LOUIS BURC
pour amener le redressement des griefs dont on se plaignait. Dans la deuxième chambre, 55 députés représentaient le Nord , 55 députés représentaient le Midi : quelques voix de plus acquises à la représentation méridionale suffisaient donc pour renverser les bases de l'union et faire passer de la Haye à Bruxelles le sceptre des Pays-Bas.
Hais la journée du 25 août venait de placer les événements sur une pente où il eût été bien difficile de les arrêter. Une vive fermentation régnait dans le peuple; un appât nouveau venait d'être offert à des ambitions mécontentes ; le drapeau brabançon flottait à Bruxelles; le mouvement insurrectionnel de cette ville embrassait Liège, Louvain, Namur; et, comme pour rendre la rupture inévitable, les feuilles hollandaises demandaient avec emportement qu'on châtiât les rebelles.
Ce fut au milieu de cette anxiété générale, le 31 août 1830, que le prince d'Orange et le prince Frédéric arrivèrent à Vilvorde, à la tête de leurs troupes. Une commission est aussitôt nommée à Bruxelles pour offrir aux princes d'entrer dans la ville. Ils y consentent, à condition que le drapeau brabançon fera place aux couleurs de la maison d'Orange. A cette nouvelle, la ville de Bruxelles s'émeut; on dépave des rues , on abat des arbres , on prépare des barricades. Une nouvelle députation part pour Vilvorde, à travers les flots d'une multitude en émoi. À onze heures du soir, les députés étaient de retour à Bruxelles, et à minuit on lisait dans le corps de gardes bourgeois, au milieu d'acclamations ardentes, une proclamation ainsi conçue :
« S. A. R. le prince d'Orange viendra au- » jourd'hui , avec son état-major seulement et » sans troupes ; il demande que la garde bour- » geoise aille au-devant de lui. Les députés se » sont engagés à la garantie de sa personne » et à la liberté qu'il aura d'entrer en ville » avec la garde bourgeoise , ou de se retirer » s'il le juge convenable.
Le lendemain, 1er septembre, le prince d'Orange fit son entrée à Bruxelles. La garde bourgeoise s'était avancée au-devant de lui, marchant en ordre de bataille pour ainsi dire, et livrant aux airs avec orgueil les couleurs
brabançonnes, Au pont de Laeken, le prince d'Orange atteignit la tête de la colonne. Il n'était accompagné que de quelques aides de camp. Une foule innombrable se pressait sur la route qu'il avait à parcourir. A son approche, le tambour battit au champ , et les gardes lui présentèrent les armes. 11 put même juger aux cris de vive le prince! qui retentissaient de distance en distance, qu'il n'entrait pas dans une ville ennemie. Mais lorsqu'il aperçut dans les rues d'énormes barricades et tout le sinistre appareil d'une cité en péril, il se sentit prêt à défaillir et pâlit. D'ailleurs , à mesure qu'il avançait, la voix du peuple dominait de plus en plus celle de la bourgeoisie et portait à son cœur épouvanté ces cris de guerre : Vive la liberté. A ta* Van Maanen ! Pour se rendre à son palais, il voulait suivre la rue de la Madeleine : on cria de toutes parts : A l'hôtel de ville l Profondément trouhlé, il continua sa route avec une extrême vitesse et comme en fuyant. Sur la place de justice > où il parut seul» ses aides de camp ne l'ayant pu suivre, une sentinelle donna l'alarme, et le poste, accourant, croisa sur lui la baïonnette. Ainsi la fièvre révolutionnaire avait déjà gagné Bruxelles, et le prince se trouvait engagé dans une entreprise dont le dénomment pouvait devenir terrible. Il abrégea le plus qu'il put son séjour dans une ville ou déji flottait partout le drapeau falal à sa maison. Mais plusieurs dépu* tations s'étaient succédé auprès de lui; il avait reçu la visite de presque tous les notables de Bruxelles; et une commission nommée pour aviser aux mesures h prendre dans la circonstance avait enfin prononcé le mot séparation. Ce mot laissait au prince d'Orance l'espoir d'uue couronne, « A ce prix, dit-il dans une
* réunion, où la question devait se décider,
* vous me sere? fidèles? — Oui! oui! répon* % dirent avec enthousiasme les assistants. — » Et vous ue vous réunirez pas aux Français? » — Jamais ! » Ce fut alors entre le prince et ceux qui l'entouraient un échange de paroles passionnées. L'émotion de l'assemblée était au comble, et on raconte que le prince d'Orange fondait en larmes. Le 4 septembre il quittait Bruxelles où il ne devait plus rentrer,
U prince d'Orange était un homme spiri-
tuel , chevaleresque , français par les maniera et le langage. U ne courait point bassement après la popularité : il l'appelait naturellement à lui. Mais son amour pour le jeu et la vivacité de ses goûts libertins avaient fourni à ses ennemis des armes dont ils se servirent contre lui avec une haine infatigable. C'est ainsi qu'on l'accusa, non sans quelque vraisemblance, d'avoir soustrait les diamants de sa femmt pour payer ses dettes. Son père ne l'aimait pas. Homme d'affaires, rien ne rapprochait Guillaume d'un homme de plaisir, dont il n'approuvait pas les penchants et dont la capacité lui faisait ombrage. A son fils aîné, Guilianae préférait le prince Frédéric qui justifiait par une extrême médiocrité la tendresse paternelle, toujours défiante .chez un roi. Or, ce fut, cornue on le verra plus bas, la main du prince Frédéric qui brisa le dernier lien entre la Belgique et la Hollande.
Quoi qu'il en soit, la nouvelle de ces événements produisit en France une sensation profonde. Bien qu'il n'y eût aucune comparaison à établir entre la situation de la France et celle de la Belgique, les Parisiens se plurent à voir dans la révolution qui venait de commencer à Bruxelles , l'ascendant de l'exempte héroïque donné au monde par le peuple de Paris.
D'autres pensées agitaient la cour. Le roi ayant eu, h cette époque, un entretien particulier avec deux Belges qui se trouvaient eu France, il ne leur dissimula point ses sympathies ; il parla de Guillaume comme d'un prince sage, libéral , et parut affligé de l'ébranlement imprimé au trône d'un monarque qui avait mis à le reconnaître tant de grâce et d'empressement. Devant ses ministres, devant MM. Dupont (de l'Eure) et Laffllte surtout, Louis- Philippe ne pouvait guère montrer les mêmes dispositions* Mais, avec son parti pris de ne déplaire en rien à l'Europe monarchique, comment aurait-il vu éclater sans effroi un mouvement qui le poussait à prendre une décision antieuropéenne ou une décision antifrançaise? Car ne pas tendre les bras à la Belgique, prête à se détacher de la Hollande, c'était donner aux espérances que la révolution de juillet avait éveillées dans le peuple fran-
tll
çais un démenti bien brusque, un démenti dangereux peut-être. Et, d'un autre côté, accepter les avances de la fortune, c'était irriter à jamais l'Angleterre, qui , depuis Edouard III, n'avait cessé d'agir contre rétablissement de l'influence française en Belgique,
Ce n'est pas que la réunion des deux pays , même au plus fort de l'enthousiasme excité par la révolution de juillet, se fût opérée sans obstacle. Le clergé belge, qui exerçait sur le peuple un empire absolu, détestait dans la nation française une société devenue sceptique et livrée à toutes les hardiesses- de l'esprit d'examen; les nobles n'éprouvaient que répugnance pour un pays tout couvert des ruines de l'aristocratie; et quant aux industriels 9 ils étaient en général orangistes. Malgré tout cela, attirer la Belgique à nous n'eût pas été audessus des efforts d'une diplomatie habile. Entre le parti catholique et le parti libéral il existait en germe des divisions qui devaient éclater plus tard et dont on pouvait profiter. L'hostilité des nobles ne s'appuyait pas sur des forces assez réelles pour qu'il fflt imprudent de la dédaigner. Le penchant des industriels pour le prince d'Orange n'ayant d'autre principe que leur égoïsme mercantile, on leur aurait fait comprendre sans peine tout ce qu'ils allaient gagner à voir nos marchés s'ouvrir à leurs produits. La séparation de la Hollande et de la Belgique, combinée avec la royauté du prince d'Orange. , ne pouvait être pour les Belges qu'une dépendance déguisée, et laissait perpétuellement suspendue sur leurs têtes la menace du joug hollandais. La Belgique, après tout, n'avait-elle pas été française? N'était-ce pas la langue des Français que parlait toute la partie influente et éclairée de la nation belge? Les provinces wallonnes n'étaient-elles pas françaises par le cœur? Si Bruxelles craignait de déchoir en devenant simple chef-lieu de département, n'était-il pas possible de la gagner en stipulant qu'elle deviendrait la résidence d'un prince français et la capitale d'une division administrative de la France?
Voilà ce que pensaient les hommes que touchait la grandeur de leur pays. Mais ils avaient à combattre des intérêts puissants et obstinés. Parmi les industriels français beaucoup redou-
taient, dans le cas d'une réunion, la concurrence des fabricants de la Belgique, préférant de la sorte à l'intérêt national l'intérêt de leur fortune. M. Casimir Périer, possesseur des mines d'Anzin, aurait perdu beaucoup d'argent par la libre introduction des houilles belges. Ainsi, la France, pays de guerriers, n'avait pu renoncer à son génie sans perdre sa virilité, et elle s'était vue condamnée à l' impuissance le jour où elle avait consenti à être gouvernée par des marchands.
Ces circonstances répondaient trop bien à la politique du château pour qu'elle ne les mit point à profit. Le samedi 4 septembre 1830, le roi soumit au conseil une question de la plus haute gravité : la nomination du prince de Talleyrand à l'ambassade de Londres. H. Laffitte déclara qu'un tel choix lui semblait extrêmement dangereux, parce qu'il était impopulaire. M. Dupont (de l'Eure) se prononça d'une manière plus formelle encore. H. Mole, dont la politique était plutôt russe qu'anglaise, aurait volontiers repoussé un choix qui condamnait brusquement la France à l'alliance de l'Angleterre. M. Bignon appuyait les répugnances de HM. Dupont (de l'Eure) et Laffltte. Le roi interrompit, en conséquence, le cours des délibérations.
Le lendemain 5 septembre , M. de Talleyrand , qui se trouvait à diner chez M. Laffltte, lui dit : c Je vous remercie de vos paroles » d'hier. Je sais tout; le roi m'a tout raconté. » — Vous savez alors, répondit H. Laffltte, en » quels termes j'ai parlé de votre capacité. — » Passons. — J'ai ajouté que je vous croyais » incapable de manquer à votre parole. — » C'est de cela que je vous remercie. — Il est » vrai que j'ai parlé aussi de votre impopula- » rite. » M. de Talleyrand ne répliqua que par un sourire. Les convives l'imitèrent. Et quelques heures après, M. Laffltte apprit de la bouche du roi que M. de Taylleyrand était ambassadeur à Londres.
Aucune protestation ne s'éleva de la part du conseil. Pourtant, la décision qui venait d'être prise engageait irrévocablement la France dans une politique toute nouvelle. Nommer M. de Talleyrand à l'ambassade de Londres , c'était non-seulement lier la diplomatie française au
maintien des traités de 1815, mais encore renoncer à l'alliance de la Russie pour embrasser celle de l'Angleterre.
La nomination de M. de Talleyrand aurait dû émouvoir profondément les âmes, s'il n'y avait eu alors, partout, éblouissement et vertige. Qui pouvait avoir oublié qu'avant 1814 la France était la première nation du monde ; que le Rhin commençait et unissait sur son domaine; que l'Allemagne avait été façonnée pour elle et par elle; que l'Italie reconnaissait ses lois ; que la capitale du catholicisme lui appartenait; que l'Espagne obéissait à son influence; qu'elle était plus grande, enfin, que n'avait osé la rêver tout l'orgueil de Louis XIV ? Or, chez M. de Talleyrand s'étaient ouvertes les négociations de Paris , préliminaires à jamais honteux des honteux traités de Vienne ; chez H. de Talleyrand les ennemis de la France avaient eu raison, en deux traits de plume, du génie militaire de la république, continué par le génie militaire de Bonaparte. C'était là qu'on avait décidé qu'il serait donné un million à M. de Metternich, un million à H. de Nesselrode, et six cent mille francs à chacun des négociateurs subalternes, pour indemniser les diplomates étrangers du soin qu'ils prenaient de nous dépouiller. Singuliers titres pour devenir ambassadeur d'une révolution qui, dans la pensée du peuple, n'était qu'une protestation contre Waterloo et ses suites !
La vie de M. de Talleyrand , du reste , n'était ignorée de personne. Il s'était élevé par la protection des courtisans qui déshonorèrent les derniers jours de la monarchie et contribuèrent à la perdre. Il était devenu évêque d'Autun la veille du jour où la puissance de l'Église allait s'écrouler. Grand seigneur, on l'avait vu, au fameux anniversaire du 4 juillet, monter sur l'autel de la patrie, comme pontife de la révolution par qui mourait cette aristocratie dont il était membre. Il avait eu sa part de pouvoir, lorsque le 18 fructidor était venu frapper ses protecteurs. Il avait gagné le porfeuille des affaires étrangères à la révolution du 18 brumaire, dirigée contre Barras, son ami. En 1814, il s'était proclamé chef du gouvernement provisoire, pendant qu'à Fontainebleau, Napoléon, son bienfaiteur, méditait sur
les ruines de l'empire. Et maintenant que la dynastie à laquelle il avait offert son patronage en 1814 prenait à son tour la route de l'exil, il reparaissait sur la scène, pour y saluer encore une fois la fortune.
Gela même le désignait à l'admiration des froids ambitieux et des sceptiques que le cours de la révolution de juillet venait, en s'égarant, de porter aux affaires. C'est le propre des petites âmes et des petits esprits de croire babile l'homme qui réussit dans son égoisme. Mais M. de Talleyrand ne fut pas même habile en ce sens, d'une manière absolue. Écarté des affaires sous la république, disgracié sous l'empire, exilé presque de la cour sous la restauration , il ne sut se maintenir sous aucun des régimes dont son improbité banale avait favorisé le triomphe.
Quant à l'autre habileté, celle qui consiste à exécuter de vastes desseins avec de faibles ressources, H. de Talleyrand ne la posséda jamais. Et les diplomates étrangers n'en pouvaient douter, eux, qui à Vienne avaient été témoins de son incapacité. Car tandis que, dans le congrès, H. de Nesselrode assurait, par l'inféodât ion de la Pologne à la Russie, l'influence de son maître sur le Midi ; tandis que H. de Hardenberg arrondissait la Prusse en Allemagne; tandis que M. de Metternich agrandissait l'Autriche en Italie; tandis que les lords Castlereagh, Cathcart et Stewart environnaient la France de barrières propres à étouffer l'essor de son génie , M. de Talleyrand ne songeait qu'à chasser Murât du trône de Naples. Aussi, quoique les rivalités des puissances offrissent des complications dont il était aisé de tirer profit, M. de Talleyrand n'avait su rien obtenir, rien empêcher. Le roi de Saxe avait été dépouillé à cause de son amour pour les Français ; le Danemark avait été châtié de sa loyauté aussi noble que constante ; en un mot, les bases de ces traités, si funestes à la France, avaient été arrêtées à Vienne telles qu'on les avait précédemment posées à Paris. Parmi les souverains étrangers, l'empereur Alexandre était le seul qui se fut montré disposé à la modération dans la victoire : M. de Talleyrand sut faire de czar un des plus dangereux ennemis de la France.
HISTOIRE DE DIX ANS. i 830-1 840.
Il ne faut donc pas s'étonner de la joie que produisit à Londres la nomination d'un semblable ambassadeur. M. de Talleyrand, était, pour l'Angleterre, un jouet et un instrument. Eût-il été autre chose, les Anglais le connaissaient trop pour le craindre.
Fouché, qui avait déployé toute l'audace du mal, en avait eu, du moins, tout le génie. M. de Talleyrand, au contraire, était un esprit médiocre. Seulement, il avait cet avantage qu'il connaissait toutes les formes et tous les degrés de la bassesse de l'homme, l'ayant expérimentée sur lui-même. S'il faisait des actions viles, c'était tantôt avec une légèreté moqueuse, tantôt avec des airs méprisants, toujours avec l'aisance d'un gentilhomme. 11 eût volontiers fait passer la vertu pour une preuve de mauvaise éducation, pour une marque de roture; et il était regardé comme le protecteur de chacun des pouvoirs auxquels il s'était livré, tant il apportait de fatuité dans ses trahisons et savait donner d'importance à son déshonneur! Quelques bons mots, popularisés par ses courtisans, quelques méchancetés heureuses, lui avaient acquis une réputation de salon, qui effrayait. On ne songeait pas qu'on redoutait en lui non-seulement l'esprit qu'il avait, mais encore l'esprit qu'on lui avait supposé. Il parlait peu lorsqu'il voulait poser, avait l'art de faire attendre son avis , et le donnait avec une concision étudiée, laissant croire ainsi qu'il pensait beaucoup. Il n'était pas jusqu'aux dehors de cet homme qui ne profitassent au mensonge de son rôle. Quoiqu'il fût pied bot comme lord Byron , il y avait dans toute sa personne une sorte de grâce impertinente que nul ne pouvait égaler. Habile, d'ailleurs, à ne se point troubler, il troublait les autres par l'insolence polie de ses manières, l'impassibilité de son visage, le perpétuel sourire de ses yeux à demi clos et leur douceur profondément ironique. Mais tout cela n'aurait pas suffi pour sa renommée, si l'Europe coalisée contre nous n'eût voulu rendre influent l'homme qu'elle avait choisi pour abaisser et ruiner la France. M. de Talleyrand eut la niaiserie de s'y tromper; il ne comprit pas que nos ennemis lui avaient fait une illustration proportionnée à nos infortunes. Homme à peine digne de pitié !
Car sa réputation s'accrut de chaque opprobre éclatant, et sa prospérité résuma tous les désastres de son pays.
Le discours de M. de Talleyrand dans son audience de présentation au roi d'Angleterre tut tel que pouvaient le désirer, les Anglais , et ce jour-là furent posés les fondements de l'alliance anglo-française, alliance impossible à établir d'une manière durable entre deux peuples régis depuis 1789 par les mêmes lois économiques , et poussés par le principe de concurrence à se répandre également au dehors, à convoiter d'une égale ardeur la conquête de débouchés nouveaux, la domination industrielle du globe, l'empire des mers! Cette impossibilité, que l'esprit étroit de M. de Talleyrand était incapable de pressentir, n'échappa certainement pas à la sagacité des hommes d'État de l'Angleterre ; mais habitués à dissimuler leurs sentiments , ils acceptèrent avec transport l'offre d'une alliance que la détresse de leur pays leur rendait momentanément nécessaire.
Le profit en était pour eux, tout le danger pour la France. L'empereur de Russie considéra la nomination de M. de Talleyrand comme une sorte de déclaration de guerre. II ne lui était plus permis de douter du changement qui allait s'introduire, sous Louis-Philippe, dans la diplomatie de l'Europe, relativement à la question d'Orient. Toutefois comme il n'était pas encore prêt pour la guerre, il crut devoir temporiser avec sa haine, dont la lettre suivante, toute méprisante qu'elle était, ne présentait encore qu'une expression adoucie :
c J'ai reçu des mains du général Athalin la » lettre dont il a été porteur. Des événements » à jamais déplorables ont placé Votre Majesté » dans une cruelle alternative. Elle a pris une » détermination qui lui a paru la seule propre » à sauver la France des plus grandes cala- » mités, et je ne me prononcerai pas sur les » considérations qui ont guidé Votre Majesté, » mais je forme des vœux pour que la Provi- » dence divine veuille bénir ses intentions et » les efforts qu'elle va faire pour le bonheur » du peuple français. De concert avec mes al- » liés , je me plais a accueillir le désir que
su
Votre Majesté a exprimé d'entretenir des relations de paix et d'amitié avec tous les États d'Europe. Tant qu'elles seront basées sur les traités existants et sur la ferme volonté de respecter les droits et obligations, ainsi que l'état de possession territoriale, qu'ils ont consacrés, l'Europe y trouvera une garantie de la paix, si nécessaire au repos de la France elle-même. Appelé conjointement avec mes alliés, à cultiver avec la France, sous son gouvernement, ces relations conservatrices, j'y apporterai, pour ma part, toute la sollicitude qu'elles réclament, et les dispositions dont j'aime à offrir à Votre Majesté l'assurance, en retour des sentiments qu'elle m'a exprimés. Je la prie d'agréer en même temps, etc., etc.
» Nicolas. »
Le ton dédaigneux de cette lettre , ses réticences pleines de menaces, l'omission insultante de ces mots monsieur mon frère, que Louis-Philippe avait eu grand soin d'employer, tout cela fut un coup de foudre pour la Palais- Royal. Il ne se découragea point cependant, et ne songea plus qu'à mériter par de nouveaux efforts, surtout dans la question belge, la bienveillance des cours.
Depuis que le prince d'Orange avait quitté Bruxelles, tout y était en proie à la plus horrible confusion. Un fantôme de gouvernement y était apparu; mais comme la Belgique n'avait pas encore poussé contre la dynastie des Nassau son irrévocable cri de guerre, nul pouvoir belge n'osait ni se croire ni se dire légitime. Le peuple qui, partout, se plaît aux situations violentes, parce qu'ailes rompent la monotonie de ses douleurs, et que souffrir détourne de craindre, le peuple s'agitait et appelait les hasards. La haine irréfléchie longtemps couvée dans son sein, sous l'ardente excitation du clergé catholique, éclatait contre la Hollande avec une fougue qui troublait tout. Des rassemblements se formaient sur les places publiques de Bruxelles, on demandait des armes de tous côtés ; on enrôlait des volontaires. Aux agitations de la capitale s'ajoutaient, pour les rendre plus terribles, celles de Liège, de Mons, de Gand, de Namur. Le désor-
dre, comme il arrive toujours, avait enftmé ses orateurs, ses héros; et l'anarchie était entretenue non-seulement pour tons les ambitieux obscurs qui triomphaient des incertitudes du lendemain, mais encore par les orangistes qui voulaient effrayer la partie opulente de la nation et la réduire à merci.
Il faut être malheureux ou ignorant pour oser. Voyant sur sa tête un roi irrité, à ses pieds une multitude grondante, la bourgeoisie belge tremblait ; elle s'efforçait d'apaiser le roi par des députations et des adresses presqoe suppliantes, elle opposait à la multitude ses sections armées. Mais, épuisée par ce double effort, elle soupirait après la fin de la crise. Séparation administrative et maintien de la dynastie des Nassau, voilà ce qu'elle voulait.
Les états généraux avaient été convoqués à La Haye. Guillaume ouvrit la session par un discours où le désir de la paix se traduisait en paroles altières. Les Belges y étaient considérés comme des rebelles, et le roi annonçait sa volonté bien arrêtée de ne rien accorder à l'esprit de faction. Cependant la séparation des deux royaumes étant indiquée dans ce discours comme le terme de toutes les divisions, les députés belges se joignirent aux députés hollandais pour remercier Guillaume ; et l'adresse en réponse au discours d'ouverture fut votée par les états généraux à une grande majorité.
Mais un appel trop véhément avait été fait aux passions des deux peuples, pour qu'une transaction tût possible. A La Haye, on ne parlait plus des Belges qu'avec colère ou mépris. Les députés des provinces méridionales y furent insultés, et ne tardèrent pas à comprendre qu'ils se trouvaient là en pays ennemi. La discussion de l'adresse envenima la querelle. Des orateurs hollandais émirent le vœu de recourir aux armes : langage imprudent, qui retentit d'un bout à l'autre de la Belgique! De part et d'autre on se hâtait vers le dénoument. Déjà le Cowrier des Pays-Bas, à Bruxelles, tonnait contre la pusillanimité des députés belges envoyés aux états généraux. On répandait des bruits pleins d'alarme. On s'attendait à chaque instant à voir s'ébranler les troupes commandées par le prince Frédéric. Les faits partico-
liera empruntaient des circonstances une gravité sinistre. Tantôt c'était un soldat belge, qui blessé dans une rixe par un soldat hollandais, avait été transporté dans les rues de Mons sur une civière, aux yeux du peuple indigné; tantôt c'était un jeune homme sur qui une sentinelle avait fait feu, à Liège, et qui était tombé sanglant dans les bras de son frère. L'occasion était favorable pour la France, La bourgeoisie belge se sentait entraînée loin des Nassau par un mouvement devenu irrésistible. Elle glissait entre deux abimes : l'anarchie d'un côté, la guerre de l'autre. Et seul, le gouvernement français semblait pouvoir, tout en la sauvant des orages de l'anarchie, détourner d'elle les périls de la guerre.
Nul doute que, dans cette occurrence, la Belgique ne fût devenue française, si le cabinet du Palais-Royal se AU proposé pour but ia grandeur de la France. Mais les progrès de la révolution en Belgique étaient pour le gouvernement français un sujet d'effroi, non d'espoir. Louis-Philippe craignait également et d'avoir à refuser la Belgique, parce que c'était braver Paris, et d'avoir à la prendre, parce que c'était offenser Londres. Les agents du Palais-Royal en Belgique travaillaient donc à glacer le mouvement, loin de l'exciter. Quant à Lafayette, il aurait pu aisément déjouer ses tristes efforts. Malheureusement, son activité se dépensait en vains discours. D'ailleurs, la réunion de la Belgique à la France avait quelque chose dont souffrait son désintéressement puéril. Il aurait désiré voir la Belgique se constituer en repu* blique, sans croire, toutefois, que la France dût, par une intervention directe, aider à ce résultat. Dans une entrevue avec M. de Potter, qui se trouvait alors à Paris, il lui avait demandé une note sur l'état de la Belgique ; et tout s'était borné là.
On voit combien était critique la situation de la bourgeoisie belge ainsi abandonnée à ses terreurs. Un fait, peu important en lui-même, vint mettre en relief le trouble qui la possédait. Gomme on parlait sans cesse à Bruxelles de la prochaine apparition des troupes du prince Frédéric, quelques volontaires résolurent de se lancer en éclaireurs sur la route de Vilvorde. Ils partent, et, craignant que la dili-
gence qui les suit ne donne, en les dépassant, avis de leur marche, ils la forcent à rebrousser chemin* Il se rendent de là h Tervueren, ils désarment quelques maréchaussées, et regagnent Bruxelles sans autre accident. À cette nouvelle, grande rumeur à l'hôtel de ville; l'audace des volontaires est fortement blâmée dans une proclamation. Le peuple s'irrite à son tour, crie à la trahison, se précipite sur Pliôtel de ville, y prend des armes, attaque plusieurs postes, La bourgeoisie fait feu sur un rassemblement d'ouvriers : trois hommes tombent dangereusement frappés. L'effroi est dans la ville. Et le lendemain, une proclamation du prince Frédéric apprenait aux Belges que les troupes hollandaises s'avançaient sur lu de* mande des meilleurs citoyens et pour décharger la garde bourgeoise d'un sertite pénible.
En effet, des dragons hollandais ne tardèrent pas à paraître sur la chaussée de Schaer* beek. Aussitôt le tocsin sonne à Sainte-Gudule* On bat la générale. Femmes, enfants, vieil-* lards, travaillent aux barricades. Il y eut en ce moment un de ces éclairs d'enthousiasme que produit quelquefois l'approche de grands dangers. Les citoyens s'embrassaient dans les rues, et se promettaient de mourir plutôt que de subir le joug. Des volontaires liégeois étaient accourus à Bruxelles : mêlés aux habitants de cette ville, ils se portent au-devant dé l'ennemi, et se précipitent avec ardeur sur les cavaliers hollandais, dont quelques-uns sont tués presqu'à bout portant.
Le 23 septembre, les troupes hollandaises, au nombre de neuf ou dix mille, se présenté* rent, et vers huit heures du malin, elles pénétraient dansja ville par les portes de Bcbaerbeek et de Louvaim II faut croire qu'à l'aspect de cette cité frémissante et prête au combat, qu'au glas du tocsin se mêlant aux détonations de la mousqueterle, les Hollandais furent saisis de vertige. Car, au lieu de marcher droit sur des barricades imparfaitement construites, de s'emparer des postes importants , de dominer toute la ville, ils se dirigèrent vers le Parc, où ils se retranchèrent avec leur artillerie. Là ils furent assaillis pendant quatre jours par les tirailleurs belges, maîtres de la place Royale et postés dans les maisons voisines. Pendant
quatre jours, les braconniers wallons , connus par leur adresse, ne cessèrent de porter la mort dans les rangs de l'armée ennemie , dont l'artillerie ne cessa de foudroyer la ville. Les Hollais abandonnèrent enfin Bruxelles, emportant leurs morts dans des chariots, et laissant, pour souvenir de leur passage, le Parc ravagé comme un champ de bataille , le pavé couvert de cadavres, et la cendre des maisons qu'avait dévorées le feu des obusiers.
Un coup mortel venait d'être porté à la famille des Nassau. Impitoyables et vaincus, leur crime était double. L'horreur produite par leur tentative avortée s'accrut bientôt de celle qu'inspirèrent les plus sombres récits. Les Hollandais , disait-on , avaient commis des atrocités; ils avaient pillé plusieurs hôtels de la place d'Orange, après avoir assommé les propriétaires à coups de crosse ; on les y avait vus tirer par les soupiraux des caves sur de pauvres paysans inoffensifs, ils avaient traîné l'aubergiste du Pavillon Royal à la queue d'un cheval, envahi brutalement des pensionnats de jeunes filles, incendié seize maisons entre la porte de Schaerbeek et celle de Louvain. On citait un Belge, nommé Bulens, l'un des domestiques de M. Auguste Wahlen, auquel ils avaient coupé les bras et les jambes , et dont ils avaient jeté le tronc sanglant dans un fossé. Le prince Frédéric était représenté animant ses soldats au carnage, et disant à ses artilleurs avec le sourire sur les lèvres : « Courage, mes enfants! » bombardez cette méchante ville. Je vous en » garantis le pillage. » Vrais ou supposés , ces affreux détails étaient avidement accueillis par la haine, toujours crédule, et ils rendaient une réconciliation désormais bien difficile.
Il ne restait donc plus à la Belgique que deux partis à prendre :' se déclarer indépendante, ou se jeter entre les bras de la France.
De ces deux partis, le premier paraissait bien hasardeux. En se détachant violemment de la Hollande , la Belgique brisait les traités de 1815. Le souffrirait-on en Europe? Et si on ne le souffrait pas, comment les Belges, privés de l'assistance des Français, maintiendraient-ils leur indépendance? La guerre semblait imminente. Du sein même des négociations, pour peu que la France eût nourri des
espérances de conquête, un orage universel pouvait sortir. Que deviendrait alors la Belgique? Ne serait-elle pas, ce qu'elle avait été déjà si souvent, l'arène sanglante où les nations du premier ordre viendraient se disputer l'empire du monde ? Ne devait-elle pas se donner, pour n'être pas conquise? Voilà ce que pensaient les hommes qui, tels que MM. Gendebkn et Séron, avaient une âme inaccessible ara mesquines jalousies, et préféraient, pour leur patrie, l'éclat d'une existence forte, régulière, respectée, au frivole avantage d'une nationalité impuissante, condamnée à un rôle éternellement subalterne, ne vivant que des embarras de la diplomatie européenne, et soumise, dans tous les cas, au premier caprice des batailles. Ces considérations s'appuyaient sur des intérêts pressants. Privée tout à coup des riches débouchés que lui fournissaient les colonies hollandaises, la Belgique ne pouvait se donner à la France, sans que la France se donnât à la Belgique. La réunion des deux pays n'avait rien du caractère d'une conquête, et n'aurait fait, en décuplant leur puissance, que sceller entre eux un noble pacte de fraternité. Il fallait, d'ailleurs, un gouvernement à la Belgique déclarée indépendante. Nouvelle source de difficultés. Car, république, l'Europe pesait sur elle et l'écrasait; monarchie, la diplomatie l'asservissait , en lui imposant un roi. Enfin, comme si la fortune eût voulu montrer tout ce que pouvait cacher de tempêtes cette indépendance si difficile à fixer, la Belgique, depuis son affranchissement, était accablée de toutes sortes de maux. Des pensées redoutables étaient éveillées dans le peuple par les encouragements que donne à l'audace tout changement de règne, et par l'espoir de la licence impunie. Des hordes de malfaiteurs parcouraient les campagnes; on avait dévalisé des voyageurs, dépouillé de riches négociants, dévasté des fabriques ; les propriétés étaient menacées; l'anarchie gagnait de proche en proche. Et pour faire face aux dangers de cette situa-, tion, il n'y avait qu'un gouvernement qui s'était créé lui-même, gouvernement d'hommes nouveaux que sa nécessité rendait possible, non populaire, et qui était sans force parce qu'il était sans prestige.
Ainsi, tout semblait inviter la Belgique à devenir française. Il y allait des plus chers intérêts de la France, et ce dénoûment était inévitable, si pour l'empêcher le cabinet du Palais-Royal n'eût déployé une activité sans égale.
Parmi les personnages influents de la Belgique nouvelle, les uns étaient des républicains qui, comme M. de Potter, ne voulaient point faire partie d'un peuple retombé sous le joug monarchique. Les autres étaient , comme MM. Van de Weyer et Nothomb, des hommes à demi sceptiques, impatients de leur précédente obscurité, sans esprit de système, et faisant volontiers consister la capacité des affaires dans une froide soumission aux décrets de la force. Ces derniers, le gouvernement français les aurait mis sans peine dans les intérêts de la France, n'ayant pour cela qu'à leur prouver sa puissance, et à leur promettre un rôle. Il agissait dans un sens opposé, et les eut naturellement contre lui : c'était là ce qu'il voulait.
Grâce à cette conduite, inouïe certainement dans les fastes de la diplomatie, un véritable parti français ne put se former en Belgique , bien que de ce côté se trouvassent en même temps la logique des faits, les apparentes décisions du sort, la grandeur et l'avenir de deux peuples. La lutte s'engagea donc, à Bruxelles, entre les patriotes, partisans chaleureux d'une nationalité belge, et les orangistes, qui avaient contribué à combattre la suprématie hollandaise, mais qui, ne croyant pas à la possibilité d'une Belgique indépendante, désiraient le maintien de la dynastie des Nassau, avec des institutions modifiées. Les hommes de finance, beaucoup d'industriels, la plupart des anciens employés du royaume des Pays-Bas, formaient le parti orangiste. Le parti patriote comprenait les catholiques, les jeunes libéraux, et s'appuyait sur les sympathies populaires. Les orangistes étaient plus riches, plus prévoyants ; les patriotes plus actifs, plus nombreux et plus passionnés. Entre ces deux opinions rivales flottaient les hommes qui , préoccupés de leur fortune particulière, se tenaient à la disposition des vainqueurs.
Nous avons dit qu'un gouvernement provi-
soire s'était établi à Bruxelles, le lendemain de la révolution de septembre. Il se composait de MM. le baron E. d'Hooghvorst, Charles Rogier, Jolly, de Coppin, Vanderlinden , Nicolaï, Félix de Mérode , Gendebien , Van de Weyer. Quatre jours après son installation, il s'était adjoint M. de Potter. N'osant décider lui-même aucune des grandes questions que la révolution venait de poser, ce gouvernement de passage se hâta de convoquer le congrès , auquel il réservait le droit de fixer le destin de la Belgique. Seulement, il publia une proclamation ambiguë dans laquelle il déclarait que la Belgique constituerait un État indépendant. Une commission fut ensuite chargée par lui de rédiger un projet de constitution. Tous les membres de cette commission, à l'exception de M. Tielemans, se prononcèrent pour la monarchie, et la rédaction du projet fut confiée à MM. Devaux et Nothomb. Quand celui-ci en donna lecture au gouvernement provisoire, c Ce n'était pas la peine, dit M. de Potter avec » amertume , de verser tant de sang pour si » peu de chose. »
Cependant, Guillaume avait appelé aux armes ses sujets fidèles , et les Prussiens se disposaient à le seconder, quand M. Mole leur déclara que, s'ils mettaient le pied sur le territoire belge, une armée française y paraîtrait aussitôt. 11 n'en fallut pas davantage pour intimider la Prusse. Le succès de cette honorable fermeté aurait dû prouver au cabinet du Palais -Royal combien une politique courageuse était alors facile, profitable, et même prudente.
Peu confiant dans ses propres forces, Guillaume eut recours au gouvernement anglais. Le royaume des Pays-Bas étant une création diplomatique, Guillaume en appelait naturellement à la diplomatie dans une note remise à lord Aberdeen par M. Falck , et datée du 5 octobre 1830, il était dit :
c Comme l'assistance des alliés du roi pourra » seule rétablir la tranquillité dans les pro- » vinces méridionales des Pays-Bas, j'ai reçu » l'ordre de demander qu'il plaise à Sa Ma- » jesté Britannique de commander à cette fin » l'envoi immédiat du nombre nécessaire de » troupes dans les provinces méridionales des
» Pays-Bas, dont l'arrivée retardée pourrait > compromettre gravement les intérêts de ces » provinces et ceux de l'Europe entière. En » m'acquittant, par la présente, des intentions » de mon gouvernement, j'ai l'honneur d'in- » former Votre Excellence qu'une semblable » communication est adressée à la Prusse, à » l'Autriche et à la Russie, qui, ayant égale- » ment signé les huit articles constitutifs du » royaume des Pays-Bas, sont appelées, ainsi » que l'Angleterre, à soutenir le royaume des » Pays-Bas, et l'état actuel de l'Europe. »
Dans sa réponse, en date du 17 octobre, lord Aberdeen refusait comme tardif l'envoi des troupes, mais il annonçait la prochaine réunion des plénipotentiaires des cinq cours.
Cette réunion eut lieu , en effet : la Prusse y était représentée par le comte de Bulow, la Grande-Bretagne par lord Aberdeen, la Russie par le comte Matuszewic. Elle prit le nom de conférence, et n'était qu'une continuation du congrès de Vienne. Aussi ce fut avec un étonnement inexprimable que l'Europe y vit la France représentée par M. de Talleyrand : car nous devenions par là complices de toutes les mesures prises par nos ennemis contre nousmêmes. La conférence se tint à Londres, comme pour mieux prouver que c'était à l'Angleterre qu'appartenait le droit de régler le sort du monde.
Le prince d'Orange, de l'aveu de son père, avait établi à Anvers une espèce de contregouvernement. Il fit répandre une proclamation dans laquelle il reconnaissait l'indépendance de la Belgique. Or, l'incertitude des esprits était si grande encore dans ce pays, que l'effet de la proclamation du prince y fut prodigieux. Le gouvernement provisoire affecta de la dédaigner, mais la cause du prince d'Orange était loin d'être perdue. « Des actes populaires, dirent à un envoyé du prince, MM. Van de Weyer et Félix de Mérode, pourraient peut-être dé-
tourner une solidarité qui pèse sur tons les membres de la maison de Nassau. »
Un événement grave vint simplifier la situation. Dans la nuit du 27 au 28 octobre, on entendit à Bruxelles comme un bruit lointain et formidable. Les membres du gouvernement provisoire avaient établi leur siège dans fancien palais des états généraux. Du haut du péristyle, ils aperçurent à l'horizon une lueur sanglante, semblable à celle d'un vaste incendie. C'était la ville d'Anvers que le prince d'Orange avait abandonnée et que le général Chassé faisait bombarder. L'indignation des Belges fut extrême. Coupable ou non du bombardement d'Anvers, le prince d'Orange resta chargé du crime d'avoir livré aux flammes la plus florissante cité de la Belgique, et la seule qui se fût jusque-là montrée fidèle à la Hollande.
Le moment approchait où la Belgique allait se trouver complètement affranchie. Les Hollandais avaient été chassés de ville en ville, de poste en poste. Dans un des nombreux engagements qui eurent lieu, le comte Frédéric de Mérode fut mortellement blessé. Les feuilles belges publièrent les détails de son agonie. Ils étaient touchants et de nature à produire en France une grande impression. Sur le point d'expirer, le comte Frédéric se tourna vers un de ses amis , et dit d'une voix éteinte : « Lui » aussi est un brave. Dans les journées de » juillet, officier de cuirassiers, il n'a pas voulu * tirer l'épée contre ses frères. > Et il rendit le dernier soupir.
Ces nouvelles firent éclater à Paris des scènes d'enthousiasme. Les sociétés populaires, surtout, se livrèrent à l'orgueil. On ouvrit des souscriptions en faveur des blessés de septembre. Les clubs envoyèrent à Bruxelles leurs émissaires. La Société des Amis du Peuple leva un bataillon à ses frais, et le fit partir en lui donnant un nom, un chef, un étendard.