CHAPITRE LV
Procès Habert. — Cooronnement de la reine d'Angleterre; le maréchal Soali à Londrea. * CondamnaUon da Heatenanl Laily. — Louis Bonaparte forcé de quiUer la Suisse. — Naissance du comte de Paris. — Éyacuatioa d*Ano6ne. — U coalition se ranime. — Fermentation générale des espriU. — Réveil du fanatisme religieux; troubles à Reims; mort du comte de Montlosier. — Procès de M. Gisquet contre le Metêager, — Ouverture de la session de 1839. — Dernier combat de la coalition contre le ministère. — Attaques du parti légitimiste. — H. de Genoudc; son portrait. — Traité des Si ariiclés imposée la Belgique ; abandon du Limbourg et du Luxembourg. — Chute du cabinet du 15 avril ; Jugement sur le ministère Mole.
Dans les derniers jours de Tannée qui pré- 1 céda celle dont nous retraçons le souvenir, le ! 8 décembre 1837, vers dix heures du soir, un , préposé des douanes, nommé Pauchet, se trou- j vait de service sur le quai de Boulogne, lorsqu*un paquebot arrivant de Londres jeta à terre , ses passagers. La pluie tombait à flots. Un homme venant de la jetée passe en courant \
devant Pauchet et laisse tomber un pojrt^ feuille que celui-ci ramasse aussitôt. L'inconnu est en vain rappelé : il avait disparu. Le portefeuille ne fut pas réclamé : on finit par l'ouvrir, et ToTa y trouva une lettre signée Stiégler et qui semblait indiquer un complot formé contre le gouvernement. Le portefeuille devint alors l'objet d'un examen attentif : il conte«
KÉVOLUTION FRANÇAISE.
nait, entre autres choses, uue feuille couverte de caractères allemands, un carnet sur lequel apparaissait une longue suite de nombres qui n'étaient l'expression d'aucun calcul , et enfin une lettre portant ces mots : « Tout le maté- » riel est concentré dans Paris. Le plan qu'on » exige, je l'apporte. » Deux heures après, on arrêtait dans un hôtel garni le propriétaire du portefeuille, dont le nom supposé était Stiégler, et le nom véritable Louis Hubert. Il fut conduit dans la maison d'arrêt de Boulogne, et, plus tard, au moment où il allait partir pour Paris, les gendarmes, en le fouillairt, trouvèrent dans la coiffe de son chapeau le plan colorié d'une machine. L'instruction, activement poursuivie, fit supposer aux magistrats que cette machine était l'instrument d'un attentat projeté contre la personne du roi , et qu'elle avait pour auteur un mécanicien suisse nommé Steuble. La police se livra, sans plus de retard, à des recherches inquiètes, et beaucoup d'arrestations furent opérées.
Telles étalent les principales données de l'acte d'accusation qui, dans le mois de mai 1838, amenait devant la cour d'assises de la Seine M"' Laure Grouvelle, MM. Louis Hubert, Jacob Steuble, Jules Àrnould, Martin Leproux , Vincent Giraud, de Vauquelin, Léon Didier, Vallantin et Annat, assistés par MM. Emmanuel Arago, Jules Favre, Billiard, ancien préfet, Hemersdinger, Teste, Leblond, Ferdinand Barrot, Colmetd'Aage fils et Charles Ledru.
Ce procès occupa plusieurs audiences et donna lieu aux scènes les plus orageuses. L'attilude des accusés était énergique et flère, leur mise en général recherchée. Les desseins criminels qu'on leur imputait, ils n'hésitaient pas à les nier; et ils le firent, les uns avec présence d'esprit, les autres avec emportement.
Mais sur le banc où ils étaient assis se trouvait Vallantin, un malheureux qui avait indignement surpris leur confiance et s'était fait leur dénonciateur. Ce fut sur les affirmations de cet homme, flétri par une condamnation pour faux et auquel avait été arbitrairement épargné l'opprobre de Y exposition, que l'accusation s'appuya. On put remarquer aussi et on remarqua que la plupart des témoins a charge
étaient des individus mal famés, compromis par des actes honteux. Les débats furent vife et de nature à passionner le public. Louis Enbert y déploya des convictions réfléchies et ardentes; Steuble, qui ne parlait et ne comprenait que la langue allemande, fit preuve, devant le tribunal, d'une force de tête qu'il n'avait pas montrée dans l'instruction. Quant à M"* Laure Grouvelle, elle unissait à une exaltation politique extraordinaire un dévouement sans bornes; sa tête était d'une républicaine audacieuse et son àme d'une sœur de charité; elle avait entouré d'ornements funéraires la tombe d'Alibaud , et, dans le choléra, elle s'était attachée à un hôpital, soignant les malades, consolant leur agonie, vivant au milieu de la contagion de la mort : sous le poids d'une accusation capitale, elle resta calme et mit à confesser sa foi une assurance exempte d'afiectation.
Dans la dernière audience, les plaidoiries étant terminées, et le président ayant demandé à M"** Laure Grouvelle si elle n'avait rien à ajouter à sa défense, elle se leva et dit : • Si » je prends la parole, messieurs les jurés, » c'est pour donner un témoignage public de » gratitude à celui qui est venu avec tant de » courage (elle désignait Hubert) apprendre » quelle a été ma vie, quelles sont mes pen- » sées les plus intimes. Mon cœur est pour lui » plein d'admiration et d'affection. Souvenez- » vous qu'enveloppée dans un réseau fatal, je » lui devrai , ainsi qu'à votre consciencieuse » déclaration, la liberté... plus que la liberté... » la vie de ma mère! » Un moment interrompue par son émotion , elle reprit en désignant M. Billiard : < Un souvenir au respectable ami » qui ne m'a pas quittée depuis le jour de mon » arrestation et que vous voyez assis près de » moi dans cette dernière épreuve. » Puis, se tournant du côté de Vallantin, qui, pâle, les yeux baissés , paraissait atterré sous les remords : « Que j'apporte aussi quelque conso- » lation à une conscience qui , je le crois pour * l'honneur de l'humanité, n'est pas tranquille » et a besoin d'être consolée. Vallantin! Bu- » bert, de Vauquelin et moi, nous vous par- » donnons vos inventions infâmes. Si jamais » vous êtes malheureux, malade, abandonné
HISTOIRE DE DIX ANS. l850-i8i0.
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» de tous, souvenez-vous que jesuis au monde. > La sensation produite par ces paroles durait encore quand lecture fut donnée de la déclaration du jury. Les accusés s'étaient retirés, suivant T usage : on ramena Leproux, de Vauquelin et Vallantin pour leur apprendre le verdict qui les rendait à la liberté. C'était leur apprendre en même temps que Laure Grouvelle venait d'être jugée coupable : une douleur profonde se peignit sur le visage de HM. Leproux et de Vauquelin, et ils sortirent consternés. Les autres accusés ayant été introduits, Hubert écouta avec beaucoup de sérénité la lecture du verdict qui le déclarait coupable de complot concerté et arrêté dans le but de changer ou de détruire la forme du gouvernement; mais, quand il entendit le nom de H"** Grouvelle, un cri terrible s'échappa de sa poitrine, et une arme qu'il tenait cachée brilla dans sa main. Pour l'empêcher de se donner la mort, les gendarmes se précipitent aussitôt sur lui. Une lutte s'engage; le cri aux armes retentit. Tout le monde se lève précipitamment. Les bancs, les tables, les rampes, sont escaladés au sein d'une confusion inexprimable, redoublée par les lamentations des femmes.
Steuble tombe évanoui aux bras des gendarmes. Jamais les annales des cours d'assises n'offrirent pareil spectacle. Furieux, hors de lui, Hubert se répandait en imprécations, et du milieu des gardes entre les mains desquels il se débattait : « Cette femme, s'écriait-il avec une » violence inouïe, elle est innocente! Miséra- » bles! Vous avez condamné la vertu même!
» Un jury français! Oh! l'infamie! » On l'entraîna enfin; et ce ne fut pas sans peine qu'on put achever la lecture de la déclaration du jury, par laquelle étaient reconnus coupables de complot dirigé contre l'existence, non du roi, mais du gouvernement. M"'' Grouvelle, Steuble, Annat et Vincent Giraud. Ce dernier fut condamné à trois ans de prison, les autres à cinq. Hubert, déclaré coupable « de complot suivi d'actes pour en préparer l'exécution, » était frappé de la peine de la déportation.
Quantaux moyens mis en œuvre pourobtenir de Vallantin des révélations et des aveux, est-il vrai qu'une somme de huit à dix mille francs
lui fut promise? C'est ce qu'il a affirmé dans une lettre écrite de sa main , et qui est là sous nos yeux.
Quoi qu'il en soit, au moment où nous écrivons, Hubert se meurt; Steuble est mort, s'étant coupé la gorge avec un rasoir dans son cachot; M"* Grouvelle est folle; Vincent Giraud se trouve libre, mais il est sorti de prison avec des cheveux blancs.
Un mois environ après les débats du procès Hubert, qui montraient d'une manière si terrible de quelles haines la monarchie en France était entourée, le couronnement de la reine Victoria vint ouvrir carrière aux démonstrations du loyalisme anglais.
Le cabinet des Tuileries avait cru devoir choisir pour ambassadeur extraordinaire à Londres le maréchal Soult : choix convenable, s'il en faut juger par l'événement.
Et toutefois, l'arrivée du maréchal en Angleterre fut d'abord accueillie par des attaques non-seulement inhospitalières, mais injustes. La Quarterly-Review avait donné le signal : les journaux de l'aristocratie britannique n'eurent pas honte de répéter ce cri d'une rancune sans élévation et d'une immortelle jalousie. On contestait au vieux soldat la victoire de Toulouse, sa gloire incontestable; on racontait, avec un orgueil grossier, qu'à Waterloo, le repas préparé pour lui avait été mangé par le duc de Wellington. Mais la réaction vint, prompte, éclatante, mêlée d'enthousiasme:
elle avait commencé par une lettre d'une modestie pleine de grandeur, dans laquelle le colonel Napier rappelait les esprits au respect de la France impériale et de l'équité.
Le 28 juin 1838, dans la matinée, la solennité du couronnement fut annoncée à Londres par une salve de vingt et un coups de canon. D'épais nuages mehaçaient la fête, et cependant une foule innombrable inondait déjà Whitehall , Parliament - Street , Abingdon- Street, et toutes les rues voisines de l'abbaye de Westminster. Sur une ligne que l'œil se serait fatigué à parcourir, ce n'étaient qu'échafaudages chargés d'hommes et de femmes, que gradins mouvants, que galeries animées; et, partout, des drapeaux, des tentures somi>lueuses, des couronnes, des banderoles, des
guirlandes de fleurs» des sièges de velours, des étoiles, des préparatifs d'illumination, de gigantesques V. R. L'aristocratie de l'Europe était à Londres dans la personne de ses plus célèbres représentants : le prince de Ligne, le comte de Strogonoff, les marquis de Brignolle et de Hiraflorès, le baron Van der Capellen. Il n'y avait pas jusqu'au prince de Schwartzenberg qui ne fût accouru en Angleterre, au risque d'y réveiller le scandale, à peine assoupi , des aventures dont on l'avait fait le héros. A dix heures du matin, au bruit des cloches de Sainte-Marguerite, alternant avec celles de l'abbaye de Westminster, il se flt dans une des plus grandes villes du monde un mouvement de foule prodigieux, indescriptible. Ce n'était pas cette multitude de Paris, si impressionnable, si communicative, si chargée de fluide électrique, spirituelle en son enthousiasme» frondeuse jusque dans ses entraînements, et qui, jetée sur la place publique, n'est qu'un homme passionné ayant de l'esprit. Les Anglais, que le passage de leur reine attirait par myriades, formaient une masse compacte et serrée, mais dans laquelle chaque individu conservait sa physionomie, sa personnalité. Pas d'échanges intellectuels, pas de fusion entre les âmes. L'enthousiasme de tous ces hommes s' entassant l'un sur l'autre sans se confondre avait quelque chose de puissant mais de glacé; une gravité morne perçait dans les transports de leur joie; un commun respect pour la tradition monarchique formait leur unique lien, et leur émotion venait de la tête, non du cœur : là où des Français seraient allés voir passer une femme, les Anglais couraient voir passer un symbole.
Un indéfinissable bourdonnement salua l'apparition et le défilé des équipages. Ils étaient tous magnifiques, un seul excepté: celui de l'ambassadeur des États-Unis, peuple libre.
Mais à l'aspect d'une certaine voiture aux rebords d'argent, d'un fond bleu, ayant la forme d'une gondole, et montrant, ciselées avec art, des couronnes ducales qui surmontaient des lanternes, une explosion de bourras frénétiques ébranla tout à coup les airs. Cette voiture, la plus brillante de celles dont l'insolence des grands seigneurs du cortège pouvait se vanter,
renfermait un soldat de fortune, le maréchal Soult. Qu'applaudissait-on dans lui? ÉUiit-ce l'alliance du gouvernement des Tuileries, oa l'envoyé d'un roi qui devait être cher aux Anglais, ou le souvenir d'un grand hommeabaUu?
Napoléon, en succombant à Waterloo, avait dégagé de toute crainte l'admiration de l'Angleterre, et il lui avait imposé le devoir d'être juste en mourant à Sainte-Hélène.
L'accueil fait au maréchal Soult constitua la partie sérieuse du couronnement de Vietoria, le reste de la cérémonie n'ayant été marqué que par un étalage de luxe insultant et des pratiques qui, sans doute, occuperont une large place dans les fastes de l'imbécillité humaine. Vers le milieu du jour, la reine mit pied à terre aux portes de l'abbaye de Westminster, où l'attendaient les témoins, désignés d'avance , de son couronnement : juges pliant sous le poids de leurs énormes perruques, rois d'armes couverts d'une longue chemise de drap d'or, lords temporels et spirituels, pairs et pairesses, membres des communes, et O'Connell en habit de courl La reine s'était retirée pour changer de costume. Elle parut bientôt vêtue d'une robe de velours écarlate fourrée d'hermine, et le front entouré d'on cercle d'or. En même temps s'avançaient vers l'autel, placé à quelques pas du trône, les grands constables d'Irlande, d'Ecosse, d'Angleterre, et le vicomte de Melbourne, armé de pied en cap. c Messieurs, dit l'archevêque de » Cantorbéry, je vous présente Victoria, reine » incontestée de ce royaume. Vous tous qui » êtes venus ici pour lui offrir votre hommage, » voulez-vous le faire? » A cette formule, répétée quatre fois dans quatre directions diUiérentes , les assistants répondirent : Vive la reine! Dieu garde la reine! Cela fait, et, sur la demande du prélat, la reine donna gracieusement à l'autel une nappe d'or, puis un lingot d'or; car les princes ne sont acceptés par les prêtres qu'à la condition de se conformera cette maxime : « Ne te présente pas les mains » vides dans la maison du Seigneur! » Vinrent la prière, un sermon prêché par l'évéque de Londres, et enfin le serment, dont le formulaire contient cette interrogation significative : « Conserverez-vous aux évêques et clergé
» d'Angleterre et aux églises ici confiées à » leurs soins les droits et privilèges qui leur » appartiennent ou leur appartiendraient? »
Des droits du pauvre, pas un mot. Le serment prêté , quatre chevaliers de la Jarretière étendirent sur la reine un drap d*or, et Tarcbevéque de Cantorbéry, après lui avoir oint la tête et les mains, lui adressa gravement quelques paroles mystiques. Ce fut alors que la reine déposa sur l'autel une paire d'éperons, et reçut en échange, des mains de l'archevêque, un beau sabre que lord Melbourne portait en entrant et qu'il dut racheter au prix de cent scbellings. Ensuite... Mais à quoi bon poursuivre le récit de ces bouffonneries monarchiques? Et pourtant, voilà par quels moyens on entretient dans l'esprit des peuples le respect des races privilégiées et l'adoration impie des couronnes! Pendant le cérémonial de l'hommage, le comte de Surrey, en sa qualité de trésorier de la reine, avait jeté dans la nef des médailles frappées à l'occasion du couronnement, et aussitôt, se précipitant pour les ramasser, les plus illustres personnages s'en disputèrent la possession, au sein d'une espèce de pugilat, honteuse et systématique émulation de flatterie.
Ce jour-là, M. Green donna au peuple le spectacle d'une ascension en ballon. Le soir, les théâtres de Covent-Garden et de Drury- Lane ouvrirent libéralement leurs portes à la curiosité populaire. Hyde-Park était comme un immense village de toile : on fut admis à y applaudir des charlatans et à s'enivrer autour de la statue d'Achille, dédiée au duc de Wellington. La nuit, Londres se montra splendidement illuminé. Et le lendemain, à la lueur du gaz allumé devant les boutiques de gin, on voyait» comme à l'ordinaire, rôder pi^s nus et couverts d'effroyables haillons, des fantômes au visage livide, au regard éteint, damnés de ce monde dont, seule, l'opulente Angleterre a le privilège de perpétuer la race; le lendemain, dans les districts où la pauvreté se trouve refoulée , parquée hideusement et mise hors la loi, dans les immondes ruelles à l'entrée des<quelles la police elle-même s'arrête d'épouvante et d'horreur, dans les quartiers de Whit^'Chapel, de Saint-'Giks. de Shoreditch,
de Saint'Olave, il y avait, comme à l'ordinaire, des familles qui, enterrées vivantes sous des tas de bois pourri , croupissant sur le fumier, tremblaient la fièvre ou attendaient avec un désespoir hébété ce genre de mort qu'apporte la faim.
Dans les salons diplomatiques, cependant, on s'entretenait beaucoup de la robe de Sa Majesté, de ses colliers, de sa couronne neuve, évaluée deux millions huit cent mille francs, des illuminations féeriques du palais de M. de Strogonoff, de l'habit du prince Esterhazy surtout, habit phénoménal, dont chaque bouton était un diamant et chaque couture un filet de perles fines. On parlait aussi de ce qu'avaient coûté les débauches nocturnes d'un jeune lord, lequel, après avoir pris part aux divertissements populaires, s'était fait ramasser ivre dans une voiture qui avait écrasé un passant.
Pour ce qui est de la presse anglaise, si l'on en excepte les feuilles du dimanche, spécialement destinées au peuple, son loyalisme éclata par des extravagances dont n'approchèrent jamais les superstitions du fétichisme. Pour que la postérité ne perdît rien de la journée mémorable qui avait vu mettre une couronne sur la tête d'une enfant, les journaux anglais se publièrent en volumes. Le Sun fut imprimé en lettres d'or, et il contenait un médaillon colossal de la jeune reine.
De leur côté , les journaux de la cour, à Paris, insistèrent sur des pompes qu'ils jugeaient probablement de nature à éblouir les esprits. Avec une admiration servile et une affectation de stupeur, ils racontèrent combien de yeomen marchaient autour de la voiture de cérémonie, et quelle fut, en détail, l'entrée du cortège dans l'abbaye de Westminster, et combien de dames traînait après elle, portant la queue de sa robe, Sa Majesté Victoria, et quels titres paraient les divers personnages à qui était échu l'honneur inappréciable de porter les éperons, ou l'épée de merci, ou le calice, ou la patène; comme s'il suffisait de tout cela pour ranimer dans un pays tel que le nôtre le culte des vieilles idoles!
Le gouvernement ne pouvait se faire, à cet égard, illusion sur son impuissance; mais il n'en mettait que plus d'emportement à s'as-
KKVOLUTION FRANÇAISR.
servir aux intérêt dynastiques. Pour avoir, dans un récit de l'insurrection de Strasbourg, relevé des erreurs historiques, repoussé des calomnies, rendu hommage à la partie glorieuse de l'empire , parlé de Louis Bonaparte avec affection, le lieutenant Laity fut traduit devant la cour des pairs. Que devenait alors le jury? Michel (de Bourges) défendit l'accusé d'un ton rude, fougueusement, mais bien en vain. Le hardi jeune homme paya sa brochure dix mille francs et cinq ans de prison. C'était peu. Louis Bonaparte avait quitté l'Amérique, il élait revenu embrasser pour la dernière fois sa mère mourante, il habitait Arenenberg:
Louis-Philippe s'émut d'un tel voisinage, et la Suisse se vil sommée de chasser de son sein le neveu de l'empereur, un proscrit. Alors se reproduisirent les fatales scènes de 1836. I^ Suisse, indignée, demanda si elle formait un État indépendant, ou s'il était vrai qu'elle ne fût qu'une province française ! IjG grand conseil de Thurgovie déclara que le prince Louis Bonaparte était citoyen thurgovien. Des cris de douleur et de désespoir s'élevèrent du fond des vallées où Louis-Philippe, proscrit lui aussi, avait autrefois reçu Thospitalité. Et quant à la diète, partagée entre l'horreur d'une soumission déshonorante et la crainte d'attirer sur la Suisse d'irréparables calamités , elle hésitait, elle ajournait.
Mais, pendant ce temps, on se préparait à l'accabler. On agita un corps de vingt à vingtcinq raille hommes sur les frontières de France; deux bataillons français entrèrent à Gex; l'artillerie de Lyon reçut ordre de se tenir prête au départ ; le général Aymar publia un ordre du jour avec menaces.
D'un autre côté, pour amortir l'élan des populations qu'on touchait ainsi de la pointe de l'épée, que d'insinuations habiles! que de démarches sourdes et détournées, mais pressanles! De la Suisse, des cantons de Vaud et de Genève surtout, étaient sorties un certain nombre de familles qui occupaient alors à Paris la position qu'y avaient occupée au xviif siècle Necker et son entourage; familles de banque pour la plupart et bien connues :
les Delessert, les Odier, les Oppermann-Maudrot, les Keutsch. Or, l'accueil que plusieurs
de ces Gallo-Helvétiens recevaient aux Tuileries et les facilités qu'ils y trouvaient avaient naturellement noué entre eux et le gouvernement français mille liens de gratitude ou d'intérêt. Aussi, envoyèrent-ils, en 1838, à leurs amis ou parents de Suisse des écrits, missives ou nouvelles , concluant à une soumissiou prompte. L'avocat Maudrot, de Lausanne, combattit les idées de résistance dont le -Souvdliste vaudois s'était fait l'organe , dans une série de lettres qui furent répandues à profusion. Chaque jour, à toute heure, arrivaient de Paris des conseils, des avertissements, des prières, des confidences : M. Mole avait fait telle déclaration, M. Benjamin Delessert tenu tel discours... Mais quoi ! Louis-Philippe luimême conseillait aux Suisses, en véritable ami, de céder lorsqu'il eu était temps encore. Et ï ces obsessions se joignaient celles du commerce lyonnais, d'origine genevoise. La Suisse pourtant avait fléchi déjà une fois, et elle sentait que son indépendance était au prix de son courage.
A quel dénoûment devaient aboutir de semblables complications? A un dénoûment désastreux, peut-être, si, pour le prévenir, Louis Bonaparte ne se fût décidé à quitter volontairement Arenenberg. Le 20 septembre, il partait pour Londres; le 24 août, la duchesse d'Orléans avait mis au jour un enfant du sae masculin : ce furent deux grands sujets de joie pour la cour des Tuileries. Les dynasties se croient si aisément immortelles !
Au reste, la prospérité de la maison d'Orléans avait suivi depuis 1830 une progression croissante. Mais on n'en pouvait pas dire autant de la France ; et tandis qu'à la cour on se réjouissait de la naissance du comte de Paris, la nation était à la veille de voir s'accomplir un événement qui la devait remplir de tristesse.
On se rappelle quel avait été sur l'Europe l'effet de l'occupation d'Ancône, et avec quel enthousiasme l'Italie avait salué dans le drapeau tricolore une promesse d'affranchissement, un gage de liberté. Mais, soumis à une politique ennemie des peuples, les Français d'Ancône furent bientôt forc^ de se feire les auxiliaires du despotisme pontifical, qu'ils
HISTOIHE DK l)IX ANS. 1850.1840.
s*élaient crus destinés à contenir. Les espé* rances des patriotes italiens s*éteignirent; la liberté disparut, même de leurs rêves; à leur enthousiasme succéda une morne stupeur.
Toutefois, la présence de l'uniforme français à Ancône n'avait pas entièrement cessé d'être chère à l'Italie. Car enfin, c'était là, pour l'Autriche, une gène, un affront... Et puis, des événements nouveaux ne pouvaient-ils pas, d'un instant à l'autre, déterminer à Paris le triomphe d'une politique plus généreuse?
De son côté, et tout intérêt de parti mis à part, la France avait pour garder Ancône des motifs diplomatiques et militaires de la plus haute importance. La ville d' Ancône était la clef de l'occupation de la haute Italie; elle couvrait Naples vis-à-vis de Vienne; elle nous assurait en Dalmatie et en Illyrie une influence notable; en cas de guerre avec les Autrichiens, elle nous eût été bonne et comme place de guerre et comme port; défendue autrefois par le général Monnier à la tête de 3,000 hommes dont 1,800 blessés, elle avait, pendant douze' jours, arrêté 42,000 hommes, et, pour la mettre en état de soutenir un siège opiniâtre, il n'eût fallu ni de longs travaux ni beaucoup d^ai^ent; son occupation par la France avait toujours été jugée si utile pour nous qu'elle avait été réclamée d'une manière expresse dans la négociation des traités de Campo-Formio et de Lunéville. Que dire encore? entre nos escadres et les Dardanelles, Ancône supprimait une distance de six cents lieues, dans un moment où chacune des grandes puissances avait à veiller sur l'empire ébranlé des Osmanlis.
L'abandon d' Ancône ne pouvait donc être qu'une mesure funeste. Et H. Thiers le sentait bien, lorsque dans une dépêche du 14 mars 1836 il écrivait à notre ambassadeur à Rome :
< Je vous recommande, M. le marquis, de » ne point prendre à Rome l'initiative de cette » question de l'évacuation d' Ancône , de ne » jamais la soulever, et d'éviter tout ce qui s'y » rapporterait. Si vous étiez absolument obligé » d'exprimer une opinion , elle devrait être » que le fait de la retraite des Autrichiens » n'entraînerait pas nécessairement celle de » nos troupes. »
Nais ces recommandations de M. Thiers se
trouvaient-elles conformes aux engagements pris? Oui, sans nul doute; et, pour s'en convaincre , il suffit de remonter à l'origine de l'affaire.
Nous avons raconté comment, dans un mémorandum de 1831, les principales puissances s'étaient concertées pour obtenir du saintsiége certaines réformes réclamées par la Romagne. Ce fut de Casimir Périer que vint l'initiative de ce concert : non que Casimir Périer s'inquiétât beaucoup de la liberté des sujets du pape; mais il ne lui avait pas échappé qu'il fallait faire droit à leurs griefs si on voulait étouffer les germes d'une insurrection qui, en attirant les Autrichiens sur le Pô, aurait pu donner une secousse à l'Europe, à moins qu'elle ne se fût prêtée de bonne grâce à un accroissement /lémesuré de la puissance autrichienne en Italie. Le calcul était juste, et l'événement le prouva : le pape n'ayant accordé à ses sujets qu'une partie des réformes demandées par les grandes cours, les légations se soulevèrent, l'Autriche intervint en armes, et pour contre-balancer l'effet de la présence des Autrichiens, la France dut occuper Ancône.
De sorte que la prise d' Ancône avait pour cause première et certaine l'inexécution du mémorandum de 1831, le refus de calmer les mécontentements de l'Italie.
Il est vrai qu'en 1832, Casimir Périer consentit à une convention par laquelle la France s'engageait à retirer ses troupes aussitôt après l'évacuation de l'Italie par les troupes autrichiennes. Hais cela signifiait-il que la retraite des Français dût suivre celle des Autrichiens nécessairement, ipso facto, sans négociations préliminaires, sans entente préalable entre les deux gouvernements, sans garanties stipulées pour l'avenir? Entendre ainsi la convention, c'eût été en sacrifier l'esprit à la lettre, c'eût été ruiner par la base la politique même de Casimir Périer, et exposer de nouveau : le pape à une révolte, l'Italie à une intervention autrichienne, Ancône à une occupation française, l'Europe à un conflit.
Voilà ce que comprirent parfaitement MM. de Broglie et Thiers, M. Thiers surtout; et on doit les en louer.
Quant à M. Holé, il eut le tort, comme on
va le voir, de ne pas se défier suffisamment de la diplomatie italienne. L'homme qui , à cette époque, la représentait le mieux était M. Capacini, esprit singulièrement délié. Il rencontra H. de Metternicb à Florence , et ce fut là que les deux diplomates préparèrent le piège dans lequel M. Mole devait tomber. L'essentiel, pour eux , était d'empêcher entre Paris et Vienne toute négociation relative à l'évacuation d'Ancône. Car ils prévoyaient que, dans ce cas, le gouvernement français ne manquerait pas d'élever des difficultés , d'exiger des garanties, si même il n'allait jusqu'à dire : < Tant que la situation de l'Italie restera ce qu'elle était lors du mémorandum de 1831, d'invincibles haines fermenteront dans la Romagne, et l'intervention autrichienne planera comme une menace de chaque jour sur l'Italie en deuil. Vous nous demandez d'évacuer Ancône? Faites disparaître les causes qui nous y conduisirent. Rappelez-vous le mémorandum de 1831. Apaisez la Romagne, dont les espérances légitimes sont contenues, mais non pas éteintes. » MM. de Metternicb et Capacini voulaient absolument prévenir une déclaration de ce genre, et M. Mole ne les devina pas. Un jour donc, le représentant de la cour de Rome à Paris courut annoncer au ministre français, comme une nouvelle satisfaisante pour le cabinet des Tuileries, que l'Autriche se décidait enfin à se retirer des États du saintsiége, ne paraissant pas d'ailleurs mettre en doute que les Français sur-le-champ n'abandonnassent Ancône. M. Mole, qui ne connaissait l'aflkire qu'imparfaitement, trouva la conséquence naturelle, et il ne s'aperçut de la surprise que lorsque M. Desages lui eut appris quelle avait été la politique de ses prédécesseurs et de quelle manière la question se trou^ vait engagée.
L'évacuation d'Ancône eut lieu le 28 octobre 1838, et la sensation qu'elle produisit en France fut d'autant plus forte, que les esprits y étaient alors échaufiés par une ligue ardente, audacieuse, redoutable au ministère, redoutable au roi.
La victoire parlementaire remportée par M. Mole lors de la discussion des fonds secrets semblait avoir abattu pour jamais la coalition
dont nous avons indiqué l'origine. Et, en effet, grand fut d'abord le découragement des vaincus... M. Thiers avait quitté Paris. Et, pour ce qui est de M. Guizot, ses amis le jugeaient en pleine décadence. Parce qu'une discassion solennelle et récente le leur avait montré bible, dépourvu d'habileté à la fois et de hardiesse, cherchant sa route d'un pas incertain an travers des partis, et s'embarrassant dans de misérables redites, ils s'étaient figuré que cette âme violente avait enfin épuisé sa vigueur, que cette intelligence avait jeté son dernier éclair. Et ils en étaient tellement convaincus, qoe, dans le partage hâtif des rôles que distribuait leur ambition , ils croyaient beaucoup £ure pour leur ancien chef en lui réservant quelque ambassade. Lui-même, au reste, il paraissait livré à un trouble que n'avait pas encore conoa son orgueil. Retiré au Val-Ricber, loin du spectacle des affaires et de leur tumulte, il parais* sait résigné à sa défaite, il se l'avouait.
Mais il y avait un homme, M. Duvergierde Hauranne, qui portait, réunies en lui avivantes, toutes les colères de la coalition, momentanément dissoute. Ce fut son souie qui la ranima ; ce fut lui qui donna le signal de la reprise des hostilités dans un article que publia la Revue française. Il s'attachait à j prouver que les ministres étaient insuffisants; qu'ils avilissaient le pouvoir par un système de corruption et de bascule; qu'ils compromettaient le gouvernement représentatif par une outrageante affectation de dédain à l'égard de la chambre, et à l'égard de la couronne par une docilité sans mesure. Réduit à ses propres forces , M. Duvergier de Hauranne n'aurait probablement pas mené à bout l'entreprise.
Mais avec lui , à côté de lui, et par suite d'un concert préalable, étaient descend!» dans l'arène trois hommes de talent, appuyés sur la presse : M. Cbambolle, rédacteur en dirf du Siècle; M. Léon Faucher, du Courrier frmiçai$; M. Léonce de Lavergne, du Journal gitiMde France. De sorte que la coalition avait pour organes officiels trois journaux quotidiens, dont deux appartenaient à l'oppositioft dynastique et le troisième à l'école doctrinaire. Une force nouvelle venait de se produire; elle «ut» suivant rusage, des adorateurs. Les ambitious
eomn^iicèrent à se délasser et la polémique 86 déchaîna. Le Constitutionnel était naturel* lement entré dans la ligue, que les feuilles radicales appuyaient, sans en faire partie, en baine du pouvoir. On fit, sur la maxime aussi folle que vantée, le roi règne et ne gouverne pas^ mille commentaires ingénieux, injurieux, menaçants, hypocrites, sincères. Avec une égale impétuosité, les uns attaquèrent la majesté royale, les autres la défendirent.
Et, comme pour combler la mesure des agitations, rintolérance d*une partie du clergé vint tout à coup ranimer les haines, à peine assoupies, du libéralisme. A Reims, un prédicateur de passage ayant osé, du haut de la chaire, laisser tomber sur le tombeau du captif de Sainte-Hélène des paroles d'insulte, Thabitation du missionnaire fut envahie dans Femportement d'une émeute aussi déplorable que le fait qui l'avait provoquée. A Clermont-Ferrand, un scandale inouï marquait, dans le même temps (il décembre 1838), la mort d*un des plus hardis adversaires des jésuit&s , le comte de Hontlosier. En vain H. de Hontlosîer avait- il témoigné sa ferme volonté de mourir dans les bras de l'Église : ce que révoque de Clermont exigeait de lui, c'était le désaveu de sa vie entière, une rétractation publique, la condamnation de son fameux Mémoire à consulter; et, parce qu'il avait refusé jusqu'au bout de croire les intérêts de la religion liés à la cause mondaine des jésuites, les portes du temple furent fermées à son cercueil. L'esprit de la restauration semblait revivre : la ville de Clermont s'en émut; et, avec une pieuse unanimité de regrets, d'étonnement, d'amertume, le peuple accompagna au champ du repos ifô restes mortels qu'abandonnaient les ministres du Dieu de charité.
A ce scandale s'en joignit un autre d'une nature bien différente, mais qui n'en remua pas moins fortement l'opinion. Depuis quelque temps, de sourdes rumeurs faisaient courir dans Paris, mêlé à des accusations terribles , le nom de Tancien préfet de police, M. Gisquet. On parlait d'actes condamnables commis dans l'exercice des fonctions publiques, on prononçait le mot de concussion , et certains détails dérobés au secret du foyer domestique
étaient colportés par la haine, qui, en les ré* pandant , les envenimait. Le Messager, journal du soir, éclata enfin. Dans un article où se trouvaient à demi soulevés des voiles mystérieux, M. Glsquet était désigné comme prévaricateur. Lui, blessé dans ce que l'homme a de plus cher, il résolut de porter devant les tribunaux son honneur déchiré , et de là un procès plein de tristes divulgations. On y lut publiquement une lettre dans laquelle M. Gisquet avait raconté lui-même l'histoire de ses passions intimes et les tourments cachés de son cœur. Des témoins nombreux furent entendus, et de leurs dépositions il résulta, non pas que M. Gisquet avait été un magistrat prévaricateur et concussionnaire, mais qu'il avait tiré parti de ses fonctions pour enrichir par des concessions non sérieuses , étrangères à l'intérêt public et nuisibles à des tiers , ses proches, ses amis, ses employés, une femme qu'il aimait et la mère de cette femme. Un ami de salon , W Parquin , soutenait le plaignant. M* Mauguin l'accabla. Puis se leva l'avocat général, M. Plougoulm, austère, inexorable. Et il entreprit de prouver, dans son réquisitoire, que M. Gisquet avait manqué à ses devoirs en consultant, pour la distribution de ses faveurs, ses affections personnelles, non le bien de la cité. Il hii imputait d'avoir ouvert les bureaux de la préfecture de police à l'avidité du gain , d'avoir transformé les employés de l'État en agents d'affaires, lui opposant l'exemple de M. Rieublanc, que n'avait pas gagné cette contagion. Il laissa aussi tomber un blâme foudroyant sur l'empire subi par suite de liaisons illégitimes, et sur ce qu'offrait de hideux le spectacle d'une mère allant toucher le prix du déshonneur de sa fille. Il reconnaissait, au reste, dans M. Gisquet des qualités précieuses : le courage, l'énergie, un vrai talent d'administrateur; mais il le jugeait dépourvu de sens moral , et finissait par conclure à l'acquittement du Messager en ce qui concernait les attaques dirigées contre le fonctionnaire public, à la condamnation en ce qui touchait les attaques relatives à l'homme privé, la loi contre la diffamation mettant, sur ce dernier point , la vérité même en interdit. Le jury s'étant prononcé en sens inverse des con-
5Sâ
RÉVOLUTION FKAiNÇAlSE.
clusiODs de Tavocat général, le Messager ne fut déclaré coupable que sur le fait de diffamation envers un fonctionnaire public, et la cour d^assises appliqua à M. Brindeau, gérant du journal, le minimum de la peine : cent francs d'amende.
Ainsi, une foule de causes diverses concouraient à augmenter TébTanlement des esprits : actes de corruption électorale hardiment dénoncés, royauté prise à partie, réveil du fanatisme religieux, condamnation morale prononcée par un fonctionnaire du jour contre un fonctionnaire de la veille.
Voilà sous quels auspices s'ouvrit la session de 1839. De retour à Paris, MM. Thiers et Guizot avaient trouvé la coalition debout et prête. La confiance leur revint. Dans le Journal général , dont il avait fait une véritable machine de guerre, M. Duvergier de Hauranne ne cessait d'encourager les timides, de harceler les indifférents. Aux noms de MM. de Rémusat, Piscatory, Etienne, Jaubert, Ducbàtel , etc., on eût ajouté volontiers sur la liste de la coalition celui de M. Dupin aîné. Mais lui , tremblant de perdre la présidence de la chambre, il se renfermait dans une réserve obstinée. M. Duvergier de Hauranne, dans le Journal général, le somma hautement de se prononcer, le menaça , le poursuivit : tout fut inutile. M. Dupin attendait.
Enfin le moment vint ob les deux armées en présence allaient se mesurer : le 17 décembre 1838 eut lieu la lecture du discours de la couronne, espèce de harangue insignifiante et vague comme à l'ordinaire, mais qui servait à dessiner le champ de bataille. La coalition eut d'abord le dessous, M. Dupin l'ayant emporté, grâce k l'appui du ministère, sur M. Passy, candidat des coalisés pour la présidence de la chambre; mais bientôt la chance tourna. Parmi les membres de la commission nommée pour la rédaction du projet d'adresse, trois seulement, MM. Debelleyme, de la Pinsonnière et de Jussieu, tenaient pour le ministère; le^ autres appartenaient tous à la coalition : c'étaient MM. Thiers, Guizot, Duvergier de Hauranne, Etienne, Mathieu de la Kedorte, Passy.
Pour mieux assurer leur triomphe , les six
élus de la coalition convinrent de décider entre eux, dans un conciliabule particulier, toutes les questions qui devaient être traitées dans le projet d'adresse, sauf à les soumettre ensuite, pour la forme, aux trois membres composant la minorité. C'est ce qui fut fait. M. Duvergier de Hauranne, on peut le dire, tenait la plume; MM. Thiers et Guizot dictaient.
Or, depuis l'adresse des 221, jamais rédaction parlementaire n'avait été aussi agressive que celle dont les deux principaux ministres du 1 1 octobre fournirent alors la pensée et les termes. On y exprimait l'espoir que, sous un gouvernement jaloux de la dignité nationale, la France conserverait son rang dans l'estime du monde; on y regrettait que l'évacuation d'Ancône se fût effectuée sans les garanties qu'aurait dû stipuler une politique sage et prévoyante ; on y rappelait avec amertume les malheurs passés de la Pologne et les malheurs présents de l'Espagne; le dissentiment survenu entre la France et la Suisse y était sévèrement apprécié, et la conversion des rentes mise au nombre des mesures commandées par l'opinion; enfin il y était dit : c Une admlnis- » tration ferme, habile, s'appuyant sur les » sentiments généreux, faisant respecter an » dehors la dignité du trône et le couvrant au » dedans de sa responsabilité, est le gage da » concours que nous avons tant à cœur de vous » prêter. » Avertissement qui semblait cacher une menace!
MM. Debelleyme , de la Pinsonnière et de Jussieu se réunirent pour combattre un projet où ils ne voyaient qu'un appel aux passions révolutionnaires; mais Ils se heurtaient à une majorité impérieuse, résolue, opiniâtre, qui voulait, qui croyait vaincre, et ne respirait que le combat. Quant à M. Dupin, qui, en qualité de président de la chambre, faisait de droit partie de la commission, il garda une stricte neutralité tant que les chances restèrent incertaines; mais, les débats terminés, il tira de sa poche un papier, confident de son culte pour la décision du succès , et il fit aux membres de la commission, qui le regardaient avec un mélange de surprise et d'ironie, la déclaration suivante : « Je ne veux pas que Ton » puisse peuvser que je cherche h m'envelopper
1 dans une inviolabilUé sournoise. J'ai mis par » écrit mon opinion sur l'adresse : je vais vous » en donner lecture. » Et il lut, en effet, une note par laquelle il déclarait qu'à son sens une administration plus forte était nécessaire : 1** pour couvrir la couronne contre les attaques dont elle était l'objet; S"" pour rallier une majorité dans la chambre scindée en deux moitiés égales et partagée comme en deux camps rivaux ; Z"" pour imprimer une marche plus nette aux affaires et relever l'administration aux yeux du pays. Il serait difficile de peindre quelle fut, à ces mots, la stupeur de MM. Debelleyme, de Jussieu et de la Pinsonnîère. Ils s'expliquaient mal que M. Dupin, porté au fouteuil de la présidence par les suffrages du parti ministériel, 3e rangeât si facilement du parti des coalisés : il se décidait bien tard! et il allait du côté des victorieux!
Le 4 janvier 1839, la chambre eut connaissance du projet d'adresse, et l'on devine combien furent divers et emportés les sentiments qu'il excita. Les uns ne se possédaient pas de joie et se répandaient en éloges; les autres s'indignaient. MM. Guizot et Thiers osaient donc tendre la main, comme opposition, à cette Pologne qu'ils avaient abandonnée comme gouvernement ! Ce trône qu'ils avaient autrefois couvert de la sanglante égide des lois de septembre, voilà qu'eux-mêmes ils venaient le livrer aux coups des partis en fureur! On remarquait, en outre, qu'impitoyable pour les actes du ministère Mole, le projet d'adresse était, en ce qui concernait l'avenir, d'une réserve excessive; et l'on concluait de là que les rédacteurs, qui entendaient redevenir ministres, n'avaient voulu se lier par aucun engagement. Eh quoi ! eux qui s'exprimaient d'une manière si nette sur la nationalité polonaise, déjà sacrifiée , ils n'avaient rien trouvé à dire sor la nationalité belge en péril, que ces mots cruellement vagues : Nous attendons le résultat des négociations! La réticence n'étaitelle pas significative? Ne suffisait-elle pas pour trahir derrière l'étalage des principes la présence des ambitions?
Tels étaient les discours par lesquels on s'animait de part et d'autre à la lutte prochaine, lorsque tout à coup fut lancée une