‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 29 sur 96 · chapitre xv · texte numérisé non relu

chapitre xv

Politique extérieure de la France ; son principe. — Nouveau congrès de Vienne. — M. Gendebien à Parts. — Interpellations de M. Mauguin aux ministres ; discours de M. Pignon; émotion qu'il produit. — Congrès belge; m physî indépendance de la Belgique proclamée. — Protocole du 20 décembre; protestation de M. Falck ; protestation do Guillaume. — Question du Luxembourg ; rôle de M. de Talleyrand à Londres. — M. Laflitte éprouve de Péloig pour le roi ; à quelle occasion ; lettre singulière. — Communication ministérielle aux chambres ; détails caractéristiques.

— Le principe de non-intervention proclamé solennellement par le président du conseil; sensation en Europe. — Conjuration en Pologne ; Wysocki , Zaliwski , et leurs compagnons ; son portrait ; sa sécurité. — Nuit du 29 novemkr* a Varsovie. — Chlopicki au pouvoir ; sa profonde incapacité. — Fuite de Constantin. — Enthousiasme des Polonais : Ici clubs. — Frayeurs de Chlopicki ; sa violence dans la faiblesse ; il s'empare de la dictature. — Royauté fotere de Czartoryski. — Les doctrinaires de Varsovie. — Lubecki part pour Saint-Pétersbourg. — Ce que la France povraii pour la Pologne, et ses sympathies.— Entrevue étrange entre M. Biernacki et le consul de France à Varsovie, M. Doraad.

— La Pologne abandonnée.

Le 2 novembre, jour fixé pour l'installation de son nouveau parlement, le roi de la Grande- Bretagne, après s'être félicité du dénoûment de la révolution de Paris, s'exprimait en ces termes sur la révolution de Bruxelles : « J'ai » appris avec un profond regret la situation » des affaires des Pays-Bas. Je déplore que » l'administration éclairée du roi n'ait pu pré- » server ses domaines de la révolte. »

Deux jours après, M. Van de Weyer étant arrivé à Londres, avec une mission de ses collègues , lord Aberdeen et lord Wellington lui déclarèrent successivement que l'Angleterre était bien résolue à ne souffrir ni directement ni indirectement l'accession de la Belgique à la France. En prenant ce ton impérieux et menaçant, les nobles lords n'ignoraient pas que leur pays, épuisé, était hors d'état de faire la guerre. Ils comptaient donc sur la pusillanimité de notre gouvernement, sur son ignorance des faits, et, principalement, sur le désir manifesté par Louis-Philippe de se concilier la bienveillance de l'Europe monarchique. Ils ne se trompaient pas.

On a vu dans le chapitre précédent quelles causes avaient amené la formation du ministère du 2 novembre. M. Dupont (de l'Eure) en

était le personnage, sinon le plus influent, au moins le plus nécessaire , et il avait une âme toute française. Malheureusement, il était absorbé, ainsi que H. Laflitte, par le sois des intérêts du dedans. On lui cachait, d'ailleurs, beaucoup de choses. Le maréchal Maison , ministre des affaires étrangères , prêtait son nom à des actes dont il comprenait peu la portée. De sorte que la politique extérieure était exclusivement dirigée par la cour.

Le principe de non-intervention fut, dès les premiers jours du nouveau règne, adopté comme fondement de cette politique. C'était un principe étroit, peu généreux. L'empereur Alexandre avait été mieux inspiré , lorsqu'il avait pris pour point de départ, dans le traité de la Sainte-Alliance, la solidarité des peuples et celle des rois. Si l'intention était odieuse, si l'application fut oppressive, la pensée était grande. Mais prendre cette devise égoïste ; Chacun chez soi, chacun pour soi, la France ne le pouvait sans faire violence à son génie, sans abdiquer son rôle de haute tutelle à l'égard des peuples malheureux.

Cependant, à l'exception de M. Mole, qui n'aurait pas voulu que la France s'enchaînât à l'avance par l'adoption, hautement avouée,

d'un principe invariable, tous les personnages importants dans le gouvernement nouveau se déclarèrent pour le principe de non-intervention. Sur ce point, MM. Dupont (de l'Eure) et Laffitte pensaient comme H. Sébastiani, et M. de Lafayette comme Louis-Philippe. Seulement, les uns croyaient que, le principe une fois admis, on le ferait respecter dans toutes ses applications, et, par exemple, que si l'Italie se soulevait, on empêcherait les Autrichiens de fondre sur elle. Les autres y mettaient moins de scrupule et se réservaient d'agir suivant les circonstances. De là la participation du cabinet français aux actes de la conférence de Londres. Cette participation ne constituait-elle pas une flagrante violation du principe solennellement proclamé par la France? N'était-ce pas en vertu de la loi diplomatique inaugurée en 1815 que l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, la Prusse , s'arrogeaient le droit de disposer souverainement du sort de la Belgique? Chose étrange ! On vivait alors en un tel tourbillon d'événements et d'idées, que ce fut à peine si on remarqua cet éclatant démenti donné par le cabinet du Palais-Royal à ses propres déclarations!

Quoi qu'il en soit, la conférence de Londres s'était mise à l'œuvre. Dans son premier protocole, en date du 4 novembre 1830, elle proposa la cessation des hostilités entre la Belgique et la Hollande, en assignant à ce dernier pays, comme ligne de l'armistice, les limites qu'il avait avant le traité de Paris du 30 mai 1814. L'acte de la conférence fut apporté à Bruxelles le 7 novembre, par MM. Cartwright et Bresson. Il fallait que le gouvernement provisoire se décidât. La situation était délicate. Adhérer k ce premier protocole, c'était reconnaître au nouveau congrès de Vienne une compétence qu'il ne serait plus ensuite possible de décliner; c'était rendre la Belgique vassale des cinq puissances. Mais que pouvait faire le gouvernement belge? Consulter les ministres français? Us répondaient : « Gardez-vous » d'attaquer la Hollande, la Prusse accourrait » pour la secourir. Et alors quelle situation » serait la nôtre? Nous serions forcés ou de » vous désavouer, ce qui nous serait pénible, » ou de tirer l'épée pour vous, avec vous, ce

d qui n'entre pas dans nos desseins. » Effrayé par ce langage, le gouvernement belge adhéra au protocole n° 1 , subissant ainsi , dans ce qu'elle avait de plus arrogant, cette dictature européenne dont les usurpations avaient la France pour victime et le gouvernement français pour complice.

Les Belges, amis de la France, n'étaient pourtant pas encore tout à fait découragés. M. Gendebien fut envoyé à Paris pour savoir si, dans le cas où les Belges adopteraient la forme monarchique, Louis-Philippe consentirait à leur donner pour roi le second de ses fils. L'Angleterre s'était prononcée : on répondit à M. Gendebien que la Belgique ne devait compter ni sur la réunion ni sur un prince français. En même temps , on opposait toutes sortes d'entraves aux volontaires parisiens, armés pour la cause de la Belgique, et on envoyait à un négociant de Valenciennes l'ordre de refuser les fusils destinés au bataillon des Amis du peuple. Tout cela était trop bizarre pour ne point provoquer des explications. M. Mauguin annonça que, le 13 novembre, il interpellerait les ministres.

Le jour fixé arrive. Il était attendu avec impatience. M. Mauguin monte à la tribune, au milieu d'un silence universel. Il montre d'abord l'Europe partagée entre deux principes; la France toute seule d'un côté, mais traînant le monde à sa suite, lui communiquant son repos, ou l'agitant quand elle s'agite. Passant aux choses du moment, il relève avec surprise et amertune ces mots du dernier discours prononcé par le roi d'Angleterre : Je suis déterminé avec mes alliés à maintenir les traités généraux en vertu desquels le système politique de l'Europe a été établi. — « Quels sont ces » traités, s'écrie l'orateur?Ceux de 1814. Mais * ils assurent la possession de la Belgique à » la maison d'Orange. Nous voilà conduits > logiquement à prendre le parti du Hollan- » dais contre le Belge... Triste position où 9 nous a placés une politique imprévoyante : » ou compromettre la paix de l'Europe, ou » combattre nos voisins les plus chers. » Après avoir fait allusion , avec une indignation contenue, à la conduite du gouvernement à l'égard des réfugiés espagnols , et manifesté quelques

craintes sur les vues de l'administration relativement à la conservation d* Alger, € sommes- » nous enchaînés par les traités de 1814? dit » M. Mauguin en se résumant. Que faisons, » que ferons- nous dans la question belge? » Quelle est notre position à regard de l'Es- » pagne? Est-il vrai que les Français ne jouis- » sent plus dans la Péninsule de la protection » qui leur est due ? Est - il vrai que Tannée » espagnole ait violé notre territoire? Enfin, » que veut-on faire de la partie de l'Afrique » que notre jeune armée a conquise? »

Une longue interruption succède à ces apostrophes hardies. Les députés se lèvent de leurs bancs. Des groupes tumultueux se forment dans l'hémicycle. Le maréchal Maison veut répondre : il s'embarrasse dans le vague de ses réticences et balbutie.

S'emparant à son tour de la tribune, avec l'autorité que lui donnent ses antécédents diplomatiques, M. Bignon se demande d'abord quelles sont les chances pour la guerre, quelles sont les chances pour la paix. « Aurons-nous » la guerre? Immédiatement non. L'aurons- » nous dans trois mois, dans six mois ? là est » l'icertitude; hâtons-nous de dire qu'il dé- » pend de nous en grande partie de ne l'avoir » pas, ou, si elle est inévitable, de n'avoir pas » à la craindre. » Ensuite, comme M. Mauguin, M. Bignon attaque le discours du roi d'Angleterre. Rappelant la qualification de révolte appliquée aux événements de la Belgique, c quel gouvernement sait mieux que le gou- » vernement anglais, qu'un mouvement traité » d'abord de révolte reçoit de la fortune, » quand elle le seconde, le titre de glorieuse » révolution ? Qui le sait mieux que la maison

> d'Hanovre, dont l'élévation au trône d'An- » gleterre n'a pas eu d'autre origine? » Parlant de la conférence de Londres, « de quel » droit, continue l'orateur, ose-t-on prétendre » régler à Paris ou à Londres, ce qui convient » au bon gouvernement d'une autre contrée? » On se propose de pourvoir à la sécurité des * autres États? Messieurs, n'est-ce pas cette » sécurité des autres États qu'on invoquait à

> Troppau, à Leibach, à Vérone? N'est-ce pas » au nom de cette sécurité des autres États » que des armées d'exécution ont été lancées

» tour à tour sur le Piémont, sur Naples et » sur l'Espagne? Notre gouvernement a pro- » clamé le principe de non-intervention. Quel » est l'objet des délibérations dont on parle ? » N'est-ce pas déjà un oubli, une violation de » principe consacré qu'un concert à établir » sur les bases posées par le gouvernemeet » anglais? » A ces mots, un mouvement se fait dans l'assemblée. L'orateur poursuit (Tune voix de plus en plus émue. D compare le droit qu'on voudrait interroger d'imposer à la Belgique affranchie le joug d'une volonté étrangère, au droit exécrable qui, en divers pays, a couvert l'Europe de proscrits et dressé de échafauds à Turin, à Madrid et à Naples. D combat en passant les prétentions de la Belgique sur le duché du Luxembourg , mais il demande que, dans les limites de la justice, h souveraineté du peuple belge soit hmobbiement respectée. Et puis, l'Europe doit compter sur la modération de la France, c Supposez. » en effet, messieurs, ajoute l'orateur, qu'à h » place du roi sage qui nous gouverne, la ré- » volution du 30 juillet eût enfanté une répi- » blique, ou porté au pouvoir un prince, oi » soldat heureux, plus jaloux de grandeur ponr » lui-même que de bonheur pour la France, » qui eût empêché un chef téméraire de répn- » blique ou de monarchie, le jour où le tocs» » de la guerre a sonné dans la Belgique, de » s'y précipiter à la tête de troupes proclamant » la liberté du genre humain, de jeter d'autres » détachements sur les provinces du Rhin qui » ont été des départements français, d'exciter » ou plutôt de seconder le mouvement des » peuples contre leurs souverains actuels, et » leur promettant des constitutions libres? » Sans doute, c'eût été livrer la France à de » terribles hasards! mais enfin la fortune cou- » ronne souvent l'audace; et qui sait, si à » l'heure où je parle, la France, poussée par » un chef entreprenant dans la voie des cod- » quêtes , et ressaisissant un territoire à sa » portée, qui eût été empressé de se réunir à » elle, ne serait déjà pas en état, avec son nom » et ses millions de gardes nationales, de bra- » ver les vains efforts de l'Europe derrière son » triple rempart du Rhin, des Alpes et des » Pyrénées ? »

L'assemblée était haletante, mais quand l'orateur prononça ces mots : c Si une guerre » défensive était nécessaire , toute notre jeu- » nesse studieuse aurait bientôt quitté les li- » vres pour le mousquet, et s'empresserait de » payer sa dette à la patrie, » — Oui ! oui ! cria-t-on des tribunes publique ; les applaudissements retentissaient avec violence; la France guerrière s'était un moment réveillée.

Le caractère modéré de M. Bignon, son âge, les emplois élevés qu'il avait occupés, sa position la veille encore officielle, son expérience des hommes et des affaires, tout contribuait à rendre imposant le viril enthousiasme de son discours. Les éloges obligés qu'il donnait au monarque n'étaient pas de nature à atténuer la portée des souvenirs de gloire réchauffés par sa parole. La France eut une heure de tressaillement, et pour la dernière fois l'Europe ressentit un grand trouble.

Trois jours avant ces débats, le congrès belge s'était rassemblé. Jamais situation ne fut plus solennelle. Ces députés, réunis pour résoudre les plus graves questions qui puissent agiter le cœur des hommes, comment se sépareraient-ils? Peut-être au bruit d'une révolution ; peut-être au milieu de quelque vaste embrasement du monde! car il suffisait du voisinage de la France pour assurer à la Belgique, royaume de quatre millions d'âmes, le pouvoir de tenir tous les rois attentifs au moindre de ses mouvements. La diversité des passions et des intérêts, les engagements pris ou les espérances secrètement conçues, le patriotisme exalté des uns, les calculs ambitieux des autres , donnaient à l'assemblée nouvellement élue une physionomie tout à fait étrange. On y remarquait l'abbé de Haerne, prêtre républicain ; M. Séron , d'une honnêteté rude et singulière; l'impétueux M. de Robaulx; H. Van de Weyer, apprenti diplomate et parodiste de M. de Talleyrand; M. Lebeau qu'attendaient des triomphes de tribune; H. Nothomb, qui s'essayait aux affaires ; M. Gendebien , que la France était (1ère de compter au nombre de ses partisans. La première séance du congrès fut remplie par un discours de M. de Potter, dont les derniers mots étaient : c Au nom du » peuple belge, le congrès national est in- |

» stalle ! » Les députés applaudirent avec transport à cette déclaration de leur souveraineté toute révolutionnaire. Sur l'estrade où se trouvait autrefois le trône, il n'y avait qu'un modeste bureau. Deux drapeaux tricolores flottaient au-dessus, en signe de victoire. Les armes de l'ancien royaume des Pays-Bas avaient fait place au lion belge, portant la lance surmontée du chapeau de la liberté. Pour qui sait à quelles puissances puériles obéit le cœur humain, cet appareil était déjà une chance de succès promise aux partisans de l'indépendance.

En effet, le 18 novembre, le congrès, à l'unanimité, proclama l'indépendance de la Belgique, sauf les relations du Luxembourg avec la confédération germanique. Cette décision, pourtant, était loin de répondre à tous les intérêts , à toutes les sympathies. De tous les points des provinces wallonnes, on avait envoyé au congrès des pétitions réclamant la réunion. Hais que pouvaient les partisans de la réunion à la France, lorsqu'ils avaient contre eux le gouvernement français lui-même?

A dater de ce jour, la Belgique passa sans retour sous le joug de la diplomatie. Son indépendance rendait son esclavage inévitable. Le congrès ayant déclaré qu'il continuait au gouvernement provisoire les hautes fonctions dont les circonstances l'avaient investi, M. de Potter donna sa démission , ne voulant tenir son autorité que du peuple, et sentant bien que le congrès allait subir les plus tristes influences. En même temps, on créait un comité diplomatique composé de MM. Van de Weyer, de Celles, Destriveaux et Nothomb, ce qui était livrer la Belgique en proie à M. de Talleyrand et aux Anglais.

Vassale de la diplomatie, la Belgique ne pouvait évidemment se constituer en république. Aussi avait-on prévu d'avance le résultat de la discussion relative à la forme du gouvernement. Et pourtant, l'abbé de Haerne disait un mot profond lorsque, dans cette discussion, il s'écriait : c Le roi est inviolable, le peuple » est inviolable aussi. Que deviendront ces » deux inviolabilités en présence l'une de » l'autre? » Question terrible, qu'une révolution venait de trancher à Paris, dans le sang

et les ruines ! Hais rien n'est plus intolérant que les intérêts transformés en passions. L'abbé de Haerne fut écouté avec impatience. M. de Robaulx, plaidant après lui la cause de la république, excita dans l'assemblée des mouvements de fureur. EnGn, la république n'obtint que treize voix , dans ce pays qui avait fait une si douloureuse et si longue expérience des vices de la monarchie.

Pendant que la Belgique proclamait son indépendance, la conférence de Londres, dans son protocole du 20 décembre, déclarait le royaume des Pays-Bas dissous. Le protocole, signé par "M. de Talleyrand , comme par les autres plénipotentiaires, se terminait par des mots où perçait un défiance injurieuse pour le peuple français : « La conférence s'occupera » de discuter et de concerter les nouveaux ar- » rangements les plus propres à combiner » l'indépendance future de la Belgique avec » les stipulations des traités, avec les intérêts » et la sécurité des autres puissances, et avec » l'équilibre européen. »

M. Falck protesta au nom du roi des Pays- Bas, qui ajouta une protestation personnelle à celle de son ambassadeur : « Le roi des Pays- Bas, disait Guillaume, a appris avec une douleur profonde la détermination prise à l'égard de la Belgique par MM. les plénipotentiaires d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, réunis en conférence à Londres... Si le traité de Paris de 1814 mit la Belgique à la disposition des hauts alliés, ceux-ci, du moment où ils eurent fixé le sort des provinces belges, renoncèrent, d'après la loi des nations, à la faculté de revenir sur leur ouvrage, et la dissolution des liens formés entre la Hollande et la Belgique sous la souveraineté de la maison de Nassau se trouva exclue de leurs attributions. L'accroissement de territoire assigné aux provinces unies fut d'ailleurs acquis à titre onéreux, moyennant le sacrifice de plusieurs de leurs colonies > la dépense exigée pour fortifier divers endroits des provinces méridionales du royaume » et autres charges pécuniaires. La conférence se réunit, il est vrai , sur le désir du roi, mais cette circonstance n'attribuait point à la

» conférence le droit de donner à ses proto- » coles une direction opposée à l'objet pour » lequel son assistance avait été demandée, et » au lieu de coopérer au rétablissement de * l'ordre dans les Pays-Bas, de les Eure tendre » au démembrement du royaume. »

Au point de vue des traités de 1815 et de la Sainte-Alliance , qu'y avait-il à répondre à cette protestation de Guillaume? U était donc prouvé, à la face du monde, que les puissances signataires au traité de Vienne manquaient à leurs propres principes, foulaient aux pieds leur œuvre propre, au gré des intérêts du moment, et n'aspiraient, en mettant en avant tous ces grands mots d'équilibre européen et de paix générale, qu'à exercer sur l'Europe une sorte de haut brigandage!

Tout défavorable qu'il était à Guillaume, le protocole du 30 décembre n'en fut pas mieux accueilli à Bruxelles, parce qu'il y était dit : c Ces arrangements ne peuvent affecter en rien » les droits que le roi des Pays-Bas et la con- » fédération germanique exercent sur le grand* » duché de Luxembourg. » En enlevant à la Belgique la province du Luxembourg qui se considérait comme belge, avait toujours été réputée partie intégrante des provinces méridionales des Pays-Bas, et n'avait été créé grand-duché en 1815 que par suite d'un échange fictif, la conférence réduisait la Belgique à un état d'impuissance absolue. Le comité diplomatique dut se résigner à une acceptation conditionnelle. Vaine déférence ! les diplomates de Londres répondirent par une note où il était dit : « Les puissances ne sau- » raient reconnaître à aucun État un droit » qu'elles se refusent à elles-mêmes (le droit » de s'agrandir). » C'était, en deux lignes, railler la France et dépouiller la Belgique. M. de Talleyrand signait tout cela.

Au reste* et malgré le mystère dont on s'étudiait à les envelopper, les manœuvres des cours n'étaient pas si secrètes, qu'il n'en transpirât quelque chose dans le public. On s'en alarmait à Paris > et les alarmes des patriotes étaient partagées * dans le sein même du conseil, par MM. Dupont (de l'Eure) et Laffltte. Sentant bien qu'on se cachait d'eux, leurs appréhensions en étaient devenues plus vives.

Déjà, d'ailleurs, Jf . Laffitte commençait à ressentir pour le roi un éloigneraient qui n'était plus combattu que parle souvenir d'une longue amitié, et nous en dirons la cause, parce qu'elle montre de quelles petites circonstances dépendent les destinées d'un peuple dans les pays monarchiques.

Le roi avait acheté la forêt de Breteuil à M. Laffitte , dont la révolution de juillet avait embarrassé les affaires. Mais il importait au crédit de M. Laffitte que le plus grand secret couvrit cette vente qui, une fois ébruitée, pouvait éveiller les soupçons sur ses embarras financiers, alarmer les créanciers çle sa maison, et l'exposer à des remboursements précipités. Il avait donc été convenu que l'acte de vente ne serait point enregistré.

Cependant, quelques banquiers, dont l'élévation de M. Laffitte excitait l'envie, avaient formé le dessein de le perdre. Poussé par eux, un conseiller intime de Louis-Philippe lui représenta que, dans la sitution menacée où se trouvait M. Laffitte, traiter avec lui sans précautions était une imprudence ; que M. Laffitte avait trop de justesse dans l'esprit pour exiger que son royal acheteur abandonnât le soin de ses intérêts, en renonçant à la formalité protectrice de l'enregistrement.

Quoi qu'il en soit, le 18 novembre, M. Laffitte reçut de Louis-Philippe la lettre suivante:

« Mon cher M. Laffitte,

» D'après ee que m'a dit on ami commun, dont je ne vous » dis rien de pin*, vous devez bien savoir pourquoi j'ai pro- » file* de l'insistance de M-. Jamet , a qui le secret de l'acqui- » sition a été confié, non par moi, mais chez vous , pour » Taire enregistrer le sous seing privé le plus secrètement m possible. »

A la lecture de cette lettre, la surprise et la douleur de M. Laffitte furent au comble. Il cherchait en vain quel pouvait être cet ami commun qui avait conseillé au roi de faire courir au plus fidèle de ses sujets, à son ministre de prédilection, à un homme dont la main lui avait donné une couronne, les risques d'une ruine complète. Se rappelant les conditions auxquelles la vente s'était faite, il avait peine à s'expliquer leur violation subite. Il y avait pour lui, banquier rompu à la pratique

des affaires, quelque chose d'inintelligible dans cette conciliation que le roi jugeait possible entre l'enregistrement et le secret. Devait-il, en ami blessé qui se venge, abandonner le mi* nistère? Il repoussa cette pensée* Sa retraite, entraînant celle de M. Dupont (de l'Eure) qui aurait sans doute saisi cette occasion avec joie, lui parut une détermination trop grave pour qu'il lui fut permis de la prendre sous l'influence d'un sentiment personnel. Il poussa la délicatesse jusqu'à se taire sur cette blés* sure de son cœur. Mais, dès ce moment, son affection pour le roi devint plus vigilante.

Aussi ne tarrda-t-il pas à comprendre que l'excès de sa confiance le compromettait en compromettant son pays, et il résolut, d'accord en cela avec M. Dupont (de l'Eure) de prendre enfin position vis-à-vis de la France, par une démarche éclatante. H. Thiers fut chargé de rédiger un discours que le président du conseil devait lire à la chambre et où serait clairement expliquée la politique du cabinet. Ce discours fut lu en conseil. On y faisait parler à la France un langage digne d'elle. Pendant la lecture, le roi, qui était présent, donnait les signes du plus ardent enthousiasme , se promenant à grands pas, et appuyant de la voix et du geste tous les passages belliqueux, Les deux dernières pages lui parurent seules trop passionnées. C'était l'avis de M. Laffitte : elles furent supprimées. Au moment où le conseil allait se séparer» le roi demanda le discours comme pour le relire, non sans répéter combien il en approuvait l'esprit et la lettre. Le lendemain, l'étonnemeht de M. Laffitte fut extrême lorsqu'on lui remit, de la part du roi, le manuscrit chargé de ratures. M. Dupont (de l'Eure) en fut particulièrement affligé. Suivi de M. Thiers, il se rendit auprès du roi, pour lui déclarer que, si les ratures n'étaient point annulées, il offrait sa démission. Le procès des ministres de Charles X n'était pas encore arrivée à son dénoûment ; le roi céda, et il fut convenu que le discours serait prononcé tel qu'on l'avait accepté dans le conseil.

Le bruit s'était répandu qu'une commune cation ministérielle allait être faite aux chambres. Le ier décembre une grande affluence de spectateurs encombrait les avenues du palais

Bourbon. Plusieurs membres du corps diplomatique s'étaient rendus à la cbambre. M. Laffitte parut à la tribune. Après avoir parlé des craintes de guerre qui s'étaient propagées, des rapports d'amitié qui existaient depuis la révolution entre le cabinet du Palais-Royal et les autres cabinets; après avoir représenté le trône de Louis-Philippe, élevé par la modération puissante de la France et salué aussitôt par la modération éclairée de l'Europe, « la » France, dit le président du conseil, ne per- » mettra pas que le principe de non-interven- » tion soit violé. Hais elle s'efforcera aussi » d'empêcher que l'on compromette une paix » qui aurait pu être conservée. Si la guerre » devient inévitable, il faut qu'il soit prouvé, » à la face du monde, que nous ne l'avons pas » voulue, et que nous ne l'avons faite que » parce que l'on nous mettait entre la guerre » et l'abandon de nos principes. Nous n'en se- » rons que plus forts, quand à la puissance » de nos armes nous joindrons la conviction » de notre bon droit. Nous continuerons donc » à négocier, et tout nous fait espérer que ces » négociations seront heureuses. Mais en né- » gociant, nous armerons. » Des cris d'approbation s'élevèrent. Alors, reprenant avec plus d'énergie : « Sous très-peu de temps, continua

> le ministre, nous aurons, outre nos places » fortes approvisionnées et défendues, cinq » cent mille hommes en bataille, bien armés, » bien organisés, bien commandés. Un million » de gardes nationaux les appuieront, et le » roi, s'il en était besoin, se mettrait à la tête » de la nation. » Ici, les applaudissements couvrirent la voix de l'orateur. « Nous mar-

> cherions serrés, forts de notre droit et de la » puissance de nos principes. Si les tempêtes » éclataient à la vue des trois couleurs et se » faisaient nos auxiliaires, nous n'en serions » pas comptables à l'univers.»

L'enthousiasme excité par ce discours guerrier fut immense. Dans la tribune des diplomates étrangers, on crut remarquer des visages émus. H. Laffitte put se féliciter de sa popularité , si noblement reconquise. Il avait dit à la chambre : « Nous avons pour faire la guerre » un budget suffisant ; car nous pouvons dis-

> poser d'un revenu qui représente un capital

» d'emprunt de 44 à 1500 millions. » Le parti national était au comble de la joie. D ne savait pas qu'on tient faiblement compte, en diplomatie, des discours qui ne s'adressent qu'à la multitude. Quelques jours après cette séant* mémorable, M. Laffitte reçut de M. de Talleyrand une lettre, relative à des intérêts privés, mais dans laquelle le diplomate avait glissé ces mots d'une insolence polie : c On a beau- » coup aimé ici le discours prononcé par » M. Laffitte. Il m'a été utile. » C'était la première lettre que le président du conseil recevait de notre ambassadeur à Londres, depuis leur commune entrée aux affaires. M. de Talleyrand ne correspondait qu'avec le roi.

Tel était l'état des choses, lorsqu'on apprit qu'une révolution embrasait Varsovie, révolution profonde, dont les détails méritent d'être connus : car elle tendait à renverser pour jamais les traités de 1815, et à foire passer définitivement aux mains de la France le sceptre de l'Occident.

Depuis longtemps une vive fermentation régnait en Pologne. La franc-maçonnerie politique, fondée par le généreux Dombrowski, avait fait en quelques années des progrès rapides. A l'ombre des affiliations philosophiques et littéraires, elle avait gagné la bouillante jeunesse des universités ; par la camaraderie militaire, elle avait envahi l'armée, et, par le compagnonnage, le peuple. C'était surtout à Varsovie , et dans la corporation des savetiers de la vieille ville, que vivait l'esprit révolutionnaire. Or, après la révolution de juillet, cette agitation avait pris un caractère étrange, et s'était partout répandue. Bientôt il se fit entre l'université de Cracovie et celle de Wilna un redoutable échange de sentiments courageux et d'espérances hardies. Dans toute l'étendue des palatinats, les esprits obéissaient à l'empire d'une inquiétude vague, mystérieuse , et par cela même plus ardente. Les nobles ruina, si nombreux en Pologne, s'armaient pour des luttes inconnues; l'attente était universelle, profonde; et des bords de la Vistule à ceux du Niémen , on taillait des bois de lances.

Mais, au centre de ce vaste mouvement, s'était formée une conjuration dont le but était précis et les moyens habilement combinés. Les

conjurés appartenaient à l'école des porteenseignes, comptaient parmi eux plusieurs officiers de la garnison de Varsovie , et avaient à leur tête de jeunes sous-lieutenants, Wysocki et Zaliwski : le premier, puissant sur la jeunesse par la fermeté de son caractère, la pureté de son âme, la dignité de sa vie; le second, par la* fougue de ses allures, son activité, sa persévérance, son audace. Zaliwski, nageur renommé, dirigeait l'école de natation du Marymont, près de Varsovie: là se réunissaient les conjurés. 11 fut convenu qu'on éclaterait vers la fin de février 1831. Tout à coup arrive un édit impérial qui ordonne que l'armée polonaise soit mise sur le pied de guerre. A cette nouvelle, la Pologne tout entière s'émut. Nul n'y avait oublié cette longue et glorieuse fraternité d'armes qui rendait une guerre à jamais impossible entre les compatriotes de Poniatowski et ceux de Napoléon. L'ordre donné aux Polonais de se tenir prêts à marcher contre la France, comblait, à l'égard de la Russie, la mesure de leurs ressentiments. L'avant-garde, comme le dit plus tard M. de Lafayette, résolut de se retourner contre le corps de bataille. Les conjurés, sentant la nécessité de se hâter, décidèrent qu'on agirait dans la nuit du 29 novembre. Des émissaires furent envoyés dans chaque palatinat. On prépara prudemment les ouvriers de Varsovie à se soulever au premier signal. Enfin l'appui des généraux patriotes pouvant être décisif, on sonda leurs dispositions. Mais ils ne répondirent qu'avec une extrême réserve : leur fortune était déjà faite. Les destins de la Pologne restèrent donc abandonnés au courage de quelques écoliers ayant à leur tête quelques sous-lieutenants.

Cependant, l'empereur Nicolas faisait contre l'Occident des préparatifs formidables ; il entassait dans la place de Modlin des munitions de guerre qui semblaient annoncer une longue lutte; et ses soldats, appelés sur le Bug, n'attendaient plus qu'un ordre parti de Saint-Pétersbourg pour fondre sur la France en poussant la Pologne devant eux. Les indiscrétions calculées du ministre des finances Lubecki , et les forfanteries du général Krasinski, ne prouvaient que trop la réalité des projets de la cour de Saint-Pétersbourg.

Dès ce moment, Varsovie prit un aspect singulièrement sinistre. La police redoubla d'efforts. Le sombre génie deRosniecki par qui elle était dirigée, déploya des ressources inattendues. Tout fut inutile. De jeunes conspirateurs, arrêtés presque au hasard, furent en vain plongés dans les cachots des Carmes : ils surent y garder, au milieu des tortures, le secret de leurs compagnons. La fureur de Rosniecki était au comble; les courtisans du czarowitz, saisis d'effroi, sentaient bien que le glaive d'ennemis invisibles était levé sur eux. Seul, Constantin se montrait inaccessible à la défiance, par une bizarre dérogation aux habitudes de son despotisme soupçonneux.

Au reste, le grand-duc était un de ces êtres inexplicables, qui, déjouant l'observation, déconcertent également l'amour et la haine. Sa taille, admirablement dessinée d'ailleurs, était athlétique, sa figure effrayante; et pourtant, de ses yeux , enfoncés sous de longs sourcils fauves, jaillissaient des éclairs de bienveillance qui en tempéraient l'expression sauvage. Féroce par humeur, sensible par accès, il avait étonné les hommes en renonçant au trône des czars pour épouser une jeune Polonaise qu'il aimait et dont il se mit à subir l'empire, soumis comme un enfant, respectueux comme un chevalier. Savant et lettré, il ne gardait que mépris aux gens de lettres et à la science, se servant de ses propres lumières pour les railler, et parlant du génie de l'Occident, dont il semblait posséder les trésors, tantôt avec la légèreté d'un grand seigneur, tantôt avec le dédain brutal d'un barbare. Aussi se plaisait-il aux exercices militaires, aux manœuvres des camps, aux scènes de corps de garde ; et, quoiqu'il s'emportât quelquefois jusqu'à frapper des officiers, jusqu'à leur cracher au visage, il aimait l'armée polonaise, dont il était fier, l'ayant lui-même façonnée à la discipline. II avait surtout pour le 4e régiment de ligne une espèce de tendresse farouche , qui souvent se traduisit en bouffonneries soldatesques ou en caprices de basse familiarité. Quels motifs purent endormir la vigilante tyrannie d'un tel homme, au milieu des préparatifs d'un complot dont le secret se lisait sur tant de visages? Nul ne l'a deviné, nul ne l'a dit.

Le 39 novembre arriva. Il était convenu entre les conjurés que le signal de l'insurrection serait donné : au midi , par l'incendie de la brasserie de Solec ; et , au nord , par celui de quelques maisons voisines de l'arsenal.

Les troupes russes se composaient d'un corps de Volhyniens, d'un corps de Lithuaniens, commandés par le général polonais Zymirski, et de trois régiments de cavalerie. Les gardes volhyniennes et lithuaniennes campaient au nord de Varsovie, dans le voisinage de l'arsenal. Les cavaliers occupaient, au midi, les casernes de Lazienki , voisines de l'école des porte-enseignes, et du Belvédère, résidence de Constantin. Ce fut donc principalement sur l'arsenal et le Belvédère que dut se porter l'attention ties conjurés.

En effet, vers six heures du soir, dix-huit jeunes gens sortent de l'école des porte-enseignes, fondent sur la demeure du grand-duc terrassent les sentinelles, et pénètrent, la baïonnette au bout du fusil , les uns dans les appartements, les autres dans les jardins. L'alarme se répand ; les valets iffarés courent çà et là ; le général Gendre et le vice-président de police, Lubowiski, essayent de s'enfuir et tombent percés de coups. Le grand-duc , couché sur un lit de repos, n'a que le temps de jeter un manteau sur ses épaules nues, et se dérobe par miracle aux vengeances des assaillants, tandis qu'à genoux dans une salle du rez-dechaussée, la belle duchesse de Lowicz prie pour les jours du prince qui Ta préférée à un empire. Furieux d'avoir manqué leur victime, les dix-huit conjurés courent rejoindre leurs camarades, et tous, sous la conduite de Wysocki, ils se dirigent vers les casernes de la cavalerie, qu'ils espèrent surprendre. Les cuirassiers russes étaient déjà rangés en bataille. L'aventureuse phalange se précipite alors vers la grande rue du Nouveau-Monde, où l'attendent, à la tête de leurs compagnies, les sous-lieutenants engagés dans le complot. Hais partout règne un profond silence. Solec, qui devrait être en flammes , n'a jeté qu'une faible et passagère lueur. Les jeunes gens s'étonnent; ils craignent une trahison, et leurs angoisses redoublent à la vue d'un escadron de lanciers qui s'est mis à leur poursuite. Les écuries de

Radziwill étaient sur leur passage : ils s'y retranchent, au nombre de 200, et, après u&. lutte vigoureuse, parviennent à repousser Je lanciers. Au même instant, des décharges de mousqueterie retentissent au loin ; un incendie brille au nord. C'est le signal convenu entre Wisocki et Zaliwski. Pleins d'enthousiasme et d'espérance, les porte-enseignes poussent & avant, rencontrent à l'entrée du iVoimn- Monde un régiment de hussards , l'enfoncent; et, entonnant l'hymne national : Non, Pologne, tu n'es pas sans défenseurs, ils s'élancent vere le centre de la ville.

L'insurrection en avait gagné la partie septentrionale. Enlevé par deux sous-lieutenant un bataillon du quatrième de ligne se dirigeait vers l'arsenal, dont les avenues se trouvaient déjà occupées par les grenadiers du cinquième qui , à la voix du jeune Lipowski, avaient prononcé le serment de mourir pour la cause de la Pologne indépendante. De son côté, l'inônterie russe s'était ébranlée; et pendant que le général Zymirski , se décidant pour la neutralité, conduisait les Lithuaniens au Champ de Mars, de manière à les isoler, deux bataillons volhyniens se précipitaient, en poussant d'horribles imprécations, l'un à la rencontre do quatrième de ligne, l'autre à la rencontre des grenadiers de Lipowski. Il y eut là un double combat, un combat terrible, dont l'embrasement des maisons de Nowolipie éclairait les désastres. Hais, du fond de la vieille ville, la foule roulait en colonnes mugissantes , et les élèves de l'école d'artillerie, gagnés à la cause de l'indépendance, arrivaient sur le champ de bataille avec deux pièces de canon. Les Volhyniens plièrent enfin et se retirèrent en désordre vers le Champ-de-Mars, abandonnant l'arsenal, dont les portes furent aussitôt enfoncées, et qui livra au peuple plus de cinquante mille fusils.

L'insurrection fut partout, alors. Le cri : Aux armes ! aux armes ! avait fait place à des chants de victoire. Les grenadiers jetaient an vent leurs plumets noirs. Les ouvriers, en armes, parcouraient les rues dans une exaltation qui tenait du délire. Les soldats russes abandonnaient leurs postes de toutes parts et cherchaient dans ce pêle-mêle immense à re-

joindre leurs corps. Une invincible terreur s'était répandue dans les demeures des riches, et surtout dans les boutiques de la rue des Franciscains, quartier des juifs. La plupart des généraux se cachaient. Cblopicki, dont le nom était déjà dans toutes les bouches, et qui devait jouer si inglorieusement le plus glorieux des rôles, Chlopicki n'osait sortir du palais du primat, où il s'était retiré. Quant aux ministres du grand-duc, rassemblés au palais de la banque , ils y délibéraient dans la plus vive agitation.

Au centre de la ville, cependant, la garde à cheval polonaise, commandée par le général Kurnatwski, s'était prononcée en faveur du grand-duc, et elle chassait le peuple devant elle, lorsque les sapeurs, accourant à la hâte, la refoulèrent au fond du faubourg de Cracovie. Le grand-duc n'avait plus qu'un parti à prendre : celui de fondre sur la ville à la tête de ses trois régiments de cavalerie, dont les soldats de Kurnatwski formaient r avant-garde. Mais cette soudaine tempête semblait l'avoir frappé de vertige. Dans ce camp où il s'était rendu, fuyant son palais ensanglanté, il errait devant le front des troupes, en proie à un désespoir violent et stupide. C'en était fait de son règne. Le jour se leva sur Varsovie indépendante»

La nuit mémorable du 29 novembre venait de couvrir de son ombre des scènes héroïques, mais aussi de tristes massacres. Plusieurs généraux polonais y furent égorgés, et, entre autres, le vieux Stanislas Potocki. II haran* guait les grenadiers et cherchait à les détacher de la cause de l'insurrection, quand la multitude indignée se précipita sur lui, le renversa de cheval, et ne le laissa aux mains des gendarmes que frappé mortellement. Le ministre Hauke fut tué d'un coup de pistolet. Les généraux Trembicki et Siemiontkowski éprouvèrent un sort non moins funeste. L'insurrection avait surpris ce dernier jouant aux cartes , dans sa maison, avec le général Skrzynecki , si célèbre depuis. Au bruit de la fusillade, il sortit, voulut rappeler avec insulte aux soldats leurs serments de fidélité, et alla tomber mort non loin de la statue de Kopernik.

De tous ceux qui avaient préparé l'insur-

rection, un seul n'y put figurer. Au milieu de sa patrie en feu, Lelewel eut la douleur d'être retenu au chevet de son père agonisant, dont cette nuit-là même, il reçut le dernier soupir.

Le lendemain , 80 novembre, le cri de Tindépendance sortait de toutes les bouches ; l'aigle blanc disparaissait partout de la façade des monuments publics ; l'ancien conseil administratif s'adjoignait en toute hâte des citoyens populaires; on foulait avec transport ces rues teintes de sang; on pleurait de joie et d'orgueil : Varsovie était libre. Et pendant ce temps, rassemblée aux portes du palais des finances, une multitude innombrable criait : Chlopicki! nous voulons Chlopicki! On le cherchait partout, et en vain : il se cachait. Le général Pac dut prendre, en attendant, le commandement des troupes.

Chlopicki était un général élevé à l'école de Napoléon; il avait servi avec éclat en Espagne, sous le maréchal Suchet; plus tard il avait opposé aux caprices du grand-duc Constantin une résistance altière : c'étaient ses seuls titres à tant de popularité. Hais les hommes du peuple sont aisément touchés par les apparences de la force, et Chlopicki leur plaisait par sa haute stature, son visage martial, la brusquerie impérieuse de son geste et son ton bref. Malheureusement, ces dehors cachaient l'esprit le plus médiocre, le moins propre aux révolutions. Soldat borné , Chlopicki ne croyait qu'à la puissance grossière du nombre combiné avec la discipline , il niait les victoires possibles de l'audace, et souriait avec mépris quand on lui parlait de ce que peuvent les croyances vives , l'ardeur des longs ressentiments, l'enthousiasme de la liberté, l'élan des masses. Aux premiers bruits de cette révolution qui le voulait pour chef, il prit un compas, et mesurant sur la carte l'étendue de l'empire des czars, il secoua la tête en disant : « Si la Pologne ose » résister, elle est perdue. »

Il accepta donc le commandement pour négocier, non pour combattre ; pour fléchir l'empereur, non pour délivrer la Pologne. Et il 'y fut aidé par le prince Lubecki, homme sans foi, mais habile, qui n'eut pas de peine à do-, miner complètement le vieux général , et se

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servit de lui pour se maintenir pendant quelques jours entre deux trahisons.

Le grand-duc Constantin campait à peu de distance de Varsovie, à la tête d'un corps d'environ huit mille hommes. Anéantir ce corps était facile; l'attaquer était nécessaire, car toute révolution qui a peur d'aller trop loin est une révolution avortée. Chlopicki aima mieux parlementer. Faute énorme au début d'une révolte, faute irréparable ! Une députation composée du comte Ladislas Ostrowski, des princes Lubecki et Czartoryski, et du républicain Lelewel , se rendit au village de Wierzbna , où elle trouva le grand-duc entouré de ses principaux officiers. Constantin était à côté de la duchesse de Lowicz. A l'aspect des députés, il se leva comme pour leur faire honneur, prompt à dissimuler sa colère. Hais, quoique Polonaise et d'un caractère naturellement trèsdoux , la duchesse de Lowicz ne put contenir sa douleur, qui s'échappa en plaintes amères. Lubecki répondit avec le calme d'un sceptique qui subit la loi des faits sans amour et sans haine. Ostrowski fut digne, Lelewel ironique et inflexible. Quant aux résultats de l'entrevue, ils devaient être nuls. Le grand-duc, en consentant à la rentrée des gardes polonaises dans Varsovie, ne faisait que céder à la force des choses ; et il trahissait la vérité en donnant à entendre que, si on respectait sa retraite, les Polonais n'auraient pas à redouter les vengeances de son retour.

Ce fut à la suite de cette entrevue que les gardes polonaises qui avaient suivi l'étendard du czarowitz, rentrèrent dans Varsovie, ainsi que les patriotiques brigades des généraux Skrzynecki et Szembeck. Ce spectacle avait quelque chose d'imposant et de terrible. Au milieu des Polonais, encore frémissants de leur glorieuse victoire, marchaient, tête baissée, ceux qu'un moment d'erreur avait enlevés à la défense de leur patrie. On remarquait parmi les généraux trop fidèle à la cause du grandduc, Zymirski dont le sang, versé plus tard sur le champ de bataille, devait expier la faute, et Krasinski, l'un des plus orgueilleux suppôts de la tyrannie russe. Lorsque ce dernier parut sur la place de la Banque, une clameur menaçante retentit, et mille bras, prêts à frapper,

se levèrent sur sa tête. Lai, tombant à genoux, il demandait grâce. Chlopicki accourut et k sauva.

Il ne restait plus à Constantin d'autre pam à prendre que celui d'une prompte fuite. 1 donna l'ordre de la retraite. Ses soldats, saisis de stupeur et d'effroi , marchaient en sikm, tournant de temps en temps les yeux verset voluptueuse cité de Varsovie où plusieurs d'entre eux laissaient , pour ne plus les ms peut-être, leurs femmes et leurs enônts.

La fièvre héroïque qui, pendant les premier! jours, anima la capitale de la Pologne, n'a m d'analogue dans l'histoire. En LithuamelmL on dit; et le peuple, avec son admirable instinct , le peuple répétait : En Lithwmie! ù club patriotique, que présidait Bromhmsb, entretenait par des discours véhémente fadeur révolutionnaire. Les plus hardis , et par cela même les plus intelligents, disaient <p la révolution ne pouvait être sauvée qu'à force de vigueur; qu'il fallait attaquer pourn'm pas à se défendre ; que Chlopicki, en laissait échapper le grand-duc, s'était placé sur h part* des trahisons; que, pour faire trembler la Russie, dénuée de ressources financières, afiito par ses dernières guerres contre les Turcs, a ravagée par la peste , il suffisait de lui ôter le temps de se reconnaître, en poussant dit*» Niémen et en soufflant la propagande cotmk un vaste incendie dans toutes les provinces polonaises. Le peuple applaudissait à l'énergie de ces convictions, et, les regards fixés sut» France, il ne demandait qu'à tirer l'épée, sûr de vaincre. L'élan fut prodigieux. On M d> calculables sacrifices. Les moines venaient oftir aux greniers publics une partie de leurs rations. Les femmes donnaient au trésor leurs boucles d'oreilles et leurs bijoux. Les citoyens riches levaient à leurs frais des escadrons. Jamais pareils dangers n'enfantèrent pareilles ressources.

Témoin de ce mouvement, Lubecki cnt * moment à la possibilité du succès, et i*J* savoir ce dont pouvait être capable ce CWpicki qu'il avait d'abord effrayé, il M F*** porter la guerre en Lithuanie, si la guerre w semblait inévitable. Mais, comme tous fr* prits étroits, Chlopicki avait fini par prendre

pour des inspirations qui lui étaient propres , toutes les frayeurs qu'on avait su lui inspirer, et il apportait à taxer de folie toute mesure énergique l'inexorable violence de son caractère. Irrité de l'immense désordre qui éclatait autour de lui et dont le côté sublime lui échappait, il ne pouvait regarder sans colère cette multitude armée qui roulait sous ses fenêtres en chantant des hymnes de guerre et de liberté. Les hommages même dont on l'entourait, les cris où se mêlait le culte de son nom, lui causaient une impatience brutale. Il ne tarda pas à prendre son parti. Au gouvernement mixte formé dans la nuit du 29 novembre avait succédé un septemvirat dont le prince Czartoryski et le républicain Lelewel faisaient partie. Chlopicki ordonne un jour une revue des troupes au Champ-de-Hars, se rend au palais du gouvernement, entre tout à coup dans la salle des délibérations, annonce à ses collègues, d'une voix ferme et avec un geste dominateur, qu'il s'empare de la dictature, et court aussitôt se faire proclamer dictateur par les soldats. La fermeture des clubs, l'intimidation des patriotes sincères , le ralentissement des efforts patriotiques, le réveil de l'aristocratie et ses menées, telles furent les conséquences immédiates de cet autre 18 brumaire. Puis, pour donner le change à l'opinion, détourner les esprits d'une guerre offensive, et employer , en l'absorbant , l'activité populaire dont il redoutait les manifestations , le dictateur fit travailler aux fortifications de la ville. Le zèle qu'on déploya dans ces travaux fut admirable; mais on s'accoutumait de la sorte à voir la Pologne dans Varsovie. Or, elle ne pouvait se défendre qu'à la condition d'être partout où il y aurait place pour un champ de bataille et pour un camp.

Chose étrange! la popularité du dictateur résista longtemps à ses fautes. Le peuple, avec une obstination de confiance sans exemple dans les fastes de la sottise humaine, ne cessait d'appeler Chlopicki le sauveur de la patrie. La diète, convoquée dès les premiers jours de l'insurrection , s'étant rassemblée sur ces entrefaites, et Chlopicki ayant voulu, dans un accès d'humeur, déposer la dictature, il fallut presque le supplier de la reprendre. On secon-

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