CHAPITRE XIY
MM. de Polignac, de Peyronnet, de Gaernon-Ronville et Cfa&ntel&uze , au donjon de Vlncennes. — On nomme des commissaires pour les interroger. — Singulières dissidences. — Vues de M. Mauguin; son portrait. — Interrogatoire dos ex-ministres ; leur attitude; singulière assurance du prince de Polignac. —On prépare tout pour sauver les accusés. — Le roi laisse éclater son horreur pour la peine de mort. — Débals parlementaires sur l'abolition de celte peine. — Indignation croissante du peuple; émeute de Vincennes. — Mot du roi sur Pétion. — Violentes déclamations et perfides manœuvres. — Proclamation de M. Odilon Barrot ; on veut l'exclure des affaires : scène étrange entre le roi et M. Dupont (de l'Eure). — Les doctrinaires sortent du conseil. — Pourquoi. — Nouveau ministère : M. Laffitte président du conseil» son système peu différent de celui des doctrinaires; déOnition des doctrinaires. — Résultat désastreux de deux mois de règne. — Parti qu'on cherche à tirer du procès des ex-ministres.
Cependant un drame terrible se préparait. Trois des anciens ministres de Charles X, MM. de Peyronnet, de Guernon-Ranville et Chantelauze venaient d'être conduits de Tours à Paris. On leur fit prendre la route de Vincennes, où le prince de Polignac ne tarda pas à les rejoindre.
Les prisonniers avaient été renfermés d'abord dans le pavillon de la Reine, chacun dans une pièce séparée. On envoya Tordre de les transférer au donjon.
M. de Polignac fut appelé le premier à faire ce pénible trajet. 11 y avait plusieurs cours à traverser; et un grand nombre de gardes nationaux, mêlés aux soldats de la garnison, accouraient pour jouir du spectacle de la force abattue, spectacle qui charme les hommes. M. de Polignac parut. Il s'avançait, entre deux grenadiers, d'un pas lent et la tête nue. Ses vêtements étaient en désordre, la fatigue altérait ses traits; mais le feu d'une croyance irritée par le malheur brillait encore dans son regard. En montant l'escalier du donjon, il se montra ému : il s'arrêta, la main appuyée sur le fusil d'un grenadier. Le gouverneur du château raccompagnait. Après des vicissitudes sans nombre, la fortune ramenait M. de Polignac dans ce triste donjon où il avait jadis expié les haines de sa jeunesse contre l'empire. Châtié alors pour s'être mis en révolte contre le pouvoir, il Tétait aujourd'hui pour en avoir abusé.
M. de Peyronnet , que devaient suivre ses deux autres collègues, parut à son tour. Il avait le chapeau sur la tête ; sa démarche était
hautaine, et la foule remarquait sans colère cette fierté que l'excès de la conviction ne justifiait pas en lui, lorsqu'un cri se fit entendre : « A genoux, criait un inconnu, qui couchait » enjoué l'ancien ministre, à genoux le misé* » rable qui a fait tirer sur le peuple ! et qu'il » demande pardon. » On apaisa l'indignation de cet homme; mais il y avait pour le pouvoir dans de semblables scènes un avertissement terrible.
Pour interroger les coupables , la chambre avait à nommer des commissaires. Elle désigna MM. Bérenger, Madier de Montjau et Mauguin. Ils apportaient dans l'exercice de leurs nouvelles fonctions des qualités diverses : M. Bérenger, beaucoup de sang-froid et de gravité ; M. Madier de Montjau, un grand, fonds de tolérance combiné avec un certaine sévérité de maintien; M. Mauguin, au contraire, sous les manières aimales de l'homme du monde, Tinflexibilité d'un tribun.
La première question qui divisa les trois commissaires (et elle n'était vaine qu'en apparence) fut celle du cérémonial. Devaient-ils entourer d'un appareil fastueux l'accomplissement de leur mission ? Ainsi le voulait M. Mauguin. Convaincu que c'est par les signes extérieurs des choses qu'on agit puissamment sur la multitude, et, peut-être aussi, animé par un secret désir de paraître, il demandait que le voyage de Paris à Vincennes se fit avec pompe; que la chambre, dans ses manifestations, empruntât à la majesté royale les importantes puérilités par où elle brille ; que chaque commissaire, par exemple, eût sa voiture; que tout
un escadron fit cortège à ceux qui allaient représenter la justice du peuple.
Ceci, du reste, se rattachait, dans la pensée de M. Hauguin , à des vues hardies de domination. 11 n'avait cédé qu'en frémissant le pouvoir révolutionnaire dont il s'était vu investi à l'hôtel de ville. N'ayant pu faire disparaître la chambre dans la révolution, il aurait voulu introduire la révolution dans la chambre, engager ses collègues dans des mesures d'éclat , les compromettre ; mais , tout en les soumettant aux exigences de la popularité , leur en communiquer la force. Lui-même il jouissait alors sur l'opinion d'un crédit qu'il s'exagérait peut-être, mais dont il était homme à faire un vigoureux emploi.
Malheureusement, M. Mauguin n'exerçait autour de lui aucun empire. Il avait beaucoup d'esprit, et manquait de tact. Supérieur à presque tous ses collègues par l'intelligence, il le leur laissait trop apercevoir. La médiocrité, dans aucun cas, ne pardonne au talent, mais elle le respecte lorsqu'il s'efface, et, alors, elle se résigne à le subir. M. Mauguin perdait le fruit des facultés les plus éminentes par un légitime mais indiscret contentement de luimême. Il éloignait la confiance avec tout ce qui ordinairement la captive. La mobilité de ses impressions passait pour du scepticisme. La bienveillance naturelle de son regard était altérée par une finesse qui en détruisait l'effet. La grâce de ses manières se faisait aisément remarquer, mais n'attirait pas; et il y avait jusque dans l'aménité de son langage je ne sais quoi de protecteur dont on se sentait blessé. S'il était, donné à un homme de commander aux événements, c'eût été presque un malheur public que cette impuissance de M. Mauguin à jouer le premier rôle. Car, mieux que personne, il comprenait tout ce que peuvent, au sortir d'une crise, les témérités intelligentes, quand l'amour du peuple les conseille. Il savait que la vraie liberté ne se peut fonder qu'au moyen du pouvoir exercé avec confiance, avec intrépidité, avec audace; et que les grands périls rendent les grandes choses possibles en les rendant nécessaires. Mais il lui manquait, pour dominer, certaines vertus, et plus que cela, certains défauts. Avec assez de talent
pour se faire beaucoup d'envieux, il n'avait pas assez de caractère pour se créer des ennemis. Or, dans la mêlée des partis, V importance d'un homme politique dépend de la violence des animosités qu'il soulève. Quand le pouvoir est au prix d'une lutte, c'est la haine qui désigne les candidats.
Membre de la commission municipale, M. Mauguin avait eu d'excellentes idées, qui avaient échoué à cause de la défiance qu'il inspirait à ses collègues. Membre de la commission d'accusation dans le procès des ministres, il inspira la même défiance, il rencontra les mêmes obstacles. Dans son projet de jeter de l'éclat, d'agrandir le rôle de la chambre, d'exprimer aux yeux de tous sa souveraineté, MM. Madier de Montjau et Bérenger ne voulurent voir qu'un étroit calcul d'ambition personnelle. Sans combattre ouvertement les vues de leur collègue, ils s'appliquèrent à les déjouer.
Le jour où les commissaires devaient se rendre à Vincennes étant venu , M. Maoguio fut très-surpris de n'apercevoir que cinq ou six gendarmes pour former l'escorte, et deux voitures au lieu de huit. Il en témoigna son mécontentement avec vivacité : il était trop tard. M. Madier de Montjau poussait si loin , dans cette occasion, le goût de la modestie, qu'il avait écrit secrètement au général DaumesnO, gouverneur de Vincennes, pour le prier de faire aux commissaires un accueil extrêmement simple. Cependant, quand ils entrèrent dans le château, ils trouvèrent toute la garnison rangée en bataille; on leur présenta les armes; le tambour battit aux champs. Et lorsque M. Madier de Montjau, prenant à part le gouverneur, lui demanda pourquoi il ne s'était point conformé aux instructions reçues : c Je » m'en serais bien gardé, répondit le général » Daumesnil. La souveraineté aujourd'hui » n'est-elle pas dans la chambre? » Mot qui explique bien la répugnance avec laquelle de hauts personnages voyaient alors tout ce qui pouvait donner à la souveraineté parlementaire trop de relief et de prestige!
L'interrogatoire des anciens ministres fut solennel, et plus grave que sévère. Seul, M. Mauguin donna des sipes de sensibilité.
HISTOIRE DE DIX ANS. i 830-1 840.
n avait jadis obtenu de M. de Peyronnet une amnistie pour des Français réfugiés en Espagne. Il avait connu M. de Guernon-Ranville, et plus intimement encore, H. de Ctaantelauze. Quand ce dernier, pâle, malade, atterré, se présenta tout à coup à lui , il ne put s'empêcher de lui tendre la main et fondit en larmes. M. de Chantelauze, en effet, paraissait plier sous le poids de son infortune. M. de Peyronnet, au contraire, déployait une assurance qui n'était pas exempte de bravade. Il expliquait sa coopération aux ordonnances par son dévouement absolu pour un roi qui l'avait comblé de bienfaits. Le courage de H. de Guernon- Ranville était mêlé de mauvaise humeur. Quant à H. de Polignac, son attitude étonnait au plus haut point les commissaires. Calme et presque souriant, il avait l'air de regarder tout ce qui se passait comme une comédie de mauvais goût, c La responsabilité des ministres, di-
• sait-il, n'est qu'un corollaire de l'inviolahi- » lité royale. On n'a pas respecté l'inviolabilité
• de Charles X, donc, ses ministres ont cessé » d'être responsables. » C'était dire à la victoire de fléchir sous des subtilités de légiste. Mais, à l'abri de ces conséquences d'une fiction qui n'avait sauvé ni Charles Ier ni Strafford, M. de Polignac se croyait inattaquable, t Quand me mettra-t-on en liberté? » répétait-il sans cesse. On entendait, pourtant, retentir autour de la prison des clameurs sinistres.
Les commissaires eurent soin de tempérer par beaucoup d'égards l'austérité de leur mission. Us coupaient court aux réponses des anciens ministres lorsqu'elles devenaient compromettantes. Les interrogatoires firent place très-souvent à des entretiens pendant lesquels les accusés purent oublier l'amertume de leur position. On apportait des rafraîchissements , la conversation s'égarait sur des sujets frivoles, et l'image de l'échafaud disparaissait. Les prisonniers s'étaient plaints d'avoir été mis au secret : cette plainte fut accueillie avec faveur. H. Mauguin, surtout, se montrait disposé à adoucir le sort des coupables. M. de Polignac lui dut de recevoir la visite de la duchesse de Guiche.
Cependant, Louis - Philippe était vivement
préoccupé du danger que pouvaient courir les derniers ministres de Charles X. Les livrer au bourreau, c'était donner à la révolution un gage sanglant , au risque d'aigrir encore davantage le cœur des rois.
La Convention avait frappé Louis XVI, froidement, sans haine, sans colère, comme on frappe un principe. Politique terrible, mais profonde! Sachant bien ce qu'elle devait attendre des ressentiments soulevés contre elle, la convention les voulut inexorables, furieux, pour qu'à la France, poussée au travers des tempêtes, il ne restât plus qu'un moyen de salut, le plus puissant de tous : le désespoir.
Louis-Philippe, dès le lendemain de son avènement, avait adopté une politique tout opposée. Il l'annonçait à l'Europe en sauvant M. de Polignanc et ses collègues. Proposer aux chambres l'abolition de la peine de mort, préparer de la sorte les esprits à l'indulgence, et confier le jugement aux pairs de France, amis pour la plupart des anciens ministres, tel fut le plan arrêté au château.
Depuis la révolution, le cours de la justice criminelle était en partie suspendu. Bien qu'il y eût dans les prisons des hommes condamnés au dernier supplice, le mouvement de la guillotine avait été arrêté sur toute la surface de la France. Le rigide Dupont (de l'Eure) s'affligeait de cette dérogation à la règle; il ne comprenait pas que la loi put rester en interdit. Mais toutes les fois qu'il était question de l'échafaud, le roi témoignait une sensibilité extrême. Les ministres ayant un jour décidé qu'un recours en grâce serait rejeté (il s'agisgait d'un parricide), M. Laflitte entendit le fils de Philippe-Égalité s'écrier : c Kon père est » mort sur l'échafaud. » Et en prononçant ces paroles, le roi avait le visage baigné de larmes.
Le système jugé le plus propre à sauver les anciens ministres n'ayant rencontré aucune opposition dans le conseil, le roi s'en réjouit comme d'une victoire due à son ascendant personnel, et il espéra tout de la condescendance de ses ministres.
L'abolition de la peine de mort avait été proposée dans la séance du 17 août, par M. Victor de Tracy. Dans la séance du 6 oc-