‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 3)Chapitre 41 sur 93 · LOOli lURC · texte numérisé non relu

LOOli lURC

nouvelle dont le ministère avait beaucoup espéré : le drapeau tricolore flottait sur les murs de Sainl-Jean-d'Ulloa. Après avoir longtemps, et toujours en vain, demandé justice au gouvernement du Mexique de certains griefs justement élevés par les négociants français , le cabinet des Tuileries avait enfin recouru à la force. Le président Bustamente ayant repoussé Vtdtimatum de la France présenté* par le baron Deffaudis, les ports de la république mexicaine avaient été mis d'abord en état de blocus. Mais le Mexique s'obstinant dans ses refus, le contre-amiral Baudin, vaillant homme de mer, était parti avec mission d'en finir, et le 27 novembre 1838, cinq vaisseaux d'attaque bombardaient le fort de Saint-Jean-d'Ulloa. Dans l'espace de quatre heures, les cinq vaisseaux avaient tiré huit mille boulets et trois cent vingt bombes; l'Iphigénie seule, avec ses trente canons de sabord, avait lancé trois mille quatre cents boulets, plus de quatre coups par pièce à la minute ; la tôYir des signaux , à Saint-Jean-d'Ulloa, ne présentait plus que débris; le Caballero, géant de pierre, était tombé: l'ennemi n'avait plus qu'à se rendre. Le général mexicain Rincou occupait Vera-Cruz : le contre-amiral Baudin le fit prévenir, par le lieutenant Doret, que si, dans la matinée du 28, à huit heures, la capitulation n'était pas signée, les Français recevraient le signal de l'assaut. Le général attendit jusqu'au dernier moment; mais il signa. Le fort était remis aux Français , la garnison de Vera-Cruz réduite de quatre mille hommes à mille , et une indemnité garantie aux Français qui avaient été forcés de quitter la ville.

C'était là un glorieux , un brillant fait d'armes, et le prince de Joinville y avait pris une part aussi active qu'honorable. Mais, loin d'en attribuer le mérite au ministère, les coalisés lui reprochèrent de n'avoir pas adopté plus tôt le système de la vigueur; et faisant le compte des malheureux qu'étaient venus frapper sur l'escadre de blocus le vomito et la fièvre jaune, ils accusèrent hautement le cabinet d'avoir retardé le triomphe pour en répandre sur la discussion de l'adresse l'influence et l'éclat.

Ce fut le 7 janvier 1839 que commença la

lutte si impatiemment attendue. Et jamais il n'y en eut de plus animée. Deux hommes y figurèrent en première ligne, MM. Thiers et Guizot : Tun brillant et ingénieux, infatigable et bardi; Tautre froidement hostile, provocateur, violent dans sa gravité, et ne laissant percer dans sa parole qu'une partie des colères que contenaient son regard, son geste, la fatigue de ses traits et sa lèvre haineuse. Qui les eût dit alliés, ces deux hommes? Et jusque dans le fond de leurs discours, quelle diversité! Car, ce que M. Guizot, à l'entendre, ne pouvait pardonner aux ministres, c'était d'avoir décrié la vieille politique, avili le commandement, rempli toute chose d'anarchie, et, en penchant tour à tour à gauche et à droite, rendu les anciennes amitiés défiantes, les alliances incertaines. Selon M. Thiers, au contraire, la faute était de n'avoir donné l'amnistie que le lendemain d'un échec, de n'avoir pas su discerner l'heure précise à laquelle la cause de l'ordre devenait moins nécessaire à défendre que celle de la liberté, et d'avoir par là dépassé le but, à l'exemple de la révolution, qui, voulant réformer le pays, y avait entassé des ruines; de l'empire, qui, nous apportant la victoire, avait fini par nous donner le despotisme et la défaite; de la restauration, qui , venue pour réconcilier la monarchie avec l'esprit nouveau» était morte dans un coup d'État. Qu'avez-vous fait du pouvoir? criait aux ministres M. Guizot. Qu'avez-vous fait de la liberté? leur criait M. Thiers. Attaques contradictoires qui condamnaient assez l'alliance!

M. Mole, à la chambre des pairs, avait tenu bon contre MM. Cousin, Villemain, de Broglie, de Montalembert; à la chambre des députés, il se défendit mieux qu'on ne croyait. Il eut des répliques fort heureuses, soudaines. H. Guizot ayant cité, en l'appliquant aux courtisans, le mot de Tacite : omnia serviliter pro dominatione, — ils font tout servilement pour devenir les maîtres, — t Quand Tacite di- » sait cela, répondit M. Mole, il ne parlait pas Y des courtisans, il parlait des ambitieux. » De leur côté, les autres ministres, MM. Salvandy, de Montalivet, Barthe^ Martin (du Nord) firent effort contre la coalition , non sans fermeté.

Mais les coups se succédaient, le péril grossissait d'heure en heure, et les enDemis dn ministère semblaient se multiplier. Ce fiit d'abord la dialectique serrée, nourrie de bits, de M. Billault. Puis vinrent les sorties de M. Duvergier de Hauranne contre l'emploi des moyens corrupteurs, et son acre persiflage.

« Votre discours n'est qu'un mauvais pam- » phlet, » s'écria M. Mole, poussé k bout. El l'orateur de poursuivre, plus implacable encore et plus pressant. Alors se produisit un incident curieux, inattendu. M. Odilon Barrot s'effraya presque de l'effervescence de ses nouveaux amis, et le rôle de modérateur lai plut. Il s'essaya donc gravement à calmer la tempête, couvrant à demi de sa protection le ministère trop impétueusement assailli. Il demandait qu'on épargnât davantage les personnes, qu'on s'occupât des principes. Recommandation fort inutile ! Les esprits étaient en ébullition. La haine débordait.

Jusqu'alors, M. de Lamartine s'était abstenu; mais on n'iporait pas de quel côté il voulait peser : son choix était d^à fait. Le parti ministériel, ayant peu d'orateurs, avait eu soin d'entourer d'avance M. de Lamartine; et lui.

soit dédain pour ce que la coalition cachait d'intrigues , soit désir de se mesurer avec les princes de la parole, soit générosité, puisque le ministère chancelait, il avait promis son appui. Il monta donc à la tribune, élevé et comme porté par l'enthousiasme du centre, qui mettait en lui son espoir. Toutefois, il appuya les ministres par son patronage pIutM que par son approbation. Qu'une opposition sérieuse se levât, qu'elle prit le progrès social pour devise, qu'elle eût devrais principes, un programme sincère... il était prêt à y entrer. Mais que lui importait une ligue formée par de vulgaires ambitions? Il ne pensait pas d'ailleurs que la prérogative parlementaire, coffitne on l'avait tant répété , courût risque de périr, t Que peut contre vous la royauté? s'écriait-il. » Un coup d'État, c'est-à-dire un crinae. Et » vous savez s'il reste plus de trois jours in^ » puni! »

Les débats durèrent plusieurs jours. Et quel emportement dans l'attaque! que d'opiniâtreté dans la défense! Tantôt, c'était M. Guizot qui,

prenant article par article le projet d'adresse , s'attachait à prouver, contre M. Liadières, que la rédaction n'en était ni inconstitutionnelle, ni révolutionnaire, ni factieuse; tantôt, c'était M. Tbiers qui enlaçait les ministres dans les innombrables liens de sa subtile éloquence.

M. Mauguin traita la question belge avec une remarquable supériorité de vues. Au sujet de l'évacuation d'Ancône, la dépêche du 14 mars fut victorieusement opposée au président du conseil, qui ne se justifia que par la lecture imprévue de certaines pièces diplomatiques dont il exagérait habilement la valeur et dont il refusait de donner communication à ses adversaires.

La lutte touchait à sa fin. Le projet d'adresse se trouvait modifié dans le sens du ministère ! par quelques amendements ; mais ils avaient ; été contestés avec tant de puissance et si pé- * niblement obtenus, que la chute du cabinet n'était plus un doute pour personne. Restait, j cependant, une dernière épreuve : le paragraphe dirigé contre les empiétements de la couronne n'était pas encore voté. Les membres qui composaient la majorité de la commission tinrent conseil, et H. Thiers proposa l'atténuation du paragraphe. Il insistait sur les susceptibilités monarchiques de la chambre, sur la nécessité d'y avoir égard, sur le danger de compromettre par trop de hardiesse le succès devenu certain. Et tous d'applaudir, deux hommes exceptés : M. Duvergier de Hauranne et M. Gnizot. M. Guizor, surtout, se révoltait à la seule idée d'affaiblir l'attaque. Précipité vers les extrêmes par l'excès du ressentiment , et arrivé à ce point d'exaltation qu'il ne savait plus se modérer, même pour réussir, il combattit l'opinion de H. Thiers, mais sans l'emporter. Il se désolait, lorsque, pensant tout à coup à M. Odilon Barrot : « H. Barrot, dit-il, Y est notre allié. Changer le texte convenu » sans en conférer avec lui est absolument » impossible. » L'observation était juste : on dut se décider à consulter le chef de la gauche. Et M. Guizot allait se félicitant de son heureuse inspiration, car il tenait pour certain que M. Barrot n'oserait pas se montrer plus monarchique que lui. Il en fut autrement. Interrogé, M. Barrot n'hésita pas à se prononcer

pour une rédaction moins âpre, moins mena* çante. On convint , en conséquence , d'un amendement que M. Billault devait présenter le lendemain et qui devait être adopté par la commission. Mais, dans la soirée, M. Odilon Barrot ayant raconté à ses amis ce qui venait de se passer et s'étant vu désapprouvé par eux, le projet d'amendement fut abandonné, et l'on attaqua les usurpations de la prérogative royale aussi péremptoirement que M. Guizot le désirait.

Du reste , les appréhensions de H. Thiers ne devaient pas se réaliser. Au vote définitif, 221 voix adoptèrent l'adresse modifiée. Quant, à l'adresse rédigée par la commission, elle eut pour elle 208 voix, et, dans le nombre, celle du marquis de Dalmatie, fils du maréchal Soult, celle de son gendre, M. de Hornay, celles enfin des deux frères de Casimir Perler. Le ministère se sentit perdu. Mais le roi était là, encourageant ses ministres, leur soufflant la persévérance, les excitant à ne pas abandonner, par une soumission trop prompte aux décisions de la chambre,, le soin de la prérogative royale. On tenta donc un nouvel effort. Le corps électoral pouvait être séduit ou intimidé : on le crut, et la chambre fut dissoute.

Alors vous eussiez vu, dans cette arène ouverte aux passions, les partis se précipiter pêle-mêle et haletants. Ce fut un désordre sans nom, une corruption sans exemple, un dé^ chatnement inouï de violences. Pour écraser ses ennemis et pour vivre, le ministère mit tout en feu. De chaque coin de la France, préfets et sous-préfets sont mandés à Paris , et ils regagnent aussitôt leur poste, chargés de firmans électoraux. La province est inondée de feuilles ministérielles distribuées d'une main prodigue, au compte des fonds secrets.

On promet, on menace. M. Persil, président de la commission des monnaies, était entré dans la coalition : on oublie ses déplorables services, et, traité de factieux par le Journal des Débats, accusé d'avidité par la Presse, il est frappé d'une destitution aussi brutale qu'imprévue. M. Bruley, préfet de Tarn-et- Garonne^ dénoncé comme un fonctionnaire iro indépendant, est appelé à Paris, et il so

croise en quelque sorte, sur la roule, avec son successeur. En vue des élections, les places sont comme mises à l'encan. On accorde aux communes qu'il faut gagner, les secours qu'elles réclament, soit pour réparer une église, soit pour achever un pont, soit pour fonder un liospice, soit pour établir une bibliothèque. Les pamphlets soldés par la police succèdent aux pamphlets; et, suivant une expression du temps, les malles-postes parties de la capitale pour sillonner la France gémissent sous le poids des calomnies qu'elles transportent. Un formidable système de dénigrement poursuit , atteint et enveloppe quiconque s'est déclaré contre le ministère. M. Guizot est déchiré par des hommes qui furent ses amis. Les sympathies de M. Thiers pour la reine Christine sont commentées par le^ plus odieux mensonges , et on lit dans une feuille ministérielle : « Au » dernier bal donné par le prince T...., chacun » remarquait un admirable collier de perles » que portait M""' Thiers et qu'on estimait » 50,000 franco. Il se disait hautement que ce » collier avait été donné à M*"*' Thiere par la » reine d'Espagne. »

De son côté, la coalition troublait, agitait, tourmentait, embrasait le pays. En face du comité Jacqueminot, qui appuyait le ministère, s'étaient formés plusieurs comités répondant aux divers partis confondus dans la coalition, savoir : le comité doctrinaire, composé de MM. Guizot, Persil, Duchâtel, Joseph Périer, de Rémusat, Raguet-Lépine , Jaubert, Duvergier de Hauranne; le comité du centre gauche, composé de MM. Thiers, Berger, Boudet, Caumartin, Mathieu de la Redorte, Cochin, de Dalmatie, Ganneron, Gouin, Muteau, Sapey; le comité de la gauche, composé de MM. Barrot, Chambolle, Clauzel , Tracy, Isambert, Guyet-Desfontaines, Demarçay. Et, au-dessus de ces réunions , on en avait formé une dans laquelle figuraient les chefs et qui devait imprimer à la coalition un mouvement d'ensemble.

Là venaient aboutir les renseignements; là s'opérait entre des hommes autrefois rivaux ou ennemis je ne sais quel bizarre échange de services et de complaisances; là brûlait le foyer des frivoles désirs et des passions ja-

louses. Que d'espérances couronnées si Ton triomphait! et, si l'on succombait, quelle honte! Mais, pour l'activité, pour l'emportement, pour l'énergie factieuse, pour le délire de la colère allumés dans l'ambition, nul n'égalait M. Guizot. « C'est un austère intrigant, > avait dit de lui un littérateur de l'époque, M. de Latouche, homme d'un esprit étincelant et d'une implacable probité. Et ce mot terrible, les adversaires de M. Guizot se plaisaient alors à le répéter. Martyr, en effet, de son propre orgueil, esclave des plus fougueuses puissances de l'àme, tantôt s'adressant à c«ux qui exerçaient encore des fonctions, comme M. Vivien, il leur demandait d'émouvoir l'esprit public par l'éclat de démissions collectives et hautaines; tantôt il gourmandait les scrupules de M. Barrot, alarmé du concours des légitimistes; tantôt enfin, la bile sur le front et l'œil plein de haine, il criait à ses alliés, trop timides : t N'oubliez pas, surtout, » n'oubliez pas de faire peur aux préfets.

» Qu'ils sachent bien que demain peut-être » nous serons vainqueurs et... inflexibles. >

Des comités avaient pris naissance dans presque toutes les villes de France, qu'entraînait l'exemple de Paris; et il fallait, par d'imposantes démonstrations, empêcher la dispersion des efforts et les défiances. La coalition , d'ailleurs, ne devait pas avoir Tair d*un complot. Les chefs résolurent donc de continuer par des manifestes la guerre commencée par une attaque souterraine. Des déclarations publiques, véritables réquisitoires contre le cabinet, furent adressées à Aix par M. Thiers, à Chauny par M. Odilon Barrot, à Sancerre par M. Duvergier de Hauranne , à Napoléon- Vendée par M. Chambolle, à Lisieux par M. Guizot. Ce dernier fit plus; et, comme les ministériels, semant l'épouvante, affectaient d'appeler la coalition la faction de la guerre, il écrivit à M. Leroy-Beaulieu une lettre que les journaux publièrent et dans laquelle il s'exprimait en ces termes, touchant la paix :

l.a paix peut élre compromise de deux manières :

Par une poliliquc faible, peu digne, et qui btess<-raii Phonneur national ;

Par une politique imprévoyante , malhabile , et qui coodu irait mal les affaires.

La France est susceptible, très-susceptible pour la dignité

nsT

ilf <a vi<* nalionak ol île son niiiiuile ilaiis lo moiitU*. ^•l•Al•l•^ Ini cil «lit'iil i'CiMlur< ! I.a siisocplibilil^ pnlilique, populaire, ee senliment soudain, êteelrique, un peu aveugle, mais puisMiirt et dévoué, c'est Tlionncur, e*es| la grandeur des sociétés dénioeraliques ; c'est par là que, malgré leurs inconséquences et leurs faiblesses, elles se relèvent et retentissent avec éclat dès que celle noble fibre e.«t émue. Et que le gouvernement le saclie bien : elle peut paraître molle, inerte, et tout a coup s'émouvoir, s'ébranler el tout agiter par son ébranlement. Vous aimez la paix; vous voulez la |ioi\. Prenez soin, grand soin de la dignité nationale: donne7-Iui satisfaction et sécurité. Si elle doute, si elle Viiiquicte, iuquiélrz-vous aussi pour la paix. Ses biens sont gmnds «-t doux ; mais un pays libre ne les acbëlera pas longtemps au prix d'une souffrance morale el d'un malaise offen<«iil.

C'est d'ailleurs une situation si commode, une si grande force pour le gouvernement que de se mettre en sympathie avec la fierté nationale el de s'en faire un bouclier! Que «l'eml^rras il peut s'épargner, que de questions il peut résoudre par ce seul moyen ! Rn toute occasion , à chaque inkianl, ces étrangers, ft qui vous avez affaire, vous observent, vous tètent. Qu'ils \ous sachent fiers et fermes, ils mesureront, ils contiendront leurs paroles, leurs actes ; ils y regaril«*t-ont h deux fois avant d'engager une question et de courir une chance contre vous. Mais s'ils vous trouvent , s'ils vous sentent un peu timides, irrésolus, enclins ft éluder, ft céder, croyez-vous qu'ils vous feront des conditions meilleures, qu'ils vous traiteront avec plus de ménagement? Tout an eoniraire : ils insisteront, ils presseront, ils inquiéteront; ils se soucieront peu de vous susciter des affaires, ils compteront peu avec vous. Et la paix , chargée d'embarras, de questions, d'ennuis, de dégoâts , deviendra de plus en plus ineonimodc, difUeile, et se trouvera enfin en péril, quoi (|iie vous ayez fuit pour la maintenir.

Grand et noble langage, mais bien différent de celui que M. Guizot devait tenir plus tard comme ministre des affaires étrangères!

Tout à coup, et du sein de tant de clameurs confuses, s*éleva une voix imposante : dans UD discours aux électeurs de Vitry, M. Royer- Collard condamna formellement la coalition.

Immense sujet de joie pour la cour et de fureur pour ses ennemis! M. Royer-Collard , jusqu'alors respecté par la polémique, sévit en butte à des traits empoisonnés. L*envie, disait-on, est montée à son cœur, et la supériorité de H. Guizot, son ancien disciple. Taccable.

Ainsi, les opinions déroutées, les anciennes amitiés méconnues, les ennemis de la veille se réveillant alliés, le pouvoir convoité à outrance, les ministres à bout de moyens corrupteurs, la société troublée par le choc de mille passions personnelles et factices, des liommes qui avaient exagéré l'ordre, exagérant jusqu'à l'esprit de faction, l'autorité avilie par l'action d'autrui et par son action propre,

l'insulte devenue Tarme de rliarun, l'administration au pillage, et la royauté planant inquiète au-dessus d'un tel chaos : voilà le spectacle que présentait alors, abandonné à lui-même, le régime monarchique établi en France.

Aussi, quel sujet de joie amère et d'ironie pour les républicains, témoins de tant de complications misérables! Dans un pamphlet qu'il publia sous ce titre : État (le la question, M. de Cormenin s'écria : « La France * veut le gouvernement du pays par le pays.

» La cour veut le gouvernement personnel du » roi. Au bout de l'un se trouvent l'ordre et » la liberté; au bout de l'autre se trouve une » révolution. Voilà l'état de la question. »

Cependant, l'heure décisive approchait. A Paris, le succès électoral de la coalition fut éclatant : sur douze collèges , elle en obtint huit par l'élection de MM. Ganneron , Eusèbe Salverte, Legentil, Carnot, Moreau, Galis, Cochin, Garnon; et le ministère quatre seulement, par l'élection de MM. Jacqueminot, Jacques Lefebvre, Beudin et Laurent de Jussieu. Dans les départements , mêmes résultats en faveur de la coalition.

Aux attaques dont le ministère Mole était assailli de tant de côtés à la fois, le parti légitimiste joignait les siennes. M. de Genoude, surtout, dans la Gazette de France, inquiétait le pouvoir et le harcelait.

Admis dans le sacerdoce après avoir été marié, M. de Genoude tenait à la fois du prêtre et du laïque. Il avait, du prêtre, le maintien composé, le calme dans l'audace, les passions sourdes, la ténacité; mais il dédaignait les petites pratiques, ne se piquait nullement d'intolérance, et employait sans scrupule les procédés mondains. Mélange bizarre qui faisait de lui un caractère à part, et qui se retrouvait jusque dans son costume, moitié frac et moitié soutane! Ses manières étaient onctueuses et ses paroles remplies de miel ; mais dans l'expression caressante de son regard la fermeté perçait, et sa physionomie annonçait la résolution , quoique habituellement amollie par un sourire insinuant. Il apportait, du reste, beaucoup de soin à se donner les dehors de la modération. Sa polémique, toujoui^s subtile, était en général exempte de brutalité;

et H excellait à embarrasser ses adversaires par de longues citations, des rapprochements, des sophismes naïvement présentés, des attaques doucereuses et une dialectique de théologien. La révolution de juillet ayant mis à nu les fautes de la restauration, souvent dénoncées par M. de Genoude, il en avait profité pour s'imposer aux légitimistes, dont il traitait les préjugés sans ménagement, er qu'il traînait à sa suite d'une main vigoureuse. S'il se montrait quelquefois violent, c'était à l'égard de son propre parti ; mais à l'égard du parti démocratique, dont il aurait voulu absorber la popularité et vers lequel il se sentait entraîné par un penchant secret, rien n'égalait l'habileté de ses prévenances et sa courtoisie. Il faisait aux chefs républicains des avances continuelles, résistant à leurs reftis, s'étudiant à désarmer leurs défiances, les engageant bon gré mal gré dans ses tentatives, et se disant plus jaloux de leur estime que de celle des premiers souverains de l'Europe. Jamais homme ne sut mieux mettre à profit toute chose. Il disposait d'un journal, et, par calcul, il en faisait l'écho des louanges que lui adressaient ses partisans. Tourné en ridicule par ses ennemis, il s'en vantait, et déconcertait le sarcasme à force de le braver. De sorte qu'il en était venu à transformer l'obstacle en moyen, et faisait servir l'injure même à sa renommée. Son but, il le poursuivait d'un pas infatigable à travers les procès, les invectives, les moqueries, les échecs, les mécomptes.

Quand on le croyait abattu , il se relevait tout à coup, souriant et fier. Le lendemain d'une défaite incontestable, il se proclamait vainqueur. Il se donnait pour alliés des hommes qui repoussaient hautement son alliance, et il leur eût volontiers prouvé à eux-mêmes qu'ils étaient des siens. C'était, en un mot, un des hommes les plus remarquables, les plus divers et les plus singuliers de son temps.

Il avait bien compris, doué qu'il était d'une vive intelligence, qu'entre le peuple et Henri V il y avait tout un passé à voiler ou plutôt à détruire. Aussi , n'hésitait-il pas à proclamer le principe de la souveraineté nationale, mais avec une restriction qui emportait le principe. Car, à l'entendre, la souveraineté se serait

composée, par essence, des droits de la nation et de ceux du roi, sans qu'il fût possible à l'une de ces deux puissances de nier la légitimité de l'autre. De sorte que M. de Genoude s'ingéniait à combiner, par un vain, par un monstrueux assemblage, ses tendances monarchiques et les emprunts que son habileté faisait à la démocratie. Il n'admettait , d'ailleurs, que l'élection à deux degrés, sûr moyen de rétablir les grandes influences locales, influences de richesse et de sacristie. Or, de tout cela il résultait que M. de Genoude se trouvait repoussé, et par les républicains, auxquels son rôle d'homme de parti était suspect, et par ceux des légitimistes qui étaient restés fidèles au culte de la monarchie absolue. Mais il n'en continuait pas moins sa route, fatiguant les ministères nés de 1830 de sa haine obstinée et de son intarissable polémique.

Le cabinet du i 5 avril eût difficilement résisté à tant d'assauts : sa dernière heure approchait, et malheureusement elle coïncidait avec le succès sinistre des négociations suivies, à Londres, au sujet de la nationalité belge.

Nous avons dit les clauses du traité des vingt-quatre articles, son esprit, son but. En livrant à la Hollande Venloo, Maestricbt, la rive droite de la Meuse, le grand-duché de Luxembourg, il relevait en partie la barrière qu'en 1815 le congrès de Vienne avait construite contre nous et qu'en 1850 les journées de septembre avaient abattue. Le gouvernement français n'aurait donc jamais dû souscrire à un pareil traité, et, la faute commise, il y avait pour lui honneur et devoir à saisir toutes les occasions légitimes de la réparer.

Quelle était la situation? En 1832, la Belgique avait accepté le traité des vingt-quatre articles, mais en poussant un cri de désespoir, mais en prenant les peuples à témoin de la violence faite à sa faiblesse. Il était d'ailleurs bien entendu qu'elle n'acceptait que sous trois conditions : la première , qu'à ce prix sa nationalité serait unanimement reconnue par les puissances contractantes; la seconde, que le contrat liait les cinq grandes cours; la troisième, qu'il était obligatoire pour les Hollandais comme pour les Belges.

Or, de ces trois conditions pas une n* avait été remplie.

Parmi les puissances contractantes , il n'y avait que la France et TAngleterre qui eussent franchement reconnu et sanctionné la révolution belge en envoyant des ministres à Bruxelles. L'Autriche et la Prusse n'y avaient eu que des chargés d'affaires. La Russie ne s'y était fait représenter par personne.

En second lieu, le traité des vingt-quatre articles n'avait jamais eu, même dans la pensée des puissances signataires, le caractère d'un contrat inviolable, définitif; et la preuve, c'est que l'Autriche, la Russie, la Prusse, loin de tenir la main à l'exécution des ordres de la conférence, avaient au contraire encouragé les résistances du roi Guillaume et refusé ouvertement leur adhésion au siège d'Anvers; la preuve encore , c'est qu'après le siège d'Anvers, la France et l'Angleterre s'étaient arrêtées, n'osant pousser plus avant dans les voies de la contrainte et laissant la question pendante. Au reste, ce qui ne permettait à cet égard aucun doute, c'étaient les termes de la convention qui, en mai 1833, avait constitué le provisoire : « Les hautes parties contrac- » tantes s'engagent à s'occuper sans délai du > traité définitif qui doit fixer les relations • entre la Belgique et les États de S. M. le » roi des Pays-Bas. i> On avouait donc que le traité des vingt-quatre articles n'était pas définitif!

A son tour, le roi Guillaume le regardait si peu comme obligatoire pour lui, que son refus d'y obtempérer durait depuis sept ans.

Ainsi, la Belgique avait trois motifs péremptoires pour se croire déliée des suites d'une acceptation qui, encore une fois, n'était de sa part qu'un douloureux hommage de la feiblesse à la force.

Et la cause de la Belgique était d'autant plus sacrée, que les Luxembourgeois et les Limbourgeois se sentaient Belges; qu'ils voulaient rester Belges; qu'ils avaient des représentants dans les deux chambres et jusque dans le conseil de Léopold; qu'ils s'étaient armés en 1830 pour la séparation des deux pays; qu'il s'agissait de les mettre à la merci d'un monarque par eux combattu et outragé; qu'il

s'agissait de courber des catholiques sous le joug protestant.

Donc, nécessité d'affranchir les frontières de France injurieusement surveillées, droit résultant de l'inexécution d'un contrat essentiellement synallagmatique ; honneur, justice, humanité , tout faisait une loi au cabinet des Tuileries de négocier l'annulation du traité des vingt-quatre articles.

Il n'en fit rien. Il se contenta de solliciter la réduction des charges financières imposées à la Belgique, ce qu'on lui accorda sans peine, la conférence ne tenant qu'aux clauses territoriales du traité, attendu que c'était par là qu'il blessait la France !

Il est vrai qu'en 1833, la diplomatie belge avait eu le tort d'invoquer la validité de l'acte fameux dont la Belgique, en 1839, ne voulait pas. Mais ce tort faisait-il disparaître les raisons d'intérêt national, de droit, d'équité, de haute morale, par lesquelles la diplomatie française devait se conduire ? Les habitants du Luxembourg et du Limbourg en étaient-ils moins Belges? et le gouvernement français en devenait-il moins coupable de tremper dans le complot qui disposait d'eux, sans eux, malgré eux et contre eux?

Quoi qu'il en soit, le roi Guillaume s'étant enfin décidé à l'acceptation du traité, la Belgique fut sommée de se soumettre. A quelle douleur, à quelle indignation elle s'abandonna, il est facile de le deviner. Un moment on put croire qu'elle chercherait dans d'héroïques extrémités son salut ou du moins son honneur.

Le ministre des finances vint demander à la chambre des représentants de rendre exigibles les six premiers mois de la contribution foncière. En vue de la guerre possible ou, plutôt, probable, on jeta les yeux sur le général polonais Scrzynecki. Mais, comme la France, la Belgique avait à compter avec des passions toutes carthaginoises. Les commerçants d'Anvers, de Liège, de Bruxelles, ne manquèrent pas de représenter, dans des adresses lancées avec un déplorable courage, que la guerre aurait pour conséquences d'anéantir le crédit, de paralyser les opérations industrielles, de faire clore les frontières de Prusse, fermer l'Escaut, mettre en état de siège Ostende et la

rôle , séquestrer les navires belges et leurs cargaisons. C'était là évidemment la petite prudence. La grande prudence, Guillaume l'avait pratiquée, lorsque, durant sept années, il avait mis la conférence au défi d'embraser l'Europe pour se faire obéir ! Mais l'égoïsme mercantile ne voit ni d'aussi loin ni aussi juste.

Il faut le dire, toutefois, ce qui semblait donner raison au commerce belge, c'était l'attitude du gouvernement français, c Osez af- » firmer, criaient les marchands d'Anvers à » leurs adversaires, que, si nous tirons l'épée, » le cabinet des Tuileries nous protégera. C'est » peu : osez affirmer qu'il ne se joindra pas » contre nous à nos oppresseurs ! »

Ce fut le 18 février (1859) que le ministre des affaires étrangères en Belgique, M. de Theux, proposa au vote des représentants l'acceptation du fatal traité, pendant qu'au dehors la foule s'entassait et grondait. La lecture n'était pas achevée que les colères se firent jour. « Hommes misérables, s'écria M. Dumor- » tier en s'adressant aux ministres, ne voyez- » vous pas que c'e^t par votre faute que la » Belgique est conduite à sa honte et à son » malheur? Qui donc a pu vous porter à un » tel acte de pusillanimité? Où sont ces forces » qui se préparent à accabler la patrie, à en- > vahir la Belgique? Si votre intention était * de céder à de dégradantes conditions, pour- » quoi avez-vous mis dans la bouche du roi » ces mots de persévérance et de courage y qui » ont retenti dans nos cœurs ? Persévérance ! » Vous n'en avez pas. Courage! Vous n'en » aurez jamais. »

Le 18 mars (1839), et après de tumultueux débats, la chambre belge adopta, à la majorité de 58 voix contre 42, la loi fratricide qu'on lui présentait. M. Gendebien formula son vote en ces termes : « Non, non, trois » cent quatre-vingt mille fois non! pour au- » tant de Belges sacrifiés. » Et, sortant de la salle, il courut écrire une lettre dans laquelle il déclarait renoncer à sa qualité de représentant.

Avant la discussion , trois ministres , MM. Ernst, d'Huart et de Mérode, avaient sacrifié leurs portefeuilles à l'honorable eon-

viclion que la Belgique se devait de ne poinl reculer devant la menace, si sa destinée était de céder à la force. Quant au sénat, il ne tarda pas à ratifier la sentence prononcée contre la nationalité belge.

Chose consolante et dont il faudra que la postérité se souvienne ! plus que de nos propres malheurs la partie saine du peuple français fut touchée du malheur de la Belgique.

Eh! quelle âme généreuse ne se révolterait pas contre l'insolence de tels partages qui nous montrent les potentats s'adjugeant la propriété des peuples et se distribuant des têtes d'hommes ainsi que des têtes de bétail!

Ce dernier triomphe de la diplomatie monarchique ne suivit que de quelques jours la chute des ministres français qui venaient d'en accepter, pour leur part, la triste responsabilité. Le 8 mars (1839), le ministère Mole avait donné sa démission.

Il durait depuis près de deux ans (du 18 avril 1837 au 8 mars 1839). Son existence avait été marquée : à l'intérieur, par l'amnistie; à l'extérieur, par l'évacuation d'Ancône et par le traité des vingt-quatre articles imposé à la Belgique. Il avait ainsi cherché à calmer les partis extrêmes k force de mansuétude et l'Europe à force de soumission, espérant vivre loin de la gloire et des soucis de la vraie grandeur. Mais il n'avait pas compris que la lutte entre la bourgeoisie et la royauté naîtrait terrible, implacable, aussitôt que de communs dangers auraient cessé d'assaillir ces deux puissances rivales et , au fond, ennemies. En effet, à peine délivrée de la crainte des insurrections et de celle de la guerre, la bourgeoisie se mit à avoir peur de la royauté. Alors se manifestèrent les vices du régime si follement appelé l'équilibre des pouvoirs. Un cri prolongé retentit contre le gouvernement personnel de Louis-Philippe; la prérogative parlementaire trouva partout des publicistes, elle eut partout des vengeurs , elle transforma en tribuns des hommes qui s'étaient jusqu'alors montrés fanatiques dans le sens contraire; M. Mole et ses collègues furent dénoncés comme les secrétaires du roi , comme ses complaisants; et les lustres allumés pour le mariage du prince royal n'étaient pas encore

éteints, que déjà Ton demandait compte au chef de la bourgeoisie, devenu le restaurateur du palais de Versailles, de sa tendance à recommencer la monarchie absolue. On a vu combien ce mouvement fut général et emporté.

Pour humilier le roi , pour le punir de ses préférences, pour enchaîner son action, pour le réduire enfin au rôle de monarque automate, des hommes qui s*étaient juré une haine immortelle se rapprochèrent tout à coup et se tendirent la main , s*honorant de combattre sous des drapeaux fraternellement confondus.

Si bien que, de la rue, Témeute monta dans le parlement. La coalition, il est vrai, se composait de beaucoup de vanités froissées, d*ambitiODS mécontentes, d'intérêts particuliers en souffrance, de petites passions, en un mot; mais elle n'aurait pas à ce point remué le pays électoral, elle n'aurait pas vaincu surtout, si

le mot d'ordre adopté par elle n'eût répondu , dans la bourgeoisie, à un sentiment général et profond. Or, quel était ce mot d'ordre? Haine au gouvernement personnel! Pour résister à une attaque qui partait du sein même de la classe dominante, H. Mole et ses collègues n'avaient eu qu'un moyen : la corruption. Ils remployèrent avec une sorte de frénésie , et elle ne put leur suffire. Ils tombèrent donc, laissant l'autorité compromise, les sources de l'élection empoisonnées, la chambre en ébullition, la royauté découverte, la bourgeoisie enivrée à la fois et embarrassée de son triomphe : conséquences naturelles et inévitables de l'aniagonisme du principe monarchique et du principe électif! Car, s'unir contre de communs périls, et ensuite s'entre-déchirer, telle I est la condition de deux pouvoirs rivaux mis I en présence.

Page 1