LOUIS BLANC
tentait de placer au-dessus de la dévorante autorité qu'on lui livrait une délégation de surveillance.
Le dictateur brûlait de faire sa paix avec l'empereur de Russie. De son côté, le prince Lubecki avait compris que, faute de se précipiter, la révolution allait périr. Calculateur égoïste, impassible, il s'offrit pour négociateur, sans autre but que d'aller reprendre sa place dans la faveur du maître; et, accompagné de M. Jezierski , il se mit en route pour Saint-Pétersbourg.
Son départ abandonnait Varsovie à l'empire de la médiocrité. Comme il arrive toujours, les héros du 29 novembre, Wisocky, Zaliwski, avaient vu finir leur rôle avec le danger; et l'effervescence du peuple n'était pas encore calmée, que déjà l'aristocratie (1) nouait ses intrigues, se disciplinait, envahissait les affaires par la diplomatie. Le prince Czartoryski se laissa porter à la tête de ce mouvement par inertie autant que par vanité. Quelques hommes entreprenants eurent pour lui de l'ambition; ils lui créèrent une royauté dans leurs discours artificieux. On le nomma ministre des affaires étrangères ; mais le véritable ministre fut le comte Halachowski, aristocrate actif, intelligent, résolu.
Ainsi, pendant que Chlopicki s'étudiait à glacer au dedans l'esprit révolutionnaire, la révolution allait être représentée, au dehors, par Czartoryski, prince honnête, loyal, mais bercé dans les préjugés aristocratiques, et encore tout plein des souvenirs de l'amitié d'Alexandre. Et comme si ce n'était pas assez de tant d'ennemis, la démocratie polonaise avait encore à combattre le parti constitutionnel, guidé par Vincent Nemoiowski, traducteur des œuvres de Benjamin Constant, dont il avait popularisé en Pologne les stériles doctrines.
Le soulèvement de Varsovie , connu à Paris, y fUt applaudi avec ivresse. L'héroïsme des Polonais fut célébré sur tous les théâtres ; on s'abordait dans les rues avec ce mot : La Pologne est libre. Ce fut en France une fête natio-
(1) En Pologne, aristocratie et noblesse sont deux choses fort distinctes : il ne faut pas l'oublier. Voir ce que nous avons dit 6 cet égard » au premier chapitre.
nale> une seconde révolution de juillet. Appui à nos frères de Pologne! disait-on de toutes parts.
De (kit, *i le sens des détails que nous venons de rapporter a été bien saisi, on comprendra combien la France pouvait aisément et efficacement aider la révolution polonaise. Le gouvernement Savait besoin ni de faire marcher une armée au secours de Varsovie* ni même de parler à l'empereur le langage de là menace; il eût suffi* pour sauver la Pologne > d'y envoyer, en même temps que quelques généraux français > des agents chargés sous main d'appuyer, au nom de la France > le parti dé* mocratique, seul capable de tenir tête aux circonstances par sa hardiesse et son élan. Ce parti, alors, reprenait le dessus; les intrigues de l'aristocratie étaient déjouées; la Pologne soulevée s'alarmait de la propagande* arme des audacieux ; on s'élançait vers la Lithùante» et Chlopicki tombait, à moins que, se voyant encouragé par la France , il n'eût changé de système, et déployé, pour fortifier, pour étendre là révolution, l'énergie sincère qu'il mit à en paralyser les ressources et k en Comprimer la fougue.
Mais tels n'étaient pas les desseins du Palais-Royal. Si la cour parut d'abord s'associer au* sympathies de la France, ce fut uniquement parce qu'il y aurait eu danger à les braver. Latitude prise en public , on se hâta de
la démentir dans les instructions secrtte adressées au* agents extérieurs.
Quelque temps après le 29 novembre, m membre de la diète eut une entrevue avec fc consul français. * Que devons- nous attend* des sympathies du gouvernement de juilM' demanda M. Bièrnacki. — ftien, répomfc4 froidement le consul. -^ Mais si la fortra nous secondait , si nos succès venaient protver k l'Europe tout ce qu'il y a <Ténergi<jif dans notre vouloir et de sérient dans nom affranchissement? — le vous répète, mossleur, que vous n'avefc à espérer du cabiot que je représente hi encouragement nî appui* — - Vous chargex*vous, au moins, d*étr» notre intermédiaire auprès de votre gouvernement?— Non, monsieur. — De loi hm tenir nos dépêches? — Elles seront ouverte et lues par l'Autriche. — - Que doit done. selon vous, faire la Pologne? -— Se soumettre. » M. Biefnackl se retira plein * de surprise et dMndignation.
Ainsi se vérifiait déjà, pour là Pologne. grâce k Tégoïsme des gouvernements, «te populaire et touchante formule de son désespoir : « Dieu est trop haut et là France troploin.' Ce que les Polonais pouvaient , si tout appui, même indirect, ne leur eût manqué, et en jugera par les prodiges de leur longue lutte, éternel sujet l'admiration pour le monde, H pour la France , éternel sujet de douleur!