‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 23 sur 96 · LOCH BUKC · texte numérisé non relu

LOCH BUKC

eu soin de lui écrire : c Le roi et la famille » royale désirent que vous fassiez choix d'un » prince de votre famille pour hériter un jour » de votre nom et de votre fortune. On croit » que c'est moi seule qui mets obstacle à ce * vœu... Je vous supplie de faire cesser cette » cruelle position en adoptant un héritier... » Vous assurez par là, my dearest friend, la » bienveillance de la famille royale et un » avenir moins malheureux à votre pauvre » Sophie. »

Le duc de Bourbon était peu capable de résister à des intercessions de ce genre. Mais celles-ci avaient quelque chose de si despotique et de si brusque, qu'il ne put contenir son indignation. Il se plaignit durement à madame de Feuchères de ce que , sans avoir pris son

mais que je croyais devoir avouer au roi que je ne pouvais l'entendre que pour la ligne directe, mais non pas pour les enfants cadets; que ceux-là me paraissaient absolument dans la même position que nous; que je n'avais jamais conçu la distinction de famille royale et de princes du sang, et que je ne concevais pas davantage qu'il dût y avoir entre nous d'autre prééminence et d'autre distinction que celle de l'aînesse et du pas qui en découle. Le roi a paru trouver cela assez juste, mais sans m'exprimer positivement son approbation entière. 11 m'a dit que le feu roi avait pris sur tout cela un travers qu'il avait été fâche de lui voir, mais que nous n'étions qu'une famille, que nous n'avions qu'un intérieur commun, qu'il voulait que nous le regardassions comme un père, et que nous soyons toujours tous bien unis. Je lui ai demandé quels seraient les moments où nous pourrions lni faire notre cour sans l'importuner. Il m'a dit : • Toujours,

• en vous présentant ehex moi et en me le faisant demander, » et si j'étais occupé et que je ne pusse pas vous recevoir » dans ce moment , vous me le pardonneriez. Au reste, a-t-il » ajouté, on me tourmente pour reprendre le déjeuner, et » probablement je le reprendrai quand je serai aux Tulle-

• ries, alors ce sera à dix heures et demie, comme du temps » du feu roi ; mais en outre , je vous verrai toujours quand » vous voudrez. >

» M. le dauphin nous mènera à Saint-Denis, dans sa voiture, les nôtres marchant devant. Il sera rendu jeudi matin aux Tuileries , à neuf heures et demie , et compte nous y trouver. Ceci m'a été dit de la part du roi par le comte Charles de Damas , qu'il m'a envoyé comme je m'en allais. J'ai oublié de lui demander le costume, mais je présume l'habit de deuil et le manteau. D'ailleurs , je n'ai encore rien reçu de M. de Brézé, qui pourtant nous préviendra sûrement.

» Nous nous proposons d'aller demain à Saint-Cloud, entre onze heures et midi , remercier le roi de sa bonté de nous accorder le titre d'altesse royale, et quoiqu'il ne m'ait pas chargé de vous en instruire , cependant il est trop naturel que je me sois empressé de vous le dire pour que vous n'alliez pas aussi l'en remercier. Et sur ce, monsieur, permettezmoi de vous embrasser de tout mon cœur et veuillez recevoir l'expression de ma bien sincère amitié.

» Votre bien affectionné cousin,

v L. Pa. o'OftLéAKS. •

avis, sans avoir interrogé ses intentions, elle avait entamé avec le duc d'Orléans une affaire aussi importante. La baronne laissa passer l'orage, et le jour même elle écrivait au prince que le duc d'Orléans était sur (e point de partir pour Londres, qu'elle l'attendait à déjeuner, que l'occasion était bonne pour une entrevue, et qu'on « pourrait n'y rien dire de positif. >

Ainsi pressé de toutes parts, circonvenu, harcelé, et se voyant enlever jusqu'à la possibilité de se recueillir, de se reconnaître, le duc de Bourbon céda : l'entrevue désirée eut lieu. Toutefois, aucune décision ne fut prise. Seulement , le duc d'Orléans jugeait déjà ses espérances si fondées, qu'il chargea secrètement un de ses hommes d'affaires, M. Du pin, de préparer en faveur du duc d'Aumale, un projet de testament (1). Ce projet, offert à la signature du prince, auquel on épargnait ainsi les embarras de la rédaction , devait faciliter la réalisation d'un plan savamment conçu.

Cependant, la baronne redoublait d'instances. De son côté, le vieux prince laissait éclater ses répugnances en colères lamentables. Depuis que cette préoccupation fatale était entrée dans sa pensée , le repos l'avait fui ; son sang, disait-il, s'était enflammé, et il passait des nuits sans sommeil. Plus d'une fois, d'indiscrètes confidences trahirent, devant d'obscurs témoins, l'agitation de son âme, et on entendit retentir souvent dans la silencieuse retraite de Chantilly, le bruit de tristes querelles. « Ha mort est la seule chose qu'on ait en * vue » s'écriait un jour, dans un accès de désespoir, ce pâle représentant d'une race illustre. Un autre jour, il s'oublia au point de dire à M. de Surval : « Une fois qu'ils auront » obtenu ce qu'ils désirent, mes jours peuvent » courir des risques. » Enfin, par une de ces

(i) Voici textuellement la lettre que M. Dupin écrivait au duc d'Orléans à ce sujet :

9 Monseigneur,

» Voici le projet que V. A. R. m'avait chargé , avant son départ pour Londres, de préparer et de rédiger.

» Pour observer fidèlement le secret que V. A. R. m'avait imposé, je tous envole ma seconde minute, écrite de ma main , noyant pas voulu la confier à une main étrangère;

* Le même motif de discrétion absolue m'a empêché d'en conférer avec d'autres jurisconsultes que j'aurais aimé à consulter, mais que V. A. R. sera toujours à même d'interroger quand il lui plaira , si elle le juge convenable.

ruses bizarres que puisent dans l'excès 6e leurs irrésolutions les esprits sans vigueur et sans ressort, il résolut, pour échapper aux poursuites de madame de Feuchères, d'inroquer la générosité du duc l'Orléans lui-même, c L'affaire qui nous occupe, monsieur, lui

> écrivait-il le 40 août 1829, entamée à mon

> insu et un* peu légèrement par madame de

> Feuchères , m'est Infiniment pénible, vous » avez pu le remarquer. > Et il suppliait soi parent d'intervenir auprès de la baronne pour qu'elle abandonnât ses projets sur le duc d'Aumale, auquel, du reste, il promettait un témoignage public et certain de son affection.

Le duc d'Orléans répondit à cet appel singulier; il se rendit sur-le-champ auprès de madame de Feuchères, et, en présence d'un témoin qu'elle avait eu la précaution de foire appeler, il la pria de discontinuer ses instances. La baronne se montra inflexible. De sorte que le duc d'Orléans, sans que la cause de son fils se trouvât compromise, eut auprès du duc de Bourbon tout le mérite d'une démarche honorable et d'un désintéressement peu ordinaire.

Cette situation était trop violente pour ne pas aboutir à quelque scène terrible. Dans la soirée du 29 août 1829, le duc de Bourboi se trouvait à Paris, dans la salle de billard du palais , lorsque , du salon , qu'un simple couloir séparait de cette salle, H. de Surval entendit de grands éclats de voix. On l'appelle, il accourt, et trouve le prince dans un état de colère effrayant. La douleur crispait son visage et il avait l'œil en feu. c Mais voyez donc dans » quel état se met sans raison monseigneur,

> dit madame de Feuchères : tâchez de l'apai- » ser. — Oui, madame, s'écria aussitôt le

> vieillard, c'est une chose épouvantable, atroce,

» Réduit à mes seules forces, j'ai fait de mon mieux ; j'ai cherché à assurer pleinement les nobles volontés de S. A. R. M. le duc de Bourbon , et pour qu'elles ne fussent en aucun cas illusoires ni susceptibles d'être attaquées par des tiers toujours disposés 4 faire procès en pareil cas , j ai joint a la disposition relative à ^adoption , celle d'une institution formelle d'héritier, que j'aiptgé indispensable (*) à la solidité de l'acte entier.

» Tai l'honneur, etc.

» Dopih aîné. »

(*) Souligné dao» l'original.

* que de me mettre ainsi le couteau sur la » gorge, pour me faire foire un acte pour le* > quel vous me connaissez tant de repu- » gnance. > Et, saisissant la main de madame de Feucbères, il ajouta en accompagnant ses paroles d'un geste expressif : « Eh bien , » enfoncez-le donc tout de suite, ce couteau, » enfoncez-le. »

Le lendemain, 30 août 4829, le duc de Bourbon rédigeait et signait, hors de la présence de madame de Feucbères, un testament par lequel il créait le duc d'Aumale son légataire universel, et assurait à la baronne, soit en terres soit en argent, un legs d'environ dix millions.

Tels étaient les liens qui , au moment de la révolution de juillet, existaient entre madame de Feucbères et le prince dont cette révolution faisait un roi (1).

Asservi comme il Tétait, le duc de Bourbon ne pouvait guère refuser son adhésion à l'établissement de la dynastie nouvelle. Hais toutes ses affections appartenaient au monarque déchu. Il se demandait avec terreur quel allait être le sort de cette famille si brusquement précipitée du trône dans l'exil ; au seul nom de Charles X9 il fondait en larmes; il avait renoncé à tout divertissement, et ce cri de douleur s'échappa souvent de ses lèvres : c Ah ! » c'est trop de voir deux révolutions. J'ai assez » vécu. » Il redoutait, d'ailleurs, des orages semblables à ceux qu'il avait vus fondre, dans sa jeunesse, sur les rois et les nobles. Des brigands n'allaient-ils pas se répandre dans les campagnes, piller les châteaux? Il ordonna donc qu'on prit des mesures pour la protection de ses domaines , et, pendant les premiers jours qui suivirent la révolution , ses chevaux restèrent tout sellés et prêts pour la fuite. Ces appréhensions durèrent peu. Le calme,

partout rétabli, ne tarda pas à rassurer le duc de Bourbon , et la nouvelle de l'embarquement des exilés vint dissiper ses dernières alarmes. Mais sa mélancolie survivait aux causes qui l'avaient d'abord expliquée. Ses serviteurs le remarquèrent; quelques-uns crurent s'apercevoir que les rapports du prince avec madame de Feuchères étaient singulièrement altérés. En effet, le nom de cette femme, prononcé devant lui , parut quelquefois lui causer un sentiment pénible. Sa tendresse pour elle, quoique toujours prévoyante et prodigue, était empreinte d'une sorte de terreur. On observa que, contrairement à une ancienne habitude, il ne s'astreignait plus à rompre en présence de la baronne le cachet des lettres qu'il recevait. Enfin, il s'ouvrit à M. de Choulot, son capitaine des chasses, et à Manoury, son valet de chambre de confiance, de son projet d'entreprendre un lointain voyage , projet qui concordait avec la demande faite par le prince, à M. le baron de Sur val, son intendant, d'un million en billets de banque. Quant aux motifs de cette résolution, le duc de Bourbon n'en fit à personne la confidence, mais il recommanda le secret sur le voyage lui-même, et surtout qu'on se cachât soigneusement de madame de Feucbères.

La baronne, de son côté, n'était pas sans inquiétude sur l'exécution du testament. Elle aurait voulu que les dispositions testamentaires consenties en sa faveur fussent converties en donation, et , comme les droits d'enregistrement dans ce cas auraient fait sortir de la caisse du prince une somme trop considérable, M. de Surval avait proposé de vendre à madame Adélaïde, sœur du roi, le domaine de Saint-Leu, qui entrait dans le legs de madame de Feuchères.

Cependant les préparatifs de fuite essayés

fi) Voici une lettre que le due d'Orléans écrivait , de Randan, à M»< de Feuchères, le 37 octobre 1829, pour lui donner des nouvelles du doc d'Aumale :

« Notre petit d'Aumale a été on peu souffrant, sans qu'il y ait Jamais en lieu d'avoir aucune inquiétude. Hais il a eu de la fièvre par suite d'une courbature , et , nous croyons , d*un refroidissement. Nous avons fait venir de Clerniont M. Lavort, qui est le chef de recelé de médecine et du grand hôpital , et qui est fort habile. 11 nous a confirmé dans l'opinion que ce n'était absolument rien... En effet, la fièvre W qttttéésfoisdnut jours... On peut le regarder comme

tièrement remis de cette indisposition passagère, et à son retour il sera sûrement en état d'aller voir son bon parrain, quand il voudra bien le lui permettre.

» Recevex , madame, rassurante bien sincère de tous les sentiments que vous me connaisses pour vous et sur lesquels j'espère que vous comptes à jamais.

> Signé, L. Pu d'ObuUis.

• Madame la duchesse d'Orléans et ma sœur me chargent de tous leurs compliments pour vous , et nous vous prions tous de présenter les nôtres a M. le duc de Bourbon. »

par le duc de Bourbon, trompèrent son attente. Manoury devait se procurer un passe-port, prendre une voiture, et aller attendre son maître à Hoisselles : cette combinaison échoua par l'impossibilité de la faire réussir sans l'ébruiter. Hais le prince n'en persista pas moins à vouloir quitter Saint-Leu.

De tristes rumeurs s'étaient en même temps répandues dans le château. On racontait que, dans la matinée du 1 1 août, le duc de Bourbon avait été trouvé l'œil en sang, qu'il s'était empressé d'en expliquer la cause à Manoury, en disant : c Je me suis heurté à la table de nuit; » que celui-ci ayant pris la liberté de répondre : c La table a moins de hauteur que le lit, » le duc avait gardé le silence avec embarras; que, quelques instants après , Manoury, en étendant un tapis dans la chambre de toilette, avait aperçu sous la porte de l'escalier dérobé une lettre qui, portée au prince, l'avait extrêmement troublé; qu'il avait alors prononcé ces mots : c Je ne suis pas bon menteur; j'avais dit > que je m'étais fait mal en dormant : la vé- » rite est qu'en ouvrant la porte, je suis tombé » de côté sur la hanche, et ma tempe a porté » sur l'angle du panneau. » Les haines dont se compose la vie des cours sont ingénieuses et implacables lorsqu'elles s'arment du soupçon. Des faits, peut-être sans importance, recevaient une interprétation sinistre, qu'autorisaient l'attitude du prince et ses défiances apparentes. C'est ainsi qu'après l'accident du 11 août, il témoignait à Manoury le désir de le voir coucher à la porte de sa chambre. Et, sur l'observation de Manoury que cela pourrait paraître bizarre et qu'il était plus naturel de donner cet ordre à Lecomte, valet de chambre de service : « Oh non, répondit le duc de » Bourbon, il n'y a qu'à laisser cela. » Lecomte avait été introduit au château par madame de Feuchères.

Quelques jours après, le duc de Bourbon reçut la visite de la reine, qui lui apportait la plaque de la Légion d'honneur. La reine venait rassurer et consoler son noble parent. 11 en parut satisfait et reconnaissant. Mais, dans la nuit même qui suivit cette entrevue, un cavalier se dirigeait vers le château, par la route du parc, moins sonore que celle des cours. Ce

cavalier était M. de Choulot. II était attendu , et fut introduit avec précaution dans la chambre à coucher du prince, c Mon parti est pris, » dit le duc de Bourbon en l'apercevant. La » reine m'a aujourd'hui même apporté la pla- » que de la Légion d'honneur. On veut que je » figure à la chambre des pairs. C'est impos- » sible. » Le départ alors fut définitivement arrêté.

Mais comment couvrir l'éclat d'une semblable fuite? M. de Choulot avait appris que, dans un petit village situé à deux lieues de Saint- Leu, entre la forêt de Montmorency et celle de l'Ile- Adam, une voiture stationnait depuis quelques jours, par Tordre de la baronne, et que cette voiture devait, à un signal convenu, prendre la route de l'Angleterre. Ce renseignement suggéra à M. de Choulot le plan que voici : Il y avait au château un vieux valet de chambre nommé Leclerc , qui n'était pas sans ressembler au duc de Bourbon. On devait faire revêtir au domestique l'habit du maître et le conduire dans la voiture même du prince, jusqu'au village en question. Là il serait monté dans la voiture préparée par madame de Feuchères; et pendant qu'on l'aurait poursuivi sur la route du Havre , le vrai duc de Bourbon se serait impunément dirigé vers la Suisse.

La fête de saint Louis arriva au milieu de ces préparatifs. Les habitants de Saint-Leu, qui aimaient le duc de Bourbon, lui donnèrent, dans la journée du 23 , des témoignages d'affection dont il fut extrêmement touché, et qui auraient suffi à dissiper ses inquiétudes politiques s'il avait pu en conserver encore. Aussi se montra-t-il parfaitement calme. Il accueillit les autorités avec un visage gracieux et des paroles bienveillantes. Toutefois, en entendant jouer sous ses fenêtres un air qui lui rappelait de combien de démonstrations affectueuses on l'avait aussi entourée , cette famille royale entraînée maintenant vers de lointains pays, il s'attendrit tout à coup et s'écria d'une voix émue: Ah! quelle fête!

Ce jour-là même, madame de Feuchères se fit délivrer par le banquier Rothschild, une traite d'un demi-million sur l'Angleterre, soit que des motifs étrangers à ses liaisons avec le prince la rappelassent à Londres, soit que

quelques nuages se fussent élevés entre elle et le duc de Bourbon (1).

Toujours est-il que le lendemain vers huit heures et demie du matin, une scène violente eut lieu entre le prince et madame de Feuchères. On entendit le duc de Bourbon prononcer avec force le nom de H. de Choulot, et, quand la baronne fut sortie, Manoury trouva son maître assis devant la croisée de Test, sur un petit canapé, en proie à une agitation terrible et demandant de l'eau de Cologne. A la suite de cet incident, le duc de Bourbon expédia un courrier à M. de Choulot , pour lui enjoindre d'accourir à Saint-Leu où l'attendait une communication importante. Le reste de la journée ne présenta rien d'extraordinaire. Le duc de Bourbon, ayant reçu la visite de H. de Cossé-Brissac, le. retint à dtner et l'engagea même à passer la nuit au château. Il causa , non sans tristesse, des événements du jour, voulut signer sur-le-champ des pétitions que le général Lambot lui présentait en lui faisant observer qu'elles pouvaient n'être signées que le lendemain , et recommanda qu'on ne s'entretint pas à table, devant les gens, de ce qui se passait à Paris. Le dtner fut gai. Seulement, M. de Cossé-Brissac ayant parlé de quelques caricatures publiées depuis la déchéance de Charles X , le duc de Bourbon en parut affecté, et, se penchant vers madame de Feuchères : c Dites-lui donc de se taire. » A neuf heures, le jeu commença. Car, depuis trois jours, le prince avait repris ses habitudes de plaisir. Il fit sa partie de whist avec madame de Feuchères, MM. de Lavillegontier et de Préjean; critiqua un coup , montra plus de gaieté qu'à l'ordinaire, perdit de l'argent et s'abstint de payer, en disant : A demain.

Il devait partir le SI août, et telle était son impatience de quitter Saint-Leu, qu'il avait recommandé à Dubois , son architecte, de préparer son appartement à Chantilly en toute bâte, et dût-on y passer la nuit. S'étant levé après le jeu, et traversant le vestibule pour se rendre à sa chambre à coucher, il fit à ses gens un signe amical qui les surprit, parce qu'il

(1) Noos avons la preuve écrite de ce fait important, et tellement ignoré jusqu'ici , qu'on n'en trouve aucune trace

ressemblait à un signe d'adieu. Était-ce un de ces adieux funèbres par où s'échappe la pensée d'une mort prochaine? Était-ce l'indication mélancolique du projet de voyage et d'exil ?

Arrivé dans sa chambre à coucher, où l'avaient suivi le chevalier Bonnie, son chirurgien , et Lecomte, son valet de chambre de service, le duc de Bourbon garda le silence pendant qu'on le pansait et qu'on le déshabillait. Mais cette circonstance ne fut remarquée ni par Lecomte, ni par M. Bonnie, car elle n'avait rien de contraire aux habitudes du prince, c A quelle heure monseigneur veut-il » que j'entre demain matin ? demanda le valet » de chambre au moment de se retirer. — A » huit heures, répondit le prince avec sa tran- * quillité ordinaire. »

La chambre à coucher du duc de Bourbon était liée par un petit passage à un salon d'attente. Ce salon s'ouvrait d'une part sur un cabinet de toilette touchant au grand corridor du château , de l'autre sur un escalier dérobé aboutissant au palier où étaient situés l'appartement de madame de Feuchères et celui de madame de Flassans , sa nièce. Par le palier d'en bas, l'escalier dérobé conduisait, le long d'un corridor, jusqu'au vestibule du château; et, par un palier supérieur, celui de l'entre-sol, il communiquait à un second corridor dans lequel se trouvaient disposées les chambres de l'abbé Briant, secrétaire de la baronne de Feuchères , de la veuve Lachassine , sa femme de chambre, et des époux Dupré, particulièrement attachés à son service. La chambre de ces derniers était placée immédiatement audessous de celle du prince, de sorte qu'ils pouvaient entendre aisément jusqu'au son des paroles prononcées sur leur tête.

Dans cette nuit du 26 au 27, les gardeschasse firent dans le parc les rondes accoutumées. Lecomte avait fermé la porte du cabinet de toilette et emporté la clef : précaution indispensable, parce qu'il arrivait fort souvent au prince de laisser ouvert le verrou de sa chambre à coucher. Madame de Flassans veilla jusqu'à deux heures du matin, occupée à

dans le dossier de l'instruction dont nous avons attentivement compulsé toutes les pièces.

écrire : aucun bruit ne la vint troubler. Les époux Dupré n'entendirent rien non plus. Et le câline le plus profond régna toute la nuit dans le château.

Le lendemain , à huit heures , selon Tordre reçu la veille, Lecomte vient frapper à la porte de son maître. Il la trouve fermée, et le prince ne répond pas. Le valet de chambre se retire, revient quelques instants après avec M. Bonnie, frappe encore. Pas de réponse. Inquiets, ils descendent alors l'un et l'autre chez madame de Feuchères, « J'y vais monter bien vite, s'écrie* * t-elle : quand il entendra ma voix, il me ré- » pondra, > et elle s'élance hors de son appartement, à moitié vêtue. Arrivée à la porte avec M. Bonnie et Lecomte : c Ouvrez, monsei- » gneur, ouvrez! c'est moi! * Toujours le même silence. Mais déjà l'alarme s'était partout répandue. Les valets de chambre Manoury et Louis Leclerc, l'abbé Briant, M. Méry-Lafontaine, étaient accurus. Au moyen d'une masse en fer apportée par un des gens de service, Manoury heurte la porte violemment, brise le vantail du bas, et pénètre dans la chambre avec Lecomte et Bonnie. Les volets étaient fermés, l'obscurité était grande. Pourtant, une bougie brûlait dans l'àtre du foyer, mais derrière un garde-feu en tôle qui en dirigeait vers le plafond la clarté douteuse. A cette faible lueur, la tête du prince fut entrevue, collée contre le volet de la croisée du nord. On eût dit d'un homme qui écoute. La croisée du levant, ouverte par Manoury, ne tarda pas à éclairer un affreux spectacle. Le duc de Bourbon était pendu ou, plutôt, accroché à l'espagnolette de la fenêtre. La porte fut ouverte : chacun se précipita. On n'arrêta sur le seuil que madame de Feuchères, qui se laissa tomber en gémissant sur un fauteuil du cabinet de toilette. En même temps un grand bruit se faisait dans les cours du château. C'est monseigneur qui est mort! criaient les domestiques effarés. Entendant courir sous ses fenêtres , l'aumônier du prince se hâte vers le lieu de cette scène étrange , et il aperçoit dans le salon d'attente, M. de Préjean, debout contre la porte vitrée, le visage altéré, les yeux pleins de larmes, et, tout près, madame de Feuchères assise, paraissant prêter l'oreille aux consola-

tions de M. Bonnie et étendant la main Yen ceux qui entraient. Manoury s'avance alors vers l'aumônier, l'entraîne dans la chambre mortuaire et lui dit en lui montrant le corps : Voilà monseigneur 1

Le duc de Bourbon était attaché à Fespagnolette de la croisée du nord , par deux mouchoirs passés l'un dans l'autre : le premier formant un anneau aplati et allongé, le second un ovale dont la base supportait la mâchoire inférieure et qui avait son sommet derrière h tête, sur le haut. Le mouchoir de compression ne faisait pas noeud coulant; il ne pressait pas la trachée artère, laissait la nuque à découvert, et se trouvait tellement lâche qu'entre ses plis et la tête quelques-uns des assistants purent passer les doigts. La tête du mort penchait sur sa poitrine, son visage était pâle. La langue ne sortait pas de la bouche et poussait seulement les lèvres; les mains étaient fermées, les genoux ployés; et, par leur extrémité , les pieds portaient sur le tapis , de sorte que , dans les souffrances aiguës qui naissent des derniers efforts de la vie, le prince n'aurait eu , pour échapper à la mort , qu'à se dresser sur les pieds en s'appuyant contre les volets de la fenêtre. Cette disposition et ces apparences du corps combattaient puissamment l'hypothèse du suicide. Elles frappèrent de surprise la plupart des assistants.

Vinrent les autorités : le maire de Saint-Leu, d'abord, qui fit constater l'état du corps; ensuite, le juge de paix d'Enghien, qui le fit détacher et transporter sur le lit ; plus tard ]p juge d'instruction de Pon toise, par qui fut dressé l'état des lieux. De son côté, le roi, instruit vers les onze heures et demie de l'événement , avait envoyé à Saint-Leu M. Guillaume son secrétaire, MM. de Rumigny, Pasquier, de Sémon vil le et Cauchy. Quoique héritier du sang, Louis deRohan ne fut point prévenu et n'apprit que par les journaux la mort du prince dont un testament ignoré lui avait enlevé l'héritage.

Les divers procès-verbaux rédigés dans cette journée conclurent tous, à travers beaucoup d'inexactitudes que devait relever une enquête ultérieure, au suicide par strangulation. Et en effet, le verrou fermé intérieurement paraissait

rendre inadmissible l'hypothèse d'un assassinat. Ce fut donc sous l'empire d'une préoccupation exclusive qu'on agit dans les premiers moments ; et cette préoccupation était si forte que, dans l'impossibilité d'expliquer autrement la mort volontaire du duc de Bourbon, H. Bonnie crut devoir mettre au nombre des moyens de suicide une chaise qu'il déclara, plus tard, devant la justice, n'avoir pu servir à ce triste usage, à cause de la distance où elle se trouvait du corps. Cette chaise, il l'avait poussée du pied en pénétrant dans la chambre, et il supposait, dans son procès-verbal, que le prince y était monté pour 3e donner la mort.

Cependant, et même avant qu'on eût appris combien il était facile de ramener, du dehors, un verrou dans sa gâche, la supposition du suicide allait s'afTaiblissant peu à peu dans tous les esprits. L'âge du prince, la trempe peu énergique de son caractère, ses sentiments religieux bien connus, l'horreur qu'il avait, en mille circonstances, témoignée à la seule pensée de la mort, son opinion sur le suicide qu'il regardait comme une action lâche, la sérénité de ses derniers jours, tout cela déjouait les conjectures que la fermeture du verrou avait d'abord fait naître. On trouva, sur la cheminée, la montre de chasse du prince, remontée par lui la veille comme à l'ordinaire, et, sous le traversin, un mouchoir avec un nœud semblable à ceux qu'il avait coutume de faire, en se couchant, pour se rappeler les choses du lendemain. Le corps, d'ailleurs, n'était-il pas dans un état de suspension incomplète? Le valet de pied Romanzo, qui avait voyagé en Turquie et en Egypte, et son camarade, l'Irlandais Fife, avaient vu beaucoup de pendus : ils déclaraient que la figure de ces malheureux était non pas blafarde , mais noirâtre, qu'ils avaient les yeux ouverts, la conjonctive injectée de sang, et la langue hors de la bouche; signes en tout contraires à ceux que présentait le corps du duc de Bourbon. Quand on détacha le cadavre, ce fut Romanzo qui défit le nœud de l'espagnolette , et il n'y parvint qu'avec beaucoup de peine, tant ce nœud était artistement fait et serré avec force. Or, parmi les serviteurs du prince, nul n'ignorait que sa maladresse était extrême; qu'il ne

pouvait nouer les cordons de ses souliers; qu'il faisait lui-même , à la vérité , la rosette de sa cravate, mais non sans que son valet de chambre fût obligé d'en ramener par devant les deux bouts; qu'il avait reçu un coup de sabre à la main droite, et avait eu la clavicule gauche cassée, ce qui l'empêchait d'élever sa main gauche au niveau de sa tête ; qu'enfin , il ne pouvait faire ce qu'on appelle en termes de chasse le coup du roi, qu'en se renversant en arrière. En admettant même que la chaise dérangée par H. Bonnie eût été à portée du prince, conformément à la déclaration de M. Bonnie dans le procès-verbal et contrairement à ses affirmations subséquentes devant la justice, oeux-là se montraient peu convaincus, qui savaient combien le vieillard montait difficilement les escaliers, et qu'il avait besoin pour cela du double appui de la rampe et de sa canne.

Les doutes résultant de toutes ces circonstances étaient fortifiés par certaines singularités qui n'avaient pu échapper à l'attention des plus intimes serviteurs du prince. Les pantoufles, dont le prince se servait rarement, restaient presque toujours au pied de la chaise où on le déshabillait ; était-ce la main du vieillard qui, dans cette nuit fatale, les avait rangées au pied du Ut? Le prince ne sortait de son lit qu'en tournant en quelque sorte sur lui-même, et il pesait tellement sur le bord en dormant, qu'on avait dû plier en quatre la couverture, du côté de la chambre, pour prévenir une chute ; pourquoi donc avait-on trouvé le milieu du lit affaissé, et les bords, au contraire, relevés? L'usage constant de la femme et des frotteurs qui faisaient le lit, était de le pousser au fond de l'alcôve, et il n'avait pas été dérogé à cet usage le 26 an soir : qui donc avait éloigné le lit du fond de l'alcôve d'un pied et demi environ? Il y avait sur la cheminée, lorsqu'on était entré dans la chambre, deux bougies éteintes et non consumées : par qui avaient-elles pu être éteintes? Par le prince? Pour faire les préparatifs si compliqués de sa mort, il s'était donc volontairement plongé dans les ténèbres !

Quant à madame de Feuchères, elle appuyait l'idée du suicide. Elle semblait croire que

l'accident du 11 août n'était qu'un essai manqué. Elle tremblait qu'on ne s'entretint des projets de voyage conçus par le duc de Bourbon; et entendant Hanoury qui s'en expliquait librement : « Prenez garde! lui dit-elle, de » pareils discours pourraient vous compro- » mettre auprès du roi. » L'abbé Briant, de son côté, repoussait avec une remarquable insistance toute autre supposition que celle du suicide : il parlait de l'esprit affaibli du malheureux prince, de l'altération manifeste de ses facultés dans les derniers jours de sa vie, disant qu'il s'était donné la mort dans un accès de délire.

Déjà, du reste, éclataient dans toute leur triste naïveté ces préoccupations cupides qui s'éveillent autour de chaque cercueil, et accusent le vice des institutions que subit, en les adorant, l'ignorance des sociétés. Auprès de ce corps glacé, unique débris d'une race vantée ; en présence de cette mort qui n'avait pas encore un nom ; au milieu de ces murmures confus, de ces larmes... l'héritage de la victime était déjà convoité, et l'idée du testament planait sur cette grande scène de deuil. Les papiers du défunt étaient devenus l'objet d'une recherche pleine d'anxiété. « Tout ici appartient à madame de Feuchères, » disait l'abbé Briant; et il recommandait à H. Dauvert, chef de l'argenterie, de veiller soigneusement sur cette partie d'un trésor qui allait être désormais celui de la baronne. Madame de Feuchères paraissait aussi fort inquiète au sujet des papiers du prince; mais elle donnait à son inquiétude un noble motif, en exprimant le désir de trouver au bas de quelque lettre d'adieu le nom de l'homme qui l'avait tant aimée.

Hais il semblait étrange à tous les serviteurs du duc de Bourbon que, sur le point d'accomplir un dessein si funeste, il n'eût laissé aucune indication écrite de son désespoir, aucun souvenir de ses heures suprêmes, aucune marque d'affection pour ceux dont il s'était plu toujours à reconnaître et à récompenser le zèle. C'était là une sorte de suicide moral non moins inexpliquable que tout le reste. Une découverte inattendue vint mettre le comble à tant d'incertitudes.

Vers le soir du 27, M. Guillaume, secrétaire

du roi, aperçut, en passant devant la cheminée de la chambre mortuaire, des fragments de papier qui brillaient sur le fond noir du foyer. Il s'approche, et sur ces fragments, que soutenaient des cendres de papiers brûlés , il lit ces mots : rot... Vineennes... infortuné fils.... M. le procureur général Bernard étant arrivé le lendemain à Saint -Leu, on lui remit ces fragments, avec d'autres que le valet de chambre Lecomte avait recueillis, t La vérité est là, » s'écria aussitôt le procureur général ; et, à l'aide des personnes présentes, il réunit ces fragments de manière à recomposer les deux écrits que voici :

Saint-Leu appartient au roi Philippe

ne pillés , ni ne brûlés le château ni le village ne faites de mal à personne ni a mes amis , ni à mes gens. On vous a égarés sur mon compte, je n'ai

urir en liant cœur le peuple et Tespoir dm bonheur de ma patrie.

Saint-Leu et ses dépend appartiennent à votre roi Philippe : ne pillés ni ne brûlé*

le le village

ne mal à personne

ni es amis , ni à mes gens.

On vous a égarés sur mon compte, je n'ai qu'à mourir en souhaitant bonheur et prospérité au peuple français et à ma pairie.

Adieu pour toujours,

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