‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 18 sur 96 · LODIf 1UÎ1C · texte numérisé non relu

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Préfet depuis la création des préfectures, M. de Jessaint n'avait fait aucune observation. Les ministres de Charles X, on le voit, n'avaient pas eu tout à fait tort de compter sur l'appui des fonctionnaires publics et des membres influents du parti de la cour. Hais aux yeux de quiconque ne s'était attaché aux anciens ministres que par intérêt, leur défaite fut leur premier crime!

La révolution qui venait de s'accomplir était l'œuvre de la France entière. Paris n'en avait été, à tout prendre, que le théâtre. Aussi s'était-elle propagée avec une extrême rapidité dans tous les départements. Partout le drapeau tricolore fut salué avec amour. L'explosion fut électrique et unanime. « On se bat à Paris », criait-on sur tous les points de la France, le jour où les communications de la capitale avec les provinces se trouvèrent coupées. C'était la conséquence naturelle de cette forte centralisation que l'empire avait établie et dont la restauration avait recueilli l'héritage.

Nous n'entrerons pas dans le détail des innombrables soulèvements partiels qui ne furent que le contre-coup de l'insurrection de Paris. Tous ces épisodes d'une grande épopée se ressemblent : ils présentent la même physionomie, ils renferment les mêmes enseignements. Seule, l'insurrection lyonnaise arrêtera quelques instants nos regards , parce que nous aurons plus tard à montrer la révolution de 1830 se prolongeant dans l'histoire de Lyon, ville infortunée que devait deux fois ébranler et ensanglanter la guerre civile.

De toutes les cités de France, aucune n'était peut-être mieux préparée que Lyon à résister énergiquement aux ordonnances. En 1816 et 1817, elle avait été le foyer de conspirations orléanistes et bonapartistes. Les âmes y avaient gardé , en traits de feu , le souvenir des cruautés de la cour prévôtale , alors que la guillotine fonctionnait aux cris de vive Henri IV. De 1820 à 1823, la charbonnerie avait poussé à Lyon des racines profondes. La classe commerçante y était libérale; et des instincts démocratiques, mêlés de bonapartisme, y dominaient dans la classe ouvrière accrue d'un grand nombre de vieux soldats, que le licenciement de l'armée de la Loire avait ren-

dus aux travaux de l'industrie. L'ovation décernée eu 1839 à Lafayette, revenant d'Amérique, prouvait de quelle indignation le ministre Polignac avait pénétré cette ville persévérante et brave. Sa résistance aux ordonnances pouvait donc être prévue à coup sûr. Et en effet, elle n'attendit pas, pour se soulever, la nouvelle de la victoire des Parisiens.

Ce fut le 29 que les journaux apportèrent k Lyon les ordonnances. Quelques heures après, tous les travaux étaient suspendus comme par enchantement ; les citoyens encombraient les places et les rues; des groupes désarmés, mais menaçants, faisaient en quelque sorte le siège des autorités civiles et militaires, sans qu'un régiment de cavalerie, chargé de les refouler, pût parvenir à les dissiper d'une manière définitive. Une assemblée nombreuse se réunit aux B rot eaux, sous l'influence de quelques anciens membres de vente. Mais là , comme à Paria, les premiers chefs se montrèrent audessous de leur rôle et des circonstances. Se couvrant , dans leur révolte , de la protection des formes légales, ils invoquaient la charte, protestaient de leur respect pour les Bourbons trompés, parlaient d'une pétition collective, et de s'entendre avec l'autorité pour le rétablissement de la garde nationale urbaine sur les anciens cadres. Dans ce but, une commission fut nommée , ou plutôt se nomma ellemême. Les principaux membres de cette commission étaient MM. Mornand , Duplan , aujourd'hui conseiller à la cour de cassation , et Prunelle, qui, plus tard, devait être maire de Lyon.

Ces choses se passaient le 30. Mais le parti de la résistance comptait beaucoup d'hommes énergiques qu'irritait l'attitude incertaine et molle de la commission. Ils convinrent donc de se rassembler en armes, le lendemain 31 juillet, sur le quai de Retz, à quelques pas de l'hôtel de ville, et de se nommer des chefs sur le terrain. A six heures, les premiers hommes armés parurent, aux applaudissements de la multitude.

La nouvelle d'une bataille livrée dans les rues de Paris circulait déjà confusément au milieu des groupes. Les diligences n'étaient point arrivées la veille. Le préfet et le général gar-

daient sur les communications que leur pouvait apporter le télégraphe, le plus morne silence. A huit heures, M. Morin , rédacteur en chef di journal libéral de Lyon , accourut au quai de Retz. Il avait retasé de se soumettre; ses presses avaient été saisies; et il venait demander secours aux insurgés. Quelques homme armés furent mis à sa disposition , et il fit paraître sa feuille, qui contenait une protestant vigoureuse contre les ordonnances.

Cependant, le nombre des citoyens prêts i combattre grossissait à chaque instant. Par malheur, les armes étaient rares. Des marchands regrattiers vendirent à des prix &taleux des fusils rouilles , de vieux sabres sacs fourreau. Le commandement des insurgés ht déféré au capitaine Zindel , homme de résotation et ardent patriote. D'autres officiers ferest élus par acclamation. La foule, épaisse et menaçante, se tenait évidemment aux ordres de l'insurrection.

MM. Debrosses et Paultre de Lamotte, k premier préfet, le second commandant de h division militaire, étaient dans une sftaatioc dont chaque minute augmentait les périls. Les nouvelles de Paris étaient sombres; fa Êdéliîé des troupes, douteuse; et on savait que plusieurs bourgeois influents étaient liés d5 opinion et d'amitié avec des officiers du 40* et du 14* de ligne qui , joints à un régiment de chasseurs * à quelque artillerie, composaient la garnison

Dans ces circonstances critiques, V. Debrosses déploya un courage qui contrastait s»gulièrement avec la flrayeur dont tes royifisie lyonnais semblaient saisis. Une proclamatkw qui sommait les insurgés de se dissoudre sm peine d'être passés par les armes, fbt aflk&e sur tous les murs de Lyon. Par une foibkss étrange, la commission, élue la veille, apptn cette démarche audacieuse, promettant <F«tervenir auprès du pouvoir pour obtenir ese organisation régulière de la garde nationale.

Ces deux proclamations forent accueillie* avec un égal dédain ; et un membre de la cwbmission, M.Thomas Tissot, étant venu engager les pelotons stationnés sur le quai de Retz à se dissiper, il fut repoussé avec colère.

Les autorités s'étaient concentrées à Thteê de ville avec la garnison. L'arsenal et la pr^

facture étaient soigneusement gardes. Des ordres, dont quelques-uns furent interceptés, pressaient vivement les garnisons de Clermont, du Puy, de Montbrison et de Vienne, d'arriver sur Lyon à marches forcées. Un coup de fusil partit; on crut la lutte commencée. Alors , le lieutenant de M. Zindel, M. Prévost, se présente seul sur le perron de l'hôtel de ville , pénètre dans les appartements, et somme les autorités de confier à un nombre égal de gardes nationaux et de soldats le poste de l'hôtel de ville. On refuse, on exige des concessions. Prévost tire aussitôt sa montre, et la déposant sur la table du conseil : « Vous n'avez, dit-il, » que cinq minutes pour accepter ce que je » vous propose. Si, ce temps expiré, je ne sois » pas de retour auprès de mes camarades, ils » ont ordre d'attaquer. »

Il disait vrai : les préparatifs d'attaque se faisaient partout; le régiment de chasseurs, qui se portait sur l'hôtel de ville, ne pouvait percer les rangs serrés du peuple ; déjà les pavés étaient arrachés, déjà les voitures servaient de barricades ; la ligne avait chargé ses armes. Le traité que Prévost proposait fut repoussé par le préfet; mais le général et les conseillers municipaux Faceeptèrent. Les gardes nationaux furent en conséquence introduits à l'hôtel de ville, où on laissa un poste de soldats. Les bataillons regagnerait leurs casernes, pendant que la foule criait vhe la charte i à bas te Bourbons ! acclamations auxquelles d'anciens soldats mêlèrent le cri accoutumé de fît* Vcmpertur! L'arsenal fut rendu, les télégraphes forent occupés, la garde nationale s'organisa dans tous les quartiers* La cocarde tricolore fut portée en face des soldats portant encore la cocarde blanche. C'était une victoire complète; celle de Paris ne fut connue que le lendemain.

Il y avait cela de ramarquable dans la résistance lyonnaise que, bien quelle n'eût pas été déterminée par les événements de Paris , elle fut impétueuse, irrésistible; et on triompha ici sans coup férir, par le seul effet de l'attitude imposante du peuple. La résistance ne fut ni moins prompte, ni moins vive dans un grand nombre de villes. Il y eut un combat à Nantes. Rouen et le Havre envoyèrent des auxiliaires

aux insurgés parisiens. A Arras, le rédacteur en chef du Propagateur, M. Frédéric Degeorge, publia courageusement son journal le 27 malgré l'opposition du commissaire de police, et tint l'autorité en échec pendant trois jours. Au reste, nne partie du 1er régiment du génie en garnison à Arras était disposée à se ranger du côté du peuple, pour lequel se déclarait déjà hautement le capitaine Cavaignac, ainsi que les lieutenants Lebleu et Odier. L'ardeur de quelques soldats était même si grande que, dans la nuit du 30 au 34 , une cinquantaine d'entre eux sortirent de la ville, et marchèrent sur Paris , sous la conduite d'un fourrier.

Le 6 août, M. Guizot remit à M. Bérard un papier écrit de la main de M. Broglie, et qui contenait un projet de modification à la charte beaucoup plus restreint que celui que M. Bérard avait conçu. L'acte d'abdication de Charles X y était présenté comme un des motifs déterminants d'appeler le duc d'Orléans au trône, ce qui était donner à la dynastie nouvelle le baptême de la légitimité; l'abaissement du cens électoral et du cens d'éligibilité n'y était point admis; enfin, les garanties les mieux précisées dans le projet de M. Bérard s'effaçaient, dans celui des deux ministres , sons le vague des expressions. M. Bérard , sans s'arrêter à des modifications aussi insuffisantes , résolut de ne présenter que son propre travail à la chambre.

La séance du 6 août s'ouvrit sous la présidence de M. Laffitte, qui remplaçait au fauteuil M. Casimir Périer. M. Bérard n'eut pas plutôt lu sa proposition que des applaudissements retentirent. Ceux mêmes qui n'approuvaient pas son projet y voyaient le bénéfice d'un danger couru par un autre. Mais M. Demarçay s'était levé pour protester contre des modifications dont il niait la portée. Sur l'observation de M. Villemain, la chambre nomma une commission chargée d'examiner le projet. Tout à coup on annonce que des groupes menaçants encombrent les avenues du palais Bourbon. M. Kératry demande une séance de nuit, à cause de la gravité des circonstances. Et , en effet, on entendait les cris tumultueux du dehors : t A bas l'hérédité! la chambre fions » trahit! » Les dépotés sont en proie à une

vive anxiété. Ils sortent, ils rentrent tour à tour, profondément émus : la plupart entourent Lafayette, Benjamin Constant , Labbey de Pompières, en appelant à leur popularité, dont ils implorent à mains jointes la protection. M. Girod (de l'Ain) sort, et rencontrant sur les marches du péristyle M. Lhéritier (de l'Ain) : « Vous connaissez Montebello, lui » dit-il? — Oui. — C'était un brave. Eh bien, » sa fille est mon gendre. » Car tel était le trouble de tous ces législateurs! Ils promettent que le peuple sera consulté. On fait circuler dans les tribunes une protestation contre ce qu'on appelle des fauteurs de désordres, et on obtient contre les républicains qui s'agitent au dehors la signature de quelques jeunes gens abusés. Benjamin Constant, Labbey de Pompières, se présentent successivement sous le péristyle du palais. Lafayette paraît à son tour. A sa vue le tumulte s'apaise, mais les plus ardents continuaient à crier : « A bas l'hérédité! » et M. Lafayette de dire d'un voix suppliante : « Mes » amis, mes bons amis, nous veillons sur vos » intérêts. Nous reconnaissons que nous som- » mes ici sans mandat. Mais retirez-vous, je » vous en conjure. » C'était la seconde fois que M. de Lafayette livrait la révolution à la royauté.

La chambre attendait avec impatience le rapport de la commission. Tous ces députés sentaient qu'ils ne représentaient pas la nation, que leur mandat était expiré, qu'il n'y avait pas de raison pour que leur autorité survécût à la ruine de toutes les institutions dont elle dépendait. Il fallait donc empêcher à tout prix le peuple de se reconnaître; il fallait profiter de l'étourdissement général , devancer les objections, prévenir à force de promptitude et de hardiesse toutes les résistances. La couronne une fois posée sur la tête du duc d'Orléans, la situation une fois fixée, qu'importeraient de tardives protestations? Le nouveau régime aurait en sa faveur, à défaut de la consécration du droit, celle du fait, et on savait bien qu'un peuple n'essaye pas tous les jours d'une révolution.

Aussi la chambre accueillit-elle avec un empressement extrême la communication officielle qui lui fut faite par M. Guizot , de l'acte d'ab-

bication- Quelques députés, et entre autres, se récrièrent, à la vérité, sur la nullité d'un pareil acte, disant que la déchéance de Charles X avait été prononcée par la victoire, et que c'était non pas en verte d'une abdication , mais en vertu de la volonté populaire que le duc d'Orléans devait devenir roi. Vains efforts! le peuple faisait peur. Le dépôt aux archives fut ordonné.

A neuf heures et demie du soir, M. Du pie, qui n'avait eu que deux heures pour rédiger son rapport, vint en faire la lecture. Il était tard. Les députés étaient accablés de fatigue. Mais on voulait commencer la discussion immédiatement. MM. Benjamin Constant et Salverte s'élevèrent avec tant de force contre k scandale d'une telle précipitation, que la chambre, par pudeur, ajourna la discussion au lendemain.

Le lendemain , dès huit heures, on vit arriver les députés au palais Bourbon. Les journalistes étaient absents, les tribunes désertes. Cela tenait à ce que la veille on avait fixé i dix heures le commencement de la séance. Or, pendant la nuit, les meneurs de la bourgeoisie avaient fait distribuer aux députés une convocation extraordinaire qui avançait r ouverture de la séance , tant on redoutait les regards do public !

La délibération allait commencer. M.Demarçay se lève avec indignation : c Que signifie cette » souveraineté furtive que la chambre s'arroge? » Qu'est-ce que ce roi qu'on prétend faire a » cachette? » L'usurpation paraissait, surtosi, flagrante à M. de Cormenin , dont l'inexorable logique devait, plus tard, porter des coups terribles à la dynastie nouvelle. Enfin la discussion est ouverte sur le rapport de M. Dupin, relatif à la proposition Bérard. MM. de Conny et Hyde de Neuville expriment de courageux regrets sur la famille déchue, sur cette ra« de rois si souvent et si rudement frappée. Le dernier produit une impression profonde sur l'assemblée, lorsque, parlant d'une aussi terrible catastrophe et des insensés qui Font amenée, il ajoute : « Je ne trahirai point le » malheur de ceux que j'ai servis depuis mon » enfance. Je ne puis rien contre un torrent, » mais du moins j'adresse des voeux au ciel

» pour le bonheur et les libertés de la patrie! » MM. Benjamin Constant et de Laborde répondent avec mesure à ces deux discours , tout en repoussant d'une manière énergique le principe de la légitimité. M. Berryer reconnaît à la chambre le droit de modifier la constitution, mais non celui de changer la dynastie. « L'in- * térét premier, répond M. Villemain , est à la » fois que le trône soit occupé et que les liber- » tés publiques soient garanties. » M. Villemain , le 30, avait déclaré solennellement qu'il ne se croyait pas le droit de disposer de la suprême puissance. Mais la force qui se déplace conserve toujours des adorateurs !

La première partie de la proposition Bérard, modifiée par la commission , fut adoptée en ces termes , qui expliquent parfaitement la politique du duc d'Orléans et de la bourgeoisie dans cette première période de leur commune domination :

« La chambre des députés prenant en con- » sidération l'impérieuse nécessité qui résulte » des événements des 26, 27, 28 et 29 juillet, » et de la situation générale où la France s'est » trouvée placée à la suite de la violation de » la charte constitutionnelle; considérant en » outre que , par suite de cette violation et de » la résistance héroïque des citoyens de Paris, » le roi Charles X, S. À. R. Louis -Antoine, » Dauphin, et tous les membres de la branche » atnée de la maison royale sortent en ce mo- » ment du territoire français , déclare que le » trône est vacant en fait et en droit, et qu'il » est indispensablement besoin d'y pourvoir. »

Cette rédaction était fort bien calculée. L'élévation du duc d'Orléans y était présentée comme le résultat forcé d'événements auxquels il avait bien pu lui-même ne prendre aucune part. Charles X n'était pas chassé du royaume, il en sortait; et le duc d'Orléans ne montait sur le trône que parce que le trône se trouvait vacant. Ainsi , tout ce que les cabinets étrangers auraient pu voir de révolutionnaire dans la prise de possession du duc d'Orléans, s'effaçait naturellement à leurs yeux. Ce prince n'était plus un usurpateur, c'était le continuateur inévitable des traditions d'ordre et de paix garanties par la forme monarchique. Le duc d'Orléans avait voulu faire croire à l'Europe

qu'il respectait dans Charles X un membre de la famille des rois inviolables, lorsqu'il envoyait à Rambouillet des commissaires chargés de le protéger contre des passions par luimême excitées. Rien n'était plus propre à remplir les vues du prince que la déclaration qu'on vient de lire. Elle fut adoptée presque sans opposition.

Il ne restait plus qu'à stipuler les conditions de l'établissement nouveau, pour marquer l'usurpation vis-à-vis du peuple comme on venait de le faire vis-à-vis de l'Europe. Le second paragraphe de la proposition supprimait le préambule de la charte. M. Persil s'écrie, à cette occasion , que c'est dans le peuple seul qu'est la souveraineté; qu'il faut proclamer ce principe, qu'il faut l'écrire, afin que nul à l'avenir ne se puisse dire roi par la grâce d'en haut. Et il propose que , sous le titre de souveraineté, on insère dans la charte ces deux articles de la constitution de 1791 :

« La souveraineté appartient à la nation; » elle est inaliénable et imprescriptible. — La » nation ne peut exercer ses droits que par » délégation. »

Cette proposition n'a pas de suite.

On répond à M. Persil que sa pensée se trouve exprimée dans le second paragraphe de la commission , ainsi conçu :

« La chambre des députés déclare que, selon » le vœu et dans l'intérêt du peuple français, » le préambule de la charte est supprimé » comme blessant la dignité de la nation, en » paraissant octroyer aux Français des droits » qui leur appartiennent essentiellement. »

Ce paragraphe est voté ; mais les hommes habiles du parti se réservaient d'en faire disparaître l'hommage rendu à la souveraineté du peuple, ce qui eut lieu réellement lors de l'impression de la charte nouvelle. Supercherie grossière, que dans le conflit des hommes et la confusion des choses , personne alors ne remarqua !

L'assemblée passe à la révision de quelques articles de la charte, qu'elle examine à la hâte. La suppression de l'article 6, qui déclarait la religion catholique religion de l'État, soulève cependant une vive contestation. Les uns veulent , avec la commission , que la religion ca-

tholique soit déclarée la religion de la majorité des Français. Cette constatation , que Benjamin Constant trouve puérile et oiseuse, est demandée ardemment par M. Charles Dupin , qui y voit un acte de haute politique» et invoque en faveur de son opinion le fanatisme, si facile à alarmer, des populations du midi. M. Viennet s'élève contre le préjugé qui flétrit les Israélites : il voudrait que les ministres de tous les cultes fussent rétribués par l'Etat. Des balancements de la chambre sort enfin l'article suivant :

c Les ministres de la religion catholique, > apostolique et romaine, professée par la ma- » jorité des Français , et ceux des autres cultes » chrétiens , reçoivent des traitements du tré- » sor publie. »

Cette rédaction indécise ne devait satisfaire ni les catholiques, ni les protestants, ni les Français des autres cultes : les premiers, parce que leur religion n'était plus celle de l'État; les seconds, parce que la loi constatait injurieusement leur minorité; les autres, parce que la loi, ne désignant que les cultes chrétiens, paraissait n'accorder qu'à ceux «ci le bénéfice d'un patronage public. Étrange compromis entre le principe de l'unité morale et la libre manifestation de toutes les croyances, le pontificat du souverain et la loi athée!

La chambre déclare ensuite la censure à jamais abolie, étendant de la sorte sur l'avenir son omnipotence.

Quelques instants sont consacrés à l'examen de l'article 44. On le supprime. Vain obstacle opposé à l'audace qui possède la force !

A mesure que la chambre avance dans ce travail de révision hâtive , elle semble oublier les récents combats. Ses souvenirs se raniment pourtant lorsque le colonel Jacqueminot propose d'exclure les troupes étrangères du service de l'État. Mais la peur du progrès, aussi décisive que celle des Suisses, lui fait rejeter tout ce qui tend à l'affaiblissement des privilèges. C'est ainsi qu'elle n'admet d'éligibles qu'à trente ans, et d'électeurs qu'à vingt-cinq. Toutefois , elle déclare nulles les nominations et créations de pairs faites sous le règne de Charles X , mais en réservant l'examen de la grave question de l'hérédité. Le même sentiment d'hésitation lui fait repousser, avant tout

développement, la proposition de M. Duris- Dufresne, qui soumet la magistrature à une institution nouvelle. Cette mesure, reproduite sous une autre forme par H. de Brigode, est enfin discutée. Mais en vain MM. de Brigode et Salverte invoquent- ils à l'appui du projd l'exemple de Napoléon et de Louis XVIII; « vain rappellent-ils que, depuis quelques lunées , les nominations de magistrats n'ont ei pour but que d'asservir la justice à la politique; en vain M. Mauguin s'écrie-t-U qu'il feu; réorganiser toutes choses; que la révolution, partie du sommet, doit descendre jusqu'à la base , sous peine de nouvelles et plus terribles commotions ; effrayée par M. Villemain , rappelée par M. Dupin aîné aux idées de conservation , et saisie d'un soudain respect pour les positions de la veille, la chambre conserve à la magistrature son existence et son inamovibilité.

Cependant le temps s'écoule, l'heure est avancée ; il faut, dans la journée même, proclamer un roi. On décide qu'il sera pourvu plos tard, et par des lois séparées, aux objets qui suivent : — application du jury aux délits politiques; — responsabilité des ministres; — réélection des députés fonctionnaires; — vote annuel du contingent de l'année; — garde nationale; — état des officiers de terre et <k mer; — institutions départementales et manicipales; — instruction publique et liberté d'enseignement; — fixation des conditions électorales et d'éligibilité.

Au moment où la chambre va conférer b couronne, M. Fleury (de l'Orne) demande^ les collèges électoraux soient convoqués, a donnent un mandat spécial pour l'élection d'u roi. c Allons donc ! » s'écrie avec humeur Cfcimir Périer, et M, Lafiitte s'empresse de lire k dernier paragraphe, qui invite Louis-Philip^ d'Orléans, duc d'Orléans, à prendre le titre <fc roi des Français , moyennant l'acceptation & la charte modifiée.

Ce paragraphe est adopté à une grande majorité. Trente membres de la droite s'ahstieanent. M. de Corcelles veut qu'on soumette, di moins , l'élection du duc d'Orléans à l'acceptation du peuple : tous gardent le silence.

La chambre est sur le point de procéder as

scrutin secret sur l'ensemble de la proposition, lorsque le vénérable Labbey de'Pompières demande que les votants écrivent leurs noms sur un registre. M» Bérard appuie là motion, mais beaucoup n'ont pas le courage d'un public aveu. Le don de la couronne de France est voté comme un simple article du règlement.

Seul de tous les députés de l'opposition, M. de Cormenin s'abstint de voter. Suivant lui, consulter le peuple était indispensable, puisqu'on adoptait le principe de la souveraineté du peuple. II s'était donc rendu à la chambre comme spectateur, non comme législateur»

Déjà , dans la séance du 30, il avait repoussé, par un noble scrupule* le titre de commissaire des travaux publics, que lui apportait un message de l'hôtel de ville. Plus tard, il avait refusé son concours à la nomination d'un lieutenant général. Maintenant, tandis que toud ses collègues, les uns par aveuglement, les autres par calcul * s' abandonnaient au flot des circonstances , immobile sur un banc, l'inflexible logicien protestait une fois encore contre une usurpation sans exemple.

Quelques jours après, il publia sa démission en ces termes : « Je n'ai pas reçu du peuple un » mandat constituant, et je n'ai pas encore sa » ratification. Placé entre ces deux extrémités, » je suis absolument sans pouvoir pour faire » un roi , une charte, un serment, le prie la » chambre d'agréer ma démission. Puisse ma » patrie être toujours glorieuse et libre I » Les carlistes poussèrent un cri de joie; et, pour atténuer l'effet de cette démission, quelques orléanistes répandirent le bruit que H. de Cormenin était un carliste déguisé. Mais la calomnie devait passer ; la protestation resta.

Voici quel fut le résultat du scrutin dfoù sortit une royauté :

Nombre des votants : 252 Boules blanches, 219 Boules noires, 33

L'appel nominal n'était pas terminé que M. Dupin se présentait, montrant un ruban tricolore à sa boutonnière; et l'on votait par acclamation que la France reprendrait ses couleurs.

Peu d'instants après, les habitants de la rue

Saint-Honoré regardaient passer aveé surprise quelques bourgeois qui se dirigeaient, quatre à quatre, vers le Palais-Royal. Ces bourgeois allaient apprendre au duc d'Orléans qu'il était roi.

Le lieutenant généra) reçut les députés, entouré de sa famille , et M. Laffitte ayant lu la déclaration , le prince répondit d'un tod modeste et pénétré :

« Je reçois avec une profonde émotion la » déclaration que vous me présentez. Je la re- » garde comme l'expression de la volonté nai tionale, et elle me parait conforme aux » principes politiques que j'ai professés toute » ma vie.

* Rempli de souvenirs qui tti'dnt toujours

* fait désirer de n'être jamais appelé au trône, » exempt d'ambition , et habitué à la vie pai- » sible que je menais dans ma famille, je ne » puis vous cacher tous les sentiments qui » agitent mon £œur dans cette grande con- » joncture; mais il en est Un qui les domine » tous, c'est l'amour de mon pays. Je sens ce > qu'il me prescrit et je le ferai. »

Eu disant ces mots, il se jeta dans les bras de M. Laffitte, et parut avec lui et M. de Lafayette sur le balcon, pour saluef la foule, qui applaudit toujours aux spectacles inusités.

Au moment où ils sortirent du Palâis-Royal, MM. de Lafayette et Benjamin Constant rencontrèrent un combattant de la veille, M. Pagnerre. t Ah! qu'avez-vous fait! » s'écHa-t-il en les voyant. Mais Benjamin Constant s'approcha du jeune homme, et, l'embrassant : c Ne craignez rien , lui dit-il , nous avons pris

* des garanties. »

Ainsi, en moins de sept heures, 249 députés qui, dans les temps ordinaires, n'auraient formé qu'une majorité de deux voix, avaient modifié la constitution, prononcé la déchéance d'une dynastie, érigé une dynastie nouvelle. Et ces députés avaient été élus sous l'empire d'une charte qu'ils refaisaient à leur gré, sous le règne d'un homme dont ils proscrivaient la famille. Et tout cela venait de s'accomplir en vertu du principe de la souveraineté du peuple.

On s'était si avidement emparé du prétexte de la nécessité présente et de la raison d'État ,

HÉVOLUTION FRANÇAISE.

qu'on n'avait songé à la chambre des pairs que pour lui faire une sorte de communication qui ressemblait plus à un acte volontaire de convenance qu'à une formalité indispensable. Et sans s'inquiéter de son adhésion , sans l'attendre, la chambre des députés, ainsi qu'on l'a vu, était allée porter sa déclaration au Palais- Royal, comme un pacte définitif, comme l'arrêt d'une volonté sans contrôle. La pairie ne sciant formée que de toutes les défections éclatantes dont trente ans de secousses politiques avaient fourni l'occasion et donné au monde le scandale, on l'avait jugée toute prête pour une nouvelle servitude.

Hais il y avait alors, parmi les pairs, un homme dont on connaissait, au Palais-Royal, la loyauté chevaleresque et l'âme Adèle. Le bruit avait couru que M. de Chateaubriand préparait un discours accusateur et terrible; qu'il allait y donner, envers tous, l'exemple de courage, protester une dernière fois pour la monarchie vaincue , dénoncer enfin les amis qui l'avaient égarée et les parents qui l'avaient trahie.

Cette nouvelle était parvenue au Palais- Royal, où elle avait jeté la plus grande inquiétude. Il fallait à tout prix conjurer un pareil danger. Mme Adélaïde fit savoir à M. François Arago que le duc d'Orléans désirait avoir avec lui un entretien secret. M. Arago ne put parvenir jusqu'au prince, soit par l'effet de circonstances fortuites, soit que le duc d'Orléans craignît de se compromettre personnellement dans une négociation aussi délicate. Mme Adélaïde leva la difficulté. Elle vit M. Arago et lui déclara qu'on lui saurait un gré infini d'aller trouver M. de Chateaubriand pour le supplier de renoncer à son discours. A cette condition, M. de Chateaubriand était assuré d'avoir sa place dans le ministère. M. Arago se rendit chez l'illustre poète. 11 exposa que la France venait d'être remuée dans ses profondeurs; qu'il importait de ne point la livrer aux hasards des réactions trop promptes; que le duc d'Orléans, devenu roi, pouvait beaucoup pour les libertés publiques, et qu'il était digne d'un homme tel que le vicomte de Chateaubriand de ne pas se faire, au début d'un règne, l'orateur des agitations. Il finit en disant qu'un meilleur moyen

s'offrait à lui de servir utilement son pays, et qu'on n'hésiterait pas à lui donner an portefeuille, celui de l'instruction publique, par exemple. Chateaubriand secoua tristement h tête. Il répondit que de tout ce qu'il venait d'entendre, ce qui touchait le plus son coeur, c'était l'intérêt de la France si profondément troublée, qu'il n'attendait rien et ne voulait rien accepter d'un régime élevé sur la mise de ses espérances ; mais que , puisque son discours pouvait jeter dans son pays des semences de haine, il en adoucirait les formes. Cette négociation singulière avait lieu la veille <fo 7 août.

Le lendemain, la chambre des pairs s'était rassemblée à neuf heures et demie du soir, k président lut la déclaration de la chambre «tes députés; après quoi le vicomte de Chateaubriand se leva et s'exprima en ces termes an milieu du plus profond silence :

« Messieurs, la déclaration apportée à cette » chambre est beaucoup moins compliquée » pour moi que pour ceux de MM. les pairs » qui professent une opinion différente de la » mienne. Un fait, dans cette déclaration, do- » mine, à mes yeux, tous les autres, ou plutôt » les détruit. Si nous étions dans un ordre de » choses régulier, j'examinerais sans (tonte » avec soin les changements qu'on prétend » opérer dans la charte. Plusieurs de ces chas- » gements ont été par moi-même proposés. Je » m'étonne seulement qu'on ait pu entretenir » la chambre de cette mesure réactionnaire, » touchant les pairs de la création de Char- > les X. Je ne suis pas suspect de faibles» » pour les fournées, et vous savez que j* en à » combattu même la menace, mais nous ra- » dre les juges de nos collègues, mais nw » du tableau des pairs qui l'on voudra, tontes » les fois qu'on sera le plus fort, cela resseœ- » ble trop à la proscription. Veut-on détruire » la pairie? Soit. Mieux vaut perdre la vie » que la demander. »

Après ces paroles qui faisaient honte à l'assemblée de sa patience dans rabaissement, l'orateur cherche quelle forme de gouvernement est désormais applicable à la France. La république ne lui paraît pas possible; mais la monarchie l'est-elle aux conditions qu'on toi

fait? c La monarchie, s*écrie-t-il, sera débor- » dée et emportée par le torrent des lois dé- » mocratiques, ou le monarque par le mouve- » ment des factions. »

Avant de passer à la solution la meilleure, selon lui, du problème formidable posé devant la France, M. de Chateaubriand rend hommage à l'héroïsme du peuple de Paris.

< Jamais, dit-il, défense ne fut plus juste, plus héroïque que celle du peuple de Paris. Il ne s'est point soulevé contre la loi , mais pour la loi ; tant qu'on a respecté le pacte social , le peuple est demeuré paisible. Mais lorsque après avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a tout à coup sonné la servitude ; quand la conspiration de la bêtise et de Thypocrisie a soudainement éclaté; quand une terreur de château organisée par des eunuques, a cru pouvoir remplacer la terreur de la république et le joug de fer de l'empire, alors ce peuple s'est armé de son intelligence et de son courage. Il s'est trouvé que ces boutiquiers respiraient assez facilement la fumée de la poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les réduire. Un siècle n'aurait pas autant mûri un peuple que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. » L'orateur parle ensuite du duc de Bordeaux. N'aurait- on pu respecter en lui ce principe de légitimité si nécessaire à l'existence des monarchies? Le duc d'Orléans aurait servi de tuteur à l'enfant royal. Il l'aurait conduit, en qualité de régent, jusqu'à l'époque de sa majorité; et une pareille combinaison, en maintenant l'inviolabilité du dogme monarchique , aurait, peut-être, épargné à la France de périlleux ébranlements.

Faisant sur lui-même un retour amer :

c Inutile Cassandre, s'écrie-t-il, j'ai assez fati- » gué le trône et la pairie de mes avertisse- » ments dédaignés. 11 ne me reste qu'à m'as- » seoir sur les débris d'un naufrage que j'ai » tant de fois prédit. Je reconnais au malheur » toutes les sortes de puissances, excepté celle » de me délier de mes serments de fidélité. Je » dois aussi rendre ma vie uniforme. Après » tout ce j'ai fait, dit et écrit pour les Bour- » bons, je serais le dernier des misérables si

» je les reniais au moment où, pour la troi- » sième et dernière fois, ils s'acheminent vers » l'exil. »

Enfin, après avoir foudroyé la lâcheté de tous ces ardents royalistes qui , par leurs exploits projetés, ont fait chasser les descendants de Henri IV à coups de fourche, et qu'il montre accroupis maintenant sous la cocarde tricolore : « Quelles que soient, dit-il , en ter- » minant, les destinées qui attendent M. le » lieutenant général, je ne serai jamais son » ennemi s'il fait le bonheur de ma patrie. Je » ne demande à conserver que la liberté de ma » conscience et le droit d'aller mourir partout » où je trouverai indépendance et repos. »

Ces plaintes éloquentes tombaient sur des cœurs glacés. La pairie ne discuta que la mesure qui tendait à la décimer. Mais l'atteinte portée à sa dignité par l'autre chambre la trouvait tellement insensible, que, sur la question de savoir si elle serait aussi outrageusement mutilée, elle déclara s'en rapporter à la haute prudence du prince. Elle ajoutait ellemême à son humiliation par cette éclatante flatterie. Une députation fut nommée pour aller porter au Palais -Royal les félicitations de ce premier corps de l'État. Elle s'avança vers le prince, respectueuse et calme sous l'injure. Le prince fit à ces grands seigneurs une réponse banale. La pairie était déjà morte en France.

II ne restait plus qu'à donner à la transmission de la couronne la sanction des formes et ce genre de légitimité que l'imbécillité publique attache au prestige d'un cérémonial imposant. Tout fut donc préparé le lundi, 9 août, pour une séance royale. On éleva, au palais Bourbon, un trône ombragé de drapeaux tricolores et surmonté d'un dais en velours cramoisi. Devant le trône trois pliants étaient disposés pour le lieutenant général et ses deux fils atnés. Une table recouverte de velours, où se trouvaient l'écritoire et la plume devant servir à la signature du contrat, séparait du trône le pliant destiné au prince, emblème de l'intervalle qu'il avait à franchir pour atteindre à la royauté. Le duc d'Orléans fit son entrée au son de la Marseillaise et au bruit du canon des Invalides. Quand il eut pris place, il se couvrit, et invita les membres des deux

chambre* k Rasseoir, changeant ainsi, dans un objet frivole, ce qui touche le plus les hommes, le cérémonial d'usage. Car ses prédécesseurs ne s'adressaient qu'à la chambre des pairs, et faisaient dire à la chambre des députés par l'organe du chancelier : « Messieurs , » le roi vous permet de vous asseoir. » Le prince invita M. Casimir Perler, président de la chambre des députés, à lire la déclaration du 7 août. M. Périer fit cette lecture d'une voix ferme, insistant sur plusieurs passages, sur celui-ci * par exemple : le trône est vacant en fait et en droit. Au dernier article» Casimir Périer ayant dit : « Appelle au trône 8. A. R. Philippe d'Orléans» duc d'Orléans» » le lieutenant généra] , qui suivait la lecture avec la plus sévère attention» reprit vivement : c Louis» » Philippe. * Le baron Pasquier ayant lu, à son tour, l'acte d'adhésion de la pairie, les deux actes furent remis au lieutenant général» qui les transmit à M. Dupont (de l'Eure), rem* plissant les fonctions de garde des sceaux. Le lieutenant général lut son acceptation en ces termes :

« Messieurs les pairs» messieurs les dépu- » tés, j'ai lu avec une grande attention la 9 déclaration de la chambre des députés et » l'acte d'adhésion de la chambre de pairs. » J'en ai pesé et médité toutes les expressions»

» J'accepte» sans restriction ni réserve, les » clauses et engagements que renferme cette

* déclaration » et le titre de roi des Français » qu'elle me confère, et je suis prêt à en jurer

* l'observation. »

Le duc se lève alors, ôte son gant, se découvre, et prononce la formule de serment, que lui remet H. Dupont (de l'Eure) :

c En présence de Dieu, je jure d'observer > fidèlement la charte constitutionnelle, avec » les modifications exprimées dans la décla-

* ration ; de ne gouverner que par les lois et » selon les lois ; de faire rendre bonne et exacte » justice à chacun selon son droit, et d'agir en » toute chose dans la seule vue de l'intérêt, du » bonheur et de la gloire du peuple français. »

Au milieu des cris de vive le roi! qui accueillent ces paroles, Louis-Philippe signe les trois originaux de la charte et de son serment, qui doivent être déposés aux archives du

royaume et dans celles des deux chambres. L ce moment» les quatre maréchaux déploient h attribut de la royauté : le sceptre, la couroatl'épée et la main de justice. On enlève le plia: sur lequel le prince s'est assis, et le nou*& roi monte alors sur le trône, se couvre, et fc signe qu'il va parler :

c Je viens, dit-il, de consacrer un gn* acte. Je sens profondément toute l'étoc des devoirs qu'il m'impose. J'ai la consrier que je les remplirai. C'est arec pleine ct> viction que j'ai accepté le pacte d'allié qui m'était proposé.

> J'aurais vivement désiré ne jamais omper le trône auquel le vœu national vient * m'appeler; mais la France, attaquée die ses libertés, voyait l'ordre public en péril;!; violation de la charte avait tout ébraalé; i fallait rétablir l'action des lois, et c'est m chambres qu'il appartenait d'y poarair.

Vous l'avez fait, messieurs : les sages nodifications que nous venons de ftire à b charte garantissent la sécurité de Va venir, t la France, je l'espère, sera heureuse au dedans respectée au dehors, et la paix de l'Europe de plus en plus assurée. »

Le duc d'Orléans était rot D fût appela Louis-Philippe 1er. On n'avait voulu donner 1 ce continuateur incertain des trente-cinq O pets ni le nom de Philippe Y, qui était as engagement pris avec le passé, ni le nom * Philippe Ier, qui semblait ouvrir au peuple n avenir nouveau. Au titre de roi de Frtma fe substitué celui de roi des Français, ces iniavations dans led mots paraissant propre 1 donner le change à la multitude.

Cependant, un effroyable malaise commençait à s'introduire parmi les classes ouvrier* Ces hommes qui avaient crié vive la chortel* qui, pendant trois jours, s'étaient si Taillas* ment battus pour elle, s'étonnaient du surent de douleurs que leur apportait le triomphe. Es créant, le 31 juillet, une garde nationale mobile, et en arrêtant que le soldat recevrait uw solde de trente sous par jour, la commissioi municipale et Lafayette n'avaient pu avoir ei vue qu'une mesure provisoire, qui d'ailleais resta sans effet.

Grâce à des combinaisons habiles, à des

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; promesses décevantes, à quelques distributions " d'argent faites à propos, on avait obtenu sans ' peine du peuple qu'il se laissât disperser et désarmer. On afficha ensuite une proclamation qui commençait par ces mots : t Braves ou- * vriers, rentrez dans vos ateliers. * Les malheureux y rentrèrent, et n'y trouvèrent plus d'ouvrage.

Par une conséquence trop facile à prévoir, ,: les capitaux se cachaient ; toutes les relations :' industrielles se trouvaient interrompues : cha- ' que coup de fusil tiré pendant les trois jours avait préparé une faillite. La banque de France, - quoique instituée pour parer aux grandes cri- ^ ses, mesurait ses escomptes sur ses craintes î avec une prudence cruelle, et la sentinelle acj coutumée veillait pour la protection de ses 1 caves toutes remplies d'or, dans une ville toute t remplie de pauvres.

Chaque jour ajoutait à la détresse du peuple, attestée par des faits innombrables. De toutes les imprimeries de la capitale, la plus considérable employait, quand la révolution éclata, environ deux cents ouvriers, qui gagnaient régulièrement par jour de quatre à six francs. Après la révolution, les ateliers furent fermés pendant huit ou dix jours, au bout desquels on y rappela dix ou douze ouvriers ; et six mois après, on n'y en comptait encore que vingt-cinq; et ils gagnaient, ceux-là, non plus quatre, cinq ou six francs, mais vingt-cinq ou trente sous par jour. L'imprimerie, pourtant, semblait devoir moins souffrir que les autres professions des résultats de la crise. Qu'on juge par là de l'immensité des désastres! Dans le quartier des Gravilliers, une maison , située rue Chapon, n° 28, et louée à deux cents ouvriers de professions diverses, rapportait au moment de la révolution dix-sept mille francs. Le revenu tomba subitement à dix mille, et il n'est aujourd'hui encore, après plus de dix ans, que de quatorze mille francs.

Pour adoucir ces maux, voici quels moyens furent mis en usage. On chantait sur les théâtres une Marseillaise nouvelle, composée par M. Casimir Delavigne. On célébrait dans un langage pompeux les héros morts pour la liberté. Le journal du duc d'Orléans, le National, s'était écrié: «Vous avez été toujours les plus

» braves et les plus héroïques des hommes. * Honneur à vous, braves Parisiens! > Et, non moins enthousiastes que les journalistes, les magistrats de la cité renchérissaient sur ces éloges. < Qui peut se flatter, * disait dans une proclamation aux habitants de Paris, M. Alexandre de Laborde, « de mériter le rang » de premier magistrat d'une population dont » la conduite héroïque vient de sauver la lift berté et la civilisation? » En effet, le pain' manquait dans beaucoup de familles, et plus d'une mère en pleurs fut aperçue cherchant, sur les froides dalles de la morgue, un cadavre aimé.

Toutefois, comme des souscriptions s'ouvraient de toutes parte en faveur des victimes de juillet (c'est ainsi qu'on appelait les morts ou les blessés), ceux qui avaient péri furent, en cela du moins , utiles à leurs femmes et à leurs enfants. Beaucoup de ceux qui avaient survécu furent moins heureux.

Pendant ce temps, on s'occupait au château de reviser la charte, c'est-à-dire de rétablir la garde nationale, dont il devait être facile d'exclure le peuple, en faisant d'un uniforme coûteux une condition nécessaire d'admission ; d'affranchir plus complètement la presse qui , jusque-là, n'avait guère étudié les intérêts du peuple; d'étendre à un plus grand nombre de citoyens le pouvoir de faire des lois ; d'accorder aux législateurs de la bourgeoisie le droit d'initiative; de reprendre, enfin, par l'égalité des cultes et la défaite de la noblesse, les traditions de 1789.

Mais répartir plus équitablement les impôts, alléger les charges qui écrasent le pauvre, abolir ces contributions indirectes de la restauration , nées des droits réunis de l'empire, aviser aux moyens de porter remède à la mobilité homicide des salaires, fonder des ateliers pour les combattants de la veille, devenus le lendemain des ouvriers sans travail..., rien de tout cela ne parut digne d'être mis en discussion ; rien de tout cela n'exista , même sous forme de promesse.

En revanche, on étendit sur les joueurs de bourse une sollicitude remarquable. Les ordonnances de Charles X étaient venues subitement favoriser les spéculateurs à la baisse. Or que\~

ques-uns d'entre eux, comme on ]'a vu, avaient été mis dans le secret des ordonnances et avaient joué à coup sûr. Les spéculateurs à la hausse se prévalurent de cette circonstance pour demander que la liquidation des primes n'eût lieu que le 9 août. Les banquiers qui avaient joué à la hausse, et qui étaient en état d'agir sur la bourse avec des millions, comptaient profiter du délai accordé, pour raffermir les cours par des achats convenablement calculés. Mais l'accorder, ce délai , c'était consacrer une injustice. Car, en premier lieu, on rendait tous les joueurs à la baisse victimes d'une perfidie que tous n'avaient pas commise ; et, ensuite, on méconnaissait arbitrairement, au profit des uns, au détriment des autres, le caractère essentiellement aléatoire des opérations de bourse* N'importe. Les joueurs à la hausse étaient du côté des vainqueurs : l'arrêté qu'ils désiraient fut pris par le commissaire au département des finances, et l'opulence compromise en des marchés honteux, en des spéculations illicites, obtint une protection qu'attendirent en vain des ouvriers réduits au désespoir, et offrant leur travail pour un peu de pain.

Pour cette charte qu'on revisait, le sang des pauvres avait coulé à flots, et le gouvernement n'ignorait point la grandeur du sacrifice, lorsque le 8 août, il faisait publier par le Moniteur, journal officiel, l'article suivant :

< Les renseignements qui ont été donnés » dans divers journaux sur le nombre des » blessés et des morts étaient inexacts; nous » croyons devoir donner les suivants, trans- > mis hier, 4 août, à l'Académie royale de » médecine, par les divers chirurgiens ou mé- » decins des hôpitaux :

» Hôtel- Dieu. Il y est entré près de cinq * cents blessés, appartenant pour la plus » grande partie aux citoyens, puisqu'on ne » comptait que vingt- cinq militaires sur ces » cinq cents blessés. Il en est mort trente-. » huit le premier jour, douze le deuxième et » huit le troisième.

» Hôpital de la Charité. Il y est entré envi- » ron cent blessés, dont quarante sont morts. » On espère sauver un grand nombre des » autres.

» Hôpital Beaujon. On avait annoncé qu'il » existait six cents blessés dans cet hôpital. » Il n'y en a été porté que quatre-vingts. Huit » ou dix ont été amputés. On comptait hier de » quinze à seize morts.

» Hôpital du Gro8-CaïUou. On a reçu deux » cents blessés. Un grand nombre d'amputa- » tions ont été faites. Il n'est mort aucun ma- » lade. Ce fait, qui semblait extraordinaire à » l'Académie, à été confirmé par les assertions » de MM. Larrey et Ladibert.

» Hôpital du Vàl-de-Grâce. On n'y a reçu » que vingt blessés environ. Des enquêtes faites » portent le nombre des morts et des blessés, » pendant les journées des 27 et 28, de 1,600 » à 1,700. Il est probable que le nombre est ê plus considérable, mais on n'a pu avoir de » renseignements sur les blessés reçus dans » les ambulances ou qui se sont fait reconduire » chez eux. Il n'est question ici que des hôpi- » taux. »

Voilà pour les morts : j'ai dit quelle part avait été faite aux vivants.

Les difficultés étaient grandes sans doute. Après une révolution comme celle qui venait de s'accomplir, quelque rapide qu'eût été la victoire, on ne pouvait se flatter de faire revivre le crédit par ordonnance, de calmer les terreurs du commerce par des articles de journaux, et de ranimer par des proclamations la confiance éteinte. Mais la convention avait montré, sans même parier ici de ses provocations à l'Europe et de ses fureurs immortelles, quels prodiges peuvent sortir d'un enthousiasme véritable. Si ceux qui s'emparèrent du mouvement des affaires en 1830 avaient fait, pour retirer le peuple de la route des abîmes, des efforts persévérants et courageux, leurs efforts, eussent-ils été stériles, suffiraient pour les absoudre aux yeux de l'histoire. Mais rien ne fut tenté : au-dessus de la charte revisée et du couronnement d'un roi, il n'y eût plus que le règne d'un fatalisme brutal.

On se prépara, toutefois, à prêter trente millions au commerce. Mais il n'était pas loisible au gouvernement de distribuer au hasard le revenu public. On prêta donc sur gages à ceux qui possédaient; par conséquent, on prêta à des banquiers connus, à des manufacturiers

opulents. La crise n'en pesa pas moins de tout son poids sur les plus pauvres.

L'histoire ne présente rien de comparable à l'impuissance dont l'administration fit preuve dans les premiers jours qui suivirent la révolution, impuissance pour le bien, non pour le mal.

Quelques citoyens avaient eu l'idée de fonder à Saint-Denis un grand établissement d'imprimerie, avec l'aide et sous le patronage de l'État. Ils en firent la proposition au ministère de l'intérieur; ils auraient réimprimé spécialement les œuvres révolutionnaires, les écrits de Rousseau, de Voltaire, les encyclopédistes, et leurs ateliers auraient servi d'asile à beaucoup d'ouvriers voués au vagabondage et à la misère. Cette proposition fut repoussée, par le motif que de pareils livres n'auraient point d'écoulement, puisqu'ils étaient des armes dont les libéraux n'avaient plus besoin après la bataille. Réponse profonde et qui vaut la peine qu'on la médite !

Au reste, il y avait un moyen plus sûr d'employer beaucoup d'ouvriers sans travail : les arsenaux ne contenaient que neuf cent mille fusils, et il en fallait trois millions pour armer la garde nationale dans tout le royaume.

Des sollicitations journalières venaient stimuler le zèle du ministère de l'intérieur; il recourut à son tour au ministère de la guerre. Eh bien! cinq cent mille fusils seulement furent livrés. En vain la fabrication de ceux qui manquaient fut-elle réclamée vivement et à plusieurs reprises; en vain fut-il demandé, au nom de tous les ouvriers en fer et en bois, qu'un grand atelier de fabrication fût ouvert à Paris ; en vain des propositions satisfaisantes furent-elles transmises aux bureaux de la guerre, de diverses parties du royaume, et notamment de Saint-É tienne, toutes ces tentatives se brisèrent contre une inertie invincible : elles n'eurent pour résultat que d'éveiller l'esprit de spéculation. On verra, dans la suite de cette histoire, à quelle date remonte cet achat de fusils fait plus tard en Angleterre, et qui devait produire tant de scandale.

Cependant , on fit exécuter quelques travaux au Champ -de-Mars, mesure qui, sans prouver la sollicitude du pouvoir pour les pauvres, servait, du moins, à masquer son indifférence.

Malheur à ceux qui se jettent au hasard dans les révolutions et qui courent au combat en poussant des cris inconnus!

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