mais quand la nouvelle de ce refus parvint à Madrid, M. Martinez de la Rosa n'était plus ministre, et M. de Toreno le remplaçait dans la présidence du conseil.

Au reste, des événements intérieurs, d'une douloureuse gravité, ne tardèrent pas à détourner de l'Espagne l'attention des ministres français.

Depuis quelque temps le roi semblait ne plus marcher qu'environné d'embûches. Quelques fanatiques avaient ouvert leur âme à de noirs projets, et diverses tentatives de complot, successivement découvertes, firent soupçonner que des poignards étaient aiguisés dans l'ombre. Mais, comme les preuves n'étaient jamais suffisantes, les accusés ne faisaient que passer devant la justice, et l'on voyait s'éi)aissir les ténèbres autour d'un trône qu'allait désormais assiéger l'épouvante.

Pour ce qui est du roi, il déployait une grande sérénité. Ceux qui s'étudient à rapetisser toute chose, ont prétendu que Louis- Philippe avait mis dans les calculs de sa politique l'affectation du courage. Mais nous croyons, nous, qu'il entrait réellement dans sa nature de défier le péril. Peut-être aussi n'étaitil pas sans avoir deviné que les hommes chargés de la responsabilité de ses jours enflaient systématiquement ses dangers pour mieux établir

leur importance et faire valoir leurs services?

Toujours est-il que^haque jour apportait un nouveau sujet d'alarme. Et comment couper le mal par la racine? Comment arrêter les coupables par la terreur du châtiment? U aurait fallu , pour cela , ne pas étouffer les complots à leur origine, et les laisser se développer jusqu'au flagrant délit. Sur ces entrefaites, M. Thiers apprit que, profitant d'un voyage que le roi devait faire de Neuilly à Paris, de$ conspirateurs avaient formé le dessein de lancer dans la voiture royale un projectile enflammé. Il prend aussitôt son parti , se rend auprès du roi, et lui demande, pour les faire monter dans la voiture, ses aides de camp. A cette proposition inattendue, le roi s'étant récrié : c Cest » leur devoir de s'exposer, sire, pour voire » personne, répondit M. Thiers; et poorrout- » ils se plaindre quand ils verront le ministre » de l'intérieur à côté d'eux? > Bien que la police eût pris toutes les précautions convenables pour empêcher que la conspiration n'atteigntt, en éclatant, son horrible but, l'offre de M. Thiers témoignait d'un incontestable dévouement. Le roi mit beaucoup de noblesse à la repousser, et déclara qu'il entendait jouer lui-même cette partie. Sa résolution est en vain combattue par M. Thiers, et les préparatife sont ordonnés. Mais, au moment du départ, la reine et les princesses se présentent tout à coup, éplorées, éperdues, soit qu'une habile indiscrétion les eût initiées au secret de ce qui venait de se passer, soit qu'elles n'eussent reçu d'autre avertissement que celui des instincts du cœur; la reine voulut être du voyage, et il fut impossible de la faire céder. M. Tbiers, alors, eu égard aux circonstances, sollicita l'honneur de prendre place dans la voiture menacée, et l'on risqua le voyage. Il n'eut pas de suites, les conspirateurs, qui se sentaient surveillés, ayant renoncé à leur dessein; mais rien ne montre mieux à quelles angoisses la royauté en France se trouvait condamnée.

Cependant, des bruits étranges et sinistres commencent à se répandre, et en France, et au dehors. L'anniversaire de la révolution de juillet approche, et, suivant les mystérieuï discours qui circulent dans le public, cet anniversaire doit être marqué par un attenlal.

HISTOIRE t)E DIX ANS. 1850-1840.

t)D6 lettre écrite de Berlin, le 26 juillet (1835), porte : c Le brait court généralement ici qu'il » y aura une catastrophe pendant Tanniver- » saîre des trois jours. » La même nouvelle a été donnée, le 25 juillet, par un article inséré dans le Correspondant de Hambourg. A Cobientz, à Turin, à Aix, à Cbambéry, les mots de machine infernale ont été prononcés. Enfin , Ton raconte que, passant dans un village de Suisse, deux voyageurs ont écrit sur un registre d'auberge, à la suite des noms de Louis- Ptailippe et de ses fils : Qu'ils reposent en paix !

La veille du 28, jour fixé pour la promenade solennelle de Louis-Philippe dans Paris, un jeone ouvrier, nommé Boireau, employé dans les ateliers de M. Vernert, lampiste, reçut la visite de deux personnages richement vêtus.

Et quelque temps après, un commis de la maison , auquel Boireau avait fait confidence de cette visite, disait à son père, en pariant de la revue du lendemain : c Vous n'irez pas si > vous m'en croyez. » Les soupçons qu'éveillaient de telles paroles parviennent, comme renseignement, au commissaire de police de la Chaussée-d'Antin, H. Dyonnet; mais, outre que rindication était très-vague, la fatalité ne permit pas qu'on mit la main sur l'homme qui seul pouvait donner le mot de cette redoutable énigme.

Le soleil du 28 se leva sur la ville, effrayée d^à par de sourdes rumeurs et comme oppressée. Vainement le tambour avait-il appelé, de grand matin , la garde nationale sous les armes. On remarquait partout une sorte d'apatbie où entrait quelque défiance. Vers dix heures, les légions s'étendaient sur une ligne immense, le long des boulevards, faisant face à quarante mille soldats, fantassins ou cavaliers. Le boulevard du Temple ayant été désigné, dans les rumeurs étranges dont nous avons parié, comme le théâtre du crime prévu, des agents de police avaient reçu ordre de longer les maisons et de surveiller les fenêtres. n paraît même que, la veille, M. Thiers avait fait fouiller, de ce côté, un assez grand nombre de maisons ; mais les réclamations des habitants du quartier s'étaient produites avec tant de violence, qu'il avait fallu abandonner les perquisitions commencées.

s. LOIIII ll\Fi€.

L'horloge du château marquait dix heures, lorsque le roi sortit à cheval des Tuileries. Il était accompagné de ses fils, les ducs d'Orléans, de Nemours et le prince de Joinville; des maréchaux Mortier et Lobau, des ministres, et d'une foule nombreuse de généraux ,.d' officiers supérieurs , de fonctionnaires. Sur toute la ligne parcourue régnait un silence morne, qu'interrompaient seulement, d'intervalle en intervalle, les acclamations obligées des soldats. A midi et quelques minutes, le cortège royal arriva devant le front de la 8'' légion, stationnée sur le boulevard du Temple, à la hauteur du Jardin Turc. Là , le roi se penchant pour recevoir une pétition des mains d'un garde national , on entend tout à coup comme un feu de peloton bien nourri. En un instant, la terre est jonchée de morts et de mourants. Frappés à la tête, le maréchal Mortier et le général Lâchasse de Vérigny tombent baignés dans leur sang. Un jeune capitaine d'artillerie, M. de Villate, glisse du haut de son cheval, les bras étendus, ainsi qu'un christ en croix : il a été atteint à la tête, il expire. Au nombre des victimes , oïl compte le colonel de gendarmerie Raffé; M. Rieussec, lieutenant-colonel de la S"" légion ; les gardes nationaux Prudhomme, Benetter, Ricard, Léger; un vieillard plus que septuagénaire, M. Labrouste; une pauvre ouvrière en franges, nommée Langeray, et une jeune fille à peine âgée de quatorze ans, nommée Sophie Remy. Le roi n'est pas blessé; mais, dans la confusion, son cheval s'est cabré, et il a lui-même reçu au bras gauche un choc violent. Le duc d'Orléans a une légère contusion à la cuisse. Une balle a frappé la croupe du cheval du prince de Joinville. Ainsi , l'affreuse tentative a manqué son but : la famille royale est sauvée! Quelle parole humaine pourrait exprimer l'horreur produite par cet épouvantable et lâche attentat? On envoya sur-le-champ rassurer la reine , et le roi continua sa marche au milieu des plus ardents témoignages de sympathie et d'enthousiasme. Réaction bien naturelle et qui, pour la centième fois, venait prouver que la théorie de l'assassinat n'est pas moins stupide qu'odieuse! Car, même en admettant le succès, nous l'avons déjà dit dans ce livre et nous le répétons : quand le mal

RitlVOLUTION PRANÇAISE.

existe» c*e8t qu'il est dans les clioses, et là seulement il te faudrait poursuivre; si un homme le représente, en faisant disparaître cet homme , on ne détruit pas la personnifica^ lion , on la renouvelle : César assassiné renaquit plus terrible dans Octave.

Des personnages graves ont raconté, d*après le maréchal Maison, et pour donner une idée du sang«*(h)id de Louis-Philippe, qu*ayant en^ trevu tout d'abord le parti qu'il était possible de tirer de la situation , il avait dit , au plus fdrt des préoccupations nées de l'attentat :

c Maintenant, nous sommes sûrs d'obtenir » nos apanages. » Mais on ne doit accueillir ce fait qu'avec la défiance que mérite tout ce qui est invraisemblable.

Cependant, au moment de la détonation, on avait vu des flots de fumée s'échapper d'une fenêtre du troisième étage de la maison n"" KO. Un homme 8*y élança , saisit une double corde qui s'y trouvait suspendue, et se laissa glisser jusqu'au niveau d'un petit toit. L'inconnu était à demi vêtu, et avait le visage couvert de sang. Un pot de fleurs qu'entratna le mouvement de la corde lorsqu'il l'abandonna*, fit, en se brisant sur le pavé , lever les yeux à un agent de police posté dans la cour, c Voilà l'assassin » qui se sauve par le toit, » s'écria l'agent, el un garde national somma le fugitif de se rendre, le menaçant de faire feu. Mais lui, écartant de sa main le voile de sang étendu sur ses yeux» il poursuivit sa route, et s'élança, par une fenêtre ouverte, dans une maison voisine. Aenverser une femme qui fuyait devant lui éohevelée et gémissante» traverser la maison, descendre l'escalier, tout cela ne fut pour l'assassin que l'affaire d'une minute ; mais une traînée de sang indiquait son passage, comme si son propre crime l'eût poursuivi. Il arriva trop tard dans la cour et fut arrêté.

Dans la chambre d'où il s'était enfui on trouva les débris. Aimants de la machine qui atait servi au forfiiit. Elle était montée sur une espèce d'échafaudage que soutenaient quatre pilastres liés entre eux par de fortes traverses en bois de chêne. Vingt-cinq canons de fusil s'appuyaient par la culasse sur la traverse de derrière , plus élevée que celle de devant de huit pouces environ. Les bout« des canons po-

saient sur des entailles. Les lumières étttieot en haut et rangées sur la même ligne, de tD^ nière à pouvoir s'enflammer d'un seul coup, au moyen d'une traînée de poudre. Telle éuit la disposition des Aisils, que la mitraille qu'ils renfermaient devait prendre le cortège eo écharpe et embrasser un vaste carré, en s'éle* vaut des pieds des chevaux à la tête des cit^ liera. La charge de chaque fusil était quadropie. Heureusement, les prévisions de rassassio furent trompées. Deux fusils ne prirent pv feu, quatre crevèrent, et ce hasard fat sans doute ce qui sauva le roi.

La chambre contenait une alcôve, etdaas cette alcôve un matelas, plié en deux , laissait lire sur un de ses coins le mot Girard, nom di locataire de l'appartement. Girard, d'après les informations prises, habitait la maison depuis quelques mois. Il se donnait pour mécanicieB. Jamais la concierge n'était entrée chez loi : il n'y avait reçu qu'un homme qu'il fiiisait passer pour son oncle , et trois femmes qu'il disait ses maîtresses. Le 28 juillet , on l'avait va aller et venir, monter et descendre, dans on état manifeste d'agitation , et il était entré dans on café voisin pour y boire, contre son habitude, un petit verre d'eau-de-vie. Au corps de garde où on l'avait conduit après son arrestation, ua garde national lui ayant demandé : c Qui éies- » vous? — Cela ne vous regarde pas, avait-il » répondu avec assurance ; je le dirai quaod » je serai interrogé. » Il portait sur lai de li poudre : interrogé sur l'usage qu'il en voulait faire, il dit : Pour la gloire I Plus Urd» à l'époque de son procès, nous ferons connaître œ misérable, dont le véritable nom était Fiesdii, et nous dirons les manoeuvres à jamais iioih teuses qui furent pratiquées pour lui arracber des aveux. Nous n'arriverons, hélas! que trop tôt à des détails que nous ne pourrons traD^ crire sans que* le rouge nous montera front!

Tout Paris connaissait d^à les malheurs de la journée, et la consternation qu'ils y avaient répandue est plus facile à concevoir qu'à décrire. L'affliction était universelle, profonde* et, chez quelques-uns, mêlée d'efliroi. Sur les places, dans les rues, on ne s'abordait qi( par des questions sinistres. Que signilait cette rage aveugle? Conmàent un aussi exécnbie

forfait avait-il été possible dans un pays qui était la France? Et Ton disait le nombre des victimes, combien elles différaient par Tâge, combien par le rang et la renommée, ce qui les avait séparées durant la vie, et Taffreuse nouveauté du crime qui les réunissait pour toujours. Aux calamités irréparables on ajoutait les calamités possibles. On parlait du prince de Joinville menacé de si près; du duc d'Orléans légèrement blessé; de M. de Broglie atteint d*une balle qui ne Tavait épargné que parce qu'elle avait glissé sur la plaque de sa décoration de grand-croix. Quelques-uns fré^ missaient en songeant aux désordres que la mort inopinée du roi aurait peut-être déchaînés sur la France. Car, telle est la misère des monarchies, tel est le vice de l'engrenage politique dont elles forment le principal ressort, que la destinée d'un grand peuple y semble dépendre de l'existence d'un seul homme, c'est-à-dire d'un coup de poignard, d'une maladie aiguë, d'une roue de voiture qui se brise, d'un cheval qui s'em|)orte! Aussi peut-on dire que le régime monarchique abaisse outre mesure le niveau de l'humanité!

Quant à la responsabilité de l'attentat, les partis se montrèrent un moment disposés à se la renvoyer Tun à l'autre, par une tactique trop commune et qui n'en est pas moins dégradante. Parce qu'on avait trouvé dans la chambre de l'assassin une lithographie représentant le duc de Bordeaux, les légitimistes lurent accusés. Et à leur tour, certaines feuilles légitimistes s'abaissèrent, contre les républicains, ii des allusions dont la cruauté égalait à peine la bêtise. Hâtons-nous de le dire, à la gloire de notre nation, ces mutuelles récriminations furent passagères, et bientôt, grâce à un généreux sentiment de pudeur publique, le cri qui domina fut celui-ci : c C'est le crime > d'un fanatique isolé. » Mais ce qu'un pareil cri avait de noble et de vraiment français, les courtisans, race obstinément vile, les courtisans étaient hors d'état de l'apprécier. Ils ne comprirent pas qu'en essayant d'étendre la solidarité de l'attentat, ils calomniaient leur pays; et comme c'était le parti républicain qu'ils redoutaient le plus, ce fut à lui que s'adressa d'abord l'outrage de leurs soupçons.

Un loyal militaire, le général Morand, s'était rendu au château. Il y annonce que certains détails, à lui communiqués, tendent à assigner au complot une origine légitimiste, et qu'il est prêt à en faire part à la justice. Aussitôt on s'indigne, on l'interpelle avec aigreur. Pourquoi ne pas laisser sur un parti qu'on a un intérêt spécial à noircir, l'odieux d'un sem^ blable crime? « Ce sont les républicains, t murmurent les courtisans; et une voix qu'on n'avait pas coutume de contredire s'écrie :

« Nous savons d'où le coup est parti ; les légitl* mistes n'y sont pour rien. » Ce sont les républicains, s'était aussi écrié Bonaparte après l'attentat de nivôse.

Quant aux ministres, ils avaient hâte de mettre à proGt l'événement. Sans autre guide que le soupçon, sans autre règle que la haine, ils ordonnent visites domiciliaires, arrestations préventives, poursuites. Qui le croirait? M. Tliiers étant ministre, Armand Carrel se vit enveloppé dans une persécution ayant pour but ou pour prétexte la recherche des corn* plices d'un assassin! M. Thiers, pourtant, avait connu Armand Carrel dans l'intimité, et il le savait loyal jusqu'au scrupule. S'il le fit arré^ ter par calcul ou par vengeance, c'est ce qu'il importe peu d'examiner : dans l'un et l'autre cas, le fait n'admet pas d'excuse, et il restera comme une tache sur la mémoire de M. Thiers.

Les ministres ne s'en tinrent pas là. Il y a dans la vie d'un peuple des moments de stupeur si étranges, qu'il n'est rien qui, alors, ne se puisse obtenir de son imbécillité. Les ministres virent bien que la France était dans un de ces moments de surprise épaisse, et ils en profitèrent pour lui ravir ses libertés, c Mon » gouvernement connaît ses devoirs, et il » saura les remplir, » avait dit une proclamation royale. Et les journaux ministériels de commenter la menace. Il était temps enfin de pourvoir au salut du chef de l'État par des mesures énergiques; il fallait rendre la justice plus prompte dans son action et plus terrible dans ses vengeances; il fallait rendre l'institution du jury plus dure aux accusés; il fallait museler la presse et placer définitivement audessus de toute discussion, non-seulement la personne du roi, mais encore la monarchie

constitutionnelle. Que tardait -on? l'attentat du 28 juillet ne venait-il pas de révéler la source enapestée du mal? Voilà ce que les feuilles du gouvernement soutenaient à Tenvi. Comme s*il existait le moindre rapport entre le droit de discussion et les inspirations de la perfidie! Comme si l'acte d'un fou sanguinaire suffisait pour faire mettre en interdit la raison humaine!

Elle n'était pas nouvelle, au surplus, cette insolente exploitation de l'étourdissement d'un peuple, et les ministres de Louis-Pbilippe n'étaient ici que les plagiaires de la restauration. Après l'assassinat du duc de Berri par Louvel, les royalistes n'avaient-ils pas dit : c C'est de la presse de l'opposition que le » coup est parti.* Le prince vient d'être poi- » gnardé par une idée libérale. » Or, ceux à qui s'adressait la calomnie, à cette époque, c'étaient, entre autres libéraux, HH. de Broglie, Tbiers, Guizot, aujourd'hui ministres!

Le dernier fut même frappé alors du coup qui atteignit M. Decazes, son patron, proclamé par M. Clauzel de Coussergues le complice de Louvel. Et maintenant, H. Guizot ne rougissait pas de se faire l'artisan d'une iniquité dont il avait jadis souffert lui-même! Si cela s'appelle la politique, je ne saurais exprimer jusqu'à quel point la politique me fait pitié.

Il avait été décidé qu'on ferait aux victimes deFattentatdu 28 des funérailles magnifiques, de vraies funérailles nationales. Auguste et touchante pensée, si le ministère n'y eût associé le projet de faire servir la douleur publique au triomphe des mesures qu'il méditait! Le 5 août (1835), les funérailles eurent lieu. Elles offrirent un inconcevable caractère de tristesse et de grandeur. De l'église Saint-Paul , où les corps avaient été provisoirement déposés, jusqu'à l'hôtel des Invalides, leur destination suprême, ce n'était qu'un océan de têtes, océan dont aucune tempête ne devait, cette fois, troubler les profondeurs, et qui roulait lentement à travers la ville, en la remplissant de son silence. Quatorze chars funèbres furent vus s'avançant l'un après l'autre sur le boulevard. Le premier était celui de la jeune fille si cruellement moissonnée par un hasard terrible; le dernier, celui du vieux soldat im-

périal que la mort était venue surprendre dans les distractions d'une fête, après tant et de si dévorantes mêlées! Venait ensuite, tout couvert de noires draperies, le cheval de bataille, accompagnant son cavalier immobile à jamais.

L'église des Invalides reçut sous ses voûtes en deuil et inondées de clartés sëpalcrales les dépôts mortels qu'on lui venait confier.

Puis, le roi , suivi de ses enfants, jeta l'eau bénite sur les corps. Et la foule s'écoula peu à peu , toujours silencieuse et recueillie.

L'attitude du clergé dans ces circonstances eut quelque chose de manifestement hostile k la dynastie d'Orléans. Après des hésitations offensantes pour la royauté, l'archevêque de de Paris s'était enfin décidé à rendre au roi une visite, et même à officier au servicefunèbre qui devait être célébré dans l'église des Invalides. Mais les regrets du clei^é pour la branche ainée se trahirent dans ces paroles singulières de l'archevêque au roi : « Sire, en voyant au- » jourd'hui le chef et les corps de l'Élat, dou- » blement avertis par le malheur et le bienfait, » venir apporter aux pieds des saints autels » un juste tribut de remerctments et d'hom- » mages, la religion espère! Elle espère pour » la France. Car, si l'ingratitude envers Diea » a le funeste privilège d'arrêter le cours de » ses dons, la reconnaissance de la foi a le

> pouvoir, au contraire, de les multiplier et

> de les faire couler avec abondance sur les » princes et sur les peuples. »

S'il est une règle d'éternelle sagesse, c'est celle qui prescrit au législateur de se garder, lorsqu'il médite la loi , de toute précipitation passionnée, de toute impression de nature à altérer la sérénité de son jugement. Cependant, dès le 4 août (1835) la chambre des députés était saisie des projets de lois annoncés parla polémique ministérielle. Dans un exposé des motifs qui démentait l'idée qu'il avait donnée de son caractère, M. de Broglie fit de l'état de la France, sous l'empire de la presse, un tableau qui présentait, avec le fameux rapport de M. de Chantelauze en 1830, des analogies frappantes. Comme conclusions de l'exposédes motifs, trois projets de lois furent présentés par M. Persil.

L'un, relatif aux cours d'assises, investissait

HISTOIRE DE DIX ANS. i8S(K1840.

le ministre de la justice, à regard des citoyens accusés de rébellion, du pouvoir de former autant de cours d'assises que le besoin Texigerait, et chaque procureur général d'abréger, en cas de besoin, les formalités de la mise en jugement. 11 donnait aussi au président de la cour d'assises le droit de faire emmener de force les accusés qui troubleraient l'audience et de faire passer outre aux débats en leur a^bsence.

L'autre, relatif au jury, lui attribuait le vote secret, statuait que la majorité des voix nécessaire pour la condamnation serait réduite de 8 à 7, et aggravait la peine de la déportation.

U troisième, relatif à la presse, déclarait punissables de la détention et d'une amende de 10,000 A S0,000 FR. l'offense à la personne du roi et toute attaque contre le principe du

GOl'VERNEMENT, COBDHSES PAR VOIE DE PUBLICATION.

Il défendait aux citoyens, sous des peines exorbitantes, quoique moins sévères, de prendre la qualilication de républicain, de mêler la personne du roi à la discussion des actes du gouvernement , d'exprimer le vœu ou l'espoir de la destruction de l'ordre monarchique et constitutionnel, d'exprimer le vœu ou l'espoir de la restauration du gouvernement déchu, d'attribuer des droits au trône à quelqu'un des membres de la famille bannie, de publier les noms des jurés avant ou après la condamnation, de rendre compte des délibéralions intérieures du jury, d'organiser des souscriptions en faveur des journaux condamnés... U enlevait aux gérants la faculté de donner des signatures en blanc; il leur imposait l'obligation de dénoncer les auteurs des articles incriminés; il les privait de l'administration des journaux durant le cours de l'emprisonnement. Il statuait qu'aucun dessin, aucun emblème, aucune gravure, aucune lithographie, ne pourraient être exposés, publiés, mis en vente, qu'après avoir subi la censure préalable; et qu'à cette seule condition un spectacle pourrait être établi et une pièce de théâtre jouée. Quand on songe que cet effrayant ensemble de dispositions despotiques était motivé sur les fureurs solitaires d'un misérable; quand on songe que c'était une nation tout entière qu'on punissait ainsi du crime d'un scélérat qui lui

faisait horreur; et que c'était d'une situation exceptionnelle, passagère, qu'on faisait sortir la permanence de pareilles lois dans le pays le plus civilisé du monde, le plus jaloux de sa liberté, le plus éprouvé par les révolutions... l'esprit reste confondu d'étonnement, et l'on se demande si tout cela n'est pas un rêve.

Mais ce qui n'est pas moins triste à rappeler, c'est que les chambres répondirent avec une sorte d'impatience grossière à l'appel qui leur était fait. Les projets du gouvernement ne rencontrèrent qu'une approbation convulsive dans les trois commissions nommées, dont les rapporteurs furent : pour la loi sur les cours d'assises, M. Hébert; pour la loi sur le jury, M. Parent; pour la loi sur la liberté de la presse, H. Sauzet. Et même , tant était grand le ' vertige! la dernière commission ne craignit pas d'ajouter aux lois proposées des dispositions qui en exagéraient les rigueurs, déjà excessives. Elle demanda qu'on déclarât punissables de l'amende et de la prison les attaques contre la propriété, le serment et le respect dû aux lois; que le taux du cautionnement des journaux fût élevé de 48,000 fr. à 200,000 (le chiffre de 100,000 fut adopta par la chambre); qu'on en exigeât le versement en numéraire, et que le gérant ne pût entrer en fonctions sans en posséder le tiers en son nom propre.

La discussion s'ouvrit à la chambre des députés le 13 août. Elle souleva une lutte ardente mais courte , et eut le résultat prévu : on avait délibéré sous le joug de la passion. Le ministère obtint donc plus encore qu'il n'avait demandé. Le concours de la chambre des pairs ne pouvait manquer aux ministres :

elle s'empressa de donner la consécration de son vote à ces lois fameuses qui devaient rester dans la mémoire du peuple et dans l'histoire sous le nom de lots de septembre. Pour les flétrir, M. Royer-Collard avait rompu un long silence, et son discours commença le châtiment des ministres.

Les lois de septembre dépouillèrent les accusés de leurs garanties les plus précieuses. Elles faussèrent l'institution du jury. Elles assimilèrent à un attentat la discussion d'une théorie. Elles firent de la puissance de la presse l'arme exclusive de la haute bourgeoisie, et

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enlevèrent tout organe à la défense des intérêts sacrés du pauvre. C'était à cela que la révolution de juillet était venue aboutir!

Les lois de septembre rétablissiiient aussi la censure, cette censure contre laquelle les libéraux, aujourd'hui vainqueurs, avaient si éncN giqueraent élevé la voix, du temps de la restauration. Qu'on eût essayé d'imprimer aux théâtres une direction sociale, rien de mieux, suivant nous. De tous les moyens du gouvernement, il n'en est pas de plus efficace et de plus légitime que le théâtre. Permettre à un simple particulier d'agir, au gré de son caprice, sur les hommes rassemblés, par les séductions de la scène, lintérét du drame, la beauté des femmes, le talent des artistes, l'enchantement des peintures et des flots de lumière, c'est livrer au premier corrupteur venu l'âme du peup!e en pâture; c'est abandonner au passant le droit d'empoisonner les sources de Tintelligence humaine. Dans un pays ou le gouvernement serait digne de ce nom , l'État ne saurait renoncer à la direction morale de la société par le théâtre, sans abdiquer. Hais si les ministres du 1 1 octobre s'étaient proposé pour but la réalisation d'une aussi noble pensée, au lieu de revenir à ce que la censure avait eu de plus tyrannique et de plus inepte, ils auraient demandé qu'on retirât aux spéculateurs, pour la confler à l'État, l'exploitation des théâtres; et ils en auraient attribué la surveillance à un jury véritablement national, c'est-à-dire électif, temporaire, amovible par le peuple et responsable. C'est le contraire qu'ils firent, dominés

qu'ils étaient par des passions mesquines et des idées sans profondeur.

Ainsi , les droits de la raison et ceux de la presse étaient foulés aux pieds de la manière la plus brutale : par M. Thiers, que la presse avait poussé au faîte des grandeurs; par M. de Broglie, qui, sous la restauration, s'était (ait ouvertement le protecteur de la liberté d'écrire; par H. Guizot, qui, soit comme publiciste, soh comme professeur, n'avait cessé de proclamer la souveraineté de la raison. Et ces trois hommes venaient gravement affirmer, à la face du monde , qu'au delà de la monarchie qu'ils voulaient et qu'ils avaient intérêt à vouloir, il n'était plus-de progrès possible; que l'intelligence, ici-bas, s'arrêtait étalement aux limites tracées par eux; que l'humanité devait rester emprisonnée jusqu'au bout dans leur formule; qu'il y avait crime, enfin, à les importuner, ne fûl-ce que par un vœu, que par un espoir, dans la jouissance de leur fortune constitutionnelle! Et ces prétentions d'une bouffonnerie à peine croyable, elles devenaient lois de l'État ! Et toutes ces choses se passaient au milieu des ruines de cinq ou six gouvernements renversés l'un sur l'autre, parce que tous ils avaient eu l'insolence de s'écrier : c Je suis inviolable, » indiscutable, immortel ! » Qu'ajouter au tableau d'un pareil désordre? On avait décrété en France l'anarchie des cultes, et l'on y déclarait factieuse la lutte pacifique des systèmes! 11 n'était plus permis de se dire républicain là où il l'était de se dire athée ! Discuter Dieu restait un droit ; discuter le roi devenait on crime.

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