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Tomber de haut est une manière d'être distingué par la fortune. Que Napoléon ait glissé de son piédestal en quelques heures; que dans le palais préparé pour son fils il ait vu s'installer des princes étrangers; qu'on lui ait donné pour dernière patrie un rocher pe/du dans l'immensité des mers, et qu'il s'y soit lentement consumé sous l'œil de ses plus cruels ennemis, ce n'est pas de cela qu'il faut le plaindre. Mais que l'abolition promise, espérée, des droits réunis, soit devenue une des causes de sa chute; mais qu'il ait été dompté, lui, guerrier sans égal , par quelques marchands ameutés ; mais qu'il n'ait rien pu sur une assemblée de procureurs et d'agioteurs, lui dont on avait dit avec vérité que sa présence produisait sur des armées innombrables le même effet que celle du lion sur les plus intrépides chasseurs, ah! voilà ce qui doit le rendre l'objet d'une compassion éternelle. Les heures qui s'écoulèrent pour lui à l'Élysée-Bourbon, alors qu'il veillait sa veille suprême, furent des heures d'humiliation et d'amertume, telles que jamais homme, peut-être, n'en eut à subir de semblables. Là, et là seulement, je trouve une expiation véritable et suffisante de son orgueil.
La bourgeoisie achevait donc en 181 8 l'œuvre commencée en 1814! Mais ses meneurs, éclairés par l'expérience, prirent cette fois leurs précautions, et firent leurs réserves. Pour que Louis XVIII, ressaisissant sa couronne, ne cessât pas un seul instant d'être un monarque bourgeois, il importait de placer auprès de lui , comme ministre , un homme voué aux intérêts dominants et assez habile pour gouverner sous le nom du roi. Fouché était merveilleusement propre à jouer ce rôle. Aussi devint-il l'homme nécessaire. On se rappelle qu'après le désastre de Waterloo les chambres nommèrent une commission de gouvernement. Carnot en fit partie , mais ce fut le duc d'Otrante qui en fut le président. Il est vrai que Carnot aimait le peuple !
Le premier soin de Fouché, devenu mattre des affaires , fut de tirer de prison le baron de Vitrolles. Ils eurent une entrevue. M. de Vitrolles voulait sortir de Paris pour aller audevant du roi; l'accueil qu'il reçut de Fouché le retint. « Je puis, dit M. de Vitrolles au duc
INTRODUCTION
d'Otrante, servir utilement ici la cause de Louis XVIII, mai» à trois conditions : la première qu'il ne sera pas attenté à ma vie ; la seconde, que vous me donnerez au moins cinquante passe-ports pour entretenir des relations avec le roi; la troisième, que je serai chaque Jour admis auprès de vous. — Pour ce qui est de votre tête, répondit Fouché avec cette familiarité pittoresque de langage qu'il affectait, elle est aux mêmes crochets que la mienne. Vous aurez cinquante passeports; et nous nous verrons, si cela vous convient, non pas une fois, mais deux fois par jour, » M. de Vitrolles devenait ainsi une sorte d'intermédiaire entre les Bourbons et Fouché : la restauration d'un eôté, la bourgeoisie de l'autre.
Au reste, pendant que Fouché entretenait avec la cour de Gand des relations actives , il envoyait en Autriche des émissaires chargés d'y plaider la cause du petit roi de Rome, et il écrivait à son collègue du congrès de Vienne, de sonder la diplomatie sur la candidature du duc d'Orléans, menant ainsi de front tous les eomplots , et se rendant possible dans toutes les combinaisons.
Les vues de Fouché, sur la branche cadette furent adoptées sans peine par M. de Talleyrand. D'adroites insinuations les firent germer dans l'esprit de l'empereur Alexandre; si bien qu'un jour, en plein congrès, le czar posa tout à coup la question de la sorte : Ne serait-il pas dans l'intérêt de l'Europe que la couronne de France Ait placée sur la tête du duc d'Orléans T A cette proposition inattendue, chacun demeura frappé de stupeur. Hais les cent-jours n'étaient* ils pas venus prouver l'impuissance politique des Bourbons aînés ? Entre un 21 janvier et un 20 mars, quelle place resterait pour la tranquillité de l'Europe et la sécurité des rois? On penchait déjà pour le duc d'Orléans, quand l'opposition de lord Clancarty fit échouer le projet. Lord Clancart/ s'exprima vivement sur le danger de semblables encouragements donnés à l'ambition des collatéraux. Alors, changeant de plan avec sa dextérité ordinaire, H. de Talleyrand écrivit à Louis XVIII, pour lui dévoiler cette espèce de conspiration diplomatique, dont il
avait, de sa propre main, noué tous 4es ils.
Cependant les princes arrivent à Arnouvffle. Le baron de Vitrolles court les rejoindre. Il était impatient de sonder par lui-même les sentiments des chefs de la coalition. Quelle fût sa surprise , quand le duc de Wellington lai dit : « Il y a dans tout ceci une question de » choses, la cocarde tricolore; et une question » de personnes, Fouché, » M. de Vitrolles ayant alors rappelé au duc que la cocarde tricolore était le signe d'une révolte contre le roi , et Fouché un régicide , t Eh bien ! repli- » qua le général anglais, on pourrait peut-être » abandonner la question de choses, mais » celle de personnes, c'est impossible (i). » Paroles remarquables et bien dignes d'être méditées! Ainsi donc, dans la pensée des alliés, Fouché représentait en France une idée plus puissante que celle qui était exprimée par la cocarde tricolore elle-même! Ah! c'est qu'en effet, la révolution française avait éveillé deux sortes de passions : les unes , miles et rayonnantes, altières, dévouées; les autres, égoïstes et mercantiles. Les premières , la cocarde tricolore les représentait; mais après avoir, dans leur explosion merveilleuse , ébloui et troublé le monde, elles s'étaient enfin amorties; surexcitées par la république, elles avaient été en quelque sorte épuisées par Napoléon. Les secondes, c'était dans Fouché qu'elles se personnifiaient. Or, à celles-ci, malheureusement, appartenait la force.
Qu'on ne s'étonne pas, après cela, si la nomination de Fouché au ministère de la police devint une des conditions de rentrée de Louis XVIII à Paris. La bourgeoisie voulait une garantie , on la lui donna. Parmi les royalistes eux-mêmes, plusieurs regardaient cette nomination de Fouché comme un malheur nécessaire, entre autres le bailli de Crussol, homme d'un royalisme honnête et convaincu.
Ce fut aussi le sentiment de cette nécessité qui détermina Louis XVIII à faire asseoir à son bureau celui qu'il avait maudit comme l'assassin de son frère. On peut en juger par ces paroles cyniques qu'il adressait au baron
(i) Noos pouvons garantir l'authenticité de ces curieux détath.
COUP D'OEIL SUR LA RESTAURATION
de Vitrolles , après le départ du duc de Wellington et de M. de Talleyiand pour Neuilly où les attendait le duc d'Otrante : « Je leur ai » recommandé dç faire pour le mieux ; car je » sens bien qu'en acceptant Fouché, je livre » mon pucelage. »
Au reste , tous ces scandales devaient être couverts par le grand scandale de la seconde entrée des alliés dans Paris. Pour le coup , il n'y eut ni combat livré, ni sang répandu. Paris ne capitulait pas; il s'offrait. Les complices de l'étranger n'avaient pas agi dans l'ombre cette fois , mais en plein soleil , à la face de tous, dans le palais consacré aux délibérations publiques. Comment peindre l'aspect de Paris durant ces jours horribles? L'orgueil de la France s'était réfugié dans le sein de ses enfants les plus malheureux : les prolétaires furent toute la patrie; mais que pouvaient-ils? Cest tout au plus si au détour des rues désertes, aux angles des carrefours, on rencontrait quelques vieux soldats murmurant des paroles de malédiction. Et, pendant que le long des voies splendides, des boulevards étincelants, les étrangers défilaient par milliers, portant sur le front, non plus comme en 1814, la surprise et l'admiration, mais la colère, le dédain et l'insulte, une foule de femmes élégantes, attirées aux fenêtres, saluaient avec des cris le passage des vainqueurs, et agitaient des écharpes en signe d'allégresse; les riches préparaient leurs appartements les plus somptueux pour y recevoir les officiers anglais ou prussiens ;. et les marchands, dans l'ivresse d'une joie cupide , étalaient à Tenvi ce qu'ils avaient de plus précieux.
Cette fois, néanmoins, l'irruption des ennemis dans la capitale n'excita pas un enthousiasme aussi général que celui dont la première irifasion avait été l'objet. Il faut le dire à la louange d'une portion de la bourgeoisie , elle ne put se défendre d'un sentiment de tristesse et de pudeur. Le spectacle des habitants de la campagne se réfugiant éplorés dans la ville avec leurs effets et leurs troupeaux, disait assez quel changement s'était introduit dans les dispositions des alliés : on les craignait. Et pourtant... Maté non : la postérité ne voudra jamais croire à cet excès d'opprobre , on
dansa sur le gazon, à jamais profané, des Tuileries , à quelques pas du pont des Arts, où nos ennemis avaient braqué deux pièces de canon prêtes à faire feu sur nos édifices! Semblables à ces sauvages qui s'entrelacent et tournent autour d'un ennemi vaincu, des Français osèrent nouer autour de la patrie saignante d'abominables farandoles. Les étrangers virent cela : ils nous méprisèrent.
Ainsi s'ouvrit en France l'ère des intérêts matériels.
Ceux-là, du reste, purent un moment se réjouir dans leur égoïsme, qui avaient supputé ce que rapporterait en argent une humiliation jusqu'alors sans exemple. Car, pour dernier trait d'avilissement , les vaincus se laissèrent gorger d'or par les vainqueurs. Paris se vendit en détail après s'être livré en bloc, et n'eût pas même le mérite d'une infamie désintéressée. « Les marchands décuplaient leurs recettes » habituelles; tous les jeunes officiers avaient » des maîtresses coûteuses, des loges aux » théâtres , des dîners chez Véry. Cest de cette » année 1815 que datent la plupart des for- » tunes marchandes de la capitale. On ne peut
> s'imaginer l'immense dépense des chefs des » armées coalisées : le grand-duc Constantin » et son frère laissèrent à Paris 1,500,000 » roubles dans l'espace de quarante jours. » Blucher, qui reçut trois millions du gouver-
> nement français, engagea ses terres, et par- » tit ruiné par les maisons de jeu (1). » On le voit , Paris recevait largement son salaire; les ennemis de la France étaient prodigues, et les pourvoyeurs de cette cohue enchantée se montraient aussi pressés d'épuiser les bénéfices de son ivresse, qu'elle l'était elle-même d'en épuiser les plaisirs et l'insolence !
Mais, dans les résultats produits par l'invasion, il y eut cela de singulier, que la France fut brutalement sacrifiée à Paris.
En 1815, ha centralisation établie par l'empire existait dans sa plénitude; tous les instincts, tous les intérêts, toutes les passions de plus de trente millions d'hommes, Paris les concentrait dans leur diversité sans les affaiblir; il les résumait sans les altérer. Déjà
(i) Histoire de la Restauration, par u* bomme d'État, 3« vol., p. 64 et 65.
INTRODUCTION
Paris c'était la France. L'invasion mit en relief ce qu'une telle centralisation pouvait avoir d'oppressif : une ville fut enrichie, et tout un royaume mis au pillage. Oui, les campagnes dévastées, une foule de petits propriétaires ruinés, l'agriculture de plusieurs provinces tarie dans sa source, des villes opulentes écrasées sous le poids de contributions arbitraires, tout ce que peut , enfin , et tout ce qu'ose la conquête, dans ses plus sauvages emportements, voilà ce que représentaient ces pièces d'or qu'avec une insouciance remplie d'insulte, les étrangers allaient semant dans Paris. Autre résultat digne de remarque : de même que la France fut impitoyablement rançonnée au profit de la cité mère, de même le corps de la bourgeoisie finit par être appauvri au profit de quelques heureux capitalistes. Les frais de subsistance des sept cent mille ennemis qui pesaient sur notre sol , l'épouvantable abus des réquisitions, l'augmentation des impôts de toute nature, les emprunts forcés, le milliard prix de notre délivrance, quelle charge pour les bourgeois ! Ils est vrai que , pour s'affranchir de cette charge, on dut recourir au crédit; il est vrai que les conditions de l'emprunt contracté avec les banquiers étrangers Baring et Hope , et dont les principaux banquiers parisiens obtinrent un huitième, offrait aux prêteurs l'exorbitant bénéfice d'un intérêt de 20 à 22 pour cent; il est vrai que ces premières mesures financières de la restauration étaient, à ce point, favorables aux gros capitalistes, que si M. Casimir Périer attaqua, dans une brochure , le scandale de l'opération , ce fut , entre autres choses, par ce motif qu'il eût été plus national de ne s'adresser qu'à des banquiers français... Au-dessus de la masse de la bourgeoisie pliant sous le faix , la haute bourgeoisie puisait dans la honte publique un surcroît de force et d'opulence. Sous ce rapport, il est clair que l'invasion fut, en -quelque sorte, un procédé nouveau mis à la disposition des plus riches pour dépouiller les plus pauvres. Au fond, les étrangers, lorsque plus tard ils repassèrent nos frontières, n'emportèrent peutêtre pas une grande quantité d'argent ; mais la quantité qu'ils en déplacèrent fut énorme. Poussés par le sort des batailles entre les gros
capitalistes et les petits industriels, entre les banquiers et les artisans, entre les spéculateurs audacieux et les travailleurs, ils donnèrent aux premiers par l'emprunt ce qu'ils arrachaient violemment aux seconds par l'impôt.
Ainsi , la bourgeoisie n'était pas encore installée aux affaires, que déjà le principe de mort caché dans son sein était indiqué au philosophe attentif par le premier résultat matériel de l'invasion.
Qu'on médite sur les lignes que je viens de tracer, elles contiennent en germe toute l'histoire sociale de la bourgeoisie : la banque asservissant l'industrie et le commerce; le crédit individuel profitant aux forts, nuisant aux faibles; en un mot, le régime de la concurrence ayant pour inévitable effet de renverser les petites fortunes, de miner les fortunes moyennes; le tout pour aboutir à une véritable féodalité financière, ou, si l'on veut, à une oligarchie de banquiers. Admirable loi de la Providence qui plaçait à côté du crime la menace du châtiment , faisait sortir de l'égoïsme même de la bourgeoisie le commencement de sa dissolution , et confondait avec les honteuses causes de son accroissement l'indication des causes de sa ruine finale!
Mais, quels que soient ses vices de naissance, un régime auquel se lient des passions nombreuses ne s'écroule pas en un jour. C'est trop peu souvent de plusieurs générations pour absorber le venin d'un mauvais principe. Tout régime tyrannique se peut comparer à un abîme qu'il faudrait combler avec des morts. L'opération cruelle s'accomplit lentement, car l'abîme est profond.
Donc, et malgré quelques signes, peu apparents d'ailleurs, d'une décadence future, une longue domination était promise, en 1815, à ce régime sans entrailles de la concurrence et de l'individualisme. Seulement, cette domination demandait à être complétée. La puissance de la bourgeoisie avait ses racines dans l'ordre social : il ne lui restait plus qu'à faire invasion dans le domaine politique. L'individualisme en bas appelait le libéralisme en haut.
Aussi, de 1815 à 1830, la bourgeoisie ne s'occupa que de compléter sa domination. Faire tourner à son profit le système électif,
COUP D'OEIL SUR LA RESTAURATION
Si
s'emparer de la force parlementaire, la rendre souveraine après l'avoir conquise, telle fut, pendant quinze ans, l'œuvre du libéralisme, œuvre qui se résume en ces mots : asservir la royauté sans la DÉTRUIRE. Ainsi, après le passage de ces révolutionnaires de 95, qui avaient foulé aux pieds la tradition politique avec un héroïsme si farouche; après le règne d'un homme qui, ne pouvant dater que de lui-même, avait essayé de faire taire à jamais l'antique mugissement des assemblées, voilà que la tradition reparaissait indomptée et ramenant avec elle la lutte si longtemps soutenue contre la royauté par les états généraux et les parlementaires.
Que de nouveautés introduites par le cours naturel des événements dans cette vieille querelle! Le champ de bataille s'était transformé; l'objet du combat n'était plus le même ; le prix de la victoire avait une autre destination, et les combattants un autre visage. Qu'importe? Il y avait dans cette lutte renaissante quelque chose que les événements n'avaient pu altérer : sa nature même.
Quand on a vu tomber les Bourbons en 1 830, on a donné de leur chute bien des explications diverses :
— Ils étaient entrés en France, a-t-on dit, portés sur les flots de l'invasion, dont ils furent comme l'écume. — Ils avaient rendu la France vassale de l'Europe, et la main de leurs ministres ne s'était pas séchée en signant les traités de 1815! — Ils avaient ramené, au sein de la patrie en deuil, des milliers de gentilshommes, race orgueilleuse, et le clergé, caste envahissante. — Ils avaient débuté par des proscriptions, et l'ombre de Michel Ney se dressait contre eux , les accusant d'assassinat. — Us tenaient le glaive levé sur la tête des acquéreurs de biens nationaux, et leur seule présence était une menace sans fin.
Tous ces griefs, malheur à qui les déclarerait illégitimes! Mais suffisent-ils pour expliquer historiquement le rôle de la bourgeoisie en 1830? J'affirme que non.
Si Louis XVIII osa ramasser sa couronne
sur le champ de bataille de Waterloo, cette terre ensanglantée; s'il rentra dans Paris au milieu d'un état-major anglais , russe et prussien ; s'il ne rougit pas de reconnaître au prince régent d'Angleterre un droit de suzeraineté morale sur l'héritage de Louis XIV et de Napoléon; si Wellington fut par lui maréchal de France; si, pendant qu'aux Tuileries il s'essayait à la royauté, le baron de Muffling, un étranger, fut fait gouverneur de sa capitale; si le Musée fut mis au pillage par les Prussiens ; si Blucher, dans un accès de rage, put parler impunénement de faire sauter nos édifices; si Alexandre fut regardé comme l'ami du roi de France, parce qu'il s'était contenté de faire retentir sous les pas de son armée les ponts construits en souvenir de nos victoires ; si les alliés, traitant avec ce même roi de France, exigèrent avant toute négociation et obtinrent que l'armée de la Loire fût dissoute, pour que la France n'eût plus qu'à demander merci; enfin, car elle est bien longue, hélas! la liste de nos humiliations d'alors, si nos ennemis, par le traité de novembre, acquirent le droit , non-seulement de réduire la France à ses dernières limites, mais de démanteler ses places fortes, d'en bâtir contre elle avec son argent, de surveiller sa politique, d'occuper pendant cinq ans son territoire..., tout cela fut-il le crime du roi seulement , et des princes, et des ministres? Pourquoi les représentants de la bourgeoisie, les membres du corps législatif, avaient-ils refusé à Napoléon vaincu cette épée qu'il demandait, comme simple général, pour réparer le désastre de Waterloo, sauver la patrie, ou mourir? Et pourquoi, aux premières lueurs des bivacs ennemis, la bourgeoisie parisienne, excitant le peuple si prompt au combat, ne prit-elle pas les armes, rugissante et désespérée comme les glorieux moines de Saragosse? Mais non : toutes les portes de la ville furent ouvertes; et il y eut des acclamations de joie dans les rues ; et il y eut des danses dans les jardins publics; et sur tous les théâtres, pendant plusieurs mois, l'enthousiasme de ceux qui vont au théâtre salua dans Alexandre le demi-dieu de l'invasion ! Je reprends : « Les marchands décuplaient leurs » recettes habituelles. C'est de 181 5 que datent
INTRODUCTION
» la plupart des fortunes marchandes de la » capitale. * La preuve que la bourgeoisie, en 1830, n'a pas prétendu ehàtier dans les Bourbons des prinees amenés en France par les étrangers, c'est qu'elle a choisi, pour le Mettre sur le trône, Philippe, duo d'Orléans? Ce due d'Orléans, comment étaiuil rentré en France? Ne s'était-il pas trouvé, lui aussi, dans rarrière-garde de l'invasion? Justice et vérité pour tous. Si la bourgeoisie de 4830, avait prétendu foire expier à la royauté 1818, je dis qu'elle se serait vengée sur les Bourbons atnés du crime dont elle s'était elle-même ren-r due complice. Il n'en fut rien. C'était le peuple qui se souvenait (1),
La bourgeoisie pouvait-elle se soulever aveo plus de raison contre la gentilhommerie? J'ai reconnu qu'en 1814 Louis XVIII avait eu le tort de professer trop ouvertement le culte des noms anciens; mais ce tort, il /était hâté de le réparer dès 1818. Sur la première liste ministérielle de cette époque, ne lisons-nous pas, k côté du nom de Talleyrand de Périgord, eelui de Pasquier, noblesse de robe, et ceux, moins aristocratiques encore, de Gouvion* SainUCyr, de Fouché, de Louis? M. Decazes, qui fut pendant si longtemps l'âme du gouverv nepoent de la restauration, devait-il son influence à ses parchemins? MM. de Villèle, de Corbière, de Peyronnet, qui remplirent de leur existence les années suprêmes de la restauration, n'étaient-lls pas des hommes à peu près nouveaux? Que la haute bourgeoisie ait ressenti pour les nobles et les prêtres une répugnance très-vive; qu'elle ait poursuivi les uns de ses passions jalouses, en invoquant
(1) Voici ilnps quels fermes Mr Villcmain, qui a été ministre depuis 1850, félicitait l'empereur Alexandre de sa vietolre de 1814, et cela en pleine Académie, le 21 avril 1814 t
f Quqi|{) tous les caurs sont préoccupé» de ect|e auguste présence , j'ai besoin de demander grâce pour la distraction que je vais donner. Quel contraste d'un si faible intérêt littéraire et d'un semblable auditoire I Les prinees du Nord qui vinrent autrefois assister ft ces mêmes séances, prévoyaient-ils qu'un jour leurs descendants y seraient amenés par la guerre? Voilà les révolutions des empires. Mais sur les âmes généreuse*, le pouvoir des arts qe ehnnge pas. Devant l'image des arts, les monarques armés s'arrêtent comme les monarques voyageurs. Ils la respectent dans nos monuments , dans le génie de nos écrivains, et dans la vaste renommée de nos savants, ^'éloquence, qu plutôt riiisloirc, célébrera cette urbanité littéraire, en même temps qu'elle doit raconter cette guerre sans ambition , eette ligne invio-
r égalité, et les antres de son scepticisme (iaetf, en invoquant la liberté de conscience et Fi*» dépendance du pouvoir civil, rien de plus cet* tain. Seulement, elle n'aurait jamais volonlair rement couru les risques d'une révolution, s'il ne se fût agi pour elle que d'assurer 1« triomphe de son scepticisme et de sa vanité. Pour ce qui est des cruautés tant reprochée» à Louis XVIII, on doit reconnaître qui c'est principalement aux circonstances qu'alla doivent le caractère qu'elles ont conservé dans l'histoire.
« A neuf heures du matin (2), dit an hist* rien de la restauration, Ney, revêtu d'un frse bleu, monta dans une voiture de place. D avait fait demander à M. de Sémonville ane bouteille de vin de Bordeaux et Pavait bne. Le grand référendaire accompagna le miré* chai jusqu'au fiacre. Le curé de Saint-Sol-» pice était à ses eûtes; deux officiers degav darmerie sur le devant de la voiture. Le lugubre eortége traversa le jardin du Luxaa» bourg du côté de l'Observatoire. En sortait de la grille, il prit à gauche, et fit halte ein» quante pas plus loin sous les murs de l'avenue. La voiture s'étant arrêtée, le maréchal en descendit lestement, et se tenant à hait pas du mur, il dit à l'officier : Est-ce Ici, monsieur? » — c Oui, monsieur le marév chai. » Alors Ney ôta son chapeau de la mais gauche, plaça la droite sur son cœur, et s'adressant aux soldats, il s'écria : « Mes car ma rades, tirez sur moi. » L'officier donna le signal du feu, et Ney tomba sans faire aucun mouvement. > Ce qui frappe surtout dans cette horrible
lable et désintéressée , ce royal sacrifice des sentiments les plus chers immolés au repos des nations et à une sorte de patriotisme européen. Le vaillant héritier de Frédérie ne** a prouvé que les chances des armes pe font pas (om)>*r 4B trône un véritable roi; qu'il se relève toujours noblement, soutenu sur les bras de son peuple, et demeure invincible parce qu'il es, t aimé. La magnanimité d'Alexandre reproduit à nos yeux une de ces amrs antiques passipan£es pour I' gloire. Sa puissance et sa jeunesse garantissent la longue paix de l'Europe. Son héroïsme , épuré par les lumières de la civilisation moderne, semble digne d'en perpétuer l'empire , digne de renouveler, d'embellir encore l'image du monarque philosophe , présentée par Marc-Aurèle , de montrer enfin sur le trône la sagesse armée d'un pouvoir aussi grand que les vœux qu'elle forme pour le bonheur du monuV* *
(2) Histoire de la Restauration, par up homme d'État, S* vol., p. 404.
COUP D'OEIL SUR Là RESTAURATION.
exécution, c'est ce qu'elle a de morne, de peu solennel. La foule n'est pas là, au moment suprême; eu l'a trompée : elle est à la plaine de Grenelle. Michel Ney, maréchal de France, prince de la Moskowa, duc d'Elchingen, est fusillé dans un lieu muet, désert, au pied d'un mur, par des soldats qui se cachent , sur l'ordre d'un gouvernement qui a peur de sa propre violence. Ceci explique pourquoi les premières cruautés de la restauration laissèrent dans les cœurs une trace de feu. Ney avait tourné contre Louis XVIII Tépée qu'en 1814 il avait reçue de lui pour le défendre, cela n'est pas douteux. 11 ept vrai qu'il était couvert par une capitular tion protectrice. Mais le glaive des réactions ne s'arrête pas pour si peu. D'ailleurs, depuis un demi-siècle, tuer ses ennemis n'était pas chose nouvelle, 95 avait lassé le bourreau. Mais les coups que la révolution avait frappés avaient dans les nécessités d'une situation inouïe leur explication et plus que leur excuse. Le bruit de la hache, en 93, se perdait dans les clameurs du forum et dans la tempête universelle. Ici rien de semblable. On se recueillait pour tuer, et toute une nation faisait silence autour des bourreaux. Quoi qu'il en soit, si la bourgeoisie s'indigna, son indignation était désintéressée assurément, puisque Ney et Labédoyère mouraient victimes d'une idée combattue et vaincue avec le concours de la bourgeoisie elle«mêjne, puisqu'ils mouraient victimes de l'empire, puisqu'ils mouraient victimes des cent-jours. Napoléon avait fiait fusiller le duc d'Enghien dans les fossés de Vin* cennes : Louis XVIII rendait à Napoléon assassinat pour assassinat ; genre d'émulation bien digne des maîtres de la terre! Mais c'est tout. Le lendemain de la révolution de juillet, alors qu'elle était toute-puissante, la bour-
(f) Au moment même où j'écris ces lignes, aujourd'hui 7 mars 1841, les journaux annoncent la détermination que If fils du maréchal Ney vitpt q> prendre de siéger dans cette assemblée qui vota , presque l'unanimité , la mort de son père. Dans la lettre explicative des motifs de celle réso- 1 ut ion , je lis i
« h* fils du marquis de Strafford ne siégea a la chambre • des lord* qu'après avoir obtenu la révocation de l'arrêt » qui avait condamné Injustement son père sous le règne de » Charles 1",
» Moins hepreux que loi , pu moins bien servi par les cir- ■ constances et l'état de nos lois, je n'ai pu complètement » réussir dans l'accomplissement d'un devoir religieux que
geoisie a-t-elle imposé à son roi la réhabilitation de Ney? et pourquoi ne l'a-k-elle pas fait (1) ?
J'arrive à un autre point : l'intérêt des acquéreurs des biens nationaux. La question était plus grave pour la bourgeoisie; car ce n'était plus seulement une affaire de sentiment et d'humanité. Aussi n'eut-on garde d'alarmer sous ce rapport les intérêts. Louis XVIII, qui commit tant de fautes, ne commit pas du moins celle-là. Dans sa déclaration de Saint- Ouen, il affirmait que jamais les acquéreurs de biens nationaux ne seraient inquiétés. Que dis-jeî la chambre de 1818, tout ivre qu'elle était d'aristocratie , poussa-t-elle jamais jusque-là l'audace de ses passions contre-révolutionnaires? Qu'on se rappelle la loi sur les cris séditieux : cette loi, dans l'article 5, portait peine contre toute parole de nature à effrayer les possesseurs de biens nationaux. « Pour* » quoi cette mesure, s'écriait à cette occasion » le vicomte de Chateaubriand en pleine pai- » rie ? Pour imposer un silence que rompraient, » au défaut des hommes, les pierres mêmes » qui servent de bornes aux héritages dont on » veut rassurer les possesseurs. » Paroles téméraires, mais dont H. de Chateaubriand, malgré toute son éloquence, ne put faire prévaloir la témérité, même dans un moment où la contre-révolution se montrait hardie jusqu'à l'insolence! Si donc l'intérêt des acquéreurs de biens nationaux fut si souvent invoqué par la polémique libérale, c'est qu'il fournissait une arme de combat à cette polémique peu sincère. Et si l'on m'objecte le milliard des émigrés, je répondrai que la bourgeoisie n'avait pas attendu cette déclaration de guerre pour
se montrer implacable; je répondrai encore que cet acte contre-révolutionnaire ne fttt rér
* j'ai poursuivi néanmoins sans relâche et par tous les » moyens en mon pouvoir depuis 1831.
» Iles efforts auprès des différents ministères qnl se sont » succédé pendant cet espace de temps ont toqjpqrs écJiQmS
* devant des fins de non-recevotr tirées soit des lacunes de » noire Code en matière de révision, soit aussi des ineoit- » vlnient* que présenterait pour la sûreté publique l'évoea- » tion de certains souvenirs quq les passions pe manque- » raient pas de saisir...
» Que vous dirai- je? je tombais ainsi sans suteès depuis » di* 4ns 1 »
Voilà ce que réservait à. la mémpire du maréchal JHcy le gouvernement de la bourgeoisie !
INTRODUCTION
solu qu'après l'élection de l'abbé Grégoire, régicide, qu'après l'assassinat du duc de Berry, c'est-à-dire quand la monarchie, poussée à bout, se décida enfin à tout oser contre ses ennemis, voyant bien que ses ennemis oseraient tout contre elle. D'ailleurs, qu'on le remarque bien, le milliard d'indemnités, s'il condamnait les principes de 89, n'en était pas moins une garantie offerte aux acquéreurs de biens nationaux, puisque c'était le prix auquel on mettait leur sécurité. Cette indemnité payée, les possesseurs étaient définitivement placés à l'abri de toute poursuite, et ceux qui avaient le plus à se plaindre, c'étaient tous ces pauvres artisans, tous ces ouvriers, tous ces enfants du peuple, sur qui l'émigration venait de lever son impôt, quoiqu'ils ne fussent jamais entrés dans le partage de ses dépouilles.
Revenant donc sur ce que j'ai voulu prouver, je répète que la lutte qui, commencée en 1815, devait aboutir à la révolution de 1830, n'était que la continuation, au profit de la bourgeoisie, de la lutte que les états généraux, avant 1789, avaient soutenue, quoique sans éclat, sans vigueur, sans continuité, contre le principe monarchique.
La société peut-elle avoir deux têtes, la souveraineté est-elle divisible? Entre le gouvernement par un roi et le gouvernement par une assemblée, n'y a-t-il pas un gouffre qui chaque jour tend à se creuser davantage? Et partout où ce dualisme existe, les peuples ne sont-ils pas condamnés à flotter misérablement entre un 10 août et un 18 brumaire? Le jour où Louis XVIII s'assit sur le trône, ce problème fut posé devant lui, ainsi qu'il l'avait été, pendant les cent-jours, devant Bonaparte. Et comme la force sociale appartenait à la bourgeoisie, c'était naturellement en sa faveur que la question devait se résoudre. Les obstacles que, sous la restauration, la royauté eut à combattre, les haines sans nombre qui se groupèrent sur son passage, les tempêtes qui l'assaillirent, cette espèce de tremblement de peuple qui, en 1830, le renversa, n'eurent pas de cause plus sérieuse.
Encore s'il eût été possible de créer entre la royauté et la chambre un pouvoir médiateur! Mais les droits de substitution ayant été
abolis pour jamais, la division des héritages étant devenue un fait inévitable, l'aristocratie ayant été trois fois vaincue, que pouvait une pairie? Celle de 1815 n'exprimait qu'un entassement de ruines, et n'était en réalité que la vivante histoire d'un quart de siècle de trahisons. On la comptait pour si peu, que Louis XVIII, par exemple, la considérait tout simplement comme un moyen c de mettre une » bague au doigt des gens de sa maison, à la » naissance de leur aîné. » Le fait est que le personnel de la pairie fut remanié en 1815 sans scrupule et sans pudeur. On cassa des pairs de France; on en créa; le titre de pair devint un mode de récompense ou un sujet d'encouragement pour la haute domesticité du château. Et après cela , M. de Talleyrand se crut un grand homme d'État pour avoir fait déclarer une telle pairie héréditaire! Quelle pauvreté de vues ! le fils de lord Chesterfield partant pour visiter les diverses cours de l'Europe, son père lui dit : « Allez, mon fils, allez » voir par quels hommes le monde est gou- » verné. » Je conçois ce dédain.
Oui, le gouvernement de la restauration n'était pas encore à l'œuvre que déjà le fait dominant de la situation était la nécessaire rivalité de ces deux pouvoirs : la royauté et la chambre. Et voyez quelles circonstances annoncent, préparent la lutte! Quand les élections commencent, deux hommes se partagent le pouvoir ministériel, Talleyrand et Fouché : celui-ci, habile, pénétrant, rompu à l'intrigue, possédant la confiance de la bourgeoisie et versé dans l'art de manier les ressorts impurs ; l'autre, aussi dépourvu de valeur intellectuelle que de valeur morale, mais passant pour un grand seigneur sans préjugés, et jouissant d'une immense réputation d'homme d'État, parce que la bassesse a ses triomphes, que tout esprit vulgaire confond avec ceux de l'habileté. Entre ces deux hommes l'antagonisme est flagrant, chacun le voit, chacun le dit, et il semble que ce soit là recueil contre lequel se brisera le ministère. Eh bien! non; il va se dissoudre; mais sa dissolution sera le premier témoignage de la puissance des intérêts bourgeois et de la force irrésistible du principe électif.
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Ce qui avait rendu Fouché un ministre nécessaire, on le sait. Il ne pouvait co fréquemment tomber que pour faire place à un homme capable de représenter comme lui, au pouvoir, les intérêts et les passions de la bourgeoisie, ceux qui n'ont donné pour cause à la fortune extraordinaire de M. Decazes que l'affection de Louis XVIII ne me paraissent pas avoir pénétré le fond des choses. M. Decazes était d'origine plébéienne. Aucun lien ne pouvait l'attacher à un régime de grands seigneurs. Il aimait l'argent, il en connaisssait le prix. Il aimait le pouvoir, il en devinait les conditions. Sagacité, souplesse, activité, scepticisme, ambition subalterne, il avait, en qualités et en défauts, tout ce qui est nécessaire pour savoir de quel côté se trouve la force et s'y asservir. Le libéralisme, dans ce qu'il avait de peu élevé, ne pouvait trouver une personnification plus vraie. M. Decazes, c'était Fouché amoindri.
Voilà précisément ce qui rendait M. Decazes propre à remplacer Fouché , aux yeux de la bourgeoisie. D'un autre côté, il avait dit, en parlant de la marche étonnante de Napoléon sur Paris au 20 mars : « On ne gagne pas la légitimité à la course; » et à part cette profession de foi, les royalistes le préféraient au duc d'Otrante, parce que lui, du moins, il ne portait pas sur ses habits l'odeur du sang.
M. Decazes fut poussé de la sorte au faite des honneurs, et Fouché tomba du pouvoir, en y laissant un successeur digne de lui. Le goût de Louis XVIII pour le nouveau ministre servit sa fortune, mais ne l'explique pas. M. Decazes était libéral : ce fut sa force. Le temps des favoris était passé, et si M. Decazes n'avait eu d'autre appui que cette royale affection, surprise et entretenue par la flatterie, son influence, comme celle de M. de Blacas, ne se serait jamais étendue au delà du gouvernement de l'antichambre.
Mais à côté de ce fait singulier, l'élévation subite de M. Decazes, se place un fait non moins caractéristique, la chute du ministère Talleyrand. Pourquoi ce ministère s'écroulet-il ? Parce que les premiers choix électoraux annoncent une chambre hostile au ministère. M. de Talleyrand craint une opposition trop vive ; il va trouver le roi ; il lui demande si,
dans la lutte qui se prépare, le cabinet doit compter complètement sur l'appui de la couronne. Louis XVIII , depuis longtemps jaloux de la réputation du prince, parait blessé de l'arrogance de ses frayeurs, et au grand étonnement de toute la cour, il dissout le ministère, laissant choir aux débiles mains du duc de Richelieu les destinées de la royauté en France. Ne trouvez-vous pas ces choses bien remarquables? Un bourgeois, un libéral, M. Decazes, devenant la tête du gouvernement royaliste, et dès l'origine; le premier ministère de la restauration renversé par l'approche seule de la chambre, et en quelque sorte par l'ombre du principe électif; cette victoire remportée la veille de la bataille : tout cela ne vous frappet-il pas comme une révélation de cette force dont les quinze années de la restauration ne devaient être que le développement complet, sous le rapport politique?
Cette force invincible du principe électif, considéré comme moyen de développement au profit de la bourgeoisie, cette force était si bien pressentie par les royalistes les plus intelligents; que quelques-uns d'entre eux firent des efforts incroyables pour soutenir Fouché au pouvoir jusqu'à la réunion des députés; témoin M. de Vitrolles, qui disait sans cesse : « Avant de renvoyer Fouché, attendez la » chambre. »
Mais voici quelque chose de plus significatif encore. Les élections sont terminées; la chambre s'assemble. Ceux qui ont médité sur le caractère de toutes les réactions savent bien pourquoi cette chambre dut se dire exclusivement royaliste. On n'y parlait que du roi; la fidélité au roi était la vertu de l'époque; à s'en tenir au langage officiel, jamais la France n'aurait été plus complètement monarchique, et rien n'égale l'enthousiasme qui éclata dans l'assemblée, lorsque M.deVaublanc y prononça ces paroles : « L'immense majorité de la charnel bre veut son roi. » Mais quoi ! cette chambre, si éminemment royaliste, c'est par une vive série d'attaques contre la royauté qu'elle débute. Le premier projet de loi (1) présenté par le garde des sceaux à la chambre y est accueilli
(t) Le projet de loi ior les cris séditieox.
Sft
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par de nombreux murmures; il n'est adopté qu'eprès des modification* ouf le dénaturent d'une manière eQttpl&e. Consécration éclatante de l'initiative de rassemblée I Et, à dater de ce moment, avec quelle ardeur cette initia? tive ne eherche»Mle pas l'occasion de s'exercer | Qu'il s* agisse de la loi sur la suspension de la liberté individuelle, présentée par M. De* c&tis, ou de celle présentée sur les juridictions prévôtales par le duc de Feltre, la ehambre ne se croit pas appelée seulement k rectifier le travail des ministres, mais h le refaire. Seule elle occupe la scène politique ; seule elle gouverne, Depuis la convention, vit-on assemblée plus violente, plus impérieuse, plus enivrée du sentiment de son droit? Elle apprend que le roi veut faire légaliser l'ordonnance du 34 juillet qui bornait les vengeances royalistes à dix-neuf t£tes marquantes abandonnées aux tribunaux, et à trente-huit personnes frappées de bannisse^ ment, Aeette nouvelle, sa fureur est au comble, et pour que la loi d'amnistie ne soit pas trop indulgente, c'est elle-même qui s'empare de l'initiative, usurpant ainsi la plus personnelle de toutes les prérogatives de la royauté! Qu'imaginer de plus hautain? Et quel acte de souveraineté plus péremptoire que ce projet de M* de Labourdonnaye, qui proscrivait du même coup tous les maréchaux, tous les généraux, tous les préfets, tous les hauts fonctionnaires, complices du retour de Bonaparte; qui frappait tous les régicides signataires de l'acte additionnel; qui excluait à jamais du sol natal tous les membres de la famille Bonaparte; qui met* tait le séquestre sur les biens d'un si grand nombre de citoyens; qui faisait, en un mot, du pouvoir judiciaire une dépendance du pouvoir législatif! Cette grande usurpation, l'assemblée )a sanctionne cependant, sous les yeux du roi qui avait formellement annoncé qu'il ne eon-» sentirait pas h la proscription des régicides.
Qn a dit qu'en cela Louis XVIII n'était pas sincère; qu'au tond il abhorrait les régicides, et ne faisait semblant de les protéger que pour rejeter sur la chambre tout l'odieux de la
proscription» Soit. Mais il s'était prononcé hau* tement, et ses ministres combattirent en son nom les projets de la chambre avec une extrême vivacité. Qu'on juge de l'effet que devait
produire sur l'opinion une lutte aussi vieknment déclarée, quelles que fussent d'ailleurs les secrètes pensées et Y hypocrisie des corabaU tants! Un jour, le duc de Richelieu Tient dire à la ehambre : t Le roi s'est fait rendre eampte » de vos propositions diverses et de vos utiles > délibérations. Le testament de Louis XVI est » toujours présent k sa pensée. » Et en entoii» dant ces mots, la chambre reste immobile, muette; la menace est sur tous les visages : il fout que le ministère ait recours k de longues négociations pour fléchir rassemblée. Elle consent enfin à rejeter les catégories sanglantes de M. de Labourdonnaye, mais elle maintient la bannissement des régicides, après avoir couvert de bravos ce cri faclieusement royaliste de M. de Béthisy : « Vive le roi quand même! » Quand même! L'antagonisme des deux prince pas éclatait jusque dans le royalisme ardent de l'assemblée.
Ce n'est pas tout : la loi des élections est présentée k la chambre. Deux systèmes se pro* duisent : Pun créant un collège électoral par canton, et donnant au roi la faculté d'adjoindn k chaque collège électoral juges de paix, mât» res, vicaires généraux, proviseurs, curés, etc.; Pautre établisssant, au profit des riches, relation à deux degrés. L'alternative est redoutable. Si le premier système prévaut, la royauté a prise sur les élections; elle est mise hors de page. Que le second triomphe, au contraire, c'en est fait; le régime parlementaire n'a plot de contre-poids; le duel inégal de Pym et d* Charles Ier, de Robespierre et de Louis XVI, de Lafayette et de Bonaparte, va revivre at continuer; la royauté est sur le chemin dei abtmes. Eh bien, c'est le système fatal k la royauté qui trouve faveur dans la chambre ultra-rùyadUte de 4815. Quel sujet de médita* tions !
Que cette chambre ait voulu frapper le mi» nistère, non la royauté; qu'elle ait proclamé l'omnipotence parlementaire par tactique, non par principes ; qu'elle ait prétendu foire do pouvoir électif un levier irrésistible, uniquement parce qu'il était alors dans ses mains; c'est possible. Et que prouve cela, sinon que les grands événements obéissent k des lois par qui sont déjouées las ruses de Pégoisme et toute
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)a stratégie des passions? Qu'importe k l'histoire ce que la chambre de 184 S a voulu î II peste ee qu'elle a fait. Or, elle a professé le dogme de la souveraineté absolue des assemblées, et e'est elle qui a posé, à son insu, les prémices du syllogisme dont, après quinze an* nées de luttes, 1 830 est venu tirer la conclusion.
C'est pourquoi la révolution- de juillet se trouva tout entière dans cette fameuse ordonnance qui frappait de dissolution la chambre introuvable.
Toutefois, par l'ordannanee du 8 septembre, Louis XVIII ne faisait qu'en appeler k des élections nouvelles et k un nouveau mode élecr toral. Au fond, c'était consacrer en faveur de la royauté ce droit de dissolution, reconnu et pratiqué en Angleterre, droit protecteur des couronnes, et qui, certes, n'avait rien d'exorbitant, puisqu'il n'avait pas empêché le second Stuart de mourir sur un échafeud I Quelle fût cependant l'impression produite par cet acte si éminemment monarchique? Ceux qu'on appelait les ultra~<royaliste$ furent consternés; ceux qu'on appelait les libéraux applaudirent. C'est le contraire qui aurait dû arriver, s'il y avait eu réellement en France des amis de la monaiv ebie d'un côté, et des amis de la liberté de l'autre. Mais non ! les ultra-royalistes maudir rent l'ordonnance du 6 septembre, parce qu'elle brisait une chambre dans laquelle ils dominaient, sacrifiant ainsi k un intérêt momentané de position tous les principes de la monarchie. Et les libéraux accueillirent avec transport cette même ordonnance, parce que le pouvoir parlementaire qu'elle frappait ne leur appartenait pas encore, sacrifiant ainsi k un intérêt momentané de position tous les intérêts de la liberté.
Cest qu'en effet, les mots ici ne Répondaient pas aux idées. Sous ces dénominations de libéraux et de royalistei se cachaient des intérêts qui n'étaient en réalité ni ceux de la liberté, ni ceux de la monarchie.
La division véritable qui existait en France était celle-ci. Les uns voulaient que la nation Mt agricole; que la grande culture fût rétablie et la grande propriété reconstituée par les substitutions et le droit d'aînesse; que le clergé Mt Indemnisé sur les forêts de l'État ; que la
centralisation administrative fût détruite; que le pays enfin fût rendu k ce régime aristocra tique dont la bourgeoisie aidée par les rois avait bouleversé les fondements. Les autres avaient des idées diamétralement opposées. Les premiers, c'étaient, en général, des gentilshommes, des émigrés, des dignitaires de l'Église, des rejetons d'anciennes familles; ils constir tuaient ce qu'on aurait dû appeler le parti féodal. Les seconds, c'étaient des fils de parlementaires, des banquiers, des manufacturiers, des commerçants, des acquéreurs de biens nationaux, des médecins, des avocats, la bourgeoisie.
En laissant les mots de côté pour aller au fond des choses, la lutte n'était donc qu'entre les idées féodales et les intérêts bourgeois. Or, les descendants de ceux qui avaient si rudement combattu la centralisation monarchique par Charles le Téméraire, le comte deSoissons, Montmorency, Cinq-Mars, n'étaient pas assurément plus royalistes que les fils de ceux qui avaient si fortement ébranlé les trônes par les jansénistes, la magistrature et les philosophes. Aux yeux du parti féodal comme aux yeux du parti bourgeois, la royauté était un instrument plutôt qu'un principe. Lors donc qu'elle prêta son appui k la bourgeoisie, le parti féodal dut se retrancher derrière le pouvoir parlementaire et parler le langage des libertés publiques. Lorsqu'elle se prêta, au contraire, aux vues et aux passions du parti féodal, ce Ait le tour de la bourgeoisie d'attaquer le trône au nom de la liberté. Ainsi s'expliquent les contradictions et les anomalies dont se compose le mouvement politique de la restauration.
En 1816, la bourgeoisie pouvait presque se dire assise sur le trône k côté de Louis XVIII, dont elle gouvernait l'esprit par M. Decazes. Ceux qu'on appelait ultra-royalistes se mirent donc k user le pouvoir royal, et se firent tous docteurs en libéralisme. Ici c'était M. de Villèle se plaignant de l'influence inconstitutionnelle du roi sur les élections du Pas-de-Calais. Là c'étaient MM. de Castelbajac et de la Bourdonnaye prenant, k la tribune, la défense de la liberté de la presse et de la liberté individuelle. Qui ne se souvient de la pétition de M11* Robert et des débats orageux qu'elle sou-
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leva? Comment! on avait ose frapper M. Robert d'une arrestation arbitraire ! On était allé jusqu'à supprimer son journal! Mais qu'allait devenir la presse s'il était loisible au pouvoir de lui porter d'aussi terribles coups? De quels dangers la société n'était-elle pas menacée si on donnait cette élasticité au régime du bon plaisir? Voilà les discours qui retentirent d'un bout de la France à l'autre. Et par qui étaientils tenus, ces discours? Par les idtr 'cnroyalistes. Or, il est à noter que l'excessive rigueur déployée contre M. Robert avait sa source dans un pamphlet, qu'on disait sorti de ses presses, et dans lequel la majesté royale était traînée dans la boue.
Pendant ce temps, voici le rôle que jouaient les libéraux. M. Decazes préparait, présentait à la chambre, appuyait et faisait appuyer par ses amis le système de la censure, des arrestations préventives, des lois d'exception. M. Villemain exerçait sur la presse une surveillance inquiète et supprimait des journaux en se jouant. M. Royer-Collard , qui ne passait pas pour ultra royaliste, se prononçait hautement pour la prééminence du pouvoir royal, et répondait en ces termes à M. de Castelbajac, au sujet de la liberté de la presse : « On ne doit » pas méconnaître que là où il y a des partis, » les journaux cessent d'être les organes des » opinions individuelles, mais que voués aux » intérêts qui s'en emparent, instruments de » leur politique, théâtre de leurs combats, » leur liberté n'est que la liberté des partis » déchaînés. »
Vint la loi d'élection du 5 février 1817, qui établissait l'élection départementale à un seul degré et des censitaires à 300 francs. Une statistique publiée parle ministère fit connaître que le nombre des citoyens payant 300 francs d'impôts, y compris la patente, était de 90,878. La loi du S février 1817 livrait donc la puissance parlementaire à la bourgeoisie. Aussi les rôles se trouvèrent-ils aussitôt intervertis. En mesure, désormais, de dominer dans le parlement, la bourgeoisie se tourna contre la royauté, dont elle n'avait plus besoin, et se mit à défendre contre elle ces mêmes libertés dont, avant la loi du S février, elle avait abandonné la défense au parti féodal. Il fallut ré-
voquer la loi sur les arrestations préventives, il fallut abolir la censure; et le ministère de la police devint si manifestement une sinécure, que M. Decazes dut lui-même, par pudeur, en demander la suppression. Mais plus le principe monarchique s'humiliait devant elle, plus cette bourgeoisie qui d'abord l'avait si vivement soutenu redoublait d'exigences. Tandis que les politiques du pavillon Marsan cherchaient à envelopper le roi de leurs intrigues, les écrivains de la bourgeoisie minaient sans relâche les fondements du trône. La polémique de la Minerve devenait de plus en plus hostile. On posait déjà devant les électeurs la candidature de citoyens connus, comme M. Voyer-d'Àrgenson, pour leur austère indépendance. Les élections de 1818 révélèrent toute la portée de ce mouvement : Manuel obtint une double élection dans la Vendée, et la Sarthe envoya sur les bancs de la chambre le plus illustre des ennemis de la famille royale, M. de Lafayette.
Qu'avait donc fait la chambre féodale de 1813, en donnant au pouvoir parlementaire tant de force, tant de relief? Elle avait forgé de ses propres mains pour la bourgeoisie ud glaive étincelant et acéré. L'histoire, pour peu qu'on la veuille approfondir, se montre remplie de ces hautes leçons. Semblables à certains religieux qui, eux du moins, ont la conscience de leur néant, les partis emploient souvent leur vie à se creuser une fosse. J'aime à voir de quel air certains hommes passent sur la scène du monde : ils s'imaginent faire mouvoir les sociétés, lorsqu'ils ne font que remuer tout autour d'eux leur impuissance; ils se haussent jusqu'à l'immortalité, et volontiers ils usurperaient sur Dieu le lendemain : ambition plaisante ! Dieu seul marche, au travers des générations qui s'agitent.
Cependant, l'Europe commençait à s'inquiéter de l'état des choses en France. Les souverains étrangers avaient cru fonder la paix dans notre pays en y établissant l'empire de la charte et le dualisme politique qu'elle consacre. L'erreur était grande. Ils finirent par s'en apercevoir. M. de Richelieu, qui était parti pour le congrès d'Aix-la-Chapelle, en rapporta de vives appréhensions sur l'avenir réservé à la monarchie : il fut question de
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changer le régime électoral. Malheureusement ce n'était pas dans la loi du 8 février qu'était le danger dont on s'était si fort préoccupé au congrès d'Aix-la-Chapelle. Pour consolider le trône, en l'élevant au-dessus de tous les orages, il aurait fallu détruire en France, si cela eût été possible, non pas telle ou telle combinaison électorale, mais le pouvoir électif luimême. Car en quelques mains qu'on voulût placer ce formidable levier, il était impossible que la royauté résistât longtemps à son action. Déplacer la puissance élective, c'était donner au principe monarchique d'autres ennemis, ce n'était pas le sauver.
Voilà ce que n'avaient compris ni les souverains, ni M. de Richelieu, leur représentant et leur organe dans le conseil des ministres. Au surplus, les tentatives faites par M. de Richelieu, pour renverser la loi du 5 février, furent inutiles, et n'eurent, comme on sait, d'autre résultat que de précipiter sa chute. M. Decazes, son collègue et son rival, M. Decazes, dont il avait demandé l'exil, resta au pouvoir en y appelant le général Dessolle. Maintenir la loi d'élection était le but du nouveau ministère, ce qui revenait à ceci : la monarchie choisissait des ministres dont le programme était la destruction de la monarchie.
Sans doute une telle pensée n'était venue à l'esprit de personne. La bourgeoisie elle-même, dans sa course ardente vers la domination absolue, n'avait qu'un sentiment confus de son œuvre, et elle était loin de croire que rendre la royauté dépendante, c'était l'abolir. Mais, je le répète, les hommes sont presque toujours les jouets des choses qu'ils accomplissent. Les sociétés vivent sur un malentendu éternel.
Le ministère Dessoles ne pouvait être et ne fut en effet qu'une suite non interrompue de victoires remportées sur la royauté par la bourgeoisie, armée du pouvoir parlementaire. Et d'abord, le premier acte de la session de 1818 fut le vote d'une récompense nationale pour le service que M. de Richelieu avait, disait-on, rendu à la France, en la délivrant de l'occupation étrangère. Ce qu'il nous coûtait ce service, je ne veux pas le rappeler. On pouvait dire avec vérité cette fois que l'honneur de la France avait sué par tous les pores. Mais la
bourgeoisie avait atteint son but ; son opulence s'était accrue dans l'humiliation de la patrie : M. de Richelieu méritait bien pour cela quelque reconnaissance. Cet homme, néanmoins, avait une âme loyale. Ce fut son malheur , d'avoir eu à signer l'abaissement de la France; il n'en est pas moins vrai que le récompenser était un scandale : on ne lui devait que de le plaindre.
Quoi qu'il en soit, le vote de la chambre dans cette question était un acheminement manifeste à la dictature parlementaire : a Prenez » garde! prenez garde! criait-on des bancs de » la droite. Tout ceci est antimonarchique. Vous » imitez les assemblées de la révolution. » Mais il est puéril de demander à un pouvoir de se limiter. La chambre passa outre, et, dans cette carrière, elle ne devait plus s'arrêter.
Pour la gagner, que ne fit-on pas? Le roi rappelait des proscrits. Le ministre de la guerre, M. de Gouvion-Saint-Cyr, ouvrait les cadres de l'armée à de vieux officiers. Le ministre de la justice, M. de Serres, écrivait à tous les procureurs généraux pour leur recommander en termes pressants le respect de la liberté individuelle. Le ministre de l'intérieur, M. Decazes, décrétait que l'industrie serait invitée à exposer périodiquement ses merveilles, inaugurant, de la sorte les fêtes du travail là où n'existaient déjà plus les pompes de la monarchie. Que dire encore? Dans un projet de loi sur la responsabilité ministérielle, les représentants de la couronne rendaient hommage à l'omnipotence politique de la bourgeoisie, tandis que dans un projet de loi qui abolissait la censure préalable et soumettait les journaux au jury, ils reconnaissaient son omnipotence judiciaire. C'était aller, on le voit, au-devant de toutes les exigences. Mais quand deux pouvoirs rivaux sont en présence, c'est trop peu que le plus faible cède : son destin est de succomber. La bourgeoisie demandait toujours plus qu'on ne lui donnait. Le projet de loi sur la responsabilité ministérielle fut trouvé trop vague et incomplet. Celui qui réglait la liberté de la presse fut attaqué avec violence, parce qu'il créait des éditeurs responsables et imposait un cautionnement. Les plaintes de la tribune trouvèrent dans la presse de bruyants et
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formidables écho*. Épouvantée de tout le bruit qui se faisait autour d'elle, la chambre des pairs avait parlé de modifier la loi du 5 février, et les ministres l'avaient châtiée aussitôt par une promotion de pairs qui , en altérant sa majorité, avait fait entrer dans son sein un grand nombre de bourgeois. Cela même ne suffisait plus. L'effervescence allait croissant. La Minerve voulait que le cens d'éligibilité fût détruit. Le Constitutionnel demandait avec ironie si deux cents députés représentaient bien fidèlement trente millions d'hommes. M. Bavoux adressait à la jeunesse des écoles des discours enflammés, et en expliquant les articles 86 et 89 du Code pénal, qui punissait le simple complot contre la vie du roi des mêmes peines que le crime consommé, il disait : « Le rêve » de Marsyas, puni par Denys de Syracuse,
* comme crime de lèse-majesté, et la mort de
* ce gentilhomme exécuté aux halles pour » avoir eu la pensée d'assassiner Henri III, ne » sont-ce pas là des faits légitimés par notre » Code actuel, malgré la réprobation constante > et universelle de la postérité? » On comprend quel devait être l'effet de semblables paroles sur de jeunes cœurs. Des troubles eurent lieu à l'école de droit, et M. Bavoux Ait traduit devant la cour d'assises. Mais la bourgeoisie applaudissait à son courage; le jury le déclarait non coupable; et, au sortir de l'audience, les étudiants se pressaient en foule pour le féliciter et l'embrasser.
Les nouvelles du dehors ajoutaient à cette turbulence des esprits si activement entretenue par les écrivains de la bourgeoisie. Les manifestes antimonarchiques des sociétés allemandes étaient accueillis avec faveur. Le meurtre de Kotzebùe avait des admirateurs. C'était le temps où la voix puissante des réformateurs de Manchester retentissait dans toute l'Europe. Il va sans dire que la presse française donnait le programme de ces innombrables assemblées qui couvraient le sol de la Grande-Bretagne, et on lisait dans les journaux : « Une assem- » biée a eu lieu à Smithfield. Henri Hunt, ac- » cusé par les adversaires de la réforme d'a- » voir reçu de l'argent, a répondu : « Le duc » d'York vient de perdre au jeu la somme » que le parlement lui a votée comme gardien
» de son père infirme. (Test sans doute une » preuve de la moralité des hautes classes de » la société! C'est la même moralité qui a porté » lord Sidmouth à donner la charge de derï » ofthepdls, sinécure de 5,000 livres sterling » par an, à son fils, encore enfant. L'épouse » légitime du duc de Sussex, avec laquelle D » a vécu pendant très-longtemps, vient d'être » abandonnée par ce prince, et on lui a donné » 2,678 livres sterling, prises sur les taxes » tirées de vos poches, etc., etc.. »
Ces accusations virulentes, portées contre l'aristocratie en Angleterre, répondaient en France à des intérêts et à des haines qui en faisaient, dans les salons de la magistrature et de la finance, une application passionnée; et la royauté recevait le contre-coup de ces attaques.
De son côté, et par une tactique plus habile que sincère, le parti féodal aigrissait la bourgeoisie contre les ministres. M. de Chateaubriand écrivait dans le Conservateur que M. Decazes s'était fait d'abord le persécuteur des révolutionnaires, et qu'il les avait persécutés sans mesure. Le général Donnadieu lançait un pamphlet dans lequel il rejetait sur le favori de Louis XVIII tout Fodieux des événements de Grenoble en 1816. 11 racontait qu'en réponse à une demande en grâce adressée par lui au roi en faveur de sept condamnés, une dépêche télégraphique lui avait transmis Tordre de les tuer stir-te-eftamp. Il n'était pas jusqtfi la protection manifeste et toute spéciale accordée par le gouvernement au génie industriel, dont on ne lui fit un crime; et le Drapeau blanc s'émerveillait de tout ce qu'il y avait de délié dans la politique de M. Decazes, faisant coïncider avec les élections l'exposition des produits de l'industrie : c'était faire entendre à la bourgeoisie qu'on la flattait pour la tromper.
Il faut ajouter que la politique des ultras était alors de pousser au jacobisme par d'insultantes provocations. « Vous voilà donc, di- » sait le Journal des Débats aux adversaires » du parti féodal, à propos d'une résolution » récente prise par la diète germanique , vous » voilà forcés de reconnaître que l'Europe en- » tière est ultra comme nous. Vous voilà con- » vaincus que ce que vous appelez VEuropt*
E DUC DE BEKIW
Assassinai itn duc dp Berry.
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» tes peuples, le siècle, se réduit en dernière » analyse k quelques petits marchands assis » sur des balles de coton et des barriques de » sucre dans la rue des Ramassé* à Rouen , à » quelques écoliers imberbes de l'université » deléna, en cheveux longs et en veste courte, » à quelques milliers d'honnêtes radicaux il- » luminés par les vapeurs de Peau-de-vie. > Ces petits marchands , assis sur des balles de coton , voulurent montrer ce qu'il leur était permis d'oser; ils élurent M. Grégoire, et semblèrent avoir ainsi jeté aux pieds de lears ennemis, en manière de défi, la tête sanglante de Louis XVI.
Mais leurs ennemis s'en réjouirent : « Plu- » tôt des élections jacobines que des élections * ministérielles » , avait dit le Drapeau blanc. Ce vœu était accompli. La duchesse d'Angouléme redoubla de gémissements et de pleurs ; la parole du comte d'Artois eut le droit de se faire écouter; Louis XVIII , qui sentait peser sur sa couronne le souvenir du ministère Fouché, recula cette (bis devant le fantôme de son frère : dès ce moment l'abolition de la loi du 8 lévrier fut résolue.
Les ministres Dessoles , Louis et Gouvion- Saint-Cyr voulaient le maintien de cette loi : ils durent se retirer du pouvoir, et à la tête du nouveau cabinet on vit paraître avec étonnement... M. Decazes! M. Decazes qui avait appelé funeste, du haut de la tribune de la chambre des pairs, la proposition Barthélémy; M. Decazes qui avait forcé le duc de Richelieu à la retraite, pour garantir de toute atteinte ce même système électoral qu'il s'agissait maintenant de détruire. Mais le favori était mal conseillé par son ambition. Lorsqu'on change de drapeau, il faut donner des gages au parti qu'on embrasse : M. Decazes ftit obligé de suspendre la liberté individuelle. La loi qui annonçait d'une manière si éclatante la défection du ministère fut flétrie du nom de loi de suspects, et le parti auquel il venait de livrer tout son honneur en proie se servit de cette lot des suspects pour faire emprisonner les propres amis de celui qui Tavait présentée. Quant au parti libéral, il organisa en faveur des victimes un comité de souscription , dont l'activité devint si redoutable que les souscriptions pu-
rent être et forent considérées comme des enrôlements pour la révolte. Quel profit M. Decazes devait -il tirer de son apostasie? La bourgeoisie qu'il trahissait l'abandonna, et le parti féodal ne lui sut aucun gré d'un retour involontaire.
Tout à coup une nouvelle étrange se répandit. Au moment où il sortait du théâtre, le prince sur qui reposait l'immortalité de la race royale, le duc de Berry , venait d'être saisi par un inconnu, et frappé au flanc d'un coup de poignard.
Lorsque, sous Charles II, en Angleterre, le parti dominant avait voulu perdre les papistes, il avait suscité un audacieux imposteur, nommé Titus Oates, lequel accusa du crime d'un individu tout le parti catholique. Les siècles ont beau passer sur les sociétés , ils n'en emportent pas dans leur cours le vieux limon. Les Titus Oates ne manquèrent pas après l'assassinat du duc deBerry. Ce prince, disaient les ennemis de la bourgeoisie, vient d'être poignardé par une idée libérale. Et comme on n'attendait qu'une occasion pour renverser M. Decazes, ceux qu'on appelait ultra-royalistes le précipitèrent du pouvoir par ce cri : « Vous » êtes le complice de Louve! ! » Prétextes menteurs, sans doute! ruses bien connues, de partis se donnant rendez-vous sur le tombeau du prince assassiné, pour s'y combattre en quelque sorte avec son cadavre ! Les vraies causes de la chute de M. Decazes étaient beaucoup moins odieuses et beaucoup plus décisives : il tombait parce que le jour où il s'était prononcé contre la loi du 5 février, il avait cessé de représenter quelque chose au pouvoir. Et ce n'était pas assez, pour Fy retenir, de la tendresse du roi , à une époque où la royauté n'était plus qu'un vieillard caduc auquel on disait sire en lui parlant.
L'assassinat du duc de Berry ayant été, pour ceux qui se prétendaient les amis des rois et des princes, une spéculation tout à fait heureuse, M. de Richelieu se trouva naturellement porté aux affaires. Ici nous touchons aux pages les plus instructives de l'histoire de la restauration; mai?*, avant d'expliquer cette pensée, voyons comment fut remplie la mission politique du nouveau cabinet.
INTRODUCTION
Cette mission consistait à déplacer la puissance politique par le changement du système électoral. On ne perdit pas de temps, et, dès le mois de mai 1820, la chambre, assemblée depuis peu, était saisie d'un projet de loi électorale. Menacée, la bourgeoisie rassembla toutes ses forces et prépara une vigoureuse défense. Elle publia des brochures, elle fit gémir ou gronder tous ses journaux à la fois, elle suscita du fond des provinces des pétitions ardentes, elle déclara la charte en danger. Tous les esprits étaient en éveil : la discussion s'ouvrit dans l'orage.
Il existait alors à Paris une association, véritable club éclos de la franc-maçonnerie, et dont les puérilités solennelles du Grand-Orient ne servaient qu'à masquer l'action politique. Fondé par quatre commis de l'administration de l'octroi, MM. Bazard, Flotard, Bûchez et Joubert, ce club, sous le nom de loge des Amis de la Vérité s'était d'abord recruté dans les écoles de droit, de médecine, de pharmacie; puis, sur la proposition de Bazard, il avait appelé à lui un grand nombre de jeunes hommes voués à l'apprentissage du commerce. La loge des Amis de la Vérité était ainsi parvenue à se créer dans la jeunesse parisienne une influence puissante, et elle était en mesure de commander à l'agitation.
Cependant la discussion avait commencé, à la chambre des députés, au milieu de l'anxiété la plus vive; et, quoique fort souffrant, M. de Chauvelin s'était fait transporter au palais Bourbon dans un appareil propre à frapper les imaginations. Applaudi par les uns, il fut injurié par les autres. L'occasion était favorable pour exciter le peuple : la loge des Amis de la Vérité s'en empare; les membres qui la composent se répandent dans la capitale pour y souffler l'esprit qui les anime; les écoles s'ébranlent, et des groupes nombreux d'étudiants viennent se former autour du palais des délibérations, en criant : Vive la charte! De leur côté, les militaires, appartenant au parti féodal et vêtus en bourgeois pour la plupart, accourent armés de cannes. Il y eut une rixe, des désordres; un jeune homm* fut tué. Qui ne se rappelle l'impression produite dans Paris par la mort de Lallemand ? On lui de-
vait des obsèques touchantes, on les rendit pompeuses. Les troubles se prolongèrent. Toute la garnison fut sur pied. On vit rouler le long des boulevards une foule grondante de jeunes gens auxquels se mêlèrent, dans la rue Saint- Antoine, tous ces ouvriers que la misère tient sans cesse à la disposition de l'imprévu. Ce qui serait arrivé, nul ne le peut dire, si la pluie, qui tombait par torrents, ne fût venue en aide aux charges de cavalerie. Le trouble n'était pas moins grand dans la chambre. Le père de l'infortuné Lallemand avait écrit une lettre pour venger la mémoire de son fils , que quelques feuilles de la cour avaient lâchement outragée. M. Laffitte lut cette lettre d'une voix profonde , tandis que, levant les mains au ciel , les députés de son parti criaient: « Quelle horreur! » Manuel parut à son tour, et, appuyé contre le marbre de la tribune, malade, le visage couvert de pâleur, il prononça ce mot terrible : Assassins! Durant plusieurs séances, ce ne furent que récits funèbres faite par les députés de la bourgeoisie. M. Demarçay avait vu des dragons charger une foule inoffensive dans la rue de Rivoli, et deux d'entre eux pousser leurs chevaux jusque dans le passage Delorme. Des peintures non moins émouvantes furent faites par Casimir Périer. Et, pendant ce temps, les journaux publiaient le sombre interrogatoire de Louvel , cet homme étrange, qui n'avait frappé un prince que pour éteindre en lui d'un seul coup toute une race de rois, homme à convictions implacables , plus implacables pourtant que son cœur.
Dans l'immense agitation que tout cela faisait naître , les deux partis s'accusèrent réciproquement et avec violence. Tous deux ils avaient raison , dans une certaine mesure. La bourgeoisie avait droit de s'indigner des excès d'une répression sauvage ; mais on pouvait lui reprocher d'avoir été séditieuse elle-même et violente.
Quelques cris de vive l'Empereur avaient été poussés dans les rues : les députés de la gauche prétendirent que ceux qui les avaient poussés étaient des agents de police, et que ceuxlà seuls étaient de bons citoyens, qui avaient crié vive la charte! L'esprit de la bourgeoisie se montrait là tout entier.
COUP D'OEIL SUR LA RESTAURATION
Ces tumultes de la place publique, qu'elle protégeait hautement en 1819, nous l'avons vue depuis les flétrir avec passion. Ah! c'est qu'en 1819, elle n'était pas encore à bout de conquêtes !
Quoi qu'il en soit, comme tous les troubles qui n'aboutissent pas à une révolution tournent au profit du pouvoir qui les réprime, la bourgeoisie fut vaincue dans le parlement, faute d'avoir vaincu ses ennemis dans la rue. Quelques-uns de ses meneurs prirent l'épouvante ; quelques consciences se laissèrent acheter; et, après d'orageux débats, la loi du 5 février fit place à un système électoral qui donnait au parti féodal une représentation à part. Il avait demandé l'élection à deux degrés : on lui donnait , en établissant dans chaque département un double collège, plus et mieux qu'il n'avait demandé. Grande fut la joie des vainqueurs. Pour ce qui est de la monarchie , elle se trompait si elle se crut sauvée : elle était perdue.
Pour élever le trône au-dessus des orages, c'était trop peu, ai-je dit, de modifier telle ou telle combinaison électorale : il aurait fallu détruire le principe électif lui-même. On va voir la vérité de cette observation.
Le ministère Richelieu venait de remporter sur la bourgeoisie une de ces victoires qui semblent décider du sort des empires. Quelle reconnaissance ne lui devait pas le parti féodal ? Que de bénédictions ne devait pas attirer sur la couronne, de la part des royalistes, s'il y en avait eu de sincères, un service aussi éclatant?
D'ailleurs, il venait de naître un fils à la duchesse de Berry, comme pour prouver que la main de Louvel s'était égarée en frappant, et que la Providence se rangeait du côté de la monarchie. Qu'il y ait folie à croire aux dynasties impérissables , quand leur avenir repose sur la tête d'une petite créature vagissante et frêle, sans doute; et certes, depuis que Vienne gardait le fils de Napoléon , il n'était plus permis à personne de mettre en doute la puérilité de la gloire et l'impuissance de la force. Mais tel est l'imbécile orgueil des grands de la terre, que cet orgueil abaisse leur intelligence au-dessous de la plus vulgaire philo-