CHAPITRE XLVll
Le gonvfroenifnt français s'allie à la politique da conlinenl. — Manœuvres de la cour d^Antriche. — Dispositions des réfogiés aeeucillif par ta Suisse. — Noie menaçante adressée par le duc de Montebello an directoire fédéral. — Indignation de la Suisse. — Timidité de la diète; conr/iMum adopté par elle. — Affaire de Tespion Conseil. — Réponi:e do la diète à TofBee du due de Montebello. — La persécution éclnte contre tes réfugies. — Mission contre-révolutionnaire imposée par les puissances du Nord au gouvernement français. —^L'envoi de Teçpion Conseil caché à M. Thieis. ~ V. Tlâers veut revenir à ratliance anglaise ; pourquoi. — 1/interventioii en Espagne est remise sur le tapis. -- Résistance du roi. — Situntion de TEspagne sous le ministère de M. Mendizabal. — Système de ce ministère; il est sourdement romhattu par M. de Rayneval ; sa chute; avènement de M. Isluritz. — M. Thiers est appnyé dans la question d*intervenlion par le due d*Orléaas. — Portrait du due d'Orléans. — i^vénements de la Granja. — Secrètes démarches tentées aaprèH de M. Guizot; on parvient h le détnelier de M. de Broglie. — M. de Talleyrand est employé contre le système de i'nlli.moe anglni<ie. — M. Tliiers e<«i nhnndonné p:ir M. de Montalivet. — Le ministère du 32 février di<sous.
lie minislère de M. Thiers comprend deux phases bien distinctes.
Dans la première, M. Thiers se montra Tallië le plus fervent des monarchies absolues, séduit qu1l était par les avances de la diplomatie eontinentale et par Tespoir de faire accorder aa duc d*Orléâns la main d*ane archiduchesse d*AQtriche.
Dans la seconde, déçu cruellement, et revenu de ses illusions d'un jour, il essaya, mais trop tard, de reprendre en Europe une attitude révolutionnaire, et ce fut alors que, par rintervention en Espagne, il s'efforça de rentrer dans Talliance anglaise.
Mais, avant d'aborder ce dernier point, il convient de dire jusqu'où furent poussés, en 1836, les sacrifices faits par le gouvernement français au génie contre-révolutionnaire.
Le pays qui avait toujours tenu le plus de place dans les préoccupations de M. de Metter- Dich, c'était l'Italie, et, après l'Italie, la Suisse. Placée en effet entre l'Autriche et la France, la Suisse pouvait devenir, soit pour l'un , soit pour l'autre de ces deux pays, ou une grande iorce ou un grand danger. H. de Metternich nourrissait donc un très-vif désir de soustraire les vingt-deux cantons à l'influence française, surtout depuis que les révolutions cantonales de 1830 et 1831 étaient venues saper les bases du patriciat helvétique.
Tant que la France fut représentée en Suisse par H. de Rumigny, notre autorité y resta prépondérante. Mais, à l'arrivée de M. de Monte-
bello, les choses changèrent de face. Appuyé faiblement par M. Morier, diplomate anglais d'une insouciance parfaite, M. de Montebello eut à combattre des rivaux fort actifs dans M. Severin, le ministre de Russie, et dans l'envoyé d'Autriche, M. de Bombelles, dont l'ascendant se faisait sentir particulièrement sur les cantons d'Uri , d'Unterwald et de Schwitz.
Mais ce n'était pas assez pour l'Autriche, la Prusse et la Russie liguées , de miner sourdement le crédit de la France. Pour nous porter le dernier coup, il fallait un prétexte : on le trouva dans l'hospitalité accordée par la Suisse aux réfugiés de diverses nations.
M. de Bombelles ne cessait d'écrire, sur les prétendues menées des proscrits italiens, des rapports propres à semer l'alarme. On parlait de réfugiés prêts à envahir à main armée le grand-duché de Bade. L'Autriche affecta de grandes terreurs. Des représentations furent faites au cabinet des Tuileries sur la nécessité d'éteindre le foyer de conspirations allumé au cœur même de l'Europe. C'était en Suisse, disait-on, que les ennemis des trônes tenaient école de régicide : il y avait urgence à la fermer, cette école sanglante. Et quel prince y était plus intéressé que Louis-Philippe, environné de tant d'assassins?
En même temps, M. de Metternich donnait à entendre que, si la France refusait d'agir contre la Suisse, l'Autriche, pour son compte, n'hésiterait pas.
M. Thiers voulut, sans déplaire à I* Au triche, l'empêcher d'intervenir, et il prit le parti d'intervenir lui-même par des injonctions hautaines et des menaces.
Ainsi, M. de Metternich réussissait au delà de ses espérances. La France, devenue subitement la maréchaussée des rois absolus, consentait à prendre sur elle tout l'odieux d'une initiative brutale; elle allait poursuivre jusque dans leur dernier asile quelques malheureux réfugiés, provoquer la Suisse, l'irriter, se la rendre hostile à jamais peut-être : double triomphe pour le cabinet autrichien, qui avait amené de la sorte le gouvernement de juillet, et à s'armer contre la liberté, et à détacher de lui, pour le pousser dans les bras de l'Allemagne, un peuple dont il lui importait à un si haut degré de conserver les sympathies.
Le gouvernement français commença donc à élever des plaintes sur la conduite des réfugiés que la Suisse avait recueillis, sur Tabus qu'ils faisaient du droit d'asile, sur leurs relations ténébreuses avec les conspirateurs de Paris.
Or, rien de plus injuste que ces accusations, du moins en ce qui concernait la France. Car, loin de s'entendre avec la haute vente universelle, siégeant à Paris, les principaux membres de l'association dite la Jeune Europe la dénonçaient comme le plus dangereux de tous les pouvoirs occultes. Ils lui reprochaient de rêver l'unité absolue de l'Europe, de prétendre à la confiscation des droits de tous au profit d'un seul peuple, la France, et même d'une seule ville, Paris; ils lui reprochaient d'avoir conçu l'audacieux et tyrannique dessein d'ériger au milieu du xix* siècle une papauté républicaine tout aussi dévorante que la monarchie universelle convoitée jadis par Charles-Quint et Philippe n. Et comment nier que tel (ttt le but de la haute vente universelle? Ses théories de centralisation, sa physionomie dictatoriale, le secret redoutable dont son noyau suprême restait enveloppé, l'art avec lequel elle avait morcelé, fractionné les forces révolutionnaires des divers pays, de manière à ce qu'elles ne pussent jamais
(I) On sait qu'en Saiste, le vorort est le gouTerneroent où •iége la diète, et qu'il est alternativement possédé par Zu-
se concerter contre une mesure qui leur aurait paru funeste ou oppressive, en follait-il davantage pour trahir les projets de ceux qui aspiraient à gouverner, de Paris, l'Europe souterraine? Voilà sur quelles défiances, sincères évidemment, mais mal fondées, vivaient les meneurs de la Jeune Europe : c'était le fédéralisme en matière de conspiration. Aussi les efforts de la Jeune Europe étaient-ils dirigés, non du côté de la France, mais du c(té de l'Allemagne et du Piémont. De sorte qu'en sommant la Suisse d'expulser les réfugiés, ks ministres français ne taisaient, à leurs risques et périls, que les affaires de la monarchie autrichienne.
Mais cela même servit à décider la cour des Tuileries, tant on y était impatient de donner des gages à la ligue des puissances absolutistes!
On en était là et l'on n*attendait plus qu'une occasion, lorsque, le 22 juin 1 856, le directoire de Berne (i) adressa au duc de Montebello une note (voir aux documents historiques) par laquelle le gouvernement français était prié de recevoir sur son territoire les réfugiés dont la Suisse pouvait être amenée à ordonner l'expulsion.
Ainsi, la Suisse allait d'elle-même au-devant de toutes les exigences. Mais ce n'était pas assez pour les cabinets étrangers, qui brûlaient de compromettre la France, de la décrier, de lui aliéner le cœur des Suisses, de forcer enfin la royauté de juillet à faire amende honorable de son origine en se prononçant, à la face du monde, contre l'esprit révolutionnaire. M. de Montebello fut donc chaîné, chose à peine croyable! de répondre aux avances du directoire de Berne par une note qui, rédigée à Paris, au ministère des affaires étrangères, avail un caractère si menaçant, si injurieux, qu'adressée à une grande puissance, elle eât été renvoyée immédiatement et sans réponse. Après avoir exprimé la satisfaction que causait au gouvernement du roi la démarche récente du directoire, et après avoir dit : c II importe que les mesures ordonnées
rich, Berne et Lueerne. A répoqut dont {| est iei qqteUoa» Berne était le canton directeur^
9 par le vorort s'exécutent ponctuellement, » le rédacteur de la note rappelait Texpédition tentée en 1884 contre la Savoie et les tentatives qui avaient troublé la sécurité de certains Etats d*Alleinagne. Puis il ajoutait ces lignes, où, comme au temps de Finquisition, Ton osait ineriminer des espérances, des désirs, des pensées, t Le soussigné n'a parlé » jusqu^à présent que de la Sardaigne et de i rAllemagne, dont ces attentats et ce^ com-
> plots menaçaient la sécurité. Mais la France
> ellorméme u*est-elle pas éminemment inté-
> ressée dans cette importante question de
> droit international, lorsqu'il est avéré que
> les réfugiés en Suisse sont en rapport avec i les anarchistes français, lorsque leurs indis*
> erétions attestent si évidemment la connaU- » Mneequ*ils ont des abominables projets des
> régicides, lorsqu'enGn il est démontré que
> leurs desseins se lient tout au moins d'inten^ 9 tUm H d^e$pérance aux oriroes récemment
> tentés en France (l)î » La note demandait ensuite au gouvernement fédéral de soumettre k la diète les moyens les plus propres à assurer, dans chaque canton, raccomplissement des mesures prises contre les réfugiés, demande sanctionnée par cette menace: c Le di*
> rectoire comprendra sans doute que, si les * gtges que TEurope attend de lui devaient
> se borner à des déclarations, sans qu'aucun » n)oyen de coercition vint les appuyer au be-
> soin, les puissances intéressées à ce qu'il » n'en soit pas ainsi, seraient pleinement en
> droit de ne plus compter que sur elles- » mêmes pour faire justice des réfugiés qui
> conspirent en Suisse contre leur tranquillité,
> et pour mettre un terme à la tolérance dont » ces incorrigibles ennemis du repos des gou- » vernements continueraient à être Tobjet. »
Imm l'indépendance d'un État n'avait été plus ouvertement méconnue, foulée aux pieds.
En Europe, la note fit scandale. Interpellé, dans le paiement, par MM. Bowring et Qume, lord Palmerston déclara que le gouvernement angliis o'avait pris aucune part efficace à cette affaire. (Ao eff^cacious steps upon the subject.)
'Mous engageons vivement le lecteur à voir, aux docuhUtcriqua^ c«lte not« qu*on ne saurait trop méditer.
En France, toutes les âmes nobles s'émurent et s'indignèrent. « La diète, » écrivit le Bon Sens, feuille démocratique, « la diète aurait » pu rappeler à Tambassadeur de Louis-Phi- » lippe, que son maître, flrappé par les tem- » pétes révolutionnaires, avait été heureux, » autrefbis, de trouver un refuge et du pain » dans ces tranquilles vallées, que les partis > vaincus ou triomphants devraient respecter » comme un sanctuaire protégé par la con- » science du genre humain. »
Mais comment donner une idée du frémissement de la Suisse? A Reiden, dix mille confédérés des cantons de Berne, Lucerne, Schwitz, Soleure, Bâie-Campagne et Argovie, se réunirent pour protester. Dans une assemblée nombreuse et ardente qui se tint à Munzingen, le major Clias ayant parlé de solliciter le renvoi du duc de Montebello, sa voix fut couverte par une immense clameur d'approbation et d'enthousiasme. A Flaweil, canton de Saint- Gall, un orateur populaire, M. Hume, avait déjà fkit entendre des accents dignes d^étre répétés par tous les échos de la Suisse. A Viedikon, près Zurich, vingt mille hommes s'étant donné rendez-vous sur le vaste emplacement du tir fédéral, et du haut d'une tribune décorée par les drapeaux pris dans les guerres de Bourgogne, M. Zehnder s'étant écrié : c Êtes- « vous décidés tous à repousser, au prix de » votre sang, une agression injuste? — Oui, » oui, » répondirent avec force les vingt mille voix; et une adresse tut votée à la diète, gardienne de l'indépendance et des droits de la patrie.
Mais la diète ne devait pas répondre à l'élan populaire, dominée qu'elle était par une prudence sans élévation. Une commission avait été nommée, qui semblait hésiter entre l'honneur et la peur. Ce fut alors que M. Thiers écrivit au duc de Montebello une lettre dans laquelle il déclapait'que, si les conclusions adoptées n'étaient point satisfaisantes, la Suisse serait immédiatement bloquée. C'était proclamer comme un droit l'abus de la force, c'était combler la mesure des outrages. Et cependant la peur eut pour elle la majorité. Le projet de condusum présenté à la diète par la commission portait qu'une police centrale serait éta-
nÉVOMJTION FRANÇAISE.
l>lic; que robligation d'expulser les réfugiés qui, par des faits constatés, auraient compromis les rapports internationaux de la Suisse, serait imposée aux cantons; que le directoire veillerait à Texécution et adresserait aux cantons les invitations convenables; qu*cn cas de conflit entre lui et un canton, se serait lui qui déciderait avec un conseil de représentants fédéraux; et que si le canton n'obtempérait pas, la diète pourvoirait à Texécution, aux frais du canton en défaut. Si bien, qu*en violation du pacte fédéral, la souveraineté cantonale était complètement sacrifiée à un pouvoir central, placé lui-même sous Fempire de la diplomatie.
Soumis à la diète, le 9 août 1836, le projet fut vivement attaqué par M. Steiger, député de Sainl-Gall, c'est-à-dire du plus démocratique de tous les cantons; mais il fut appuyé par l'avoyer Tscharner, particulièrement responsable de rbonneur de la Suisse à cause de la baute magistrature dont il était revêtu.
M. de Cbambrier alla plus loin. Député de Neufcbâtel, et inspiré par la Prusse, il osa demander que le directoire fût investi du droit de désigner directement les suspects et d'intimer l'ordre de l'expulsion. En vain fit-on ressortir ce qu'il y aurait de bonteux pour la diète, pliant sous la menace, à bouleverser le pacte, à renoncer au droit d'asile, à se faire l'instrument des baines de l'étranger; treize États et demi adoptèrent le projet : Zurich, Uri, Unterwald, définitivement; et, sous réserve de ratification , Zug, Soleure, Scbaffouse, Valais, Neufcbâtel, Grisons, Fribourg, Lucerne, Berne, Bâle-Ville et Scbwitz. Avaient voté ad instruendum : Appenzell, Tburgovie, Bâle- Campagne et Vaud; et, quant aux cantons de Genève, de Glaris, d'Argovie, ils gardaient le protocole ouvert, de même que Saint-Gall, qui voulait, par une déclaration expresse, réserver le droit de souveraineté de son canton.
A cette nouvelle, toute la Suisse s'agita; et, dans les grands conseils, appelés à ratifier la décision de Ja diète, les débats se ranimèrent avec une vivacité croissante. Toutefois seize cantons se prononcèrent pour le condusum.
Mais parmi ceux qui le rejetèrent figuraient Saint-Gall, Tburgovie, Vaud et Genève, quatre
des plus considérables, et tous cantons frontières. Vaud et Genève formant la partie principale de la Suisse française, leur résistance aux prétentions injustes du gouverneoient français en fut plus remarquée, plus applaodie. Et aussitôt s'éleva une question grave : Pour la majorité dissidente, le candtam était-il obligatoire? En créant une police centrale, en dépouillant la souveraineté cantonale du droit d'asile, en soumettant aux décisions du directoire et des représentants fédéraux, la diète, autorité suprême de la confédération, n'avait-on pas porté sur le pacte une nudn impie? ne l'avait-on pas renversé de fond en comble? et, pour changer les termes d'un si auguste contrat, ne fallait-il pas l'unanimité des cantons? Voilà ce que M. Ganllieur soutint avec beaucoup de force et de véhémence dans le Nouvelliste vaudois, organe fidèle des patriotes suisses.
Telle était la situation des choses et des esprits, lorsqu'une machination odieose fiit tout à coup découverte.
Le 19 juillet 1836, M. de Montebello s'était adressé au directoire pour réclamer l'expulsion d'un nommé Conseil, dans lequel l'ambassadeur français dénonçait un complice de Fieschi. Or, le 10 août, à dix heures du soir, le préfet de Nidau reçut avis que, parmi plusieurs étrangers qui étaient logés à l'hôtel de ville, se trouvait un espion. Là-dessus le préfet de Nidau exigea l'exhibition des passe-ports. On lui en remit deux sous les noms de Berthola et Migliari, Italiens, et un troisième sous le nom de Hermann, Français, natif de Strasbourg, commis voyageur, circulant en Suisse pour affaires de commerce. Ce dernier passe-port avait été délivré par l'ambassade française, le 15 novembre 1858, et était signé : Le éargé d'affaires de France, G. de Mleval. Le même fonctionnaire reçut aussi'divers papiers appartenant au prétendu Hermann, parmi lesquels:
l"" un passe-port sous le nom d'Auguste Cbéli Conseil, daté d'Ancône, le 22 avril 1834; 2** un autre passe-port sous le nom de Corelli, délivré à Besançon par le préfet du Doubs, le 4 août 1836, valable pour un an. Arrêté et conduit devant le préfet de Nidau, le prétendo Hermann avoua que son nom vériuble était
HISTOIRE DE DIX ANS. 4850-i8iO.
Conseil; il reconnut les trois passe-ports, et finit par confesser qu*il était, depuis quelque temps, au service de la police française. Le 12, il fut livré à la police de Berne, avec ses deux compagnons de voyage, Bertbola et Migliari; et, le 16, on ordonna une information qui eut pour résultat un rapport que nous citerons ici textuellement, comme un témoignage immortel de la moralité des gouvernements monarchiques!....
€ Conseil déclare que depuis les premiers jours de juin dernier, il est entré au service de la police de Paris. Immédiatement après laf tentative d*assa$sinat d'Alibaud, il fut mandé dans un bureau du ministère de Fintérieur, faubourg Saint-Germain. Un secrétaire nommé Jacobin lui dit qu*il devait partir pour la Suisse, où Ton faisait arrêter les réfugiés politiques, pour les transporter en Angleterre à travers la France. Il lui dit que l'on écrirait à r ambassade française à Berne, en le désignant comme complice des attentats de Fiesclii et d*Alibaud, afin de le faire arrêter et transporter hors du territoire; que par ce moyen il entrerait en relation avec les Allemands, les Français et autres qui seraient expulsés; qu'il devait chercher à gagner leur amitié et leur confiance, afin de savoir s*ils préméditaient quelque attentat contre la famille royale de France; qu*au besoin il devait faire en sorte d'élre arrêté et conduit en Angleterre pour continuer sa mission, et qu'on attendait qu'il fit exactement son rapport sur tout ce qu'il pourrait apprendre. On lui indiqua l'adresse de M. le sous-secrétaire du ministère de l'intérieur. Là-dessus, il lui fut donné un passeport sous le nom de Chéli Napoléon, et une somme de 450 francs (comme agent de la police il tirait un salaire fixe de 300 francs par mois; en cas de déplacement , 150 francs de plus) ; on loi donna en même temps pour direction, qu'aussitôt arrivé à Berne, il se rendrait à la police, où il déclinerait son véritable nom, Auguste Conseil, en ajoutant que, par un encbatoement de circonstances malheureuses, il s'était trouvé impliqué dans les procès de Fieschi et d'Alibaud, qu'à la suite du dernier, il anitdû quitter Paris pour éviter la prison.
qu'il venait en Suisse chercher un asile; qu'il sollicitait, par cette raison, un permis de séjour; qu'au surplus ses moyens d'existence étaient assurés par sa famille de manière à ne le faire tomber à la-charge de personne.
» Le 4 juillet, Conseil retint une place dans la diligence de Paris à Berne, pour le lendemain, jour où il partit effectivement. Le 8, il éUit à Besançon ; le 9, à Neufct)âtel ; le 10, il arriva à Berne, où il séjourna jusqu'au 15 août. II se logea d'abord à l'abbaye des Gentils-Hommes, ensuite à la Croix-Fédérale; il s'inscrivit dans le contrôle des étrangers sous le nom de Napoléon Chéli.
» Le jour de son arrivée, le 10, Conseil se rendit à midi sur la plate-forme ; c'était un dimanche, on y faisait de la musique, il y avait foule. Là, il lia conversation avec les Italiens Boschi et Primavesi, qu'il entendit parler sa langue; il leur fit aussitôt entendre qu'il était impliqué dans les procès de Fieschi et d'Alibaud, ce qui, d'après leurs déclarations, excita leur surprise, de la part d'un homme qu'ils voyaient pour la première fois. Conformément aux instructions qui lui avaient été données à Paris, Conseil se rendit au bureau de la police de la ville.
» Le permis de séjour lui fut refusé, et Conseil reçut ordre de quitter Berne.
» Il n'en continua pas moins à habiter, jusqu'au 22 juillet, cette capitale, sous prétexte qu'il y attendait des fonds demandés à ses parents. Pendant son séjour à Berne, il fréquentait souvent la taverne des Juifs, située dans la rue d'Aarberg, observait, à ce qu'il dit, les réfugiés, selon l'ordre qu'il en avait reçu, avait de fréquentes entrevues avec le comte romain Berlhola et le Vénitien Maxata, qu'il voulait, d'après la déclaration de ces deux derniers, engager à entrer dans la Société des Familles, nouvellement organisée à Paris, et calquée sur celle des Droits de l'homme, société à laquelle il cherchait à procurer, à Berne, des afiiliés dont la majeure partie se serait composée d'étudiants. C'est ainsi qu'il franchissait la limite qui sépare la carrière de l'espion de celle de l'agent provocateur, habitude assez ordinaire aux individus une fois engagés dans les liens de la dépravation.
tso
BÈVOLUTION FRANÇAISE.
» PendtDt C6 temps, Conseil avoue avoir adressé à diverses reprises des rapports à on sieur Jacobin, de Paris; il prétend en avoir reçu deux réponses, qui lui furent adressées, poste restante, par cet individu. Ces deux réponses seraient les deux lettres mutilées, sans adresses et sans signatures (radresse parait avoir été déchirée), qui sont jointes aux pièces, et qui sont conçues dans ces termes :
» N*" 1. < Acceptes toutes les propositions » que vous feront vos compatriotes. Donnez • votre adresse là où vous serez, pour que » Ton puisse continuer la correspondance.
» Paris, 16 juillet 1836. »
»N^S. c 16 juillet J8S6.
» Si Ton veut vous (brcer à quitter Berne, » informez-*vous auprès de vos amis d'un re- » fuge dans un canton voisin où vous ne puis- » siez être inquiété et où vous soyes avec des > amis. Si Ton vous expulse de la Suisse, » remettez-vous à la Providence. »
» Inquiété par la police. Conseil quitte Berne le 22 juillet, passe la nuit à Neufchàtel, prend le lendemain la poste de Pontarlier et arrive à Besançon le 24. Il écrit sur-le-champ à Paris pour demander de nouvelles instniclions, qui ne lui parviennent pas tout de suite. AnssitAt qu*elles sont arrivées, il se transporte à la préfecture, où il reçoit un passeport sous le nom de Pierre Corelll, en échange de celui qui lui a été délivré sous le nom de Napoléon Chéli, et ISO fîrancs en argent (pour ses dépenses d'auberge et de voyage), avec ordre de se rendre à Berne, par Morteau, Neufchàtel et le Locle, et d'aller chercher de nouvelles instructions à l'ambassade française. Comme il objectait avoir reçu, à Paris, Tordre de ne pas mettre les pieds à l'ambassade, on lui répondit qu'il était arrivé contre^rdre. H fit remarquer qu'un passe-port tout récent pourrait faire nattre des soupçons sur sa qualité de réfugié, mais on n'eut aucun égard à cette observation.
» Il se remit aussitôt en route, et arriva de nouveau à Berne, dans la journée du 6 août; descendu devant la porte d'Aarberg, il s'informa où était l'auberge du Sauvage : là, il s'inscrivit sur le registre des étrangers sous le nom de Corelli.
» Conseil avait excité la défiance des réfkigiés Migliari, Boschi, Primavesi, qui résolih rent de visiter secrètement sa làalle et de s'emparer de ses papiers. L'arrivée de Conseil avait fait manquer ce projet, on arrêta pour le lendemain (7 août) un déjeuner auquel devait assister Conseil. Les réfugiés avaient pour bot, dans cette réunion, de se laver réciproquement du reproche d'espionnage.
» Dans la soirée (6 aj^ât)'. Conseil se rendit fort tard à l'ambassade française. Voici ce qa*il raconte à ce sujet : € Arrivé chez M. de Montebello, je dis à un domestique de m'annoncCT. Celui-fi fit d'abord des difficultés; il voulait connaître mon nom, savoir ce qui m'am^ naît, etc.; mais, comme j'insistais, on m'introduisit directement dans une salle do rez-d^ chaussée où se trouvait une société de messieurs et de dames. Le duc vint aassitAt vers moi et me conduisit dans un petit cabinet, où j'aperçus un bureau ainsi que des papiers. Là , je lui donnai des détails sur la position dans laquelle je me trouvais, et le duc me répondit à peu près en ces termes : c Savez-vous que cette » position est très-mauvaise ! Que faire! La » police est à votre recherche depuis que je » vous ai signalé. Il faut que vous quittiez » Berne; je vous délivrerai un passe-port sous » un autre nom , et vous tâcherez de vous » échapper. » Là-dessus le duc s'assit, m'engagea également à prendre un siège, et Ht chercher son secrétaire. Ce dernier n'ayant pu être découvert , le duc me dit de revenir le trouver le lendemain dès les cinq heures du matin. Comme je lui fis obsen'er qu'une visite à une heure aussi indue pourrait me faire découvrir, il changea d'avis et m'ordonna de me rendre le lendemain à neuf heures du soir, à la chancellerie de l'ambassade, où l'on me r^ mettrait un nouveau passe-port et de Tarant pour le voyage. En me congédiant, le duc m'adressa ces paroles : c Je donnerai à mon » premier secrétaire les ordres nécessaires, et » il arrangera l'affaire avec vous. » Sur quoi je repris le chemin du Sauvage.
» Le dimanche 7 août, dès six heures du matin, Berthola, Migliari, Boschi, Primavesi et Conseil se rendirent au d^euner convenu.
» On «igea de CoBseil la olef de sa nalle,
qo'il jeta tossitAt sur la table. Berlhola s'en Saisit, ainsi qne du passe-port, et il fut arrête qD*on retournerait au Sauvage pour visiter les effets de Conseil.
1 Cett alors, disent-ils, qu*eut lieu la visite de la malle. 8*il faut en croire Tun d'eux, on alla jusqu'à fouiller Conseil, sur lequel on trouva 7 à 8 firancs en argent. Berthola se saisit de tous les papiers suspects au nombre de dix, k» mêmes qui plus tard ftirent remis entre les mains du préfet de Nidau.
> Dans cet instant. Conseil renouvela ses aveux, et, pour donner une preuve de sa bonne volonté et de l'intention où il était de réparer sa faute, il confia à ses camarades qu'il devait sa transporter le soir même, à 9 heures, au secrétariat de l'ambassade française pour y reeevoir un nouveau passe-port, de l'argent et des inatructions quMI promit de. leur commu-
» A Theure fixée. Conseil, suivi de Berthola et de Migliari, qui l'accompagnèrent jusque sar la place de la Cathédrale, se rendit à la chancellerie de l'ambassadeur.
> J'y trouvai , dit Conseil , M. de Belleval : il échangea avec moi quelques paroles et me dit entre autres choses : c Eh bien I comment » arrangerons-nous l'affiiireT Elle est de na- » ture à mettre dans l'embarras. » Puis, il prit an formulaire de passe-port en blanc, le remplit en ma présence , apposa sa signature au bas et me dit d'y joindre la mienne, ce que je fis sur-le^hamp. n avait dalé le passe-port, qoi portait le nom de François Hermann , du 45 novembre 1838. II me remit encore 300 tr.
de France en napoléons d'or, en me donnant l'ordre de quitter Berne pour me rendre dans d'autres villes de la Suisse, oh il me serait facile de passer pour voyageur, et pour y surveiller plusieurs réfugiés appartenant à diverses nations. Les noms de ces réfugiés se trouvaient dans mon portefeuille, où je les avais inscrits; mais les feuilles qui les contenaient furent détruites par moi à Nidau, où l'on ne me saisit mon portefeuille que le lendemain de mon arrestation. Je ne me rappelle plus que les noms de Mazzini et des deux fk*ères Rvflai.
» fanmëdiateiQcpt après ce dernier aveu (en
date du 26 août). Conseil tira de son sein un papier qu'il avait pu cacher jusqu'alors et qui n'était autre que celui dont il vient d'être question. Il contient, écrits par deux mains différentes , plusieurs noms de personnes et de localités , entre autres :
» Rauschenplatt, Ruffini, due f^atelli.
» Genevra , Depercy, Dumoler.
» A Zuriche, Gragne (sans doute Granier).
» A Lusana, M. de Ludre.
> A Interlachen, Chancel.
• A Bal-Champagne, Liestal.
» D'après l'aveu de Conseil , les mots Rauschenplatt, de Ludre, Interlachen, Chaiwel ont été écrits par M. de Belleval. Dans le mot Depercy, M. de Belleval aurait changé VS mis en tête par Conseil , en un D , qui commence maintenant le mot.
» Conseil courut immédiatement de la chancellerie de l'ambassade à TOber-Thor, où l'attendaient les quatre Italiens, comme on en était convenu. Il leur donna connaissance dû passe-port qu'il avait reçu sous le nom de François Hermann, commis voyageur d^ Stra^ bi^urg, et des instructions qui lui avaient été données, en leur nommant les personnes qu*on lui avait désignées; il parla aussi à Berthola et à Migliari de l'argent qu'il avait reçu, et le montra, en pièces d'or. Après avoir promis de ne trahir aucun des Italiens qui lui avaient été signalés. Conseil rentra en ville avec les Italiens, et, suivant le conseil que lui donna Berthola, au lieu de se rendre au Sauvage, il alla loger à la Cigogne, où il s'inscrivit dans le registre des étrangers sous le nom d'Hermann.
> Cependant Migliari avait formé la résolulution de dévoiler le but de la mission de Conseil , et de le signaler publiquement comme un agent de la police fhinçaise.
» Il fit retenir, à cet effet, à la poste, deux places pour Fribourg (où il devait encore aller chercher ses papiers pour le voyage qu'il avait déjà projeté antérieurement), les paya avec un napoléon d*or qu'il avait reçu à cet ettéi de Conseil, et écrivit à M. Bandelier, ancien employé à la Jeune Suisse, à Brienne, qu'il amènerait quelqu'un, le mercredi (10 août), à Nidau. ^ midi, il partit avec la poste. Ses compagnons l'attendaient k l'Ober^Tbor, sur
RftVOLL riON FRANÇAISE.
la route, oii Conseil monta dans la voiture.
» Depuis ce moment, Migliari ne perdit plus Conseil de vue. II alla loger au même bôtel, et passa la nuit sur un banc placé devant la porte qui séparait sa chambre de celle de Conseil, veillant pour faire échouer toute tentative d*évasion que pourrait essayer Conseil. »
Qu'ajouter à ces révélations accablantes?
Cependant, aucune réponse autre que le condusum n*avait encore été faite à la trop fameuse note du duc de Montebello : ce fut au milieu des sentiments d*indignation et de dégoût nés de Taffaire Conseil , que les délibérations de la diète s'ouvrirent sur un projet de réponse terminé et résumé par ces mots (1) :
L*office de M. le duc de Montebello ne respecte pas assez les légitimes susceptibilités de la Suisse, lorsqu'il suppose le cas où elle manquerait à ses obligations internationales. I^ confédération a montré, par des faits, qu'elle connaît ses devoirs sans qu'on les lui rappelle, et qu'elle les remplit sans qu'on l'en somme. Mais elle connaît de même ses droits, que sa position géographique n'aifaiblit point. Aussi ne sauraitelle admettre la prétention que d'autres qu'elle-même s'arrogent le droit de faire justice des réfugiés qui conspirent en Suisse, et de mettre un terme à la tolérance qu'elle exerce. La diète repousserait de la manière la plus énergique une telle violation de la souveraineté fédérale, forte du droit d'un État souverain et indépendant, ainsi que de l'appui de la nation entière. »
Un pareil langage aurait suffi, à la rigueur, pour couvrir la dignité de la Suisse, sans l'adoption préalable du condusum. Mais, après un acte aussi déplorable d'obéissance, que signifiaient quelques phrases pompeuses sur l'inviolabilité d'une nation souveraine indépendante? La diète aurait dû comprendre que ce n'était pas trop du rappel de l'ambassadeur qui l'avait offensée, pour rétablir entre les deux pays l'ancienne égalité d'honneur. C'est ce qu'elle ne comprit point. Car, tout pftie
(I) Vmf anx doeainento historiqneit.
qu'il était, le projet fut adopté par dix-huit États. Trois cantons avaient trouvé la réponse trop énergique ! C'étaient Uri , Unt^^d et Schwitz.
Encore si le condusum n'avait pas été rigoureusement exécuté! Mais, dès le 24 août, le vorort enjoignait à tous les cantons d'expulser les étrangers atteints par l'article 1"; l'ordre était donné de conduire à la froatibe française les réfugiés Mazzini, Ruffini, Raoschenplatt, Peters et Litzius ; on arrêtait à Berne, Harro Harring; on dirigeait Strobmejer vers l'Angleterre, et, sur de simples soupçons, non sur des faits constatés, Bosschi se To;»t frappé par le décret d'expulsion.
De là, de la part des puissances du Nord, un redoublement de menaces poussé jusqn'à l'insolence, c Nous apprenons de source cer- » taine, écrivait la Gazette éCAugdnmrg, que » les troubles de la Suisse ont donné lieu i vn » traité entre les puissances de l'est ^ de » l'ouest de l'Europe, qui ont choisi la France » pour organe de leurs deaiandes... Si la diète » helvétique n'accorde pas de bonne grâce ce » qu'exige d'dU la diplomatie , les mesnres » coercilives les plus sévères seront prises » jcontre la confédération. M. le syndic Thomas » a développé au sénat de notre ville libre le » plan d'opérations préparé. » Voilà le rôle que, six ans après la révolution de 48S0,od faisait jouer en Europe au gouvernement français! Ce n'était pas ainsi que Napoléon en avait agi avec la Suisse, dont il fut presque le législateur, et qui dut tant à la protection de son génie. Mais le temps était passé des grandes conceptions et des grands hommes!
Suspendre le récit commencé devient ici nécessaire , car nous touchons à la cbnte de M. Thiers, sous le ministère de qui s'éuit engagée la querelle avec la Suisse.
Uuelle ftit, dans cette querelle funeste et honteuse, la part de responsabilité de M.ThiersJ La vérité est qu'il ne sut pas tout, ainsi qu'il en devait faire, plus tard, la déclaration solennelle. Il ignora, par exemple, lui premier ministre, la mission pleine d'ipominie donnée à l'espion Conseil. Mais ce qu'on peut justement et ce qu'on doit lui reprocher, c'est d'avoir accablé la Suisse, pays ami, um <•«
HISTOIKE m DIX ANS. i 830- 1840.
liberté, c'est d'avoir feiot de prendre au sérieux des prétextes dont sa vive intelligence devinait bien le mensonge, et de s*étre, par suite , associé anx entreprises des rots absolus contre le principe démocratique.
U finit , il est vrai , par s*en repentir, mais ce fut seulement lorsque Taffiront faif au fils aine de Louis-Philippe par la cour de Vienne vint enfin démontrer clairement combien artificieuses étaient les caresses de M. de Metternicb et ce qu'avaient d'invincible ses répugnances. M. Thiers voulut alors remonter la pente. Vain effort ! La situation , telle qu'il avait contribué à la faire, fut plus forte que lui , et, comme on va le voir, elle l'écrasa.
C'était la question espagnole qui devait renverser M. Thiers. Or, voici quelle avait été, durant l'année 1836, la situation de la Péninsule.
Elle se trouvait gouvernée, au commencement de 1836, par M. Mendizabal, nature volcanique, tête pleine de combinaisons et d'expédients , homme sans égal en Espagne pour la vivacité du coup d'œil et l'audace des entreprises, mais ne sachant ménager ni ses succès ni la fortune : aventurier brillant s'il eât été dans une petite sphère, et, au pouvoir, révolutionnaire passionné. H avait d'ailleurs en lui tout ce qui parle puissamment aux hommes rassemblés; taille haute, regard de feu, geste décisif, faculté de s'émouvoir telle, qu'un jour il lui arriva , en pleine tribune, d'éclater en sanglots.
Éblouir les esprits par l'annonce d'un secret qui sauverait l'Espagne, obtenir de la chambre des procuradores un vote de confiance, ordonner à tout risque une levée de cent mille hommes, appeler la discussion sur un remaniement de la loi électorale, briser aux applaudissements du peuple la première résistance des certes, mettre en vente les biens nationaux, autoriser le rachat des redevances appartenant aux communautés religieuses, décréter la suppression des couvents dans cette Espagne, ancienne patrie de l'inquisition, tout cela fut pour M. Mendizabal l'afiaire de quelques mois. Au sujet de la suppression des couvents, on assure que, s'étant un soir présenté à la régente Christine, il lui dit, en tirant sa
montre : « Madame, des courriers sont dis- » posés sur toutes les routes. Us partent dans » une heure, si la régente daigne adhérer à la » mesure que je propose. » Et dans le cas contraire, il rendait son portefeuille. Christine signa le décret, c'est-à-dire toute une révolution.
Il était impossible qu'un pareil ministre ne fût pas odieux à la cour des TuiFeries; d'autant que les réformes par lui tentées s'accomplissaient au plus fort de l'étrange alliance contractée par le gouvernement français avec les cours absolutistes. Aussi, pendant que notre ambassadeur à Madrid , M. de Rayneval, s'étudiait à desservir M. Mendizabal dans l'esprit de la régente, on le faisait accuser à Paris d'être vendu aux intérêts britanniques. On ne citait pourtant rien qu'il leur eût sacrifié; mais on s'armait contre lui des apparences : il avait longtemps vécu en Angleterre, il était servi par un domestique anglais, certaines habitudes anglaises étaient les siennes, et il recevait du cabinet Saint-James, pour combattre don Carlos, des fusils, des munitions et de l'argent.
Au reste,. la cour des Tuileries avait, pour perdre le ministre espagnol, des motifs particuliers qu'il est bon de faire connaître.
M. Mendizabal — et ce fut là de sa part une déplorable inconséquence — avait apporté au pouvoir, avec le désir de révolutionner l'Espagne, celui d'y raffermir la monarchie. Hais ce dernier résultat dépendait de la solution de trois problèmes : il fallait d'abord étouffer la guerre civile, en préservant le trône de la trop grande popularité d'un général victorieux; prévoir ensuite le cas où la régence deviendrait vacante avant la majorité d'Isabelle; et , en troisième lieu, prévenir les difiicultés diplomatiques que ne manquerait pas de soulever le mariage de la jeune reine.
M. Mendizabal proposa secrètement à Christine de fondre les trois problèmes en un seuh, par le mariage tmm^iar d'Isabelle. On n'aurait plus à redouter alors, pour la monarchie, l'ascendant d'un guerrier triomphateur, puisque le chef suprême de l'armée serait l'époux de la reine; la régence venant à vaquer, l'autorité se trouverait fixée entre les mains d'un prince placé au-dessus des rivalités de l'ambition ;
et, quant aux complicatioDs matrimoniales à éviter, le mieux était de ne pa:s leur laisser le temps de se produire, en brusquant la solution.
Restait à clioisir un prince en qui fussent réunies les diverses qualités que la situation réclamait, savoir : l'habitude des armes, pour qu'il pût se mettre à la tète des troupes ; une grande naissance, pour que les souverains n'eussent pas de peine à l'agréer; une condition telle en Europe, que son mariage ne fit pas éclater la jalousie dont les puissances principales étaient animées l'une contre l'autre; de la fortune, enfln, pour qu'on ne lui reprochât point d'être venu s'enrichir en Espagne. Le prince qui, suivant M. Mendizabal, réunissait toutes ces qualités, était le duc de Leuchtenberg (1) : il n'hésita pas à le proposer k Christine.
La régente parut accueillir ce plan avec &veur. Mais il ne pouvait réussir que par la promptitude et le secret des moyens d'exécution. Or, M. de Rayneval fut instruit de la combinaison projetée, et c'en était assez pour qu'elle échouât. Aux yeux de Louis-Philippe, le duc de Leuchtenberg avait un tort irrémissible, celui de tenir à la famille des Bonaparte. M. Mendizabal avait, par conséquent, alarmé UD intérêt dynastique, et il ne fut pas longtemps à savoir quelle influence minait son crédit, quelles mains préparaient sa chute.
Donc, l'intervention française, qu'il repoussait comme Espagnol et révolutionnaire , M. Mendizabal était intéressé à la repousser aussi comme ministre.
Et pourtant, de combien de maux la guerre civile n'avait-elle pas accablé l'Espagne depuis l'avènement de M. Mendizabal? En 183t>, les carlistes avaient perdu dans Zumalacarréguy un homme aussi propre à organiser une armée qu'à la conduire à l'ennemi, un soldat indomptable, un chef expérimenté, un héros.
Mais, quelque grande que fût cette perte pour don Carlos, l'insurrection s'était maintenue sur son terrain et fortifiée. Campée, en 1836, sur un territoire d'une étendue de plus de 'trente lieues compris entre les Py ré-
el) Le même qni a épotisé, flq)nis, la flKc atnée de Tempereor 4e Rattie.
nées , r Arga , l'Ébre et l'Oeétn , elle y oceopiit des positions formidables, inaccessiUet, s'appuyait sur une masse compacte de près de quarante mille hommes, et rayonnait aa loia par des bapdes hardiment commandées, ivres de fureur, fortes par l'audace, par l'agilité, par la ruse, et dont la trace sangiaate était partout marquée : en Catalogne, dans le bis Aragon, dans la Manche, dans la Vieille-Cas* tille, dans la Galice , dans les Asturies. Aiasi, point de batailles rangées , mais des attaquei sans cesse renaissantes, des embuscades k chaque pas, des villes surprises, des villagn pillés , d'épouvantables vengeances, des inceadies, des égoi^ements. La vieille mère deCt* brera fusillée à Tortose, et aussitôt après vengée par le meurtre de vingt-quatre fefluaes que Cabrera fit fusiller à son tonr, que fiat*il de plus pour caractériser la lutte au sein de laquelle se débattait, meurtrie et désespérée, une brave, nne malheoreuse nation? Eocore si l'arène avait été circonscrite! Mais aux excès du brigandage armé qoi pesait sur les campagnes, l'émeute répondait, du fond des villes, par des hurlements sauvages et d'affrevx bolocausies. Pour soulever la multitude, il sifisait souvent d'un cri : Mort aux cariistes ! Et i Barcelone, par exemple, on avait vu le peuple, dans la nuit du 4 janvier 1836, courir, i la lueur des torches, vers la citadelle, l'escalader, massacrer cent vingt prisonniers carlistes, et laneer du haut des remparts le colonel O'Doanell, dont le cadavre , traîné dans les mesaa bout d'une corde, fut enfin br&lé sur la place publique au milieu des rugissements d'ooe foule en délire.
Comment couper court à tant d'borrean! Comment sortir de la lice ensanglantée dw laquelle l'Espagne tournait depuis si longtemps î Pour ceux que n'effrayait pas rilBpo^ tafion des idées contre-révolutionnaires aAries à la cour de France, la question n'éuitpas douteuse, et ils invoquaient l'interveatioB à grands cris. Mais, sur ce point, M. Meaditatal n'était pas homme à fléchir. Tout œ qs'A s'était décidé à vouloir, c'était le système de tnmsIimiUUion, destiné uniquement k priver don Carlos des secours que les puissances ds Nord lui faisaient pisser; et nous avons etf^i
les causes qui portèrent M. Ttaiers à repousser oe système dans sa dépécbe da 16 mars 1856.
Environ deux mois après renvoi de cette dépêche, M. Mendizabal tomba victime de l'erreur qui lui avait fait croire oonciliables le salut d'une révolution populaire et la consolidation d'une monarchie; il tomba sous des intrigues de cour, malgré l'appui de la chambre des procuradores, malgré les sympathies du peuple! Et c'était H. Isturitz qui gouvernait l'Espagne quand M. Thiers essaya de renouer» par l'intervention, cette alliance anglaise qu'il avait lui-même rompue»
L'occasion semblait favorable* Gagné par Christine, M. Isturitz, en arrivant au pouvoir, s'était présenté sans scrupule comme adver^ saire de ses anciens amis et des principes soutenus par lui jusqu'alors, comme déserteur de la cause révolutionnaire, et enfin comme partisan de l'interveotion. M. Thiers, en intervenant en Espagne, n'avait donc plus à craindre, ni de se heurter à un ministère hostile, ni d'aller prêter main-forte aux idées démocratiques.
La légion étrangère, composée de trois mille soldats, avait été formée et destinée à secourir la Péninsule : M. Thiers résolut de porter cette légion à douze mille hommes, et de protéger ainsi Christine d'une manière plus eflScace. Il (allait pour cela faire entrer dans la légion étrangère des soldats d'élite, et la placer sous le commandement d'un chef plein de nerf et d'aidace. M. Thiers jeta les yeux sur M. Bugeaud, dont il appréciait au plus haut point les qualités militaires, et sur le dévouement duquel il comptait. Il lui écrivit donc en Afrique, où ce général venait de remporter la victoire de la Sickak, et il fit si adroitement valoir à ses yeux les avantages de l'expédition confiée à son zèle, que M. Bugeaud accepta, bien qu'il lui en coûtât beaucoup d'aller combattre sons une cocarde étrangère.
Restait le consentement du roi à obtenir; et M. Thiers, sur ce terrain, eut à engager contre le monarque une lutte fort vive. Mais, prévoyant bien cette ràiistance, il avait su se cré^v des appuis dans la famille royale elle-même.
La reine désirait, quoique timidement, qu'on ne laissât point Christine exposée aux chances
de la guerre civile; le duo de Netfiours s'était laissé gagner insensiblement par l'éloquence persuasive de M. Thiers; mais, de tous les membres de la famille royale, celui qui sou* tenait le plus chaudement la politique du premier ministre, c'était le duc d'Orléans.
Mélange de bonnes et de mauvaises qualités, ce prince était plein de ruse, mais plein de bravoure. Les intérêts de la liberté le touchaient faiblement, quoiqu'il affectât des de* hors de libéralisme, par une dissimulation commune aux héritiers présomptif!^; mais ceux de la nationalité avaient une place énorme dans ses préoccupations. U aimait passionnément la France militaire et abhorrait l'Europe. Aussi, nul ne se plaisait plus que lui aux mancsuvres des camps et au maniement de l'armée. U entrait volontiers dans la familiarité du soldat, se pliant avec un naturel bien joué aux habitudes soldatesques, se ftiisant aimer par la liberté de ses propos, par la rondeur de ses allures, attentif aux mécontentements de la caserne, et habile courtisan des hommes d'épée. Il préparait ainsi un règne destiné par lui aux agitations. Car le dédain avec lequel sa fimille avait été traitée dans les grandes cours, les discours insolents qu'on s'y permettait contre elle, ses sœurs réduites à désirer des maris et à les attendre, les reflis humiliants essuyés par lui-même, tout cela avait laissé dans son cœur uoe trace envenimée. Son orgueil de jeune homme et de prince se révoltait contre des affronts auxquels se résignait la philosophie prudente de son père.
La lutta commença donc entre le roi el M. Thiers, soutenu par le duc d'Orléans. Elle fut longue, opiniâtre; et M. Thiers parla enfin d'abandonner son portefeaille.
Le roi, qui avait une sagacité rare quand il ne s'agissait que d'une décision à prendre dans les petites choses, ne possédait d'ailleurs aucune connaissance administrative. Personne n'avait l'esprit moins généralisateur que lui , et cependant, chose bizarre! il ne s'entendait à rien de ce qui est détail d'exécution. Témoin de l'inefficacité des eibrts tentés par les agwts de la feioe Christine pour recruter en France des auxiliaires, il s'imagina qu'on ne Tietidrait pas à bout de Cure Hnnehir to Pyrénées à
RÉVOLUTION FUANÇAISË.
neuf mille volontaires, et* ce fut dans cet espoir quMI consentit enfin à laisser agir son ministre. M. Thiers se mit à Tœuvre sur-Ie-cbamp. On s'adressa aux régiments qui, sous les ordres du général Harispe, formaient le corps d'observation envoyé aux Pyrénées; on fit appel aux hommes de bonne volonté; et telle était l'impatience belliqueuse du soldat, que, danç un court espace de temps, la légion auxiliaire se trouva organisée et prête à combattre. Ces troupes étaient superbes, remplies d'ardeur, ivres de confiance, et l'on pouvait tout espérer de leur courage.
Le roi ne s'était pas attendu à ce résultat : il en fut alarmé et déconcerté. Mais ses inquiétudes redoublèrent lorsqu'il sut que le général Bngeaud était disposé à prendre le commandement de la légion. Car il se défiait de la fougue militaire du général, qu'il n'aimait pas à cause de ses manières brutales et de son arrogance.
Cependant l'Espagne était aux abois, et les haines de parti, surexcitées par un continuel état de troubles, y avaient revêtu un caractère d'exaltation de plus en plus dangereux : qu'allait y devenir la révolution? Le cabinet de Saint-James ne cessait d'insister pour que le traité de la quadruple alliance fAt exécuté.
Christine envoya un moine déguisé à M. Thiers pour solliciter des secours, promettant la main d'Isabelle au duc d'Aumale.
Mais le roi résistait toujours. L'offre de la couronne d'Espagne pour un de ses fils répondait à une éventualité qui l'avait toujours faiblement tenté. Il n'aurait jamais consenti, pour agrandir sa famille, à effrayer les grandes cours, qu'il était décidé à ménager à tout prix. D'ailleurs, il croyait ou paraissait croire que, pour se maintenir en Espagne, l'influence française avait besoin d'y être plus soigneusement masquée. Suivant lui, un prince français sur le trAne d'Espagne eût donné trop d'ombrage au peuple espagnol, et cet aperçu ne manquait pas de justesse. Pour ce qui est du danger que courait la révolution espagnole, le roi n'était pas homme à sacrifier au désir de la sauver son système de paix et la bienveillance du continent.
Une crise ministérielle approchait, elle était
inévitable. Toutefois, comme le roi tenait aux services de M. Thiers, qui, en matière de politique intérieure, partageait sed idées et ses répugnances, il tenta quelques efforts pour le retenir au pouvoir en le faisant céder.
M. de Talleyrand était alors en France, où il traînait une vieillesse inutile. Il s'était complètement asservi au roi, qui avait su le gagner en caressant sa vanité séniie, et, par exemple, en se tenant debout devant le fauteuil où il exigeait qu'à cause de son infirmité le diplomate pied-bot restât assis. Ce fut M. de Talleyrand que Louis-Philippe employa pour ramener M. Thiers. Mais c'était une cause que les antécédents mêmes du négociateur rendaient bien difficile à plaider. « Quoi! disait M. Tbiers » au prince de Talleyrand, c'est vous, signa- » taire du traité de la quadruple alliance, qoi » m'engagez à en fouler aux pieds les clauses! » C'est vous, premier ambassadeur de la révo- » lution de juillet à Londres, qui cherdiez à » m'éloigner de l'Angleterre pour me rappro- » cher du continent! »
La négociation échoua donc, et de secrètes démarches furent faites pour la formation d'an nouveau cabinet, après qu'on eut épuisé auprès de M. Thiers la ressource des sÀluctions. Car Louis-Philippe aimait dans M. Tbiers la créature du régime inauguré en 1830, l'booime nouveau, et il n'eut jamais beaucoup de goût pour les ministres qui avaient servi uo autre gouvernement que le sien. Ainsi, chose singulière! ce qui lui déplaisait le plus dans M. Guizot, c'était son voyage à Gand. Il lui reprochait, au fond, de n'être pas assez bleu^ et il lui échappa plus d'une fois de dire:
< M. Guizot me décolore. »
Ce fut de son côté, pourtant, qu'il résolut de se tourner.
Malheureusement, M. Guizot avait pour ami et pour collègue nécessaire le duc de Broglie, dont la cour ne voulait à aucun prix. Détacher ces deux personnages l'un de l'autre devint donc la grande affaire du moment. M. Guizot se vit entouré de caresses soigneusement étadiéesT. A lui seul revenait désormais la gloire d'assurer la politique du H octobre par •* conservation de la paix; mais, pour se rendre propre à bien remplir une aussi haute mission,
'ÎOi
ù devait avoir le courage de sacrifler ses affections personnelles au bien de TÉtat, en se séparant de M. de Broglie, homme roide, orpeilleux, que la diplomatie n'aimait pas et qui pouvait tout compromettre. M. Guizot se défendit pendant quelque temps. Outre qu*il s'agissait pour lui de s'abaisser à ses propres yeux par une espèce de trahison qui n'était pas exempte d'ingratitude, il sentait bien au fond qu'il allait commettre une faute et perdre à jamais un appui sans lequel il ne lui serait plus donné d'exercer le pouvoir qu'en sousordre. L'impatience de son ambition finit par l'entraîner, et le roi eut un jour la satisfaction de lai entendre dire : « A dater de ce moment,
> Votre Majesté peut me considérer comme
> libre. » Cétait pour le château une grande victoire; on eut soin de la rendre complète.
M. Guizot, en se séparant de M. de Broglie qu'il aimait, avait consenti à être ministre sous la présidence de M. Mole qu'il n'aimait pas : on alla plus loin. M. de Montalivet fut sondé, toujours en secret, et on le détermina sans peine à servir les vues de la cour. Collègue de M. Thiers, auquel il avait donné le droit de compter sur lui, il se tint prêt à l'abandonner pour prendre place, dès que le moment en serait venu, auprès de son suc^ cesseur. De la sorte, le cabinet dirigé par M. Thiers se trouva miné quelque temps avant sa chute, et la cour en devint plus intraitable, sachant qu'elle ne serait pas prise au dépourvu.
Les choses en étaient là quand survint la nouvelle d'un grand événement arrivé en Espagne.
Lors de la chute de Mendizabal, l'insurrection de Navarre étouffait dans un cercle de cent dix mille baïonnettes. Mais cette situation périHeose avait été de courte durée. Successeur du comte de Casa Eguia dans le commandement de l'armée carliste, Villaréal ne tarda pas à déjouer les combinaisons du général en chef ennemi, Cordova; et, pendant que celui-ci courait se mêler, à Madrid, aux cabales fomentées par un ministère nouveau, le général carliste Gomez brisait, vers Balmacéda, la ligne de blocus, suivi de cinq mille aventuriers intrépides. L'expédition de Gomez eut quelque