‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 3)Chapitre 8 sur 93 · PUBLIQUE · texte numérisé non relu

PUBLIQUE

Ainsi éclatait la mauvaise foi des dominateurs du jour. Oppresseurs, fils d'opprimés, ils reniaient dans l'ivresse de leur fortune le principe même de leur élévation ; et ils ne rougissaient pas de s'armer contre le prolétariat d'une doctrine qu'ils avaient déclarée infime lorsque la noblesse s'en était servie contre eux. Enseignement grave et qui donne à la publication du manifeste de la Société des Droits de VHomme une véritable importance historique!

Mais, sous un autre aspect, l'importance de cette publication ne fut pas moindre; et il en résulta, au sein du parti démocratique, des débats du plus haut intérêt.

Le manifeste ne se prononçait qu'avec réserve sur la liberté de la presse et la liberté individuelle; et l'on y insistait beaucoup, au contraire, sur la nécessité d'organiser vigoureusement le pouvoir. Une fraction notable du parti républicain en prit ombrage. La Tribune appuya le manifeste sans l'adopter entièrement; et il fut critiqué, comme n'ayant pas assez tenu compte du principe de liberté, par trois hommes d'un patriotisme éprouvé et d'un talent incontestable : M. Armand Carrel, rédacteur du National; M. Anselme Pététin, rédacteur du Précurseur de Lyon; et M. Martin Maillefer, rédacteur du Peuple souverain de Marseille. De quel côté se trouvait la vérité?

Qu'on suppose deux hommes prêts à se mettre en route : l'un, bien portant, alerte, vigoureux ; l'autre, malade et blessé. Avant la révolution de 1789, le pouvoir, au lieu de tendre la main au second, ne songeait qu'à faire marcher le premier plus à l'aise encore et plus vite. En 1789, ce fut autre chose : le pouvoir fut enchaîné, et l'on dit aux deux hommes : < La route est libre; vos droits sont égaux ; marchez. » Et cependant le faible pouvait répondre : « Mais qu'importe que la route soit déblayée? Ne voyez-vous pas que je suis malade ; que le sang coule de mes blessures ; que le poids de mon propre corps m'épuise et que mes pieds nus se meurtrissent sur les

cailloux du chemin? Qu'aucune protection spéciale ne soit accordée à mon voisin, il peut s'en passer, car il est ingambe et fort; mais moi?... Que me parlez-vous de droits égaux?

C'est une raillerie cruelle! »

Voilà le langage qu'en 1789 auraient pu tenir les prolétaires. Ne trouvaient-ils pas en effet la bourgeoisie en possession de tous les instruments de travail, en possession du sol, du numéraire, du crédit, des ressources que donne la culture de l'intelligence? Quant à eux, n'ayant ni propriétés, ni capitaux, ni avances, ni éducation, ne pouvant économiser sur le labeur de la veille de quoi subir sans danger le chômage du lendemain, quel prix devaient-ils attacher au don de la liberté, définie métaphysiquement et considérée comme un droit? Que leur importait le droit d'écrire et de discuter, à eux qui n'en avaient ni la faculté, ni le loisir? Que leur importait le droit de vivre à l'abri des vexations du roi ou des courtisans , à eux qui échappaient à ces vexations par leur obscurité même et leur misère? Que leur importait le droit d'être athée à eux qui , pour ne pas maudire la vie, avaient besoin de croire à Dieu? Que leur importait le droit de s'élever en faisant fortune, à eux qui manquaient des instruments nécessaires pour s'enrichir? La liberté politique, la liberté de conscience, la liberté d'industrie, conquêtes si profitables à la bourgeoisie, n'étaient donc pour eux que des conquêtes imaginaires, dérisoires, puisque ayant le droit d'en profiler, ils n'en avaient pas la faculté.

C'est ce qui ne tarda pas à être compris.

Sous la Convention, des penseurs audacieux purent se lever et dire : Pour qui donc la révolution a-t-elle été faite? Est-ce pour cette foule gémissante des prolétaires qui a si puissamment aidé la bourgeoisie à renverser la Bastille, à vaincre les Suisses, à dompter l'Europe des rois, à sauver la France révolutionnaire? On les a d'abord appelés esclaves, puis vilains; aujourd'hui on les appelle pauvres : en changeant de qualification leur condition a-t-elle changé de nature? De droit, ils sont libres; de fait, ils sont esclaves.

La conséquence était facile à tirer. Au lieu de cette liberté, nouveau moyen d'oppression

foorni à ceux qui étaient en état (l*en faire usage et qui pour les autres n'était qu'un leurre, les vrais amis du peuple voulurent un gouvernement tutélaire et fort, aOn que sa force servit à protéger les faibles, et changeât le droit en factdté. De là cette admirable et auguste définition : < La liberté est le pouvoir » qui appartient à l'homme d'exercer à son » gré*toutes ses facultés; elle a la justice pour » règle, les droits d'autrui pour bornes, la » nature pour principe et la loi pour sauve- » garde (1). »

Après 1830, l'état social étant ce qu'on l'avait fait en 1789, le problème restait évidemment tel que l'auteur de la définition précédente l'avait posé : la grande question était toujours de rendre les prolétaires libres de fait, ce qui revenait à leur donner des moyens de développement, des instruments de travail.

Or, qui leur donnerait tout cela sinon un gouvernement démocratique assez fort pour faire prévaloir l'association sur la concurrence, et la commandite du crédit de l'État sur celle du crédit individuel?

C'était donc à la réhabilitation du principe d'autorité que les démocrates devaient s'employer de préférence, ou, si l'on veut, ils devaient se préoccuper beaucoup moins de chercher des garanties aux libertés existantes que d'appeler le peuple à en faire usage.

Ces doctrines étaient celles de la Société des Droits de l'Homme; c'étaient les bonnes, et elles survécurent dans le parti aux attaques dirigées contre elles par des hommes droits et sincères, mais qu'aveuglaient les traditions de cette école libérale qui avait fait du mot droit une déception sans exemple, et du mot liberté la plus lâche tyrannie qui fut jamais.

Quoi qu'il en soit, l'émotion produite par le manifeste se révéla non-seulement par une polémique ardente, mais par des scènes d'un caractère étrange. Le gouvernement aurait voulu faire exclure de la chambre comme indignes deux députés, signataires du manifeste: MM. Voyer d'Argenson et Audry de Puyraveau. Ils furent, en effet, dénoncés du haut de la tribune. Mais, par l'énergie de leur langage,

(I) Qo^on rapproche de ceUe définition celle-ci donnée par M. Dnpin aîné (consullalion contre les jésuites) : «La li-

par la fermeté de leur attitude, ils continrent les haines soulevées contre eux; et le parti auquel ils appartenaient fut si peu intimidé par ce déchaînement des passions ennemies, qu'un autre député, M. de Ludre, se hâta de faire connaître, par la voie des journaux, l'adhésion qu'il avait donnée au manifeste.

Le procès intenté quelque temps après à vingt-sept membres de la Société des Droits de VHomme montra mieux encore combien la lutte était implacable, combien les cœurs étaient ulcérés. Les vingt-sept comparaissaient devant la cour d'assises, sous la prévention d'avoir formé, lors du dernier anniversaire des trois journées, un complot contre la sûreté de l'État. Les témoins entendus, M. Delapalme commence son réquisitoire. Il discute les faits généraux de l'accusation, et, bientôt, examinant les doctrines des prévenus, il leur reproche d'avoir demandé la loi agraire. L'injustice de cette accusation était flagrante, et, après les débats qui duraient depuis si longtemps, rien ne pouvait servir d'excuse à une pareille calomnie. Un frémissement d'indignation parcourt le banc des prévenus, et, se levant tout à coup, un témoin s'écrie d'une voix forte :

« Tu en as menti, misérable! » A ces mots, une confusion inexprimable règne dans l'assemblée. On demande le coupable. < C'est » moi, » dit M. Vignerte. Et les accusés de s'écrier : « C'est bien, Vignerte! Il a rai- » son, nous pensons comme lui. Accusez-nous, » frappez-nous; mais ne nous calomnies pas. » M. Vignerte est conduit au pied de la cour ainsi qu'un autre membre de son parti, M. Petit-Jean. Le président dit à celui-ci :

€ Est-ce vous qui avez interrompu M. l'avocat » général? — Non. — Pourquoi vous a-t-on » arrêté? — Parce que je pense comme M. Vi- » gnerte. Ce qu'a dit l'accusateur public est » faux. Nous avons nos bras pour travailler » et ne voulons de la propriété de personne. » Se tournant alors vers M. Vignerte : t Est-ce » vous, lui dit le président, qui avez prononcé » ces paroles : Vous en avez menti ! — J'ai » dit : Tu en as menti, misérable! — Qu'avez- » vous à répondre pour votre justification? —

» berlé est le droit de faire toat ce qae la loi ne défend pas. » Quelle niaiserie ! Rt si In tyrannie est dans la loi elle-même?

» Je ne me justifie pas. » La cour délibère, et, après quelques minutes, séance tenante, condamne Vignerte à trois ans de prison. Défendus avec beaucoup d'éloquence et d'énergie par MM. Dupont, Moulin, Pinart et Hicbel ( de Bourges), les accusés furent déclarés non coupables par le jury. Hais la cour, dont cette décision enchaînait la sévérité à l'égard des prévenus, la cour, sur les réquisitoires de M. Delapalme, frappa les avocats comme ayant outragé le ministère public; et HM. Dupont, Pinart, Hicbel (de Bourges) furent suspendus de l'exercice de leur profession : le premier

pour une année, les deux autres pour six mois.

Le même jour, HH. Voyer d'Argenson et Charles Teste étaient acquittés. Ou les avait traînés devant les tribunaux pour avoir publié une brochure qui respirait l'amour du peuple et le sentiment de la charité évangélique.

Voilà dans quel déplorable état de trouble vivait la société. Heureuse encore si elle n'avait pas été condamnée à un plus sombre destin !

Car à tant de convulsions qui, du moins, annonçaient la vie, devaient succéder un abattement honteux et un lourd sommeil semblable à la mort.

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