CHAPITRE V
29 juillet. — Préparatifs du combat. — Abattement des troupes. — Le général Dubourg a l'hôtel de ville. — Dépêche de l'ambassadeur de Suède saisie ; dispositions du corps diplomatique. — Terreurs des dignitaires du royaume : ils désirent une transaction ; départ de HM. de Sémonvillc et d'Argout pour Saint-f.loud. — Le général Vincent à Versailles. — Entrevue de Chartes X et de M. de Sémonvillc — Combats dans Paris : prise de la caserne de Babylone. — Invasiou du Louvre et des Tuileries; retraite des troupes; frayeur de M. de Talleyrand. — Le peuple dans le palais des rois; son désintéressement; philosophie de ce désintéressement. — Combat dans la rue de ftohan; scènes de vengeance; scènes de générosité. — Tentatives pour tromper le peuple. — Défection de deux régiments. — Panique à l'hôtel Laffitte. — Après la bataille, scènes de fraternité; combien elles durent; pourquoi on exalte les vertus du peuple. — Les voleurs fusillés sur place : philosophie de ces exécutions. — Aspect de l'hôtel Laffitte ; un complot dans, une révolution. — Paris gouverné par un pouvoir imaginaire. — Côté bouffon de ces prodigieux événements. — Commission municipale. — Lafayette à i'hôlel de ville. — Promenade du général Gérard. — Prévoyance du due de Choiseul. — Courage mêlé de cruauté* — Les troupes en retraite rencontrées par le dauphin ; insensibilité de ce prince. — Arrivée des troupes à Ssint-Cloud. — Le duc de Mortemart nommé ministre à Saiut-Cloud. — Négociations entre le gouvernement de l'hôtel de ville et les messagers de Charles X. — La signature de Casimir Périer toute-puissante. — Démarche de M. d'Argout auprès de M. Laffitte. — Paroles remarquables du général Pajol. — La famille royale a Saint-Cloud. — Générosité de Charles X a l'égard du duc d'Orléans. — Partie de whist. — Étranges scènes qui précèdent la révocation des ordonnances. — M. de Mortemart arrive à Paris. — Nuit du 29.
Le 29, à la pointe du jour, quelques bourgeois vigilants sortirent de la maison de M. Baude pour parcourir la ville : elle était silencieuse, déserte, et les combats de la veille y avaient laissé des traces sanglantes. Arrivés sur la place de Grève, où gisaient encore quelques cadavres, ils furent frappés du calme lugubre qui y régnait. Us convinrent alors de se partager les divers quartiers de Paris et d'aller partout répandre la fausse nouvelle qu'un rassemblement immense s'était formé devant l'hôtel de ville, et qu'on devait partir de là pour marcher sur le Louvre.
Déjk les ouvriers des faubourgs se préparaient à recommencer la lutte, mais des préoccupations d'un autre genre tourmentaient une certaine portion de la bourgeoisie. M. Baude , suivi d'une bande nombreuse avec laquelle il avait visité plusieurs casernes et interrogé la fidélité du soldat, trouva sur la place Royale une compagnie de gardes nationaux rangés en bataille. Il les harangua vivement, leur apprit que les troupes se laissaient partout désarmer, et voulut les entraîner sur ses pas à l'hôtel de ville. Ils s'y refusèrent obstinément : ils ne s'étaient armés, disaient-ils, que pour sauver leurs maisons du pillage.
Pendant ce temps, un citoyen nommé Galle perçait la ligne de (actionnaires établie sur la
place du Carrousel. Il s'avançait guidé par un inconnu auquel les soldats ouvraient passage. Introduit auprès du duc de Raguse, « Monsieur » le maréchal, » s'écria-t-il d'une voix tremblante d'émotion, « vos troupes tirent du haut » de quelques balcons de la rue Saint-Honoré » sur des citoyens inoffensifs : ne pouvez-vous » foire cesser de telles atrocités? — Vous » m'insultez, monsieur, en me regardant » comme l'auteur de pareils ordres, » répondit le duc de Raguse. c Je viens d'ordonner aux » troupes de ne faire feu que pour se défen-
> dre : une proclamation va en instruire Paris. » — Comment! » reprit M. Galle, t depuis » deux jours, monsieur le maréchal, vous » faites tirer sur le peuple, et l'autorité mu* » nicipalene s'est pas encore montrée! — C'est » vrai, » dit le maréchal en portant la main à son front avec désespoir, t c'est vrai ! » Et appelant son secrétaire : « Que les maires de » Paris soient convoqués d'ici à une heure. —
> D'ici à une heure, monsieur! mais qui sait » ce qui arrivera d'ici à une heure? Peut-être
> n'existerez- vous plus, ni deux cent mille » Parisiens, ni le roi, ni moi qui vous parle, i Ce qu'il fout faire, monsieur le maréchal, » permettez-moi de vous le dire : partez à Fin- » stant, arrêtez ces fusillades que vous enten- » dez d'ici; allez à Saint-Cloud dire au roi que
> nous avons dépavé nos mes ; que le haut de » nos maisons est rempli de pavés; que cent * mille des plus braves soldats ne prendraient » point Paris; que beaucoup de gens qui en- » tendent la guerre, moi tout le premier, vont » se mettre à la tête de la population si des » concessions immenses ne sont pas faites. »
Le duc de Raguse répondit avec accablement que le roi savait tout, mais qu'il prêterait peutêtre l'oreille à une députation, pourvu que ce fût une députation de la bourgeoisie (1).
Le duc de Raguse, au sortir de cet entretien," donna ordre aux ifiaires de se réunir. Quatre d'entre eux se rendirent à cet appel. La proclamation dont le maréchal avait parlé était imprimée. On mit en liberté des prisonniers qu'on chargea de la répandre dans le peuple.
Les troupes royales se trouvaient alors refoulées loin des quartiers populeux, dont les innombrables barricades élevées dans la nuit leur fermaient irrévocablement l'accès. Elles n'occupaient plus que le cordon qui s'étend du Louvre aux Champs-Elysées. Des troupes de ligne stationnaient dans le jardin des Tuileries et sur la place Vendôme. La garde couvrait le Carrousel , la place Louis XV, le boulevard de la Madeleine, la cour intérieure du Palais-Royal ; plusieurs postes avaient été établis dans la rue Saint-Honoré; deux bataillons suisses défendaient le Louvre, et la gueule des canons était tournée, partout, du côté par où la foule pouvait venir.
Les Suisses se montraient inquiets. Un tout autre sentiment animait le reste des troupes. Épuisés par la faim, domptés par la fatigue, fils du peuple, «après tout, en qui la honte de céder était combattue par l'horreur de vaincre, tout ces soldats s'affaissaient sur leurs armes, l'âme abattue, le regard fixe et morne. Ces maisons où, derrière chaque fenêtre fermée, ils devinaient un ennemi; ces rues inondées de soleil et désertes qu'on leur avait fait sillonner et où gisaient tant de leurs camarades morts sous les balles d'assaillants invisibles; ces hautes barricades; ce silence; cette vaste cité où n'étaient plus ni le tumulte ni le repos; ces cris aigus et rares de vive la charte ! appel
(I) Déposition de M. Galle dans le procès des ministres; tome II, p. 138.
sauvage à une légalité que la plupart ignoraient, tout cela déconcertait les plus fermes, et les chefs eux-mêmes hésitaient, troublés jusqu'au fond du cœur.
Le peuple, maître chez lui, quittait par bandes les faubourgs et descendait le long des boulevards en colonnes serrées.
Une scène bizarre se passait en même temps au cœur de Paris. De dix à onze heures, an homme d'un taille moyenne, d'une figure énergique, traversait, en uniforme de général, et suivi par un grand nombre d'hommes armés , le marché des Innocents. C'était de M.Évariste Dumoulin, rédacteur du Constitutionnel, que cet homme avait reçu son uniforme, pris chez un fripier; et les épaulettes qu'il portait lai avaient été données par l'acteur Perlet : elles venaient du magasin de l' Opéra-Comique. cQuel est ce général? » demandait-on de toutes parts. Et quand ceux qui l'entouraient avaient répondu : c C'est le général Du bourg, » vive le général Dubourg! criait le peuple, devant qui ce nom n'avait jamais retenti. Hais tous alors avaient un immense besoin d'être commandés.
Le cortège se rendit à l'hôtel de ville. Le général s'y installa. Quelques instants après, le drapeau tricolore avait cessé de flotter sur rhôtel. Un homme entra dans le cabinet où se trouvait M. Dubourg et où plusieurs jeunes gens, rangés autour d'une table, étaient occupés à écrire. « Général, voici le tapissier. De » quelle couleur le drapeau? — Il nous faut » un drapeau noir, et la France gardera cette > couleur jusqu'à ce qu'elle ait reconquis ses » libertés. »
M. Raude parut à son tour à l'hôtel de ville pour y jouir des privilèges de l'audace. Il se fit secrétaire d'un gouvernement idéal, il répandit des proclamations. Un avocat, M. Franque, reçut ordre de courir chez le premier président de la cour royale, M. Séguier, de l'arrêter et de le conduire de force à l'hôtel de ville. On voulait placer l'insurrection sous le patronage apparent des autorités judiciaires. Ainsi les deux hommes qui avaient voulu être le pouvoir pendant quelques heures, furent le pouvoir. On obéissait.
A peine installé, M. Baude prit quelques mesures d'urgence. Il fit faire par M. de Ville-
neuve l'inventaire de la caisse de l'hôtel de ville, où on trouva un peu plus de cinq millions. Il convoqua les syndics de la boulangerie, qui l'informèrent que Paris était approvisionné de pain pour un mois. Il fit prévenir les syndics de la boucherie que, durant la crise, le bétail entrerait librement à Paris. Enfin , une commission chargée de correspondre avec l'hôtel de ville se forma par ses soins dans chacun des douze arrondissements de la capitale.
Au milieu des soucis de cette puissance si hardiment usurpée, M. Baude reçut la visité de M. Klaproth, attaché à l'ambassade de Prusse. Il apprit de lui que l'attitude du peuple parisien pendant ces étonnantes journées avait frappé tous les membres du corps diplomatique de stupeur, mais en même temps d'admiration ; que leurs dépêches contenaient l'expression de ce double sentiment, et rendaient probable le maintien de la paix entre l'Europe monarchique et la France révolutionnaire. La sincérité de ces renseignements ne tarda pas à être vérifiée. Des ouvriers arrivèrent poussant de grands cris et traînant un homme du peuple qu'ils avaient arrêté aux barrières, et qu'ils avaient trouvé porteur d'un paquet soigneusement cacheté. Cet homme, interrogé, se réclama de H. de Loewenhielm. Le papier saisi sur lui était une dépêche de l'ambassadeur de Suède au cabinet de Stockholm. M. Baude prit la dépêche et, sans en avoir rompu le cachet, la renvoya sur-le-champ à l'ambassadeur.
M. de Loewenhielm, touché de la générosité de ce procédé, ou, peut-être, curieux de visiter le bivac d'une révolution dont il n'avait fait qu'entendre le bruit, se rendit en toute hâte à l'hôtel de ville. Il dit à H. Baude que rien n'égalait le respect qu'avait inspiré au corps diplomatique la conduite, à la fois si énergique et si sage, des Parisiens, et il ajouta qu'à la cour de Suède, dans tous les cas, la nouvelle de ces prodigieux événements ne serait pas probablement mal accueillie. Ce langage, dans la bouche de M. de Loewenhielm , devait paraître d'autant moins suspect, que Bernadotte nourrissait depuis longtemps d'ambitieuses espérances. En le tirant d'un camp pour le placer sur un trône étranger, la fortune avait
enflé son cœur à ce point, qu'il avait rêvé la couronne de France. La chute des Bourbons était une catastrophe dont il s'était préparé secrètement à tirer profit ; mais les événements devaient marcher plus vite que sa pensée.
Il y avait deux gouvernements militaires dans Paris: auquel des deux allait rester le pouvoir? Tout espoir de conciliation était alors chimérique. On avait envoyé aux différents postes l'ordre de cesser le feu ; cet ordre n'était point parvenu. Les fourriers des compagnies postées sur la place du Carrousel , avaient été chargés de copier la proclamation du maréchal, et l'avaient copiée en effet, les uns sur leurs genoux, les autres sur des tambours; mais la fusillade n'en continuait pas moins devant la colonnade du Louvre et ailleurs, avec une extrême vivacité. Un mois et demi de solde fut alloué à chaque militaire , et la distribution , que rendait possible la proximité du trésor, se fit à l'instant même sur la place du Carrousel. On braqua une pièce de huit à l'entrée de la rue de Rohan. Enfin , des soldats du 6° de la garde , établis dans les maisons qui avoisinent le Palais- Royal, s'y préparèrent à soutenir l'assaut. Car la masse des assaillants grossissait; le mugissement de la ville s'étendait de plus en plus, et, dans la rue Richelieu, les barricades, se rapprochant des soldats avec une rapidité surprenante, devenaient des tranchées d'attaque.
L'audace des chefs royalistes ne répondait ni au caractère menaçant des mesures prises , ni à la gravité du péril. Le duc de Raguse refusa formellement aux artilleurs l'autorisation de mettre le feu à la pièce de la rue de Rohan , et un jeune officier du 6e de la garde étant venu lui demander de lancer quelques boulets sur le quai Voltaire, c Eh! monsieur, » répondit le maréchal avec colère, « vous voulez donc dé- » truire cette ville de fond en comble ! »
Quant aux dignitaires du royaume, aux pairs de France, ils n'étaient occupés en ce moment qu'à se lamenter sur leur position compromise, sur leurs biens jetés en pâture à la populace, sur leurs têtes menacées peut-être! Le peuple était déchaîné : comment le contenir? Et ils maudissaient à l'envi M. de Polignac. Possesseurs d'une fortune composée des débris de
quatre révolutions, heureux pendant quinze ans dans un pays dont leur prospérité résumait les désastres, ils s'étaient attachés à là royauté absolue par calcul, non par conviction. Cela même leur avait permis une prévoyance dont M. de Polignac n'était point capable, parce qu'il était désintéressé comme tous les fanatiques, et loyal dans son aveuglement.
« Nous l'avions bien prédit, » se disaient l'un à l'autre tous ces grands personnages. D fallait endormir la béte féroce, on l'a irritée. Nous voilà sur les bords d'un gouffre. Et pourquoi? Parce qu'on a repoussé nos sages conseils; parce que la cour, dominée par l'ascendant fatal d'un insensé, n'a pas su modérer le mouvement de la contre-révolution. Qu'allons-nous devenir! Qui sait si le retrait des ordonnances ne suffirait point pour calmer le peuple? là serait notre salut. >
Le grand référendaire de la cour des pairs, M. de Sémonville, partit donc du Luxembourg pour se rendre à l'état-major. M. d'Argout l'accompagnait. Ils arrivent; ils trouvent le duc de Raguse inquiet, désespéré. En les voyant entrer, le maréchal passe dans la pièce voisine où les ministres étaient rassemblés, et en sort aussitôt après avec M. de Polignac. M. de Sémonville accabla le prince de reproches amers et violents. Celui-ci répondit avec calme et se retira. Furieux d'une résistance qui les laissait livrés au péril, les deux négociateurs monarchiques proposèrent au maréchal d'arrêter les ministres, coupables d'avoir .risqué, pour la cause du roi, la fortune des serviteurs de la royauté. M. de Glandevez offrit son épée. Le duc de Raguse hésita; M. de Peyronnet reparut. Et tentant un dernier effort , MM. de Sémonville et d'Argout partirent pour Saint- Cloud.
Au moment où leur voiture entrait dans la
{{) m Ce ne forent ni les sommations do duc de Raguse, ni » celles de M. de Sémonville qui donnèrent Heu , comme on » r» supposé, au départ des ministres pour Saiirt-Cloud. Et » cela, par «ne raison tonte simple, c'est qu'ils n'en firent » aucune, n'ayant aucune qualité pour leur en adresser. Le » départ des ministres fnt occasionné par une lettre de » Charles X, qui tear faisait connaître son intention de réu- » nir son conseil le lendemain matin. Ma voiture m'alteo- » dait dans la cour des Tuileries longtemps avant l'arrivée » de M. de Sémonville.
grande allée du jardin des Tuileries, vn homme s'élança devant les chevaux, montrant Saint- Cloud d'une main , et de l'antre , une voiture qui suivait C'était celle de M. de Polignac, et l'homme qui, avec cette éloquence muette, engageait M. de Sémonville à se hâter, était un de ceux qu'il voulait un instant auparavant faire arrêter, M. de Peyronnet (1).
Une grave et récente nouvelle avait jeté la consternation dans le château de Saint-doud vers lequel se dirigeaient les ministres. On y avait appris de grand matin , que la ville de Versailles était en pleine insurrection. Le voisinage de Versailles donnait à cet événement un caractère formidable. Encore quelques heures, et la révolte, peut-être, viendrait assiéger la royauté jusque dans son palais. B était urgent de déployer de la vigueur. Deux compagnies de gardes du corps se trouvaient dans la cour du château : on pouvait les feire marcher sur Versailles; mais pour eondme cette aventureuse expédition, aucun capitaine des gardes ne se présentait. D'un autre oftté, foire passer sous les ordres de quelque général de l'empire un corps auquel des gentilshommes de la plus haute noblesse se croyaient seuls dignes de commander, c'était une bien rude atteinte aux prérogatives de cour. Dans l'esprit de Charles X une pareille dérogation à l'étiquette avait presque l'importance d'une bataille perdue. Mais un moment vient oè les choses reprennent invinciblement leur niveau naturel, et où la logique l'emporte sur les petits arrangements de la vanité humaine. Le général Vincent s'offrit â prendre le commandement des gardes, et dans la circonstance, s'offrir, c'était s'imposer. Ses services furent acceptés par le dauphin ; Charles X dissimula son mécontentement ; et le général partit pour Versailles à la tête des deux compagnies de gardes du corps soutenues par deux ou trois coïts
» La déposition de M. de Sémonville 2k la chambre de* » pairs n'est qu'une scène à effet , composée dans le silence » d» cabinet. Je déclare ignorer ht Majeure partie do b choses rapportées par loi et oè il me fait agir eoaaoM ae- » leur; mais chacun a sa manie : celle de M. de SémonvUle » est de mettre toujours qaefque drapeau en scène. »
(*♦« mênmêcrùe dcM.tU P*%*oc.)
HISTOIRE DE DIX ANS. i 830- i 840.
gendarmas. Parvenu au dernier détour de la route, il fit faire balte à sa troupe, et s9 avançant tout seul vers la grille, il envoya demander une entrevue aux autorités de la ville. Bientôt 11 vit venir à lui le secrétaire général et le maire, suivis d'un nombreux détachement de gardes nationaux. Ce groupe paraissait fort animé, et, chose asseï remarquable, le cri qui sortait de toutes les bouches était celui-ci : A la commune! A la commune! cri révolutionnaire de la bourgeoisie au xue siècle. Le général Vincent, qui dans ce même lieu, en 1814, avait été renversé de cheval en combattant les Cosaques, déploya une grande fermeté mêlée de prudence; et déjà les esprits commençaient à se calmer, lorsqu'une colonne d'hommes du peuple, armés de fusils ou de pistolets, et les bras nus, se précipita sur la route. Alors les cris recommencèrent. L'agitation devenait terrible : le général Vincent prit le parti de regagner sa troupe. Mais à peine avait-il rejoint les rangs, que les gendarmes l'abandonnèrent pour se ranger du côté du peuple , et il dut ramener les gardes du corps sur les hauteurs de Saint-Cloud.
Sur ces entrefaites, les ministres arrivaient au château. La voiture de M. de Polignac entra dans la cour presque en même temps que celle de M. de Sémonville. La duchesse de Berry, qui, au bruit des roues sur les dalles, avait ouvert sa fenêtre, envoya un salut amical à M. de Polignac seulement. Bientôt après, le grand référendaire, qui s'était rendu chez le duc de Luxembourg, fut appelé auprès du roi. A la porte de l'appartement, il rencontra M. de Polignac qui lui dit, en portant la main à son cou : « Vous venei demander ma tête? » N'importe. J'ai dit au roi que vous étiei là : » parles le premier. »
M. de Sémonville croyait trouver le roi dans ane grande agitation : il fut frappé du calme de sa physionomie et de la gravité de son maintien. Charles X écouta d'un air incrédule les nouvelles alarmantes qu'on lui apportait II chercha même à rassurer M. de Sémonville comme il avait fait la veille à l'égard de M. de Vitrolles. Il dit que toutes les mesures étaient prises pour étouffer l'insurrection; qu'il comptait sur le» soldats; que la révolte s'userait sur
elle-même parce que le peuple n'avait pas de chefs, et que l'ordre de fusiller les meneurs avait été exécuté. M. de Sémonville fit tous ses efforts pour détromper le roi, mais en vain, c Eh bien! sire, » s'écria-t-il enfin, c il but » tout vous dire : si dans une heure les ordon- » nances ne sont pas rapportées, plus de roi, » plus de royauté ! — Peut-être bien me don- » nerez-vous deux heures, » répondit le roi blessé dans son orgueil. Et il se retirait, lorsque, tombant à genoux, M. de Sémonville le saisit par ses vêtements; le roi reculant toujours, le vieillard allait se traînant sur le parquet d'une façon lamentable, c La dauphine! « songez à la dauphine! sire, • s'écriait-il. Charles X fut ému, mais il resta maître de sa résolution:
Toutefois, les ministres tinrent conseil, M. de Vitrolles était arrivé à Saint-Cloud, lui aussi , et il y avait apporté le carré de papier sur lequel le docteur Thibaut avait écrit la veille les noms inconnus de la plupart des combattants : liortemart et Gérard.
On discutait à Saint-Cloud un changement de ministère : à Paris on ne combattait déjà plus que pour le renversement de la royauté.
La lutte avait recommencé sur plusieurs points. Des élèves de l'école polytechnique parcouraient le feubourg Saint-Jacques, frappant à toutes les portes d'hôtels garnis et criant : « A nous l'école! » Un rassemblement s'était formé sur la place de l'Odéon. Il fallait des armes. Une voix s'éleva : « A la caserne de la rue de Tournon! » Un instant après, cette caserne était envahie; les gendarmes fuyaient, et les premiers occupants jetaient à la «foule avide, à travers la porte entre-bàillée , sabres, épées, gibernes, fusils et mousquetons. Chaque élève de l'école polytechnique, à mesure qu'il recevait «ne arme, criait : c Qui veut me suivre? » Et aussitôt des groupes de vingt, trente ou quarante ouvriers couraient se ranger derrière lui; le tambour battait et on se mettait en marche. De ces détachements, l'un courut enlever aux Suisses le poste de la place Saint- Thamas-d'Aquin; un autre alla s'emparer d'un magasin à poudre situé près du Jardin des Plantes; un troisième, de deux à deux cent cinquante hommes, se dirigea sur un dépôt de
la garde royale, place de l'Estrapade. Les soldats se montrèrent aux fenêtres, le fusil à la main. On leur cria : « Ne tirez pas, il ne vous sera fait aucun mal. » La colonne avançait toujours. Profitant de ce moment d'hésitation, un jeune homme, nommé d'Hostel, grimpa rapidement à la fenêtre. Il dit à l'officier quelques mots qu'on n'entendit pas; mais à l'instant même, on vit celui-ci ôter son habit et en revêtir le jeune homme qu'il serra dans ses bras. Le poste fut évacué et les armes livrées au peuple.
Une scène à peu près semblable eut lieu à quelques pas du Panthéon, à la prison de Montaigu. Le commandant du poste avait rangé sa troupe en bataille dans la rue. Le brasseur Maes, du faubourg Saint-Marceau, était à l'entrée, suivi d'une centaine d'ouvriers et prêt à commencer le feu, lorsque M. Charras, revêtu de son uniforme , arriva en courant. Il prononça quelques paroles sorties du cœur; il n'en fallut pas davantage : l'officier abaissa son épée, et les soldats jurèrent de ne pas tirer sur leurs frères.
En ce moment, la place de l'Odéon se couvrait d'hommes armés. A l'angle de la rue qui débouche au milieu de la place, dans la boutique d'un marchand de vin , un grand nombre d'étudiants et d'ouvriers faisaient des cartouches, sous la direction et d'après les conseils de quelques anciens militaires. Le papier avait d'abord manqué; mais, aux cris poussés par le peuple , il en tomba d'énormes monceaux de toutes les fenêtres de la place. A chaque instant on apportait des balles d'un atelier improvisé sur la place Saint-Sulpice : on y fondait de l'étain et du plomb. Tout près du péristyle du théâtre de l'Odéon , une charrette supportait deux tonneaux de poudre défoncés. Ces tonneaux menaient de la poudrière du Jardin des Plantes. Deux élèves de l'école polytechnique, MM. Liédot et Millette, y plongeaient incessamment leurs chapeaux, qu'ils retiraient pleins de poudre.
Pendant la distribution, qui se faisait avec une imprudence héroïque, M. Lothon fut nommé par acclamation général en chef de cette petite armée. Mais un inconnu, ayant réclamé le commandement, en qualité d'ancien militaire,
M. Lothon lui céda gaiement l'autorité. L'inconnu ceignit une écharpe rouge; le tambour battit un ban , et toute la colonne s'ébranla. Elle était composée d'un millier d'hommes.
Trente ou quarante combattants s'en détachèrent pour prendre, sous la conduite de M. Lothon, la route du Pont-Neuf. Ils traversèrent la Seine et allèrent déboucher, par la rue Saint-Thomas du Louvre, sur la place du Palais-Royal. Là ils furent accueillis par un feu très-vif et reculèrent. M. Lothon , pour ramener son monde au combat, s'avança tout seul sur la place; mais il n'avait pas (ait vingt pas qu'une balle l'atteignit à la tête, et le renversa évanoui sur le pavé. On ne le releva que longtemps après : son chapeau d'uniforme était criblé de balles.
Un autre élève de l'école, M. Baduel, conduisait aux Tuileries un détachement de vingtcinq ou trente hommes : un coup de mitraille retendit par terre presque au pied de Tare de triomphe.
Le grand rassemblement dont ces deux bandes s'étaient détachées, se porta sur la caserne de Babylone , occupée par les Suisses. En approchant de cette caserne, il se divisa en trois colonnes. L'une se présenta par la me où la façade est située; l'autre alla droit à la porte d'entrée par une rue qui lui est presque perpendiculaire; la troisième s'avança par derrière, dans une allée que formaient alors en grande partie des murs de jardin. Cette troisième colonne, que commandait M. Charras, et qui était d'environ 300 hommes, ne s'était pas plutôt engagée dans l'allée, que, d'une maison en construction située à droite en entrant, partit une vive fusillade. Trois hommes tombèrent; cinq tambours, qui battaient la charge, prirent la fuite; un ouvrier, en abattant son arme , tua celui qui marchait devant lui; le désordre se mit dans la colonne, et elle se replia précipitamment sur elle-même, M. Charras se jeta en avant , son chapeau au bout de son épée, et suivi par un homme du peuple nommé Besnard, qui agitait avec enthousiasme un drapeau tricolore. Le feu des Suisses redoubla; heureusement, quelques tirailleurs parisiens parurent aux fenêtres des maisons voisines , et se mirent à faire feu à
leur tour les Suisses avec tant de succès , que ceux-ci , abandonnant la maison en construction , regagnèrent la caserne à travers les jardins. Charras, Cantrez, autre élève de l'école polytechnique, et Besnard, s'avancèrent de nouveau, suivis par quelques ouvriers, et bientôt après, par la masse. Des tirailleurs s'établirent dans les jardins et sur les toits d'une maison voisine de la caserne, qui se trouva ainsi attaquée de toutes parts. Les Suisses avaient garni toutes les fenêtres de matelas et se défendaient en désespérés. Les assaillants, de leur côté, presque tous ouvriers, soutenaient le feu avec la plus étonnante intrépidité. A leur tête combattaient trois élèves de l'école : MM. Vanneau, Lacroix et d'Ouvrier. Le premier reçut dans le front une balle qui retendit roide mort; les deux autres furent grièvement blessés. Un étudiant, M. Alphonse Moutz, eut la cuisse traversée d'une balle, et mourut cinq jours après de sa blessure. Un professeur de mathématiques, M. Barbier, fut atteint au bras gauche. D'autres tombèrent, dont les noms sont restés obscurs : ils étaient du peuple, ceux-là !
L'attaque durait depuis trois quarts d'heure, lorsqu'un combattant eut l'idée d'apporter de la paille devant la porte de la caserne. On y mit le feu, et les Suisses prirent la fuite à travers les coups de fusils. Quelques-uns ne voulurent ni se sauver ni se rendre : ils furent tués. De ce nombre était le major Dufay. Les tambours battirent le rappel; la colonne se reforma dans la rue de Sèvres, et marcha sur les Tuileries.
Mais déjà le palais des rois était au pouvoir du peuple. Le Louvre, qu'on avait érigé en forteresse, était pris. Voici comment s'était accompli cet événement extraordinaire.
Une grande masse d'assaillants débouchant par toutes les ruelles qui avoisinent l'église de Saint-Germain-rAuxerrois, s'était avancée vers le Louvre, que quelques jeunes gens avaient parlé de prendre musique en tête : bizarrerie poétique! Les Suisses, postés dans la colonnade, faisaient un feu épouvantable, auquel les Parisiens répondaient avec vigueur.
Le duc de Raguse était, pendant ce temps, sur la place du Carrousel, disposant tout pour