CHAPITRE XVf
La ceor des pairs constitué* eh conï de Justice. — Essai ^'omnipotence judiciaire. — Voie Impie. — tes mfnistres •menés à Paris ; altitude calme du pfeuple ; précautions injurieuses. ••*- Mort de Benjamin Constant; stes fuHflraiBes;in extrême misère dans les derniers jours de sa vie* son portrait. — Interrogatoire des ex-ministres devant la canr sa pairs ; leur attitude; dépositions formidables. — Scène émouvante jouée par M. de Sémonville. — Réquisitoire. tafctàenl éurieù*. — DiseoÉr* toutftrantde M. dé Marti gnac. »— M. 4e feyTttnnettfeva'nl ses jnges. — tYfomplie oratoire de M. Sauzet. — Indignation dans le peuple. — Audience du 20 décembre ; M* Cranta» a'évanoah ; lermif éss» l'assemblée ; le Luxembourg assiégé par la multitude; émoi à la chambre des députés. — Éléments pour une révolulioa bonapartistes, légitimiste*, républicains. — Artillerie de la garde nationale; manœuvres pour ta diviser. — Disposition» et aspect de la cour. — Étranges défiances dti château ; le préfet de police suspect. — Proclamation im—iaitc è> M. Odilon Bar rot, préfet de la Seine. — Mission de H. Madier de Montjau. — Le peuple soulevé; letaeeasés précisa laminent ramenés à Vincennes ; frayeurs des juges; arrêt. — Nuit du 21 décembre dans la cour du Louvre. — Agilatioa do lendemain ; promenade (Tétadtants ; Urfayette apaise fa foule; il compromet sa popularité. — destitution deLafayettf, Dupont (de l'Eure) se retire des affaires. — Là révolution est etose.
La chambré des pairs s'était constituée en MM* Pascptor, 4e BaSt&ftl , Ségufer et Porté» cour de justice, et quatre pairs de France, eoulant avaient été tharfçés de ttastnidiOB de
la procédure relative aux prisonniers de Vincennes.
Ce fut sur un de ses membres , le comte Florian de Kergorlay, que la chambre haute fit l'essai de son omnipotence judiciaire. Traduit devant elle pour avoir publiquement reproché aux députés leur usurpation du pouvoir souverain, au roi nouveau l'illégitimité de son avènement, à la pairie mutilée la violation de sa foi , ce fougueux gentilhomme fut condamné à 800 francs d'amende et à six mois d'emprisonnement.
Discuter la royauté, c'est la détruire; dans r affaire du comte de Kergorlay , ML Persil , procureur général près la cour royale, n'a* vait eu à opposer à la légitimité prétendue de Charles X que la souveraineté d'un peuple qu'on n'avait pas même consulté. Tous les rai* sonnements du magistrat accusateur étaient venus aboutir à la théorie du consentement tacite. Or, on lui pouvait répondre que le consentement tacite vaut comme énonciation d'un lait, non comme fondement du droit, qui dépendrait alors d'une hypothèse insolente ; que ce consentement résulte presque toujours de l'impossibilité oà est le peuple de s'entendre pour protester ; que c'est un vieux sophisme à r usage de toutes les tyrannies; que Tibère avait pour lui le consentement tacite des Romains , quand au premier froncement de ses sourcils, les plus illustres personnages avalaient du poison ou s'ouvraient les veines, sans que le peuple cçssât d'être indifférent et le sénat muet; qu'enfin, et pour ne pas remonter si haut, la restauration elle-même aurait pu, durant quinze années, faire de ce consentement tacite la consécration de ses fureurs. Le procès de M. de Kergorlay posait, on le voit, des question redoutables. Les partisans de la monarchie prirent l'épouvante. Le 28 novembre, un projet de loi Ait présenté à la chambre : il interdisait toute attaque contre l'ordre de suocessibUUé «u trône et contre les droits que le roi tient du vœu de la nation. On se hâta d'adopter ce projet, qui partait d'une supposition pour mettre à l'abri de r examen ta majesté d'un homme, dans un pays où on laissait en prise la majesté 4e Dieu. M. Guizot avait appuyé la préposition, chose étrange de
la part d'un publiciste qui avait proclamé dans ses écrits la souveraineté de la raison , et qui était protestant.
Le 10 décembre, à huit heures du matin, les ex-ministres étaient transférés du château de Vincennes à la prison du Petit-Luxembourg. Des précautions extraordinaires avaient été prises. Le bois de Vincennes était rempli de soldats. Sur l'ordre qui leur fut communiqué, MM. de Polignac, de Peyronnet et de Guernon-Ranville montèrent sur-le-champ dans la voiture qui les attendait. Mais M. de Chantelauze était au lit, en proie à de vives souffrances : quand on essaya de le soulever, il poussa des cris aigus; sa translation ne put avoir lieu que dans la soirée. L'escorte des prisonniers se composait de deux piquets de la garde nationale à cheval amenés pendant la nuit par le général Carbone! , d'un escadron de chasseurs commandé par le général Fabvier, et d'un détachement de canon ni ers fourni par la garnison de Vincennes. Le ministre de l'intérieur était à cheval. Après avoir suivi la rue du faubourg Saint-Antoine jusqu'à la Bastille, et avoir traversé le pont d'Austerlitz, les boulevards Neufs, la rue d'Enfer, le cortège entra au Luxembourg par la grille de l'Observatoire. Du fond de leur voiture, les derniers ministres de la restauration virent la place où avait coulé le sang du maréchal Ney.
Depuis quelque temps la colère du peuple semblait apaisée. On avait bien vu quelques groupes errer silencieusement autour du palais du Luxembourg ; mais les murs de la capitale n'étaient plus couverts de placards vengeurs, et on n'entendait plus de cris de mort sortir du sein des carrefours. Comment expliquer en efét qu'un peuple qui, au mois de juillet, s'était montré si magnanime et si fier de sa magnanimité, eût mis à demander quatre têtes une obstination aussi cruelle? Ce n'était pas contre lui, d'ailleurs, que les ordonnances avaient été dirigées. S'il l'avait cru lorsqu'il était descendu armé sur la place publique , on avait assez fait pour le détromper. Aussi le Journal des Débats disait-il au sujet de la translation des ex-ministres : « Durant * ce kmg trajet à travers un faubourg si po- » puteux, et qui a pris une part si active aux
» journées de juillet, aucun rassemblement ne » s'est formé, aucun cri ne s'est fait enten- » dre; chacun vaquait à ses travaux comme » de coutume; on eût dit que la curiosité » même avait fait place à un sentiment pro- » fond des convenances. »
Mais tandis qu'on rendait ainsi justice au peuple, en paroles, les défiances du pouvoir se trahissaient dans des mesures dont l'excessive prudence pouvait être considérée par la multitude ou comme un complot , ou comme une injure. On faisait exécuter des travaux militaires aux environs de la capitale. Au château, disait-on, l'ordre avait été donné de préparer des fourgons, dans la prévision d'une fuite. Le général Lafayette, déjà commandant en chef des gardes nationales du royaume, était investi du commandement des troupes de ligne. Son chef d'état-major avait mission de se concerter avec le général Fabvier. Enfin , par une proclamation du 8 décembre , il avait été défendu à tous les gardes nationaux de Paris et de la banlieue de quitter leur uniforme, à partir du 14, et sous quelque prétexte que ce pût être.
II dut arriver alors ce qui était arrivé déjà lors de la discussion de la peine de mort : la multitude se sentit provoquée, elle s'irrita; et, comme elle souffrait, ses passions se portèrent sur le premier objet qui leur était offert, avec une impétuosité d'autant plus terrible qu'elle était irréfléchie.
C'est un grave et douloureux sujet de méditation que la folie des pensées qui agitent les hommes. Le peuple se livrait tout entier à des préoccupations stériles, et il laissait passer sans y prendre garde une discussion où ses intérêts les plus chers étaient engagés ! Combien de fois, dans leur détresse, les ouvriers n'avaient-ils pas maudit l'inique répartition des impôts ? Depuis l'établissement des droits réunis, pas une famille indigente qui n'eût protesté avec l'accent du désespoir contre cette violence journalière faite à la pauvreté. Or, c'est à peine si on sut dans les faubourgs qu'un projet de loi autorisant la perception des contributions existantes venait d'être présenté à la chambre ; que l'abolition des impôts indirects y avait trouvé fort peu de partisans et
beaucoup d'adversaires ; que M. Charles Dnpio y avait parlé d'alléger les charges de la propriété , et de rejeter le poids principal de r impôt su ries con tri but ions indirectes, c'est-à-dire sur le vin et le tabac, seules jouissances du pauvre; sur le sel, seul assaisonnement de ses mets; que ces doctrines allaient être celles da régime nouveau, comme elles avaient été celles de la restauration , celles de r empire; que le peuple, en un mot, devait s'estimer très-heureux que la chambre, en considératiei des résistances toutes récentes éprouvées par le fisc, voulût bien supprimer le droit d'entre* sur les boissons dans les villes au-dessoss de 4,000 âmes, et réduire le droit de la icate en détail.
Ces choses n'intéressaient que le peuple : on en parla peu. La discussion n'avait pis même rempli une séance. La foule, si prompte à se passionner pour des chimères , allait reprendre sans murmure l'ancien fardeau.
Sur ces entrefaites, une grande nouvelle* répandit : Benjamin Constant venait de mourir.
Pour accompagner au séjour suprême h dépouille mortelle d'un homme qui avait tria mérité du libéralisme , la ville entière fat debout. Ministres, généraux, députés, pairs de France, jeunes gens des écoles, tous avaieit pris le deuil, tous étaient là faisant honneur à un souvenir. Le peuple aussi était accouru à cette tète funéraire, comme il accourt à toute les fêtes. Un escadron de cavalerie ouvrait h marche. Les six premières légions de la garde nationale précédaient le cercueil, que chargeaient des couronnes de laurier ; les six dernières légions le suivaient. Des jeunes gees s'étaient attelés au corbillard. Autour marchaient, en silence et la tête nue, M. Debberge , qui conduisait le convoi , et les dignitaires du royaume. Les crêpes flottant au bout des drapeaux, les tambours voilés, des milliers de fronts découverts , les compatriotes da défunt portant écrit sur leur bras le mot Alsace qui semblait les associer au triomphe de cette poussière, la présence au milieu du cortège d'un détachement de vieux soldats mutilés, tout cela formait un spectacle plein de tristesse et de grandeur. Le convoi s'étendit le long des boulevards avec une lenteur extrême.
On eût dit de loin une mer immense presque immobile. Une harmonie sourde, dominée par le son lugubre du tam-tam, annonçait rapproche des restes vénérés. Des visages émus se montrèrent à toutes les fenêtres; et on laissa glisser sur le cercueil des lauriers ou des fleurs. Mais autour du mort s'agitaient les passions et les projets des vivants. Lorsque le corbillard sortit du temple où Ton s'était arrêté pour prier, il se fit un grand bruit et un grand tumulte. Au Panthéon! au Panthéon! crièrent des voix ardentes. Le préfet de la Seine intervint, c Force restera à la loi, » dit-il. Formule terrible qui, plus tard, retentit sur un autre cercueil , d'où se leva la guerre civile !
On reprit la route du cimetière. Des étudiants coururent faire sur la place du Panthéon Fessai d'une apothéose. Le temps était humide et sombre; la nuit descendait sur la ville : on s'avança au milieu des tombeaux à la lueur des torches. Lafayette s'était détaché de la foule épaisse des assistants , pour les paroles d'adieu. On le vit tout à coup chanceler sur le bord de la fosse qui venait de recevoir son ami, et où il fut sur le point.de tomber lui-même. Tout fut dit alors; et cette multitude s'écoula dans les ténèbres.
Benjamin Constant était mort de misère, presque de faim.
C'était un homme d'une intelligence singulièrement vigoureuse, d'un tempérament débile et d'un cœur froid. La rectitude de son jugement le conduisit à la haine de l'injustice, et par l'esprit il pouvait s'élever jusqu'à la passion ; mais il déployait rarement de l'énergie, parce qu'elle ne lui était nécessaire ni pour flétrir un abus , ni pour frapper mortellement un ennemi. Habile à tourner les difficultés, possédant toutes les ressources du langage, familier avec les artifices les plus subtils de la pensée, il distillait sans effort le venin caché dans sa bonhomie, se jouant avec une égale complaisance de ses adversaires et des obstacles. Il avait montré dans Adolphe Fart du romancier; dans son livre sur la religion, la science de l'homme d'État; et la souplesse de son talent semblait l'avoir déterminé dans le choix de ses doctrines. Le régime constitu-
tionnel ne vit que de fictions, de balancements, et, par les complications qu'il fait naître, il donne aux natures déliées l'avantage sur les âmes fortes et simples. 11 avait dû par cela même séduire Benjamin Constant. Et en effet, par ses idées, par ses sentiments, par le tour de son esprit , par la légèreté de ses mœurs, par son culte pour Voltaire, par ses habitudes frondeuses, il appartenait à cette école anglaise et protestante dont Mounier fut l'orateur, Necker le financier, madame de Staël l'héroïne, et dont l'empereur Alexandre, élevé par Laharpe, devint un adepte. Les doctrines de cette école, Benjamin Constant sut les formuler avec une incomparable vigueur de style. Mais il y avait chez lui , en dépit de son professorat de libéralisme, un grand fonds d'indifférence, et une mobilité sceptique, souvent trahie par des contradictions éclatantes. Un régime violent l'aurait annulé. Car, n'ayant ni l'ardeur qui avait rendu Danton populaire» ni les convictions qui avaient fait Robespierre tout-puissant, il n'avait pas non plus cette déplorable sérénité que Barère puisait dans son aptitude à servir tous les partis. La place de Benjamin Constant était donc marquée dans le système représentatif, où il paraissait appelé à jouer toujours un rôle d'opposition , à cause de son goût pour la popularité et de ses sympathies pour la jeunesse.
Tel était l'homme à qui l'on venait de rendre des honneurs si extraordinaires que Mirabeau, mort dans toute sa gloire, n'en avait pas obtenu de plus grands. Du reste, comme à Mirabeau, on put lui reprocher de n'avoir pas su repousser jusqu'au bout les largesses de la cour. Mais il ne se vendit point : son âme eût été incapable d'une action vile. Seulement, un penchant trop vif pour le jeu , joint à cette ignorance des affaires naturelle aux penseurs, l'avait précipité dans une détresse dont il dut subir toute l'amertume. Bien qu'il possédât à Paris plusieurs maisons et qu'il fût entouré des apparences de la richesse, tel était quelquefois son dénûment qu'un jour un ami le surprit déjeunant avec un peu de pain durci qu'il trempait dans l'eau. Les détails de cette misère au sein de laquelle s'éteignit sa vieillesse étaient si poignants, que nul de ses
amis n'osa, quand il fut mort, en révéler le secret. On se contenta de parler des chagrins qui avaient assombri la fin de sa carrière; on rappela les paroles mélancoliques qu'il avait prononcées à la tribune, le jour où il y avait paru pour la dernière fois.
Quoi qu'il en soit , dans ces pompeuses funérailles , le libéralisme venait de se célébrer lui-même. On étonne le peuple avec ces grands spectacles, étalage de force. Toute solennité est un moyen de gouvernement.
Le jour du procès était arrivé. Interrogé sur le genre de châtiment que, suivant lui, on devait infliger aux accusés, M. Hauguin avait répondu : La mort. Cette réponse fut bientôt connue à la cour; et la chambre, qui se défiait de la fougue tribunitienne de M. Mauguin, saisit cette occasion pour lui substituer M. Persil , lorsqu'il fut question de transformer les juges instructeurs en accusateurs publics. Au reste, le rapport présenté le 39 novembre par M. de Bastard indiquait assez clairement les vues de la pairie. « Le Code pénal est hors du » procès , » avait dit le rapporteur, et il avait eu soin d'attribuer à la cour des pairs une omnipotence judiciaire qui, en la plaçant audessus des lois , lui permettait la clémence.
Ce fut le 18 décembre que les débats s'ouvrirent. Dès neuf heures du matin, la foule avait envahi la salle d'audience. Un huissier parut tenant à la main une petite baguette surmontée d'une boule d'ivoire, dont il frappa trois coups. Les juges entrèrent. On se montrait du doigt, du haut des tribunes, ceux d'entre eux qui avaient porté contre le maréchal Ney ce fameux arrêt de mort qui fut un assassinat. Le greffier de la cour fut remarqué, lui aussi : c'était le même qui avait lu au prince de la Moskowa la fatale sentence. Michel Ney semblait ainsi se venger de ses juges et des Bourbons.
Les accusés furent introduits à leur tour. Leur contenance ne parut ni arrogante ni timide. M. de Chantelauze, qui était malade, avait le visage couvert de pâleur. A côté du prince de Polignac, qu'on distinguait à je ne sais quelle sérénité candide , M. de Peyronnet ne cessa pas un seul instant de se montrer maître de lui. Et, comme s'il eût été indiffé-
rent à ces derniers accidents d'une infortune i peu près épuisée , M. de Guernon-Ran ville o* vrit une brochure qu'il se mit à lire attentif ment.
Les interrogatoires furent tels qu'on devan s'y attendre. M. Pasquier, homme de cow, combina ses questions de telle sorte qu'il it possible aux accusés de se justifier en rejetai! sur Charles X la responsabilité de tous la désastres. Hais ils se gardèrent du piège tenta à leur honneur pour protéger leur vie; et te réponses qui sortirent de leur boocfae farte comme un dernier témoignage de fidélité avers leur maître absent et malheureux.
Aux interrogatoires succédèrent les députions. C'était la révolution qui allait passer rivante sous les yeux des ministres de Charles I pour leur demander compte du sang verse. D y eut là, pour eux, des moments terribles, la témoins étaient nombreux. L'an disait Moment la lutte s'était engagée , et combien k familles, dès le premier jour, avaient été plongées dans le deuil. Un autre rappelait da scènes étranges , formidables : le peuple me d'héroïsme et de colère, les cavaliers courut éperdus par la ville , les soldats tombant ci a là sous les balles parties de chaque angle ds rues, les pavés pleuvant du haut des maison sous l'effort des enfants et des femmes, la guerre partout enfin, et Paris s' agitant aaseâ du chaos. Un troisième décrivait en vives paroles le fanatisme tranquille du prince de ft» lignac au plus fort du carnage, et le crimiad étourdissement de Marmont. Un père vint nconter comment, sorti de sa demeure oi a laissait son fils plein de vie, il n'y était rentré que pour voir ce fils tout sanglant et le pleurer.
De tous ces témoignages accusateurs, le plus accablant fut celui de M. Arago, rapportant ce mot insensé de M. de Polignac : Si ta troupe se joint au peuple, eh bien! il faut 6m aussi sur la troupe. M. de Martignac, défensear du prince, avait cherché à répandre sur ce frit quelques nuages; M. Arago le prit à part et lui dit tout bas : « Je vous demande respect » pour mon témoignage, et pour eeiui de » M. Delà rue, qui le confirme. Au nom de » votre client, ne me forcez pas à faire cot- » naître toute la vérité : elle serait un arrêt de
» mort Saves-vous bien que M, de Polignac » disait le 2$ k M, Blanchard, connu pour la » beauté de sa voix, et qui venait de faire * tirer le canon sur la place de Grève : Votre » voi$ jamais ne m'a été au eœur comme au- » jourd'hui? — Jïstril possible? s'écria M. de » Martiguae consterné. — Et save?-vous que » voyant la douleur où tant de scènes affreuses 9 jetaient le général Tromelin, il lui dit : Que » craignez-vous? bes révoltés une fois réunis » sur la place Vendôme, Us sont perdus. Je les » payerais pour faire ce qu'Us fotit, » M. de Martignac cacha sa figure dans ses mains ; et M. Arago, qui ne voulait point la mort des accusés, promit de ne pas ajouter à sa déposition ces redoutables confidences.
Depuis quelques jours le bruit s'était répandu que M, de Sémonville avait à révéler beaucoup de choses significatives et singulières, La curiosité était vivement excitée, Elle redoubla lorsqu'il fut appelé à la barre. Il s'avança d'un pas chancelant, affaissé sur luimême, et comme écrasé sous le poids de ses souvenirs. Sa figure, qui portait les traces de la vieillesse, avait en ce moment une expression particulière d'exaltation et de souffrance. A demi agenouillé sur la chaise qui lui devait servir d'appui, il fit entendre une voix languis» santé et faible, il avait à raconter la démarcbr
qui, dans la journée du 28, l'avait conduit d'abord auprès du conseil des ministres , ensuite à Saint-Cloud, Arrivé au moment où Charles X l'avait reçu, il s'arrête tout à coup, invinciblement ému. L'assemblée était en sus* pens. « Je ne sais si je dois continuer, dit-il. » Hais sur l'ordre du président, il reprend son récit. Il représente Charles X résistant d'abord à toute transaction, puis s'attendrissant au souvenir de la fille infortunée de Louis XVI , baissant la tête sur sa poitrine, et se résignant avec angoisse à l'humiliation de rendre l'épée de la monarchie. Ul sensation produite par ce tableau fut profonde, des larmes coulèrent; ceux qui connaissaient M. de Sémonville ne virent dans son récit et dans son attitude qu'une scène habilement préparée,
La discussion allait s'engager entre l'aecusation et la défense, mais on n'y apportait de part et d'autre ni dignité ni bonne foi.
En reprochant aux ministres de Charles X la violation de la charte et en partant de lk pour tes maudire, les accusateurs manquaient évidemment à la vérité. Car c'était en vertu de l'article 14 de la charte que le ministère Polignao avait suspendu la constitution du pays.
De leur côté, en invoquant cet article, les accusés adoptaient un système de défense bien peu loyal. Car, lorsque les lois cachent dans leur texte le renversement de toutes les liber* tés, le mépris du peuple, le despotisme, la guerre civile, ne pas toucher h ces lois devient un devoir, et les exécuter c'est un crime.
Si donc il n'y avait eu dans l'enceinte où allait se dérouler ce grand spectacle , que des âmes viriles , les accusateurs se seraient contenté* de dire ; « Vous avea voulu le despo-* » tisme. Pour y arriver» vous ave? tout osé, » Par vous , des milliers de citoyens ont péri, » Vous avez fait sortir du sein des institutions
* la haine, le carnage* tous les déchirements , » tous les malheurs. Quelle loi peut autoriser ? de tels forfaits? et s'il est une loi qui les
* autorise, qui vous absoudra du crime de » l'avoir appliquée? Vous aveg compté sur le » glaive; vaincus, subisse? la loi du glaive ;
* préparez-vous à mourir, »
Et à ce langage, les accusés avaient-ils antre chose à répondre que ceci ; *> Ce que nous
* avons fait , nous avons cru le devoir faire ? pour le saint de la monarchie. C'était une
* partie dans laquelle il était tout simple que » chacun de nous apportât sa tête comme en* » jeu. Vous êtes vainqueurs; et nous savons » qu'il est puéril de raisonner contre la force ; » si l'échafaud nous attend, nous sommes » prêts. »
Mais il est rare que , dans les pays monarchiques, les partis s'élèvent à ce degré de franchise et de courage. Ici les accusés ne comprirent pas que l'échafaud seul pouvait les amnistier en mêlant leur sang k celui qu'ils avaient fait répandre. Et quant aux accusateurs, leur but étant de faire croire que la révolution c'était opérée seulement ppur le maintien de la charte , ils Rattachèrent k ne parler que de la constitution violée.
Ce fût sur cette violation prétendue quf
H. Persil fit reposer tout le système de l'accu-
sation ; et il s'égara de la sorte dans un dédale de contradictions, de subtilités, de sophismes. Pour prouver que les ministres de Charles X n'étaient pas sortis des termes de la charte , on avait cité l'article 14 qui donnait au roi le droit de faire les règlements et ordonnances nécessaires pour la sûreté de l'État. M. Persil refusa de reconnaître l'autorité île cet article , et il le combattit au moyen de l'article suivant qui dispose que le pouvoir législatif s'exerce collectivement par le roi et les chambres. L'argumentation était évidemment vicieuse, puisque l'article 14 se rapportait aux circonstances exceptionnelles, et l'article suivant aux cas ordinaires. On n'aurait donc pu reprocher aux ministres que d'avoir perfidement apprécié les nécessités du moment , d'en avoir exagéré les périls pour dominer à l'aise, d'avoir donné mensongèrement pour prétexte à leur audace la sûreté de l'État qui n'était point compromise, ou même, sans aller si loin, d'avoir commis une de ces erreurs qui , en politique , sont des crimes. Mais avec ce système , on renonçait à la politique adoptée par la cour depuis 1850. Si on consentait à ne point considérer les ordonnances comme une violation du texte même de la charte > on risquait d'enlever à la révolution ce faux caractère de légalité qu'il était dans les vues de la politique nouvelle d'opposer aux élans généreux, aux espérances hardies, à tous les projets des novateurs. Toutefois, et par une inconséquence bien extraordinaire , M. Persil , après avoir nié d'une manière absolue la portée de l'article 14, ne craignit pas de s'écrier : c Ce n'est pas que » nous allions jusqu'à prétendre que, s'il se » présentait quelque grand danger, le roi n'eût » pas le droit de s'emparer momentanément » de tous les pouvoirs de l'État; mais nous » disons que ce ne serait pas en vertu de l'ar- » ticle 14, qui suppose l'usage des moyens » légaux, mais en vertu de la nécessité, qui » ne reconnaît ni temps, ni lieux, ni condi- » tions. » Paroles remarquables qui révélaient dans les hommes du régime nouveau l'intention de mettre en réserve pour eux-mêmes cette dictature de circonstance dont ils accusaient leurs adversaires de s'être emparés !
On avait dit encore, pour prouver que la
charte couvrait les accusés : D'après la tution, le roi est inviolable, et les mini sont responsables. L'inviolabilité de Charte a-t-elle été respectée? NVt-on pas frappé vieillesse d'un exil éternel? Ne Ta-t-on châtié jusque dans son petit-fils , qui était ïb nocent? NVt-on pas à jamais proscrit sa rxrl La responsabilité des ministres a donc été detournée, rejetée sur la tête de leur maître, qai l'a par ses malheurs absorbée tout entière, i cela M. Persil répondit que sans F intervenu* des ministres, sans leur signature, Fimpêsance du monarque eût fait taire sa vota*, t Qu'importe après cela, ajouta-t-il, le ma » réservé au roi et à sa dynastie ? Le droit es » ici d'accord avec la morale la plus vnlgairt » L'un et l'autre ne permettent pas de ca- » fondre ce qui est distinct, ni d'absoudre des » coupables ou des complices, parce que r» » teur principal du fait imputé à crime aua » subi la peine due à sa témérité. » Au pool de vue de la morale, M. Persil avait raîsa sans doute; mais il avait tort, au point de re de la charte, qui déclare le roi et ses mirètres inégalement responsables , lorsqu'ils o* été coupables également. Mais quoi! cet* charte, H. Persil ne la dénonçait-il pas a monde comme une oeuvre d'iniquité, en afr mant , à la face de tous , que la communauté du crime entraîne celle du châtiment ?
Une autre difficulté se présentait. La charte consacrait bien , à la vérité , la responsabilité des ministres, pour fait de trahison ou de concussion; mais elle remettait à des lois ultérieures, qui n'existaient pas encore en 1830 , le soin de spécifier cette nature de délits et d'en déterminer la poursuite. Comment suppléer au silence de la constitution ? Le rapporteur de la chambre des pairs avait résolu h question en proposant de conférer à la pairie, devenue cour de justice, le double pouvoir de définir le crime et de créer la peine. Mais c'eût été pousser la révolution hors de la charte, ce que redoutaient par-dessus tout les plus clairvoyants défenseurs du château. M. Persil s'éleva donc avec vivacité contre cette doctrine.
Toutefois, comprenant lui-même combien était fragile l'échafaudage de l'accusation , il prit soin de masquer sous la rudesse de son
langage la pauvreté de sa logique. Les mots perfidie et lâcheté sortaient à chaque instant de sa bouche. Il fut amer, provocateur, implacable. Orateur des rancunes de la bourgeoisie, il jouissait avec un emportement sauvage de la satisfaction d'écraser les représentants vaincus de cette aristocratie, naguère si dédaigneuse et si arrogante.
Pendant le réquisitoire de M. Persil , H. de Polignac n'avait rien perdu de son calme. M. de Peyronnet, au contraire, lançait sur son accusateur des regards pleins de colère; et les mouvements brusques qui souvent lui échappèrent trahissaient en lui la révolte de l'orgueil blessé. Il se lève enfin à son tour, et il prouve qu'on a fait entrer dans l'acte d'accusation dressé contre lui une circulaire antérieure d'un mois à son entrée aux affaires. M. Persil se trouble, il balbutie des explications insuffisantes. Alors, d'une voix lente et solennelle : c Monsieur, lui dit l'accusé, vous » provoquez de grands châtiments : la vérité » est pour nous un droit , pour vous un de- » voir. » Cet incident, peu sérieux en lui-même, fit néanmoins sur l'assemblée une vive impression. Les uns étaient surpris, les autres indignés des avantages qu'assurait aux coupables l'inconséquence des accusateurs.
Au sein de ces émotions diverses, M. de Martignac prit la parole pour la défense de M/ de Polignac, son client. Il y avait quelque chose de touchant dans la situation respective de M. de Martignac et d'un des accusés, M. de Peyronnet. Ainsi que l'orateur le dit en commençant, ils étaient nés dans la même ville, la même année. Au collège, au barreau, dans la magistrature, ils avaient suivi des destinées parallèles, c Eh bien! ajouta le défenseur, » après avoir passé au travers des grandeurs » humaines, nous nous retrouvons encore : » moi, comme autrefois, prêtant à un accusé » le secours de ma parole ; lui , captif, pour- » suivi , obligé de défendre sa vie et sa mé- » moire menacées. Cette longue confraternité » que tant d'événements avaient respectée, les » tristes effets des dissentiments politiques » l'interrompirent un moment. Cette enceinte » où nous sommes a vu quelquefois nos dé- » bats empreints d'amertume ; mais de tous
» ces souvenirs celui de l'ancienne amitié s'est » retrouvé seul au donjon de Vincennes. »
La plaidoirie de M. de Martignac fut , selon le caractère de son talent, remplie d'une éloquence persuasive et douce. Il s'attacha d'abord à démontrer que la dynastie de Charles X, en tombant, avait mis à l'abri de toute responsabilité les quatre ministres , vivants débris de ce naufrage. 11 demanda où étaient les garanties que la charte leur avait promises, où étaient les lois de sang applicables aux crimes qu'on leur imputait. Et quels étaient ces crimes? Us avaient violé la charte? Mais l'article 14 était-il tellement clair qu'on fût sans excuse pour l'avoir interprété au profit du trône ébranlé, au profit de cette antique monarchie des Bourbons encore une fois poussée dans les tempêtes ?
Passant ensuite au souvenir de la guerre civile si audacieusement provoquée, puis attisée, M. de Martignac en avoua d'une voix gémissante toute l'horreur; mais, pour laver son client de l'affreux reproche de l'avoir voulue, il rappela tout ce qui , dans la vie de M. de Polignac, appartenait aux inspirations de la bonté, montrant jusque dans ses plus grandes fautes la tendresse téméraire de son cœur. On demandait pourtant la tête de cet homme. Pourquoi? Qu'ajouter à cette vengeance qui avait mis entre la France et une dynastie qu'elle repoussait les vastes mers et les événements plus vastes que les mers? Ces trois couronnes brisées dans trois jours, ce drapeau de huit siècles déchiré en une heure, n'étaient-ce point là des trophées suffisants? A quoi bon rendre la force cruelle? N'y aurait-il aucun danger à accoutumer les yeux à l'appareil des supplices? c Vous jetez les fondements d'un trône nou- » veau, s'écria M. de Martignac en terminant, » ne lui donnez pas pour appui une terre dé- » trempée avec du sang et des larmes. Le coup » que vous frapperiez ouvrirait un abime , et » ces quatre têtes ne le combleraient pas. »
Le lendemain, 19 décembre, M. de Peyronnet ayant demandé la parole, un mouvement singulier se fit dans l'auditoire. On s'attendait à des paroles hautaines ; cette attente fut trompée : le discours de M. de Peyronnet était un appel à l'indulgence de l'opinion publique et
des juges, Il raconta sa vie avec une modeste approbation de lui-même. Jeune , il avait employé l'ardeur des vives années à consoler des douleurs cuisantes et à protéger les malheureux. Mêlé plus tard aux affaires publiques il y avait apporté, en même temps qu'une cou* viction ferme, une âme ouverte à la pitié. C'était par lui qu'avaient été provoquées et obtenues, sous la restauration, les deux amnisties; c'était lui qui avait détourné de la tête du général Pailhès, d'Olanier, de F radin, le glaive, déjà levé, des vengeances royalistes. Aujourd'hui, placé par le sort à quelques pas de Téchafaud, il lui était permis de rappeler que plus de trois cents condamnés lui avaient dû la liberté ou la vie. Dans sa carrière politique, sa conscience ne lui montrait rien qu'il fût de son intérêt de taire ou de son devoir de désavouer. La loi du sacrilège , loi sanguinaire, il ne l'avait présentée qu'entraîné par le flot irrésistible des préjugés et des préoccupations de l'époque. La loi sur la presse, qui, sous le nom de loi d'amour, avait été flétrie, il ne l'avait livrée aux débats que défigurée, et son dévouement seul lui avait fait affronter la responsabilité d'une conception qui n'était pas la sienne, S'était-il enrichi dans les affaires publiques? Non; il en était sorti avec des dettes; la munificence royale avait pourvu à l'établissement de ses enfants ; et il avait le droit de répéter après Sunderland : « J'ai occupé » un poste d'un grand éclat , sans pouvoir et » sans avantages, pendant que j'y étais, et pour » ma ruine à présent que j'en suis dehors, » H, de Peyronnet lut ensuite un travail que, vers la fin du mois d'avril , il avait publié sur ce qui constitue l'illégitimité des coups d'État; et, témoin des malheurs nés de celui auquel il avait concouru, il s'écria ; « Le sang a coulé : » voilà le souvenir qui pèse à mon cœur. Un * malheureux, frappé comme moi, n'a guère » plus que des larmes, et l'on doit peut-être » lui tenir compte de celles qu'il ne garde pas » pour lui-même. »
Ce discours rendait à peu près superflue la plaidoirie de M. Hennequin, qui ne fit, en effet, que reproduire, sous une forme nouvelle et ingénieuse, les considérations déjà développées par son collègne et par son client,
L'auditoire, d'ailleurs, était impatient de* tendre le défenseur de M. de Cbantelaitze, jeue avocat du barreau de Lyon, qu'avait précède à Paris une grande réputation 4e libéralisa» et d'éloquence. Dès le début de If, SaauH, l'attention de tous lut captivée. La taille bas* de l'orateur, sa figure pâle et fetiguée, ks paroles à la fois pathétiques et brillâmes qm sortaient pressées de sa bouche et aernblaten poussées par la conviction du triomphe, ie continuel balancement de son eorps, attrib* à l'élan d'une émotion malaisément contes», tout cela frappait cette partie frivole du puMit qu'on gouverne avec des mots et qu'on * traîne par les apparences.
Après avoir passé rapidement sur ce qu y avait de personnel à M. de Chaotelauze dia> cet important procès, M, Sau^et proeimu sans détour le dogme de la nécessité bornai!*. 11 dit que la nécessité était l'interprétation vivante des chartes; qu'une société ne poauii jamais se commander à elle-même le aaiode, il était des crises où il la fallait bouleverser, sous peine de la détruire; que l'article 44, p» conséquent, régissait le monde, et se troavai écrit dans la nature des choses , lorsqu'il * l'était pas dans les constitutions ; que les pépies, après tout, avaient leur article 14 oomm les rois, les révolutions n'étant que la contrepartie des coups d'État. U n'y avait <k* qu'une question à examiner : les ordonnante avaient-elles été rédigées sous la loi de «a» nécessité souveraine? Ici le doute était impassible. La dynastie des Bourbons ai nés aunit pu se maintenir, sans doute, par des conca» sions habilement ménagées, si la source M ses périls n'avait été qu'à la surface de la société, si elle avait eu seulement à lutter conta l'hostilité des libéraux du parlement ou tagueil irrité des électeurs, si elle n'avait m à se défendre que contre quelques trames obscures, si elle n'avait été forcée pour son salut qu'à faire un peu plus large la part de la liberté. Mais non : la dynastie de Charles X était fille de l'invasion* Voilà ce qui l'environ* nait d'abîmes, voilà ce qui faisait pulluler ao* tour d'elle des ennemis indomptable, et oe lui laissait d'alternative qu'entre le despotisme et le suicide* On ne pouvait nm que le tende»
VU
main de la révolution, la bourgeoisie n'eût tout à coup changé d'allures, passant du culte de la liberté à celui du pouvoir, entourant le trône avec amour et repoussant avec une sombre vigilance toutes les hardiesses de l'esprit. Ce n'était donc ni l'ordre ancien, ni le principe monarchique, ni les conséquences de ce principe, qu'on avait entendu frapper dans Charles X, mais, bien plutôt, l'œuvre insolente des ennemis de la France, un moment vainqueurs. Dès lors, comment la dynastie de Charles X aurait-elle pu désarmer ce sentiment de nationalité si violemment soulevé contre elle, sentiment d'ailleurs bien fort dans notre pays, puisqu'il avait jadis vaincu jusqu'au fanatisme de la Ligue et déjoué le machiavélisme de l'Espagnol Philippe II? De là l'orateur concluait qu'entre la royauté et la nation la lutte, sous Charles X, avait eu tous les caractères de la fatalité. S'imposer devenait ainsi une nécessité : si ce fut un crime, ne pas le commettre était au-dessus des forces humaines. Et Charles X s' embarquant à Cherbourg, suivi de sa famille en pleurs, laissait-il quelque chose à ajouter à l'expiation ?
Tel fut, quant au fond des idées, le système de défense présenté par M, Sauzet. L'orateur avait dit vrai quand il avait représenté la révolution comme une revanche de Waterloo; mais il avait prêté aux chefs de la bourgeoisie des sentiments qui ne s'étaient guère trouvés en réalité dans le peuple. Vive la charte! avait-on crié au-dessus des hommes en baillons, cri qu'ils avaient répété sans le comprendre; mais c'était chez eux qu'elle avait éclaté celte haine généreuse du drapeau blanc, devenue implacable. C'était de leur sein qu'étaient sortis, durant les trois jours, ceux qu'on avait vus tomber à genoux devant l'étendard tricolore ou en couvrir de baisers et de pleurs les lambeaux sacrés. Pour ce qui est du dogme de la fatalité, proclamé avec tant de succès par l'orateur, il n'était certes pas nouveau, ce dogme : car l'Europe tressaillait encore au souvenir de l'application héroïque et sanglante qu'il avait reçue sous le comité de salut public.
Quoi qu'il en soit, l'effet produit fut immense. Les pairs quittaient leurs places et se précipitaient au-devant de l'orateur pour le
féliciter. Parmi les plus empressés était le due de Fitz-James. Dans les tribunes, où l'on avait entendu à diverses reprises des applaudissements retentir, l'émotion était au comble.
Les journaux répandirent au dehors les détails de ce triomphe, en y applaudissant. L'indignation, alors, ne connut plus de bornes, chez tous ceux qui avaient pris la révolution au sérieux. Quoi! ce procès devenait pour les défenseurs le sujet d'une joute oratoire, et, pour les accusés , une occasion d'apothéose ! Quoi 1 la défense était transformée en panégyrique, et on n'avait remué tous ces souvenirs de deuil que pour faire du tombeau des victimes un piédestal aux hommes contre qui le sang versé criait vengeance! Les esprits droits se révoltaient à l'idée d'une pareille insulte faite aux ressentiments les plus légitimes.
Si, comme l'avait affirmé M. Sauzet, Charles X se trouvait placé entre la nécessité d'abdiquer et celle de s'imposer, que n'avait-il su se décider pour l'abdication? Au lieu de sacrifier le peuple à son orgueil, que n'avait -il sacrifié son orgueil au peuple? La fatalité de sa situation pouvait bien le condamner à déposer la couronne, mais non l'absoudre des moyens violents pris pour la conserver. Il n'avait donc pas fait seulement violence à la nation, il avait voulu faire violence au destin, double attentat dont maître et serviteurs avaient affronté volontairement les suites. La fatalité, d'ailleurs, n'excuse rien ou elle excuse tout. Les convictions? Elles servent à l'homme devant Dieu ; mais si la justice devait se désarmer devant elles, l'impunité serait assurée à tous les crimes, et le meurtrier, par exemple, n'aurait, pour établir son innocence, qu'à prouver la sincérité de sa haine. Voilà ce que l'instinct du peuple , supérieur à tous les raisonnements, avait à opposer aux sophismes pompeux des rhéteurs.
M. Sauzet reprit et acheva , dans l'audience du 29, sa plaidoirie que, la veille, la fatigue avait suspendue. M. Crémieux lui succéda, et laissa voir, en élevant le bras, l'uniforme du garde national caché sous la robe de l'avocat» L'inquiétude, au reste, était sur tous les visages, et les juges faisaient, pour cacher leur préoccupation, des efforts qui la rendaient plus
ite. M. Crémieux avait commencé sa Se par ces mots : « Il faut que je parle, coûte encore. » Son discours, d'abord substantiel et logique, s'était insensiblement élevé à une poésie touchante et vague... Tout à coup sa voix s'éteint; il chancelle : on le transporte évanoui dans la salle voisine. Toute l'assemblée est debout. On croit entendre un bruit sinistre..., c'est le tambour qui annonce l'insurrection.
La foule, en effet, inonde les abords du palais, s'amoncelle aux grilles, et pousse des clameurs terribles. Sur ces entrefaites, un chariot de l'imprimerie royale entre dans la principale cour du palais, et ouvre ainsi accès à la multitude, qui se précipite en grondant. La garde du Luxembourg s'avance pour la contenir. Des cavaliers partent au galop pour aller avertir le général Lafayette. Des menaces de pillage ont été habilement semées parmi les commerçants. Au son du tambour qui les appelle, des milliers d'hommes sortent des boutiques , le fusil à la main. Sur la rive gauche de la Seine, tout semble se préparer pour la guerre civile.
La confusion était dans l'intérieur du palais. H. Bérenger y avait repris contre les accusés le réquisitoire de M. Persil , mais sans sortir de la discussion froide et subtile des fictions constitutionnelles. L'assemblée était évidemment distraite. Du fond d'un cabinet où il s'était retiré pour rédiger quelques notes, un journaliste, M. Eugène Briffault, faisait passer à ses camarades, sur de petits bulletins, les nouvelles qu'il recevait du dehors. Ces bulletins sont jetés dans le parquet de la cour. La frayeur exagérant le péril, les assistants se disent l'un à l'autre à voix basse que dix mille hommes vont escalader le palais. Les juges tremblent sur leurs sièges. La séance est un moment suspendue. C'est en vain que le commandant en second du Luxembourg, M. Lavocat, cherche à calmer cette terreur; c'est en vain qu'il répond du maintien de l'ordre, et représente la garde nationale accourant de toutes parts; H. Pasquier, dans son trouble, entend tout le contraire de ce qu'on lui dit, et , rentrant dans la salle d'audience : < Mes- » sieurs, la séance est levée; M. le comman- » dant de la garde me prévient qu'il ne serait
» pas prudent de tenir une séance de nuit- La chambre des députés s'est réunie de côté ; et l'inquiétude n'y est pas moins H. Laffitte essaye d'y rassurer les esprits , ci attribuant les mouvements de la capitale à deagitateurs peu nombreux ; mais à peine descendu de la tribune, que les députés tourent avec des signes de douleur et (TeffreL M. Dupin atné s'écrie que puisque la représeatation nationale est menacée et qu'on parie d'envahir la demeure royale, il faut de la fermeté, et que céder une fois, c'est se d'avance à céder toujours, c Séparons le pie de ceux qui veulent l'égarer, » ajoate H. Odilon Barrot dans un discours vivemefi applaudi. Le président se lève à son tour poer inviter la chambre à reprendre avec calme Je cours de ses délibérations. Hais l'agitatiet était extrême, et nul n'osait arrêter sa pensée sur les orages prévus pour le lendemain.
II y avait à Paris , à cette époque, un bnn nommé Fieschi, espèce de scélérat bel esprit, âme basse, cruelle et audacieuse à l'excès. Cet homme qui n'appartenait à aucun parti, et mêlait une exaltation grossière à une cupidité sans bornes, était, cependant, né en Corse, pays habité par une noble race, par une race aussi loyale qu'intrépide. Il avait rassemblé autour de lui quelques misérables, dignes de lui servir de soldats, et ils se tenaient prêts pour un coup de main.
Du reste, et en dehors de ces factieux de hasard, recrues de l'émeute, trois partis pouvaient descendre dans l'arène : les légitimistes, les bonapartistes et les républicains.
Les premiers étaient peu redoutables, à cause de leurs grandes richesses. Leur intérêt politique était que le gouvernement nouveau fût renversé ; mais leur intérêt social demandait qu'il ne s'écroulât point sous l'effort d'no peuple déchaîné. Exposés à voir leurs fortunes englouties dans la tempête, s'ils avaient l'imprudence de l'exciter, ils étaient dans une position singulièrement fausse et contradictoire : conservateurs et factieux à la fois, amis du désordre pourvu qu'il consentit à expirer au seuil de leurs opulentes demeures, révolutionnaires tout pleins de la haine des révolutions, forcés, en un mot, de pousser à l'anarchie
avec le désir de ne pas réussir trop complètement.
Quant au parti bonapartiste, composé d'hommes graves, il avait des racines partout, dans le peuple, dans l'administration, dans l'armée, jusque dans la pairie. Mais il avait un drapeau plutôt qu'un principe. C'était là l'invincible cause de son impuissance. Ceux, d'ailleurs, qui étaient naturellement appelés à le guider, avaient déjà une position faite, qu'il leur importait de ménager. C'étaient des généraux de l'empire, vieux pour la plupart, plus propres aux batailles qu'aux insurrections, et en qui la passion de l'imprévu se trouvait amortie sinon épuisée. Ajoutez à cela que le gouvernement leur avait laissé peu de chose à désirer.
Le parti le plus redoutable était donc le parti républicain. Faible et presque imperceptible au mois de juillet, il s'était, depuis, rapidement accru. Ses chefs manquaient encore d'expérience; mais ignorer les obstacles donne souvent la puissance de les vaincre. Si les républicains n'avaient pas toute la science qui se puise dans la pratique des affaires, ils avaient en revanche toute l'énergie et tout le dévouement qu'on y perd. Il y avait aussi dans leur position cela de favorable qu'ils descendaient la pente de la révolution au lieu de la remonter. Ils agissaient sur le peuple par la générosité de leurs sentiments et sur les écoles par l'impétuosité de leurs allures. Ils dominaient dans les associations patriotiques. Le goût de la popularité, dont ils étaient les dispensateurs, leur asservissait des personnages influents. Ils tenaient le pouvoir en échec par leur audace, et ils avaient su se créer dans la garde nationale elle-même une position forte. Sentant bien qu'ils s'annuleraient en se dispersant, ils s'étaient fait inscrire de préférence sur les cadres de l'artillerie nationale. Des quatre batteries qui la formaient, MM. Bastide et Thomas commandaient la troisième; la deuxième, sous les ordres de MM. Guinard et Cavaignac, leur appartenait tout entière ; et ils s'étaient ménagé les moyens d'entraîner les deux autres, bien que, pour combattre leur influence, le duc d'Orléans fût entré dans la première.
Lors du procès des ministres, une association d'hommes tout à fait nouveaux, entreprenants toutefois et résolus, avait pris naissance au sein de l'école de médecine. Des ouvertures furent faites à la société des Amis du peuple. Marcher sur le palais Bourbon , s'emparer de la personne des députés, proclamer la dictature, tel était le plan proposé. C'était un dixhuit brumaire, moins Bonaparte et des noms connus. De telles propositions eussent été ridicules, si l'anarchie, qui était partout, n'eût rendu réalisables les projets en apparence les plus téméraires. Celui-ci ne trouva dans la société des amis du peuple qu'un accueil ironique. Le fait est qu'aucun parti n'avait alors assez de consistance pour prendre l'initiative d'une seconde révolution. Cette initiative ne pouvait venir que du peuple , dans le cas où l'irritation produite par le procès des ministres le pousserait à un soulèvement semblable à celui de juillet. Suivre le mouvement, le seconder ; mettre à la disposition de la multitude, s'il le fallait, des armes et des canons; surtout, préparer le lendemain... , les plus hardis ne pouvaient sans extravagance oser davantage. Les républicains ne conspiraient donc pas, ils se tenaient prêts.
Quoi qu'il en soit, ils étaient devenus l'objet d'une surveillance active, qu'appuyait un système persévérant d'insinuations malveillantes et de calomnies. Comme leur influence était grande dans l'artillerie de la garde nationale, dissoudre ce corps était depuis quelque temps un des plus ardents désirs de la cour. Et, loin de combattre ce projet, le comte de Pernetti, colonel de l'artillerie, ne songeait déjà qu'aux moyens de le réaliser promptement. Le i 9 décembre, le général Lafayette, apprenant de M. de Montalivet, frère du ministre de l'intérieur, qu'un complot était formé dans le but d'enlever les pièces de canon, avait envoyé M. Francis de Corcelles en prévenir M. Godefroi Cavaignac et ses amis. Ceux-ci, qui entendaient parler depuis quelques jours d'une conspiration bonapartiste, avaient promis de prendre leurs mesures; et dans la journée même, M. Cavaignac, au Louvre, avait jeté sur une table d'écarté un paquet de cartouches, que les artilleurs de la 2e batterie s'étaient partagé.
A cette nouvelle, les hommes du château éprouvent ou feignent d'éprouver une frayeur extrême. On répand les suppositions les plus odieuses, les plus gratuites, parmi ceux des artilleurs qui ne partagent pas les opinions républicaines; on les amène à convenir entre eux d'un signe particulier de reconnaissance; des promesses d'argent sont fttttes; de l'argent est distribué; enfin, un ancien militaire, nommé Bicheron, s'engage, dans un entretien avec le général Rumigny, à former une bande d'bommes déterminés , pour enclouer les pièces , au premier mouvement.
Le roi, au milieu de celte tourmente, conformait aux besoins de sa politique la manifestation de ses espérances ou de ses craintes. Il témoignait des appréhensions à ceux dont trop de sécurité aurait endormi le lèle, et montrait, an contraire, beaucoup d'assurance devant ceux qui, plus spécialement compromis, pouvaient redouter le dénoâment. Ainsi, tandis qu'il écrivait lettres sur lettres k M. Laffilte, pour lui apprendre qu'un complot se formait dans l'artillerie, qu'il s'agissait pour les conspira* leurs de livrer les canons au peuple, que la situation était grave, il avait avec M. Madier de Montjau des conversations où il apportait un visage souriant et des paroles confiantes. L'effervescence populaire dont on lui parlait paraissait lui causer peu de souci ; il affectait même de s'en réjouir, et, dans son langage qu'il aimait à faire descendre aux formes d'une familiarité pittoresque, il comparait les élans du peuple à certains mouvements auxquels les maquignons reconnaissent la vigueur d'un étalon.
Gela ne l'empêchait pas de tout préparer pour «ne répression prompte. Au fond, il était peut-être bien aise de se poser devant l'Europe comme un roi conservateur» lui qui jusqne-là n'avait été, à l'égard des autres monarques, tjue le représentant couronné d'une révolte heureuse.
Une seule chose l'inquiétait : il se croyait mal secondé. Toute révolution éveille chez les subalternes l>sprit d'aventure, et crée par conséquent, chez les ambitieux que la fortune a salués, une oertaine disposition à ne voir partent que trahisons et complots. Une défiance
excessive régnait à la cour de Louis-PiriBpp et le besoin de contrôle qui en résultait mi fait naître plusieurs polices diverses i rapports se croisaient , se contrediaiat k uns les autres, et rendaient tout iocema C'étaient à chaque instant des récits atairfe ou mensongers et mille dénonciation ftc d'autre motif que la nécessité, pour les dte dateurs, de gagner leur salaire eo prora leur importance. C'est ainsi que te gta Fabvier avait été désigné à la cour connut homme qui nourrissait des projets danjam On lui avait, cependant, confié le soude* 1er sur la vie des ministres de Charles X, p* être pour déconcerter, en lui Imposant* obligations d'honneur, les pensées iopite qu'on lui supposait.
M* Taschereau, secrétaire général de bp lecture de la Seine, était aussi soapçouet connivence avec les républicains. Il fat ijfi au cbftteau , demanda qu'on le confrwtitrc ses accusateurs, et offrit sa démissfoOi* refusa : on attendait que la crise fit l»
Mais nul n'inspirait plus de délucep M. Treilhard, préfet de police. Et «tte* fiance allait si loin, qu'un jour, ami» vention officieuse de M. Laffitte, le préfet* police aurait été arrêté jusque sur les mr*
du Palais-Royal.
n est vrai que M. Treiltart comw* comme fonctionnaire, au succès (Tine P* que dont il ne pénétrait pas le sens ad** la proclamation qu'il publia le 80 déw*t on remarquait ce passage : « Citoyens^ «• » ne pouvez Tignorer, nos eanenris onM» » longtemps, marqué l'issue de ce pi** » comme recueil où l'ordre puMci**** » briser. D^à ils avaient compté i*** » gueurs de l'hiver; mais votre p*^ » trompé leur coupable espoir, coenw » courage les avait confondas en jaiUeL j n'était plus propre que ces pamtes à ** le peuple soulevé- Mais elles ne P***J||L obtenir l'approbation de la cour, W1*^ préoccupée des aécessités de ta poWF^ térieure, tenait bien plus à remporter «*^ toàre sur les républicains, qa'* cow*"
' ' 'liât SÏCC "^
qu'on avait remportée, en juurci» • concours. Pour les hommes habiles *
toouveau* ressentie! était de dompter ce qu'ils appelaient l'anarchie , ou plutôt de paraître la dompter. Or, cette politique était mal servie par des magistrats qui , comme M. Treilhard, rejetaient de préférence sur les vaincus de juillet, c'est-à-dire sur les anciens conservateurs, la responsabilité des troubles,
M. Odilon Bar rot, de son côté, avait publié une proclamation, et elle contenait des menaces. « Je déclare, disait le préfet de la Seine, » que le premier acte d'agression serait con- » sidéré comme Un crime; s'il se rencontrait
• au milieu de nous un homme assez coupable » pour attenter à la vie de ses concitoyens, » qu'il ne se considère pas comme soumis aux » chances d'un combat; il sera simplement un » meurtrier, et jugé comme tel par la cour » d'assises , selon la rigueur des lois. » C'était invoquer contre les agresseurs, hommes du peuple, cette inflexible sévérité de la loi, dont, en ce moment même, il était question de préserver les agresseurs du mois de juillet, ministres et grands seigneurs Un tel langage aurait donc pu trouver grâce auprès des courtisans; mais ils ne pardonnaient pas à Mv Odilon Barrot d'avoir dit datas la même proclamation : « Sorti de vos rangs , en parfait » accord d'opinions et de sympathies avec » vous , ce que vous éprouvez, je l'éprouve. Je » ne suis étranger ni à votre impatience de » voir se réaliser, au milieu de nous, des in*
• stitutions promises, ni à vos justes ressenti- » ments, ni au besoin populaire d'une grande » réparation , mais la réparation que notre gé» » néreuse nation avait te droit d'exiger est-eJle
• donc seulement dans le sang de quelques » malheureux? » M. Odilon Barrot parlait de promesses dont il attendait l'exécution. C'était assez pour qu'à la cour on le considérât presque comme un factieux. Et pourtant, il résistait à la fougue de quelques-uns des hommes qui l'entouraient. < Le moment est favorable, » lui disait-on , pour foire des conditions et » réclamer des garanties. La royauté nouvelle » a besoin de nous. Mettons un prix à notre » concours. La politique le commande, et les » intérêts de la liberté l'exigent. » Ce langage était particulièrement celui de M. Tascbereau , esprit net et pratique. Biais la loyauté de
Mv Odilon Barrot était excessivement timide, Novice dans les affaires, et tremblant de violer les lois de la discipline administrative, il chancelait entre ses devoirs de fonctionnaire publie et ses convictions de citoyen.
Ainsi , l'anarchie était dans le pouvoir aussi bien que dans la société.
La garde municipale, dont les rangs s'étaient ouverts à un grand nombre de combattants de juillet, paraissait peu disposée à s'armer contre le peuple, On n'avait plus de gendarmes. Les soldats > on leur avait trop répété en juillet que tirer sur le peuple est un crime, pour qu'on pût compter sans réserve sur leur appui. La cour devait donc attendre avec impatience le terme de la crise.
On y touchait. Il ne restait plus que quelques formalités à remplir. Quoique membre de la commission d'accusation, M. Madier de Montjau avait pris parti pour la clémence : on le savait. Quant aux pairs, leur décision n'était pas douteuse. Seulement., il fallait leur rendre facile l'accomplissement de leur rôle; il fallait, par des éloges habilement calculés, donner au jugement qu'on espérait l'éclat d'une décision souveraine, exceptionnelle, sans appel. C'est ce que M. Madier de Montjau comprit parfaite* ment. Devant la cour des pairs, il représentait un des trois pouvoirs de l'État. 11 pensa que son langage pouvait avoir quelque influence sur l'opinion publique, et il résolut de feire en termes solennels l'apologie des juges, pour montrer quel respect était dû à l'arrêt qu'ils allaient rendre.
Le roi fut mis dans la confidence de ce pro* Jet, et il en ressentit une satisfaction inexprimable. Il prit les mains de M. Madier, les serra dans les siennes avec effusion, et lui prodigua, en paroles flatteuses, les marques de sa royale reconnaissance.
La journée du 21 décembre devait être décisive. Aussi le gouvernement avait-il pris des mesures formidables. La rue de Ton mon, la rue de Seine, la rue des Fossés-Monsieur-le- Prince, étaient remplies d'hommes armés, ainsi que les places Saint-Michel , de l'Odéon et de l'École de Médecine. Six cents hommes de la garde nationale de la banlieue et deux escadrons de lanciers avaient été placés à la porte
du Luxembourg, du côté de l'Observatoire. Deux bataillons de ligne couvraient la grande avenue. Le jardin était occupé par la garde nationale. En un mot, tous les abords du palais avaient été rendus inaccessibles à la multitude, et plus de trente mille baïonnettes brillaient sur la rive gauche de la Seine. Autour de cette armée bourdonnait une foule immense.
L'audience ayant commencé, les accusés furent introduits. Les nombreux spectateurs qui remplissaient les tribunes étudiaient avec curiosité sur le visage des anciens ministres l'impression des scènes dont ils étaient l'occasion et le sujet. Ils ne parurent pas plus émus que les jours précédents. On remarqua même que M. de Chantelauze avait perdu de sa langueur. M. Madier de Montjau s'avança. Il était fort souffrant. 11 refusa néanmoins de parler assis. Dans son discours, il sut masquer avec beaucoup d'art par la véhémence des attaques l'indulgence des conclusions. 11 reprocha énergiquement à la défense d'avoir été fière, provocatrice, agressive; d'avoir dénaturé le caractère des événements de juillet en les faisant considérer comme l'inévitable résultat des vices de la charte et la preuve d'une incompatibilité absolue entre la dynastie de Charles X et la nation. A rénumération des obstacles sans nombre qui, selon les défenseurs, n'avaient laissé à la royauté d'autre ressource qu'un coup d'État, il opposa le tableau animé des tentatives dont la restauration s'était gratuitement rendue coupable envers la liberté. Il se déclara surpris et presque indigné que les défenseurs n'eussent témoigné, au nom de leurs clients, d'autre regret que celui de la bataille perdue. Quand il en vint à l'histoire des malheurs nés de la violation des lois, il raconta cette histoire telle qu'elle était : tragique et sanglante. Mais, à mesure qu'il approchait des conclusions, son langage devenait moins sévère et sa pensée moins précise. Il termina par ces paroles significatives : « Ce n'est pas seulement par » votre position , messieurs , que vous êtes » élevés au-dessus de toutes les magistratures, » c'est encore plus par cette sagesse et cette » expérience politique à laquelle rien ne peut » suppléer dans une telle cause et au milieu
» de si vives passions. Aussi , messieurs , quel » que soit votre arrêt, il subjuguera notre » conviction. Nous nous plaisons à vous offrir » l'hommage solennel de cette respectueuse » confiance qui est le plus beau de vos droits, » et que nous avons regardée comme le pre- » mier de nos devoirs. » M. de Martignac répliqua d'une manière touchante, et retomba épuisé sur son siège. H. Sauzet garda le silence par fatigue. MM. Hennequin et Crémieux ajoutèrent quelques paroles à l'improvisation de M. de Martignac. Alors, M. Bérenger se levant au nom des trois commissaires, dit d'une voix grave : « Pairs de France , notre mission » est finie, la vôtre commence. L'instruction » est sous vos yeux. Le livre de la loi y est » aussi. Le pays attend, il espère, il obtiendra » bonne et sévère justice. > A ces mots, le président ordonne qu'il en sera délibéré. Les accusés se retirent, et le public s'écoule, profondément préoccupé.
Une voiture attendait les ministres à la porte du guichet du petit Luxembourg. Elle les reçut tous les quatre, et s'avança d'abord lentement à traver la garde nationale. Mais parvenue à l'extrémité de la rue Madame, où l'attendait une escorte de deux cents chevaux commandée par le général Fabvier, elle prit avec une extrême vitesse la route de Vincennes. M. de Montalivet, ministre de l'intérieur, et le lieutenantcolonel Lavocat galopaient à la portière. Il était aisé de plonger dans cette voiture, simplement fermée de glaces, et l'on craignait tout de la colère du peuple. On n'eut garde de traverser Paris, et l'on gagna rapidement les boulevards extérieurs en évitant le faubourg Saint-Antoine.
La nouvelle de cette fuite, répandue dans Paris, y produisit une sensation extraordinaire. Le bruit avait couru d'abord que les ministres venaient d'être frappés d'une condamnation capitale, et l'on avait vu sur la place Saint- Michel, la garde nationale en témoigner sa joie. Mais lorsqu'à l'annonce <f une condamnation a succédé celle d'une fuite, l'indignation s'empare de toutes les âmes. La foule, s'avançant en colonnes serrées, cherche à se faire jour au travers des bataillons qui environnent le palais. La garde nationale tient ferme, et
les baïonnettes sont croisées. Le peuple irrité crie de toutes parts : Mort aux ministres! s'enivre de ses propres clameurs, et ne voit plus dans ces soldats citoyens qu'on lui oppose qu'une garde prétorienne. Eux-mêmes, pour la plupart, ils sont en proie aux sentiments les plus divers. Lia protection accordée aux accusés les exaspère; la crainte du pillage les possède. Un rassemblement d'hommes, armés de gourdins, s'est formé sur la place du Panthéon. M. François Arago accourt à la tête d'une compagnie. Il veut haranguer la foule, mais elle ne lui répond que par ces cris : Au Luxembourg! Au Luxembourg ! Mort aux ministres ! M. Arago cherche à calmer les plus ardents. < Nous » sommes de la même opinion, leur dit-il. — » Ceux-là , crie une voix , ne sont pas de la » même opinion, dont l'habit n'est pas de » la même étoffe. » La querelle s'échauffe; M. Arago reçoit un coup violent dans la poitrine, et ne parvient qu'à force d'énergie et de patience à contenir les groupes de plus en plus menaçants. Sur un autre point, le général Lafayette se présente, plein de confiance dans l'autorité de son nom. Il engage les groupes à se dissiper, c'est en vain. < Je ne » reconnais pas ici, dit-il, les combattants de » juillet. — Je le crois bien , lui répond un » homme du peuple, vous n'étiez pas parmi » eux. »
Cependant un coup de canon retentit. Il apprenait au roi que les captifs de Vincennes étaient en sûreté. Les républicains, réunis dans la rue Dauphine, croient entendre le signal, et ils se précipitent vers le quai , en criant : Aux armes! Une grande masse de peuple les suivait, et ils comptaient sur les pièces de canon, dont leurs camarades disposaient dans la cour du Louvre. Mais les grilles en avaient été fermées, et toute communication était coupée entre les artilleurs et le peuple.
Aucun engagement n'avait encore eu lieu. Seulement , des rixes avaient éclaté. Le comte de Sussy, colonel de la onzième légion, avait été frappé, au sortir du palais du Luxembourg, de deux coups de maillet dans la poitrine; le sergent Dehay reçut un coup de couteau; un garde national, dans la rue Tirechappe, fut frappé d'un stylet; on tira un coup de pistolet