‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 35 sur 96 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Seconde phase du gouvernement de la bourgeoisie. — Casimir Périer premier ministre ; son ascendant sur la ebanbre; ses rapports avec le roi ; son programme. — Séance du 18 mars. — L'Italie abandonnée ; les réfugiés italiens persécute à Lyon et à Marseille. — Les Autrichiens envahissent l'Italie. — Piège tendu au gouvernement de Bologne; il ftildés^mer les Modenais. — Mission conûée a M. Hubert; M. Hubert à Paris. — Les Autrichiens ù Bologne. — Convention d'Ancone. — Vengeances et perfidie du Vatican. — Comment le gouvernement français est jugé en Italie. — Rappel <*■ général Guilleminot; véritables motifs de ce rappel. — Violences de Casimir Périer. — Histoire des sociétés populaires* société des Amis du peuple. — Progrès du parti républicain ; son but j sa physionomie ; son premier procès. — Décoration de juillet ; troubles. — ÉloignemenJ de Casimir Périer pour le roi. — Le roi s'absente de la capitale; son passage à Metz. — Menaces adressées au maréchal Soult par Casimir Périer. — Dissolution de la chambre.

Continuer la politique de la ruse était désormais impossible. A quoi bon, d'ailleurs? Toute la force que peut contenir le mensonge des concessions nécessaires, le régime nouveau la possédait : il était fondé, il ne s'agissait plus que de le défendre. Le cours naturel

des choses appelait donc au pouvoir un ministre violent. M. Laffitte se retirait de la scène, H. Casimir Périer y monta.

Il arrivait aux affaires avec une colère immense, un orgueil sans bornes et je ne sais quelle impatience farouche d'écraser se» eu-

nemis. Banquier opulent et toujours en éveil, le bruit des factions lui avait causé de mortelles alarmes et il brûlait de s'en venger. Tant que la situation était restée incertaine, il avait épié le pouvoir avec anxiété, et ne s'était point senti la hardiesse d'y porter la main. Hais lorsqu'il crut voir que le peuple s'ignorait; que la puissance des partis ne répondait pas à leur fougue; que les ressources de l'esprit de révolte étaient incomplètes, éparses; que la résistance ne serait ni efficace, ni durable contre tous ces éléments réunis de domination, les capitaux, le crédit, l'organisation, les positions acquises, la discipline... il prit son parti impétueusement, et ne songea plus qu'à prouver à la bourgeoisie tout ce qu'elle pouvait, par l'excès de ce qu'il allait tenter pour elle, en l'entraînant à sa suite ; car il manquait de courage, non de vigueur; et s'il tremblait devant

l'humiliation d'une défaite possible, devant les dangers d'une lutte inégale, il n'était pas homme, du moins , à perdre les avantages de la force par défaut de résolution et de nerf.

Bien convaincu, du reste, que dans les intérêts de la classe moyenne c'étaient les siens propres qu'il venait sauver, il apportait dans le combat sa personnalité tout entière. Le trône, il le voulait sauver aussi, et il accourait pour le défendre, mais sans illusions, sans dévouement, sans amour, et tout simplement parce qu'il couvait dans la royauté une institution protectrice de la banque.

Président de la chambre, il avait déjà montré, en mainte occasion, combien intraitable était son égoïsme et sauvage son orgueil. Un jour, par exemple, tandis que l'émeute grondait, il [arrive au palais Bourbon qu'il trouve entouré de soldats. Aussitôt son regard s'enflamme; il va droit aux questeurs, et d'une voix tonnante: « Des soldats, messieurs? et » en vertu de quels çrdres ? — C'est, répondent » les questeurs, le ministre... — Quel mi- » nistreî Vous n'avez d'ordres à recevoir ici » que de moi. » Et M. de Bondy lui faisant observer que la police de la chambre entrait dans les attributions de la questure, « la » police de la chambre! monsieur, s'écria-t-il > avec insulte; dites la police des corridors. » Voilà ce qu'était cet homme. Il fit croire à

tous qu'il était né pour le commandement, à force de fierté, de brusquerie et de dédain. Il est juste d'ajouter qu'il atteignit quelquefois à la grandeur, et que s'il lui arriva de prendre pour instruments des êtres méprisables, ce ne fut jamais sans les accabler de son mépris. Premier ministre, il mit le pied sur la législature, comme il l'avait mis, président de la chambre, sur le ministère; et il en vint au point de ne plus vivre que dans son despotisme et dans ses rancunes, dur à ses serviteurs autant qu'implacable pour ses adversaires, conspuant les hommes de cour, parlant en maître à ses collègues, et n'accordant au roi lui-même qu'une coopération hautaine et un respect amer.

Le lendemain du jour où il avait saisi le pouvoir, s'étant rendu au château, il fut frappé de n'y rencontrer que des visages où se peignaient le mécontentement et la défiance. Les courtisans chuchotaient , sur son passage, d'une manière injurieuse : on le suivait avec des regards de haine. Il arrive dans le salon où l'attendait la famille royale. Le roi est souriant, la reine polie et grave; mais madame Adélaïde affecte un maintien glacé, et le duc d'Orléans laisse percer dans son attitude la répugnance que le nouveau ministre lui inspire. A cette vue, Casimir Périer frémit; et le front pâle, les lèvres contractées par la fureur, il s'approche du monarque, et lui demande quelques moments d'entretien secret. Ils passent dans une pièce voisine ; alors Casimir Périer, d'une voix brusque : « Sire, je vous donne ma démission. » Le roi se récrie, interdit et troublé. Mais Casimir Périer continuant : » Des ennemis dans les clubs, des ennemis à » la cour, c'est trop, sire, c'est trop. Faire face » à tant de haines à la fois est impossible. » Le roi r écoutait avec anxiété. Il sentait bien qu'un pareil ministre serait un instrument indocile, si même il n'aspirait à l'empire. Et d'un autre côté, quel moyen de repousser les brûlants services de cet homme? Comment affronter l'éclat de son inimitié , et le scandale de sa démission qu'on apprendrait avec la nouvelle de son avènement ? Le roi, se répandant en paroles bienveillantes, essaya d'adoucir Casimir Périer. Le trouvant inflexible, il

appelle sa soeur et son fils, leur dit l'irritation de son ministre, ee qu'il est convenable de faire pour le calmer. Casimir Périer attendait, jouissant déjà de son triomphe. Il consentit à rester ministre; mais ne quitta le palais que satisfait et vengé.

Les collègues de M. Casimir Périer furent, au ministère de la guerre, le maréchal Soult; aux affaires étrangères, H. Sébastiani; aux finances, le baron Louis; à la justice, M. Barthe; à l'instruction publique et aux cultes, M. de Hontalivet; au commerce et aux travaux publics, M. d'Argout; à la marine, M. de Rigny. De ces ministres, aucun n'était en état de lutter contre l'ascendant du président du conseil. Seul le maréchal Soult avait assez d'importance pour l'oser impunément. Mais il paraissait disposé à renoncer à la suprématie dans le cabinet, pourvu que, dans la sphère de son autorité , on le laissât librement exercer son adroit despotisme et accroître sa fortune. Car, à côté d'une science militaire incontestable et des plus hautes qualités de l'administrateur, il y avait dans ce soldat heureux tous les débuts des anciens chefs de barbares qui envahirent les Gaules : la rudesse, l'avidité, la ruse.

Assuré de son empire, Casimir Périer ne songea plus qu'à en faire l'épreuve sur la chambre, où, depuis l'émeute de février, le parti de la résistance ne montrait qu'indécision et frayeur. Casimir Périer se présenta au palais Bourbon le 18 mars. Quand il parut à la tribune, ému et impérieux, il y eut un moment d'attente solennelle. On sentait bien que le ministère d'un tel homme ne pouvant être qu'un long duel, son programme allait être un défi. On ne se trompait pas. Il commença par nier avec une franchise pleine de fiel que le principe de la révolution de juillet fût un principe d'insurrection. Il annonça hautement sa résolution de briser les partis, de faire faire silence autour du pouvoir. Les peuples insurgés à notre exemple, il les abandonnait à leurs destinées, Ainsi, avec l'Europe monarchique, une paix obstinée; avec la France démocratique, une guerre à mort, voilà ce qu'il venait promettre.

t Le &ang français n'appartient qu'à la

France ! » s'était-il écrié au milieu de son cours. Parole impie! blasphème de l'ign** rance et de l'incapacité! le génie de la France ayant toujours été dans son cosmopolitisme, et le dévouement lui ayant été imposé par Dieu comme un élément de sa puissance, comme une condition de sa vie.

Pourtant, la majorité de la chambre applaudit avec transport C'est en vain que le gêné* rai Lafayette vient opposer à ee programme de l'égoïsme en délire, un touchant appel à tous les sentiments généreux; c'est en vain qu'il commande au gouvernement le respect de ses promesses, la fidélité, l'honneur; c'est en vain qu'il montre les Italiens soulevés sur la foi de nos déclarations, et les Polonais armés pour notre querelle. La majorité reste immobile, froide, silencieuse. La Pologne, continue le vieux général, c'est l'avant-garde qui s'est retournée contre le corps de bataille, £t il lit des lettres trouvées dans le portefeuille de Constantin, douloureux témoignage des dangers qui menaçaient l'Occident, lorsque la Pologne, se jetant au-devant du csar, s'était offerte en holocauste. Des applaudissements partent des bancs de la gauche. Alors, laissant tomber sur les ministres un regard accu* sateur ; « Est-il vrai , demande La&yette , » que le gouvernement a déclaré qu'il ne i consentirait jamais à l'entrée des Autrw i chiens dans les pays actuellement insurgés » de l'Italie? » A cette foudroyante apostrophe, tous les yeux se portent sur M« Sébastian. « Entre ne pas consentir et faire U » guerre, répond le mimatre embarrassé, il y > a une grande différence. —Et moi, reprend » l'orateur avec force, je dis qu'après une » déclaration officielle» laisser violer l'bon- » neur de oette déclaration en se contentant » de dire : t Non, je n'y copsens pas, » est » incompatible avec la dignité, avec l'hon- » neur du peuple français. » Uue extrême agitation suivit cette lutte parlementaire, et elle eut un retentissement qui se prolongea longtemps dans toute l'Europe

Casimir Périer ne pouvait plus douter de son ascendant sur la chambre ; il s'élança , la tête haute , dans la voie qu'il a'éuU tracée; mais il avait peu à s'inquiéter de la partie di-

plomatique de son système. Une volonté supérieure à la sienne avait déjà tout réglé, et l'abandon de l'Italie, par exemple, était résolu.

Dans les derniers jours de février, un grand nombre de réfugiés italiens s'étaient réunis à Lyon. Une expédition en Savoie fut concertée entre eux et activement préparée. Les uns devaient marcher sur Grenoble où les attendaient avec impatience des patriotes français. Les autres devaient se rassembler à Tenay et pénétrer dans la Maurienne. L'accueil qu'ils avaient reçu à Lyon avait singulièrement exalté leurs espérances. De toutes parts leur venaient des marques de sympathie et des excitations puissantes. Des compagnies de volontaires se formaient pour les escorter. Le préfet de Lyon lui-même, M. Paulze d'Yvoi, leur prétait une noble assistance , croyant répondre en cela aux vues du gouvernement. Une dépêche ministérielle ne tarda pas à le détromper* On lui enjoignait de dissoudre les rassemblements d'Italiens, d'empêcher leur départ, de faire en un mot avorter leur projet M. Paulze d'Yvoi fut sais) de surprise et de douleur. Opposer une résistance brutale à l'accomplissement de desseins qu'il avait approuvés sans détour, persécuter des proscrits qu'il avait encouragés, il ne put s'y résoudre, et il partit précipitamment pour une tournée administrative, laissant h un conseiller de préfecture le triste honneur d'une mission dont sa générosité ne voulait pas. Cependant, les sympathies de la population lyonnaise pour les exilés devenaient de plus en plus vives dans leurs manifestations. On les pressait de partir, de partir en masse, et un courageux citoyen , M. Baune, offrait de mettre à leur disposition deux bataillons de la garde nationale. Ils ne crurent pas devoir profiter de ces offres. Leurs chefs, qui correspondaient, à Paris, avec plusieurs personnes considérables et , notamment , avec la princesse Belgiojoso, parurent craindre de se hâter et de donner trop d'éclat à leur tentative. Peut-être avaient-ils peur, en acceptant une coopération trop bruyante, de mécontenter le gouvernement dopt, après tant de promesses indirectes, il leur était malaisé de suspecter la bonne foi. Les réfugiés hésitèrent donc » et ne sortirent

enfin de Lyon que par petites bandes. Un lieu de réunion avait été fixé d'avance. Hais au moment où quelques-uns d'entre eux allaient toucher la frontière, entre Maximieux et le pont de Cbazet, ils entendirent retentir derrière eux des pas de chevaux. Bientôt parurent des dragons et des gendarmes, envoyés à leur poursuite, et commandés par M. Carrelet, loyal officier qui n'épargna rien pour adoucir la rigueur de sa mission. Résister était impossible : les malheureux réfugiés rentrèrent à Lyon, le désespoir dans l'âme.

Quelques jours après , MM. tyisley et Litani arrivèrent à Marseille, prêts à s'embarquer pour l'Italie. Us avaient frété un navire, et possédaient douze cents fusils, deux pièces de canon , des munitions. A eux s'étaient joints plusieurs Italiens qu'appelait à son secours la patrie menacée : le comte Grilenzoni (de Reggio), l'avocat Mantovani (de Pavie), le lieutenant Mori (de Faenza), le docteur Franceschini. Le jour de l'embarquement était arrivé, lorsqu'une dépêche télégraphique vint tout à coup porter au préfet des Boucbes-du-Rbône, M, Thomas, Tordre d'arrêter les proscrits. Aussitôt défense de mettre à la voile leur fut signifiée, et l'on mit sous le séquestre le bâtiment qu'ils avaient frété. De semblables violences furent exercées à l'égard de M, Visconti (de Milan) et de l'illustre général Guillaume Pépé, qui, depuis son arrivée à Marseille, s'était vu sans cesse enveloppé d'espions, ainsi que les officiers attachés à sa fortune.

Et pendant ce temps, les Autrichiens envahissaient insolemment l'Italie; une bande de jeunes patriotes , armés pour la plupart de fusils de chasse, courait à Novi se taire accabler par le nombre; Marie-Louise était rétablie dans son duché; le duc de Modène, entouré de baïonnettes étrangères, entrait dans cette ville où, en témoignage de sa perfidie, allait couler le sang de Menotti , devenu sa victime pour n'avoir pas voulu devenir son meurtrier; enfin , les insurgés de Modène se dirigeaient sur Bologne, apportant à leurs frères des légations le secours de leurs armes et d'un ressentiment immortel.

Ce fut alors qu'apparut clairement le piège tendu aux Italiens par le principe de non-in-

terventioji. Après l'occupation de Ferrare par les Autrichiens, le gouvernement de Bologne avait envoyé le comte Bianchetti à Florence, avec mission d'y sonder, sur les dispositions de l'Angleterre et de la France , les représentants de ces deux pays. La réponse avait été favorable; les cœurs étaient remplis d'espérance et de joie. Convaincu que la parole donnée au monde par un ministre du roi des Français était inviolable, mais , que pour avoir droit à la protection du principe de non-intervention, les Italiens devaient le respecter les premiers, le gouvernement de Bologne ferma les yeux sur l'intervention de l'Autriche à Modène, et, quand les Modenais commandés par le noble général Zucchi se présentèrent, il les désarma. Il alla plus loin encore. Trompant la tendresse inquiète de leurs parents, Napoléon et Louis Bonaparte, fils du comte de Saint-Leu, s'étaient jetés vivement dans l'insurrection et avaient déployé aux avantpostes un brillant courage : ils furent rappelés en toute hâte par le général Armandi, tant on mettait de soin à conjurer le mauvais vouloir de la diplomatie et à délivrer le Palais- Royal de tout sujet d'alarmes!

On préparait, du reste, avec vigueur, les moyens de défense. Mais comment le gouvernement de Bologne, livré à lui-même, auraitil résisté à l'Autriche? Sept mille hommes, dont un tiers seulement se composait de soldats de ligne, de gendarmes et de douaniers, voilà tout ce qu'avaient à opposer aux forces de l'invasion les chefs de l'insurrection italienne. Les armes manquaient d'ailleurs. Il n'existait, dans toute l'étendue des provinces insurgées, que six mille cinq cents fusils. Les piques que le général Grabinski avait fait fabriquer ne pouvaient servir efficacement contre l'ennemi. La Toscane avait refusé de laisser passer quatre cents fusils et quatre cents sabres, achetés à Livourne. Le sort de l'Italie flottait donc au gré de tous les hasards, ou, plutôt, il dépendait de la France. Le gouvernement de Bologne avait prié lord Normanby d'agir en faveur des patriotes italiens auprès du cabinet de Londres : on confia la même mission auprès du cabinet de Paris à M. Hubert , officier de l'état-major général de la con-

fédération suisse. C'était un touchant specudé que celui de la faiblesse appelant ainsi la force au secours du droit violé. Car enfin, en verte de quel principe l'Autriche envoyait-elle ses armées au delà des Alpes terminer une querelle qui n'était pas la sienne? Elle n'avait pas même ici, comme à Modène, un prétexte doot elle pût couvrir ses violences. Sa conduite, sauvage et inhumaine à l'égard de l'Italie, était en outre, à l'égard de la France, pleine d'orgueil et d'insulte, puisque le cabinet de Vienne, en foulant aux pieds le principe de non-intervention , ne se donnait même plus la peine d'atténuer par le mensonge de ses prétentions l'insolence de ses dédains. M. Hubert se rendit à Paris. Il y plaida la cause confiée à sa loyauté avec beaucoup d'énergie et de noblesse. Le gouvernement français ne devait-il pas, au moins, s'offrir comme médiateur entre le saint-siége et les provinces insurgées! L'insurrection italienne avait eu des moiifs incontestablement légitimes. Éteindre l'embrasement de l'Italie, en y faisant triompher la justice et en la sauvant des ravages d'une invasion brutale , quel rôle plus digne d'un pajs tel que la France? Une politique généreuse et fière était, d'ailleurs, de toutes les politiques la plus sûre , la plus prudente. Faire bénir le nom français par le midi de l'Europe ne pouvait être d'un médiocre avantage. Où sont les alliés naturels d'un peuple en révolution, si ce n'est dans les contrées où le souffle de l'esprit révolutionnaire a passé? Mais on avait hâte, au Palais-Royal , de faire tomber les agitations produites par la grande secousse de 1830. L'intérêt dynastique dominait tous les calculs de la sagesse aussi bien que tous les conseils du devoir. M. Hubert fut reçu poliment par MM. Casimir Périer et Sébastiani , et ne put rien obtenir. Non content d'empêcher les Italiens qui se trouvaient sur notre sol d'aller au secours de leur patrie, le gouvernement français laissait les Autrichiens fondre sur Bologne. C'était aider nos ennemis à violer contre nos amis le principe proclamé par nous-mêmes. Le 21 mars, les Autrichiens entrèrent à Bologne. Le gouvernement provisoire courut se réfugier à Ancône, dernier asile ouvert à la liberté italienne. Mais la place n'était pas tena-

ble. Démantelée en 1815 par les Autrichiens qui avaient seulement conservé la vieille enceinte, après en avoir fait sauter les saillants, elle n'était protégée que par une citadelle étroite et à demi ruinée. Le général Geppert, qui s'avançait pour la réduire, était le même qui en 1815 l'avait occupée. Elle était à la veille d'être attaquée par terre et par mer; et la nombreuse armée qui la menaçait traînait rasa suite, outre un matériel considérable, un équipage à la congrève. La garnison ne se composait que de huit cents hommes de troupes de ligne, d'une compagnie de canonniers et de quelques centaines de volontaires. Le général Armandi, ministre de la guerre, essaya néanmoins des préparatifs de défense. Le général Busi , qui commandait sous lui , donna ordre de monter à la pointe du môle une batterie qui donnait un double rang de feux sur l'entrée du port. L'ennemi approchait : bientôt tout fut confusion dans la ville. Ici c'étaient des commerçants furieux de leurs périls, là c'étaient les patriotes enthousiastes qui demandaient à grands cris l'emploi des moyens décisifs. Les uns, avec cet emportement naturel aux partis dans le malheur, reprochaient au gouvernement provisoire sa mollesse, ses illusions, et de n'avoir pas su compromettre la révolution pour la sauver, de n'avoir pas cru assez fermement au salut de l'Italie. Les autres parlaient de pousser les choses à l'extrême et de transporter la résistance dans les montagnes de l'Apennin, inaccessibles à des troupes régulières. Au milieu de ce mouvement, MM. Vicini, Armandi, Orioli, Silvani, Bianchetti, Sarti, Zalonili, Sturani, Mamiani, qui composaient le gouvernement provisoire, se décidèrent à résigner leur pouvoir et nommèrent un triumvirat. Mais ce triumvirat n'eut pas le temps d'entrer en fonctions. La nouvelle du traité conclu le 3 mars entre la cour de Rome et celle de Vienne étant venue dissiper l'espoir que les plus confiants avaient placé dans la loyauté du gouvernement de France , le général Armandi va trouver ses collègues, leur expose tout ce que la situation a d'inévitable, tout ce qu'une lutte inégale entraînerait de désastres , et leur propose de traiter, avec le saint-siège. Cette opinion prévaut. Une dépu-

tation composée de MM. Armandi , Bianchetti , Sturani et Silvani se rend auprès du cardinal Benvenuti, prisonnier du gouvernement provisoire depuis les premiers jours de la révolution ; et c'est avec leur captif, devenu tout à coup le représentant diplomatique du pape, que les chefs de l'insurrection arrêtent les bases du traité par qui l'insurrection était close. Dans la convention d'Ancône, le cardinal Benvenuti accordait aux insurgés amnistie pleine et entière, il engageait à l'exécution fidèle de la convention sa parole sacrée, et il prenait le titre de légat à latere. Ces garanties parurent suffisantes à tous les membres du gouvernement provisoire, un seul excepté, le comte Mamiani : il refusa sa signature. Le lendemain 27 mars, Ancône appartenait à l'autorité du pape.

Le rôle providentiel de la France semblait épuisé. Sa diplomatie, semblable à celle des plus faibles nations , s'usait en condescendances et n'osait pas même s'élever aux artifices. Nous avons laissé le général Guilleminot préparant tout à Constantinople, pour une guerre prévue. Soldat, cet homme nourrissait un sentiment très-vif de la dignité de son pays. L'embrasement de l'Europe, si on le rendait nécessaire, ne lui paraissait pas une calamité beaucoup plus terrible que le déshonneur immortel d'un peuple dont l'inviolabilité importait à la liberté du monde. Le 19 mars, l'ambassadeur français avait remis au Divan une note dans laquelle il engageait la Turquie, non pas à se déclarer précipitamment en hostilité avec les Russes, mais à se tenir prête pour les combats. Le langage de la note était à la fois habile et noble. On faisait observer à la Turquie que, pour secouer un vasselage qui lui pesait, l'occasion était favorable; que, dans une conflagration générale, sa neutralité serait sa perte, et que prendre résolument un parti la sauverait du danger de fournir, au moyen de son territoire partagé, les indemnités de la guerre finie. Dans la situation où elle se trouvait, il fallait donc que la Turquie armât son escadre, fit trêve à son ressentiment contre le pacha de Bagdad, ordonnât au grand vizir d'en finir avec les Albanais et d'augmenter ses troupes.

Cette communication ftit accueillie par le Divan avec faveur, mais non sans trouble. On lui proposai! des résolutions hardies. Accoutumé à chercher auprès de l'internonce autrichien un appui ou des conseils, il se voyait poussé hors de toutes ses habitudes diplomatiques. Dans ses perplexités, il crut devoir s'adresser à lord Gordon, ambassadeur anglais, et il lui fit part des ouvertures du général Guillemiaot. La démarche du Divan était justifiée par les marques de sympathie que se donnaient réciproquement à Constantinople , depuis la révolution de 1830, les Français et les Aaglais. Naguère encore, une vaste tente avait été dressée, et, dans un repas somptueux, les deux peuples avaient fraternisé. Malheureusement, iord Gordon était tory et Anglais dans l'âme. Son intention fut-elle de trahir la France? Ou bien, ne fit-il qu'obéir aux habitudes de la diplomatie anglaise? Quoi qu'il en soit, une dépêche adressée par lui à l'ambassadeur d'Angleterre à Vienne fut mise sous les yeux de H. de M etternich , qui écrivit à Paris pour se plaindre et menacer.

Les ambassadeurs étrangers se rassemblent aussitôt chez M. Sébastiani. Le ministre, vivement interpellé par eux sur la conduite de notre ambassadeur, conduite si peu conforme aux assurances pacifiques qu'on leur donnait, le ministre déclare que le général Guilleminot a désobéi aux instructions qu'on lui avait envoyées; il se joint aux ambassadeurs étrangers pour blâmer l'ardeur jalouse avec laquelle un représentant de la France a servi les intérêts de son honneur; et, pour mieux prouver la sincérité de son indignation, il prend le parti de frapper le général Guilleminot d'une destitution éclatante et brutale.

La stupeur du général , quand il reçut son ordre de rappel , fut à peine égalée par sa colère. Une destitution ! et pourquoi? S'il avait cru le gouvernement français capable de foire respecter ses plus solennelles déclarations; s'il l'avait jugé assez soigneux de sa dignité pour ne pas revenir sur un ultimatum; s'il avait ressenti, comme le maréchal Maison, l'injure dans laquelle le maréchal Maison avait vu l'imminence de la guerre.- , étaient-ce donc là des crimes irrémissibles? C'est aux gouverne-

ments nouveaux, surtout, qu'est imposé le devoir de ne point faiblir : un ambassadeur français était-il donc coupable d'avoir compris que, souvent, la fermeté n'est que le côté noble de la prudence? Le général GuillemiB#t revint à Paris le cœur ulcéré. Mais il ae sut ni obtenir justice ni tirer vengeance d'un gouvernement qui n'était fort que contre la France et contre lui-même.

Ces choses furent donc tenues dans l'ombre. Aussi bien l'importance des négociations diplomatiques disparaissait au milieu des préoccupations que la politique intérieure da nouveau cabinet avait enfantées. Casimir Périer tenait la France en haleine et la remplissait du bruit de ses violences. Il s'était absorbé, d'abord , dans le soin de raffermir le pouvoir. Jusqu'à lui, les fonctionnaires avaient ménagé l'opinion : il leur enseigna le mépris de la popularité et les rangea sous une discipline sévère. Des attroupements menaçaient la tranquillité de la capitale : il arracha aux frayeurs de la chambre une loi qui, après trois sommations, prescrivait le feu (1). Une association nationale, dont les patriotes de Metz avaient fourni le plan et donné l'exemple, s'était formée à Paris, dans le but avoué de rendre 1 jamais impossible le retour des Bourbons, mais en réalité pour tenir la contre- révolution ea échec ; et cette association publiait des listes qui se couvraient de signatures, elle avait une caisse qu'alimentait une foule de cotisations mensuelles, elle dominait dans la presse, elle élevait à côté du gouvernement un gouvernement rival : Casimir Périer courut au parlement la dénoncer comme factieuse, il la combattit par une circulaire véhémente, destitua les fonctionnaires dont elle avait obtenu l'adhésion, et lui opposa, d'après un projet financier exposé par M. Henri Rodrigues, une association de tous les citoyens amis du pouvoir, ligue de préteurs dont il se déclarait en quelque sorte le chef. Appeler trente mille individus à réaliser un emprunt de cent vingt millions, en prenant chacun, et au pair, une inscription de deux cents francs de rente, tel

(I) Loi sur les attroupements adoptée par la chambre des députes 1e 2 avril 4831, et par la chambre des pairs le 9 ami do la mémo asnée.

était le système proposé par M. Henri Rodrigués. Il tendait manifestement à éloigner des emprunts l'intervention ruineuse des banquiers, à ébranler leur souveraineté avide; et, sous ce rapport, il devait déplaire à Casimir Périer. Mais c'était, dans la situation critique où l'on se trouvait, un puissant moyen de lutte : ce point de vue H. Casimir Périer l'adopta, se réservant d'y renoncer quand serait produit l'effet moral qu'il en attendait. L'emprudent cent vingt millions ne tarda pas, en effet, à être adjugé à une compagnie de banquiers. Les souscriptions n'avaient pas atteint le chiffre de vingt et un mille francs. Circonstance heureuse pour cette oligarchie financière dont le président du conseil était l'âme 1 Au reste, Casimir Périer, à cette époque* vivait tout entier dans le désir d'abattre le parti républicain. Au fond, la puissance de ce parti était devenue formidable, et tout avait contribué il la servir. Dès le lendemain de la révolution de juillet, un grand nombre de sociétés politiques s'étaient formées. L'Association des Écoles, dirigée par deux hommes d'un patriotisme énergique, MM. Eugène Lbéritier et Marc Dufraisse, demandait avec fougue la destruction de l'Université. Un étudiant, nommé Sambuc, avait fondé dans le quartier latin la Société de l'ordre et des progrès, véritable complot ayant pour but de rendre au peuple l'exercice de sa souveraineté ; chaque membre de cette association devait avoir chez lui un fusil en état et cinquante cartouches. Avec un caractère moins agressif, et à l'abri des formes légales, Y Union poursuivait à peu près le même but; tandis qu'à côté d'elle, et sous la présidence de M. Cauchois-Lemaire, qui avait posé avec tant d'éclat devant la royauté mourante de Charles X la candidature du duc d'Orléans, la Société constitutionnelle poussait à l'abolition de la pairie héréditaire, à la suppression des monopoles, à une meilleure répartition de l'impôt et à une réforme électorale prudemment limitée. La Société aide-toi, si célèbre sous la restauration , subsistait encore et n'avait rien perdu de son empire sur l'opinion, grâce à l'activité merveilleuse de MM. André Marchais et Garnier-Pagès. Toutefois , l'esprit qui l'animait n'était plus tout à fait le même,

et le parti républicain y dominait, députe qu'elle ne renfermait plus dans son sein ni M. de Broglie, ni M. Guizot, ni aucun de ceux qui ne l'avaient traversée que pour arriver au succès.

Mais de toutes les sociétés populaires la plus active sans contredit et la plus importante était celle des Amis du peuple. Peu de temps après la révolution de juillet, on avait vu les membres de la Loge des amis de la vérité, dont M. Cahaigne était alors vénérable, descendre sur la place publique, déployer leurs symboliques bannières, et entraîner une multitude émue, sur cette place de Grève où coula 1e sang précieux des quatre sergents de la Rochelle. Cette cérémonie fut solennelle et touchante. M. Bûchez y prononça un discours dont chaque mot était un ressouvenir. Mais la Loge des amis de la vérité venait de rendre pour la dernière fois témoignage d'elle-même. Embarrassée de ses formes mystiques qui répondaient peu aux sentiments de la plupart de ses mem* bres, elle alla bientôt se fondre dans la Société des amis du peuple, société hardie, bruyante, que composaient tous ces héroïques jeunes gens qui avaient guidé, en juillet, les coups du peuple, et à laquelle il fut donné de faire revivre un instant les traditions du club des la* cobins. Dans les premiers mois de la révolution de juillet» les séances de la Société des amis du peuple avaient été publiques. Elles se tenaient au manège Peltier, dans une vaste salle où la foule toujours très-nombreuse des auditeurs n'était séparée des membres de la société que par une mince balustrade. Là étaient accourus, tout d'abord, pour s'essayer à la vie publique , et ceux qu'emportait l'élan d'une conviction sincère, et ceux qui, impatients de tout rôle obscur, brûlaient d'agrandir leur destinée. Là, au milieu de beaucoup d'accusations déclamatoires et de propos frivoles , s'étaient produits des discours sérieux, des plaintes éloquentes, et quelquefois des projets d'une savante audace. MM. Guizot, de Broglie, en ce temps-là, siégeaient encore, dans le ministère, à côté de MM. Laffitte et Dupont (de l'Eure). Les doctrinaires prennent soudain l'a* larme. M. Guisot propose oontre les sociétés populaires des mesures de rigueur. M. Dupont

(de l'Eure) combat les inspirations de cette politique violente. Mais pendant ce temps des agents subalternes du pouvoir sont parvenus à ameuter contre la Société des amis du peuple , les marchands craintifs de la rue Montmartre. Le 25 septembre 1830, la société se trouvant réunie au manège Peltier, un grand bruit éclate au dehors. Un capitaine de la garde nationale est introduit, et d'un ton respectueux : * Messieurs, dit-il, je n'ai aucun ordre à vous » donner. Mais votre séance est l'occasion d'un > rassemblement de deux mille personnes » dans la rue Montmartre; peut-être feriez- » vous bien de l'ajourner. » — J'appuie cette » proposition, » crie une voix. Un officier d'état-major, entrant dans l'assemblée, la conjure de se séparer; il se présente, dit-il, au nom du général Lafayette. La société délibère. II faut résister, disent les uns. Montrons-nous amis de l'ordre, sans pourtant laisser prescrire nos droits , répondent les autres. Enfin, le second de ces deux avis l'emportant , la société décide que sa prochaine séance aura lieu sur convocation à domicile, et les membres se séparent en silence, au milieu d'une grande foule diversement agitée.

Il y avait donc longtemps que la Société des amis du peuple n'existait plus comme assemblée publique, lorsque M. Casimir Périer monta au pouvoir ; mais elle était loin d'avoir perdu son influence. Nous avons dit dans un précédent chapitre qu'elle avait armé à ses frais un bataillon, et l'avait envoyé au secours de la Belgique. Un de ceux qui partirent alors comme chefs sous ce populaire drapeau ne devait plus revoir son pays! 11 se nommait Caunes, et avait rédigé à Paris un journal intitulé le Moniteur des faubourgs. L'indépendance de la Belgique le compta bientôt au nombre de ses martyrs. Fidèlement secondée par l'intelligence de M. Félix Avril, son secrétaire, et membre du comité, la Société des amis du peuple entretenait avec les départements des relations assidues, ralliait les combattants épars, soutenait es convictions chancelantes, et tenait sans cesse .e gouvernement en échec par une série de vives publications; attaques d'autant plus redoutables qu'on ne savait y répondre que par les pamphlets impurs de la police, ou par des

calomnies. Car le ministère public osait ï peine provoquer à une lutte judiciaire, devant la magistrature de Charles X, conservée, des hommes que la révolution de juillet avait entourés d'une sorte d'auréole et qui touchaient la multitude par leur courage. « Messieurs, avait dit un jour (1), en plein tribunal, le président de la Société des amis du pevpit, M. Hubert, traduit pour un placard où la chambre était offensée, c'est un étrange spectacle que de voir citer devant vous, dera mois après la révolution de juillet, des hommes qui n'ont pas été étrangers au succès de nos grandes journées. Que ceux qui n'ont pas reculé devant cette funeste anomalie en portent la peine;! Quant à moi, je n'aurai pas l'inexcusable faiblesse de vous accepter pour juges et de me défendre devant vous... Juges de Charles X, récusez-vous : le peuple vous a dépouillés de la toge en rendant la liberté à vos victimes, et vous-mêmes avez sanctionné sa sentence en fuyant lorsqu'il se battait. Voyez les rubans tricolores dont nons sommes parés : il y a deux mois encore, vous les eussiez flétris comme des insignes de sédition. Comment osez -vous, avec la même confiance, juger ceux qui les ont portés au mépris de vos vengeances? Comment osez-vous affronter, sur vos sièges, dont les fleurs de lis ont été arrachées, ceux qui ont » chassé l'idole à laquelle ont été sacrifiés tant » de proscrits? » Tel était le langage de ces hommes audacieux. Les juges auraient tremblé d'avoir à leur infliger des condamnations sévères, et le peuple applaudissait à leur fierté.

Les agitations, quand elles naissent d'un naturel ébranlement du peuple, tournent presque toujours au profit des partis extrêmes : républicaines et constitutionnelles, toutes les sociétés populaires avaient également ajouté* la force du parti républicain , et il était d$ d'un grand poids dans la balance des destinées nationales lorsque M. Casimir Périer jura sa ruine. Ce parti avait des représentants distingués, et même illustres, dans le parlement,* l'Institut, dans la presse, dans l'armée, to®

(I) Audience du 2 octobre 1830.

les sciences» dans les arts, dans l'industrie. Mais c'est surtout comme parti militant que le parti républicain mérite d'être envisagé dans cette période de notre histoire.

Une grande, une sérieuse pensée occupait les chefs de la milice républicaine et allait remplir leur vie. Ils voulaient renouer cette chaîne des idées modernes que l'empire avait si brutalement brisée. Ils voulaient faire rentrer dans l'histoire cette merveilleuse époque de notre première révolution, sur laquelle étaient passés les coups d'État du général Bonaparte. Leur gloire, on le verra, fut d'accomplir ce dessein profond par le sacrifice absolu de leurs personnes. Service incalculable, qui suffirait pour marquer à jamais leur place dans le récit des plus fécondes vicissitudes de la société française!

Du reste, c'étaient, pour la plupart, des hommes brillants, spirituels, d'une bravoure chevaleresque, et qui reproduisaient plus fidèlement que le parti légitimiste lui-même l'ancien type national. Parmi eux s'étaient réfugiés, dans une société que le mercantilisme avait envahie, ces traditions de légèreté moqueuse et de turbulence intelligente ; ce goût des aventures, cette impétuosité dans le dévouement, cette gaieté dans le péril, ce besoin d'agir, ces vives façons de traiter les choses sérieuses, qui constituaient autrefois les caractères saillants de la nation. Ainsi, par un contraste bizarre, la préoccupation des choses de l'avenir se voyait précisément chez ceux dont les qualités personnelles rappelaient le mieux le côté brillant du passé.

Mais ces qualités, qui n'excluaient assurément aucun genre d'aptitude politique, étaient loin de répondre aux tendances grossières et matérialistes de la classe dominante. Le parti républicain, d'ailleurs, était difficile à conduire. S'il avait les vertus de tout ce qui est fort et viril, il avait, en revanche, des vices graves , une exubérance d'ardeur, de l'étourderie dans le courage, une aveugle foi dans l'efficacité des coups de main, un secret penchant à se défier des hommes supérieurs, l'intolérance, l'indiscipline. Ces vices, une habile direction les eût fait sans peine servir à l'accomplissement des plus vastes desseins. Malheureusement les chefs

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