IBRAHIM-PACHA
Ihrahim àNezib.
fer, il succombait enfin à la fureur de Fivresset à de frénétiques excès de plaisir, et aussi à la fatigue de sa haine trop longtemps comprimée. Ses dernières journées furent, plus qu*on ne peut dire, amères et sombres. Quand il ne gardait pas le silence de l'anéantissement, c'était pour répandre le tumulte de ses pensées en paroles confuses. Ou bien, revenant à lui, il niait son mal, il se donnait des airs de prince impérissable ; il faisait le mattre : pitoyable comédie jouée, entre deux évanouissements, par un despote qui semblait trouver mauvais que même la mort lui manquât de respect. Le 23 juin, les médecins l'avaient jugé perdu ; le 1'^ juillet 1839, il expira, non sans avoir prononcé à diverses reprises un nom fatal :
celui de Méhémet-Ali.
La fin du sultan, rapprochée des convulsions de son empire, avait je ne sais quelle signification austère et profonde. Ce fut avec une sorte de religieuse inquiétude que les ha* bitants de Constantinople regardèrent passer, enveloppé de ses châles funèbres, leur terrible mattre, abattu pour jamais.
Mahmoud n'était certes pas une nature vulgaire. Il avait rinstinct des grandes choses, il en avait le courage; mais pour en accomplir de telles, il lui manqua la sérénité et le bon sens du génie. Pour tout ce qui exigeait des prodiges de volonté ou d'audace, il fut sufii^ sant. Et c'est ainsi qu'il se signala par le massacre des janissaires , auquel il n'y a de comparable dans l'histoire que la destruction des Templiers. Mais où il fallait clairvoyance et mesure, il échoua. Novateur, il alla droit à la réforme des coutumes, avant d'avoir touché aux institutions et changé les mœurs, ce qui était commencer par le plus périlleux et le moins important, les hommes en général tenant plus à leurs usages qu'à leurs idées. Il dépouilla les Turcs de leur riche et regrettable costume, leur mit sur la tète un fez à la place d'un turban; et les voyant à peu près habillés à l'européenne, il s'imagina les avoir civilisés. Voulant refaire sa milice, il la perdit. Bizarre inspiration que de soumettre aux règlements de notre école de cavalerie les descendants des mameluks, les meilleurs cavaliers du monde! Il eut, en outre, le tort de donner ses innova-
tions pour auxiliaires à ses vices : il se livra au goût de la boisson proscrite par Mahomet, jusqu'à en mourir; sa sensualité rechercha jusqu'au scandale l'amour des Grecques du Bosphore, filles chrétiennes. Ce n'était pas rajeunir rislamisme, c'était Toutrager. Mais, par une insolence familière aux despotes, pouvant beaucoup oser, il osait tout. Par là il brisa gratuitement l'énergique individualité des Turcs. Au fanatisme, leur sauvage mobile, qu'avait-il substitué? Il se trouva donc sans force contre les attaques du dehors, et la moitié de son empire lui échappa. Il avait l'empereur de Russie pour allié : il l'eut bientôt pour protecteur; il avait le pacha d'Egypte pour vassal : il l'eut pour ennemi. L'Europe, qu'il désirait imiter, qu'il avait conçu l'espoir d'égaler peut-être, Tenveloppa, opprima ses colères, et le tint comme enchaîné dans une rage inutile. Et au moment même où, par le signal de la guerre, il venait de s'afl^ranchir, la vie l'abandonna. Il y avait eu défaut d'équilibre entre ses facultés : ce fut son mal. Il remua le monde autour de lui et n'enfanta que sa propre ruine, parce qu'il avait des lumières incomplètes avec de vigoureuses passions, et qu'une intelligence médiocre égarait, en l'abaissant, la puissance de son cœur.
Mais, dans les desseins de la Providence, un pareil homme était bon sans doute pour frayer les voies à la communion de TOrient et de rOccident. Mahmoud concourut, et il ignorait probablement la portée de son rAle, à ce travail moderne d'unité qui, faisant peu à peu disparaître l'originalité des races, la différence des traditions, la diversité des habitudes et des costumes, l'opposition des intérêts, les distances même, tend à constituer harmonieusement la grande famille humaine sur les dé* bris du vieux monde, si plein d'éléments de lutte et si morcelé. Spectacle unique et vraiment merveilleux! En un pays où les changements de règne n'avaient admis jusqu'alors d'autre Intervention extraordinaire que celle des complots d'eunuques ou des coups de poignard, c'était à un enfant de dix-sept ans que Mahmoud laissait l'héritage de son empire écroulé à demi... Grâce au principe de solida* rite universelle nouvellement introduit dans
l'histoire, il avint que cet enfant eut TËurope entière pour tutrice.
Le 24 juin , date de la bataille de Nézib, la chambre des députés, en France, avait entendu un lucide rapport de M. Jouffroy sur la nécessité d'accorder aux ministres dix millions pour augmenter nos forces dans le Levant : le r' juillet, date de la mort de Mahmoud, la discussion s'ouvrit, et jamais débats ne présentèrent un semblable caractère de grandeur.
Le duc de Valmy commença. Son discours ne fut qu'une amère critique de la conduite du gouvernement français, et malheureusement la critique était juste. M. de Valmy n'eut pas de peine à prouver que le gouvernement français avait pris, dès l'origine, en Orient, une situation fausse et équivoque; qu'il avait créé par la convention de Kutaya un provisoire mortel; qu'il avait trop favorisé Méhémet-Ali pour ne pas perdre crédit dans les conseils de la Porte, et qu'il avait trop vacillé dans ses prédilections pour ne pas se compromettre auprès du vice-roi; qu'en un mot, il en était venu à avoir Constantinople contre lui, sans avoir pour lui Alexandrie. Au fond, l'orateur légitimiste aurait voulu, en haine des révolutions, qu'on immolât le pacha d'Egypte au sultan. C'était aussi ce qu'aurait voulu M. Denis (du Var), convaincu que la Turquie n'était pas aussi épuisée qu'on le croyait, et qu'il y aurait pour nous à la relever autant de profit que d'honneur.
Tout autre était le système de M. de Carné.
A la légitimité morte d'un droit condamné par les batailles, la civilisation et le destin, il opposait la vivante et féconde légitimité du fait. Il saluait dans Méhémet-Ali le régénérateur d'une race que mal à propos on avait jugée éteinte. Selon M. de Carné, la nationalité arabe allait refleurir sous les auspices du vice-roi, évidemment destiné à tenir le sceptre de l'Orient rajeuni. Il importait donc de ne rien jeter entre sa fortune et Constantinople. Après Koniah, vingt marches l'eussent conduit au sérail! Pourquoi l'avait-on arrêté? Puisque la Turquie agonisait, puisqu'elle ne pouvait plus s'interposer efficacement entre l'Europe occidentale et les Russes, que ne cherchait-on à la remplacer? On voulait l'intégrité de l'em-
pire ottoman, et elle n'était plus possible au moyen du sultan et des Turcs : il fallait donc la rendre possible au moyen des Arabes et de Méhémet-Ali. Sur le trône de Constantinople siégeait un fantôme, il y fallait mettre un homme armé. Méhémet-Ali, d'ailleurs, n'étaitil pas un ami de la France? Et l'Egypte, soumise à notre influence, ne faisait-elle pas de la Méditerranée ce qu'avait deviné le génie de Napoléon, un lac français?
M. de Lamartine se prononça tour à tour, et contre le système turc, et contre le système arabe. L'intégrité de l'empire ottoman lui paraissait un rêve, avec le pacha d'Egypte aussi bien qu'avec le sultan. Comment espérer que Méhémet-Ali et Ibrahim parviendraient à resserrer dans leurs mains, si fortes qu'on les connût, tant de populations amollies? Où la trouver cette nationalité arabe dont on faisait bruit? Entendait-on par là l'incohérent, le monstrueux assemblage des Égyptiens, des druses idolâtres, des maronites catholiques, des bédouins du désert? On sacrait Méhémet- Ali fondateur d'empire! Mais dans une contrée ou n'existaient ni institutions, ni lois régulières, ni mœurs politiques, où il n'y avait qu'un maître et des esclaves, un grand homme pouvait-il être autre chose qu'un accident? < En » un tel pays, disait l'orateur, un grand » homme replie en mourant son génie après
> lui, ainsi qu'il replie sa tente, laissant la » place aussi vide qu'avant lui, aussi nue, » aussi ravagée. » Passant au système adopte par le gouvernement, celui du statu quo : c Je » comprends, s'écriait M. de Lamartine, je » comprends le système du statu quo pour » l'intégrité de l'empire ottoman, avant le
> traité de 1774, avant le traité de 1792; je
> le comprends encore après 1813; je le com- » prends enfin avant l'anéantissement de la » marine turque à Navarin , cet acte de dé- » mence nationale de la France et de l'Angle- » terre au profit de la Russie. Mais, après » l'usurpation de la Crimée, le protectorat » russe en Valachie et en Moldavie; mais après » l'émancipation et l'occupation de la Grèce » par vos troupes, et les millions de subsides » que vous allez encore payer demain à son » indépendance; mais après l'asservissement
» de la mer Noire aux Russes et la création
> de Sébastopol, d*oii les flottes russes sont » en vingt-quatre heures à Constantinople; » mais après les traités d'Andrinople, d*Un- » kiar-Skelessi , de Kutaya, et le déniembre- » ment de la moitié de l'empire par Méhémet » et par vous, qui le protégez, le slatu quo, j» permettez-moi de le dire, est une dérision » comparable à l'existence dérisoire de la na- » tionalité polonaise. Quoi! vous allez armer » pour le siaiu quo de l'empire turc, qui » importe, dites-vous, à la sûreté de TEu- * rope; et ce statu quo, c'est le démembre- » ment, l'anéantissement, l'agonie de l'empire » que vous prétendez vouloir relever? Soyez » donc conséquents : si la Turquie vous im- » porte, comme vous le dites, allez au secours, 1 non de la révolte établie en Syrie, mais de » la légitimité impériale à Constantinople!
» Prêtez vos conseils, vos ingénieurs, vos offi- 1 ciers, vos flottes aux généreux eflbrts de » l'bérolque Mahmoud pour civiliser son peu- » pie; aidez-le à écraser Ibrahim, à ressaisir » l'Egypte et toutes ces parties de son empire » qui s'en détachent... Au lieu de cela, que 1 vous dit-on? Armez pour le statu quo; unis- » sez vos flottes à celles des Anglais pour em- 1 pêcher le Grand Seigneur de recouvrer ses » meilleures provinces sur son pacha rebelle. » Savez-vous ce que cela veut dire? Cela veut 1 dire : Dépensez l'or, le sang et le temps de » la France pour maintenir... quoi? La Tur- » quie d'Europe et Constantinople sous la main » de la Russie; la Turquie d'Asie sous le sabre » d'Ibrahim et l'usurpation de Méhémet. > M. de Lamartine abordait ensuite et justiflait avec une rare magnificence de langage son propre système : le partage de l'Orient entre les principales puissances européennes, au nom et pour le compte de la civilisation (1). c Un congrès ! disait-il en terminant. Et dans
> le cas où le temps ne serait plus à vous, » prenez immédiatement en Orient une de ces
> positions maritimes et militaires comme » l'Angleterre en possède à Malte, comme la » Russie en a une dans la mer Noire; saisissez
> provisoirement un gage d'influence et de
(I) Nous avons exposé les idées de M. de Lamartine à cet égard , dans le S* chapilre. Nous avons aussi dit de quelle 2. LOOIf tURG.
» force qui vous mette en état de dominer ou » la négociation ou les événements ; souvenez- » vous d'Ancône ! »
Ces paroles de feu, la hardiesse et l'éclat de ces conseils, les funérailles d'un vaste empire sonnées en quelque sorte du haut de la tribune française, l'Europe conviée solennellement au partage des dépouilles de l'islamisme : quel sujet d'émotion pour une assemblée, devant l'urne où allaient s'agiter de tels intérêts !
M. Villeraain, ministre de l'instruction publique, avait dans le statu quo une cause difficile à défendre : il s'attacha moins à la plaider qu'à combattre les idées de M. de Lamartine, et il le fit avec une éloquente vivacité. « Quelle » est, demandait-il, la solution de M. de La- » martine? Pour solution, il vous ofl're la diffi- » culte même. Oui, messieurs, il est difficile » de maintenir, de garder l'empire ottoman; » mais il est plus difficile encore de le partager » entre les principales nations de l'Europe.
» Et, de plus, cette fois, la difficulté est une » iniquité. J'aime mieux une difficulté qui est » unejustice. »M. Villemain, d'ailleurs, nesouscrivait pas à la sentence de mort dont on frappait la Turquie : « Le préopinant sait-il tout » ce qu'il y a de vitalité dans un peuple?
» sait-il combien il est malaisé de déraciner » une nation du sol qu'elle occupe, lors même » qu'elle l'a conquis? Était-il à Varna? était-il » à Chumla? A-t-il vu comment, le génie de » l'Europe inspirant, la force guerrière de
> l'empire russe est venue languir devant de
> faibles murs défendus par d'intrépides Mu- » sulmans?... Le jour où il s'agirait de balayer » les Turcs du sol qu'ils occupent, le jour où » l'on détruirait les tombeaux de leurs pères » et leurs mosquées, une insurrection na- » tionale viendrait peut-être enflammer les
> deux rives du Bosphore, et peut-être retrou-
> veriez-vous un peuple au milieu des ruines
> sous lesquelles on voudrait l'ensevelir. »
Après le discours de M. Villemain , la discussion se précipita. Sans exposer des vues particulières et nettement définies, M. de Tocqueville demandait que la France montât sur
manière il aurait fallu , suivant nous, chercher à résoudre, dès 1830, cette question si difficile à la fois et si importante.
la scène imposante qui venait de s'ouvrir, dans une attitude digne et forte, de manière à prouver que, sous sa monarchie de date récente, elle n'avait point perdu le goût des grandes affaires. M* Berryer s'étonnait qu'on ne sût prendre tout à fait parti ni pour le sultan ni pour le pacha. Spécialement préoccupé de l'imminence d'une intervention russe à Constantinople, M. Odilon Barrot adjurait le gouvernement de prévenir le danger par la suite de ses efforts et la fermeté de sa contenance. Enfin, M. Guizot résumait en ces termes la politique du statu qtu>, en l'adoptant : < Main- » tenir l'empire ottoman pour le maintien de » l'équilibre européen; et, quand par la force » des choses» par la marche naturelle des faits» » quelque démembrement s'opère, quelque » province se détache, favoriser la conversion » de cette province en État indépendant, qui
> prenne place dans la coalition des États, et » serve un jour» sous sa nouvelle situation, » au nouvel équilibre européen : voilà la poli-
> tique qui convient à la France, à laquelle » elle a été naturellement conduite, et que » nous avons suivie. »
La chambre des députés se déclara pour ce système, qui était celui des ministres et de la majorité de la chambre des pairs, et les dix millions que le cabinet demandait lui furent accordés.
Le programme oriental adopté par les trois pouvoirs en France était donc : Intégrité de l'empire ottoman combinée avec le statu quo, c'est^-dire avec le maintien de la domination de Méhémet en Syrie.
Le programme oriental de la Grande-Bretagne était au contraire : Intégrité de l'empire ottoman par la restitution de la Syrie au souverain de Constantinople.
Au point de vue de l'équité, la France avait raison.
Que demandait-elle, en effet? Qu'on respectât l'arrangement de Kutaya. Or, cet arrangement avait été garanti par toutes les puissances, sans en excepter l'Angleterre.
L'Angleterre maintenant parlait de renverser un traité revêtu de la sanction morale de l'Europe. Et pourquoi? Méhémet-Ali avait-il démérité? Avait-il fait autre chose, en tirant
l'épée, que se défendre contre une agression brutale, reconnue? Et vainqueur, n'avait^il pas donné, en s'arrétant, un gage de modération dont il était naturel de le récompenser? Au lieu de cela, les Anglais exigeaient qu'on le dépouillât, qu'on lui enlevât une province après une bataille gagnée I C'était le comble de l'injustice.
Au point de vue politique, ni le système de la France ni celui de l'Angleterre n'étaient soutenables.
Rien de plus contradictoire que la politique française. Quoi ! on voulait au colosse russe, penché sur l'Occident, opposer une Turquie forte, compacte; et on la déchirait! Que signifiait donc l'intégrité d'un État coupé en deux? Au sultan Constantinople et l'Asie Mineure, au vice-roi le Caire et la Syrie, et entre eux, pour les séparer, le Taurus , rien que le Taurus... on appelait cela l'intégrité de l'empire ottoman !
Voilà ce que disaient les Anglais en se prononçant pour la restitution de la Syrie au sultan. De sorte qu'ils avaient pour eux, sous le rapport politique, les apparences de la logique et de la bonne foi. On pouvait leur répondre, cependant, que la Porte était incapable d'administrer les provinces en litige; qu'elle l'avait déjà prouvé; que les lui rendre c'était les rendre à la stérilité, au désordre, aux querelles sanglantes des Druses et des Maronites, à la permanence des révoltes dans la Montagne. Si l'on désirait savoir ce que la Syrie avait gagné à passer du régime des Turcs à celui des Égyptiens, on n'avait qu'à jeter les yeux sur la plaine d'Antioche couverte d'oliviers, sur les environs de Beyrouth plantés de vignes, sur la résurrection d'Alep, sur Damas que n'enrichissait plus le seul passage des pèlerins. L'administration de Méhémet-Ali s'était montrée dure sans doute; mais enfin» sous ce provisoire de despotisme, nécessaire là où l'anarchie débordait, la Syrie avait retrouvé Tordre et le chemin des richesses. Valait-il mieux la replonger dans le chaos que la laisser à un homme, musulman après tout, et qui, son ambition satisfaite, cesserait d'être le rival des sultans pour devenir leur soutien?
HISTOIRE DE DIX ANS. i 850-1840.
Entre la France et l'Angleterre, tel était le débat. Et il en résultait d'une manière bien manifeste qu'elles avaient tort toutes les deux en faisant dépendre l'intégrité de l'empire ottoman, l'une du maintien de Mébémet en Syrie, l'autre de la restitution de la Syrie au sultan. Car, pour l'empire ottoman, la Syrie donnée au vice-rôi était un danger, et la Syrie donnée au sultan un embarras.
Ainsi, de quelque manière qu'on l'entendit, cette intégrité dont on parlait tant ne pouvait être qu'une cbimère ou un leurre. Ce n'était point par elle qu'il y avait moyen de protéger Constantinople contre les Russes. Le vrai, l'unique moyen de garantir sérieusement le Bosphore, l'Angleterre l'avait entrevu lorsqu'elle avait proposé à la France de couvrir directement Constantinople de l'alliance maritime et armée des deux peuples (1).
Si les ministres du 12 mai eussent accédé à cette proposition, en demandant à l'Angleterre, pour prix de leur appui, qu'on permit au sultan et au vice-roi de régler entre eux leurs diflérends, la partie était gagnée pour la France. L'Angleterre, qui n'aurait plus trouvé de prétexte plausible pour frapper Méhémet- Ali au nom du sérail menacé par les Russes, l'Angleterre aurait détourné ses regards de la question égyptienne et sacrifié à la terreur que Saint-Pétersbourg lui inspirait sa mauvaise humeur contre le vice-roi; la Russie ne se serait jamais risquée sur le Bosphore en voyant les vaisseaux français et britanniques prêts à forcer les Dardanelles; vainqueur, Ibrahim aurait obtenu de la Porte effrayée l'Egypte et la Syrie héréditaires ; et tout se serait terminé de la sorte au profit de la France et selon ses vues.
Malheureusement, les ministres du 12 mai ne suflSsaient pas à la situation. Dans le conseil, le maréchal Soult n'était qu'un nom.
M. Passy possédait un jugement droit, des connaissances variées; mais il manquait de l'habitude des grandes affaires. Membre émi.
(I) Le gouternement Boglais a ftiit pablier soui ce titre : Corrtspondenee relative to the et/fain of the Levant , le recueil des dépèches diplomatiqoes auxquelles la question d*Oriefil a donné Ueu.
Pour avoir la preure de la proposition faite par TAngle-
nent du barreau de Paris et puissant orateur, M. Teste n'était pas en état de conduire le cabinet. M. Dufaure avait dans l'esprit plus de netteté que de portée. M. Villemain était un discoureur brillant, M. Duchâtel, un ministre plein de dextérité ; mais ils n'avaient ni l'un ni l'autre le coup d'oeil de l'homme d'État.
Restait le roi, qui, comme nous le verrons dans le cours de ce récit, ne sut rien vouloir, ne sut rien prévenir, ne prévit rien, et s'endormit jusqu'au bout dans des illusions à peine croyables.
Les ministres français avaient interdit, quoi qu'il avtnt, à Méhémet-Ali le passage du Taurus : ce fut leur première faute. Par là, ils protégeaient indirectement Constantinople, et délivraient l'Angleterre du souci de la protection directe. Qu'arriva-t-il î C'est que le cabinet de Saint-James, une fois rassuré relativement à la question de Constantinople, reporta toutes ses préoccupations sur celle d'Alexandrie. Profitant de l'imprudence avec laquelle les ministres français faisaient dépendre la première de la seconde, lord Palmerston ne manqua pas de représenter à l'Europe, en s'appuyant sur les act^ du gouvernement français lui-même, que jamais Constantinople ne serait en sûreté et l'Europe en repos tant qu'on abandonnerait à Méhémet-Ali la faculté de tout compromettre en franchissant le Taurus, tant qu'on lui permettrait de tenir la clef militaire de la Turquie asiatique, tant qu'on exposerait aux convoitises de son ambition Bagdad du cAté du midi, Diarbékir et Erzéroum du côté de l'est , Koniah, Brousse et Constantinople du cAté du nord. Déjà, dans une dépêche adressée le 28 juin 1839 (9) à lord Beauvale, ambassadeur anglais à Vienne, lord Palmerston s'était expliqué fort clairement sur la nécessité, suivant lui, européenne, de chasser de Syrie le pacha d'Egypte. On comprend quelles armes le gouvernement fran^ çais fournissait à la politique anglaise, lors^ qu'au lieu de séparer la question russe de It
terre et refusée par le gouvernement fHinçals , on n^a qnli chercher dans le recueil que nous indiquons une dépêche de lord Palmerston en date du 19 juin^ et deux dépêches de lord Granville, en date des %i et 38 juin.
(i) Correipondcnce relative to the afain of ihe Levant,
Ri:voLuriOxN française.
question égyptienne, il semblait les regarder comme tout à fait connexes; lorsqu'au lieu de couvrir directement Constantinople , il envoyait M. Caillé à Ibrahim pour lui demander, au nom de l'équilibre européen, de n'entamer dans aucun cas l'Asie Mineure. N'était-ce pas reconnaître que le salut de Constantinople et la paix universelle dépendaient d'un geste d'Ibrahim? N'était-ce pas autoriser l'Angleterre à demander qu'on mit le désert, s'il le fallait, entre le Taurus et cette armée qui, pour troubler l'Europe, n'avait qu'à faire un pas?
Du reste, les ministres du 12 mai ne furent pas sans pressentir que, dès qu'il s'agirait de régler le sort de Méhémet-Ali, l'Angleterre se déclarerait contre eux violemment et gagnerait à sa cause le reste de l'Europe. Aussi s'étudièrent-ils, dans leurs premières dépêches , à envelopper de réticences leur opinion sur les arrangements territoriaux à prendre en Syrie (1), ne cessant de répéter que c'était entre Saint-Pétersbourg et Constantinople qu'était le nœud gordien, et qu'on eût à regarder vers le Nord.
Mais, par une fatale inconséquence, tandis que d'une main ils voilaient de leur mieux la question égyptienne, de l'autre ils jetaient imprudemment les bases d'un concert européen, où il était impossible que cette question ne fût pas soulevée puis résolue contre eux. C'est ainsi que le 17 juillet 1859, répondant à l'initiative prise par l'Autriche, le maréchal Soult faisait la déclaration suivante :
< Tous les cabinets veulent l'intégrité et » l'indépendance de la monarchie ottomane > sous la dynastie régnante ; tous sont dispo- » ses à faire usage de leurs moyens d'action » et d'influence pour assurer le maintien de » cet élément essentiel de l'équilibre euro-. » péen, et ils n'hésiteraient pas à se déclarer » contre une combinaison quelconque qui y » porterait atteinte. Un pareil accord de sen- » timents et de résolutions devant suffire, » lorsque personne ne pourra plus en douter, » non-seulement pour prévenir toute tentative » contraire à ce grand intérêt, mais même
a i Voir, dans le recueil précilé, la dépéclic dfi maréchal Suull, en date du i$ juin 1899.
» pour dissiper des inquiétudes qui consti- » tuent un danger véritable, par suite de » l'agitation qu'elles jettent dans les esprits, le » gouvernement du roi pense que les cabinets » feraient quelque chose d'important pour » l'afl'ermissement de la paix en constatant » dans des documents écrits qu'ils se com-
> muniqueraient réciproquement, et qui ne » tarderaient pas à avoir une publicité plus » ou moins complète, l'exposé des intentions
> que je viens de rappeler. »
Dans cette déclaration célèbre, pas une ligne qui ne fût une bévue. A la vérité, le mot Syrie n'y était pas prononcé; mais qu'importe! puisqu'on y regardait « l'intégrité et l'indépen-
> dance de la monarchie ottomane comme » un élément essentiel de l'équilibre euro- » péen. » Cela ne revenait-il pas à lier étroitement la question russe et la question égyptienne? Et dès lors, provoquer un concert européen, n'était-ce pas se soumettre d'avance aux décisions d'un concile politique où, sur la question égyptienne, la France risquait d'être seule de son avis? N'était-ce pas s'exposer à entendre l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, la Russie, déclarer que la domination de Méhémet en Syrie était une combinaison propre à pointer atteinte à Péqiulibre européen ?
Il n'était pas jusqu'à la réserve gardée par les ministres du 1 2 mai qui, combinée avec leurs actes, ne fût une faute. Car s'ils ne s*expliquaient pas relativement à la Syrie, lord Palmerston, lui, s'expliquait, au contraire, d'une manière péremptoire, et il ne cessait de crier aux puissances : < L'intégrité de l'em- » pire ottoman , c'est Méhémet chassé de )» Syrie. » Or, de l'opinion du gouvernement français, qui en se cachant à demi semblait se condamner elle-même, et de celle du gouvernement britannique, qui partout se produisait avec énergie et autorité, il était naturel que la seconde finit par l'emporter dans les conseils de l'Europe. Et c'est ce qui arriva.
M. de Metternich, en proposant un concert européen, n'avait eu d'autre but que de soustraire la Turquie aux envahissements russes, en la faisant rentrer dans le cercle des traités de Vienne , d'où il se repentait de l'avoir exclue en 1815 : et il s'était d'abord prononcé
pour le système du statu que en Orient, par amour pour le repos et pour la paix. Mais quand il vit avec quel emportement TAngleterre poursuivait le vice-roi, couvert par la France d'une protection silencieuse, M. de Metternich ne se fit pas scrupule d'adopter les haines de lord Palmerston, y trouvant le double avantage de châtier dans Méhémet-AIi Tesprit d'innovation, et de désunir les deux États constitutionnels dont 1830 avait inauguré Falliance.
La Russie devait se décider par des motifs analogues.
Si bien que, au moment même où le cabinet des Tuileries se donnait avec orgueil pour le promoteur d'un concert européen, la solitude commençait à se faire autour de lui.
Les choses en étaient là, quand la nouvelle de la victoire de Nézib se répandit en Europe. Ce fut un coup de foudre pour lord Palmerston. Nézib dérangeait ses plans; Nézib, en poussant Ibrahim sur le chemin de Constanti- Dople, pouvait y rendre nécessaire, inévitable, la présence des Russes; Nézib, si le Taurus était franchi, forçait l'Angleterre à rompre plus brusquement que jamais avec la Russie, et à s'appuyer de nouveau, contre elle, sur nous. Quelle admirable occasion pour la France, si elle eût été alors en mesure de dire aux Anglais : < Le péril est immense : pour
> le conjurer, faut-il que nous unissions nos » pavillons et nos épées? J'y consens, mais à » une condition : c'est qu'entre la Porte et le » vainqueur de Nézib l'arrangement sera direct 1 et libre. Si vous refusez, ce n'est pas moi qui
> arrêterai Ibrahim. A vous de prévoir les
> suites! » A un pareil langage qu'aurait pu répondre lord Palmerston? Pour le plaisir d'empêcher un arrangement direct, favorable au pacha d'Egypte, aurait-il laissé Constantinople pressée entre la marche de l'armée égyptienne et le mouvement d'une flotte russe? C'eût été un acte de démence. Et l'eût-il voulu commettre, jamais l'Angleterre ne l'aurait permis. Car, après tout, la politique de lord Palmerston avait des contradicteurs jusque dans le cabinet dont il faisait partie, et le
(i) Voir, dans le recueil préciié , nne <l<*p^che de lord Granville à lord Palmerston , en dnio du ^9 juillet 1859.
peuple anglais tenait beaucoup moins à ôter la Syrie à Méhémel que le Bosphore à la Russie. Si donc le gouvernement français, prévoyant la victoire d'Ibarhim, ne lui eût pas assigné le Taurus pour limite, l'arrangement direct devenait la loi même de la situation ; et la politique de la France, ses intérêts, ses sympathies, son influence méditerranéenne, se trouvaient confiés en Orient à un négociateur qui était la victoire.
Mais dans la carrière funeste de ses folies, le gouvernement français devait s'égarer de plus en plus. Qui le croirait? A la nouvelle de la bataille de Nézib, le premier soin du maréchal SouU fut de déclarer à lord Granville, ambassadeur d'Angleterre (1), « que, selon » le^ vues du gouvernement français, la dé- » faite de l'armée turque ne devait influer en » rien sur la marche des cinq puissances; que, » dans un moment où les conseillers du sultan » étaient paralysés par la peur ou cherchaient » traîtreusement à faire valoir leurs intérêts » aux dépens de leur maître, tous les arran-
> gements conclus entre la Porte et le pacha » devaient être considérés comme nuls, et » qu'une déclaration à cet effet devait être re-
> mise à Méhémet-Ali. »
La mesure était comblée : on en venait à parler la langue de lord Palmerston !
Il est vrai qu'à cAté de la dépêche de lord Granville relatant les paroles du maréchal Soult, une autre dépêche partait pour Londres (2), laquelle était adressée à M. de Bourqueney et portait que le résultat de la bataille de Nézib devait améliorer jusqu'à un certain point le lot de Méhémet.
Quel secret cachait donc une contradiction aussi monstrueuse? Pour connaître la véritable pensée du cabinet des Tuileries, était-ce à la conversation reproduite par lord Granville ou à la dépêche adressée à M. de Bourqueney qu'il fallait s'en rapporter? L'ambassadeur anglais reçut ordre d'éclaircir le fait, et le maréchal Soult répondit : c qu'il ne ré- » tractait rien de sa conversation et qu'il per- » sistait à regarder comme non avenu tout ar- » rangement direct entre le pacha et le sultan. »
(2' Voir, dans le recueil précité , une dépêche de lord fimnville k lord Palmerston , en date du 29 juillet 1839.
KÉVOLUTION FRANÇAISE.
D*UDe part, le maréchal Soull était rhomme du roi; de l'autre, il est constant qu'il ne signait les dépêches que pour la forme, et, souvent, sans les comprendre. Il y a donc lieu de croire que la conversation exprimait l'opinion du roi, et la dépêche celle des ministres. Mais lord Palmerston n'avait pas charge de s'enquérir de l'observation du régime constitutionnel en France. S'eroparant de l'aveu qu'avait formulé par deux fois le président du conseil, il se hâta d'écrire à Vienne, à Berlin, à Constantinople, à Saint-Pétersbourg, que la victoire de Nézib ne pesait absolument rien dans la balance, et que, c sur ce point, les » cinq puissances n'avaient qu'une même » pensée. »
Or, plus le gouvernement français s'obstinait et s'embarrassait dans les fautes, plus la fortune semblait se plaire à lui fournir moyen de les réparer.
A peine Mahmoud avait-il fermé les yeux, qu'autour du sultan mort les ambitions s'agitèrent. Abd-ul-Medjid, son successeur, n'était qu'un gracieux et débile enfont : sa faveur appartint à ceux qui, maîtres des chemins obscurs qui conduisaient jusqu'à lui, coururent les premiers , par l'empressement de leurs hommages, le surprendre et le charmer.
Dans le partage du pouvoir, le titre de sérasquier fiit à Halil et l'autorité de grand vizir à Khosrew : Halil, esprit faible et présomptueux, accepté pour gendre par Mahmoud, qui le savait et le voulait médiocre; Halil, qu'uBe ambassade à Saint-Pétersbourg avait rendu fevorable à des innovations dont la Russie se réjouissait parce qu'elles préparaient les Turcs à passer sans étonnenoent sous son joug; et Khosrew, vieillard actif, nature implacable et vigilante, non moins rompu aux intrigues qu'aux affaires, zélateur de la réforme qu'on l'accusait d'avoir soutenue par des procédés pleins de mystère et de sang, capable enfln de défendre l'empire s'il eût suffi pour cela de frapper dans l'ombre. Un homme incapable, un ministre décrié, voilà donc sur quelles têtes reposait le lendemain de la Turquie vaincue!
C'était peu : il se trouva que Halil et Khosrew étaient les ennemis d'Akhmet-Fevzi-Pacha,
aux ordres de qui obéissait la flotte ottomane. Favori de Mahmoud , — dans un État despotique, c'était son mérite, — Akhmet perdait tout en perdant son mattre. Khosrew au fofte de Tempire l'épouvanta. Il se crut mort s'il restait fidèle; et, sollicité par la peur, par la haine, par une vulgaire espérance, par l'éblouissante prospérité de Méhémet-Ali, il fit sortir la flotte ottomane des Dardanelles, une trahison dans le cœur. Mais non loin de là, l'amiral Lalande se tenait en observation à la tête d'une petite escadre, trop faible pour un combat, et cependant assez forte pour être respectée, puisqu'avec elle était le nom do la France. La rencontre prévue ayant eu lieu, il fallut tromper l'amiral français. Akhmet détacha donc vers lui, sur un bateau à vapeur, Osman, contre-amiral dans la flotte turque et complice du projet de défection. Osman prétendit que Mahmoud était mort empoisonné par Halil et Khosrew; que c'était pour livrer aux Russes les portes du sérail que Halil et Khosrew avaient saisi le pouvoir; qu*en de telles extrémités, le eapîtan-pacha croyait de son devoir d'aller au-devant de la paix, et que c'était pour entrer en négociation avec Méhémet-Ali qu'il venait de mettre la flotte en naouvement. Peut-être l'amiral Lalande aurait-il dû s'armer de défiance; peut-être aurait-il fait sagement d'envoyer prendre des informations auprès de l'ambassadeur fi'ançais à Constantinople, et d'arrêter la flotte ottomane, en attendant une réponse. Mais ses Instructions lui enjoignaient d'empêcher la guerre, non la paix; et s'il n'admit pas aisément l'hypothèse d'une trahison, sa loyauté l'absout. AXhmel passa.
Ce fut un jour sans égal pour Méhémet-Ali que celui où, sous tes yeux d'une innombrable multitude attirée par la splendeur et la siogularité du spectacle , la flotte turque vint se confondre, dans le port d'Alexandrie, avec la flotte égyptienne. Que manquait-il désormais à la fortune du vice-roi? Coup sur coup, son fils avait remporté une victoire mémorable, son ennemi était mort désespéré, et maintenant huit vaisseaux, douze frégates et deux bricks venaient, mêlés à ses propres navires, lui ouvrir les routes de la n»er ! Sa joie fut
HISTOIRE DE DIX ANS. i830-i840.
imposante comme sod destio. Radieax mais calme, il étouffa dans un paternel embrassement la honte d'Akhmet, courbé jusqu'à terre; puis, se tournant vers les oflBciers turcs, il les toucha par des paroles de concorde et leur fit espérer qu'à Tabri de son ascendant revivrait la grande unité de Pempire.
C'en est fait; l'étoile du vice-roi l'emporte; la Turquie, par la défection de la flotte, vient de perdre sa dernière ressource : il faut céder, et le divan s'y résigne. Méhémet-AIi a posé les conditions de la paix : on les subit; on lui ac^ corde l'hérédité de l'Egypte, l'hérédité de la Syrie; et pour lui porter le gage tant désiré de la réconciliation des Osmanlis , Hadji-Saïb effendi et Tefik effendi sont désignés.
Ainsi, cet arrangement direct que la politique du gouvernement français était de vouloir et qu'il avait jusqu'alors évité, la Providence, par une faveur spéciale, semblait le lui imposer, dans son intérêt et malgré lui.
Les deux personnages désignés allaient donc partir, lorsque l'internonce d'Autriche, M. de Sturmer, reçut une dépêche dans laquelle M. de Metternich lui enjoignait, au nom, di-, sait-il, et d'après les vues des cinq puissances, d'agir de façon à mettre sur l'arrangement direct le veto de l'Europe. Chose déplorable et vraiment incompréhensible ! ce fut l'ambassadeur français qui contribua le plus à écarler la solution qui terminait la guerre au profit de Méhémet-Ali, le protégé de la France; ce fut l'amiral Roussin qui, d'accord avec M. de Sturmer, rédigea, le 37 juillet 1839, une note qui fut ensuite présentée par l'internonce à la signature de lord Ponsonhy, de M. de Boutenieff, de M. de Kœnigsmark, ambassadeurs d'Angleterre, de Russie et de Prusse. La voici, cette note trop fameuse :
« Les cinq ambassadeurs soussignés , con-
> fbrmément aux instructions reçues de leurs » cours respectives, se félicitent d'avoir à an- » noncer aux ministres de la Sublime Porte » que l'accord des cinq puissances touchant la » question orientale est certain, et ils prient
> la Sublime Porte, en attendant les fruits de » leurs dispositions bienveillantes, de ne dé- » cider absolument rien, sur la susdite ques-
» tion, d'une manière définitive, sans leur » concours. »
Comment exprimer le ravissement de lord Ponsonhy? C'était la revanche de Nézib qu*on lui offrait, et telle qu'il n'eût osé jamais la rêver si éclatante! Il signa. M. de Boutenieff n'avait pas, à beaucoup près, les mêmes motifs de satisfaction ; car, si la note du 27 juillet cachait le futur abaissement du pacha d'Egypte, elle aboutissait, d'autre part, à l'annulation du traité d'Unkiar-Skélessi. Mais que faire? Un refus aurait dénoncé à l'Europe les arrière-pensées ambitieuses de la Russie. M. de Metternich, d'ailleurs, n'avait pas craint de répondre de l'approbation de l'empereur Nicolas. M. de Boutenieff signa donc , et M. de Kœnigsmark en fit autant. La Turquie était déclarée mineure, et l'Europe s'emparait de la tutelle.
Si les puissances avaient été unies par un sentiment élevé de la justice et du droit, c'eût été un fait auguste que leur intervention collective en Orient. Et même, réduite aux proportions que lui donnaient l'égoisme des cours et leurs rivalités misérables , elle avait cela de grand qu'elle était un involontaire hommage au principe de la solidarité humaine. Mais il n'en est pas moins vrai qu'au point de vue de l'intérêt français, qui est celui de la civilisation et de la liberté, la note du 27 juillet Ait tfn tort et un malheur.
En doit-on rejeter le blâme sur l'amiral Roussin? Ce serait injuste. Il n'avait fait qu'obéir à l'esprit de ses Instructions. Seulement, là où un autre aurait hésité peut-être, lui, adversaire du pacha d'Egypte, il n'hésita pas.
La note du 27 juillet fut accueillie à Saint- Pétersbourg par de l'aigreur et presque de la colère. L'empereur de Russie trouva étrange et malséant que, sans l'avoir consulté et se portant fort pour lui, M. de Metternich eût engagé la signature de la Russie au bas d'un acte qui tendait implicitement à soustraire la Turquie au protectorat des Russes. Peu accoutumé à taire ses mécontentements, il s'en ouvrit, assure-t-on, avec une véhémence autocratique, à M. de Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg. Et, de son e6lé, M. deNesseIrode écrivait à M. de Médem :
UÉVOLUTÏON FRANÇAISE.
« L'empereur nie Russie ne désespère oulle- » ment du salut de la Porte, pourvu que les » puissances de TEurope sachent respecter » son repos, et que, par une agitation intem- » pestive, elles ne Tébranlent point en voulant » la raffermir. » Il disait aussi à l'ambassadeur de France : « Un peu plus, un peu moins » de Syrie donné au pacha nous touche peu; » notre seule condition , c'est que la Porte soit » libre dans le consentement qu'elle donnera. » Enfin, il mandait à H. de Boufenieff: « Nous » ne devons et nous ne pouvons pas nous éri- » ger en arbitres de ce qui touche à ce point » aux întérêu de la Porte : c'est à elle de dé- » cider. L'empereur vous accorde toute lati- » tude pour ouvrir les voies, de concert avec » vos collègues, à un arrangement pacifique » entre la Porte et l'Egypte, sauf la libre » adhésion du sultan. » Il était impossible de désavouer plus clairement la note du 27 juillet (1).
M. de Metternich ne s'était pas attendu à un pareil désaveu. Sa vanité avait caressé l'espoir d'une conférence prochaine où, à l'ombre de son expérience, aurait été résolu le problème, tourment de la diplomatie. L'attitude de la Russie lui fut un sujet d'humiliation et de trouble. Il tomba malade. Était-ce un jeu que sa maladie? Ne s'éclipsait-il momentanément de la scène que pour éluder l'embarras d'une décision qui pouvait mettre une seconde fois sa circonspection en défaut? Les ministres français le crurent.
Pour eux, s'ils n'approuvèrent pas sans réserve la note du 27 juillet, ce fut non parce qu'elle empêchait l'arrangement direct, mais
(1) Du recueil diplomatique publié par lord Polmcrston, M. Léon Faucher a tiré uu vérilable acte d'accusalion contre 1q diplomatie des puissances étrangères. Le travail de M. Léon Faucher, très-remarquable d'ailleurs, nous a paru i|uelquefois aller trop loin dans Taccusation.
L*auteur, par exemple, regarde et dénonce comme une comédie la désapprobation dont la Russie Trappa la note du i7 juillet. Une lecture attentive des dépêches nous a donné une opinion contraire. Une partie de la note du 27 juillet étant dirigée roanircslement contre Pambilion du cabinet de Saint-Pétersbourg , il est tout simple qu'il s*en soit offensé.
M. Léon Faucher reproche aussi, et très>amèrement, à lord Palmerslon la perfldie de sa politique. U n'y eut perfldie, de la part de lord Palmerston , que dans les menées qui, comme on le verra plus bas, fomentèrent Pinsurrection de Syrie, et que dans le aecret gardé sur le traité qui devait
parce qu'elle laissait trop complètement la Turquie en dehors des délibérations. Car, non moins vivement que M. de Metternich, M. Passy et ses collègues désiraient faire rentrer l'empire ottoman dans le droit public européen établi en 1815.
Il est inutile d'ajouter que, quant à lord Palmerston, il triomphait. La note du 27 juillet lui rendait sa proie, qu'il avait été au moment de se voir enlever. Aussi ne garda-t-il plus de mesure. Dès le 1" août 1839, il proposait au gouvernement français d'exiger impérieusement de Méhémet-Âli la restitution de la flotte turque, et , s'il refusait , de capturer la flotte égyptienne : proposition brutale que les ministres français repoussèrent, cette fois, avec beaucoup de force, de raison et de dignité (2).
Blessé au vif, lord Palmerston ne se découragea point. Il insista sur l'adoption de certaines mesures coercitives destinées à briser, au besoin , la résistance du vice-roi , et dont il détaillait complaisamnient le programme : on aurait intercepté entre la Syrie et l'Egypte les communications par mer; on aurait bloqué les ports de ces deux provinces : les bâtiments , qui naviguaient sous pavillon égyptien auraient été saisis; Candie aurait été enlevée au viceroi et restituée au sultan !
Et, au lieu d'arborer à son tour, d'arborer enfln l'étendard de la politique qui lui était propre, le gouvernement français hésitait; il se réfugiait dans une molle inertie; il s'amusait à discuter la valeur des mesures coercitives proposées. Que dis-je? Par une dissimulation puérile et qui ne pouvait tromper personne, il allait jusqu'à déclarer t que la France ne
rompre définitivement Talliance anglo-française. Mais 11 rsl certain qu^à Torigine des négociations, la conduite de h)rd Palmerslon fut très-naturelle et son langage très-net. Dé< le début, il parle de la nécessité d'enlever la Syrie au pncha ; dès le mois de mai, il proclame la re«iiilulion de la Syrie au sultan comme un élément essentiel de réqnilibre européen. S'il y eut quelque part défaut de franchise, ce fut dans le cabinet des Tuileries, qui ne fit offteieilemmt connaître son opinion sur la question égyptienne que vers la fin de septembre.
En somme, M. Léon Faucher nous semble avoir un peu trop cédé à Thonorable entraînement d^une indignation patriotique, en mettant quelquefois sur le compte des perfidies d'autrui ce qui nVtait que le résultat de^ fautes de nos ninisires. Ceci nous est cruel à dire, mais la vérité Texige.
(3) Dépêche du maréchal Soult k N. de Bonrqaeney, 6 aoiU 4839.
» prenait aucun intérêt au pacba ; que Farran- » gement qui lui Aterait la Syrie serait le » meilleur, sMl existait de suffisants moyens » de contrainte. »
Lord Palmerston n'avait garde de laisser tomber d'aussi téméraires paroles. Il poussa violemment la conclusion, sachant bien que le cabinet des Tuileries ne le suivrait pas; et bientôt , déchirant tous les voiles , il écrivit à M. Bulwer à Paris, à lord Georges Hamillon à Berlin , à lord Beauvale à Vienne, à lord Clanricarde à Saint-Pétersbourg, que le moment était venu d'agir contre le pacha, qu'il fallait en prendre son parti et abandonner en chemin celle des puissances qui refuserait d'avancer.
La Russie ne comprit que trop bien ce langage. Elle vit la France et l'Angleterre à la veille d'une rupture, et à l'instant même sa politique orientale changea de face en ce qui concernait Méhémet-Ali et le statu quo. L'occasion de dissoudre l'alliance anglo-française était pour l'empereur de Russie un bonheur inespéré; à la saisir l'avantage était immense: M. de Brunow fut envoyé à Londres, oii il arriva le 15 septembre 1839.
Les propositions de M. de Brunow portaient que, se rendant aux vues de l'Angleterre, la Russie s'engagerait à les seconder; mais que, dans le cas où Ibrahim marcherait en avant, ce serait à la Russie de protéger le sultan menacé, tandis que les flottes alliées agiraient sur les côtes d'Egypte et de Syrie. C'était dire à lord Palmerston : < Livrez-nous Constanti- » nople, et nous vous livrons Alexandrie. »
Quelque monstrueux que fût le marché, lord Palmerston y acquiesça. Mais les ministres français, prévenus, protestèrent énergiquement contre une aussi scandaleuse consécration du traité d'Unkiar-Skélessi. « Jamais, » écrivirent-ils , jamais de notre aveu une » escadre de guerre étrangère ne paraîtra de- » vaut Constantinople sans que la nôtre ne s'y » montre aussitôt (1). » De leur côté, les collègues de lord Palmerston, moins emportés que lui, refusèrent de se laisser entraîner. Le
(1) Dépêche du maréchal Soull au général Sébastinni, tS septembre 1839.
(2 Pins lard, lord Palmerston prit texte de la proposition do général Sébastiani pour accuser la politique française
cabinet britannique demanda en conséquence, et par voie d'amendement, que, si la marche d'Ibrahim amenait les vaisseaux russes dans le Bosphore, quelques vaisseaux alliés pussent entrer dans les Dardanelles. M. de Brunow accepta l'amendement ad référendum et reprit la route de Saint-Pétersbourg pour y chercher une réponse définitive.
Ce fut alors seulement que les ministres du 12 mai se résolurent à dire leur dernier mot. Le 13 septembre 1839, ils nommèrent M. de Pontois ambassadeur à Constantinople , en remplacement de l'amiral Roussin , qu'on savait peu favorable au vice-roi, et le 21 décembre ils donnèrent connaissance à l'Europe de leur plan, qui consistait à accorder à Méhémet l'Egypte, la Syrie, l'Arabie, héréditairement, et l'Ile de Candie à titre viager. Ils prenaient donc enfin la parole dans le débat ! Mais il était trop tard. Le pacte ourdi contre eux entre la Russie et l'Angleterre allait se conclure.
Et, pour comble de malheur, le succès de leur politique avouée se trouvait combattu , à Londres, par leur propre ambassadeur, imperturbable agent d'une politique souterraine. Car, tandis que le ministère du 12 mai publiait son plan, voici le système que, dans une entrevue officielle et parlant en qualité d'ambassadeur, le général Sébastian! soumettait à lord Palmerston : La Syrie aurait été divisée en deux portions par une ligne tirée de l'ouest à l'est du côté de Beyrouth ou de Damas; et l'on aurait donné la partie nord au sultan, la partie sud au pacha. Le général Sébastian! ajoutait que , si l'Angleterre accédait à cet arrangement, la France concourrait aux mesures coercitives à employer pour en assurer l'exécution. Grande dut être la surprise du ministre anglais quand il reçut de Paris des dépêches qui prêtaient aux ministres français des vues tout autres que celles qui étaient émises par l'ambassadeur. Lord Palmerston en écrivit à M. Bulwer, et acquit la preuve que le général Sébastian! était l'ambassadeur, non pas d'un cabinet, mais d'un homme (2). Et dans une
d'instabilité; et comme M. Guizot lui faisait observer que le général avait sans donte parlé de son chef et sans y être autorisé* puisqu'il n'y avait pas trace du plan en question dans les archives de Tambassade fraoçaise, le ministre, an-
semblable conviction, le minisire anglais ne pouvait que puiser un surcroît d'insolence.
Animé à regard de Louis Philippe d'une haine qui volontiers revêtait les formes du dédain, il allait répétant sans cesse que le roi des Français ne se déciderait jamais à un acte de vigueur; que contre un pareil monarque, tant qu'il dirigerait les affaires de son pays, il n'était rien qu'on ne pût oser.
Cependant, et pour se parer des dehors de la modération , lord Palraerston avait fait une offre dernière : il avait proposé d'accorder au vice-roi, indépendamment de l'Égyple, la possession héréditaire du pachalik d'Acre, moins la place. Le ministère français trouva naturellement la concession insuffisante; et alors, avec une sécheresse injurieuse, lord Palmerston ne craignit pas de dire : < La concession » est retirée. »
Sur ces entrefaites, on apprit que le gouvernement russe acceptait l'amendement dont M. de Brunow était allé lui faire part. Qu'importait, en effet, au gouvernement russe que, suivant l'expression de M. de Nesseirode, le pacha eût un peu plus ou un peu moins de Syrie? Que lui importait même que le traité d'Unkiar-Skélessi reçût une légère atteinte par une admission momentanée du pavillon de Saint-Georges dans la mer de Marmara, pourvu qu'à ce prix la France fût humiliée, détachée de ses alliances; pourvu qu'à ce prix une aigreur jalouse séparât pour longtemps, peutêtre pour toujours, les deux cabinets dont les cours du Nord avaient tant redouté le concert?
Une ligue était donc formée contre la France : on y appela l'Autriche, la Prusse, et elles s'empressèrent d'y entrer. M. de Fiquelmont, qui , pendant la maladie du prince de Metternich , avait eu, à Vienne , la conduite des affaires, s'était un instant montré d'accord avec le gouvernement français; mais la dépêche qui contenait l'adiiésion de M. de Fiquelmont aux vues des ministres du 12 mai avait dû passer par Johaonisberg, où M. de Metternich la réglais répondit : •« Qu'il était bien connu que le comte Sébas- » tiani «Mail en communication directe et coufidenliclie avec » le roi des Français, cl que, lors m^me qu'il nV aurait I» aucune trace de ce plan dans les archives publiques de » Tarobassade française, ce ne serait pas une preuve conn cluttRle que U oomie eût parlé sans aulorisatioa. »
tint et l'annula. De sorte qu'en présence des grandes cours, par elle-même rapprochées et réunies, la France restait isolée!
Ce fut à peine si , dans l'excès de leur aveuglement, les ministres du 12 mai s'en aperçurent. Croyant que la partie pouvait encore être gagnée, ils rappelèrent de Londres, en le remplaçant par M. Guizot, le général SébastiaDl, non moins opposé que l'amiral Roussin aux prétentions du vice-roi , et ils persistèrent à réclamer pour Méhémet-Ali rÉg>pte et la Syrie héréditaires. Mais l'Angleterre se sentait désormais, et irrévocablement, maîtresse du terrain. Pour mieux colorer l'intervention des qoatre puissances liguées , elle désira que le sultan intervint dans le traité à conclure et que, jusqu'à l'arrivée d'un plénipotentiaire tore, les négociations demeurassent suspendues.
Cependant, l'année 1840 venait de s'ouvrir; les chambres françaises s'étaient rassemblées, et l'on portait de nouveau devant elles le débat de l'Europe entière. La discussion fut brillante et vive; mais elle ressuscita sans la rajeunir une lutte que nous avons déjà décrite. On y combattit pour ou contre des systèmes connus au moyen de considérations épuisées. Seul, M. Thiers y prononça un discours de nature à modifier le mouvement des choses. M. Thiers n'était pas précisément contraire à Mébémet- Ali; mais il lui déplaisait de le rencontrer sur le chemin de l'alliance anglaise. Quelque avantage qu'il vit à le soutenir, le profit lui en paraissait moindre que le péril. D'autre part, l'opinion, en France, s'était partout déclarée en foveur du pacha d'Egypte avec on élan qui tenait de l'enthousiasme; et M. Thiers était depuis quelque temps fort soigneux de sa popularité. De là son discours, qui était à double entente. Qu'on dût venir en aide au vice-roi, qu'on dût lui conserver ce que lui avaient acquis ses travaux et la victoire, M. Thiers ne le niait pas. Il analysait même en termes pleins de justesse et d'éclat les diverses fautes commises par les ministres ; il en déplorait la
La pbrasc cnlrc guilleniels esl de lord PalmersJoo luimême el se Irouve dans une dépêche adressée par lui i N. Bulwer, le 3i juillet 1840.
Voir Touvrage inlitulé : Corregpondence rtlatiw to '*' affairs of ihe Levant,
source, il Indiquait les moyens propres, suivani lui, à en prévenir les conséquences. Mais ensuite, abordant la question de l'alliance anglaise : « Je suis, je Favoue, dit-il, partisan de » Falliance anglaise, partisan comme un » homme qui n'oublie jamais la fierté de son » pays. Non, je ne puis pas encore renoncer
> à cette belle et noble alliance, qui est fondée » non-seulement sur la puissance matérielle, » mais encore sur la force morale des prin- » cipes. Car, quand nous sommes avec l'An- » gleterre, nous ne sommes pas obligés de » cacher notre drapeau. D'accord avec l'An- » gleterre, nous pouvons élever nos deux dra- » peaux; ils portent pour devise : Liberté mo- » dérée et paix du monde... Et sur quoi se
> fonde- 1- on pour combattre l'alliance an-
> glaise? Quelle a été la cause de la haine » profonde, de la lutte acharnée qui ont séparé » la France et l'Angleterre? Permettez-moi de » vous le rappeler en deux mots. La démocra- » tie française a fait explosion dans notre ré-
> volution, tantôt avec un comité sanglant à » sa tête, tantôt avec un grand homme, Na-
* poléon. Elle a étonné le monde, mais elle l'a » effirayé, et, comme il arrive toutes les fois » que la liberté effraye, en donnant une puis- » sance énorme aux ennemis de la liberté. Qui » a soutenu la lutte que la démocratie fran- » çaise avait provoquée? Naturellement celle » de toutes les aristocraties qui était la plus
* puissante, la plus riche, la plus habile. L'a- » ristocratie aussi a trouvé un grand homme, » Pitt; l'aristocratie anglaise, pour le compte du » monde effrayé, a lutté avec un grand liomme » à sa tète contre la démocratie française et son
> grand homme. La lutte a été acharnée. Napo- » léon a dit souvent : c 11 y a eu une erreur » dans ma vie, erreur commune à l'Angleterre
> et à moi : nous pouvions être alliés et foire '» beaucoup de bien au monde; je l'aurais pu si
» Fox e^t été aux aflREiires. » Eh bien ! que si- » gniflait cela, sinon que c'était l'aristocratie » anglaise qui avait soutenu la lutte contre » Napoléon? Il y avait aussi derrière cette » question de principe un immense intérêt.
» La France alors n'avait pas renoncé à être » une puissance maritime et coloniale du pr^ » mier ordre; elle n'avait pas renoncé au rêve
» brillant des possessions lointaines ; elle avait » voulu prendre la Louisiane, Saint-Domin- » gue, et même essayer sur l'Egypte une ten- » tative merveilleuse, moins solide qu'écla- » tante, mais dont le but avoué était de j» menacer les Anglais dans l'Inde. Notre puis- » sance alors, à quoi la faisons-nous servir? » A coaliser toutes les marines de l'Europe » sous notre drapeau. Eh bien! il y avait là » des raisons d'une lutte acharnée. Mais, heu- » reusement, plus rien de cela n'existe. C'est » la révolution modérée qui gouverne la » France; c'est la révolution modérée qui » gouverne l'Angleterre. Et la lutte d'intérêt » est aussi impossible que celle du principe. » La. France s'est éclairée sur la véritable voie » de sa grandeur. Qui songe aujourd'hui, » parmi nous, à des possessions lointaines?... » C'est que l'esprit de la France a changé, » c'est que tout le monde sent que notre gran- » deur véritable est sur le continent. »
M. Thiers ne se trompait pas lorsqu'il disait que la France ne pouvait conserver l'alliance anglaise qu'en restant couchée sur ses rivages. Mais de quel droit M. Thiers condamnait-il son pays à cette humble et honteuse altitude? Appuyée sur l'Océan , appuyée sur la Méditerranée, la France est une nation maritime.
Douée d'un génie cosmopolite, la France a été appelée par Dieu même à l'empire des mers.
11 y va de l'accomplissement de son rôle historique; il y va peut-être de son existence comme puissance du premier ordre, car, selon l'expression d'un grand homme d'État , les meilleures forteresses sont les vaisseaux. Et puis, comment M. Thiers ne comprenait-il pas, lui qui voulait le maintien de la concurrence dans notre pays, qu'à cette bourgeoisie produisant outre mesure il fallait des débouchés, des comptoirs, des consommateurs au visage inconnu, un marché mouvant; et qu'à moins d'une révolution sociale, profonde, incommensurable, il ne nous resterait bientôt plus qu'à posséder l'Océan ou à périr?
Mais la classe moyenne était en général trop peu éclairée pour sentir jusqu'à quel point le système qu'on exposait devant elle manquait de portée et de profondeur. Elle se répandit en applaudissements. Le CvnstituHannei ap-
pela le discours de M. Thiers un discours-mifiistre. Et, en réalité, M. Thiers venait de poser sa candidature du haut de la tribune.
Telle était la situation, lorsqu*en France un vote de la chambre, témérairement provoqué, renversa les ministres.
Jamais certainement roi de France n*avait été appelé par la fortune sur une scène aussi imposante et au milieu d'aussi vastes événements. Un grand peuple à maintenir au-dessus des orages, d*ardentes haines à déjouer ou à éteindre, l'Occident à couvrir, TOrient à calmer, voilà ce qui s'offrait. Et quoi de plus propre à absorber les préoccupations d'un chef d'État! Cependant, au milieu de tant de complications qui tenaient l'Europe en haleine et dont le sort du monde dépendait peut-être, Louis-Philippe poursuivait d'une âme attentive la dotation d'un de ses Qls. Ce n'est pas qu'il ignorât combien les demandes d'argent étaient odieuses à une chambre bourgeoise. Mais il espérait l'emporter à force de persévérance.
Que risquait-il? L'affaiblissement moral de la monarchie? Son caractère ne le portait pas à tenir compte des résultats éloignés. La chute du cabinet? Il s'en inquiétait peu depuis que le rappel du général Sébastiaui, son homme de confiance, était venu lui révéler dans les ministres des inspirations d'indépendance. D'ailleurs, M. Passy avait une fierté prompte à s'émouvoir ; M. Dufaure, dans la vie publique, était rude et sombre ; M. Teste semblait avoir gardé de sa jeunesse proscrite un certain fonds de libéralisme : c'en était assez pour que le roi les sacrifiât sans regret à la chance de voir le duc de Nemours doté richement et nanti.
Le cabinet ne crut pas devoir résister aux désirs de ce roi, père de famille. Ce fut sa perte. À peine le public eut-il vent de la demande qui tendait à faire accorder au duc de Nemours une rente annuelle de 800,000 fr. , sans compter 500,000 fr. pour les frais de son mariage avec la princesse Victoire de Saxe- Cobourg, que de toutes parts l'opinion s'enflamma. Le roi était-il si pauvre qu'il ne pût lui-même doter ses fils? Où s'arrêterait-on?
Après le duc d'Orléans était venu le duc de Nemours : après le duc de Nemours viendraient, et le prince de Joinville, et le duc
d'Âumale, et le due- de Montpensier. Décidément, il en coûtait trop pour avoir une cour. Y avait-il insuflSsance du domaine privé? La preuve, sur ce point, restait à faire. Le domaine privé? que n'avait-on consenti à le fondre dans celui de l'État, suivant l'antique loi de la monarchie? Voilà ce qu'on disait, et l'on ajoutait mille commentaires offensants pour la majesté royale. Du nord et du midi, de l'est et de l'ouest, aflluèrent à Paris des lettres, des pétitions, des circulaires, empreintes d'un vif sentiment d'hostilité. Dans un pamphlet intitulé : Questions scandaleuses d'un jacobin au sujet d'une dotation, M. de Cormenin répandit tout ce que sa plume contenait d'amers trésors.
Enfin, rien ne manqua de ce qui était de nature à prouver que la bourgeoisie n'avait ni le goût ni l'intelligence du régime monarchique, et que, si elle tenait à la royauté, c'était uniquement comme à un plastron. Des commissaires avaient été nommés par la chambre pour étudier l'insuflLsance du domaine privé : examen fait, il se trouva que le revenu de ce domaine s'élevait à plus d'un million. Encore le chiffre paraissait- il atténué à quelques membres de la commission et, entre autres, à M. Lherbette, qui ne craignit pas de s'écrier en plein parlement : t J'ai vu des chiffres, » mais pas de pièces à l'appui ! » Le jour du vote, 20 février 1840, étant arrivé, seul M. Couturier prononça contre le projet de loi quelques paroles graves et dignes. Puis, froide, silencieuse, la chambre alla au scrutin. 226 boules noires en sortirent. C'était une majorité de 26 voix qui rejetait la loi de famille. Les ministres du 12 mai se confessèrent vaincus et se retirèrent.
Dans leur passage aux affaires, ils avaient eu des inspirations louables. Et, par exemple, ils avaient déclaré, au début, qu'il serait coupé court désormais au scandale d'une presse subventionnée. Il est juste aussi de rappeler que ce fut M. Teste qui le premier fit sérieusement effort contre le criant abus de la vénalité des oflBces. C'était toucher à un des privilèges d'argent sur lesquels repose le règne de la bourgeoisie. Elle poussa un cri furieux. Et les intérêts qu'on venait d'alarmer étaient si forts, que, sauf trois ou quatre feuilles qui jouèrent
lUSTOIHE DE DIX ANS. 1830-1840.
noblement leur existence par respect pour la vérité, la presse de Topposition garda un silence coupable. L'entreprise échoua donc; mais elle n*en mérite pas moins une mention dans rhistoire , car elle fut honnête et courageuse. Pour ce qui est du dehors, rien de plus déplorable que la politique des ministres du 12 mai. La fortune leur avait donné à gouverner une telle affaire, qu'ils y pouvaient gagner une gloire immortelle. Notre influence en Egypte une fois consolidée, la Méditerranée était à nous et nous frappions aux portes de l'Asie. Malheureusement, loin d'élever les ministres du 12 mai, la grandeur de la tâche les accabla. En Europe, ils auraient dû, par une alliance étroite et comminatoire avec l'Angleterre, couvrir Constantinople du côté des Russes, et, en Orient, laisser passer le génie de Méhémet et la victoire. Ils firent le contraire. Liant deux questions qu'il était de notre intérêt de séparer, ils firent dépendre l'indépendance du Bosphore de l'immobilité d'Ibrahim victorieux, et ils appelèrent imprudemment l'Europe à régler le partage de l'Orient, lorsqu'il était manifeste qu'elle le réglerait sans nous et contre nous. En vain y eut-il pour la France et pour le vice-roi accumulation de
bonnes chances, savoir : la mort du sultan, la défaite de son armée, la défection de sa flotte, les ministres du 12 mai se mirent en révolte ouverte contre leur propre bonheur et les arrêts apparents de la destinée. Ils arrêtèrent Ibrahim prêt à franchir le Taurus; ils reconnurent qu'on devait à peine tenir compte de la victoire de Nézib; ils exigèrent de Méhémet- Ali la restitution de la flotte turque; ils apposèrent à l'arrangement direct déjà conclu au profit du vice-roi , le veto de la France. Qu'en résulta-t-il ? La France et l'Angleterre n'étant pas d'accord sur la question égyptienne, la Russie se joignit à l'Angleterre pour nous humilier et nous affaiblir. Animées de passions contre-révolutionnaires, rendues à leurs vieux ressentiments, l'Autriche et la Prusse suivirent. L'Europe entière se trouva d'un côté; la France restait seule de l'autre ! Au milieu de tant de sujets d'aflliction, l'Afrique, du moins, nous envoya quelques nouvelles consolantes.
De brillants faits d'armes y signalaient notre présence, et, dans les premiers jours du mois de février 1840, Mazagran, défendu par une poignée de Français contre des milliers d'Arabes, avait jeté sur les tristesses de la patrie un reflet de gloire et d'héroïsme.