‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 16 sur 96 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ministère provisoire. — H. Ltffitte y entraîne H. Dupont (de l'Eure). — Portntt de M. Gaiiot. — Fait* de Saint-CW

— Mécontentement des troupes. — La famille royale quitte Trianon ; elle arrive à Rambouillet. — Séjour de ai ftmi\k royale & Rambouillet. — Charles X confie au duc d'Orléans les intérêts de son petit fils. — Anecdote earactérisû^e.

— Sur une lettre affectueuse du duc d'Orléans, Charles X consent à abdiquer et fait abdiquer le dauphin. — I-es eoertisans se pressent autour du duc d'Orléans. — La commission municijmlc dissoute. — Visite à PHotel-Diea. — U général Lalour-Koissac apporte au Palais-Royal Pacte d'abdication : on retuse de l'admettre auprès do àme «TOriém.

— Sensibilité de la duchesse d'Orléans. — Le duc d'Orléans repousse l'idée d'une régence ; commissaires emovo à Charles X; scène de famille. — Retour des commissaires; changement dans les dispositions du due. — Eijtfdilion de Rambouillet : son but ; ta physionomie ; aveuglement de Lafayetie. — Le palais Bourbon dans la journée «t 3 août. — Dispositions des troupes à Rambouillet. — Le colonel Poque. — Charles X trompé quille RaaaboaifiA

— Charles X à Maintenon ; il donne ordre à ses troupes de faire leur soumission au lieutenant général. — Eetoar it Rambouillet.

La journée du 31 était décisive. La révolution, trahie par les uns, abandonnée par les autres, venait de tirer d'elle-même un pouvoir assez fort pour la détruire. La commission municipale, cependant, était encore debout; mais on eût dit qu'elle était impatiente de se dissoudre. Parmi les membres qui la composaient, un seul, M. Mauguin, s'exprima énergiquement sur la nécessité de continuer le gouvernement populaire de l'hôtel de ville. Le courageux et loyal Audry de Puyraveau , en cette occasion, fut pris au piège de son propre désintéressement. < U ne faut pas qu'on » puisse nous accuser d'ambition, disait-il » sans cesse, » et il se réunit à MM. de Schonen et Lobau pour briser l'unique instrument de résistance que le duc d'Orléans eût désormais à redouter.

Toutefois, avant de décréter elle-même sa déchéance, la commission municipale se crut obligée de pourvoir à l'administration publique, et elle dressa la liste suivante :

Sont nommés commissaires provisoires :

MM. Dupont (de l'Eure), à la justice; Le baron Louis, aux finances; Le général Gérard, à la guerre ; De Rigny, à la marine; Bignon, aux affaires étrangères; Guizot, à l'instruction publique.

M. Casimir Périer étant entré dans la salle de délibération, le ministère de l'intérieur lui

fut offert par M. Mauguin. A cette offre imprévue , M. Casimir Périer se trouble et balbutie une acceptation. Mais, une heure après, il était auprès du secrétaire de la commissk» municipale, M. Bonnellier, implorant de a générosité, de sa pitié presque, la faveur d'un erratum au Moniteur. U lui représentait que, ministre de Charles X la veille» il ne pouvait le devenir, le lendemain même, d'une révolulution faite contre Charles A; et, ai disant ces mots, il s'abîmait dans sou désespoir. Ainsi cet homme, qu'avait toujours possédé un orgueil dont la violence allait quelquefois jusqu'à la folie, était tout à coup devenu hunble et suppliant. U fut fait selon son désir; mais son inquiétude était si grande que, dans la soirée, il courut s'assurer lui-même n Moniteur de la radiation de son nom , qui ta remplacé par celui de M. de Broglie. Casimir Périer cependant, comme il le prouva bientôt, n'était pas homme à repousser les avances de la fortune. Mais c'était d'un prince, nouveaa venu dans la révolution, qu'il attendait la réalisation de sa secrète espérance. Ame ardente et pusillanime, que rongeaient et abaissaient à la fois les soucis d'une ambition pleine d'épouvante! D'autres mirent plus de vigueur à leur abaissement, et se précipitèrent du moins la tête haute vers le pouvoir et la servitude.

Les choix faits par la commission municipale furent ratifiés au Palais-Royal; mais, au

lehors, on les commenta diversement. On trouvait en général fort singulier qu'un pouvoir l'origine révolutionnaire eût désigné, pour représenter la révolution, des hommes tels que l'abbé Louis et M. Guizot. Il est vrai que, pendant les trois jours, le premier s'était posé chez M. Laffitte comme le financier de l'insurrection, avec un laisser aller qui ne manquait pas de courage : il avait parlé hautement de certaines mesures à prendre pour lever des impôts au cas où la révolution se prolongerait. Quant au second, sa part dans le mouvement n'était pas de nature à justifier son ambition. Toujours est-il que l'association de leur nom k celui de M. Dupont (de l'Eure) , si connu pour ses luttes contre les Bourbons aînés , avait quelque chose de bizarre et d'inexplicable.

M. Dupont (de l'Eure) refusa d'abord. Il ne se sentait aucun goût pour le pouvoir, et sa modestie lui en faisait redouter le fardeau. Ce fut H. Laffitte qui le détermina. M. Laffitte avait été depuis longtemps subjugué par le duc d'Orléans; mais il s'était plus étroitement dévoué à lui, depuis l'important service qu'il venait de lui rendre : d'abord, parce qu'il avait besoin de se grandir le plus possible dans la personne de son royal protégé; ensuite, parce que c'est une des ruses de notre vanité de nous attacher à ceux qui nous doivent beaucoup, en raison même du bien que nous leur faisons. Mais, comme chez M. Laffitte une extrême finesse d'esprit servait de tempérament naturel à la sensibité d'un cœur très-chatouilleux, il était gagné sans être tout à fait convaincu, et séduit sans être trompé. Il chercha donc à se précautionner contre ses propres entraînements, en appelant auprès de lui un homme dont l'amitié fût courageuse et sévère. Il ne pouvait mieux choisir que Dupont (de l'Eure), d'autant qu'aux yeux du peuple, l'adhésion d'un tel homme était en faveur de M. Laffitte une garantie, et, quoi qu'il avtnt, une excuse.

De là l'insistance qu'il mit à faire accepter à son ami le ministère de la justice. Il le suppliait, lui prenait les mains qu'il serrait dans les siennes, et invoquait à l'appui de sa prière, tout ce qui entraîne un homme généreux.

M. Dupont (de l'Eure) céda enfin, et consentit à être présenté au lieutenant général. L'accueil que lui fit le prince Ait plein de bonhomie et de cordialité. Le nouveau ministre commença par exprimer la répugnance que lui inspirait la pratique du pouvoir. 11 dit qu'il n'était pas homme de cour; que ses habitudes, que ses affections étaient républicaines. Le prince répondit qu'il n'y aurait plus de cour, et que, pour son compte, il regrettait de ne pouvoir vivre dans un pays républicain comme l'Amérique. Dupont (de l'Eure) ne cacha rien de ses appréhensions, et, durant tout cet entretien, son langage fut celui d'un homme libre.

Mais quelle pouvait être la place d'un citoyen de cette trempe , au sein d'une monarchie nouvelle, et au milieu de parvenus Ressayant à la flatterie, aux belles manières, à l'intrigue? Une raison droite, un bon sens inexorable, des allures franches, une bonté mêlée d'honorable rudesse, une grande application aux affaires, ce ne sont pas là des qualités suffisantes pour dominer les complications qui naissent, dans un milieu corrompu, du croisement des intérêts et du jeu des passions. M. Dupont (de l'Eure) entrait au pouvoir avec des qualités semblables à celles de Roland, mais dans des circonstances bien plus défavorables. Or, on sait que Roland ne put se faire goûter de Louis XVI, qui était cependant bien propre à apprécier les vertus simples et modestes.

Il y avait, d'ailleurs, dans ce ministère, à côté de M. Dupont (de l'Eure), M. Guizot, homme sec et hautain , tout entier à son orgueil, passionné sous les dehors du calme. A son front noble, mais triste, à sa lèvre sèchement découpée, à son sourire rempli d'un froid dédain, à un certain affaissement du corps, révélateur des troubles de l'âme, il était aisé de le reconnaître. Nous l'avons vu, depuis, dans les assemblées : on distinguait de loin, entre toutes les autres, sa figure bilieuse et altérée. Provoqué par ses adversaires, il fixait sur eux un regard prompt à lancer l'insulte, et il relevait sa tête sur sa taille voûtée, avec une indicible expression de colère et d'ironie. Protestant et professeur, son geste péremp-

toire, son ton dogmatique, lui prêtaient quelque chose <T indomptable; sa fermeté pourtant était toute dans les apparences : au fond, c'était un esprit sans activité , et dont la volonté manquait de vigueur. La suite même qu'on remarquait dans les écrits de M. Guizot tenait de l'obstination du maitre qui ne veut pas se contredire devant ses élèves. On le jugeait cruel : il ne Tétait peut-être que dans ses discours; mais par raffinement d'orgueil, il aimait à se compromettre, et, lui qui volontiers laissait ignorer ses vertus, il avait des vices d'apparat. La versatilité de sa conduite politique n'était, en 1830, un mystère pour personne, et le souvenir de son rôle de 1815 lui avait attiré de vives attaques. Il s'en inquiétait peu : fidèle dans ses amitiés, pour que nul n'eût à se repentir d'avoir compté sur sa fortune, il avait toujours affecté de mépriser ses ennemis , afin qu'on ne le soupçonnât pas de les craindre. Son talent consistait à dissimuler sous la solennité de l'expression et la pompe des formules une extrême pauvreté de vues et des sentiments sans grandeur. Sa parole, cependant, avait de l'autorité; et son désintéressement, la gravité de sa vie, ses vertus domestiques, l'austérité de ses manières , lui donnaient du relief au milieu d'une société frivole et cupide. Ajoutez à cela qu'il avait, comme Casimir Périer, l'art d'ennoblir les vulgaires desseins et de servir en paraissant régner.

Paris avait soudainement changé de physionomie. Les magasins se rouvraient, les affaires tendaient à reprendre leur cours. Un des derniers actes de la commission municipale fut de proroger de dix jours l'échéance des effets de commerce. La suspension de toutes les relations commerciales, qui avait été pour quelques-uns une cause réelle de ruine, fut pour d'autres un prétexte d'improbité. En agitant les sociétés, on fait toujours monter un peu de limon à la surface.

Le 31, à cinq heures du matin, Charles X arriva à Trianon. Le Dauphin était resté à Saint-Cloud, qu'il ne quitta qu'à midi. Mais, avant de partir, il voulut tenter un dernier effort. Une compagnie était postée à une extrémité du pont de Sèvres , et de l'extrémité

opposée partaient de nombreux coups de Sur l'ordre du Dauphin , le duc de Lévis se rend auprès des troupes pour les engager : la résistance. Le chef de bataillon , qui Kcommandait, était immobile à la tête du poet les bras croisés sur sa poitrine, et coati* livré à une méditation profonde. Le duc o Lévis lui adresse la parole : c'est eu im Instruit de cette scène, le Dauphin arrive as galop, et se met à haranguer les troupes. Pas un mouvement, pas un cri. Désespéré, il poesae son cheval sur le pont, mais voyant qu'il i sr pas suivi, il regagne Saint-Cloud, paru; entre la colère et la honte.

La compagnie dont le Dauphin venait futilement d'interroger le zèle, était commandée par M. Quartery. Sa défection livra au pespi? une pièce de canon et le pont de Sèvres.

A Saint-Cloud, le prince donna l'ordre d§ départ. Tant d'humiliation avait altéré ses traits et augmenté le désordre de ses idées. En passant devant le front du 6* de la garde, il s'arrêta devant le colonel et lui dit : « Eh » bien! le 3e a passé : pouvez-vous compter » sur vos hommes? » Le colonel répondit avec dignité que chacun ferait son devoir. Le prince fit quelques pas sans prononce* une parole ; mais apercevant un soldat dont le col était attaché négligemment : c Vous êtes bien » mal colleté, » lui cria-t-il. Un mouvement involontaire d'indignation se fit dans les rangs: les soldats pouvaient juger de ce que valent, contemplés de près , tous ces dominateurs de nations!

Le signal de la retraite ayant été donné, l'artillerie et le 1er de la garde prirent la route de Villeneuve-l'Étang, pendant que les voltigeurs du 6e essayaient d'arrêter à coups de fusil les éclaireurs qui montaient en courant h grande avenue du château. Cette fuite précipitée, cette fuite sans combat, blessait profondément les troupes restées fidèles. Dans leur dépit, dont le respect adoucissait à peine l'expression, plusieurs grenadiers retournerait la plaque de leurs bonnets à poil, comme pour faire face, autant qu'il était en eux, aux insurgés qui les poursuivaient. Les officiers marchaient la tête basse, et quelques-uns versaient des larmes.

Ui

A leur arrivée à Versailles, les régiments furent entassés pêle-mêle, partie sur la place d'armes, partie dans une plaine en avant de la grille du Dragon. Aucune mesure de prévoyance n'avait été prise, et les officiers eurent beaucoup de peine à procurer des vivres à leurs soldats accablés de fatigue et de chagrin. Mais à la douleur se mêlait déjà la colère, et ia désertion commença. Le bivac durait depuis quelques heures , et les troupes n'avaient pas encore été passées en revue. On se demandait avec surprise dans les rangs ce qui retenait les princes si loin de ceux dont leur présence aurait encouragé la constance et ranimé l'ardeur. Témoins des progrès du mécontentement général, M. Sala et un de ses camarades, tous deux officiers du 6e de la garde, se rendirent aux grilles de Trianon. Hais, ayant rencontré en chemin MM. de Guiche et de Ventadour, ils apprirent qu'on allait se remettre en marche. Ils éclatèrent alors, et se plaignirent de l'inconcevable confusion dans laquelle on laissait l'armée royale. « Personne ne commande, disaient-ils; c'est » tout au plus si quelques généraux viennent » d'un air indifférent se promener au milieu » de nous, avec des épaulettes sur un habit » bourgeois. Les services ne sont pas régula- » risés; rien n'est tenté pour réparer les fau- » tes qui ont jeté partout le découragement. » Que veut-on faire de l'armée ? qu'on le dise. » N'est-il pas temps que la vie des cours fi- » nisse, et que celle des camps ait son tour? » Un ordre du départ fut la seule réponse qu'on fit à ces plaintes militaires.

Bien qu'un nouveau ministère eût été nommé, les anciens ministres n'avaient pas cessé d'accompagner le roi et de délibérer. A Trianon, ils tinrent conseil. M. de Gueruon- Ranville fut d'avis que le roi ne pouvait pas rentrer dans Paris avant la soumission des rebelles; qu'il n'avait plus qu'un parti à prendre : se retirer à Tours, y convoquer sur-lechamp les deux chambres, tous les généraux, les plus hauts fonctionnaires publics, et les dignitaires du royaume. Selon M. de Guernon- Ranville, c'était le meilleur moyen de désorganiser l'insurrection et d'en déconcerter les chefs. Cette opinion fut adoptée, et, en consé-

quence, on rédigea plusieurs circulaires. Elles n'attendaient plus que la signature de Charles X, et il se montrait disposé à la donner. Mais il changea tout à coup de résolution, et le fit savoir à ses ministres, qui, désespérés, de tant de vacillations, déchirèrent les circulaires, dont le bassin de Trianon reçut les morceaux.

Il est certain que le roi ne pouvait se résoudre à prendre un parti. Le séjour de Trianon le retenait par mille liens, mais il y était environné de périls. Sur les instances de M. de Larochejacquelein, et sur les avis inquiétants du général Bordesoulle, il se décida enfin à ne pas prolonger davantage cette première halte de la royauté. Le voyage de Rambouillet fut résolu , et les troupes durent se diriger vers Trappes. Elles se mirent en mouvement, après avoir déchiré les gibernes abandonnées par les déserteurs, et jeté dans le canal du parc plusieurs des fusils dont la plaine était jonchée. Le désordre de cette retraite nocturne ne peut se comparer qu'aux suites d'une véritable défaite. Artillerie, infanterie, cavalerie, roulaient pêle-mêle dans les ténèbres. Des coups de fusil tirés en l'air ou dans les bois faisaient craindre à tout instant quelque attaque nouvelle. C'était plus qu'une retraite, c'était une déroute.

La famille royale, de son côté, avait fait tous ses préparatifs de départ. Il avait été convenu que le général Bordesoulle resterait à Versailles, à la tête de sa division ; que le Dauphin irait coucher à Trappes, et enfin que Charles X partirait à cheval par une route , tandis que la duchesse de Berri et ses enfants prendraient en voiture une route différente, de manière, cependant, à le rejoindre au sortir des bois, sur le chemin de Rambouillet.

Avant de quitter Trianon, le roi y entendit la messe dans une grande pièce où se trouvait une chapelle contenue dans une armoire. Quand on vint l'avertir de l'heure du départ, on le trouva plongé dans un recueillement pieux et mélancolique. Il traversa les salles solitaires de ce palais de Louis XIV, marchant avec beaucoup de lenteur et se retournant de distance en distance, comme attendri par quelques souvenirs. Il était minuit lorsque

cette famille condamnée arriva au château de Rambouillet. II y avait seize ans à peine qu'une catastrophe non moins terrible avait conduit dans ce même château l'impératrice Marie- Louise, fuyant le sort des batailles, fuyant son père , et emportant avec elle par les chemins les dieux pénates de l'empire. Ces jardins où le jeune Henri allait folâtrer en attendant l'heure si prochaine de l'exil, le roi de Rome enfant les avait foulés, lui aussi, avec une égale insouciance et dans une infortune à peu près semblable. Rapprochement dont la singularité est devenue banale ! redites éternelles du destin! Les fugitifs descendirent dans la cour, déserte en ce moment et muette. La lune seule éclairait les fenêtres de la tour. Le petit duc de Bordeaux s'était endormi dans les bras de son gouverneur. Charles X, fatigué, laissait tomber sa tête sur sa poitrine et pleurait. Suffisamment préparé, il le prouva plus tard, pour une ruine complète, il ployait sous les commencements de son malheur.

Le lendemain les troupes arrivèrent de Trappes. A l'entrée de la forêt de Rambouillet est un petit village, nommé le Péray : plusieurs régiments s'y arrêtèrent , d'autres gagnèrent la ville. Le 2e d'infanterie de la garde, campé à droite et à gauche de la route, forma l'arrière-garde avec le 3e et la gendarmerie. Là quelques précautions furent prises : on se couvrit de postes avancés. Mais un découragement sans remède avait atteint déjà une partie des troupes. La route était à chaque instant sillonnée par des malles-postes et des diligences surmontées du drapeau tricolore; des insurgés passaient à cheval , sous les yeux du soldat, sans que l'ordre de les arrêter fût donné; l'armée enfin, privée de chefs, ignorant l'état des choses, incertaine sur ce qu'elle devait faire comme sur ce qu'il lui était permis de désirer ou de craindre, ne ressemblait plus qu'à une troupe de fugitifs. Un moment vint où toute l'arrière-garde s'ébranla, et parut disposée à reprendre le chemin de Versailles. Averti de ce mouvement, le général de Larochejacquelein accourt; il fait battre le tambour, il fait prendre les armes, et, s'adressant aux troupes avec une émotion éloquente, il invoque leur honneur, les ramène au souvenir

de leur serment et au respect de leur drapeau. Vive le roi ! crièrent alors le» soldais , et cette impulsion donnée à la fidélité militaire fin si vive, qu'un voltigeur du 2* ayant voulu déserter, ses camarades levèrent sur lai tan sabres.

Une scène d'enthousiasme avait eu lien das la matinée : la Dauphine était arrivée à Rambouillet à travers les dangers qu'elle n'avait évités qu'au moyen d'un déguisement. Ceik princesse avait la voix rude, le front sévère, l'abord glacial, et le malheur, qui l'avait prise au berceau semblait avoir tari en elle toutes les sources de la sensibilité. Les gardes aimaient cependant, parce qu'elle avait toujours témoigné aux défenseurs les plus intimes des personnes royales une sollicitude active et prévoyante. Quand elle traversa le camp , ils % précipitèrent sur son passage. Elle les saloait en pleurant, et eux, ils agitaient leurs épées avec des cris fidèles. Mais c'était la derafa? explosion d'un dévouement qui , faute d'être encouragé, devait bien vite s'éteindre.

En apercevant cette princesse dont les jem avaient renfermé tant de larmes, Charles X s'avança, les bras étendus, vers la fille de Louis XVI , et des sanglots se mêlèrent à ces premiers embrassements. € Nous voilà, je Tes- » père, réunis pour toujours, » dit la Dauphine.

A Rambouillet, château de plaisance, demeure somptueuse où tant de princes avaient oublié dans les plaisirs combien il faut que le peuple souffre pour qu'un roi s'amuse; à Rambouillet, où, le 26 juillet, Charles X lui-même était allé se délasser des fatigues de la chasse, pesdant que ses ordonnances embrasaient Paris, il y avait tout au plus en ce moment de quoi héberger cette famille en fuite. Pour payer te dépenses de bouche de sa maison militaire, le roi de France en fut réduit à vendre son argenterie. La Dauphine ne put se procurer des vêtements nouveaux , et se plaignit de masquer de linge. Enfin, comme pour mettre le comble à tant d'amertumes, le colonel do 15e léger alla, ce jour-là, remettre au roi sob drapeau. Treize hommes l'accompagnaient : tout le reste avait déserté.

Les gardes du corps, s' étant répandus dans

e parc, avaient tué un grand nombre de rièces de gibier dans la faisanderie : ce fut me des plus vives douleurs de Charles X; ar son âme n'étant pas assez forte pour son *ôle , il tenait plus aux petits avantages de la grandeur qu'à la grandeur elle-même. Le 'hasseur se trouvait presque inconsolable dans e roi résigné.

Le 1er août le duc d'Orléans reçut une ordonnance de Charles X, ainsi conçue :

« Le roi , voulant mettre fin aux troubles » qui existent dans la capitale et dans une » autre partie de la France, comptant d'ail- » leurs sur le sincère attachement de son » cousin le duc d'Orléans, le nomme lieute- » nant général du royaume.

* Le roi, ayant jugé convenable de retirer » ses ordonnances du 28 juillet, approuve que » les chambres se réunissent le 3 août, et il » veut espérer qu'elles rétabliront la tranquil- » lité en France.

» Le roi attendra ici le retour de la per- » sonne chargée de porter à Paris cette décla- » ration.

» Si on cherchait à attenter à la vie du roi » et de sa famille, ou à sa liberté, il se défen- » drait jusqu'à la mort. Fait à Rambouillet le » 1er août.

» Charles. »

Ce message parvint au Palais-Royal à sept heures du matin. H. Dupin atné s'était déjà rendu chez le duc d'Orléans. Tremblant de perdre le bénéfice d'une royale amitié, M. Dupin conseilla au prince de faire au message de Charles X une réponse énergique et propre à séparer nettement la cause de la maison d'Orléans de celle de la branche aînée. Il alla jusqu'à se charger de la rédaction de cette réponse. La lettre qu'il écrivit était rude et sans pitié. Le duc d'Orléans la lut, la mit lui-même sous enveloppe , et il présentait à la bougie le morceau de cire qui devait servir à la cacheter, lorsque paraissant se raviser tout à coup : « Ceci est trop grave, dit-il, pour que je ne » consulte pas ma femme. » Il passe dans une pièce voisine, et reparaît quelques instants après tenant à la main la même enveloppe , qui fut remise à l'envoyé de Charles X. La

lettre que cette enveloppe contenait émut doucement le vieux monarque : elle était affectueuse et pleine de témoignages de fidélité. Charles X en fut si touché que, dès ce moment, toutes ses hésitations s'évanouirent. Charles X n'avait jamais eu pour le duc d'Orléans la même répugnance que beaucoup d'hommes de la cour. Et il en avait donné récemment une preuve éclatante, en ordonnant au général Trogoff de confisquer tous les exemplaires des Mémoires de Maria Stella, libelle dirigé contre le duc d'Orléans, et que les courtisans faisaient circuler à Saint-Cloud avec une joie maligne. Il fut donc charmé de trouver dans ce prince le protecteur de son petit-fils, et, convaincu que la loyauté du duc d'Orléans était la meilleure garantie de l'avenir royal destiné au duc de Bordeaux, il réalisa sans retard un projet qu'il n'avait encore conçu que vaguement. Non content d'abdiquer la couronne, il usa de l'empire absolu qu'il exerçait sur le Dauphin pour le faire consentir, lui aussi, à une abdication, et il crut au salut de sa dynastie.

Cependant, au sortir de la scène qui vient d'être décrite, le duc d'Orléans donnait audience à tous les hauts personnages qui venaient adorer déjà sa fortune. M. Laffitte, que le prince avait fait prévenir, fut devancé au château par MM. Casimir Périer, de Broglie, Guizot, Dupin, Sébastiani, Mole, Gérard. Cet empressement étonna un peu M. Laffitte , qui se croyait le droit d'être reçu avant tous les autres. Mais le duc d'Orléans s'avança vivement au-devant de lui, et l'entoura de caresses familières, tandis que les assistants, pour plaire au prince, renchérissaient sur les hommages rendus à la puissance du favori. Le duc d'Orléans savait combien les flatteries qui viennent de haut sont irrésistibles. I) connaissait, d'ailleurs, M. Laffitte. Le prenant par le bras, avec une sorte de laisser aller affectueux, et se retournant vers les intimes : « Messieurs, » dit-il, suivez-nous. » Et il entraîna dans l'appartement voisin l'opulent plébéien, charmé, fasciné par ce seul mot qui semblait lui promettre une si large part dans le maniement des affaires publiques. Après quelques paroles destinées sans doute à tempérer par les appa-

renées de la modestie l'éclat d'une subite élévation, le duc d'Orléans raconta d'un air mystérieux le message par lequel Charles X le nommait lieutenant général du royaume. Il ajouta que ce qu'on en faisait n'était que pour le compromettre aux yeux des révolutionnaires, et qu'à un trait pareil il reconnaissait bien la branche atnée. 11 poussa si loin l'amertume de sa plainte, que M. Laffitte prit la défense de Charles X devant celui qui allait s'emparer de sa couronne.

Le duc d'Orléans reçut dans cette même journée la commission municipale qui venait déposer entre ses mains tous les pouvoirs de la révolution. Le prince avait été de fort bonne heure instruit de cette démarche par une lettre dont les collègues de M. Mauguin lui avaient dérobé la connaissance, parce qu'ils redoutaient son opposition. Ainsi, chacun se hâtait vers la puissance nouvelle. Le duc d'Orléans reçut avec beaucoup d'affabilité la députation, à la tête de laquelle était le général Lafayette. Au moment où les commissaires sortaient, un aide de camp se pencha à l'oreille de M. Mauguin, et l'introduisit dans un cabinet où M. Guizot rédigeait une réponse à la lettre par laquelle la commission municipale avait résigné ses pouvoirs. M. Guizot fit part à son collègue de la réponse qu'il écrivait pour le compte du lieutenant général. Le prince y remerciait le gouvernement de l'hôtel de ville du patriotisme qu'il avait déployé, acceptait sa démission, mais le priait de rester en permanence en attendant de nouveaux ordres, c Des ordres! s'écria M. Mauguin. — Ah! ce » mot vous paraît trop rude, reprit M. Guizot. » Eh bien, je vais écrire instructions. » Hommage puéril et dérisoire à une autorité qui était venue proclamer elle-même son néant!

Au reste , pour couvrir ce qu'il pouvait y avoir de dangereux dans cet empressement à désarmer la révolution, les chefs de la bourgeoisie éclataient en démonstrations patriotiques. Les journaux célébraient la grandeur des Parisiens sur le ton de l'épopée. Des souscriptions étaient ouvertes de toutes parts, adoucissement amer au deuil de tant de familles! On faisait le compte des morts, on s'intéressait au sort des blessés; en un mot,

on étourdissait le peuple avec son propre eathousiasme. Au milieu de ces distraction héroïques et louchantes, les menées des ambitieux paraissaient moins.

Les hôpitaux étaient encombrés de blessés. On résolut au Palais-Royal de leur faire nue solennelle visite. La duchesse d'Orléans, madame Adélaïde, et les princesses Louise, Mark et Clémentine se rendirent à l'Hôtel-Dien, accompagnées de MM. Barbé-Marbois, Delaberge, Alexandre de Laborde, Ber thois, Degousée, etc En entrant dans ces funèbres dortoirs, où tam de douleurs étaient rassemblées, les jeunes princesses éprouvèrent un saisissement douloureux. La duchesse d'Orléans ressentit m* vive émotion , à peine tempérée par la gravite naturelle de son maintien. Trop élevée par sa piété au-dessus des choses de ce monde, poer abaisser à un calcul d'intérêt un acte d'humanité, elle adressa de douces paroles aux premiers blessés que le hasard plaça sur sou chemin : c'étaient des gardes royaux, c Est-« » pour consoler nos ennemis que ces daines » viennent? » murmura d'une voix éteinte aa combattant de juillet. Ces paroles avaient frappé l'oreille de M. Degousée qui donnait le bras à la princesse Clémentine. 1\ s'approche rapidement de la duchesse d'Orléans et lui dît: « Madame, ceci n'est pas seulement une visite » d'humanité, c'est une visite politique; > et il montrait du doigt un lit surmonté d'un drapeau tricolore. Dans ce lit était un jeune borna* à qui un boulet avait emporté une jambe. Le feu de la fièvre et celui de l'enthousiasme brillaient dans ses yeux. Madame Adélaïde courut à lui; et, comme elle se répandait en paroles pour le consoler, il dit en levant ses regards vers le drapeau placé sur sa tête : c Voilà ma » récompense. — D'où êtes-vous? continu » madame Adélaïde. — De Randan. — Ah!

» tant mieux. Nous avons là un château : vous » y passerez votre convalescence, n'est-ce pas? » Et, se tournant vers M. Degousée, la princesse lui demanda à voix basse : c Eh bien, étes- » vous content? » Le soir, M. Degousée dîna au Palais-Royal. Au moment où il se retirait, M. de Berthois lui dit : « Vous ne ferez pas » votre chemin ici. Vous dites des vérités uti- » les, mais vous les dites trop crûment. »

On sait ce qui avait déterminé Charles X à abdiquer avec tant d'insouciance. Le dauphin s'était soumis sans murmure aux volontés de son père; mais il en gémissait à l'écart, et les suites d'une abdication se peignaient à son esprit sous les plus noires couleurs. Toutefois, il aurait cru calomnier la descendance de Louis XIV, en prêtant à un prince de son sang l'intention d'usurper la couronne. Ces sentiments étaient ceux de la dauphine : dans un entretien qu'elle eut, dans la journée du 2 août, avec un des plus fidèles serviteurs de son mari, elle ne parut préoccupée que d'une crainte : elle se demandait si, sous les auspices du duc d'Orléans, et au milieu des orages d'une régence, le jeune Henri ne serait pas élevé dans des principes contraires aux traditions de la monarchie et de l'Église. De son côté, Charles X, je le répète, ne pensait pas que sa chute pût entraîner celle de son petit-fils, surtout dans une crise que le premier prince du sang était en mesure de dominer. Sa confiance, à cet égard, était si grande qu'il manda auprès de lui le général Latour-Foissac, et lui donna, en présence du baron de Damas, diverses instructions relatives à la rentrée du duc de Bordeaux dans Paris. II lui prescrivit en même temps de disposer, selon les convenances du moment , des troupes qui se trouvaient encore dans la capitale. Enfin, il lui remit l'acte d'abdication dont on lira plus bas la teneur, en le chargeant de l'aller porter au duc d'Orléans.

Le général Latour-Foissac partit aussitôt de Rambouillet, et arriva au Palais-Royal dans la soirée du 2 août. Il pénètre dans la demeure du prince, et demande à être introduit. L'aide de camp auquel il s'adresse lui répond par un refus formel : le général insiste; il s'annonce comme un envoyé de Charles X. Nouveau refus de la part de l'aide de camp, c Mais, mon- » sieur, s'écrie le général Latour-Foissac, il » y va de nos intérêts les plus cbers : le mes- » sage dont je suis chargé est de la plus haute » importance. » L'aide de camp avait sans doute reçu des ordres positifs, car il demeurait inflexible. Il se contenta de dire à l'envoyé de Charles X qu'il y avait séance le lendemain i la chambre des députés, et qu'il ajournât son message. L'étonnement de M. de Latour-

i. LOHI 1UHC

Foissac était au comble. En arrivant au Palais- Royal, il avait remarqué des hommes du peuple couchés jusque sur les marches de l'escalier ; il avait été frappé de la liberté avec laquelle on circulait dans le palais; et le mouvement qui y régnait lui avait même rappelé de dramatiques souvenirs. Il ne pouvait donc concevoir que là où de simples curieux étaient admis sans façon, il ne pût se faire admettre, lui, messager d'un roi vaincu, mais non encore détrôné, lui qui venait de porter l'abdication de ce roi au lieutenant général du royaume. Il conclut de ce rapprochement bizarre que le duc d'Orléans avait été prévenu de la visite par de secrets émissaires , et qu'il avait résolu de l'éviter, soit pour ne pas livrer à un envoyé de Charles X le secret de ses desseins qu'aurait trahi peut-être le jeu de sa physionomie, soit pour n'avoir pas à s'enchaîner, devant un intermédiaire officiel , par des engagements trop précis.

Dans l'embarras où le plongeaient ces suppositions, M. de Latour-Foissac prit le parti de se rendre chez le duc de Mortemart et de réclamer ses bons offices. Ils montèrent tous deux en voiture et se dirigèrent vers le Palais- Royal. Le fiacre s'était arrêté, le duc de Mortemart en descendit seul, reçut la dépêche des mains de H. de Latour-Foissac , et promit de ne la remettre au prince qu'après avoir fait tous ses efforts pour amener l'entrevue désirée. Il reparut quelques instants après. Le duc d'Orléans avait pris la dépêche, et refusait formellement de recevoir celui à qui Charles X l'avait confiée.

Ne pouvant rien obtenir, le général Latour- Foissac demanda qu'on lui permit au moins de voir la duchesse d'Orléans, pour laquelle il était chargé de deux lettres de IP^de Gontaut, l'autre de Mademoiselle. Il fut plus heureux cette fois, et grâce à l'intervention du neveu de M. de Mortemart, qui était lié avec les fils du duc d'Orléans, on l'introduisit dans l'appartement de la princesse. A la lecture de la lettre que lui écrivait d'une main novice encore l'enfant dont elle avait tant de fois reçu les caresses, la duchesse d'Orléans se mit à pleurer. Elle ne cacha rien de la douleur que lui causait cette récente et terrible cata-

strophe ; mais elle ne s'expliqua point sur les projets de son époux, se bornant h dire que la famille royale pouvait compter sur lui, et qu'il était un honnête homme.

L'aete d'abdication apporté par M. de Latoup-Foissac était conçu en ces termes :

€ Je suis trop profondément peiné des maux qui affligent ou qui pourraient menacer mes peuples, pour n'avoir pas cherché un moyen de les prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en faveur de mon petit-fils.

» Le dauphin , qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en faveur de son neveu.

» Vous aurez donc, en votre qualité de lieutenant général du royaume, à faire proclamer l'avènement de Henri V à la couronne. Voua prendrez d'ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour régler la forme du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici , je me borne à faire connaître ces dispositions : c'est un moyen d'éviter bien des maux.

* Vous communiquerez mes intentions au oorps diplomatique, et vous me ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon petit-fils sera reconnu roi sous le nom de Henri V.

» Je charge le lieutenant général vicomte de Latour-tFoissac de vous remettre cette lettre. Il a ordre de s'entendre avec vous sur les arrangements à prendre en faveur des personnes qui m'ont accompagné, ainsi que sur les arrangements pour ce qui me concerne et le reste de ma famille.

» Nous réglerons ensuite les autres mesures qui seront la conséquence du changement de règne.

» Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec lesquels je suis votre affectionné cousin.

» Charles. »

Il était singulier que Charles X eût rédigé sous forme de lettre l'acte important qui changeait l'ordre de successibilité à la couronne. Une pareille négligence était remarquable, sur-

tout de la part d'un monarque observateur scrupuleux des lois de l'étiquette. Mais les assurances de dévouement contenues dans la lettre du duc d'Orléans avaient fermé r esprit de Charles X à la défiance. La manière mése dont l'acte d'abdication fut rédigé en était wëè preuve solennelle. Le due d'Orléans , dans cet acte, était considéré comme le protecteur naturel de l'enfance de Henri V, et on le laissait arbitre suprême de toutes les mesures qac pouvait commander la fatalité des eirceastanoes.

Quel parti allait prendre le lieutenant général ? Une issue honorable était ouverte à m J désirs, quelque audacieux qu'ils pussent être, et son ambition était trop bourgeoise pour k pousser à d'héroïques ardeurs. En prenait sous sa tutelle la royauté d'un enfant, i] conciliait avec les jouissances du pouvoir ce respect du principe de légitimité, qu'il n'était peut-être pas sans péril de violer, et i! s'assarait les bénéfices de la monarchie, sans en ébranler les fondements. Voilà ce que pensèrent tout d'abord ceux qui croyaient lire dans l'àme du prince , et M. Sébastiani tint an langage conforme à ces sentiments. D'autres étaient convaincus, comme Déranger, que c'était tout risquer que de ne pas précipiter les choses, et qu'il fallait, sous peine d>xriter de nouvelles tempêtes, prendre une résolutif qui eût la puissance de toat ce qui est net et décisif. Au milieu de ees opinions diverses, le prince ne hasardait aucune démarche éclatante, et parlait sans cesse de sa répugnance naturelle pour les soucis d'un aussi graaé pouvoir. Mais en même temps, il s* expliquait avec vivacité sur les inconvénients d'une régence et sur les soupçons auxquels ouvrait naturellement carrière toute situation indécise; on racontait même qu'il avait dit à ce sujet : c Henri V n'aurait qu'à avoir une dou- » leur d'entrailles, je passerais en Europe pour » un empoisonneur. »

Charles X , à Rambouillet , se trouvait encore à la tête de plus de i 2,000 hommes, et quoique déchue, cette royauté était gardée par trente-huit bouches à feu. Un tel voisinage ajoutait aux embarras d'une position qui par elle-même exigeait déjà tant de réserve. B

HISTOIRE DE DIX ANS. i 850-1840.

était à craindre, d'ailleurs, que la duchesse de Berri ne se résolût à venir confier son fils à la générosité du peuple parisien. On n'ignorait pas, au Palais-Royal, que le conseil en avait été donné à la princesse par la duchesse de Gontaut. Il fallait à tout prix conjurer une semblable démarche et trouver moyen de forcer Charles X à s'éloigner. Il fut donc convenu que, sous prétexte de le protéger contre les éclats de la colère publique , on lui enverrait des commissaires chargés de hâter son départ et de l'accompagner en lui faisant honneur. Le choix du prince tomba sur MM. de T révise, Jacqueminot, de Schonen, Odilon Bar rot. Mais , comme il était douteux que ces messieurs trouvassent accès auprès de Charles X, on leur adjoignit, sur l'avis de M. Sébastiani, le duc de Coigny, qui devait leur servir d'introducteur et donner k leur mission un certain caractère de protection respectueuse. Le duc de Trévise allégua, pour refuser, un motif futile; et, par un singulier retour de la fortune, l'homme qu'on lui donna pour successeur fut le maréchal Maison, le même qui, en 1814, était allé recevoir le frère atné de ce monarque qu'on chassait maintenant, presque sous les yeux d'un prince de la famille !

(1) Les propositions que M. le doc de Mortemart est venu faire à la chambre des pairs en faveur du duc de Bordeaux vont ramener l'attention sur une question qui pourra être enfin examinée et discutée librement. Noos nous bornerons à publier aujourd'hui la première pièce insérée dans les journaux anglais du temps, elle n'a jamais paru en France. Sa publication est tout à fait opportune; elle complète les rapprochements qu'on a faits jusqu'ici entre la famille des Stuarls et celle des Capels.

Voici la teneur de ce document , intitulé : Protestation du due d'Orléans, et rendu public à Londres en novembre 1820.

• S. A. R. déclare par les présentes qu'il pro leste formellement contre le procès-verbal daté du 29 septembre dernier, lequel acte prétend établir que l'enfant nommé Cbarles- Ferdiaand-Dirudonné est fils légitime de S. À. R. madame la duchesse de Berri.

■ Le duc d'Orléans produira en temps et lieu les témoins qui peuvent faire connaître l'origine de l'enfant et de sa mère; il produira toutes les pièces nécessaires pour rendre manifeste que la duchesse de Berri n'a jamais été enceinte depuis la mort infortunée de son époux, et il signalera les auteurs de la machination dont cette très-faible princesse a été l'instrument.

» En attendant qu'il arrive un moment favorable pour dévoiler toute cette intrigue, le due d'Orléans ne peu! s'empêcher d'appeler l'attention sur la scène fantastique qui, d'après le susdit procès-verbal, a été jouée au pavillon Nar

Les commissaires choisis pour cette mission se rendirent au Palais-Royal. Le duc d'Orléans leur dit que c'était Charles X lui-même qui réclamait une sauvegarde; et, tout en leur donnant leurs instructions, il témoigna pour la branche aînée des sentiments pleins de bienveillance. M, de Schonen lui ayant demandé ce qu'ils auraient à faire si on leur remettait le duc de Bordeaux , c Le duc de Bordeaux ! s'é- » cria vivement le prince, mais c'est votre » roi! » La duchesse d'Orléans était présente. Profondément attendrie, elle s'avança vers son époux et se jeta dans ses bras en disant : t Ah 1 * vous êtes le plus honnête homme du royaume,»

Le duc d'Orléans avait préparé toutes choses pour l'embarquement et l'exil de la dynastie vaincue. Le général Hulot fut envoyé à Cherbourg, et reçut le commandement des quatre départements qui séparent la capitale de la mer, dans la direction de la Grande-Bretagne. On enjoignit aussi, dès le 2 août, à H. Dumont-d'Urville de partir pour le Havre en toute hâte et d'y fréter deux bâtiments de transport.

En même temps on imprimait dans le Courrier Français, feuille dévouée à l'établissement djjine dynastie nouvelle, un article tendant à prouver l'illégitimité du duc de Bordeaux (1).

» Le Journal de Pari», que tout le monde sait être on journal confidentiel , annonça le 20 août dernier le prochain accouchement dans les termes suivants :

« Des personnes qui ont l'honneur d'approcher la prin- » cesse, nous assurent que l'accouchement de S. A. R. » n'aura lieu que du 20 au 28 septembre. •

» Lorsque le 28 septembre arriva , que se passa-t-il dans les appartements de la duchesse ?

» Dans la nuit du 28 au 29, 4 deux heures du malin, toute la maison était couchée et les lumières éteintes; 4 deux heures et demie la princesse appela; mais la dame de Valhaire, sa première femme de chambre, était endormie ; la dame Lcmoinc, sa garde, était absente, et le sieur Deneux, l'aecouchcur, était déshabillé.

» Alors la scène changea : la dame Bourgeois alluma une chandelle, et toutes les personnes qui arrivèrent dans la chambre de la duchesse virent un enfant qui n'était pas encore détaché du sein de la mère.

» Mais comment cet enfant était-il placé?

» Le médecin Baron déclare qu'il vit l'enfant placé sur sa mère et non encore détaché d'elle.

» Le chirurgien Bougon déclare que l'enfant était placé sur sa mère et encore attaché par le cordon ombilical.

» Les deux praticiens savent combien il est* important de ne pas expliquer plus particulièrement comment l'enfant était placé sur sa mère.

• Madame la duchesse de Reggio fait la déclaration suivante:

I « Je fus informée sur-le-champ que S. A. R. ressentait

A quatre heures du soir, les commissaires se mirent en route. 11 était nuit quand ils atteignirent les avant-postes de l'armée royale. Elle campait dans la forêt, à droite et à gauche de la route. A la lueur des feux qui étaient allumés de distance en distance, les commissaires crurent apercevoir des visages menaçants, et virent briller des épées nues. Ils gagnèrent cependant Rambouillet, protégés par le nom du duc de Coigny. Prévenu de leur arrivée , Charles X refusa de les recevoir. Il trouvait étrange qu'on lui envoyât quatre hommes pour le garder au milieu de son armée. Il fit répondre aux commissaires que les usages de sa royale maison ne lui permettaient pas de leur donner audience à pareille heure, mais qu'il leur offrait, pour la nuit, l'hospitalité du château.

Les commissaires retournèrent à Paris en toute hâte et coururent rendre compte des résultats de leur voyage. Le duc d'Orléans, qui

» les douleurs de l'enfantement ; j'accoorus auprès d'elle à » l'instant même , et , en entrant dans la chambre je vis l'en- » fant sur le lit et non encore détaché de sa mère. »

» Ainsi l'enfant était sur le lit , la duchesse sur le lit , et le cordon ombilical introduit sous la couverture. »

» Remarquez ce qu'observa le sieur Dcneux, accoucheur, qui a deux heures et demie fut averti que la duchesse ressentait les douleurs de l'enfantement , qui accourut sur-lechamp auprès d'elle sans prendre le temps de s'habiller entièrement, qui la trouva dans son lit et entendit l'enfant crier;

» Remarquez ce que dit madame de Goulard qui , à deux heures et demie, fut informée que la duchesse ressentait les douleurs de l'enfantement , qui vint sur-le-champ, et entendit l'enfant crier ;

» Remarquez ce que vit le sieur Franque, garde du corps de monsieur, qui était en faction à la porte de S. A. R., et qui fut la première personne informée de l'événement par une dame qui le pria d'entrer ;

» Remarquez ce que vit M. Laine, garde national qui était en faction a la porte du pavillon Marsan, qui fut imité par une dame a monter, monta, fut introduit dans la chambre de la princesse où il n'y avait que le sieur Deneux et une autre personne, et qui , au moment où il entra , observa que la pendule marquait deux heures trente-cinq minutes;

• Remarquez ce que vil le médecin Baron, qui arriva à deux heures trente-cinq minutes , et le chirurgien Bougon qui arriva quelques instants après.

» Remarquez ce que vil le maréchal Suchetqui était logé par ordre du roi au pavillon de Flore, et qui , au premier avis que S. A. R. ressentait les douleurs de l'enfantement, se rendit en toute hète à son appartement, mais n'arriva qu'à deux heures quarante-cinq minutes , et qui fut appelé pour assister à la section du cordon ombilical quelques minutes après.

» Remarquez ce qui doit avoir été vu par le maréchal de Coigny, qui était logé aux Tuileries par ordre du roi, qui

était au lit , alla lui-même leur ouvrir, et ks reçut sans s'être donné la peiue de s'habiller. Les deux monarchies étaient ainsi mises «s présence : à Rambouillet, le respect et rétiquette poussé jusqu'à la témérité ; au Pilais- Royal, le mépris des formes poussé jusqi'à l'oubli des plus vulgaires convenances. Les commissaires ne manquèrent pas de remarquer le contraste. Ce monarque en caleçon, qui âas devant eux , leur parut plus digne que rastre de commander à un grand peuple, en vena d'un droit mystérieux. Faibles esprits qui, das cette religion de l'étiquette, n'avaient tu qu'aie monarchie qui s'écroule en un jour, tandis qu'ils auraient pu y voir une monarchie qui * maintient durant plusieurs siècles! D faut à l'enfance des sociétés, des grelots dont ék s'amuse et qui la puissent étourdir. Des puérilités traditionnelles, voilà de quoi se compost la majesté des rois. Supprimer la sottise humaine, c'est supprimer les empires qui doreat

fut appelé lorsque S. A. R. était délivrée, qui se rendit <■ hâte à son appartement , mais qui n'arriva qu'au nonai après que la section du cordon avait eu lieu.

» Remarquez enfln ce qui fut vu par loates Jes personnes qui furent introduites après deux heures et demie jasqa'u moment de la section du cordon ombilical , qui eut lien quelques minutes après deux heures trois quarts. Mai» on. éuiesi donc les parents de la princesse pendant cette scène qai dura au moins vingt minutes ? Pourquoi dorant 00 si tan; espace de temps affectèrent-ils de rabandotiner aux auu* de personnes étrangères , de sentinelles et de militaire» 6t tous les rangs ? Cet abandon affecté n'est-il pas preciséant la preuve la plus complète d'une fraude grossière et ■» feste? N'est- il pas évident qu'après avoir arrangé la pièce, ils se retirèrent à deux heures et demie, et que, placés te un appartement voisin , ils attendirent le moment «Teaotr en scène et de jouer les rôles qu'ils s'étaient assignés ?

» Et en effet , vit-on jamais, lorsqu'une femme de qae^te classe que ce soit était sur le point d'accoucher, que pemnat la nuit les lumières fussent éteintes, que les femmes placés auprès d'elle fussent endormies, que celle qui était pte spécialement chargée de In soigner s'éloignât , que son tccoucheur fût déshabillé, et que sa famille habitant soask même toit , demeurât plus de vingt minutes sans donner signe de vie.

» S. A. R. le duc d'Orléans est convaincu que H naties française et tous les souverains de l'Europe sentiront toute les conséquences dangereuses d'une fraude si audacieuse et si contraire aux principes de la monarchie héréditaire et légitime.

» Déjà la France et l'Europe ont été victimes de rnsarpation de Bonaparte. Certainement une nouvelle usurpation <fc la part d'un prétendu Henri V ramènerait les mêmes heurs sur la France et sur l'Europe.

» Fait à Paris, le 30 septembre 1820. »

(Courrier français du î août 1830.1

Le rapport des commissaires trouva le lieu- «nant général dans des dispositions bien différentes de celles qu'il avait manifestées la reille à regard de sa famille. « Qu'il parte,

> s'écriait-il avec véhémence; il faut absolu-

> ment qu'il parte : il faut l'effrayer. » Mais )our l'y contraindre, c'était trop peu d'une pacifique ambassade. On imagina de la soutenir >ar une démonstration menaçante. Le colonel facqueminot se chargea de la provoquer. Une expédition sur Rambouillet avait d'ailleurs cela l'utile, qu'elle poussait hors de Paris tous les îommes effervescents. On était au 3 août ; le ieutenant général se proposait de paraître aux reux des députés dans l'éclat de sa dignité récente : une diversion pouvait être nécessaire. )n envoya dans tous les quartiers des hommes lui criaient : c Charles X menace Paris! À

> Rambouillet! à Rambouillet! » Au Palaisloyal, on avait fait apporter de chez l'armurier >page une grande corbeille remplie de pisolets, que M. de Rumigny distribuait, avec les paquets de poudre, aux élèves de l'école K)lytechnique. Le rappel battit dans la capiale comme aux jours des grands dangers, et a ville entière s'émut. Il y avait au fond du >euple ce bouillonnement qui se voit au sortir les agitations. L'idée d'une campagne révoluionnaire aux environs de la capitale flattait 'imagination mobile des Parisiens, et semblait eur promettre dans un acte de patriotisme me partie de plaisir. Bientôt tout Paris fut sur >ied. On ne rencontrait dans les rues que eunes gens faisant briller sur leur habit noir les baudriers de gendarmes, qu'ouvriers en este portant des casques et armés de lances >u de carabines. Pour se procurer des chevaux m manège de Kuntzmann , quelques élèves de 'école polytechnique n'eurent qu'à signer leur 10m, en indiquant leur qualité au bas d'un )illet ainsi conçu : c Bon pour un cheval. » "était un immense désordre. Le patriotisme le ces recrues d'un nouveau genre éclatait en rires bruyants, en paroles touchantes, en confuses clameurs. Les hommes habiles, qui avaient compté sur la frivolité de l'esprit français , purent se féliciter de leur clairvoyance. Us avaient amené le peuple à parodier sa propre grandeur !

Le commandement de cette expédition fut donné au général Pajol, dont le Palais-Royal se défiait et qu'on était bien aise de compromettre à la fois et d'éloigner. Mais pour surveiller ses démarches, on le crut du moins, le colonel Jacqueminot dut faire partie de l'expédition et résigna ses fonctions de commissaire.

Quant au général Lafayette, absorbé par une foule de préoccupations futiles , il ne vit dans un mouvement si bien préparé que l'élan volontaire de la population, et il donna ordre qu'on fit passer sous le commandement du général Pajol cinq cents hommes par légion. Mais des craintes très-vives le tourmentaient : lancer cette armée de hasard contre des troupes braves , bien disciplinées , combattant en rase campagne, n'était-ce pas l'exposer à une affreuse boucherie? Aussi , en même temps qu'il signait des ordres si imprudents, il envoyait M. Frédéric Degeorge prescrire à la garde nationale d'Àrraset à celle d'Amiens de se mettre en marche pour secourir l'armée expéditionnaire qui, disait-il, risquait fort d'être taillée en pièces.

Cependant , dès six heures du matin , une grande foule stationnait aux abords du palais Bourbon. On avait annoncé une séance publique. Les hommes qui avaient pris la révolution au sérieux, faisaient remarquer avec amertume qu'il n'était pas convenable de donner à l'ouverture des chambres la date que Charles X avait fixée; qu'il y avait dans cette continuation du passé quelque chose d'extraordinaire, et qu'on ferait bien de prendre garde aux commencements... Mais ces observations chagrines se perdaient dans l'ivresse d'un si récent triomphe. Enfin , les portes du palais s'ouvrirent, et les députés arrivèrent successivement. A quelques pas de M. Laffitte qui s'avançait appuyé sur le bras de M. Vassal, M. de Martignac se promenait seul et pensif. MM. Guizot , Dupin , Casimir Périer, Sébastiani n'avaient rien gardé de leurs terreurs et avaient le visage rayonnant des victorieux. MM. Berryer, Jacquinot de Pampelune, Roger, de Bois-Bertrand, Arthur de la Bourdonnaye, s'entretenaient à l'écart, et leurs figures abattues contrastaient avec la physionomie générale.

Les pairs de France parurent à leur tour. Enflo le due d'Orléans entra, suivi du duc de Nemours , monta lentement l'estrade, et s'assit sur un pliant. Derrière lui était un trône de velours brodé de fleurs de lis d'or et surmonté d'un dais couronné. De toutes parts s'élevèrent des cris et des applaudissements, comme on en fait entendre à l'avènement de tous les princes. Le discours du lieutenant général fut beaucoup moins réservé que celui qu'il avait prononcé le 31 , quand la situation des choses était encore tout à fait incertaine. C'est ainsi qu'il parla de la liberté menacée, et de l'odieuse interprétation donnée à l'article 14. Toutefois il fit allusion en termes convenables à certaines infortunes augustes; mais, tout en déclarant qu'il les déplorait, il annonça d'un ton solennel à la chambre qu'il avait ordonné le dépôt dans les archives, do l'acte d'abdication de Charles X et du dauphin. Pour ce qui était du motif de ce dépôt , la reconnaissance tacite du principe de légitimité, il ne s'en expliqua pas. Ce dépôt devait-il profiter au duc de Bordeaux ou à un autre? Sur ce point, le duc d'Orléans laissait les esprits dans le doute.

En attendant, tout se préparait pour l'expédition de Rambouillet. Une multitude frémissante couvrait la place Louis XV et débordait dans les Champs-Elysées. Fiacres, omnibus, cabriolets, voitures de toute espèce, avaient été mis en réquisition pour transporter le gros de l'armée. On arrêtait les équipages des grands seigneurs, et des hommes du peuple, les faisant descendre, montaient à leur place. Avocats, médecins, bourgeois de toutes les professions, jeunes gens de toutes les classes, se coudoyaient dans ce vaste pêle-mêle, d'où sortait un indéfinissable bourdonnement. A trois heures la colonne se mit en marche. Elle se composait de quinte mille hommes environ. A l'avant-garde marchaient le colonel Jaoqueminot, George Lafayette, et enfin le général en chef qui , n'ayant pu avoir son équipement que pièce à pièce, avait dû, pour le compléter, emprunter au banquier Rothschild ses épaulettes de consul d'Autriche. Jamais expédition ne fut plus précipitée, plus irréfléchie. A la barrière des Bons-Hommes, le général ayant demandé une carte du pays, il se trouva que

personne n'avait songé à se munir dé cet isdispensable élément de toute opération & guerre. Un aide de camp du général Pajol te envoyé en avant pour se procurer une cane qu'il obtint à la manufacture de 8èrra, A M. Dumas, membre de l'Institut , but db m portant la toute-puissante qualification <f élè* de l'école polytechnique.

Ainsi, des milliers d'hommes entreprenais une route de quime lieues, sans direetâi. sans vivres, sans argent, dans un pays don k passage des troupes avaité puisé les ressosrei Il y avait encore à Versailles, que l'expédiù* devait traverser, les débris de deux régimes Était-il prudent de les laisser derrièn Cette réflexion , faite par M. Dupoty , fat muniquée au général Pajol par un élève de fe cole polytechnique, et ils se rendirent tots la trois à la caserne de la rue d'Ajou. Or, idte était la démoralisation des troupes que la démarche audacieuse de ces trois hommes h rencontra pas le moindre obstacle. Les soldai offrirent eux-mêmes les armes, qui furent sw le-champ distribuées au peuple, et ils partirai pour Meaux, tandis que le généra/ Psjol , suivi de ces deux lieutenants improvisés, rejoigne la colonne.

Les hommes de l'expédition armèrent à trois quarts de lieue de Rambouillet, barasrii affamés, et dans le plus épouvantable désordre. La municipalité de Versailles devait livrer sti mille rations : elles n'avaient point été livre* Pour comble de malheur, la colonne s'étà! grossie de tous les aventuriers qui Tenaient la rejoindre à travers champs, et de deux milk volontaires rouennais qui avaient marché a secours de Paris. Rencontrés à Saint-Gernui par M. Laperche, que le lieutenant géaeni lui-même leur avait envoyé, ils avaient rgotà à Trappes les derrières de Tannée dont è formaient le corps de réserve. A Saint-Or, M. Degousée enleva huit pièces de canon appartenant à l'école : c'était toute l'artillerie & l'expédition.

Un peu en avant de Rambouillet, la tétsè la colonne fut dépassée par une toiture q* allait avec une extrême vitesse. Cette voit»? ramenait à Rambouillet le maréchal Maisoi et MM. Odilon Barrot et de Schonen. À Goigiè-

res, ils trouvèrent les chevaux de poste retenus par le général Boyer et le frère de M. Cadet Gassicourt. La présence de ces deux voyageurs mystérieux les frappa de surprise, et ce ne fut ]if après avoir donné la consigne de ne laisser passer personne que les commissaires continuèrent leur route*

La nuit ayant surpris l'expédition à Coi* jnères , le général Pajol ordonna une halte. Il regardait la défaite comme inévitable en cas d'attaque; mais il était dans les habitudes de sa vie militaire de jouer avec la fortune et de la braver. Il comptait, d'ailleurs» sur la démoralisation de la garde royale, et on l'entendit répéter, à plusieurs reprises ; « Troupes dé- » moralisées, troupes perdues. »

Cependant quelques jeunes gens qui connaissaient les lieux vinrent dire au général Excelmans qu'il fallait se porter en avant; que les tirailleurs trouveraient un abri sûr dans la forêt Verte, située au delà de Coignères; qu'ils pourraient de là menacer sérieusement le château de Rambouillet; que c'en était fait des Parisiens, au contraire, s'ils restaient campés dans une plaine, où il suffirait, pour les mettre en déroute, d'une charge de cavalerie. Sur cet avis, le général Excelmans donna ordre à l'a* /ant-garde de continuer son mouvement. Elle avait à peine fait quelques pas , qu'elle rencontra des hommes qui revenaient en toute date de Rambouillet et apportaient la nouvelle lu départ de Charles X. Ceux qui marchaient iu premier rang tirèrent leurs fusils en l'air, 3n signe de triomphe* Ceux qui suivaient, de leur côté, crurent que le combat s'engageait. L'émotion gagnant de proche en proche, le désordre fut bientôt universel. Pour protéger des troupes naturellement indisciplina blés, le général Pajol fit ranger en ligne, de manière ï leur servir de rempart, les voitures qui les avaient transportées. On s'aperçut enfin que ce n'était qu'une fausse alerte, et on bivaqua sur la route.

Comme les vivres manquaient, les uns pillèrent des maisons en passant, les autres se répandirent dans la campagne et en rapporièrent des moutons qu'on fit rôtir au feu des bivacs.

Mais ces ressources étaient insuffisantes, et

le pain, attendu de Versailles» n'arrivait pas. M» Charras partit pour connaître les causes de ce retard* Arrivé à Trappes au milieu de l'arrière-garde, il se fait conduire auprès du général Excelmans, qu'il trouve roulé dans son manteau et couché sous un arbre ; il lui apprend le but de sa mission. Alors, d'un ton où éclatait la colère : « Monsieur, lui dit le gé- » néral , si à quatre heures du matin les voi- * tures ne sont pas en marche, je vous ordonne » de faire fusiller le préfet de Versailles. — » Voulez-vous me donner cet ordre par écrit? » — C'est inutile ; faites toujours. » M. Charras poursuivit sa route : à la barrière de Versailles , où était un poste de gardes nationaux, il demanda deux hommes, qui l'accompagné* rent à la préfecture. Il était une heure du matin : le concierge refusait d'ouvrir; on le menaça, il eut peur, prit une lampe et introduisit dans la chambre du préfet l'élève de l'école polytechnique, € Où sont les dix mille rations de » pain qui devaient partir dans la journée? » dit le jeune homme en entrant* Réveillé en sursaut et frappé de surprise, le préfet répondit qu'il n'était arrivé à Versailles que de la veille, et qu'il avait fait de son mieux. < Votre place, répliqua le messager avec une » brusquerie que justifiaient les circonstances, » votre place n'est pas au lit, mais là où se » confectionnent les rations, > et il exposa l'ordre qu'il avait reçu. Au mot fusiller, le préfet sauta rapidement à bas de son lit, en promettant qu'avant une heure les voitures seraient en marche pour Rambouillet. * J'at- » tendrai pour vérifier le fait, » dit l'aide de camp d'un ton sévère. La physionomie de la révolution de juillet est tout entière en de semblables scènes , et rien ne montre mieux quel parti aurait pu tirer des forces nées de l'insurrection un homme Capable de les diriger. 11 faisait grand jour quand l'aide de camp du général Pajol le rejoignit à Coignères. La nuit n'avait amené aucun accident fâcheux. Parmi les hommes de l'expédition, beaucoup, accablés de fatigue , s'étaient laissé tomber dans les champs de blé qui bordaient la route et s'y étaient endormis*

De tels ennemis étaient à coup sur peu formidables. Et pourtant, la seule nouttllt de

leur voisinage mit tout en rumeur au château de Rambouillet. On y délibérait dans d'inexprimables angoisses. Les uns voulaient qu'on y attendu de pied ferme tous les hasards. Ne pouvait -on espérer de prochains renforts? Fallait-il jouer sur une panique les destinées de la monarchie? Une retraite sur la Loire serait toujours possible; et la Vendée, en désespoir de cause, ne gardait-elle pas à la royauté poursuivie des refuges et des vengeurs? D'autres conseillaient une prompte fuite. Ils représentaient que l'insurrection gagnait au loin les campagnes; que les Parisiens étaient peut-être au nombre de 80,000 hommes; qu'une fois la retraite coupée, il n'y aurait aucun quartier à attendre du vainqueur; et qu'on ne saurait trop tôt soustraire à la fureur des rebelles le frêle, le dernier rejeton de tant de rois.

Aussi bien, la fidélité commençait à se décourager. On racontait, il est vrai, qu'un soldat s'était brûlé la cervelle pour se punir d'un moment de faiblesse, et que l'artillerie ne comptait qu'un seul déserteur. Mais des émissaires, envoyés de Paris, ne cessaient de souffler la désertion parmi les troupes. La division de grosse cavalerie, commandée par le général Bordesoulle, avait déserté en masse. Déjà quelques officiers parlaient de leur licenciement probable et commençaient à se préoccuper de leur avenir. Ceux, et c'était le plus grand nombre, qui , témoins des malheurs de la famille royale, auraient noblement oublié qu'ils en étaient victimes , remarquaient avec amertume l'absence de plusieurs grands personnages qui n'avaient jamais manqué aux fêtes de la monarchie. Quelques hommes de cour venaient-ils à passer, dans un costume élégant, au milieu de ces militaires aux vêtements souillés, les murmures redoublaient. Et puis, où était le roi? où était le dauphin? Quoi! ces princes qui voulaient qu'on mourût pour eux, ne se montraient pas à cheval , l'épée à la main, et disposés, s'il le fallait, à combattre et à mourir? Quelle honte y aurait-il après tout, à abandonner un monarque qui s'abandonnait lui-même?

A l'effet de ces discours s'ajoutait l'impression produite par la nouvelle, déjà connue, de l'abdication, et par les conjectures que fai-

saient naître les voyages mystérieux du comte de Girardin. On se demandait s'il n'était pas entre Charles X et le duc d'Orléans l'intermédiaire de quelque correspondance secrète. Tout cela servait à augmenter l'hésitation.

Le général Vincent avait désapprouvé les ordonnances ; mais il jugeait que ceux qui te avaient faites se devaient au moins de les soutenir avec vigueur. Sachant ce qui se passait, et que les Parisiens étaient en route pour Rambouillet, il se mit en devoir de prendre l'offensive; mais comme il donnait l'ordre k marcher, le général Bordesoulle vint loi dire, de la part du roi , d'arrêter le mouvement

Il n'y avait pourtant plus pour la roytèé que deux partis à prendre : fuir ou avancer. A dix heures du matin, en effet, le colonel Pope était arrivé aux avant-postes , et on Tarait n laissant derrière lui une petite bande d'inssr^s qu'il commandait, venir planter un drape» tricolore dans la grande avenue, à quelques pas d'un peleton de gardes du corps. II s'annoBcait comme parlementaire, et il avait envoyé demander une entrevue. Le général Vincent, sobs les ordres duquel M. Poque avait été maréchal des logis en 1814, se refusa fonneffemefit à des pourparlers qu'il croyait dangereux; et, après plusieurs refus successifs, il menaça H. Poque de le faire coucher en joue, s'il ne consentait à se retirer. H. Poque n'avait en ce moment auprès de lui qu'un brigadier deemrassier qui s'était rangé du côté de rinserreftion , et qui l'avait suivi. Il engage ce brigadkr à se retirer : mais celui-ci refuse ; et lui-mtee il croise les bras avec une froide intrépidité. Feu ! crie alors le général Vincent aux Suisses qui bordaient la route. Le cheval du brigadkr est tué , et le colonel Poque reçoit une balle à la cheville du pied gauche. On le fit transporte aux communs du château.

En apprenant cette nouvelle, Charles X témoigna la plus vive émotion. Il envoya exprimer ses regrets au colonel par le général Trogoff, et le fit soigner par son propre chirurgien. Madame de Gontaut, de son côté, rendit visité au blessé, et se chargea d'écrire à la mère du colonel Poque, au fond des Pyrénées poar la rassurer sur l'état de son fils. Qu'on juge de l'impression que des scènes de cette na-

ure devaient laisser dans F esprit du soldat [ Telle était la situation morale de la famille •oyale et des troupes, lorsque les Parisiens l'étaient mis en marche pour Rambouillet. Ce ut à l'issue de son dîner, que Charles X fut nstruit de leur approche. Les courtisans dis- >arurent l'un après l'autre, et quelques-uns ivec une précipitation si honteuse, qu'ils ou- )lièrent leurs chapeaux à plumes blanches. KM. Maison, de Schonen, Odilon Bar rot, arrivèrent à neuf heures. On les introduisit au château, après leur avoir fait parcourir lentement le parc, afin qu'ils pussent juger par euxnémes des forces dont Charles X était encore m état de disposer.

Charles X les reçut avec une brusquerie qui l'était point dans ses habitudes. Sa sérénité ne l'avait point abandonné , tant que l'orage n'avait grondé que sur sa tête et sur celle de son ils. Sa dévotion, je l'ai dit, lui faisait regarler son malheur comme un châtiment que lui nfligeait la Providence. Mais quel crime avait commis cet enfant qu'on voulait offrir en holocauste à des rancunes déjà si largement satisfaites? Les exigences naturelles de la victoire ?e peignaient dans cet esprit exalté comme des violences impies. Toujours confiant , d'ailleurs, ians les dispositions qu'il supposait au duc l'Orléans , il ne pouvait comprendre dans quel t>ut on troublait ainsi son repos. « Que me » voulez-vous, messieurs, dit-il, en aperce- » vant les commissaires? Tout est réglé main- » tenant, et je me suis entendu avec mon » lieutenant général. — Mais, sire, répondit » le maréchal Maison, c'est précisément lui » qui nous envoie , pour prévenir Votre Ma- » jesté que le peuple de Paris marche sur » Rambouillet , et pour la supplier de ne point » s'exposer aux suites d'une attaque furieuse. » Charles X, se croyant alors trompé, laissa éclater son ressentiment avec violence, et le maréchal Maison, qui s'était présenté le premier, fut si intimidé, qu'il alla se placer derrière M. de Schonen. M. Odilon Barrot prit la parole avec assurance. Il parla des horreurs le la guerre civile , du danger de braver des passions encore incandescentes. Et, comme Charles X insistait sur les droits du duc de Bordeaux, formellement réservés par l'acte

d'abdication, l'orateur lui représenta d'une voix caressante que ce n'était pas dans le sang qu'il fallait placer le trône de Henri V. — c Et soixante mille hommes menacent Ram- » bouillet, » ajouta le maréchal Maison. A ces mots, le roi, qui marchait à grands pas, s'arrête, et fait signe au maréchal Maison qu'il désire l'entretenir en particulier. Après quelques moments d'hésitation , le maréchal y consent. Alors, le regardant fixement : c Monsieur, » lui dit le roi , je crois à votre loyauté ; je » suis prêt à me fier à votre parole : est-il » vrai que l'armée parisienne qui s'avance * soit composée de soixante mille hommes? — » Oui, sire. » Charles X n'hésita plus.

On avait lu aux troupes la lettre du roi à son altesse le duc d'Orléans. Le duc de Luxembourg publia un ordre du jour pour apprendre aux gardes que leur position sous Henri V serait la même que sous Charles X, tant le vieux monarque avait de peine à se persuader qu'il pût avoir un successeur dans le lieutenant général! Il le croyait si peu, qu'il chargea M. Alexandre de Girardin d'aller prendre à Paris six cent mille francs sur le Trésor, et, comme il lui était revenu qu'on craignait qu'il n'emportât les diamants de la couronne, il repoussa cette supposition avec beaucoup de véhémence et de dignité. Pourquoi, d'ailleurs, aurait-il emporté des diamants qu'il savait faire partie de l'héritage de son petit-fils?

Le départ ayant été résolu sur l'avis du duc de Raguse lui-même, Charles X se mit en route pour Maintenon, avec sa famille. Des chasseurs de la ligne, des hussards et des lanciers formaient l'avant-garde; puis, précédées et suivies par les gardes du corps, venaient les voitures renfermant, la première le petitfils, et la seconde l'aïeul; un enfant et un vieillard : toute la monarchie. Quatre régiments d'infanterie de la garde, les gendarmes des chasses et l'artillerie légère, composaient le corps d'armée. Un régiment de dragons fermait la marche de ce cortège , qui déjà était un convoi funèbre. Sur la route se trouvaient plusieurs châteaux. Nul d'entre leurs possesseurs ne parut pour saluer celui par qui les grands avaient été comblés de bienfaits. Quand

vient ie malheur, les pauvres seuls se souviennent.

Les commissaires! qui étaient restés à l'hôtel Saint-Martin, à Rambouillet, pour y donner quelques ordres, rejoignirent Charles X au château de Maintenon, où la famille royale reçut une hospitalité touchante. Dans la nuit qu'il fallut passer au château , la duchesse de Gontaut dit à M. de Schonen , avec un sourire triste : € J'ai bien envie de laisser cet enfant » sur vos genoux » , et elle lui montrait le duc de Bordeaux. * Je ne le prendrais pas, ma- » dame! » répondit-il. Quel mystère cachait donc cette réponse, et que s'était-il passé depuis que le duc d'Orléans avait dit à ce même M. de Schonen : « Cet enfant, c'est votre roi! »

Les commissaires obtinrent de Charles X qu'il congédiât sa garde, et ne conservât pour escorte jusqu'à Cherbourg, lieu fixé pour son embarquement, que sa maison militaire. Alors fut rédigé cet ordre du jour dont les termes méritent d'être pesés ;

« Aussitôt après le départ du roi , tous les » régiments d'infanterie de la garde et de la » gendarmerie se mettront en marche sur » Chartres, où ils recevront tous les vivres » qui leur seront nécessaires. HM. les chefs » de corps, après avoir rassemblé leurs régi* » ments , leur déclareront que Sa Majesté se » voit, avec la plus vive douleur, obligée de

* se séparer d'eux ; qu'elle les charge de leur > témoigner sa satisfaction , et qu'elle conser* » vera toujours le souvenir de leur belle con- » duite, de leur dévouement à supporter les

* fatigues et les privations dont elles ont été » accablées pendant ces circonstances malheu* » reuses.

» Le roi transmet pour la dernière fois ses » ordres aux braves troupes de la garde qui » l'ont accompagné : c'est de se rendre à » Paris, où elles feront leur soumission au » lieutenant général du royaume, qui a pris

* toutes les mesures pour leur sûreté et leur » bien-être à venir* »

Cette dernière phrase était remarquable : elle semblait prouver qu'entre Charles X et le duc d'Orléans il existait des rapports tels que le premier de ces deux princes avait droit de compter entièrement sur le second. C'est ce

que conclurent de Tordre du jour pluiem officiers , qui crurent posséder alors le nm des continuels messages de M. Alexandre k Girardin. Ils pensèrent que Charles X rota serait pas reposé avec autant d'abandon sir le lieutenant général du soin de leur bien-être « de leur avenir, s'il n'avait eu pour cela da raisons sérieuses. Plus tard, leur surprise h grande lorsqu'ils apprirent que la garde était licenciée.

Ce fut le 4 août, vers dix heures do matii, que la famille royale quitta le château deMtifttenon» La duchesse de Noailles parut sur ie seuil en pleurant. La dauphine dosnait si nà à baiser aux officiers , et leur disait d'au m entrecoupée de sanglots : « Mes amis, soye heureux. » Les commissaires étaient paitfe pour Dreux , afin d'y préparer les lofent Pour faire ses derniers adieux aux «ite,b garde se mit en bataille sur la route. <M Charles X passa ♦ le tambour battit comme pour un roi qui passe , et les drapeau sï* clinèrent.

Instruit du départ de Charles X, le général Pajol donna l'ordre de la retraite. Cet oritt fut mal accueilli. Des républicains, qni faisaient partie de l'expédition, eurent w moment la pensée de rassembler dan* cette fa* ardente trois cents hommes parmi les p braves et les plus résolus. Ils ie seraient ntf à leur tête, et seraient rentrés dam PWM criant à la trahison. L'occasion était fcvonw pour un coup de main : l'ivresse des âmes, l'incertitude des événements, la réunion » un même point de tout ce que la capitale^ tenait d'esprits remuants, d'existences inoccupées et amoureuses de l'imprévu, que** ments de 6uccès offerts à l'audace! Jta» rt projet n'eut point de suite. Ceux q«» rini01t conçu ne purent ni se réunir ni se C0DC^ Et puis, même parmi les plus défiants, ®» opinion s'était accréditée, qu'on descendait une pente sur laquelle les traîtres eitt-**1** raient irrésistiblement entraînés, etquW une semblable révolution était impossible.

Quoi qu'il en soit, un grand no^*V lontaires, irrités de leurs fetig^»^^ stériles , refusèrent d'obéir à Tordre « traite, et coururent à RambouilW, où l*F

néral en chef Ait forcé de les suivre pour empêcher le désordre. Ils se mirent à parcourir les rues, ivres de joie, et tirant au hasard des coups de fusil qui célébraient leur facile triomphe. Un des leurs, placé en faction à la Verrerie , tomba frappé par une balle égarée. Mêlé à ces vainqueurs en débandade, M. Degousée, qui avait essayé de les rallier sur la route , fut poussé par le flot jusque dans le château de Rambouillet, où son premier soin fut de s'assurer des diamants de la couronne, dont la valeur s'élevait à 80 millions. Le fourgon qui les renfermait, laissé dans une cour des communs , avait été scellé en présence des commissaires, et le dernier dépositaire de ce trésor, le maire de Rambouillet , en avait remis les clefs au maréchal Maison. En présence des fonctionnaires de la ville et de plusieurs officier*, M. Degousée reçut le fourgon et en donna décharge* Mais craignant qu'on ne brisât les voitures de r ex-roi , il imagina de les faire servir à ramener les plus turbulants de l'expédition. En un moment, les carrosses dorés aux armes royales furent remplis d'hommes du peuple qui donnaient issue par les portières à la longueur des piques et des baïonnette*.

En attendant, le général Pajol , resté à Coi* gnères , fit prévenir les paysans de l'endroit qu'ils n'avaient qu'à présenter, avec certificat tion du maire , l'état des réquisitions irrégulières frappées sur eux, et qu'ils seraient indemnisés sur-le-champ. Sur cet avis, un grand nombre de villageois accoururent. La caisse de l'expédition pourvut à toutes les exigences. Un ami du général Lafayette, M. Cassan, ve-

nait d'être improvisé payeur général. Les indemnités promises furent payées. Bientôt parut une voiture que surmontait un petit drapeau tricolore, sur lequel on avait écrit en lettres noires : diamants de la couronne. Le signal fut donné alors, et on se remit en route.

C'était un épisode tout nouveau dans la vieille histoire des fragiles grandeurs de ce monde, que le spectacle de cette multitude bruyante et débraillée, s'entassant à plaisir dans les magnifiques voitures du sacre attelées de huit chevaux, et se faisant reconduire avec des guides de soie par les cochers de la cour. Ces heureux ouvriers, que la misère attendait au sein de leur famille» firent dans Paris une pompeuse et triomphale entrée , suivis de tout le service des écuries du château. Cortège hé* roïque et grotesque , bien propre à faire réfléchir le philosophe, mais que la foule Insouciante saluait au passage par des éclats de rire, des refrains joyeux et des bravos!

Le peuple se rendit donc en équipage dans la cour du Palais-Royal. Ce fut là qu'on mit pied à terre et tous criant sous les fenêtres , du prince : « Tenez 1 voilà vos voitures! * Des sentinelles veillaient à chaque porte du palais, ouvriers au visage noirci, aux bras nus. Les uns avaient des fusils , les autres des piques. La duchesse d'Orléans était fort effrayée de ce spectacle qui rappelait les scènes de la première révolution. Mais le duc s'était armé de courage, et le sourire ne cessa d'animer ses lèvres. Charles X fuyait avec sa famille, laissant le trône vacant. Encore quelques vaines formalités à remplir, et le lieutenant général devenait roi.

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