I. LOCH BUftC
un terrible et dernier combat. On vint lui apprendre que, sur la place Vendôme, les soldats étaient en communication avec le peuple; que leur fidélité chancelait; qu'une défection était à craindre. Aussitôt le maréchal résolut de soustraire les deux régiments au contact du peuple, de les faire filer vers la place Louis XV et les Tuileries , et de les remplacer par des Suisses, ceux-ci n'ayant ni frères ni parents dans le peuple qu'il s'agissait de mitrailler. Il appelle son aide de camp, M. de Guise : « Cou- » rez vers M. de Salis, et qu'il m'envoie l'un » des deux bataillons qu'il commande : l'autre » suffit pour garder le Louvre. »
Quand cet ordre parvint à M. de Salis, il y avait des Suisses dans la cour du palais; il y en avait dans la colonnade. Ces derniers étaient seuls exposés au feu. M. de Salis , voulant opposer au peuple des troupes fraîches, prit le parti d'envoyer au duc de Raguse le bataillon qui combattait, en mettant à sa place celui qui n'avait pas encore combattu. Mais, par une préoccupation singulière, au lieu de faire monter d'abord dans le Louvre le bataillon qui était dans la cour, il commença par faire descendre celui qui garnissait la colonnade. Le peuple voit le feu des Suisses s'éteindre; il n'aperçoit plus d'ennemis devant lui. Un courageux enfant était déjà monté par un tuyau de décharge et avait planté un drapeau tricolore sur le Louvre. Quelques combattants passent à travers une grille restée ouverte, pénètrent dans les salles abandonnées, courent aux fenêtres donnant sur la cour et font feu sur les Suisses. Ces mercenaires intrépides s'étonnent, prennent l'alarme : les souvenirs du 10 août, tradition redoutable et sanglante» revivent dans leur esprit effrayé; ils se précipitent les uns sur les autres et traversent le Carrousel à la course. Pendant ce temps, le peuple tire des coups de pistolet dans les serrures, ébranle les portes à coups de hache, et inonde le Louvre de tous côtés, tandis qu'une partie des combattants s'élance à la poursuite des fuyards. Humilié, le rouge au front et la rage dans le cœur, le duc de Raguse essaye de rallier ses soldats; il en ramène quelques-uns dans la cour des Tuileries ; mais le désordre était immense. M. de Guise, qui avait son
RÉVOLUTION PRANÇÂISB.
sabra à la main, la perdit dans cet horrible pêle-mêle, et ne le retrouva que beaucoup plus loin, suspendu à la gourmette d'un cheval de gendarme. Les coups de fusil se succédaient rapidement ; les hommes du peuple arrivaient frémissants et animés par le succès. Les Suisses gagnent le pavillon de l'Horloge, le passent en tumulte» se répandent dans le jardin des Tuileries, Leur épouvante se communique aux troupes qu'on y avait postées, et qui, à leur tour, entraînent les régiments stationnés sur la place Louis XV. Parmi ces soldats en fuite, les uns , dans leur trouble , arrachaient leurs épaulettes, les autres se débarrassaient précipitamment de leur uniforme; quelques officiers, entraînés par ce flot irrésistible, brisaient leur épée avec désespoir. En un instant, la déroute était devenue générale, et l'armée du roi battait en retraite à travers les Champs- Elysées.
Au moment ou les troupes parcouraient ainsi la ligne qui s'étend du Louvre à Tare de l'Étoile, une fenêtre s'ouvrit lentement k l'angle de la rue de Rivoli et la rue Saint-Florentin. « Oh mon Dieu! que faites-vous, M. Keiser? » s'écria du fond d'un appartement somptueux, une voix frêle et sénile. « Vous allez faire piller * l'hôtel! — Ne craignez rien, » répondit M* Keiser, « les troupes battent en retraite, » mais le peuple ne songe qu'à les poursuivre. » — Vraiment ! » reprit M. de Talleyrand , et Elisant quelques pas vers la pendule : c Mettez » an note» » ajouta-t-il d'un ton solennel, « que le 99 juillet 1830, à midi cinq minutes, i la branche aînée des Bourbons a cessé de » régner sur la France. > C'était sonner un peu prématurément les funérailles de l'ancienne monarchie. Mais prédire les grandes infortunes, pour les trahir ensuite, était la vanité de cette àme sans foi.
Tandis que la foule qui avait envahi le Louvre se précipitait par la longue galerie du Musée vers le palais des Tuileries, MM. Thomas, Bastide, Guinart, Joubert, Gauja, y entraient par la guichet du PoBt-Royal. En un moment, la demeure royale fut occupée tout entière par les Parisiens, et un drapeau tricolore fut planté par Thomas et Joubert sur le sommet de l'édifice. Un combattant ouvrit au général Bar*
trand une des grilles du jardin des Tuileries , et le compagnon d'exil de l'empereur entra en pleurant dans ces lieux où il n'avait pas pénétré depuis 4 81 S.
Dans les salles du palais , le peuple brisa des statues de rois; des portraits de princes furent déchirés avec la pointe des piques eu des baïonnettes ; et quelques ouvriers emportèrent chez eux, pour tout trophée, des lambeaux de toile peinte. Dans la salle des maréchaux, les vainqueurs couchèrent en joue certains portraits qui rappelaient des souvenirs de trahison, mais plus d'une tête se découvrit avec respect devant celui de Macdonald, que la fortune croulante de son bienfaiteur avait trouvé fidèle en 1814. Un grand nombre d'ouvriers s'étant installés dans la salle du trône, chacun d'eux s'assit sur le trône à son tour, puis os y plaça un cadavre.
Cette prise de possession présenta, pendant quelques heures, un inconcevable mélange d'héroïsme et d'insouciance, de bouffonnerie et de grandeur. On vit des hommes du peuple passer sur leur chemise ensanglantée des robes à fleurs qui avaient serré la taille des princesses. Us se promenaient dans cet accoutrement bizarre, raillant ainsi leur propre victoire, entre leur misère de la veille et leur misère du lendemain 1
Mais le bruit s'étant répandu que les portes du Louvre et des Tuileries étaient ouvertes à tout le monde, des hommes de conditions diverses y accoururent. Dans ce péle-méle, beaucoup de vols élégants furent commis. Les objets qui ont disparu et n'ont pas été retrouvés, étaient en général des livres rares, des éditions de luxe, de chastes pantoufles, une foule 4e bagatelles charmantes , tout ce qui est de nature à tenter la cupidité des âmes délicates. A part cela, peu de dégâts eurent lieu. L'homme riche allait à l'homme pauvre, et lui disait : c Mon ami, tu as un fusil, veille sur ces ar- » moires splendides. — C'est bien, » répondait l'homme pauvre. Et il se serait fait tuer plutôt que de manquer à cette consigne. Un jeune homme s'était emparé d'un chapeau rojal que garnissaient des ornements d'un grand prix. Des gens du peuple l'aperçoivent et Farrétent : t Où allez-vous ainsi? Oa ne vole pan.
» — C'est un souvenir que j'emporte. — A la » bonne heure; mais, dans ce cas, la valeur » de l'objet importe peu. > En disant ces paroles, il prennent le chapeau, le foulent aux pieds, et le rendent au jeune homme. Le peuple se surveilla donc parfaitement lui-même. Un ouvrier, nommé Mùller, avait été proposé à la garde d'objets précieux par le conservateur du Musée, M. de Cailleux. Il remplit ses fonctions noblement, avec fatigue, avec péril. Quelques jours après, quand Tordre fut rétabli, un ouvrier, nommé Mùller, se présentait chez M. de Cailleux, pour implorer quelques secours. Il était sans ouvrage et avait faim.
Pendant ce temps, la Seine charriait des livres, des chasubles, des rideaux, provenant de l'invasion de l'archevêché; et une bande à laquelle s'étaient mêlés des pompiers, revenait triomphante de la caserne de Babylone, agitant au bout des baïonnettes les habits rouges des Suisses vaincus. Le peuple avait pénétré violemment dans le musée d'artillerie : on vitdonc briller, dans cette insurrection du xix* siècle, le casque de Godefroid de Bouillon, l'arquebuse à mèche de Charles IX, et la lance de François Ier.
Les troupes occupaient encore la cour du Palais-Royal, et des soldats de la garde étaient rangés eo bataille sur la place. Quelques insurgés débouchant par la rue Montesquieu se précipitèrent courageusement vers la grille qui donne accès dans la cour du château. L'un d'eux tomba percé d'une balle. Un autre franchit la grille, et se trouva seul au milieu de la garde et des Suisses. Mais tel était le caractère étrange de celte guerre que dans tout combattant le négociateur se confondait avec l'ennemi : l'homme du peuple, devenu prisonnier, entra aussitôt en pourparlers avec l'officier qui commandait, et la cour du palais fut évacuée.
Dans la précipitation de la retraite, le duc de Raguse avait oublié, rue de Rohan, une compagnie du 3e de la garde. Postée dans la maison d'un chapelier, à quelques pas du Théâtre-Français, les soldats de cette compagnie faisaient feu de toutes les fenêtres sur quelques hommes qui , couverts par les colonies du péristyle ou par les angles des rues, sMUxMûtat cette lutte ardente avec une iné-
puisable vigueur. Deux jeunes gens combattaient côte à côte. L'un d'eux est mortellement frappé. L'autre, qui chargeait son fusil, continue, en disant à ses camarades d'une voix sourde : c Si je suis tué, vous relèverez ce » malheureux, n'est-ce pas? C'est mon frère.»
Après un combat meurtrier, la maison est emportée; le capitaine Menuisier est précipité du haut d'un troisième étage; on égorge plusieurs soldats, et les autres sont conduits prisonniers à la place de la Bourse. Ce fut un des plus terribles épisodes de F inspection : ce fut le dernier.
La résistance avait été opiniâtre : elle provoqua des vengeances. Un soldat s'était caché dans une armoire; il y fut découvert par un manufacturier du faubourg Saint-Antoine, qui le perça de sa baïonnette.
Mais si la victoire, chez quelques-uns, se montra implacable, elle fut, chez la plupart, magnanime et pieuse. Un officier, nommé Rivaux, s' étant évadé par les toits, s'était glissé dans l'allée d'une maison voisine, d'où il était entré dans la boutique, déserte en ce moment, d'un layetier. Un auvent renversé lui servit de refuge. Tout k coup des éclats de voix retentissent dans l'obscure allée; la porte de la boutique s'ouvre. « Il est dans cette maison, > disaient les visiteurs armés qui avaient envahi la salle. Et ils accompagnaient ces mots des plus horribles menaces. Blotti sous l'auvent protecteur, l'officier entendait tout; chaque parole retentissait à son oreille comme un arrêt de mort, et il écoutait avec effroi le bruit de sa propre respiration. Mais son haleine agitait autour de lui quelques papiers d'emballage et suffisait pour le trahir. Le pied d'un homme vint s'appuyer légèrement sur son bras, il se crut perdu , il était sauvé, c Que faisons- » nous ici? > cria rudement celui qui venait de le découvrir. « Allons visiter la maison. > II sortit, entraînant ses camarades, et revint un instant après chercher l'officier, qui lui dut la vie, et disparut à la faveur d'un déguisement. Le lieutenant Goyon, après s'être courageusement défendu d'étage en étage, s'était renfermé dans une chambre avec quelques-uns de ses soldats. Mort à l'officier! criait de toutes parts la foule irritée des assaillants. « Me
» voilà ! » répond-il aussitôt en ouvrant la porte. Frappé de plusieurs coups, il tombe, le visage inondé de sang; mais deux des insurgés s'élancent vers lui, le prennent dans leurs bras, et l'emportent au péril de leur vie. Un autre officier, nommé Ferrand, eut un sort plus funeste. Ses blessures étaient mortelles : il succomba; mais ce fut un des insurgés qui veilla sur son agonie , reçut son dernier soupir, et se chargea d'exécuter ses volontés suprêmes. L'histoire des révolutions est remplie de traits semblables. Us prouvent que les grandes crises , en surexcitant les diverses puissances de l'âme, agrandissent en tout sens la nature humaine.
Deux heures après, un des combattants du Louvre, le docteur Delaberge, regagnait son domicile, lorsqu'il rencontre dans la rue Neuvedes-Capucines un homme qu'il eut de la peine à reconnaître, tant sa figure était blême et ses yeux hagards. M. Casimir Périer court à lui et le conjure de sauver des gendarmes qui s'étaient réfugiés dans l'hôtel des affaires étrangères et contre lesquels on poussait des cris de mort. Le docteur Delaberge pénètre dans l'hôtel : il était suivi de quelques hommes déterminés. Il trouve, en effet, dans l'office, dixhuit gendarmes qui avaient dépouillé l'uniforme et s'attendaient à être massacrés. Il leur fit revêtir des habits bourgeois, et tandis qu'il se présentait à la porte qui donne sur le boulevard et tenait la multitude attentive à sa parole, les malheureux s'évadaient par la porte qui s'ouvre sur la rue des Capucines.
Vers le même temps on vit arriver sur la place de la Bourse deux grandes caisses que recouvrait une toile grise. M. Charles Teste, qui occupait alors le palais de la Bourse, les fit découvrir : elles contenaient l'argenterie du château ou les ornements les plus précieux de la chapelle. Ceux qui escortaient ces richesses, en les protégeant, n'avaient sur le corps que des haillons ensanglantés.
La lutte paraissait finie, et cependant la ville ne s'appartenait pas encore. De la place Vendôme, que couvraient deux régiments de la ligne, la garde royale s'étendait jusqu'à la Madeleine, le long de la rue de la Paix et du boulevard des Capucines. Mais un décourage-
ment invincible avait gagné les troupes. Quelques soldats avaient pu voir, de la place Vendôme, rouler le flot de fuyards venant du Louvre, dont l'occupation par le peuple n'était déjà plus ignorée dans les rangs. Une défection était imminente. Le général Wall ayant aperçu M. Auguste Billiard, poussa son cheval vers lui et lui dit : « Monsieur, connaissez -vous » Casimir Périer? Il importe de le prévenir » sans retard que le roi désire lui parler. » M. Billiard courut chez Casimir Périer : il était absent.
La nouvelle d'un armistice conclu entre lui et Charles X se répandait avec rapidité. Des agents inconnus la colportaient dans les groupes et engageaient vivement le peuple à mettre bas les armes. D'autres citoyens conjuraient, au contraire les insurgés de se défier de ces discours et de ne quitter le champ de bataille qu'après la victoire. Tel fut notamment le langage que tinrent au peuple , à quelques pas de la rue de la Chaussée-d' Antin , MM. Bérard et Dupin atné. L'ardeur de ce dernier était extrême et démentait singulièrement l'attitude qu'il avait gardée jusqu'alors, soit que le spectacle des Parisiens victorieux eût enflammé son imagination mobile, soit qu'il voulût se faire pardonner de n'avoir pas cru au succès, en s'y associant d'une manière bruyante. Quoi qu'il en soit, ce furent les excitations belliqueuses qui l'emportèrent ; on s'indigna contre ceux qui venaient parler d'accommodement, au milieu des victimes de l'obstination royale. Un mouchoir blanc agité par un homme qui parcourait à cheval le boulevard , mit le comble à la fureur de la multitude. Le commandant Roux et M. Durand, orateurs de la pacification de Paris, se virent bientôt entourés d'une foule ardente qui demandait leur mort. Us furent sauvés par l'intervention de MM. Gérard et Bérard qui les conduisirent chez M. La flatte, sous prétexte de les y faire juger.
Pendant ce temps, une colonne d'insurgés débouchait dans la rue de la Paix par la rue Neuve-Saint-Augustin. Un courageux citoyen , M. Froussard, la précédait et arrivait en courant, son fusil en bandoulière et un pistolet dans chaque main. Après avoir menacé le général Wall , il s'adressa militairement aux
troupes, les conjurant de se rappeler leur origine, et que leurs ennemis dans cette horrible lutte c'étaient leurs frères. Profitant de l'hésitation des soldats, plusieurs hommes du peuple s'étaient peu à peu approchés des rangs , et du sein de cette foule animée sortaient mille exhortations énergiques ou touchantes. Bientôt l'entraînement devint irrésistible, et les soldats répandus le long de la rue de la Paix mirent leurs crosses en l'air. Casimir Périer, qui se trouvait alors chez M. Noël , son notaire , dans une maison située à l'angle de la rue de la Paix et de la rue Neuve-Saint-Augustin , aperçoit d'une fenêtre le mouvement de la garde; il descend rapidement, se fait reconnaître, et, au milieu des cris dont on salue sa présence, un capitaine brise son épée.
Casimir Périer comprit bien alors de quel côté penchait décidément la fortune, et il se rendit en toute hâte chez M. Laffitte. A peine était-il arrivé, que M. Auguste Billiard courut à lui : c Je suis chargé de vous dire que » Charles X désire conférer avec vous. » Casimir Périer répondit à cette proposition par un refus hautain. Déjà son âme appartenait au succès.
Beaucoup de personnes marquantes étaient en ce moment réunies chez M. Laffitte. Un grand bruit se fit à la porte de l'hôtel : c'était un sergent, nommé Bichemont, qui demandait à entrer, et comme on faisait difficulté pour laisser pénétrer un soldat dans des salons ou se discutaient de si graves intérêts, Bichemont avait tiré son sabre dont il présentait la poignée aux laquais, en redoublant d'instances. On l'introduisit enfin. Il venait annoncer que le 53° de ligne était prêt à fraterniser avec le peuple, et que le corps des officiers, à l'exception du colonel et des chefs de bataillon , l'avait député vers le général Gérard pour l'en instruire. Sur l'invitation du général, le colonel Heymès sortit habillé en bourgeois, et se dirigea vers la place Vendôme avec le sergent Bichemont. Us rencontrèrent en chemin le frère de M. Laffitte, qui réunissait quelques gardes nationaux et qui se joignit au cortège, MM. Heymès et Jean-Baptiste Laffitte s'avancent jusqu'au colonel à travers les soldats. Leurs vives paroles circulent dans les rangs ; les offi-
ciers applaudissaient; le colonel, qui résistait, est entraîné. Les soldats ne demandent qu'à garder leurs armes et leur drapeau, condition militaire qui ne pouvait leur être refusée, et le régiment, tambours en tête, se dirige vers l'hôtel Laffitte.
Bientôt la cour de l'hôtel regorgea de soldats. Cinq officiers entrèrent dans le grand salon. M. Laffitte, blessé à la jambe, était étendu dans un fauteuil. Il les reçut avec bienveillance et dignité. « Messieurs, leur dit-il, » gardez vos armes, mais jurez de ne point les » tourner contre le peuple. > Les officiers étendirent la main comme pour un serment, c Pas de serment, messieurs, reprit M. Laffitte » d'une voix émue, les rois les ont déshono- » rés : il suffit de la parole des braves. » Ces mots furent couverts d'applaudissements, et chacun se livrait aux fortes émotions de cette journée , quand tout à coup une décharge se fit entendre. Comment peindre le tumulte qui alors éclata dans les appartements? La garde royale était certainement victorieuse; l'ennemi allait paraître... Et chacun de fuir. On se pousse, on se heurte dans les vestibules; plusieurs, et M. Méchin entre autres, sautent dans les jardins par les fenêtres du rez-dechaussée; deux députés sont trouvés blottis dans les écuries. En un clin d'oeil , M. Laffitte avait été abandonné de tous ceux qui assiégeaient son fauteuil. Son neveu, M. Laroche, était seul resté auprès de lui. Sa femme s'était évanouie. Quant à lui , toujours calme, il profitait de ce désordre pour se faire panser la jambe par son neveu. Qu'était-il donc arrivé ? Les soldats du 6e avaient suivi l'exemple de leurs camarades du 53e, et , gagnés à la cause du peuple, ils avaient déchargé leurs fusils en l'air pour le rassurer.
Eh bien ! cet hôtel Laffitte , théâtre de terreurs si ridicules, on devait l'appeler plus tard le quartier général de la révolution.
La bataille finie, la ville si longtemps immobile et cachée , s'anima tout d'un coup et s'agita sur tous les points d'une manière imposante. En quelques instants, une masse innombrable s'était répandue comme une mer dans les rues, sur les places publiques, le long des boulevards. A ce silence lugubre de la
veille, qu'interrompaient seules les détonations de la raousquelerie, succédait, dans ce qu'il a de plus orageux, le mugissement de Paris. Mais comment se faisait-il que la capitale fût libre? Quelle puissance mystérieuse avait fait plier devant quelques bandes éparses, composées en grande partie d'ouvriers et d'enfants , des troupes si braves, si bien disciplinées? Il y avait dans un tel événement quelque chose d'inexplicable pour tous, et l'étonnement fut universel.
Quoi qu'il en soit, les premiers moments du triomphe appartinrent à la joie et à la fraternité. Une exaltation sans exemple faisait battre tous les cœurs. L'homme du monde abordait familièrement l'homme du peuple, dont il ne craignait point alors de presser la main. Des gens qui ne s'étaient jamais vus s'embrassaient comme d'anciens amis. Les boutiques s'ouvrirent aux pauvres, ce jour-là. Sur divers points , des blessés passaient portés sur des brancards, et chacun de les saluer avec attendrissement et respect. Confondues dans un même sentiment d'enthousiasme, toutes les classes semblaient avoir déposé leurs vieilles haines; et à voir la facile générosité des uns, la réserve et la discrétion des autres , on eût dit d'une société rompue à la pratique de la vie eommune. Cela dura quelques heures.
Le soir, la bourgeoisie veillait en armes à la conservation de ses propriétés. Le sentiment de la fraternité avait fait place brusquement, chez les heureux, à une défiance dans laquelle entrait la crainte du retour des troupes, et, beaucoup plus encore, celle du peuple. On rencontrait partout des postes de garde nationale. Des patrouilles vigilantes parcouraient la ville en tous sens. Pour aller avec quelque liberté d'un lieu à un autre, il fallait savoir le mot d'ordre. Un grand nombre d'arrestations arbitraires furent opérées. Les bourgeois en uniforme, désarmaient les ouvriers en veste, et môme les bourgeois sans uniforme. Deux des combattants de la veille , MM. Dupont et Godefroi-Cavaignac, furent arrêtés de la sorte, à la Croix-Rouge, et ne durent qu'à leur énergie de rester en possession de leurs fusils.
Au surplus, dès le 28, on avait vu des gardes nationaux faire sentinelle aux postes de la Ban-
que, conjointement avec les troupes de ligne; et pendant que le peuple se battait, M. Dequevauvilliers s'était rendu à l'état-major pour s'entendre sur le mot d'ordre avec le duc de Raguse, et demander qu'on laissât la garde nationale protéger librement les propriétés.
Les propriétés, au mois de juillet, ne coururent donc pas le moindre risque. Elles auraient été protégées par la prévoyance d« bourgeois, alors même qu'elles ne l'auraient pas été par le désintéressement des prolétaires.
11 faut ajouter que ce désintéressement ne manqua pas d'excitation. Pendant les jours qui suivirent la victoire de Paris, les journaux glorifièrent à l'envi l'abnégation des pauvres. L'admiration était unanime et bruyante. Os racontait qu'un ouvrier était allé déposer à la préfecture de police un vase en vermeil et n'avait pas même voulu dire son nom ; qu'un autre avait trouvé sous le guichet du Louvre un sac de trois mille francs qu'il s'était empressé de remettre à la commune. On faisait beaucoup valoir ce mot d'un malheureux artisan : c L'égalité devant la loi, à la bonne heure; » mais l'égalité de fortune, c'est impossible. »
Enfin, on ne tarissait pas sur la sagesse de ce peuple qui avait fusillé des voleurs pris ai flagrant délit, et on exagérait à dessein le nombre de ces exécutions populaires. Mais on ne disait pas tout. Un homme ayant été arrêté pour avoir dérobé une pièce d'argenterie de très-mince valeur, on le traîna sous une arche du pont d'Arcole. Ce malheureux fondait et larmes et criait : c Quoi ! la mort pour si peu » de chose! C'est la misère qui m'a égaré. » Grâce! j'ai une famille. Qu'on me laisse em- » brasser, du moins, une dernière fois, ma » femme et mes enfants. Il n'y a donc per- » sonne parmi vous qui ait souffert de la faim? » Grâce ! grâce !» On le fit mettre à genoux et on le fusilla. Cette justice sauvage n'eut rien de spontané de la part de ceux qui en forent les instruments. L'ordre du meurtre était venu de l'hôtel de ville.
Du reste, tout ce qu'on disait du désintéressement du peuple était vrai , et il n'y avait pas de raison, alors, pour qu'on s'absttnt d'oncourager des vertus dont on avait besoin !
A la chute du jour, H. Charras conduisit
à l'hôtel de ville une partie de ceux qui avaient emporté la caserne de Babylone. Il trouva le général Lafayette fort tranquille; et lui ayant demandé ce qu'il fallait faire des deux cents volontaires qui attendaient sur la place de Grève, il reçut cette réponse : « Qu'ils retour-
> nent paisiblement cbez eux ; ils doivent avoir
> besoin de repos. » M. Charras fit observer au général que beaucoup de ces braves gens ne trouveraient pas de pain chez eux en y rentrant, c Eh bienl dit-il, qu'on leur donne cent » sous par tête. * L'offre fut transmise aux ouvriers. Nous ne nous battons pas pour de Fargent, fut le cri qui s'échappa en même temps de toutes les bouches. Parmi ces hommes, le moins pauvre n'avait pas sur lui pour dix francs de linge et de vêtements.
Tandis que la fusillade s'éteignait dans Paris, et que devant le Louvre on creusait deux grandes fosses qui furent bénies par un prêtre et surmontées d'une croix avec ces mots : Aux Français morts pour la liberté, on s'occupait, à l'hôtel Laffitte, de fonder une dynastie nouvelle.
Ici commence une série d'intrigues, frivoles en apparence, mais qui sont caractéristiques et furent décisives.
Tous les financiers que le sentiment du danger avait appelés dans ces salons somptueux, étaient troublés et pensifs. Ils croyaient déjà voir leurs hôtels envahis, et, frappés de la force que le peuple venait de déployer, ils comptaient peu sur sa grandeur d'âme.
Le plan de H. Laffitte était arrêté. Il s'approche de M. Oudart : « Hier, je vous ai prié » de vous rendre à Neuilly. A l'avertissement » que je lui faisais donner le prince a répondu : » Je vous remercie. Veuillez retourner auprès » de lui. Entre une couronne et un passe-port,
> qu'il choisisse. Si je réussis, je ne lui ferai
> point payer ma commission de banque. Si » j'échoue, il me désavouera. >
On affluait de toutes parts vers l'hôtel Laffitte. On voyait se presser dans les apparte* ments, dans les cours, dans les jardins, grands seigneurs, gens de finance, hommes de robe, gardes nationaux. Des curieux étaient montés sur les toits des maisons voisines. C'était un bourdonnement immense dans cette foule animée de passions diverses et sans cesse renou-
velée. Des cartouches apportées dans la cour y firent naître un violent tumulte. Les hommes du peuple se les arrachaient, les derniers coups de fusil n'ayant pas encore été tirés. M. De~ gousée entra tenant un papier à la main. Dès la pointe du jour cet intrépide citoyen était allé offrir au général Pajol le commandement de la garde nationale. Dans les révolutions le pouvoir appartient à qui s'en empare. Mais le général ayant répondu que l'autorisation des députés lui paraissait nécessaire, H. Degousée avait couru chez le duc de Choiseul , y avait rencontré M. Dupin , et celui-ci , prenant une plume, avait écrit : c Messieurs les députés » réunis à Paris autorisent le général Pajol à » prendre le commandement des milices pa- » risiennes. — Milices parisiennes I » s'écria M. Degousée surpris, « et pourquoi ce mot? » — Parce que la garde nationale se trouve > légalement disàoute, > répondit M. Dupin qui, dans cette révolution, ne voulait pas jouer sa tête. Dans cette même matinée, dans ce même hôtel du duc de Choiseul , il avait dit en entendant parler des succès de l'armée royale, et en présence du chevalier de Pannat : « Les troupes royales l'emportent sur tous les » points, et c'est, ma foi, très-heureux. »
Les députés réunis chez M. Laffitte signèrent l'autorisation écrite que M. Degousée leur présentait; mais le trouble était dans leur cœur. Donner au peuple armé un chef qui n'était pas député, c'était créer k côté de l'autorité légale une autorité purement insurrectionnelle. Au moment où M. Degousée allait sortir, un député de Melun , M. Baillot , court à lui, demande comme pour la consulter, l'autorisation compromettante, et ne rend le papier qu'après en avoir subrepticement déchiré les signatures. Car c'est ainsi que la bourgeoisie se préparait au maniement des affaires.
Cependant la foule croissait ; on répandait mille bruits divers ; un homme du peuple vint annoncer que le Louvre était pris ; M, de Lafayette arrivait. M. Audry de Puyraveau s'était rendu chez lui de grand matin pour le presser de prendre le commandement des troupes.
M. Audry de Puyraveau fut reçu pal* M. Car* bonel, qui lui dit : « Mais savex-vous bien
» que vous allez faire courir de grands risques » au général ! » A quoi M. Audry de Puyraveau répondit énergiquement : « Et moi, mon- » sieur, est-ce que je ne cours pas de risques, > depuis deux jours? » En se rendant chez M. Laffitte, M. Audry de Puyraveau trouva dans la rue d'Artois un grand nombre d'hommes du peuple, à qui M. Mignet criait : « Soyez » tranquilles, mes amis, ce soir vous aurez le » duc d'Orléans pour roi. »
Chez M. Laffitte, tous n'avaient pas encore un plan aussi nettement tracé , mais tous appelaient de leurs vœux l'établissement d'un pouvoir; les uns, pour que la révolution fût dirigée; les autres, et c'était le plus grand nombre, pour qu'elle fût surveillée sévèrement et contenue. Déjà, du reste, la nécessité d'une direction avait été proclamée dans les rues par les combattants eux-mêmes. Plusieurs citoyens s'étaient réunis tumultueusement rue Sainte- Avoye, dans la maison de Garnier-Pagès. Il y avait été arrêté que le général Lafayette, le général Gérard, le duc de Choiseul, seraient invités à prendre en main la force publique. En même temps , par une coïncidence singulière, MM. Charles Teste et Taschereau créaient, dans les bureaux du National, un gouvernement provisoire, composé de MM. Lafayette, Gérard et Labbey de Pompières. Sur l'avis du poète Déranger, ce dernier nom fut remplacé par celui du duc de Choiseul. Et une proclamation, que le Constitutionnel trompé publia, répandit dans tout Paris la grande nouvelle d'un gouvernement qui n'existait que dans l'esprit de quelques courageux faussaires comptant sur le succès pour se faire absoudre.
Bientôt rien ne se fit dans la capitale qu'en vertu de ce pouvoir imaginaire : la ville la plus intelligente du monde fut gournée par un mot.
Des hommes, n'ayant reçu leur mandat que d'eux-mêmes, vinrent s'installer à l'hôtel de ville, comme représentants du gouvernement provisoire. En cette qualité, ils parodiaient la majesté du commandement, signaient des ordres, distribuaient des emplois, conféraient des dignités. Le nombre fut grand de ceux qui, sur la foi de je ne sais quelles réminiscences de collège, rêvèrent alors le rôle de
Sylla; et à côté de quelques jeunes gens au courage réfléchi, et désintéressés dans leur audace, on vit paraître des ambitieux de hasard en qui la hardiesse n'était que l'ignorance des obstacles ou le vertige de la vanité. Leur règne fut court, parce qu'il faut pouvoir beaucoup lorsqu'on s'avise de beaucoup oser; mais il fut réel, et donna lieu à des scènes d'une bouffonnerie sans exemple. Dans la salle Saint-Jean , on se partageait à l'amiable l'administration de la France. Des solliciteurs y venaient à tout instant s'incliner devant l'omnipotence des dominateurs du lieu. Là M. Dumoulin exerçait l'empire de son chapeau à plumes et de son brillant uniforme. 11 s'était promu au grade de commandant de l'hôtel de ville, et il en remplit jusqu'à un certain point les fonctions. M. Alexandre de Laborde s étant présenté, cherchant une place dans la victoire, le commandant de l'hôtel de ville le nomma préfet de la Seine, au roulement du tambour, et avec un admirable sang-froid. M. de Montai ivet, qui était absent de Paris pendant la lutte, vint à son tour à l'hôtel de ville faire connaître ses espérances. Mais ce fut à M. Baude qu'il s'adressa. Il réclamait la direction des ponts-et-chaussées, déclarant toutefois que, si M. Baude se l'était réservée, il la lui abandonnerait volontiers. M. Baude répondit en homme qui ne se croit ni le droit de donner ni celui de prendre. Ainsi cette étrange révolution était venue montrer, dans l'espace de quelques jours, les divers aspects des choses humaines : héroïsme et petitesse, passions mâles et vanités d'enfants, grandeur et misère, c'est-à-dire tout l'homme.
Pendant ce temps, une députation, dont les deux frères Garnier-Pagès faisaient partie, entrait dans le vestibule de l'hôtel Laffitte. Elle venait offrir le pouvoir aux généraux Lafayette et Gérard. Le second répondit d'une manière évasive; le premier s'offrit avec une ardeur toute juvénile. Il demanda seulement à faire part de cette proposition à ses collègues, et s' avançant au milieu d'eux : « Mes- » sieurs, dit-il, on me presse de prendre le » commandement de Paris. » Mais Lafayette mattre de Paris, c'était le peuple maître de la place publique.
HISTOIRE DE DIX ANS. 1830*i840.
M. Bertin de Vaux était présent, homme sans élévation de cœur, mais d'une rare pénétration d'esprit et d'une certaine portée dans le mal. Habile à diriger les autres par le soin qu'il mettait à s'effacer toujours lui-même, son frère avait groupé depuis longtemps autour de lui plusieurs écrivains d'élite qui s'animaient à leur insu de ses inspirations, et subissaient d'autant mieux sa supériorité, qu'il la leur laissait ignorer. Il était parvenu de la sorte à créer, dans le Journal des Débats, une puissance avec laquelle tous les gouvernements s'étaient vus contraints de traiter. M. Bertin de Vaux n'avait pas de passions politiques : l'égoïsme de ses opinions était froid et parfaitement calculé. Trop intelligent pour ne pas comprendre que le changement des formes politiques peut fort bien n'être qu'un mode nouveau de protection accordé aux mêmes intérêts , il avait servi l'un après l'autre tous les gouvernements sans cesser d'être fidèle à ses doctrines, celles de 1789. M. Bertin de Vaux était un des hommes d'État de la bourgeoisie.
Aussi la connaissait-il à merveille. Il savait combien sa force était grande, et jusqu'où elle était capable de pousser le fanatisme de cette passion : l'amour de la propriété. Il savait par conséquent que, pour étouffer la révolution sociale prête à sortir des flancs d'une révolution politique, il n'y avait qu'une chose à faire: réorganiser promptement la garde nationale , ou, en d'autres termes, enrégimenter les propriétaires pour la défense des propriétés. Quand il entendit Lafayette parler de prendre en main le pouvoir, il se mit à jouer l'enthousiasme, et s'écria : « Si nous ne pouvons re- » trouver Bailly, le vertueux maire de Paris » en 1789, félicitons -nous d'avoir retrouvé » l'illustre chef de la garde nationale. » C'était rappeler adroitement à Lafayette un de ces souvenirs que caresse volontiers la vanité des vieillards. Celui-ci, d'ailleurs, ne voyait pas de bien haut.
Lafayette accepte, il part pour l'hôtel de ville, ces Tuileries du peuple depuis le 10 août. On se précipitait sur le passage de ce marquis aimé du peuple. On le soulevait pour l'aider à franchir les harricades. Et lui, appuyé d'un
côté sur le bras de M. Carbone], de l'autre sur celui de M. Audry de Puyraveau, il s'avançait porté par l'acclamation populaire, et souriant à cette ovation qui le ramenait aux vives impressions de sa jeunesse.
Dans la rue Neuve-Saint-Marc, il aperçut un jeune homme, M. Etienne Arago, qui portait à son chapeau une cocarde tricolore. Il lui fit dire par M. Poques de l'ôter, et comme le jeune homme en manifestait sa surprise : « Pas encore, mon ami , » dit-tl en lui faisant signe de la main. Pourtant des milliers de citoyens portaient déjà des rubans tricolores à leur boutonnière. Mais telle était la stupeur dont cette révolution inopinée avait frappé les plus nobles esprits ! Au moment où M. de Lafayette entrait sous la voûte de l'hôtel de ville, la foule répandue sur la place de Grève poussa au ciel un long cri de joie mêlé à une décharge de mousqueterie. Le colonel Dubourg, prévenu par M. Etienne Arago de l'arrivée de ce personnage, avait répondu : « A tout sei- » gneur, tout honneur. » Il alla au-devant du vieux général , s'inclina respectueusement devant lui, et une heure après, M. de Lafayette tenait dans ses mains les destinées de la France.
Les députés, qui avaient formé chez M. Laffitte un petit conciliabule dans lequel le public n'était pas admis, comprirent combien il leur importait de contre-balancer la puissance d'un homme qui avait reçu du peuple son investiture. Dans ce but, ils choisirent parmi eux, pour lui confier la direction des opérations actives, le général Gérard. Quant à l'organisation du pouvoir civil, fallait-il créer un gouvernement provisoire, comme le demandait M. Mauguin, ou seulement une commission municipale comme le proposait M. Guizot? Ce dernier avis prévalut, parce qu'il était le plus timide et ne décidait rien. On recourut au scrutin pour la désignation des membres dont cette commission devait être composée. Les noms qui sortirent du scrutin furent ceux de MM. Casimir Périer, Laffitte, Gérard, Odier, Lobau et Audry de Puyraveau. Ce dernier fut nommé à son insu et n'apprit sa nomination qu'à l'hôtel de ville. M. Odier refusa et fut remplacé par M. de Schonen. M. Laffitte s'était foulé le pied ; mais il avait besoin , d'ailleurs ,
pour r accomplissement de ses projets, de faire aboutir à son hôtel le fil de tous les événements. Enfin, le général Gérard prétexta, pour ne point aller à l'hôtel de ville, les devoirs militaires qui venaient de lui être Imposés. Les députés applaudirent, charmés d'avoir à leur disposition un homme d'épée; et la commission, composée définitivement de MM. Casimir Périer, Lobau, de Schonen, Audry de Puyraveau, se compléta par l'adjonction de M. Mau~ guin.
A peine formée, la commission municipale publia l'acte suivant, témoignage irrécusable de la défiance qui armait contre le peuple cette bourgeoisie qui allait s'emparer de la direction des affaires :
« Les députés présents à Paris ont dû se » réunir pour remédier aux graves dangers » qui menacent la sûreté des personnes et des » propriétés. Une commission a été nommée » pour veiller aux intérêts de tous, en l'ab- » sence de toute organisation régulière. »
Cet acte, si injurieux au peuple, fut la première mesure prise par le premier pouvoir issu de la révolution. C'était beaucoup se hâter.
La commission municipale, toutefois, rendit quelques services , et elle en aurait rendu de bien plus grands, si elle eût consenti à subir l'impulsion que lui voulait donner M. Mauguin. Malheureusement, M. Mauguin n'exerçait sur ses collègues qu'un faible ascendant : il inspirait des craintes au rigide Audry de Puyraveau; M. de Schonen n'éprouvait pour lui aucune sympathie, et le général Lobau se défiait d'une supériorité qu'il ne pouvait subir sans en être amoindri. Un jeune homme actif et plein de bonne volonté, M. Hippolyte Bonnetier, était entré des premiers à l'hôtel de ville, où les fonctions de secrétaire lui avaient été confiées par Lafayette. Il fut maintenu à son poste par la commission municipale; mais elle s'adjoignit , en même temps, sous le titre de secrétaire, M. Odilon Barrot, que M. Laffitte avait désigné. Cette circonstance n'influa pas médiocrement sur l'attitude du pouvoir nouveau siégeant à l'hôtel de ville. Entre M. Mauguin et M. Odilon Barrot , il existait une dissidence d'opinions, rendue plus vive par une
rivalité sourde, à laquelle, sans se Favoaer, ils obéissaient l'un et l'autre.
Quoi qu'il en soit, M. Mauguin n'avait pas été plutôt installé à l'hôtel de ville, qu'il y avait déployé toute son activité. M. Bavoux fut créé préfet de police, et M. Chardel directeur des postes. Une proclamation mit sous la protection du peuple les monuments français. Diverses circulaires ayant pour but de pourvoir aux besoins les plus urgents, furent rédigées. M. Mauguin voulait que la commission municipale prit le titre de gouvernement provisoire. Le général Lobau s'y opposa de la manière la plus formelle. Sur ces entrefaites , on vint annoncer que beaucoup d'ouvriers manquaient de pain. Il fallait de l'argent. On s'adressa k M. Casimir Périer, qui répondit : < Il est plus » de quatre heures ; ma caisse est fermée. ■
Pendant toute la journée du 29, l'bôtel Laffitte ne cessa pas un seul instant d'être 1e centre des agitations de Paris. On s'y rendait de tous les côtés à la fois ; les députa tions y succédaient aux députations; les hommes do peuple y avaient accès, et dans ce vaste pêlemêle, pas une violence ne fut commise, pas on objet ne fut dérobé. Les chevaux de M. Laffitte coururent dans toutes les directions , monta par des cavaliers inconnus, et le soir ils étaient tous rentrés à l'écurie. Mais les représentants de la haute bourgeoisie n'en nourrissaient pas moins contre le peuple une défiance profonde.
Le général Pajol , qui était arrivé dans la cour de l'hôtel, en s' écriant : c Je vous apporte » le chapeau de Waterloo, » y avait été fort mal accueilli. M. de Lafayette était trop populaire pour ne pas inspirer encore plus d'ombrage. Afin de créer au général Gérard une influence dont on pût se servir au besoin, on le pressait pour revêtir l'uniforme, de se montrer à la population, de visiter les barricades. M. Casimir Périer écrivait à l'instituteur de ses enfants : « Venez sans retard à l'hôtel » Laffitte, et amenez-y des chevaux. » M. Gérard hésitait; mais on redoublait d'instances. « Vous voilà bien , vous autres militaires , > lui disait M. Eugène Laffitte pour l'exciter, c vous ne pouvez marcher que suivis par des » pantalons garance. > Enfin, le général céda. U partit pour aller montrer au peuple que les
chefs ne lui manqueraient pas après la bataille. Toutefois , il portait encore la cocarde blanche. Il l'ôla, sur les observations de H. Sarrans, mais sans la remplacer par la cocarde de la révolution.
Au reste, soit crainte, soit indifférence ou étourdissement , ceux qui déjà se présentaient comme chefs ne se montraient nulle part impatients d'arborer les couleurs pour lesquelles le peuple avait combattu. La manière dont le drapeau tricolore fut arboré à l'hôtel de ville, le 49, mérite d'être rapportée. M. Dumoulin ayant aperçu derrière un meuble un drapeau tricolore roulé et tout couvert de poussière, témoigna l'intention de le placer à une fenêtre de la salle Saint-Jean, ce qu'il fit, sur un signe d'assentiment de M. Baude. On conduit trop souvent les peuples avec des signes et avec des mots. Mais voilà ce que tous les grands bommes du moment semblaient ignorer : secondé par le vieux colonel Zimmer, son chef d'état-major, brave officier, mais qui avait moins de portée d'esprit que de patriotisme et de zèle, M. de Lafayette laissait flotter la politique aux mains des subalternes.
Un pair de France se hâtait sur ces entre* faites, vers l'hôtel Laflitte. C'était le duc de Choiseul. Il avait appris qu'il gouvernait la France, et cette nouvelle le glaçait de terreur. Comme nul ne pouvait dire encore ce qui sortirait d'une aussi soudaine commotion, le duc de Choiseul venait prendre M. Laffitte à témoin de son innocence. Il protestait, surtout, contre l'association de son nom à celui de Lafayette, ajoutant qu'il voudrait être seul au pouvoir ou n'être rien. « A ce compte, vous ne » serez rien, H. le duc, » cria une voix. Plus tard, le duc de Choiseul publia une proclamation qui se terminait de la sorte : « Mainte* > tenant que la victoire n'est plus incertaine, » il est de ma conscience de déclarer que ja- » mais je n'ai fait partie du gouvernement » provisoire; que jamais la proposition ne » m'en fat faite. J'ai accepté en silence tous » les dangers à l'heure du combat : je dois » hommage à la vérité à l'heure de la vic- » toire. > Cela fut admiré.
Cependant l'armée royale, forcée d'abandonner la capitale, avait continué vers Saint-
Cloud son mouvement de retraite. Mais chaque bataillon suivait sa route, pour ainsi dire au hasard. Les bataillons suisses, une partie du 3e bataillon de la garde, le 45e léger, et des détachements du 4er de la garde, prirent le chemin du Cours-la-Reine et du quai de Chaillot. A Chaillot, il y eut encore des victimes. On voyait des enfants paraître inopinément à l'angle des rues et faire feu sur les troupes avec une fureur que rien n'expliquait. Là périt un des plus élégants et des plus braves officiers de la garde, M. Lemotheux. Nul n'avait plus énergiquement que lui désapprouvé les ordonnances, et il se préparait à notifier sa démission. Il tomba mort, atteint par une balle que venait de lancer la main d'un insurgé de dix ans. D'autres officiers reçurent des coups mortels; le colonel du 5ê de la garde fut sur le point d'être fait prisonnier. Séparé de son régiment, il dut passer la nuit à Chaillot d'où il s'enfuit déguisé le lendemain. Le désintéressement et la grandeur du but peuvent seuls absoudre ceux qui donnent au peuple la soif du sang, car elle a quelque chose d'épidémique. La révolution de juillet Ait, même pour l'enfance, un encouragement à l'héroïsme, mais aussi une excitation à la cruauté.
Les bataillons qui n'avaient pas suivi le Cours-la-Reine s'étaient ralliés à l'arc de l'Étoile, d'où ils s'étendaient jusqu'à la porte Maillot : ils touchaient à la maison de campagne de Casimir Périer. Un chef de bataillon et quelques officiers furent invités à y entrer. On leur y fit un accueil convenable, et des rafraîchissements leur ftirent servis. Leur tristesse était amère et profonde. Quels soldats terribles que ces Parisiens! disait le chef de bataillon en rappelant les vides que la mort venait de faire dans son régiment. Là, comme à Chaillot, une bande d'enfants vint assaillir quelques soldats à coups de fusils. Ceux-ci, exaspérés, entrèrent, en poursuivant leurs agresseurs, dans une maison où des ouvriers étaient à boire, et par l'effet d'une vengeance égarée, ces ouvriers furent égorgés. Quelques coups de canon, tirés dans la direction de Neuilly, envoyèrent dans le parc des boulets que le due d'Orléans put peser dans sa main ;
l'un de ces boulets tua un villageois qui passait sur le pont. Ainsi les malheurs que Toute guerre enfante survivaient à la guerre.
Le dauphin, qui s'était fait substituer au duc de Raguse dans le commandement des troupes, vint les recevoir au bois de Boulogne; mais il ne trouva pas une seule inspiration dans sa douleur, ou plutôt dans sa colère. S'étant approché d'un capitaine, il lui demanda combien il avait perdu d'hommes.
« Beaucoup, monseigneur, » répondit le capitaine. Et de grosses larmes roulaient le long de ses joues. « Vous en avez bien assez, vous » en avez bien assez, » reprit d'un air distrait le dauphin, qui était né prince. Les troupes arrivèrent à Saint-Cloud mourant de faim, consternées, haletantes. On les fit bivaquer dans le parc. Le plus grand désordre régnait aux environs du château. Déjà, dans la cour, les chevaux étaient sellés et chargés. Les élèves de Saint-Cyr accoururent : il y eut de plus autour de ce trône en péril quatre pièces de canon, et, pour en faire le service, quelques écoliers. Le duc de Bordeaux dînait. On raconte que M. de Damas ayant fait dégarnir la table , le duc de Bordeaux prit luimême plusieurs plats d'argent qu'il élevait avec effort au-dessus de sa tête et faisait passer aux gens de service pour qu'ils les descendissent aux soldats. Cela divertit beaucoup le jeune prince : c'était un jeu nouveau pour cet enfant.
Déjà l'heure des transactions était passée pour Charles X. Ses ennemis avaient obtenu de tels succès, qu'il n'avait plus qu'à rester roi tout à fait ou qu'à cesser tout à fait de l'être. Situation favorable, parce qu'elle était extrême! Tant que les chances avaient été de son côté, il lui fut permis de céder quelque chose; mais près d'être abattu, il ne lui restait qu'un parti à prendre, un seul : combattre jusqu'à la mort, non plus pour la royauté seulement, mais pour la dictature. C'est le parti qu'il aurait pris, si son âme avait été aussi haute que son rang. Et dans ce cas , ses ennemis, en voulant lui enlever tout, lui auraient donné le pouvoir de tout conserver. Car, pour les cœurs dignes de l'empire, l'excès des revers est une force. Mais le malheur
de ce roi fut de laisser germer dans son esprit, qui était vulgaire, des desseins qui forent gigantesques. Il devait rester écrasé soes le poids de tout ce qu'il avait osé.
Le duc de Mortemart était arrivé la veille à Saint-Cloud. C'était un grand seigneur à demi gagné aux principes du libéralisme. Soldat, il avait puisé dans la vie des camps une rondeur de langage et une simplicité de mœurs qui l'éloignaient des habitudes aristocratiques : il avait servi avec le général Sebastiani, cet ami du duc d'Orléans; à Waterloo, il avait presque sauvé la vie à un enfant du peuple, le général Mouton ; ambassadeur à Saint-Pétersbourg, il s'était rendu, auprès dn cabinet des Tuileries, l'organe des recommandations constitutionnelles de l'empereur Nicolas. Pour toutes ces causes Charles X l'aimait peu. II le fit venir cependant. Dans un premier entretien qu'ils avaient eu ensemble, Charles X avait dit, à propos du danger des concessions : c Je n'ai point oublié comment » les événements se sont passés il y a qua- » rante ans. Je ne veux pas, comme mon » frère, monter en charrette, je veux monter » à cheval. » Mais les dispositions du vieux monarque n'étaient déjà plus les mêmes, et il déclara au duc de Mortemart qu'il le nommait premier ministre. Celui-ci s'en défendit avec respect et vivacité. Il alléguait son éloignement naturel pour les affaires , son incapacité, l'amour du repos, une fièvre rapportée des bords du Danube. Charles X insista, et finit par s'écrier impétueusement : t Vous » refusez donc de sauver ma vie et celle de » mes ministres? — Si c'est là ce que Sa Ma- » jesté me demande... — Oui, c'est cela même, » interrompit le roi, et, par un mouvement involontaire de défiance, il ajouta : c Heureux » encore qu'ils ne m'imposent que vous! »
M. de Polignac parut dans la salle où MM.de Vitrolles, deSémonville etd'Argout attendaient une décision. M. de Polignac ne voulait admettre auprès du roi que M. de Vitrolles; mais, s'avançant vers le président du conseil, M. de Sémonville lui prit les mains affectueusement, et lui disait : « Vous savez, mon cher » prince, quelle est en vous notre confiance, » mais les circonstances sont graves ; il faut
t.* nnumiNE.
» absolument que nous parlions à Charles X. » M. de Vitrolles appuya cette prière, et les trois négociateurs furent introduits auprès du roi. Il y avait dans tout son maintien une noblesse résignée ; mais son visage trahissait cette amertume intérieure que désavoue inutilement la vanité humaine. « Messieurs, leur dit- » il, vous l'avez voulu; partez! allez dire aux » Parisiens que le roi révoque les ordon- » nances; mais, je vous le déclare , je crois » ceci fatal aux intérêts de la France et de la » monarchie. »
Les trois négociateurs partirent en calèche pour Paris. Le comte de Girardin les suivait à cheval sur la route, M. de Sémonville criait : « Mes amis, les ministres sont à bas; » et il accompagnait ces mots de jurements grosgiers, flatteries que, du haut de sa calèche, un grand seigneur croyait adresser au peuple. Ils gagnèrent de la sorte la place de Grève. Dans le trajet, il était arrivé à M. de Vitrolles de sentir ses mains pressées affectueusement par des hommes qui, sachant son nom, l'auraient laissé mort sur la place.
L'hôtel de ville présentait alors le double aspect d'un club et d'un camp. Là se pressaient tous les audacieux; là bivaquait l'insurrection. A la vue de ces mâles figures, de ces corps robustes sous des habits en lambeaux, de ces fusils, de ces épées, de ces taches de sang, les trois gentilhommes tressaillirent. Quel langage tenir dans ce palais de l'égalité? Ne faudrait-il pas se servir de ce mot citoyen, que 93 avait écrit dans son formidable vocabulaire? Ayant rencontré sur les marches de l'hôtel, M. Armand Marrast qu'il ne connaissait point, M. de Sémonville lui dit avec hésitation : « Peut-on parler à M. de La- » fayette... jeune homme? » 11 couvrait ainsi sous la dignité de son grand âge l'orgueil opiniâtre de son rang.
Les négociateurs furent accueillis avec bienveillance par la commission municipale, au sein de laquelle s'était rendu M. de Lafayette. Cette première tentative de conciliation entre la royauté et la bourgeoisie pouvait avoir des conséquences incalculables. Mais vouloir sauver le trône eût été hasardeux en un tel moment, surtout en un tel lieu. Car la multitude
frémissait en bas, et demandait, pour prix du sang, non pas quelque chose de meilleur, mais quelque chose de nouveau.
Cependant, M. Baude ayant annoncé à la foule que Charles X consentait à retirer les ordonnances, un homme du peuple fit retentir ce cri, dont ceux qui l'entendirent ne parurent pas émus : « Vive notre bon roi qui ca- » pitule! »
Introduit dans la commission municipale, M. de Sémonville prit la parole. Sa voix était très-faible, soit que la fatigue eût réellement épuisé ses forces, soit qu'il voulût éveiller dans le cœur des commissaires ce genre d'intérêt qui s'attache au dévouement d'un vieillard. Son discours fut habile et suppliant. Il demanda grâce pour la présence du trop fameux baron de Vitrolles. Il recommanda ensuite à la générosité des vainqueurs de cette royauté si souvent frappée , et qui s'était laissé désarmer en pleurant. Quoiqu'il n'eût encore été question à Saint-Cloud que de la nomination de MM. de Mortemart et Gérard, il fit entendre que le roi leur donnerait volontiers pour collègue M. Casimir Périer , qu'il montrait de la main. Puis , se tournant vers M. de Lafayette, il lui rappela que , quarante ans auparavant , les dangers de Paris les avaient réunis l'un et l'autre dans ce même hôtel de ville. Tout à coup un messager entre et remet à M. Casimir Périer une lettre du comte Alexandre de Girardin, annonçant que des négociations sont ouvertes. La surprise fut extrême. Que signifiait ce croisement de démarches? La commission serait-elle le jouet de quelque intrigue? M. Casimir Périer était pâle, immobile et muet. Une défiance inquiète se peignait sur l'austère et noble visage de M. Audry de Puyraveau. M. de Vitrolles, placé à côté de M.deSchonen, lui disait en vain, pour l'adoucir, et en lui frappant le genou : « Eh, mon Dieu! » je suis plus ami de la charte que vous ; car » c'est moi qui ai inspiré la déclaration de » Saint-Ouen. » M. de Schonen s'était trop engagé pour chercher son pardon ailleurs que dans la chute d'une royauté à qui Ney, en mourant, avait enlevé le droit de grâce. Il fit éclater toute l'agitation de son âme dans ces mots terribles : c II est trop tard ! Le trône de
» Charles X s'est écroulé dans le sang! » Quant à M. Mauguin, chez qui une nature ardente était tempérée par uo esprit calculateur, il ne jugeait pas encore la monarchie perdue, et voulait qu'on ouvrit l'oreille aux négociations. « Avez-vous des pouvoirs écrits î » demaoda-t-il. Cette question imprévue déconcerta M. de Sémonville. Alors se levant avec impétuosité et courant à la fenêtre , le loyal M. de Puyraveau s'écria : « Ne parlez plus » d'arrangement, ou je fais monter ici le » peuple! »
Les envoyés de Charles X se retirèrent. Mais M. Casimir Périer conservait encore quelque espérance : il les conjura d'aller trouver M. Laffitte et de tenter en faveur de Charles X un dernier effort. H. de Sémonville, découragé, s'y refusa; les deux autres y consentirent; et le collègue de M. de Mortemart leur donna un laissez-passer dans lequel le nom d'Arnould fut substitué à celui de Vitrolles, qui pouvait réveiller de dangereux souvenirs. Avec ce chiffon de papier, les deux négociateurs parcoururent librement la ville, où l'on arrêta ce soir-là, comme je l'ai dit, plusieurs jeunes gens qui avaient combattu vaillamment, mais à qui M. Casimir Périer n'avait pas donné de sauf-conduit!
M. d'Argout se présenta seul chez M. Laffitte. La chaleur était étouffante, les fenêtres ouvertes et les appartements remplis de monde. IL d'Argout attira H. La (Ht te dans l'embrasure d'une croisée. La voix du négociateur était altérée, et il' avait presque les larmes aux yeux en parlant de Charles X. « Les or- » donnances sont retirées, dit-il, et nous avons » de nouveaux ministres. — 11 fallait se déci- » der plus tôt, » répondit M. Laffitte. « Aujour- * d'hui... — Les intérêts sont les mêmes. — » Sans doute; mais les situations sont cban- » gées. Un siècle s'est écoulé depuis vingt- > quatre heures. » M. Berlin de Vaux était là. 11 crut comprendre qu'il s'agissait d'une transaction , et s'écria joyeusement : t On pourra » donc enfin négocier! » Ces mots, répandus dans la foule qui encombrait l'hôtel, y produisent l'agitation la plus violente. Quelques hommes du peuple étaient étendus , couverts de poussière et brisés par la fatigue , sur les
sièges de la salle à manger. Un d'eux mre brusquement la porte qui séparait cette saDe de l'appartement où se trouvaient MIL d'Argout et Laffitte, lait résonner son fusil sur k parquet, et d'une voix terrible : « Qui ose ka » parler de négocier avec Charles X? » — « PI» » de Bourbons! » criait-on en même temps dus le vestibule. — « Vous les entendez, > dit M. Laffitte. — « Ainsi, vous n'écouteriez aa- » cune proposition, » répondit M. d'ArgosL— c Votre visite est-elle officielle? — Oftdewc » seulement ; mais si elle était officielle î — » Alors comme alors. » M. d'Argout sortit Le Louvre était pris : la casse de Charles X était perdue.
Ce soir-là , M. Laffitte reçut aussi la râiti de M. de Forbin-Janson, qui venait demande un sauf-conduit pour M. de Mortemart, s» beau-père. M. de Mortemart fut attends jusqu'à minuit, il ne vint pas.
M. d'Argout avait pu juger par le résoital de sa visite du véritable état des choses; mais en donnant suite à sa médiation, dût-elle être stérile , il ménageait son avenir dams Fus oa l'autre parti. 11 alla donc retrouver le fcarai de Vitrolles qui l'attendait en compagnie dt M. Langsdorff , et ils reprirent tous trois U route de Saint-Cloud. MM. Charles Laffitte « Savalette les accompagnaient et leur serraient de sauve-garde.
La journée du 29 avait été doublement remarquable. Le peuple y rendit le trône vacuL La bourgeoisie prit ses mesures pour en disposer. D'un côté le labeur, de l'astre k récompense. Alors, comme toujours, des victimes sans nom servirent de piédestal à des ambitieux sans cœur.
Au moment où les ténèbres se répandafeti sur Paris, le général Pajol montait tristement la rue de Chabrol. Il se retourne vers M. Degousée, qui l'accompagnait, et lui dit : c Vov » meniez au combat des hommes déterminés : » pouvez-vous compter sur leur zèle? — Sus » doute. — Assez pour leur donner Tordre » d'arrêter les députés? — Oh! pour cela, je » n'oserais en répondre. — Dans ce cas, la ré» » volution est avortée. »
Les alarmes, au château de Saint-CIood, avaient cessé depuis quelques heures. Le gmi
salon donnant du o6të de Paris, présentait un étonnant spectacle. Le roi était assis avec M. de Duras, gentilhomme de la chambre, M. de Luxembourg, capitaine des gardes, et la duchesse de Berry , à une table de jeu. Le Dauphin, qui se laissait toujours absorber par les petites choses et ne pensait jamais aux grandes, contemplait d'un air méditatif une carte géographique. M. de Mortemart, agité au milieu de tous ces personnages tranquilles, allait à chaque instant sur le balcon , prêtant l'oreille à des bruit lointains.
La partie de whist que Charles X joua dans cette soirée ne tarda pas à être racontée dans la capitale. Elle y excita une grande colère, très-raisonnable chez ceux qui ne voulaient plus de royauté, puérile chez ceux qui s'occupaient à (aire un autre roi.
Le duc de Luxembourg avait donné ordre à un lieutenant des gardes de se mettre à la tète de quelques cavaliers et d'éclairer la route de Neuilly. L'officier, de retour, apprit à M. de Luxembourg qu'il avait remarqué un mouvement inaccoutumé dans le parc de Neuilly et aux environs du château. Il ajouta que, s'il y avait été autorisé, il lui eût été facile d'enlever le duc d'Orléans. Charles X , entendant ces derniers mots, dit à l'officier d'un ton sévère : c Si vous aviez fait cela, monsieur, je vous » aurais hautement désavoué. »
La nuit était venue, et on allait se séparer, quand le duc de Mortemart s'approcha du Dauphin et le pria de révoquer, au moins pour lui que le roi envoyait à Paris avec une mission, la consigne qui coupait toute communication entre Paris et Saint-Cloud. c Com- » mentT... la consigne?... c'est bien... nous » verrons... » Le duc de Mortemart ne put pas obtenir une réponse plus précise. Il se retira dans son appartement , plus affligé que surpris , car il sentait peser sur son cœur ces paroles de Charles X : c Heureux qu'ils ne > m'imposent que vous! » paroles bien amères, adressées à un homme qui croyait jouer sa tête pour le salut de son roi 1 Mais Charles X ne se fiait qu'à ceux qui avaient un assez grand fonds de bassesse pour asservir sans réserve leur pensée à la sienne. C'était peu connaître Fart de régner, qui consiste, non
pas à annuler l'initiative du génie <f autrui , mais à se l'approprier, comme firent Louis XIV et Napoléon.
Du reste, et par une de ces contradictions faciles à comprendre dans des journées aussi pleines d'imprévu , Charles X montra autant d'hésitation quand le duc de Mortemart voulut remplir sa mission, qu'il avait mis d'empressement à la lui foire accepter, c Sire, » lui disait son nouveau ministre, « le temps presse: » il faut que je parte. » Et le roi répondait : « Pas encore, pas encore; j'attends des nou- » velles de Paris. »
Pendant la nuit arrivèrent MM. d'Argout et de Vitrolles. Ils coururent chez M. de Mortemart pour le solliciter à une décision prompte, c Mais comment me faire reconnaître dans la » capitale? » disait le duc de Mortemart. c Voulez-vous que je m'y présente comme » un aventurier politique? Il me faudrait au * moins la signature du roi. » Les nouveaux venus insistèrent. Us avaient vu Paris dans une de ces situations violentes où il suffit d'une minute pour donner comme pour enlever un empire.
11 fut donc décidé qu'on rédigerait à la hâte des ordonnances révoquant celles du 20 ; rétablissant la garde nationale, dont le commandement était confié au maréchal Maison ; nommant M. Casimir Périer aux finances et le général Gérard à la guerre. Mais tout manquait : encre, plumes, papier; on n'avait pas même de protocole qui pût servir de modèle; on eut beaucoup de peine à sortir de ces petits embarras, fils imperceptibles auxquels Dieu se plait à suspendre le destin des familles royales! La difficulté s'accrut quand il follut obtenir la signature de Cliarles X. Pour parvenir jusqu'à son appartement , il y avait plusieurs lignes de gardes du corps à traverser. Le due de Mortemart mit tout en œuvre pour faire fléchir l'étiquette dans ce moment solennel. Ce fut en vain. Les gardes du corps se croyaient enchaînés d'autant plus étroitement à leur consigne, que la royauté était en péril. Impatienté, irrité t le duc de Mortemart se fit conduire chez le valet de service, et, d'un ton extrêmement animé : c Monsieur, je » vous rends responsable de tout ce qui peut
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» arriver. » Enfin , il fut introduit dans l'appartement de Charles X. Le vieux roi était au lit : il se souleva languissamment : « Ah ! c'est » vous, M. le duc, » dit-il d'un air abattu. H. de Mortemart lui fit observer qu'il fallait se hâter ; que les ordonnances voulaient être signées à l'instant même, et que, pour lui, il était prêt à partir. « Attendons encore , » répondit Charles X. — « Mais sire, le comte » d'Argout est là. Il vous dira quelle est à » Paris la situation des choses. — Je ne veux » point voir M. d'Argout, » dit Charles X, qui ne l'aimait pas. — t Eh bien, sire, le baron » de Vitrolles est avec lui. Voulez-vous qu'on » l'introduise? — Le baron de Vitrolles? Oui, » qu'il entre. » On appela M. de Vitrolles. 11 sortait de l'appartement de M. de Polignac. Il avait trouvé le prince à moitié endormi, et comme il lui demandait par quelle inconcevable témérité il avait jeté un aussi orgueilleux défi à l'esprit révolutionnaire, n'ayant à sa disposition que sept mille hommes , « les états » en portaient treize mille, » avait répondu le prince de Polignac.
M. de Vitrolles s'étant approché du lit du roi , Charles X fit signe au duc de Mortemart de se retirer. Le ministre, blessé, dit à voix basse : t Ah ! s'il ne s'agissait pas de sauver » la tête du roi !... » et il sortit.
En apercevant , dans de semblables circonstances, celui qui avait toujours exercé sur son esprit un si puissant empire, Charles X prit un visage sévère : « Comment ! c'est vous, » M. de Vitrolles , qui venez m'engager à cé- » der devant des sujets rebelles !» M. de Vitrolles répondit avec vivacité qu'au point où en étaient les choses, il n'avait pas cru pouvoir donner à son roi une plus grande preuve de dévouement, et que ce serait le tromper que de chercher à lui adoucir l'amertume de cette situation. « Je vais plus loin , » ajoutat-il , « et je doute que Votre Majesté puisse » désormais rentrer dans Paris révolté; je sens » que la dignité de votre couronne en rece- » vrait une rude atteinte; mais que faire? » Comment vaincre une population de toutes » parts soulevée? Mieux vaudrait cent fois » transporter ailleurs le centre de cette guerre » cruelle. Croyez-vous pouvoir compter sur la
» Vendée? Je suis prêt à me dévouer jusqu'au » bout. » Charles X parut un moment réfléchir, c La Vendée! » dit-il, comme répondant à ses propres pensées... c c'est bien difficile!... bien » difficile!... »
Le duc de Mortemart fut rappelé. Les dispositions du roi lui parurent tout à fait changées. Son accablement avait fait place à une sorte d'ardeur singulière; il mit presque de l'empressement à signer les ordonnances, s'arrétant toutefois , dans ses concessions , à certaines limites. Voilà comment la monarchie rendit son épée.
Quand le duc de Mortemart sortit de b chambre du roi , il faisait presque jour. Il rencontra M. de Polignac sur la terrasse. Céiih la première fois qu'il le voyait revêtu de Funiforme d'officier général. M. de Polignac était vivement ému. Devant eux Paris se cachait dans un nuage composé de brouillard et de fumée; on entendait par intervalles les coops de feu des avant-postes. Tout à coup M. de Polignac, étendant le bras vers la capitale, s'écria d'un air inspiré : c Quel malheur que mon » épée se soit brisée entre mes mains , j'éta- » blissais la charte sur des bases indestmtti; » blés ! » Puis se retournant vers M. de Mortemart : < Ne craignez point que je Casse ici » obstacle à votre mission. Vous partez pour » Paris; moi, pour Versailles. »
Une calèche conduisit M. de Mortemart jusqu'au bois de Boulogne. MM. d'Argout et Mazas l'accompagnaient. Là on refusa de les laisser passer. Le Dauphin , qui la veille avait pris le commandement des troupes et qui voulait à tout prix empêcher les concessions, le Dauphin avait écrit aux chefs des avant -postes pour leur défendre, sous peine de la vie, d'ouvrir passage à quiconque viendrait de Saint- Cloud. Après une discussion fort vive, M. de Mortemart obtint de continuer sa route , mais il dût tourner à pied le bois de Boulogne. Craignant d'être arrêté à la barrière de Passy, il fit un long détour pour gagner la capitale. Du Point-du-Jour au pont de Grenelle , il remarqua que tout était solitude et silence. D entra dans Paris en escaladant un mur dans lequel avait été pratiquée une brèche, par où on faisait passer des vins de contrebande. Sans
cravate et sa redingote sur le bras , il marchait mêlé à quelques hommes du peuple dont il déjouait la surveillance par des propos militaires, et c'est ainsi qu'il arriva sur la place Louis XV. Il était environ huit heures du matin; la ville était muette et toutes les fenêtres fermées ; on n'apercevait dans les rues que de tranquilles passants. « C'est le calme de la » force , » dit le duc de Hortemart à ceux qui l'accompagnaient.
Les Parisiens avaient employé la nuit à construire des barricades, pour mettre la ville à
l'abri de toute attaque. Des lampions placés aux fenêtres et sur les pierres amoncelées dans les rues, éclairaient les travailleurs, groupés de distance en distance. De quelle condition étaient ces travailleurs? pour qui veillaient-ils auprès de ces monceaux de pierres ? et quel était leur espoir? On entendit s'élever, du sein des quartiers reculés , des clameurs étranges, aussitôt suivies d'un long silence. Et les patrouilles de bourgeois s'arrêtaient pour écouter cette voix du peuple dans la nuit. On veillait aussi à l'hôtel Laffitte.