LOUIS BLAKC
du parti se trouvaient dans un milieu où tout leur était obstacle. Repoussés par le gros de la bourgeoisie qui les traitait de rêveurs dan* gereux, sans action sur l'ensemble des affaires, privés de la consistance que donnent les positions acquises, incessamment menacés par le pouvoir ou calomniés par la police, il ne leur fut loisible ni de régler leur marche, ni de combiner savamment leurs efforts, ni d'enrégimenter l'armée frémissante qui s'offrait à eux , ni de choisir leurs alliés. Dans un parti qui a déclaré la guerre et au gouvernement établi et à toutes les tyrannies acceptées , les défections sont d'autant plus à craindre qu'elles sont bien moins souvent punies que récompensées. De là, pour les chefs du parti républicain, la nécessité de ménager, dans chaque auxiliaire de la veille, l'ennemi possible du lendemain. Il fallait transiger avec des préjugés qu'on déplorait, se laisser porter trop loin par les passions de la masse, pour ne les pas avoir contre soi ; il fallait être faible par calcul, et, devant des entraînements dont on était affligé, céder une portion du commandement sous peine de le perdre tout entier. Situation difficile d'où naissaient naturellement les embarras et les dangers ! Il est certain que ce ne fut pas toujours sur la fraction la plus sûre du peuple que le parti républicain s'appuya. Il lui arriva même de voir se glisser dans ses rangs des citoyens indignes d'y figurer, et qui étendirent sur lui une solidarité funeste. Que le parti lût circonspect dans ses choix, réservé dans ses alliances, c'est ce qu'auraient voulu quelques hommes qui, comme MM. Charles Fortoul et Charles Teste, unissaient aux plus hautes vertus civiques un naturel soupçonneux et cette amère science de la perversité que donnent les longues luttes. Mais à tout système d'épuration s'opposaient, chez la plupart, et le désir de battre puissamment en brèche un pouvoir détesté, et l'impatience d'arriver au but.
Quoi qu'il en soit, et avant d'entrer d'une manière irrévocable dans l'ardente carrière ouverte à leur courage, ces hommes hardis résolurent de confesser hautement leur foi. L'occasion en fut bientôt fournie à quelques-uns d'entre eux. A la suite des troubles de décem-
bre, dix-neuf citoyens avaient été arrêtés, parmi lesquels MM. Trélat, Gavaignac et Gui* nard, tous trois jeunes encore, mais mûris par répreuve des persécutions. Lors du procès des ministres de Charles X, deux d'entre eux, MM. Guinard et Gavaignac , commandaient la deuxième batterie, dont M. Trélat faisait partie en qualité de simple artilleur. Et on les accusait d'avoir voulu substituer violemment la république à la monarchie. Sous le poids de cette accusation, seize citoyens (1) comparaissaient avec eux devant la cour d'assises dans les premiers jours d'avril. Des étudiants, des ouvriers, des hommes de toutes les conditions les attendaient aux portes de la salle d'audience. De nombreux détachements de gardes municipaux occupaient et l'intérieur et les abords du palais de justice. Les cours situées sous les voûtes étaient remplies de cavaliers. Quand les accusés parurent, mille bras s'agitèrent pour les saluer au passage ; ils étaient accompagnés de leurs avocats, républicains, comme eux : MM08 Marie , Dupont , Boussy , Plocque, Boinvilliers, Rittiez, Michel (de Bourges) ; et on remarquait avec sympathie la sérénité empreinte sur ces visages à la fois si nobles et si fiers. Sur le bureau étaient déposés des carabines , des pistolets et quelques paquets de cartouches.
Après une courte allocution du président, M. Hardoin , qui crut devoir recommander le calme aux acteurs du drame judiciaire qui allait se dérouler, les interrogatoires commencèrent. Mais il était aisé de juger à l'attitude des prévenus combien ils comptaient sur l'ascendant de leur patriotisme et de leur intrépidité. Loin de songer à se défendre, ils attaquèrent, tour à tour amers et véhéments, ironiques et passionnés. Les débats durèrent plusieurs jours » et l'émotion du peuple allait croissant. On s'était armé contre les accusés d'un prétendu projet de complot formé, disait-on, sous le Pont-des-Arts : le ridicule de cette accusation fut mis en relief avec beaucoup de bonheur par un des témoins, M. Degousée. M. de Lafayette fut appelé, lui aussi, à la barre
(1) Celaient MM. Sambuc, Francfort, Aadry, Pénard, ÏWsiiitf, Cbiptrre, Gourdin, Guilicy, Cliairin 9 Pécheui
comme témoin; et, k son aspect, toute rassemblée se leva par un mouvement spontané de respect et d'affection. Le vieux général venait protéger de sa présence et de son témoignage les prévenus, qu'il connaissait presque tous, et qui tous lui envoyaient, de leurs places, des gestes et des regards amis.
Ce procès donna lieu à des scènes d'un graad intérêt. Dans l'audience du 7 avril , le président ayant reproché à un des accusés, M. Pécheux d'Herbinville, d'avoir eu des armes à sa disposition et d'en avoir distribué : « Oui , ré- » pondit-il avec chaleur, j'ai eu des armes, » beaucoup d'armes, et je vais vous dire eom- » ment je les ai eues. » Alors , rappelant la part qu'il avait prise aux combats des trois journées, il dit comment, suivi de ses camarades, il avait désarmé des postes, soutenu de glorieuses luttes, et comment il avait, quoique peu riche, équipé à ses frais des gardes nationaux. Il restait encore au sein du peuple quelque chose de l'ardeur que la révolution de juillet y avait excitée; on s'animait à de tels récits : les paroles du jeune homme furent accueillies avec exaltation. Lui-même, ai terminant sa courte défense, il avait le visage raye** nant d'enthousiasme et les yeux pleias de larmes.
Tout cela rendait les plaidoiries presque superflues. Cependant, MM" Bethmont, Rouen, Marie, Rittiefc, Boussy, Plocque, Dupont, Ifichel (de Bourges) , prirent successivement b parole, et jamais cause n'avait été plaidée avec une éloquence plus mâle, plus altière.
MM. Trélat, Cavaignac et Guinard tarent aussi entendus. Un talent grave, une admirable sévérité de mœurs, une conviction dont l'énergie se mêlait à beaucoup de tendresse et de charité , distinguaient M. Trélat dans le parti auquel il appartenait. Médecin, il avait plus d'une fois visité les réduits sombres où languit le peuple des grandes villes ; plus d'une fois, il était allé s'asseoir au chevet du pauvre gémissant et abandonné : il fit une pathétique peinture des souffrances dont il avait été le témoin; il rappela des promesses solennelles
cTBerbiiiTtMe t LebwUfd, Alexandre et Clwflcs Otnritr, Danton, Lcnobk, Pohilis.
qu'on n'avait point tenues, de grands services qu'on avait oubliés.
M. Cavaignac se leva ensuite. Quoique doué d'une organisation d'artiste, qui se révélait par la grâce originale de ses manières , l'imprévu de ses écrits , et une conversation d'où jaillissaient mille étincelles, M. Cavaignac se plaisait aux études approfondies et avait donné à sa vie une direction, avant tout, sérieuse. Fils du conventionnel de ce nom , il veillait avec un soin jaloux sur l'honneur de souvenirs si cruellement calomniés pendant la restauration et l'empire.
« Mon père, dit-il en commençant, fut un de ceux qui, dans le sein de la convention nationale , proclamèrent la république à la face de l'Europe alors victorieuse. I) la défendit aux armées. C'est pour cela qu'il est mort dans l'exil , après douze années de proscription ; et tandis que la restauration ellemême était forcée de laisser à la France les fruits de cette révolution qu'il avait servie, tandis qu'elle comblait de ses faveurs les hommes que la république avait créés, mon père et ses collègues souffraient seuls pour la grande cause que tant d'autres trahissaient : dernier hommage de leur vieillesse impuissante à la patrie que leur jeunesse avait si vigoureusement défendue! Cette cause, messieurs, se lie donc à tous mes sentiments comme fils ; les principes qu'elle embrassait sont mon héritage. L'étude a fortifié cette direction donnée naturellement à mes idées politiques; et aujourd'hui que l'occasion s'offre enfin à moi de prononcer un mot que tant d'autres proscrivent, je le déclare sans affectation comme sans crainte , de cœur et de conviction : je suis républicain. »
Après ce noble début, M. de Cavaignac repoussa avec une singulière élévation de pensée tous les reproches, adressés au parti républicain. On l'accusait de conspirer? Accusation futile ! Depuis qu'on faisait des révolutions, les conjurations étaient trop peu de chose. Le parti républicain était trop sûr de l'avenir pour manquer de patience et ne se point reposer sur la fortune des peuples. Il aimait bien mieux laisser la monarchie conspirer pour lui par un
entassement d'inévitables fautes et d'iniquités fatales. Pourquoi le parti républicain se presserait-il? Lui était-il permis d'ignorer qu'il existait dans la société un dissolvant si énergique de tous les moyens de pouvoir, que le pouvoir était à refondre tout entier? Ne savait-il pas qu'en présence des besoins immenses et nouveaux qui tourmentaient le monde, un Dieu même trouverait plus difficile de le gouverner que de le refaire? On évoquait contre les républicains les souvenirs sanglants de 93 ! Hais les gens sensés, ceux qui jugent l'histoire par ses résultats, n'avaient pas oublié sans doute que la convention avait défendu le sol , étendu la France jusqu'à ses limites naturelles, fécondé le germe de toutes les grandes pensées politiques; et que, de tous les gouvernements tour à tour poussés sur la scène dans l'espace de trente-six ans, seul le gouvernement de la convention s'était retiré parce qu'il l'avait voulu, triomphant, et abdiquant au brait du canon de vendémiaire! Des ambitieux déçus! disait-on eu parlant des républicains. C'étaient les ambitieux repus qui disaient cela. Passant à des considérations d'une autre nature, M. Cavaignac montra ce qu'il y avait de réfléchi , de pratique dans l'opinion républicaine, trop éclairée pour antidater son programme et pour vivre des réminiscences de Rome ou d'Athènes. Il combattit la monarchie, considérée dans son action nécessaire, non sur la France, mais sur les nations de second ordre. Grâce au ciel ! la France portait en elle de quoi surmonter les plus déplorables épreuves; mais qu'allaient devenir les peuples naturellement placés sous son égide, et qu'il était dans les nécessités de la monarchie de sacrifier? « La » révolution , s'écria M. Cavaignac en terrai- » nant, c'est la nation tout entière moins ceux » qui l'exploitent; c'est notre patrie remplis- » sant cette mission d'affranchissement qui lui » a été confiée par la providence des peuples ; » c'est toute la France qui a fait son devoir » envers eux. Pour nous, messieurs, nous » avons fait notre devoir envers die, et elle » nous trouvera toutes les fois qu'elle aura » besoin de nous : quoi qu'elle nous demande, » elle l'obtiendra. » Une explosion d'applaudissements couvrit ces dernières paroles. Et
l'impression ne fut pas moindre, après le discours de H. Guinard, un de ces jeunes gens à la taille élevée , au front noble, qui montraient réunies en eux les fortes vertus du républicain et l'élégance du gentilhomme.
Comme on l'espérait, les prévenus furent acquittés. Ce ne furent alors qu'acclamations, pleurs d'enthousiasme et mouvements passionnés. Les spectateurs se mêlant aux accusés, on voulut reconduire ceux-ci en triomphe, MM. Guinard et Cavaignac et les élèves des écoles parvinrent à se soustraire à l'ovation qu'on leur préparait. L'adjudant Guilley fut reconnu et porté à bras jusqu'à sa demeure, malgré ses exhortations et ses efforts. Plus de trois mille personnes couvraieut la place du palais de justice et le quai aux Fleurs.
MM. Trélat et d'Herbinville étaient montés en voiture avec trois de leurs amis, MM. Achille Roche, Avril et Lhéritier. La voiture partit avec vitesse, mais une foule impatiente la suivait. Bientôt des fleurs pleuvent de tous côtés. On arrête les chevaux ; on les dételle. M. Trélat et ses amis essayent en vain de rappeler la multitude à ce sentiment de réserve qui convient à un peuple libre; on les traîne à la course jusqu'à la porte de M. Trélat, à travers les applaudissements et les cris de joie. Le soir un grand nombre de maisons furent illuminées dans Paris. Le triomphe v était complet.
Le procès que les républicains venaient de gagner n'annonçait qu'une partie de l'œuvre qu'ils allaient entreprendre. Ils n'avaient touché, dans leur déclaration de principes qu'aux questions purement politiques et nationales; ils n'avaient point abordé celles qu'indique, en les résumant, ce mot redoutable et profond, le prolétariat. Mais il était facile de prévoir qu'ils ne resteraient étrangers à l'examen d'aucun des problèmes sociaux dont la solution importait au peuple. La suite de cette histoire montrera combien fut hardie et féconde l'intervention du parti républicain dans l'élaboration des doctrines par qui devaient être à jamais discrédités les vices fondamentaux des sociétés modernes. En attendant, c'était une grande victoire que celle qu'ils venaient de remporter. Les destinées de la monarchie en
France venaient d'être remises en questk» a&i yeux des souverains étrangers , et la cousis nation fut grande au château.
Le lendemain, 16 avril, Paris fui surjwsi D'une part, la population s'entassait dans tôt les points; de l'autre, gardes nationaux, ero- ' liers et fantassins se mettaient en mouveroeu . La lutte, toutefois, ne s'engagea point.
Casimir Périer avait espéré, par un déploiement de force, intimider du moins !? parti républicain. Mais ce parti, conduit par des hommes dont l'audace grandissait par * péril même, redoubla de fougue et sut bien* trouver l'occasion d'agiter puissamment le esprits. La décoration instituée par la loi <b 13 décembre 1830 allait être remise aux pie valeureux combattants de juillet : il fut décidé, à la cour, que la croix de juillet porterait poir légende : Donnée par le roi, et entraînerait k formalité du serment. A cette nouvelle, les républicains se réunissent, s'organisent pour la résistance, puis courent répandre partout k colère qui les anime. On osait donc faire revivre l'ancien droit monarchique : tout par le roi, pour le roi! La révolution de juillet n'existait plus que par le bon plaisir d'un prince, sans qui elle s'était faite, que nul n'y avait ts figurer et qui n'aurait pu y figurer que comme le premier des rebelles! A quoi songeait-onde transformer en hochet de cour ce qui ne devait être qu'un impérissable témoignage de l'impuissance du despotisme et de la fragilité des trônes? Que signifiait ce serment qui associait des sentiments serviles au souvenir d'oo événement par où avait éclaté la souveraineté du peuple , du peuple en armes ? On s'excite ainsi mutuellement, on s'encourage à l'énergie. Des pétitions véhémentes circulent de main en main. Des protestations sont rédigées. On donne des banquets publics , joyeux essais de révolte. Plusieurs des citoyens qu'attend la décoration se montrent hardiment un ruban bleu à la boutonnière , comparaissent devant le jury, sont acquittés. Réunis au passage do Saumon au nombre de près de douze cents, sous la présidence de M. Garnier-Pagès, les décorés jurent de n'admettre ni l'obligation do serment ni la légende. Bientôt tout Paris est en émoi. Le chant de la Marseillaise retentit
le long des boulevards que parcourent des bandes d'hommes exaltés. La place Vendôme est au pouvoir du peuple, et, pour le disperser, on n*Q6e employer que des pompes à incendie, le meurtre pouvant donner aux troubles l'importance d'une insurrection.
Le lendemain, jour de l'Ascension, le calme était sur la place publique, mais non dans les cœurs. L'ébranlement de la veille recevait partout des commentaires moitié plaisants, moitié sinistres. Les ridicules moyens de répression mis en œuvre par le maréchal Lohau pour dissiper la multitude, donnèrent lieu à un nomi bre infini de caricatures où la majesté royale elle-même ftit livrée en proie à la gaieté française. La cour s'effraye; l'idée de la légende est abandonnée; les maires sont chargés de distribuer les médailles : le pouvoir s'avouait vaincu.
De tels faits avaient une signification profonde. Il était clair que, dans cette circonstance, les meneurs de la classe moyenne s'étaient abstenus. C'est qu'en effet la cause de la royauté ici ne se confondait pas avec celle de la bourgeoisie. Au fond , quoique le roi n'eût pris en juillet 1 850 aucune initiative, quoiqu'il n'eût couru personnellement aucun danger, quoique la fortune l'eût salué vainqueur sans l'avoir fait combattant, il était dans les conditions du régime monarchique qu'on lui attribuât l'honneur de toutes les belles actions faites sans lui. Au point de vue de la monarchie, cela était non -seulement admissible, mais nécessaire. Si la bourgeoisie ne le comprit pas, c'est, je l'ai dit, parce qu'elle n'avait cessé de poursuivre la réalisation de cette frivole utopie : une royauté en sous-ordre , une royauté qui lût un instrument plutôt qu'un principe.
Cette erreur était celle de Casimier Périer. Et par là s'explique la mollesse que, contrairement aux habitudes de sa politique, il venait de montrer. Peut-être aussi ressentait-il une satisfaction secrète du coup qui atteignait la personne du roi. Car il avait pour ce prince une aversion qu'il ne prenait aucun soin de dissimuler, parlant de lui en termes qui excluaient également toute modération et toute décence, et paraissant n'être son ministre que
pour être à la portée de se faire son détracteur.
Le roi, de son côté, regrettait chaque jour davantage H. Laffitte, dont il se rappelait, non sans quelques retours amers, les manières affectueuses, la bonté d'âme, le langage persuasif, et les services modestes. Forcé de subir Casimir Périer, il apportait dans ses relations avec cet homme indomptable une contrainte que ne masquait pas toujours suffisamment sa prudence profonde. Casimir Périer, d'ailleurs, jetait plus d'éclat qu'il ne convient dans une monarchie où tout se doit rapporter au monarque. Il occupait trop de place dans les haines.
Soit que le roi voulût ramener à lui l'attention publique trop longtemps distraite, soit qu'il fût bien aise d'interroger par lui-même les sentiments de la France, il résolut tout à coup de s'éloigner de la capitale. Après avoir, dans un premier voyage, parcouru la Normandie, il se dirigea vers les départements de l'Est. Il ne manqua pas d'aller visiter le champ de Valmy. Là il parut s'arrêter avec complaisance sur l'emplacement des batteries qu'il avait jadis commandées en avant et à l'ouest du moulin. Arrivé au pied de la pyramide qui consacre la mémoire de Kellermann, il y trouva un vieux soldat qui , à la bataille de Valmy , avait eu un bras emporté par un boulet de canon. Le roi détacha aussitôt le ruban qu'il portait à sa boutonnière et en décora le soldat, comme avait coutume de faire Bonaparte. C'est la règle dans les monarchies d'accorder une importance capitale à ces imperceptibles épisodes d'un drame immense. Les feuilles de la cour faisaient grand bruit des moindres détails du voyage entrepris par l'ancien compagnon d'armes de Dumouriez. On s'attachait beaucoup à occuper la France de son roi.
Au reste, le passage du cortège provoqua partout les manifestations de ce banal enthousiasme, enfantillage éternel éternellement pris au sérieux! A Metz, cependant, la réception faite au roi fut presque impérieuse. C'était dans cette ville qu'avait été rédigé par le maire, M. Bouchotte, par M. Charpentier, président de la cour royale, par M. Voirhaye, avocat général, et par M. Dornez, le premier plan
d'association nationale, La destitution dont M. Casimir Périer avait frappé, à ce sujet, MM. Bouchotte et Voirbaye avait accru l'irritation des patriotes, parmi lesquels comptaient la plupart des conseillers municipaux, tous les officiers supérieurs de la garde nationale et plusieurs militaires de la garnison. Le roi répondit sèchement au corps municipal qui, dans son allocution, s'était élevé contre l'hérédité de la pairie. La garde nationale ayant voulu exprimer, par l'organe de M. Voirbaye, la même opinion > le roi interrompit avec impatience l'orateur, et lui arracbant l'adresse : « La garde nationale, dit-il, ne doit pas s'oc- » cuper de questions politiques. Cela ne la » regarde pas. — Sire, reprit M. Voirbaye, ce » n'est pas un avis qu'elle donne, c'est un » vœu qu'elle exprime. — La garde nationale > n'a point de vœu à former ; les délibérations » lui sont interdites; je ne veux pas en en- » tendre davantage. >
Cette sortie imprévue produisit dans la ville de Metz la plus vive sensation. Les officiers supérieurs de la garde nationale ayant été invités à la table du roi, un seul se rendit à l'invitation. Louis-Philippe ne prolongea pas son séjour à Metz. Il en sortit à cheval, par une pluie battante. A quelque distance de la ville, le cheval d'un jeune homme mêlé au cortège étant venu heurter violemment sa tête à la jambe du roi, il y eut un moment d'anxiété générale. On avait craint une tentative
dirigée contre les jours de Louis -Philippe, Ce fut pendant ce voyage que Casimir Périer, dont une circonstance particulière avait excité le mécontentement, écrivit au ma/écùaJ Soult, qui accompagnait le roi ; € Si cela cob- » tinue, je vous brise comme verre. »
Le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille, le projet formé de planter un arbre de la liberté donna lieu, dans Paris, à des scènes tumultueuses. Un jeune homme, nommé Désirabode, s'était élancé un pistolet à la main à la rencontre du magistrat qui, suivi d'un détachement de gardes nationaux, roulait s'opposer à cette démonstration populaire. Ce jeune homme lut entouré par les gardes et tomba percé de plusieurs coups de baïonnette. On n'eut pas k déplorer d'autre malheur, et les rassemblements se dissipèrent après avoir fait redouter un moment quelque grande catastrophe.
La chambre des députés avait été prorogée le 20 avril ; le 3 mai , elle fut dissoute. On a vu sur quelles bases elle avait assis la domination de la bourgeoisie. Casimir Périer lui imposait irrésistiblement la loi de son orgueil, il avait obtenu d'elle près de treize cent millions par provisoire, et se tenait d'autant plas assuré de la conduire, qu'elle lui obéissait sans l'aimer. Mais on pensa que cela même la rendait importune au roi, qui, d'ailleurs, couronné par elle, lui devait une reconnaissance ' dont il était, peut-être, secrètement offensé.