‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 10 sur 96 · I.e |*n plr aux Tuileries · texte numérisé non relu

I.e |*n plr aux Tuileries

puis on serait entré dans Paris par les faubourgs, et la duchesse de Berry, montrant au peuple l'enfant royal, l'aurait confié à la générosité des combattants. M™ de Gontaut approuva ce projet. Malgré ce qu'il avait d'aventureux, ou, plutôt, à cause de cela même, il séduisit l'imagination mobile de la duchesse de Berry : tout fut convenu pour l'exécution. Mais l'infidélité d'un confident mit Charles X sur la trace du complot, et il échoua.

Cependant l'insurrection embrasait tous les quartiers de la ville, et partout le peuple avait l'avantage. Un bataillon suisse couvrait le quai de l'École. Le duc de Raguse qui, comme nous l'avons dit, avait reçu ordre de concentrer ses troupes autour des Tuileries , envoya dire au lieutenant-colonel, M. de Maillardoz, de se .rendre sur-le-champ au marché des Innocents, et d'en ramener le général Quinsonnas qui y était cerné de toutes parts. M. de Maillardoz partit du quai de l'École à la tête des Suisses, et atteignit par la rue de la Monnaie la pointe Saint-Eustache; mais, au lieu de redescendre au marché des Innocents par la rue Montmartre, il suivit la rue Montorgueil. Erreur fatale! car il n'était pas arrivé à la rue Mandar que déjà le pavé était jonché de morts; et quand il fallut entrer dans cette rue, que fermait une énorme barricade , ce fut une horrible boucherie. La barricade Ait franchie cependant; mais le lendemain, sur les pierres dont elle était formée, on voyait étendus les cadavres de plusieurs soldats suisses, et en travers celui d'un de leurs officiers : monument funèbre de l'intrépidité et des vengeances du peuple! M. de Maillardoz poursuivit sa route , regagna la rue Montmartre et la parcourut, au milieu des coups de fusil, jusqu'au marché des Innocents. Là ses soldats, se réunissant à ceux du général Quinsonnas, descendirent avec eux vers le fleuve, et allèrent prendre position au quai de l'École.

Quant aux troupes qui occupaient l'hôtel de ville, elles continuaient à se défendre contre une masse sans cesse renouvelée d'insurgés. Postées aux fenêtres de l'hôtel de ville, elles faisaient de là sur toutes les rues qui l'entourent un feu plongeant et continu. Le nombre des victimes sur ce point était considérable à

onze heures du soir, c'est-à-dire au moment où, réunis pour la seconde fois chez M. Audry de Puyraveau , les députés y donnaient le spectacle de leurs incertitudes et de leur impuissance. Dans cette réunion, MM. Laffitte, Lafayette, Mauguin, Audry, de Laborde, Bavoux, Chardel, déployèrent une fermeté honorable. Mais M. Sébastiani s'y montra plus partisan que jamais de l'ordre légal. « Nous négocions, » messieurs, » disait-ll. « Notre rôle ici est > celui de médiateurs, et nous n'avons même » plus la qualité de députés. — Nous conspi- » rons comme conspire le peuple, et avec lui, » répondait M. Mauguin d'une voix émue, et M. Laffitte rappelait cette menace qu'il avait faite au duc de Raguse : « Si les ordonnances » ne sont pas retirées, je me jette corps et » biens dans le mouvement. » La salle était au rez-de-chaussée; le peuple entendait tout par les fenêtres que M. Audry de Puyraveau avait fait ouvrir. Ce ne fut bientôt contre le général Sébastiani qu'un cri de colère. Plusieurs combattants s'étaient élancés dans la cour : ils venaient dire combien la lutte avait été meurtrière. Alors, pénétrés de douleur, MM. de Lafayette, Laffitte, Audry de Puyraveau, de Laborde, s'écrièrent tous qu'il fallait diriger les efforts du peuple, s'associer à ses périls, adopter son étendard. M. Guizot restait silencieux et immobile. M. Méchin laissait percer dans l'expression de son visage son mécontentement et son embarras. Quant à M. Sébastiani, il n'eut pas plutôt entendu parler du drapeau tricolore que, se levant avec les signes de la plus violente anxiété, il déclara que, pour son compte, il ne pouvait prendre part à de semblables discussions , et qu'il n'y avait de drapeau national que le drapeau blanc. Puis, s'adressant à M. Méchin : c Venez-vous?» lui dit-il. Et ils sortirent, c C'est assez de tant » de paroles vaines , » dit M. Audry de Puyraveau , c il est temps d'agir. Montrons-nous » au peuple, et en armes. » De son côté, M. de Lafayette demandait qu'on lui assignât un poste , ajoutant qu'il était résolu à s'y rendre à l'instant même. On se sépara encore une fois sans rien conclure, et en se donnant rendezvous chez M. Laffitte pour six heures du matin. Mais cette séance pouvait servir à apprécier

plus tard certains hommes qu'on rit parmi ltt triomphateurs.

Laftyette Ait accueilli, en sortant, par quelques vives acclamations. L'âge avait affaibli son corps sans glacer son coeur. Ivre d'ailleurs de popularité, il était prêt au sacrifice de sa vie. Mais son ardeur était continuellement combattue et attiédie par lés personnes de son entourage, Dans cette nuit du 18 au 29 » il chemina quelque temps à pied appuyé sur le bras de M. Carbonel et suivi de M. de Lasteyrie et d'un domestique. Il ouvrait déjà l'oreille aux cris qui, le lendemain, salueraient sans doute son passage, et respirait avec exaltation ces parfuma de révolte répandus dans la ville. Arrivé à sa voiture * il allait y monter, lorsqu'un citoyen se présente : i Général , je vais

* à la cour des Fontaines* où m'attendent » quelques insurgés. Je leur parlerai en votre i nom ; je leur dirai que la garde nationale est

* sous vos ordres — Y pense2*vous * mon- » sieur? * s'écrie aussitôt M. Carbonel , • vous » voulez donc foire fusiller le général T » Voilà quelles influences poursuivaient Lafeyetté au sein d'une crise où il lui était commandé de jouer sa tête. Aussi bien, quelle que soit la puissance des noms connus, elle ne suffit pas toujours; et certes 4 parmi les combattants de juillet, il y en avait plus d'un capable de comprendre que les agitations populaire* permettent tout à l'audace des bommes nouveaux. En effet, tandis que, sur un point de Paris, lés plus chauds amis de Lafayettë craignaient de voir compromettre ce grand nom, voici la scène caractéristique qui se passait sur un autre point. A la même heure , deux citoyens* MM. Higônnet et Degousée, se promenaient sur la place des Petits-Pères devenue déserte. Un inconnu les aborde et leur dit : c Le corn- > bat recommence demain. Je suis militaire, » avez-vous besoin d'un général? — D'un gé* » néral? » répond M.. Degousée. « Pour en

* faire un, en temps de révolution, il suffit » d'un tailleur. » Et M. Bigonhet ajoute : « Vous voulez être général? eh bien, prenez » un uniforme et courez où l'on se bat. » Cet inconnu se nommait Dubourg. Il trouva le

conseil boni il lé fcuttit, comme ofl refit plus bas, et le lendemain il fàt roi de Paris pendant quelques heures.

Le silence était descendu itir la ville aveé la nuit. Quelle journée! Paris tfen avait pas eu de plus terrible * même durant les sauvages querelles des Armagnacs et des Bourguignons. Or, pourquoi tout ce sang versé? On avait crié vive ta charte! mais ce cri avait feit tressai K ler au fond de leurs demeures et les députés et la plupart de ceux dont la charte fendait le pouvoir. On avait Crié vive la charte ! mail quels étaient les combattants? c'étaient qhflques jeunes bourgeois , hommes de résolution et de cœur, qui ne voyaient dans la charte qu'Un despotisme habilement déguisé; c'étaient des prolétaires à qui la charte était inconnue^ et qui, la connaissant, l'auraient maudite; C'étaient enfin, et surtout, les enfants des rues de Paris , race étourdie et vaillante, héroïque à force d'insouciance, Avide d*amUsemenls et par cela même guerrière, parce que les combats sont une manière de jeu. Et comme pour mettre le comble à cette dérision immense et cruelle, le généralissime des troupes royales , le duc de Raguse , condamnait ces ordonnances pour lé maintien desquelles il faisait tirer sur le peuple. N'importe, on devait aller jusqu'au bout; car la sottise humaine ne s'épuise pas si vite. On se mit donc, après les massacres du 18, à éleverdes barricades , en prévision des massacres du £9. Et dans cette nuit sans repos, combien de mères attendirent un fils qui ne revint pas!

Les troupes, cependant * s'étaient repliées de toutes parts vers tes Tuileries. Celles qui occupaient l'hôtel de ville, n'ayant plus à minuit que quarante cartouches , s'étaient décidées à la retraite. Les soldats sortirent, emportant Ceux de leurs camarades qui avaient été tués Ou blessés. Ils marchaient avec défiance, prêtaient l'oreille au moindre bruit, et semblaient soupçonner derrière chaque barricade des assaillants nouveaux. Mais ils ne rencontrèrent pas d*ehnemis. Seuletoent, il y avait sur leur route des morts que Ton heurtait du pied dans les ténèbres.

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