CHAPITRE XIII
Politique extérieure. — Lettre de Loois-Philippe à l'empereur Nicolas. — Dispositions des divers cabinets de PBorope. — Joie des Anglais. — Le roi d'Espagne ne reconnaît pas Loois-Philippe; mot de Louis-Philippe sur Ferdinand VU; moyens employés pour amener la reconnaissance du cabinet de Madrid ; les réfugiés espagnols poussés sur les Pyrénées, abandonnés ensuite. — Le gouvernement des clubs. — Émeute à Broxelles. — Dispositions de la bourgeoisie belge. — Le prince d'Orange a Bruxelles ; son portrait. — Vues du Palais-Royal sur la Belgique. — Politique de marchands. — Nomination irrégulière de M . de Tal leyrand à l'ambassade de Londres ; son portrait ; funestes effets de son influence ; son incapacité. — Réponse de Nicolas a Louis-Philippe. — Révolution en Belgique. — La Belgique intéressée a se réunir à la France i efforts du Palais-Royal pour empêcher ce résultat i deux partis à Bruxelles ; les patriotes et les orangisles. — Bombardement d'Anvers. — Exclusion des Nassau. — Scènes d'enthousiasme à Paris. — Bataillon envoyé en Belgique par la société des Amis du peuple.
Pendant que la bourgeoisie et la royauté , momentanément unies, consolidaient leur domination, les souverains étrangers revenaient peu à peu de leur frayeur.
La première pensée du nouveau pouvoir avait été de se faire reconnaître. Il résolut donc de fonder sa politique sur le maintien des traités de 4815. Celait se préparer une situation terrible. Ne faudrait -il pas, d'une part, s'asservir aux étrangers pour leur plaire; et de l'autre, avilir la nation pour la calmer? Le cabinet du Palais-Royal n'entrevit point ces conséquences, ou, s'il les entrevit, il les brava.
Le 19 août 1830, Louis-Philippe écrivit à l'empereur de Russie pour lui notifier son avènement. Sa lettre (1), dont toutes les expres-
tft) Vetr aux documenta historique*.
sions paraissaient pesées avec soin, indiquait, à travers les formes d'une obséquiosité craintive , quelle allait être , au dehors , l'attitude du gouvernement. Pour rassurer l'Europe sur les suites de la révolution de juillet , Louise- Philippe ne la montrait que comme une résistance malheureuse, mais inévitable, à d'imprudentes agressions. Lui-même il se donnait pour le modérateur des victorieux , et le protecteur naturel des vaincus, flattant ainsi, dans ce qu'elles pouvaient avoir de plus absolu, les doctrines monarchiques du czar. Dans le même but, l'auteur de la lettre protestait de son respect pour le souverain déchu, que, même après sa chute, il désignait par ces mots : le roi Charles X; hommage rendu au principe de la légitimité! Ce qu'il y avait
de compromettant à faire réloge de la charte, Louis-Philippe l'atténuait en rappelant qu'elle était un fruit de l'invasion et un bienfait de l'empereur Alexandre. Enfin, il faisait dépendre adroitement de l'appui que la Sainte-Alliance lui prêterait, la conservation de la paix en Europe; et quoique entièrement dévoué à l'Angleterre, comme on le verra plus tard, il laissait espérer à Nicolas que la catastrophe arrivée à Paris n'aurait point pour résultat de briser l'alliance projetée par le ministère Polignac entre la France et la Russie.
L'histoire que nous allons écrire était d'avance, et tout entière, contenue dans cette lettre.
L'empereur Nicolas ne s'était pas attendu sans doute, de la part du gouvernement français, à ces marques de soumission. Car, à la première nouvelle de la révolution de juillet, il s'était mis en mesure de faire la guerre à la France. U envoya le feld-maréchal Diebitsch à Berlin , pour y décider le roi de Prusse à une alliance offensive ; il donna l'ordre aux troupes russes de se tenir prêtes pour une campagne prochaine ; il fit écrire au prince de Lubecki , ministre des finances en Pologne , qu'il eût à rechercher sans délai tous les fonds nécessaires pour la mobilisation de l'armée.
Le prince de Lubecki répondit que la Pologne possédait huit millions de florins dans son trésor, et un million d'écus à Berlin; qu'elle était prête par conséquent à entreprendre les préparatifs de guerre voulus par les circonstances (1).
D'un autre côté, le grand-duc Constantin engagea le consul de France en Pologne , à prêter serment à Louis-Philippe. Ce consul était dévoué à la branche aînée des Bourbons ; et le cabinet de Saint-Pétersbourg craignait de le voir remplacé par un agent des idées qui venaient de triompher à Paris.
Voilà dans quelles dispositions la lettre précitée trouva l'empereur de Russie. Elle flatta son orgueil sans fléchir son ressentiment. Il ne se donna pas même la peine de dissimuler ses dédains; et l'envoyé du Palais -Royal fut ac-
(i) Documents tirés du portefeuille du grand-duc Constantin, cl produits par Lafayette a la séance du 22 mars 1831.
cueilli, par le chef d'un peuple encore à demi barbare , avec une hauteur dont le gouvernement de la restauration lui-même n'aurait pas souffert l'injure.
L'attitude de l'Autriche ne fut pas à beaucoup près aussi hostile, parce que ses intérêts diplomatiques étaient différents. Le cabinet de Vienne n'était pas, comme celui de Saint-Pétersbourg , intéressé à la destruction de r Angleterre. Il importait peu à l'Autriche que le roi de France eût le cœur anglais, pourvu qu'il se montrât disposé à enchaîner l'esprit révolutionnaire, et à préserver de tout ébranlement le système européen inauguré en 1815. Louis- Philippe promettait tout cela. Son avènement devait donc être salué avec joie par les souverains qui, en 1815, s'étaient partagé lès dépouilles de la France, en s'appropriant les peuples secondaires, bétail humain distribué selon la loi de leurs caprices. Sous ce rapport, la Russie elle-même devait naturellement applaudir à l'avènement de Louis -Philippe; et c'est ce qu'elle eût fait , si ses vues sur Constantinople ne lui eussent créé dans la question un motif particulier de dépit et de haine.
H. de Hetternich, d'ailleurs, faisait consister sa politique à éviter toute grande secousse. Amoureux du repos par égoïsme, il l'était aussi par incapacité. Ceux-là seuls affrontent les orages , qui se sentent la force de les maîtriser. H. de Hetternich voulait jouir sans trouble d'une réputation facilement usurpée, et dont la moindre complication eût mis à nu le mensonge. Il ne se borna pas à recevoir d'une manière encourageante les assurances données par Louis -Philippe; il pressa vivement le roi de Prusse de ne point faire attendre son adhésion; et en effet, ce fut par Berlin qu'arriva la reconnaissance de l'Autriche : celle de la Prusse y était jointe.
Le roi des Pays-Bas n'avait pas hésité à reconnaître Louis-Philippe. Trop heureux de voir sur le trône de France un prince qui renonçait pour son pays à la rive gauche du Rhin et à la Belgique!
Pour ce qui est de l'Angleterre, elle considérait le dénoûment des trois journées comme un des événements les plus heureux de son histoire. Grâce à l'élévation du duc d'Orléans,
c'était au profit des Anglais que la révolution de juillet venait de s'accomplir. Aussi Guillaume IV fit-il au général Baudrand l'accueil le plus empressé.
La joie que jces petits succès de famille causèrent au Palais-Royal ne fut pas tout à fait sans mélange. Un prince d'Italie, le duc de Modène, refusa de reconnaître Louis-Philippe, et l'Espagne publia contre le gouvernement de juillet un manifeste injurieux.
Le refus du duc de Modène était singulier. Les rapports de ce prince avec le duc d'Orléans, avant la révolution de 1830, n'avaient jamais eu rien qui pût faire présager une hostilité aussi violemment déclarée. Le duc de Modène, qu'on disait conspirateur, aurait dû bien plutôt s'associer à une révolution sur laquelle comptaient depuis si longtemps tous ceux qui conspiraient pour l'indépendance de l'Italie. L'insolence bizarre de son refus , et l'impunité, plus bizarre encore, que lui accorda le cabinet du Palais-Royal , donnèrent lieu à des soupçons offensants. On avait parlé de M. Misley comme d'un agent mystérieux envoyé d'Italie au duc d'Orléans, dans l'intérêt de l'indépendance italienne. Quelques esprits défiants pensèrent que, par son accession aux traités de 1815, Louis-Philippe déconcertait des espérances qu'il avait fait concevoir; que le duc de Modène en était profondément irrité , et que son refus était la manifestation énergique d'un mécontentement dont il lui était impossible de révéler à l'Europe le secret.
On s'expliquait mieux le manifeste publié , au nom de Ferdinand VII, par M. Calomarde. L'Espagne n'ayant pas été partie prenante aux traités de Vienne, Louis-Philippe, en adhérant à ces traités, n'effaçait pas suffisamment aux yeux d'un monarque absolu , la tache de son usurpation.
Ne pouvant gagner le gouvernement espagnol, le Palais-Royal résolut de l'effrayer.
La nouvelle de la révolution de 1830 avait attiré à Paris , de tous les points de l'Europe, les plus illustres victimes de la tyrannie de Ferdinand VII. Réunis par une infortune semblable et par de communes espérances, MM. Mendizabal , Isturiz , Galatrava , San Miguel, le duc de Rivas, Martinez de la Rosa,
le comte de Toreno, etc..., avaient formé, à Paris, une espèce de junte, dont le but avoué était de révolutionner l'Espagne. Pour seconder cette réunion, les patriotes français en formèrent une seconde sous le nom de comité espagnol Ce comité, qui se composait de MM. Dupont, Viardot, Marchais, Schœlcher, Chevallon, Etienne Arago, Gauja, Loëve-Weimar, Garnier- Pages, se mit à l'œuvre avec beaucoup d'ardeur. Une souscription fut ouverte, et on recueillit des sommes considérables. Le colonel Pinto était, entre les patriotes des deux nations, l'intermédiaire principal. Un banquier, M. Calvo, prit en main les intérêts financiers de l'émigration espagnole. Il fut question d'ouvrir un emprunt. Fonder une caisse, enrôler les réfugiés, les envoyer aux Pyrénées, c'est à cela que s'employa l'activité du comité espagnol.
Bientôt la protection du gouvernement lui fut assurée. Seul , parmi les ministres , le général Sébastiani se montrait opposé à une intervention, même indirecte. M. Dupont étant allé le trouver pour l'inviter à s'associer aux efforts du comité, il répondit que le premier devoir du gouvernement français était d'éviter un conflit européen ; que la nouvelle royauté ne pouvait, sans se compromettre, assister les révolutionnaires espagnols ; que , pour son compte , il était bien décidé à combattre dans le conseil toute mesure ayant pour objet d'encourager leurs démarches; que, comme homme, néanmoins, mais en cette qualité seulement , il ne refusait point de venir en aide à des infortunes qui le touchaient. « Mais, » alors, s'écria M. Dupont, entre vous et nous, » c'est la guerre , monsieur. — Eh bien , c'est » la guerre, » reprit froidement le ministre.
M. Guizot manifesta des sentiments bien opposés. Il répondit à M. Louis Viardot réclamant au nom des réfugiés l'appui du ministère : c Dites à ceux qui vous envoient que la » France a commis un crime politique en » 1823; qu'elle doit à l'Espagne une éclatante » réparation, et que cette réparation sera » donnée. »
Mais le comité sentait bien de quel poids serait dans la balance du succès l'adhésion personnelle du roi. Une audience lui fut donc
demandée par MM. Dupont, Marchais et Loéve- Weimar. Au jour fixé , ces messieurs se pré* sentèrent au Palais-Royal, où M. Odilon Barrot leur servit d'introducteur. Le roi les accueillit avec une grâce parfaite. Il reconnut que la France était menacée d'une guerre sur les bords du Rhin; que l'orage pouvant à toute heure gronder sur elle du côté du nord, il importait qu'au midi elle fût mise à l'abri de toute attaque. Il ajouta que la protection promise par Ferdinand VU aux carlistes du midi lui paraissait alarmante, et qu'il était par conséquent d'un haut intérêt politique de leur enlever les Pyrénées. Il ajouta qu'il n'ignorait point que cette politique le poussait à combattre des intérêts de famille, c Mais en ce qui » concerne Ferdinand VU , continua-t-il , on » peut le pendre si on veut; c'est le plus grand » coquin qui ait jamais existé. » Les représentants du comité, voyant le roi dans de semblables dispositions, crurent le moment venu de lui parler des projets des réfugiés espagnols. Ces projets consistaient à offrir la couronne d'Espagne au duc de Nemours en lui donnant pour épouse dona Maria, ce qui aurait fait prévaloir, dans l'Espagne et le Portugal réunis , l'influence française et les traditions de la politique de Louis XIV. Une pareille proposition était peu acceptable , à cause de la haine que se portent l'un à l'autre le peuple espagnol et le peuple portugais. Ce ne fut point, toutefois, par ce motif que le roi la repoussa. Il s'exprima sans détour sur le danger de céder à une tentation de ce genre. Il voyait dans l'offre d'une couronne pour un de ses fils quelque chose de singulièrement hasardé, et ne voulait point se compromettre aux yeux de l'Europe. Quant aux secours d'argent qui lui étaient demandés , il s'abstint également et de les promettre et de les refuser. Mais quelques jours après, il mit à la disposition de IL de Lafayette cent mille francs, tirés de la cassette royale, et destinés à soutenir les tentatives des révolutionnaires espagnols. Soixante mille francs furent portés à Bayonne par M. Cheval- Ion, et M. Dupont fut chargé d'aller en remettre quarante mille à Marseille , au colonel Moreno , qui devait les faire passer au général Torrijo&
Devenus, de la part du gouvernement çais, l'objet d'une protection aussi directe, les réfugiés espagnols s'élancèrent , le cœur plein d'espoir, à la conquête de leur patrie. Chaque jour, des bandes de trente, quarante, cinquante hommes, partaient pour les Pyrénées, tambour battant et enseignes déployées. Des feuilles de route étaient distribuées aux volontaires par M. Girod de (l'Ain), préfet de police. L'impériale des voitures publiques était toujours retenue d'avance pour les proscrits. Enfin, comme on rassemblait des fusils de toutes parts, et que l'ambassadeur d'Espagne, M. d'Ofalia, s'en plaignait, on fit de secrets dépôts d'armes, avec l'assentiment de MM. Montalivet et Guizot.
Le général Mina était à Paris, se disposant à courir aux Pyrénées. Le maréchal Gérard eut une entrevue avec ce câèbre chef de partisans, lui prodigua les témoignages de la ptas vive sympathie , et promit à sa cause l'appui du gouvernement français, c Mais il importa, » lui dit-il , de ne rien brusquer. Partez pour » Bayonne , sans retard , et jurez-moi de vois » abstenir de toute entreprise jusqu'à ee que » la France se soit nettement posée ï regard » de l'Europe. » Mina ne pouvait suspecter la loyauté du maréchal Gérard : il promit, et partit pour Bayonne sans faire confidence à qui que ce fût de ses espérances et de ses projets. Arrivé à Bayonne , il tint parole. Mais son inaction , dans des circonstances où le succès dépendait tout entier de la promptitude et de l'audace , ne tarda pas ï foire planer sur lui les plus cruels soupçons. Les réfugiés espagnols formaient alors deux camps : d'un côté, les partisans de la France; de l'autre, ceux de l'Angleterre. Mina est accusé de trahison par quelques-uns de ses compatriotes : on le croit vendu aux Anglais. Enchaîné par sa parole, il ne peut ni agir ni se défendre. La défiance, si naturelle aux coeurs souffrants, se glisse parmi les réfugiés, les divise, pousse ceux-ci à une précipitation dangereuse, glace l'ardeur de ceux-là. Bientôt au malheur de ces divisions vient se joindre, pour les réfugiés, un malheur plus grand encore. Ferdinand VII, frappé d'épouvante, avait fait connaître les conditions de l'appui qu'il consentait à prêter
à Louis -Philippe. C'est ce qu'attendait le cabinet du Palais-Royal. Il défendit tout à coup les départs, suspendit les secours, se mit en mesure de dissiper les rassemblements, imposa aux autorités l'obligation d'une surveillance active, et fit voler jusqu'à Rayonne, sur l'aile du télégraphe, des ordres inhospitaliers. Ce fut alors que , cédant aux conseils de son désespoir, le colonel Valdès franchit la Ridassoa. Le 1S octobre, à la tête d'un petit nombre de braves, il touchait le sol sacré de son pays, aux cris mille fois répétés de vive la constitution, et sans autre garantie de succès que la justice de sa cause et son épée. La fortune lui fut d'abord favorable : autour de son drapeau, qui était celui d'un proscrit, quelques généreux Espagnols accoururent. Mais de douloureux mécomptes lui étaient réservés. Un autre chef de bande, le général Cbapalangarra, était entré en Espagne avec cette conviction fatale que, pour soulever la contrée, il lui suffirait de se montrer ; et à ceux qui lui représentaient les dangers d'une aussi grande confiance , il avait répondu : « Les balles me respectent » trop pour m'atteindre. D'ailleurs, qu'ira- » porte? Je montrerai, du moins, comment » sait mourir un soldat de la liberté. » En effet, ayant aperçu un poste de royalistes, il s'avança seul sur la route après avoir défendu aux siens de frire feu , et prononça quelques paroles amies. On lui répondit par une décharge : il tomba mort. Ses compagnons, trop faibles pour résister, reculèrent jusqu'à une auberge ou était établi un poste de cent hommes, que les royalistes avaient fait reconnaître par un espion déguisé en marchand de gâteaux. Ce poste, vivement attaqué, se défendit avec vigueur. Là combattaient pour la cause de l'Espagne huit volontaires parisiens , dont quatre se firent fuer; les quatre autres, après s'être battus vaillamment, parvinrent à se sauver à la nage. La troupe de Cbapalangarra Ait décimée et se dispersa. Premier échec qui n'était que le signal d'un grand désastre! Privé d'un appui sur lequel il avait compté et accablé par des forces supérieures, Valdès s'était concentré à Vera, oè il ne pouvait manquer d'être cerné et de périr. La nouvelle en arrive jusqu'à Mina , qui se décide alors à quitter Rayonne
pour courrir au secours de son frère d'armes. Il rassemble ses compagnons , trompe la surveillance de l'autorité, oppose la bonne volonté de quelques patriotes français aux douaniers qui veulent arrêter les caisses de médicaments qu'il emporte avec lui, et passe enfin la frontière après bien des obstacles et des périls. Une mésintelligence profonde existait entre Mina et Valdès. Le premier ne voulait que réduire Ferdinand VU à des concessions libérales; le second voulait le détrôner. Mais, en s'apercevant, les deux chefs se tendirent la main , sacrifiant leurs répugnances à la patrie qui les appelait sur le même champ de bataille. Valdès restant à Vera, Mina courut à brun , dont il se rendit maître. Malheureusement les chefs espagnols n'avaient pu prévoir, en commençant leur entreprise, tous les dangers qui les attendaient
Il avait été convenu qu'au moment où Mina entrerait en Espagne par la Navarre, le général Placencia y entrerait par l' Aragon , de manière à tenir en échec les troupes de cette dernière province. Mais, sur l'ordre du gouvernement français, des armes envoyées au général Placencia furent saisies, cinq cents fusils et six mille cartouches , rassemblés par les soins du général Vigo , furent confiqués à Maulian , et pareille confiscation eut lieu à Ragnères, chez le général Gurrea : car le gouvernement français mettait à foire échouer les efforts des patriotes espagnols autant d'ardeur qu'il en avait mis d'abord à les exciter. D'un autre côté, on informait soigneusement le gouvernement espagnol de toutes les mesures prises en France. Le capitaine général de F Aragon apprit donc que cette province n'était pas menacée, et reçut ordre de réunir ses troupes à celles de la Navarre. Toute résistance devenait par là inutile. Mina qui, après la prise d'Irun, avait occupé les hauteurs d'Oyarzun, fut averti que Valdès, à Vera, allait se trouver enveloppé. Il lui envoya aussitôt ses cavaliers et un petit nombre de fantassins commandés par les généraux Lopès-Ranos et Rutron. Avec ce renfort, Valdès disputa le terrain pied à pied : c'était lutter contre l'impossible. Il dut repasser la frontière, suivi de ceux de ses compagnons qui n'avaient point péri dais
cette lutte inégale. Hélas ! à ces malheureux le sol de France ne fut pas moins fatal que celui de leur pays. Là où ils croyaient trouver un asile, beaucoup né devaient trouver qu'un tombeau. Par une violation du droit des gens , qui n'eut d'égal à son audace que le scandale de son impunité, les royalistes poursuivirent leurs ennemis jusque sur le territoire français et y fusillèrent leurs prisonniers. Plein de douleur et d'indignation, un aide de camp de Valdès ne voulut point conserver la vie dans cette France qu'il avait cependant aimée : il rentra en Espagne pour y mourir.
Il ne restait plus à Mina qu'une petite troupe. Il essaya de regagner la frontière. Pressé de toutes parts, poursuivi sans relâcbe, traqué par d'énormes chiens des Pyrénées lancés sur sa trace, il passa deux jours à gravir les montagnes , forcé bien souvent de se cacher au fond des ravins et jusque dans des fentes de rocher. Il arriva enfin à Lorda, maison située à une lieue en deçà de la frontière française. 11 avait fait trente-huit lieues en quarante-deux heures; ses mains, ses pieds étaient en sang; et les blessures qu'il avait autrefois reçues dans la guerre de l'indépendance s'étaient rouvertes. De ses compagnons, plusieurs tombèrent aux mains des carabiniers royaux et furent massacrés. On en fusilla quelques-uns sur la place d'Irun, aux cris de vive le roi absolu!
L'âme cruelle de Ferdinand VU s'était rassasiée de vengeance : il cessa de menacer le cabinet du Palais-Royal. Mais, dès ce moment, la France fut maudite par tous les patriotes espagnols, et il fut manifeste que, si jamais l'Espagne devenait démocratique , elle deviendrait anglaise. Or , le triomphe de la démocratie en Espagne étant inévitable, le gouvernement français venait de relever cette barrière des Pyrénées qu'avait abaissée le génie de Louis XIV.
Pendant qu'au midi la France perdait l'Espagne la fortune semblait lui ouvrir, au nord, la voie des conquêtes pacifiques.
Il existait en France , à cette époque , deux gouvernements, celui de Louis- Philippe et celui des clubs : le premier, calculateur et réservé; le second, actif, passionné, bruyant, et ami de l'imprévu. Le parti qui , à Paris, par-
lait de propagande, voulait qu'on poussif la France jusqu'au Rhin et qu'on étendit la mais sur la Belgique, étant en général composé d'hommes jeunes, étrangers aux affaires, pet riches, et par conséquent sans consistance dams une société tournée au mercantilisme. Néanmoins, ce parti était mieux conseillé par soo ardeur que le parti contraire ne l'était par ses craintes. Grâce aux embarras de l'Europe, la prudence consistait ici à tout oser, et les pte téméraires en apparence étaient en réalité les plus sages, car la paix était également au fond de l'un et de l'autre système. Seulement , la France l'imposait à l'Europe en secouant les traités de 1815, tandis qu'en y adhérant, dk était forcée de l'implorer. Et en imposant la paix, elle en dictait les conditions ; en l'implorant , elle s'abaissait à les subir.
Malheureusement la politique propagandiste manquait d'interprètes puissants par leur position sociale. A l'exception du général Lamarque, du général de Richement, et de M. Maeguin , qui entretenaient avec les partisans de la France en Belgique une correspondance assidue, aucun homme haut placé ne se présentait pour résister avec vigueur aux tendances ultra-pacifiques delà cour. La plupart des vieux généraux de l'empire n'aspiraient plus qu'à éteindre dans les douceurs du repos les restes de leur vie agitée. Quelques-uns d'entre eux voyaient dans l'adoption d'une politique voulue par les nouveaux dispensateurs de la fortune, une voie plus facile ouverte à leur ambition. Dans la sphère où s'agitaient les questions diplomatiques, la France industrielle était tout, la France guerrière n'était plus rien.
Toutefois , le parti propagandiste mit activement à profit l'état d'hésitation où la révolution de juillet venait de plonger la France, et l'affaiblissement momentané de tous les pouvoirs. Plusieurs de ses émissaires partirent pour la Belgique. Us y échauffèrent les esprits et y jetèrent parmi le peuple la semence des passions dont ils étaient animés eux-mêmes, si bien que dans la nuit du 25 au 26 août 1830 ce cri avait retenti dans les rues de Bruxelles : Imitons les Parisiens. Le mouvement qui, alors, emporta quelques jeunes gens, au sortir d'une représentation de la Muette, n'eut d'abord que
le caractère d'une émeute. La maison d'un journaliste ministériel mise au pillage; le drapeau tricolore déployé; quelques boutiques d'armuriers envahies; les vitres delà cour d'assises brisées ; l'hôtel du ministre de la justice Van Maanen , incendié aux cris de joie de la multitude : là semblaient devoir se borner les vengeances de la nation belge contre la Hollande. C'était une protestation violente plutôt qu'un essai de révolution.
En effet, presque tous les industriels de la Belgique étaient unis à la Hollande par le lien de leurs intérêts privés : les plus hardis ne désiraient guère qu'une séparation administrative, avec le prince d'Orange pour roi. Le peuple était disposé à vouloir davantage, non par suite d'un appréciation bien nette de ses intérêts, mais parce qu'il était entretenu dans des sentiments de haine et de révolte par le clergé catholique.
Cette divergence de sentiments se manifesta dès le lendemain de l'émeute du 25 août. La première pensée de la bourgeoisie appartint au rétablissement et au maintien de l'ordre. On s'empressa d'envoyer à la Haye une députation chargée de présenter au roi Guillaume une adresse respectueuse qui se terminait par ces mots : c Pleins de confiance dans la bonté de » Votre Majesté et dans sa justice, les citoyens » de Bruxelles n'ont député vers vous leurs con- » citoyens que pour acquérir la douce certi- » tude que les maux dont on se plaint seront » aussitôt réparés que connus. Les soussignés » sont convaincus qu'un des meilleurs moyens » de parvenir à ce but si désiré sera la prompte » convocation des états généraux.
» Bruxelles, ce 28 août 1830. »
Il est certain que la bourgeoisie belge , considérée dans ce qui constituait sa principale force, c'est-à-dire les industriels et les commerçants, était beaucoup plus portée à craindre une révolution complète qu'à la désirer : d'abord, parce qu'une semblable révolution aurait créé naturellement à la Belgique une situation violente et l'aurait précipitée dans un avenir plein d'orages; ensuite, parce qu'une secousse aussi profonde n'était point nécessaire