Loiis n*«if
chose d'étincelant. Pressé par Espartero, qui haletait sur sa trace, il parcourut avec la rapidité de la foudre les Asturies, la Galice et les montagnes de Léon, franchissant les rivières, échappant aux mouvemenis combinés des généraux Manso, Lalre et de la Puenie, traversant les capitales d'un pas victorieux, frappant des contributions, semant partout l'épouvante et la révolte. Pendant ce temps, une autre bande envahissait la province de Soria; Cabrera et Serrador étendaient de toutes parts leurs ravages; le général anglais Evans s'éloignait précipitamment de Fontarabie qu*il avait menacée, il s'éloignait sous le coup d'une panique; Cordova, de retour au camp, s'agitait dans son impuissance; le carllsme, en un mot, semblait déjà se dresser devant Madrid comme un fantAme sanglant, inévitable... Et, pour comble de maux, le ministère Isturitz, poussant la contre-révolution à l'extrême, mettait le feu aux passions. Déchirée alors, exaspérée, palpitante, l'Espagne fut tout à coup saisie d'un mouvement terrible. A Malaga, une junte est formée sur les cadavres encore chauds du comte de Donadio et de M. San Just, impitoyablement égorgés. Cadix, l'île de Léon, Séville, Cordoue, Saragosse, Badajoz, Valence, Carthagène, Lorca, Allcante, Murcie, se soulèvent d'un commun élan. D'un bout à l'autre de la Péninsule, un même cri s'élève : c'est la constitution de 1812 qu'on proclame, cette constitution démocratique votée jadis sous le feu des envahisseurs de la patrie, et sur un rocher, dernier refuge de la liberté espagnole.
Au milieu de cette immense tempête, seule la ville de Madrid restait immobile, silencieuse. Mise en état de siège, elle paraissait trembler sous la main du général Quesada, qu'environnait l'appareil d'une dictature homicide. Soudain, à quelque distance de la ville, presque aux portes de la Granja, palais qu'habite la reine, le régiment des milices provinciales se met en marche en chantant l'hymne de Riego. C'était le 12 août 1836, à huit heures du soir. Les soldats du 4"" régiment d'infanterie de la garde agrandissent, en s'y joijçnant, celle sédition militaire. Quelques instants après, des sergents pénétraient dans l'appartement de Chris-
Une, et, à leur voix, sous leur regard « la régente signait un écrit portant : c La reine • autorise le général San Roman à laisser » jurer la constitution jusqu*à la réunion des » coriès. » Il n*en fallait pas tant pour que Madrid fit explosion. Cest en vain que le ministère se prépare à une résistance furieuse, c'est en vain que Quesada parcourt les rues le sabre en main, d'un air menaçant et in* domptable : la révolte possède la ville; de la Porte du Soleil, ordinaire foyer des troubles, un mugissement sinistre s*élève; d'heure en heure augmente le bouillonnement de la foule... Il faut que le pouvoir tombe. M. Cala» trava est, en effet, nommé président du con*seil des ministres, et le général Seoane capitaine général de la Nouvelle-Castille. Ce fut dans la maison même de ce deruier que se cacha H. Isturitz, cherché par les vengeances populaires. Moins heureux, le général Quesada était sorti de Madrid et s'était dirigé vers le village d'Horlaleza. On le reconnut à une cicatrice de son visage, et sa fuite ayant été annoncée à Madrid, le général Seoane fit aussitôt partir des cavaliers pour le protéger. Ils arrivèrent trop tard. Devancés par quelques frénétiques, ils ne trouvèrent plus qu'un corps inanimé, proie funeste dont ils s'emparèrent et dont ils coururent k Madrid crier les lambeaux.
Telles étaient les nouvelles apportées aux Tuileries. Le roi s'en fit des armes contre M.Thiers. Pouvait-on porter secours à un gouvernement né d'une semblable révolte? Convenait-il de mettre l'épée de la France monarchique au service des caporaux vainqueurs de Christine? M. Thiers aurait pu répondre au roi que l'insurrection de la Granja prouvait d'une manière péremptoire combien il était urgent d'exiirper la guerre civile en Espagne; que c'était par la guerre civile qu'était allumée, enlrelonne la colère des panis; que c'était dans la prolongation de ces discordes funestes que les ennemis de Christine puisaient Taudace d'accuser ses intentions et de porter la main sur sa couronne : en un mot qu'abandonner l'Espagne à elle-même, c'était lui creuser un tombeau entre l'anarchie et la guerre. M. Thiers aima mieux convenir que las
scènes dont l'Espagne venait d'Are le théltre demandaient ajournement. Il désirait seolft* ment que les auxiliaires réunis à Pau ne fruchissent pas les Pyrénées jusqu'à ce que It situation de l'Espagne se fût dessinée plos nettement.
Sur ces entrefaites, on apprit qu'arrivé le 12 août 1836 à Pampelune pour prendre le commandement de la légion étrangère, le général Lebeau avait publie un ordre do jour dans lequel, après s'être dit c honoré parle » roi des Français du commandement dei lé- » gions étrangère et française au service de » l'Espagne, » il ajoutait : c Je précède de
• nombreux auxiliaires que h France, dans » son alliance avec l'Espagne, env)ie de plus » à son service. Le mois ne s'éooalera pai » avant leur arrivée. » Le général Lebeau était^ certes, autorisé par les circonstances à teoir ce langage, surtout au moment d'entrer en campagne, et presque sous le feu de reoDeml Il fut désavoué néanmoins, et cela parqad* ques lignes insérées au Moniteur^ contraire* ment au voeu du président du conseil. Vint alors la question de savoir ce qu'on ferait des auxiliaires réunis à Pau. Suivant MM.Tliiers, Passy, Duperré, Maison, Sauxet, Pelel de la Lozère, il fallait conserver le corfis, en alieodant qu'on pût voir clair dans les évéoemeots. Suivant le roi, au contraire, il le fallait dissoudre. Là était le nœud de la difficulté.
M. Thiers sentit bien qu'il chancelait; mais, voulant essayer d'une lutte dernière, il rassembla ses collègues. Jusque-là, il avait martbé d'accord avec eux; et, malgré des avertisse* ments, malgré des indices de plus d'un genre, il s'était plu à croire jusqu'au bout que l'appui de M. de Montalivet ne lui manquerait pas. U fut donc aussi surpris qu'irrité lorsqu'il enietidit M. de Montalivet se prononcer hauieraent pour le système du roi. Cédant à sa colère,
j t Qui donc, monsieur, s'écria-t-il d'une vwi » allérée, vous a appris cette leçon? Vous ne
' » la saviez pas si bien il y a huit jaurs. » M. de Montalivet répondit avec hauteur, elle président du conseil répliqua : « Eb Wc^^
• allons trouver le roi, il s'expliquera lai*
• même- » Devant le roi, M. Thiers continiu la lutte, et il eut la satisfiictian de se toir
énergiquement appuyé par le maréchal Maison.
Le maréchal n'était pas d*avis d*une intervention en Espagne, mais il pensait que puisqu'on s'était engagé par un traité, il fallait bire honneur à la signature de la France. I! parla en ce sens avec une fermeté et une franchise militaire dont le roi se sentit ému sans en être ébranlé. Dès ce moment, le cabinet du 26 février fut dissous.
M. Thiers, en quittant les affaires, avait de graves reproches à s'adresser. La scandaleuse occupation de Cracovie si longtemps soufferte, les avances de M. de Metternich légèrement teceptées, l'Angleterre mécontentée par la dé* pécbe du 18 mars, la Suisse poursuivie odieu*lemeot, au nom et pour le compte des plus cruels ennemis de la révolution française, c'étaient là sans contredit des fautes capitales, des butes dignes d'un blime éternel. La partie beaorable du ministère de M. Thiers est celle qui 86 rapporte à ses luttes en faveur de l'Espagne. Il y déploya non-seulement de la fermeté, mais encore un désintéressement élevé et courageux. Ce n'était pas, il est vrai, la cause de la vraie démocratie qu'il entendait soutenir au delà des Pyrénées; mais il ne serait pas juste de foire peser sur son caractère et de reprocher à sa conduite ce qui ne fut que le tort de son opinion.
U abandonnait, du reste, sans regret un pouvoir dont certaines influences, difliciles à dompter, lui avaient rendu la jouissance trèsamère. Il s'était engagé dans l'affaire de Suisse parce qu'on lui avait laissé croire qu'à ce prix on lui accorderait l'intervention en Espagne, et il s'était vu ensuite trompé dans son espoir; il avait cru qu'on n'aurait rien de caché pour
lui, et l'affaire de l'espion Conseil était venue lui prouver qu'à côté de la police ministérielle il y avait une autre police : que de motifs de dégoût! Attaqué par la presse, combattu par le roi, aiguillonné par l'Angleterre, trompé par les autres cabinets de l'Europe, il était naturel que la fatigue le prit. Aussi tourna-t-il les yeux vers l'Italie, où sa vive imagination l'appelait et où il voulait pendant quelques mois oublier les tourments de la politique. Mais, comme les négociations pour la formation du nouveau cabinet traînaient en longueur, il s'en plaignit. U tremblait que, durant l'interrègne ministériel, il ne survint en Espagne quelque malheur de nature à engager sa responsabilité. Selon le roi, le devoir d'un ministre était de rester aux affaires jusqu'à ce qu'on lui eût trouvé un successeur; mais à cela H. Thiers répondait avec raison que, si on lui laissait la responsabilité du pouvoir, il devait en exercer les fonctions, et qu'il lui était loisible, tant qu'il n'était pas remplacé, de foire entrer, si bon lui semblait, une armée en Espagne.
Le roi craignit un coup de tète de la part de H. Thiers, il pressa la négociation, et en fit connaître enfin le résultat. Mais, n'ayant garde de se faire un ennemi d'un homme qui venait d'être ministre, il manda M. Thiers, le reçut à Neuilly avec un empressement affectueux, l'accabla de caresses, et par quelques mots prudemment hasardés, lui laissa entrevoir la route qui ramène au pouvoir. M. Thiers prit congé du monarque, de la reine, et partit pour l'Italie, laissant à ses successeurs une autorité sans indépendance et des honneurs j qui devaient finir par n'être plus qu'une ser- ! vitude pompeuse.
iio
REVOLUTION FKANÇ4[$Ë.