LOUIS BURG
entre le quai des Augustins et le Pont-Neuf; et des blessures furent faites avec des fleurets démouchetés. Mais là se bornèrent les accidents de cette grande bataille à laquelle on s'attendait.
Ainsi , une foule innombrable venait de descendre sur la place publique; la colère était dans les cœurs; des cris de vengeance remplissaient les airs; les partis s'agitaient, sinon pour diriger les passions de la multitude, au moins pour en mettre à profit l'explosion ; et c'est à peine si, durant plusieurs heures d'attente mortelle, quelques gouttes de sang avaient coulé.
L'histoire n'offre peut-être pas de plus étonnant spectacle. Pour le comprendre, il faut se rappeler qu'en France les destinées du peuple avaient toujours été subordonnées à celles de la bourgeoisie. Toujours, si ce n'est en 1793, époque exceptionnelle, époque sublime, effroyable et sans nom , les hommes du peuple avaient combattu pour le compte de la bourgeoisie et à sa suite. La révolution de juillet elle-même n'avait été que l'effet de cette alliance tacite et sans conditions. Ici, pour la première fois , les deux puissances se rencontraient face à face, et elles s'arrêtaient, étonnées de se trouver ennemies.
Cependant la nuit est venue. Des feux s'allument dans les rues et sur les places. La garde nationale bivaque comme sur un champ de bataille. Soit crainte, soit prévoyance, la plupart des habitants de ce quartier, devenu un camp , placent des lampions à leurs fenêtres. Réunis dans la galerie de Rubens, les pairs délibèrent. La délibération devrait durer plusieurs jours, si les formes ordinaires étaient suivies; mais les moments sont précieux; les juges, du haut des croisées du palais, peuvent voir briller de nombreux faisceaux d'armes : il faut absolument que l'arrêt soit prêt dans la soirée. Soutenus par ce point d'honneur, hypocrisie de la crainte, ils ont tous été fidèles à l'appel ; mais à mesure que le dénoûment approche, le courage les abandonne. Au moment où l'arrêt va être prononcé, ils se précipitent en tumulte vers la porte de la salle. « C'est indécent, s'é- » crie M. Pasquier. Qu'on ferme les portes : » l'audience n'est que suspendue. » Inutile
avertissement! l'effroi est parmi les juges. Il* prennent des déguisements divers et se dérobent par de secrètes issues. Adix heures M. Pasquier entre dans la salle d'audience. Elle est presque entièrement déserte. Juges, accusés, spectateurs, tous ont disparu. Le lustre à demi éteint ne jette plus sur les banquettes vides qu'une clarté douteuse. C'est au milieu de la solitude et des ténèbres, que M. Pasquier prononce l'arrêt qui condamne tous les accusés à la prison perpétuelle et frappe le prince de Polignac de mort civile (1).
En marge de cet arrêt, la main d'un haut personnage avait écrit au crayon : * Tâcher d'indiquer d'une manière plus précité que le roi Charles X est le seul auteur des malheurs qui, pendant trois jours, ont désolé Paris (2). »
Ce fut à Vincennes que les accusés apprirent leur condamnation. Après la lecture de l'arrêt, M, de Chantelauze dit à M. de Guernon-Ranville : « Eh bien, mon cher, nous aurons le > temps de faire des parties d'échecs. » M. de Chantelauze avait trop d'esprit pour prendre àla lettre sa condamnation et celle de ses collègues. Plus naïf dans sa loyauté, H. de Polignac parut vivement affecté. Loin de savoir gré à la cour des pairs de tant d'indulgence, il se considérait comme une victime innocente de la fureur des haines de parti.
L'arrêt ne fut pas plutôt connu à Paris , que tout s'y agita d'une manière terrible. La cour était au comble de la joie. Elle ne connaissait pas tous ses dangers. L'indignation était passée du peuple à la garde nationale, qui se voyait jouée. Nous nous sommes armés, disaiton dans les rangs, pour maintenir l'ordre, pour faire respecter la loi ; mais non pour protéger des coupables et faciliter à la pairie le moyen de condamner la révolution de juillet en épargnant à ceux qui l'ont provoquée un châtiment trop mérité. Et en disant ces mots, les uns jetaient au loin leurs fusils, les autres brisaient leurs sabres jusque sur les bornes du palais. Les gardes rentrèrent dans leurs foyers, sous l'impression des plus sinistres pressentiments. La ville était illuminée, et les familles
0) Voie aux documents historiques.
(2) e fait singulier a l' té révélé par M. Briffualt » qui a
passèrent la nuit dans d'horribles angoisses, car on prévoyait la guerre civile pour le lademain.
L'intérieur du Louvre avait, surtout, on aspect menaçant. Pour contenir les artilleurs et la 2e batterie, que les gens du roi soepçoinaient de vouloir livrer les pièces au peuple, on avait fait entrer dans la cour, par la ne à Coq-Saint-Honoré, des troupes qui forent placées dans la partie latérale gauche , et fi étaient munies de cartouches. Ces précatrik» ayant paru insuffisantes, on fit aussi venir ùm la cour du Louvre des compagnies de ti garde nationale; et M. de Rumigny, aie de camp du roi , envoya des caisses de cartouches au commandant du Louvre, M. Cand.
De leur côté, les artilleurs républicains vùbl leurs mousquetons chargés. Pleins de colèrt, de bravoure et de générosité» ils se teaaas prêts à faire le sacrifice de leur vie. Mai* h division n'existait pas seulement entre la gv* nationale et l'artillerie, elle existait assoie: l'artillerie elle-même. La deuxième battes était républicaine , ainsi qu'une partie k ii troisième : quant à la première et k h q* Oriente» elles étaient en général dévouas a gouvernement et à la dynastie. La veilk,* commandant Barré était allé prendre les * dres du colonel, c L'on sait , lui avait dit M. è » Pcrnetti, que le peuple doit marcher sur w » pièces, pour tenter de les enlever. Il bat h » gerber, les euclouer, en ôter les esses, s t » peuple pénètre dans le Louvre. — Gerto » les pièces, les enclouer, avait répétai * M. Barré, ce serait insulter l'artillerie; nos » on peut enlever les esses. » Et il sen* chargé de cette mission. Il l'accomplit, * effet, dans la soirée du 21 . Tout à coup te capitaine Bastide arrive dans la cour ; et, s'avaçant vers la 3e batterie, il lui ordonne de sens du carré. Elle s'ébranle à cet ordre. Alors , fc commandant Barré s'approche du capital et lui dit vivement ; f Qui commande fc' » Est-ce vous ou moi î — Je ne vous confia » pas, répond H. Bastide avec énergie; et, § » vous ne remettez à l'instant les esses que vos
tenu entre ses mains ta mi mil* de r&rrét , im»MUif»t* •prés le proaoaeé.
» ayez fait enlever, je me porte à quelque ex- » trémité. » La situation était critique : quelques mots de plus, et le sang allait couler. Déjà des canonniers de la 4* batterie menaçaient M. Bastide ; ceux de la 3e, le sabre à la main, se disposaient à le défendre : le commandant Barré fit rapporter les esses, et courut remettre son commandement au colonel, qui refusa de le recevoir. A tout instant, la lutte pouvait s'engager. Une proclamation républicaine, rédigée par le maréchal des logis chef de la 2e batterie, et lue sur une table du corps de garde par un artilleur, fut déchirée par un autre : on pensa en venir aux mains. Les propos les plus étranges circulaient. Les allées et venues de quelques officiers recevaient une interprétation inquiétante. Le soupçon était dans les esprits ; et , à la lueur des feux brillait dans la cour, sur la neige amoncelée, on lisait la défiance sur tous les visages. Des hommes couverts de manteaux parurent vers le milieu de la nuit; ils traversèrent en silence les rangs de la garde nationale , et allèrent se mêler aux artilleurs. C'était le fils aîné du roi, suivi de quelques courtisans. Il était sans doute venu juger par lui-même de la disposition des esprits et animer par sa présence ceux qu'il croyait fidèles à la fortune de son père.
Le 22 décembre, les journaux ayant propagé dans tous les quartiers de la capitale l'arrêt rendu par la cour des pairs, l'agitation recommença, et avec un caractère bien plus alarmant encore que la veille. Un drapeau noir fut déployé sur la place du Panthéon. Autour du Palais-Royal , autour du palais du Luxembourg, la foule s'entassait en poussant des clameurs confuses. Le tambour appelait partout la garde nationale sous les armes. Mais elle était épuisée de veilles, de fatigues, et mécontente. Dans ce danger, on eut recours aux écoles. Leur popularité était fort grande depuis le mois de juillet, et, en cette occasion, le gouvernement pouvait compter sur leur appui. Imbus des doctrines peu savantes du libéralisme, et animés d'une générosité de sentiments, qui ne laissait guère place aux calculs d'une politique profonde, les étudiants n'avaient vu, pour la plupart, que le côté chevaleresque de la question posée devant la France.
D'ailleurs, on avait parlé de pillage, et ils pensaient qu'il serait beau, de leur part, après avoir en juillet défendu la liberté, de se précipiter de nouveau dans la rue pour défendre l'ordre I On conçoit tout ce que devait avoir d'attrayant pour de jeunes hommes ce rôle modérateur qui semblait ajouter à leur importance et attribuer à leur jeunesse les vertus de l'âge mûr. Us se réunirent donc, firent une adresse qu'ils publièrent avec l'autorisation expresse du préfet de la Seine, se formèrent en bataillons civils, et, mêlés à la 12° légion, se mirent à parcourir la ville, demandant respect pour la loi, préchant le calme, et invitant la multitude à rentrer dans ses foyers. Les élèves de l'école polytechnique avaient revêtu ce magique uniforme que , cinq mois auparavant , les hommes du peuple couraient saluer avec enthousiasme. Les élèves des autres écoles, pour se faire reconnaître portaient leurs cartes à leurs chapeaux. Suivaient dix ou douze mille ouvriers qui, comprenant à peine les intentions des jeunes gens qui leur servaient d'à* vant-garde, faisaient retentir l'air de provocations et de menaces. Ainsi avaient reparu dans le Paris moderne ces processions de puissants écoliers par où s'était jadis manifestée l'anarchie du moyen âge. Car, jusque dans cette mission de paix adoptée par les étudiants il y avait un principe de désordre.
La cour le sentait bien sans doute; mais sa politique étant, alors, une politique d'expédients, elle ne repoussait rien de ce qui pouvait lui faire gagner du temps, et conduire sa destinée jusqu'au lendemain.
Aussi , lorsque la députation des écoles vint au Palais-Royal , le roi l'accueillit avec beaucoup de grâce, et la renvoya charmée de la simplicité affectueuse de ses manières.
Dans toute civilisation fausse ou imparfaite, le peuple, pour marcher au combat, a besoin d'avoir des chefs qui ne soient pas sortis de ses rangs. Les positions supérieures ont beau peser sur lui, il est dans sa nature, après en avoir envié l'éclat , d'en subir volontiers l'empire. Au mois de décembre, la foule n'attendait peut-être que des chefs en habit bourgeois. Comme il ne s'en présentait point, et qu'elle trouvait au contraire pour contradicteurs tous
ceux qui portaient un costume différent du sien, elle fut aussitôt déconcertée, et se dissipa, son plus sérieux embarras étant de n'avoir à compter que sur elle-même.
Le soir, tout était rentré dans l'ordre, selon le langage des dominateurs du jour. La ville était illuminée comme la veille; mais, chez les heureux, les sombres préoccupations avaient fait place à une sorte de joie fanfaronne et grossière.
Entre le péril qui cesse et la sécurité qui commence il est un court moment où l'on peut se donner le mérite du courage sans en courir les mauvaises chances. Le roi avait, pour saisir ce moment, un tact admirable. Dans la soirée du 22 décembre, accompagné de six laquais portant des flambeaux et d'un grand nombre de courtisans, il descendit dans la cour de son palais , où se pressaient quelques centaines de curieux. Et le Journal des Débals ne mauqua pas de dire, en racontant cette démarche : c Son peuple le voyait , le touchait , » et semblait lui demander pardon de tous les » excès commis en son nom. » Avant la révolution de 1830, les formules de l'adulation n'étaient certainement pas plus serviles ; mais les hommes qui, comme MM. de Lafayette, Odilon Barrot, Dupont (de l'Eure), s'indignaient du langage des nouveaux courtisans, comprenaient mal les nécessités de la monarchie qu'ils avaient voulue.
Le lendemain, 23 décembre, M. Dupin aine proposait à la chambre des députés de voter des remerciments à la garde nationale de Paris; et M. Laffltte, président du conseil, demandait qu'on votât aussi des remerciments à la jeunesse des écoles. Hais on avait publié , au nom des étudiants , des proclamations qui exprimaient le vœu de voir la liberté garantie quand l'ordre aurait été rétabli. Les députés du centre laissèrent percer le mécontentement que leur inspiraient ces conditions mises par la jeunesse à son concours. La proposition de M. Laffitte fut accueillie, cependant. Hais les étudiants, irrités, réclamèrent hautement la responsabilité des proclamations blâmées par le centre ; et , rappelant ce qu'ils avaient fait au mois de juillet pour cette liberté qu'on leur marchandait, disaient-ils, et qu'ils avaient
payée argent comptant, ils repoussèrent ave? dédain les remerciments de la chambre.
La cour s'émut faiblement de cette opposition tardive, et donna ordre à ses jouman de traiter en écoliers mutins ceux dont, la veille, elle avait a rti fie i eu sèment glorifié la sagesse.
Pour ce qui est de M. de Lafayette, que dire de son rôle dans ces récentes commotions? Candide comme un enfant, quoique vieilli ai milieu des luttes politiques, nul n'avait autant que lui contribué à un dénouaient qui devait être le tombeau de ses plus chères espérance. Vainement quelques-uns de ses amis l'avaieBtils supplié de regarder au fond des choses, & se défier de la cour, de ne pas attendre, pow dicter des conditions, que le trône pût se passer de son appui; à ces exhortations et à es prières il n'avait cessé de répondre que soi plus pressant devoir était d'empêcher la résolution de juillet de se déshonorer; qu'il serait toujours temps pour lui de venir en aide à b liberté en péril ; et qu'il répugnait à sa loyaofc d'abuser, à l'égard de la cour, du besoin qu'elle avait de lui. Jamais l'aveuglement ne fut poussé si loin , mais il est juste de reconnaître qi'3 s'y mêla une pensée généreuse. M. de Lafayâit n'ignorait pas le coup qu'il allait porter de se propres mains à sa popularité , et pour m homme tel que lui , le sacrifice était immeise. Ce sacrifice, cependant, il le fit sans hésitation et avec une sérénité touchante. Dans son ordre du jour du 19 décembre, il avait dit que se frères d'armes le retrouveraient ce qu'il fet ï dix-neuf ans : c L'homme de la liberté et de » l'ordre public, aimant sa popularité beat- » coup plus que sa vie, mais décidé à saeri- » fier l'une et l'autre plutôt que de manquer » à un devoir ou de souffrir un crime. » Avec une intelligence plus élevée, M. de Lafayetk aurait compris qu'un homme politique n'a pa* le droit de renoncer légèrement à sa popularité ; que c'est une force dont il est tenu de rendre compte à son pays; qu'il se doit de la ménager, dans l'intérêt public; et que, s'il y y a bassesse d'âme à se la proposer pour but, il y a faiblesse d'esprit , quand on la possède, à ne la point considérer comme un instrument
L'imprudence de M. de Lafayette était donc
HISTOIRE DE DIX ANS. 1850-iSiO.
inexcusable : il en fut cruellement puni. Le 24 décembre, alors que la ville encore émue, quoique calmée, attestait la grandeur du service qu'il venait de rendre à la royauté, le titre de commandant général des gardes nationales du royaume fut aboli par la cbambre des députés. On destituait Lafayette. Plusieurs amendements avaient été présentés pour faire consacrer en sa faveur une exception à la règle : ils furent tous rejetés l'un après l'autre. Le ministère vint, à son tour, proposer qu'on laissât le roi libre de conférer à H. de Lafayette , par une ordonnance nouvelle , le cornmandement honoraire. Proposition dérisoire par laquelle le gouvernement semblait , en la voulant justifier, confesser son ingratitude!
Il est certain que l'autorité dont on dépouillait M. de Lafayette était exorbitante. Son ami , M. Eusèbe de Salverte, l'avait hautement déclaré à la tribune. Lui-même, il avait avoué autrefois que le commandement irresponsable de toute la bourgeoisie armée du royaume ne pouvait être confié à un simple citoyen , sans danger pour les libertés publiques. Mais il était singulier qu'on ne se fût aperçu des inconvénients de son pouvoir que le lendemain du jour où il venait d'en faire, à ses risques et périls, un usage aussi profitable aux chambres, au ministère, à la royauté. Il y avait dans ce rapprochement quelque chose de bizarre à la fois et d'odieux. Pourquoi, d'ailleurs, pendant tout le cours du procès des ministres, avait-on laissé croire à Lafayette que son commandement ne finirait qu'avec sa vie? Pourquoi avait-on mis tant de soin à résoudre la question de cette sorte, et dans la première commission nommée pour l'examen du projet de loi sur la garde nationale, et dans le conseil du roi auquel fut porté le projet que cette commission venait d'élaborer? On avait donc trompé le vieux général ! On n'avait donc si longtemps caressé son amour-propre, que pour le compromettre au service d'une politique qui n'était pas la sienne , sauf à le destituer après l'avoir compromis ! Voilà ce que pensèrent, ce que dirent à haute voix tous les amis de M. de Lafayette, et ce qu'on répéta bientôt partout dans le public.
M. de Lafayette était absent de la chambre
au moment du vote dont il avait été l'objet. Pour le frapper, on ne l'avait ni averti, ni attendu. Quand il apprit la résolution de ses collègues, il se sentit blessé jusqu'au fond du cœur, et, comme la destitution qui l'atteignait n'était pas directe et littérale, il envoya surle-champ au roi sa démission. Gentilhomme même dans son dépit, il n'eut garde de laisser percer dans sa lettre au monarque la profondeur de ses ressentiments. Peut-être aussi était-il bien aise de mettre à une dernière épreuve l'affection que lui devait Louis-Philippe.
Voici la réponse que le roi lui adressa le lendemain , 25 :
c Je reçois à l'instant, mon cher général, » votre lettre qui m'a peiné autant que surpris » par la décision que vous prenez. Je n'ai pas » encore eu le temps de lire les journaux. Le » conseil des ministres s'assemble à une heure : » alors je serai libre, c'est-à-dire entre quatre » et cinq, que j'espère vous voir et vous faire » revenir sur votre détermination. »
Cette lettre parut inexplicable à M. de Lafayette. Il savait que le roi prenait une part active aux affaires publiques; qu'aucune mesure importante n'était adoptée par ses ministres, sans qu'il l'eût connue et approuvée. Que signifiait donc cette phrase : Je n'ai pas encore eu le temps de lire les journaux? Le roi se disait surpris de la décision du général? Mais cette décision, de sa part, n'avait rien de spontané ; elle n'était que le résultat nécessaire de sa soumission aux volontés de la chambre. À cause de ces obscurités, la lettre de Louis- Philippe, au lieu de calmer M. de Lafayette, ne fit qu'ajouter à son irritation.
Aussi bien, il était entouré d'hommes qui cherchaient à aigrir en lui le sentiment de son injure : les uns par dévouement à sa personne, les autres par flatterie , quelques-uns par patriotisme, et pour l'engager irrévocablement dans la cause du peuple.
Il se rendit pourtant au Palais-Royal.
Louis-Philippe le reçut avec les plus vifs témoignages d'affection , marqua son regret dès défiances de la chambre, et blâma la maladresse de ses ministres. Hais, écartant de l'entretien tout ce qui lui était personnel, le
général parla de la liberté menacée, de la révolution mal comprise, du gouvernement égaré dans de fausses voies. Cétait rompre définitivement avec la cour.
L'attitude de H. de Lafayette prouvait assez qu'il avait pris son parti , et qu'il résisterait d'autant plus qu'on ferait plus d'efforts pour le ramener. Le président du conseil , le ministre de l'intérieur, un aide de camp du roi , M. de Laborde, M. de Schonen, allèrent successivement le presser de garder, non le commandement des gardes nationales du royaume, mais celui de la garde nationale de Paris. « Songez-y bien! lui dit M. Laffltte, aujour- » d'bui , et en uniforme, vous êtes le premier » citoyen du royaume. Demain, confondu avec > la foule, vous ne seriez plus, en combattant » le pouvoir, que le premier des anarchistes. » Ainsi qu'on l'avait dû prévoir, ces tentatives furent vaines ; mais elles semblaient rejeter tous les torts de la rupture sur l'obstination et l'orgueil de M. de Lafayette. Ses ennemis en profitèrent pour le calomnier ; sa destitution ne fut plus qu'une démission toute volontaire, fruit d'une humeur chagrine , et on triompha doublement, à la cour, et de sa retraite et de la couleur qu'on était parvenu à lui donner. Le 26 décembre, la proclamation suivante fut publiée.
« Braves gardes nationaux, mes chers com- » patriotes, » Vous partagerez mes regrets, en apprenant que le général de Lafayette a cru devoir donner sa démission. Je me flattais de le voir plus longtemps à votre tête , animant votre zèle par son exemple et par le souvenir des grands services qu'il a rendus à la cause de la liberté. Sa retraite m'est d'autant plus sensible , qu'il y a quelques jours encore, ce digne général prenait une part glorieuse au maintien de l'ordre public, que vous avez si noblement et si efficacement protégé pendant les dernières agitations. Aussi ai-je la consolation de penser que je n'ai rien négligé pour épargner à la garde nationale ce qui sera pour elle un sujet de vifs regrets, et pour moi-même une véritable peine.
> Louis-Philippe. »
L'effet moral que produisit sur l'opinion h retraite de M. de Lafayette trompa les espérances de la cour. La surprise fut universel^.
M. Dupont (de l'Eure), indigné, se démit aussitôt de ses fonctions de ministre de la justice. On désirait cette démission : elle fat acceptée avec empressement, M. Dupont (de l'Eure) n'étant plus nécessaire.
Le coup qui venait d'être frappé était If signal d'un mouvement contre-révolutionnai* qu'on se proposait de pousser aux extrêmes,
Au reste, les services de M. de Lafitfede étaient trop connus pour qu'on les lui pardonnât. Tel est le vice des monarchies que, si m les sert d'une manière éclatante, on les menace. Le reproche d'ingratitude est frivole, adressé à la personne des rois ; c'est an principe même de la royauté qu'il convient de l'adresser. Tout roi qui se montrerait reconnaissant à l'égard d'un sujet citoyen illustre, créerait par là au trône une position subalterne.
Le commandement de la garde nationale de Paris fut conféré au général Loban. M. TraTbard fut remplacé à la préfecture de polir.3 par H. Baude. On accepta la démission * H. Tascliereau qui , offerte déjà par lui , avait été refusée. Seul de tous les hommes dont ou redoutait le caractère indépendant , H. Odiloi Barrot fat conservé. On avait dit de lui, » château : c n ne sera plus à craindre lorsqu'il » n'aura plus au-dessus de lui M. de Lafayette, » et au-dessous de lui M. Taschereau. »
Ainsi se dénoua ce procès qui avait si fortement tenu en éveil toutes les passions, et ait courir à la monarchie nouvelle de si grands risques. Il servit à mettre en relief la ftmgoe et la puissance des intérêts bourgeois, n proavait clairement deux choses, la première, qoe le peuple n'était encore ni assez éclairé, ni assez sûr de lui-même, pour avoir une volonté; la seconde , qu'on pouvait tout obtenir de ta bourgeoisie , en s'adressant à ses instincts de conservation et en lui faisant peur. L'épreuve était donc complète, et d'autant pins heureuse pour la cour, qu'on allait dire désormais aux ambassadeurs étrangers : c Écrivez à vos » souverains que l'esprit révolutionnaire est * vaincu. »
Ce résultat fut vanté comme le fruit d'une politique habile. Il n'avait rien pourtant dont le pouvoir fût en droit de se faire honneur. Pour paraître en armes dans les rues et contenir le peuple , la bourgeoisie n'avait eu qu'à suivre l'impulsion de ses craintes. Et quant à la multitude, il était naturel qu'abandonnée à elle-même, elle se retirât du champ de bataille par ignorance, étonnement et lassitude.
C'est une politique assurément très-vulgaire et à la portée des intelligences les plus médiocres, que celle qui consiste à flatter la force et à se mettrp à sa suite : c'est ce que le pouvoir venait de faire en s'effkçant derrière les baïonnettes de la bourgeoisie. La situation de Paris avait été violente sans doute; mais, à cause de sa violence même, il était impossible qu'elle Ait de longue durée ; et les passions de la foule, alors même qu'elles n'auraient pas trouvé dans celles de la classe moyenne une
résistance aussi vive se seraient éteintes foute d'aliment, faute de direction surtout. De quoi le gouvernement pouvait-il tirer vanité! Manier les entraînements populaires avec vigueur, s'en servir en les dominant, les diriger sans les affaiblir, voilà ce qui est difficile et glorieux, voilà où se reconnaît l'art de gouverner les hommes. Mais tout pouvoir qui ne s'étudie qu'à amortir les élans du peuple, prouve qu'il se sent incapable de les féconder; il avoue de la sorte son impuissance , et dans sa conservation matérielle je ne vois plus que la honte de son abdication morale. Après la révolution de juillet qui laissait tant de problèmes à résoudre et fournissait tant de passions à employer, quelle gloire pour celui qui, poussé au pouvoir par la tempête, aurait saisi, au sortir de la crise, cette société frémissante, et, loin de l'arrêter, l'aurait guidée en l'apaisant!