‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 5 sur 96 · LOUIS BLANC · texte numérisé non relu

LOUIS BLANC

sophie. Il semblait donc que la naissance du duc de Bordeaux dût entourer la royauté d'un nouveau prestige.

Ajoutez à cela que les ministres mirent tout en œuvre pour gagner l'aristocratie. Il était naturel que, dans le nouveau système, les élections lui assurassent l'avantage; et c'est ce qui avait eu lieu. Les élections de 1820 n'avaient donné à la bourgeoisie qu'un fort petit nombre de représentants, et avaient enfanté une chambre tout aussi féodale que celle de 1815. M. de Richelieu, pour se rendre cette chambre favorable, appela aussitôt à lui les hommes qu'elle protégeait. Il mit M. de Corbière à la tête du conseil royal de l'instruction publique, et nomma M. de Villèle ministre sans portefeuille.

Vaines concessions ! Les deux principes ne lurent pas plutôt en présence qu'ils se combattirent. La chambre féodale de 1820 ne se montra pas moins hostile au ministre féodal , M. de Richelieu , que ne s'était montrée hostile au ministre bourgeois, M. Decazes, la chambre bourgeoise de la veille : tant la lutte des deux pouvoirs était chose naturelle , inévitable !

Cette hostilité se révélait déjà dans l'adresse en réponse au discours de la couronne. Après avoir parlé des améliorations qu'elle voulait introduire dans l'ordre social, la chambre ajoutait : « Ces améliorations importantes, » nous les poursuivrons avec la modération » campagne de la force. » Ce langage était bien celui d'une assemblée souveraine.

Cependant la session est ouverte. Et quelle voix retentit la première à la tribune? L'inexorable voix du général Donnadieux, reprochant aux ministre du roi des tentatives honteuses et corruptrices. Encore tout meurtris des suites de cette accusation , les ministres présentent un projet de loi sur les donataires , projet de loi qui préparait l'indemnité des émigrés. Et voilà que toute la fraction aristocratique de la chambre applaudit à M. Duplessis de Grénedan définissant l'indemnité des donataires, un salaire pour les conspirateurs. Une loi municipale était attendue avec impatience : les ministres, en l'élabtfrant, s'étudient à y faire revivre l'esprit des temps anciens ; ils livrent tout le pouvoir communal à un nombre très-restreint

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d'électeurs choisis parmi les plus riches. Que leurs idées soient adoptées , une voie est ouverte au retour de la féodalité dans les campagnes. Mais quoi ! ils ont osé attribuer au roi dans les communes urbaines, et à son représentant dans les communes rurales, la nomination du préfet et des adjoints! Crime irrémissible aux yeux des royalistes de la chambre t

Ce fut alors que Louis XVIII laissa échapper ce cri d'une àme blessée : « Je leur aban- » donnais les droits de ma couronne ; ils n'en * veulent pas , c'est une leçon. » C'était une leçon en effet, et dont la portée était plus grande que Louis XVIII ne pouvait le supposer, car elle avait le sens que voici : Partout où le gouvernement d'un roi et celui d'une assemblée seront face à face, il y aura désordre, et la société cheminera entre la dictature et l'anarchie, c'est-à-dire entre deux abîmes.

Voilà où en était la monarchie en France, lorsque survint un événement plus important pour elle que la naissance du duc de Bordeaux. Sur un rocher, du côté de l'occident , bien loin au milieu des mers, Napoléon était mort. Le monde s'en émut.

lia chute de Napoléon avait été profonde, immense : donc, mieux que ses triomphes, elle attestait son génie. A quel vaste coeur, à quelle volonté inexpugnable , à quelle intelligence d'élite l'histoire a- 1 -elle accordé une impunité absolue? Quel grand homme n'a pas été ou ne s'est pas cru destiné à l'illustration des revers? César meurt assassiné dans le sénat. Sylta s'étonne et s'épouvante de la constance de son bonheur : il abdique. Charles- Quint prend ombrage de sa propre puissance : il se fait moine. La destinée des âmes vraiment fortes n'est pas de rester au faite jusqu'à la fin, mais de tomber avec éclat. Qu'on me montre un homme qui ait su se créer de nombreux obstacles et d'implacables ennemis : quand les obstacles auront épuisé tout son vouloir et que ses ennemis l'auront foulé aux pieds, je saluerai son génie, et j'admirerai quelle force il lui a Mu pour se former un tel malheur.

La dynastie des Bourbons avait un ennemi de moins. La cour se trompait cependant , si elle crut pouvoir se réjouir. Napoléon vivant,

toute autre candidature que la sienne était impossible. Napoléon mort, les prétendants se pressèrent dans la carrière obscure des conspirations. Il y eut un parti pour Napoléon II, un parti pour Joseph Bonaparte, un parti pour le prince Eugène ; et la couronne ftit mise à l'encan par une foule d'ambitions ténébreuses et subalternes. Ce fut alors qu'on vint offrir à Lafayette, de la part du prince Eugène, la somme de cinq millions , pour couvrir les premiers frais d'une révolution en faveur du frère de la reine Hortense. Cette proposition, qui ne ftit ni acceptée ni repoussée par Lafayette, donna lieu, plus tard, à son voyage en Amérique, et lui suggéra l'idée des étranges démarches qu'il fit auprès de Joseph.

Mais le plus redoutable ennemi du trône des Bourbons, c'était un principe sous l'effort duquel Napoléon lui-même avait succombé, le principe électif. La session de 1821 acheva ce qu'avait commencé la session de 1820. Au discours de la couronne, les royalistes de la chambre répondi rent par une adresse où se trouvait cette phrase personnellement injurieuse pour le monarque : « Nous nous félicitons, » sire, de vos relations constamment amicales » avec les puissances étrangères, dans la juste » confiance qu'une paix si précieuse n'est point » achetée par des sacrifices incompatibles avec » l'honneur de la nation et la dignité de la » couronne. »

Ainsi, lorsqu'en 1830, la bourgeoisie, dans une adresse à jamais célèbre, opposait au pouvoir royal la souveraineté parlementaire, et cela au risque des plus effroyables tempêtes , elle ne faisait que suivre l'exemple de la chambre féodale de 1821.

t Eh quoi! s'écria M. de Serres après la » lecture du projet d'adresse , votre président » irait dire face à face au roi que la chambre » a la juste confiance qu'il n'a pas fait de lâ- » chetés J C'est un outrage cruel. » Inutile avertissement ! Ce que M. de Serres regardait avec raison comme un outrage cruel, le président de la chambre l'alla dire, et face à face, au roi irrité, mais impuissant. C'était donc sous la main de ceux qui ne vivent que par les adorations ignorantes de la multitude , que vous deviei vous écrouler, 6 vieilles idoles!

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Ici le dualisme politique dont on vient de suivre les péripéties va revêtir un nouveau caractère, et pendant quelque temps il aura pour résultat, au lieu de la lutte des deux pouvoirs, le volontaire asservissement de F un d'eux. Pour faire comprendre ce changement, II est nécessaire d'exposer l'origine, le but et la marche du carbonarisme. Car son influence sur les relations des deux pouvoirs devait être importante et duraWe.

le 1er mai 1821 , trois jeunes gens, MM. Bazard, Pîotard et Bûchez, se trouvaient assis devant ine table ronde, rue Copeau. Ce fut des méditations de ces trois hommes inconnus, et dans ce quartier, un des plus pauvres de la capitale , que naquit cette charbonnerie qui , quelques mois après, embrassait la France.

Les troubles de juin i820 avaient eu pour aboutissement la conspiration militaire du 19 aoflt, conspiration étouffée Fa veille même du combat. Le coup frappé sur les conspira* teurs avait retenti dans la loge des Amis de la Vérité, dont les principaux membres se dispersèrent. MM. Joubert et Dugied partirent pour Fltalîe. Naples était en pleine révolution. Les deux jeunes Français offrirent leurs services, et ne durent qu'à la protection de cinq membres du parlement napolitain Fhowneur de jouer leur tête dans cette entreprise. On sait de queïfe sorte avorta cette révolution, et avec quefle triste rapidité Tannée autrichienne éémerrîH les brillantes prédictions- du général Foy. M. Dugied revint à Paris , portant sous sou labif Fe ruban tricolore, insigne du grade çtffl avait obtenu dans fa charbonnerie italienne. M. Ftofard apprit de son ami les détails de cette kittfafren k des pratiques jusque-là ignorées en Franee. H en parla au conseil administratif de Fa toge maçonnique des Amis ée la Vérité, et les sept membres dont ce conseil se composait résolurent de fonder la char- Sonnerie française, après s'être juré l'un à Fautre de garder invielaWement ce redoutable secret. MM. Limpérairi et Dugied tarent chargés de traduire les règlements que ce dernier avait rapportés de soi* voyage. Hs étaient merveilleusement appropriés au caractère italien , ttaîs peu propres à devenir en France un code à F usage des conspirateurs. £a pensée qu'ils

exprimaient était essentiellement religieuse, mystique même. Les carbonari n'y étaient considérés que comme la partie militante de la franc-maçonnerie, que comme une armée dévouée au Christ, fe patriote par excellence. On dut songer à des modifications, et MM. Bûchez, Bazard et Ffotard, fiirent choisis pour préparer les bases d'une organisation plus savante.

La pensée dominante de Fassociation n'avait rien de précis , rien de déterminé : les considérants, tels que MM. Bazard, Flotard et Bûchez les rédigèrent, se réduisaient à ceci : Attendu que force n'est pas droit, et que les Bourbons ont été ramenés par l'étranger, les charbonniers s*associeut pour rendre à la nation française te libre exercice du droit qu'elle a de choisir fe gouvernement qui tuf convient. C'était décréter la souveraineté nationale, sans la définir. Mais plus fa formule était vague, mieux elle répondait à fa diversité des ressentiments et des haines. On alfaft donc conspirer sur une échefle immense, avec une immense ardeur, et cela sans idée <F avenir, sans études préalables, au gré de toutes les passions capricieuses !

Mais si fa charbonnerie était un jeu puéril comme principe, elle fut comme organisation quelque chose de puissant et de merveilleux. Triste condition des hommes ! leur force éclate dans les moyens, et leur faiblesse dans le résultat.

ïf fof coirvenu qu'autour d'une association mère, appelée la haute vente, on formerait, sous le nom de tentes centrales, <f autres associations, au-dessous desquelles agiraient des ventes particuhères. Le nombre des membres fut fixé à vingt par association, pour échapper au Code pénal. La haute vente ftot originairement composée des sept fondateurs de la charbonnerie r Bazard, Flotard, Bûchez, Dugied, CarrioF, Joubert et Limpérani. Elle se recrutait elle-même.

Pour former les ventes centrâtes, on* adopta le mode suivant : deux membres de la haute vente s'adjoignaient un tiers sans lui faire confidence de leur qualité, et ils le nommaient président de la vente future, en y prenant euxmêmes, l'un le titre de député, l'autre celui de

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censeur. La mission du député étant de correspondre avec l'association supérieure, et celle du censeur de contrôler la marche de l'association secondaire, la haute vente devenait par ce moyen comme le cerveau de chacune des ventes qu'elle créait, tout en restant, vis-à-vis d'elles, maîtresse de son secret et de ses actes.

Les ventes particulières n'étaient qu'une subdivision administrative ayant pour but d'éviter la complication que les progrès de la charbonnerie pouvaient amener dans les rapports entre la haute vente et les députés des ventes centrales. Du reste, de même que celles-ci procédaient de la société mère, de même les sociétés inférieures procédaient des sociétés secondaires. Il y avait dans cette combinaison une admirable élasticité : bientôt les ventes se multiplièrent à l'infini.

On avait bien prévu l'impossibilité de déjouer complètement les efforts de la police : pour en diminuer l'importance, on convint que les ventes agiraient en commun, sans cependant se connaître les unes les autres, et de manière à ce que la police ne pût qu'en pénétrant dans la haute vente saisir tout l'ensemble de l'organisation. 11 fut conséquemment interdit à tout charbonnier appartenant aune vente, de chercher à s'introduire dans une autre. Cette interdiction était sanctionnée par la peine de mort.

Les fondateurs de la charbonnerie avaient compté sur l'appui des troupes. De là l'organisation double donnée à la charbonnerie. Chaque vente fut soumise à une hiérarchie militaire, parallèle à la hiérarchie civile. A côté de la charbonnerie, de la haute vente, des ventes centrales, des ventes particulières, il y eut la légion, les cohortes, les centuries, les manipules. Quand la charbonnerie agissait civilement, la hiérarchie militaire était comme non avenue; quand elle agissait militairement, au contraire, la hiérarchie civile disparaissait. Indépendamment de la force qui résultait du jeu de ces deux pouvoirs et de leur gouvernement alternatif, il y avait dans les doubles dénominations qu'ils nécessitaient un moyen de faire perdre à la police les traces de la conspiration.

Les devoirs du charbonnier étaient d'avoir un fusil et cinquante cartouches, d'être prêt à se dévouer, d'obéir aveuglément aux ordres de chefs inconnus.

Ainsi constituée, la charbonnerie s'étendit en fort peu de temps dans tous les quartiers de la capitale. Elle envahit les écoles. Je ne sais quel feu pénétrant circula dans les veines de la jeunesse. Chacun gardait le secret, chacun se montrait dévoué. Les membres de chaque vente se reconnaissaient à des signes particuliers, et on passait des revues mystérieuses. Des inspecteurs furent chargés, dans plusieurs ventes, de veiller à ce que nul ne se dispensât d'avoir des cartouches et un fusil. Les affiliés s'exerçaient dans leurs demeures au maniement des armes ; plus d'une fois on fit l'exercice sur un parquet recouvert de paille. Et pendant que cette singulière conspiration s'étendait, protégée par une discrétion sans exemple, et nouant autour de la société mille invisibles liens, le gouvernement s'endormait dans l'ombre !

Les fondateurs de la charbonnerie, on l'a vu, étaient des jeunes gens obscurs, sans position officielle, sans influence reconnue. Quand il fut question pour eux d'agrandir leur œuvre et de jeter sur la France entière le réseau dont ils avaient enveloppé tout Paris, ils se recueillirent, et se défièrent d'eux-mêmes. Il existait alors un comité parlementaire dont M. de Lafayette faisait partie. Lié intimement avec le général, M. Bazard demanda un jour à ses amis l'autorisation de lui confier le secret de leurs efforts. Les objections ne pouvaient manquer : pourquoi cette confidence que le caractère facile de Lafayette rendait pleine d'inconvénients et de périls? S'il consentait à entrer dans la charbonnerie, et à y apporter, ainsi que tous, sa tête comme enjeu, à la bonne heure. Lafayette, averti, n'hésita pas; il entra dans la haute vente, et parmi ses collègues de la chambre, les plus hardis le suivirent. Les directeurs de la charbonnerie se trompaient s'ils jugèrent cette adjonction indispensable. Les charbonniers ayant toujours ignoré de quelles mains partait l'impulsion qui leur était donnée, ils n'avaient jamais, cru obéir qu'à ces mêmes notabilités libérales, tar-

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divement appelées au partage d'un ténébreux pouvoir. Leur présence effective dans la haute vente n'ajoutait donc rien à l'effet moral qu'avait jusqu'alors produit leur présence supposée. Quant à la portée de ce que pouvaient et oseraient ces hauts personnages, c'était le secret de l'avenir.

Quoi qu'il en soit, leur intervention fut, d'abord, utile aux progrès de la charbonnerie par les rapports qu'ils entretenaient avec les provinces. Munis de lettres de recommandation, plusieurs jeunes gens allèrent dans les départements organiser la charbonnerie. M. Flotard fut envoyé dans l'Ouest, M. Dugied partit pour la Bourgogne, M. Rouen aîné pour la Bretagne, M. Joubert pour l'Alsace. Considérée dans ses relations avec les départements, la haute vente de Paris reçut le nom de vente suprême; et la charbonnerie fut organisée partout comme elle l'était dans la capitale. L'entraînement fut général, irrésistible : sur presque toute la surface de la France il y eut des complots et des conspirateurs.

Les choses en vinrent au point que dans les derniers jours de l'année 1821, tout était prêt pour un soulèvement, à la Rochelle, à Poitiers, à Niort, à Colmar, à Neuf-Brisach, à Nantes, à Béfort, à Bordeaux, à Toulouse. Des ventes avaient été créées dans un grand nombre de régiments, et les changements même de garnison étaient, pour la charbonnerie, un rapide moyen de propagande. Le président de la vente militaire, forcé de quitter une ville, recevait la moitié d'une pièce de métal, dont l'autre moitié était envoyée, dans la ville où se rendait le régiment, à un membre de haute vente ou de vente centrale. Grâce à ce mode de communication et de reconnaissance, insaisissable pour la police, les soldats admis dans la charbonnerie en devenaient les commis voyageurs et emportaient pour ainsi dire la conspiration dans leurs gibernes.

Cependant, l'heure d'éclater était venue : on le pensait du moins. Le personnel de la vente suprême s'étant accru plus qu'il ne convenait, on y créa un comité d'action spécialement chargé de tous les préparatifs du combat, mais auquel il fut interdit de prendre sans l'assentiment de la vente suprême, une résolution dé-

finitive. Ce comité déploya une activité extraordinaire. Trente-six jeunes gens reçurent l'ordre de partir pour Béfort, où devait être donné le signal de l'insurrection. Ils partirent sans hésitation, quoique bien convaincus qu'ils marchaient à la mort. L'un d'eux ne pouvait quitter Paris sans fuir une affaire d'honneur : il n'hésita pas plus que ses camarades, ajournant un duel pour des combats plus sérieux, et sacrifiant à un devoir patriotique jusqu'à cette réputation de bravoure si chère à de nobles âmes. A mesure que l'heure suprême approchait, les conspirateurs se montraient plus confiants : sur la route de Paris à Béfort, la Marseillaise fut entendue, chant magique qu'on n'entendait plus depuis bien longtemps!

Le sang allait couler : comment ne pas songer aux suites, si la fortune était favorable? Fidèles à l'esprit de la charbonnerie, les membres de la vente suprême ne songeaient à imposer à la France aucune forme particulière de gouvernement. La dynastie des Bourbons elle-même n'était pas proscrite dans leur pensée d'une manière absolue et irrévocable. Mais en tout état de cause, il fallait pourvoir à cette grande nécessité de toutes les révolutions : un gouvernement provisoire. On adopta les bases de la constitution de l'an III, et les cinq directeurs désignés furent MM. de Lafayette, Corcelles père, Kœchlin, d'Argenson, Dupont (de l'Eure); c'est-à-dire un homme d'épée, un représentant de la garde nationale, un manufacturier, un administrateur, un magistrat.

Manuel jusque-là n'avait prêté à la charbonnerie qu'un concours inquiet et indécis. Ayant appris qu'on voulait engager sur le théâtre de l'insurrection ceux qui étaient appelés d'avance à en régulariser le succès, il usa de son influence sur quelques-uns d'eux, et notamment sur M. de Lafayette, pour les dissuader du voyage de Béfort , soit qu'il jugeât l'entreprise mal conçue ou prématurée, soit qu'en réfléchissant aux choses du lendemain, son âme rigide se fût ouverte à une secrète défiance.

Toujours est-il que de tous les hommes influents dont on pouvait désirer la présence sur le théâtre de l'insurrection, un seul se

se

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mit en route, le général Lafeyette. Mais un devoir de famille qu'il avait toujours rempli religieusement, et auquel il ne voulait pas manquer, le retint quelques heures de trop dans sa maison de campagne de Lagrange. Le 1er janvier 1822, à quelques lieues de Béfort, la chaise de poste qui transportait le général et son fils fut rencontrée par une voiture où se trouvaient MM. Corcelles fils et Bazard. « Eb bienl quelles nouvelles? — Tout » est fini, général, tout est perdu. » Lafayette, désespéré, changea de route, pendant que, pressés d'avertir leurs amis de Paris, MM. Corcelles fils et Bazard se faisaient emporter vers la capitale par des chevaux de poste attelés à une charrette. Le froid était de douze degrés ; la nage couvrait les chemins. Bazard, en arrivant à Paris, avait une oreille gelée.

Je ne m'arrêterai pas sur les détails de ce qui venait de se passer à Béfort : ce sergent qui, le soir du 31 décembre, rentrant dans son quartier, aborde son capitaine, lui frappe sur Tépaule, et par la familiarité inaccoutumée de son langage, éveille des soupçons funestes; le commandant de place, Toustain, averti et convoquant les officiers qu'il retient autour de lui ; le trouble de ceux d'entre eux qui étaient dans le complot; l'hésitation des soldats conspirateurs en se voyant privés de leurs chefs ; les conjurés se réunissant sur la place en tumulte; le poste prenant les armes; la colonne des jeunes gens arrivés la veille dans les faubourgs, se dirigeant vers la place, et coupée en deux par la herse qui se lève au moment décisif; ce coup de pistolet tiré sur le lieutenant du roi sur la croix duquel la balle vient s'amortir ; la dispersion des conjurés, l'arrestation de plusieurs, les sympathies qu'ils éveillent par leur courage, leur procès, leur ascendant victorieux sur les juges; tout cela forme assurément un des épisodes les plus pathétiques et les plus animés de ce drame de la restauration si souvent ensanglanté. Mais quelques-uns de ces détails ont été rendus publics (I), U en est d'autres moins connus, et que nous consignerons ici parce qu'ils

(1) Voir dans Pari» révolutionnaire l'intéressant récit de M. Trétat.

méritent une place dans l'histoire de la bourgeoisie,

La charbonnerie à Béfort était loin d'avoir éprouvé une défaite irréparable. Étouffée sur un point, l'insurrection pouvait éclater sur un autre. M. Flolard avait été envoyé à la Rochelle pour y préparer un mouvement, et cette ville était pleine de conspirateurs. Les trois chefc de bataillon de l'artillerie de marine n'attendaient plus que le signal. On avait des intelligences avec Poitiers et avec la garnisoa de Niort. Un courageux officier, M. Sofréon. devait mettre au service de la charbonnerie sept cents hommes faisant partie du dépôt colonial établi à nie d'Oléron et qu'il avait été chargé de conduire au Sénégal. Le chef du dépôt lui-même s'était prêté aux confidences de M. Sofréon, et l'on comptait sinon sur l'ap~ pui de M. Feisthamel, au moins sur sa neutralité. On s'agitait aussi à Nantes, et le général Berton se préparait à marcher sur Saumur.

M. Flotard, qui allait quitter la Rochelle, dinait un jour à table d'hôte à l'hôtel des ambassadeurs, lorsqu'une conversation s'engagea devant lui sur les choses du moment, entre deux militaires qu'il ne connaissait pas. c Ce » fou de Berton! disait l'un d'eux. U se croit » fort en sûreté, il s'imagine conspirer dans t l'ombre; or le général Despinois est instruit » heure par heure de ses démarches, et s'ap- » prête à le faire fusiller à la première occa- » sion. » Vivement ému, M. Flotard partit aussitôt pour Nantes, et ne prit la route de Paris qu'après avoir averti le général Berton, et l'avoir dissuadé fortement de son dessein. L'expédition sur Saumur eut lieu cependant; elle échoua comme on devait s'y attendre, et Berton fut obligé de fuir d'asile en asile.

Il y avait un vice radical dans la charbonnerie. La fougue des fondateurs et la timidité des hommes notables qu'ils s'étaient associés se faisaient perpétuellement obstacle. D'un autre côté, M. de Lafayette s'était livré sans réserve aux jeunes gens qu'il croyait dominer, et par qui, au contraire, il était dominé complètement. Pour leur plaire, il se tenait à l'écart de ses collègues de la chambre, se cachait d'eux ; d'où résultaient un secret désao-

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cord» et, dans les plus graves circonstances, d'insurmontables embarras. Ajoutez à cela que, par une politique, très-habile quand il s'agit d'une conspiration d'un jour, très-imprudente quand il s'agit d'une conspiration qui dure, les premiers directeurs de la char* bonnerie s'étaient fait un système d'exagérer leurs forces pour les accroître, et avaient fini par semer autour d'eux la défiance.

Ce qui est certain, c'est que les préparatifs faits à là Rochelle appelaient Un concours qui fut refusé. De retour à Paris, M. Flotard exposa l'état des choses. Le succès était assuré* disait-il, si un personnage important, connu dans le pays, revêtu d'une autorité officielle, consentait à courir personnellement tous les risques de l'entreprise. Le général Lafayette et M. Flotard s'adressèrent à M. de Beauséjour, auquel des opinions populaires, des ma* nières simples, des antécédents honorables avaient acquis une grande influence dans la Rochelle et aux environs. M. de Beauséjour refusa de partir, prétextant un rendez-vous d'affaires avec M. de Villèle. La direction de la charbonnerie manquait donc à la fois et de la force qui nait de la sagesse, et de celle qui résulte de l'audace»

M. de Lafayette, qui puisait Une ardeur de jeune homme dans son amour de popularité, secondé d'ailleurs par une âme naturellement généreuse, M. de Lafayette s'offrit pour le voyage de la Rochelle comme il s'était offert pour celui de Béfort. Mais son sacrifice ne fut pas accepté, et le colonel Dentzel fut donné à H. Flotard pour l'accompagner.

Us rejoignirent à la Rochelle le général Berton et ces sergents immortels qu'attendait la place de Grève*

On touchait au 14 mars, jour fixé pour l'explosion du complot. La charbonnerie disposait, par le moyen des officiers et des sous* officiers» de presque toutes les garnisons des villes de l'Ouest. Cinquante-quatre pièces attelées devaient, au moment convenu, appartenir aux conjurés. La Rochelle avait pris, depuis quelque temps, une physionomie étrange. Les espérances des uns, les doutes des autres, les précautions du pouvoir, les demi-confidences, les conjectures, tout cela répandait

dans la ville une inquiétude qui se mêlait, en quelque sorte, à l'air que chacun respirait, Quand l'orage s'amoncelle, on voit sous un ciel assombri les horizons qui s'éclairent et se détachent. Il en est de même quand se forment les tempêtes civiles : avant d'éclater, elles illuminent et grandissent les esprits en les consistant.

Mais il est rare que, dans les entreprises humaines» on tienne compte de ce petit grain de sable dont parle Pascal, et qui, placé quelque part dans le corps de Cromwell, eût changé la face du monde. Le chef militaire du complot, le général Berton, avait dû, en fuyant de Saumur, y laisser son uniforme» Dans les révolutions, rien ne vaut que par les apparences, les conjurés le savaient. Ils firent à la Rochelle, pour se procurer un uniforme de général, des tentatives qui furent vaines, et qui alors n'étaient pas sans danger. Il fallut envoyer à Sàumur. Mais l'envoyé ne parut que dans la soirée du 19 mars. Les sergents Raoulx, Goubin et Pommier, depuis longtemps soupçonnés, avaient été arrêtés dans la matinée et jetés dans une prison, sur la route de l'échafaud.

Cependant le 20 mars, à la pointe du jour, trois hommes montaient dans une barque et se dirigeaient vers l'Ile d'Aix. « La frégate, > dit le patron de la barque, n'a pas dû aisé- • ment franchir les passes cette nuit — De » quelle frégate parlez-vous? s'écrièrent les » trois passagers, à peine maîtres de leur » émotion» — De celle qui était destinée au » Sénégal. » A ce coup inattendu, MM. Berton, Dentzel et Flotard se regardèrent en silence. Il ne leur restait plus qu'un espoir.

Dans l'île d'Aix, Berton et Dentzel furent reconnus par le commandant; mais loin de les dénoncer, il les accueillit avec amitié ; et comme ils parlaient de pousser leur course jusqu'à l'Ile d'Oléron, où restaient encore cinq cents hommes : « Gardez-vous-en bien, leur » dit le commandant; vous y seriez fusillés » sur place. » Ils apprirent alors que, dans une conversation qui avait eu lieu devant le général Despinois, M. Feisthamel avait demandé à M. Sofréon si le général Berton n'était pas connu de lui. La réponse affirmative

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de M. Sofréon avait frappé l'esprit soupçonneux du général Despinois ; de là le départ précipité des troupes formant le dépôt colonial. Le commandant de File d'Aix fît brûler sous ses yeux l'uniforme qu'avaient apporté les trois conjurés, et leur fournit une barque qui les transporta rapidement à Rochefort. Les tentatives des conspirateurs venaient d'être encore une fois déjouées.

On connaît la suite. La cbarbonnerie ne fit plus, depuis, que se traîner dans le sang de ses martyrs. Le gouvernement organisa contre elle un vaste et hideux système de provocations. Berton, cœur indomptable, avait refusé l'hospitalité qui l'attendait sur une terre étrangère. Il rentre dans la lice, et trahi par Wolfel, il meurt sans s'étonner, sans se plaindre, et comme un homme depuis longtemps convaincu que sa vie appartient au bourreau. Parmi ses compagnons d'infortune, deux demandent grâce; mais Sauge pousse sur l'échafaud le cri de vive la république ! comme une prophétie vengeresse; et Caffé, prévenant ses ennemis, s'ouvre les veines et meurt à la manière antique. Quelque temps après l'arrestation de Berton , un lieutenant-colonel , qui a conçu le généreux espoir de sauver les accusés de Béfort, l'infortuné Caron, se laisse conduire à un rendez-vous dans la forêt de Brissac. Lâche plagiaire de Wolfel , le sous-officier Thiers se jette dans les bras du colonel , et , par des marques perfides de dévouement, l'amène à révéler ses espérances, tandis que, cachés derrière un buisson , des espions recueillent ces témoignages accusateurs. Caron est condamné au supplice; on lui refuse la douceur amère d'embrasser, avant de dire adieu à la vie, sa femme et ses enfants ; il meurt comme était mort le maréchal Ney. Le courage me manque pour aller plus loin et pour vous suivre jusqu'à cette placede Grève où vos têtes roulèrent, après qu'aux yeux d'une foule attendrie, vos âmes se furent réunies dans un suprême embrassement, ô Bories, et vous dignes compagnons de ce jeune homme immortel! La restauration attaquée avait certainement le droit de se défendre, mais non de se défendre par le guet-apens ; car c'était faire de la peine de mort un assassinat.

La veille du jour qui, pour lui et ses camarades, devait être le dernier, Bories écrivait à un ami , du fond de son cachot de Bicêtre :

c On nous affame; on veut nous séparer. » Si vous ne pouvez nous sauver aujourd'hui, » il est à désirer que nous mourions de- » main. »

Ce vœu mélancolique fut accompli. On avait mis la grâce des prisonniers au prix de quelques révélations; ils emportèrent noblement dans la tombe le nom de leurs complices.

Comment se défendre ici d'un rapprochement douloureux? Pour sauver ces jeunes gens héroïques qui allaient mourir pour elle , que fit la bourgeoisie? Quoi! soixante mille francs offerts à un concierge dont la place en rapportait annuellement vingt mille, voilà tout ce qui fut tenté ! Et lorsque la charrette fatale fendait les flots d'une multitude si profondément émue qu'on vit des hommes tomber à genoux et des vieillards se découvrir, la bourgeoisie ne trouva pas moyen de soulever le peuple, elle qui, au mois de juin, avait su déployer, pour la défense de ses intérêts menacés, une si formidable puissance d'agitation !

Je m'arrête. Après la mort des sergents de la Rochelle, la charbonnerie s'affaiblit et se décompose. Deux partis se forment dans son sein. L'un veut qu'on se prononce nettement pour la république, et il entoure Lafayette; l'autre ne veut pas qu'un gouvernement quelconque soit imposé à la nation , et il se couvre du nom de Manuel. Ces divisions, sourdes d'abord, s'aigrissent bientôt, s'enveniment et éclatent en accusations réciproques. L'anarchie pénètre la charbonnerie par tous les pores, et à sa suite s'introduisent les défiances injustes, les haines, l'égoïsme, l'ambition. La période du dévouement passée , celle de l'intrigue commence.

La charbonnerie n'était point descendue dans les profondeurs de la société , elle n'en avait point remué les couches inférieures. Comment se serait-elle longtemps préservée des vices de la bourgeoisie : l'individualisme, la petitesse des idées, la vulgarité des sentiments, l'amour exagéré d'un bien-être tout matériel , la grossièreté des instincts? La charbonnerie avait

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employé la partie généreuse et saine de la bourgeoisie; mais après l'avoir fatiguée, usée, mise sous la main des agents provocateurs et du bourreau , que lui restait-il de noble à tenter et que pouvait-elle? Ce fut dans cet état de dépérissement et d'impuissance pour le bien, qu'elle accepta et subit l'empire des hommes tels que MM. Mérilhou et Barthe. Ce dernier, dans la défense des accusés de Béfort, avait eu de nobles inspirations ; mais si on lui attribua les vertus d'un ami du peuple, ce lut le tort de ceux qui le jugèrent.

On a beaucoup parlé, depuis 1830, des scènes dramatiques que la charbonnerie couvrait de son ombre , des serments de haine à la royauté prononcés sur des poignards, et autres formalités sinistres. La vérité de tout cela, c'est que la charbonnerie ayant pris une grande extension , les ventes avaient fini par échapper à toute direction centrale. Il y en avait de républicaines, d'orléanistes, de bonapartistes ; quelques-unes conspiraient sans autre but que de conspirer. Les pratiques variaient comme les principes ; et au fond d'une association, un moment si terrible, il ne restait plus que le chaos. Le défaut de principes, vice originel de la charbonnerie , se retrouva dans les causes de sa ruine. C'était tout simple.

Quant à son influence , elle se manifesta par deux résultats divers.

En montrant au pouvoir combien ses ennemis étaient nombreux et implacables, la charbonnerie le précipita sur cette pente des réactions au bas de laquelle était un abtme.

D'un autre côté , en réagissant d'une égale ardeur et contre la dynastie des Bourbons, qui occupait le trône, et contre le parti féodal, qui dominait dans la chambre , elle força les deux pouvoirs à se réunir, et amortit pour quelque temps ce qu'il y avait de nécessaire, d'inévitable dans la cause de leur rivalité.

La force que la restauration déploya sous le ministère Villèle, et les efforts violents qui la perdirent sous le ministère Polignac, n'eurent donc qu'une même source : la charbonnerie.

Voilà pourquoi je me suis étendu sur cet épisode de l'histoire de la restauration , dont il me semble que, jusqu'ici, on n'a pas suffi-

samment bien étudié le caractère et apprécié rimportance.

Aussi voyez quelle modification la charbonnerie apporte dans les rapports de la chambre et de la royauté. Ce n'est plus cette lutte de tous les instants qui date de 1814. La royauté s'humilie, elle cède. Dans les combats que la charbonnerie lui livre au sein de la société, son attitude est fière et ses victoires sont cruelles. Mais , sur la scène politique , elle n'apparaît que languissante et soumise. Il n'y a plus qu'un véritable pouvoir en France, c'est la chambre ; et les ministres du roi sont les commis de ce pouvoir.

Pour première preuve de la justesse de cette observation je trouve la guerre d'Espagne.

Est -il besoin de rappeler combien furent vives et obstinées les répugnances que le projet d'une expédition en Espagne rencontra dans le conseil? M. de Villèle, qui était l'âme du ministère, regardait une semblable expédition comme une calamité publique. Louis XVIII ne l'envisageait qu'avec effroi. Et que de motifs pour l'en détourner ! Qu'allait-on faire en Espagne ? Renverser dans le sang des Espagnols la pierre de la constitution! Faire passer les Pyrénées à une sorte de 18 brumaire! Pourquoi faire tomber violemment la Péninsule sous le joug d'Antonio Maranon et de ses pareils, hommes terribles qui tenaient un chapelet d'une main et un pistolet de l'autre? Et pour qui? pour Ferdinand VII, prince dont M. de Chateaubriand a dit qu'il était descendu de l'intrépidité de sa tête dans la lâcheté de son cœur, despote qui ne gardait que dédain aux monarques constitutionnels, à Louis XVIII et à sa charte! Il fallait de l'argent, d'ailleurs, pour cette expédition. Et M. de Villèle montrait le trésor épuisé, le crédit public ruiné, le libéralisme en émoi , l'industrie en suspens, le commerce éperdu. Était-ce tout? La charbonnerie avait semé dans l'armée l'esprit de révolte; et de l'autre côté de la Bidassoa, le drapeau tricolore flottait, agité par des mains françaises. Enfin, l'Angleterre grondait; Canning se montrait menaçant; et Louis XVIII craignait de déplaire à Wellington.

Mais ce que la royauté redoutait, la chambre l'appelait, au contraire, de tous ses vœux.

INTRODUCTION

Ce que M. de Villèle repoussait, à Péris, comme ministre de Louis XVIII, M. de Montmorency, au congrès de Vérone, l'adoptait comme homme de confiance de l'aristocratie parlementaire. Ce fut la chambre qui l'emporta. J'en ai dit la raison. Entre les deux pouvoirs qu'attaquait à la fois une conspiration sans limites , l'accord étant devenu nécessaire, c'était au plus faible des deux à se soumettre.

En essayant de résister à la volonté de la chambre, M. de Villèle ne faisait donc que lutter contre la force des choses; et si en forçant M. de Montmorency à se retirer du ministère, il crut avoir remporté une bien grande victoire, il ne tarda pas à être détrompé. Car cette même souveraineté parlementaire que M. Mathieu de Montmorency représentait alors, elle porta aussitôt aux affaires , pour remplacer le duc Mathieu, le vicomte de Chateaubriand; ce qui rendait la guerre d'Espagne inévitable.

Pour l'éviter, cette guerre, Louis XVIII et M. de Villèle avaient cherché à négocier entre les cortès et Ferdinand VU une réconciliation qui aurait eu pour base la consécration d'une charte espagnole à l'image de la charte française ; et M. de Villèle avait écrit dans ce sens à M. de Lagarde, notre ambassadeur à Madrid. C'était bien mal juger les nécessités du moment.

Qu'importait au parti religieux et féodal qui dominait, la situation politique de l'Espagne» envisagée au point de vue de la nation espagnole ? Le parti féodal désirait la guerre pour lui-même; il la désirait pouf que ses ennemis de France fussent convaincus de folie ou frappés de terreur.

Quant à M. de Chateaubriand, ses vues étaient plus élevées, et son désir encore plus fougueux , plus absolu. M. de Chateaubriand avait accompagné M. de Montmorency au congrès de Vérone ; il y avait étudié les dispositions des souverains; il savait qu'en se prononçant pour l'intervention en Espagne, l'Autriche et la Prusse ne faisaient que suivre l'impulsion qui leur était imprimée par l'empereur de Russie; il savait que l'empereur de Russie, de son côté, ne demandait cette intervention que par orgueil , et pour que sa main restât

dans toutes les aAures de l'Europe. Mais M. de Chateaubriand aurait vu avec un regret mortel des bataillons russes fouler la vieille terre de Charles-Quint. Il voulait faire de la guerre d'Espagne quelque chose de français. Serviteur des Bourbons, le souvenir des traités de 1815 importunait sa poétique fidélité, et il espérait relever la restauration en lui donnant âne épée.

On a flétri la guerre d'Espagne eh appelant le principe d'intervention un principe oppresseur. Accusation puérile! Tous les peuples sont frères et toutes les révolutions cosmopolites. Lorsqu'un gouvernement croit représenter une cause juste v qu'il la fasse triompher partout où le triomphe est possible; c'est plus que son droit, c'est son devoir. Mais pouvait-on la croire juste, cette cause de Ferdinand VU? Ah! il y avait alors en Espagne une tyrannie plus à craindre que celle des descamisados , c'était celle des servîtes. Des âmes cruelles battaient sous la robe du franciscain , et plus de tombeaux devaient s'ouvrir au chant du Fera Creator qu'aux refrains de la Tragala. Souvent, lorsque, sous les ordres du duc d'Angoulême, cent mille hommes passaient les Pyrénées, souvent M. de Chateaubriand (il Ta dit depuis) sentit l'effroi pénétrer dans son cœur. Les libéraux avaient fait retentir d'un bout de la France à l'autre d'effrayantes prédictions. Si la confiance était dans la chambre * la défiance était sur le trône, autour du trône; et des généraux qui accompagnaient le duc d'Angoulême, la plupart étaient partis en hochant la tête, parce qu'ils se rappelaient combien de Français, sous Napoléon, étaient entrés en Espagne, qui n'en étaient pas revenus!

L'expédition réussit néanmoins. Mais sa condamnation se trouva dans son succès même. Que dut penser M. de Chateaubriand, lorsqu'il apprit que le poignard des séides de Ferdinand VII menaçait les libérateurs de ce monarque; lorsqu'il lut l'ordonnance d'Andujar; lorsqu'il ne lui fut plus permis de douter que la France s'était fait plus d'ennemis parmi ceux dont elle avait servi la cause que parmi ceux qu'elle avait combattus; lorsqu'il vit, enfin , M. Pozzo di Borgo partir pour Madrid , et Ferdinand VII s'incliner devant l'influence

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de la Russie à laquelle il ne devait rien , après avoir repoussé celle de la France à laquelle il devait tout?

Quoi qu'il eu soit , le retour triomphant du duc d'Angoulême frappait la bourgeoisie de consternation. Et cela seul fut remarqué. Or, dans cette guerre entreprise contre le vœu du pouvoir royal, et par l'ascendant du pouvoir parlementaire, n'y avait-il de remarquable que le désappointement d'un parti ? Pour quiconque serait allé au fond des choses, n'était-il pas manifeste que le droit de paix et de guerre venait d'être conquis sur la couronne?

Ce fut, pourtant, du sein de cette défaite inaperçue, mais réelle, du principe monarchique, que M. de Villèle fit sortir l'étrange idée de la septennalité. M. de Villèle ne comprenait donc pas qu'en donnant à la chambre une existence de sept années, il lui assurait plus de consistance et de relief?

Il est vrai que la chambre fut dissoute , et qu'une chambre nouvelle fut appelée à voter la septennalité. Mais sous l'empire de la loi du double vote et dans l'exaltation produite par le succès de la guerre d'Espagne , l'assemblée ne pouvait être qu'ultra-féodale. C'est ce qui arriva. Le régime constitutionnel disparaissait pour faire place à un gouvernement oligarchique , gouvernement qui n'ayant pas de racines dans la société, devait bien vite s'user par ses excès, mais après avoir asservi la royauté, et l'avoir mise à jamais hors d'état de se relever.

Je ne sais si M. de Villèle avait prévu ce résultat, ou si, l'ayant prévu, il s'en serait beaucoup préoccupé. M. de Villèle n'avait que le génie des petites choses. C'était l'homme d'affaires de la monarchie. Régler des comptes , préparer des budgets , régenter les banquiers , gouverner les orages de la bourse , il suffisait à tout cela, avec une facilité merveilleuse. Et H. de Chateaubriand, sous ce rapport, n'était pas pour lui un collègue incommode. Car la petite politique embarrassait M. de Chateaubriand, et il avait ce genre d'incapacité que crée l'habitude des hautes pensées. Mais sa réputation littéraire, le faste de ses manières, la somptuosité de sa vie, son influence sur la partie élégante de la nation, tout, jusqu'à l'éclat de sa paresse de poète et de gentilhomme,

offusquait M. de Villèle. M. de Chateaubriand allait un jour prendre la parole, dans la dis-» cussion de la septennalité, lorsque son collègue de l'intérieur, M. de Corbière, le pria de lui céder la tribune. Et le lendemain , dimanche de l'Assomption, M. de Chateaubriand, qui se trouvait au château, y reçut, des mains de M. Pilorge , son secrétaire , un billet ainsi conçu :

« M. le vicomte, j'obéis aux ordres du roi, et je vous transmets l'ordonnance ci-jointe :

* Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil des ministres , et ministre secrétaire d'État au département des finances , est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères , en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand. »

M. de Villèle ne pouvait pas faire un plus brutal essai de son influence. Après avoir éconduit successivement M. de Montmorency et le duc de Bellune, il compromettait dans la destitution injurieuse d'un homme illustre la dignité de la couronne. Il resta sans rival dans le conseil. Mais dans la chambre il avait des maîtres.

Cette domination de la chambre , une circonstance vint qui la rendit absolue. Le 6 septembre 1824, les princes et plusieurs grands officiers se trouvaient réunis au château et paraissaient dans l'attente. Tout à coup, la porte de l'appartement s'ouvrit , et une voix cria ; c Le roi , messieurs. » Ce fut Charles X qui entra. Louis XVIII venait d'expirer.

Louis XVIII s'était ménagé entre les partis , et il s'en félicitait , à son heure dernière. Qu'y avait-il gagné? De mourir tranquille, à peu près comme le dernier villageois de son royaume. Pauvre triomphe, et à la portée des plus chétives ambitions ! Quel enfantillage dans cette vanité des grands de la terre ! Voici un roi qui résiste au choc des factions, faute de puissance pour les vaincre, et de courage pour être vaincu par elles; de concessions en concessions, il allonge son règne, il allonge sa vie; en échange des plaisirs, non pas donnés, mais promis à ses sens altérés , il livre à une femme le gouvernement de sa propre maison, après avoir abandonné à ses ministres le soin de céder en son nom , à sa place , tout ce qu'il consent à perdre de la royauté; et lorsque enfin» vieux,

INTRODUCTION

infirme, freinte, à bout de voluptés amères, consumé de désirs trompeurs , il sent la vie se retirer de lui...., il se redresse sur ce trône qu'il ne peut léguer à son frère que dans la tempête, et sur le point de mourir, il se vante!

On raconte qu'assis sur le fauteuil où il allait s'éteindre, entouré de hauts personnages qui pleuraient, et tout pâle de sa mort prochaine, il fit venir le plus jeune, le plus frêle d'entre les princes de sa famille, et qu'alors, les mains étendues sur la tête de l'enfant courbé sous sa bénédiction , il dit : t Que mon frère » ménage la couronne de cet enfant. »

Bien vaines étaient ces paroles ! On ne ménage pas les couronnes attaquées; on les sauve, ou on les perd.

Eh mon Dieu ! qu'avait donc produit cette longue série de fluctuations et d'atermoiements, qui fut le règne de Louis XVIII? Sur la scène politique, des discordes sans fin; et au-dessous, des conspirations, des provocations, des guets-apens, des exécutions militaires, voilà ce qui s était vu. L'orage avait été partout : dans le parlement, dans la presse, à la cour, dans les villes, dans les campagnes. Didier, Tolleron, Berton, Bories, quels souvenirs! Ah! il me semble que dans cette molle politique de Louis XVIII le bourreau avait pu manœuvrer à l'aise.

C'est que tout est mortel , venant des rois qu'on attaque. Leur faiblesse est aussi fatale que leur force, et leur épouvante que leur fureur. S'ils veulent s'imposer et qu'ils le puissent, ils écrasent tout. Si, au contraire, ils consentent à céder, ne pouvant céder jusqu'au bout, ils provoquent des agressions contre lesquelles il n'est , à défaut de la guerre civile , que la guillotine. Que dis-je? ce qu'ils cèdent ici sous forme de pouvoir, ils le reprennent ailleurs sous forme de violence. Pour peu que leurs ennemis l'emportent, ils se vengent sur les petits de ce qui leur est enlevé par les grands; et leur faiblesse de la veille cherche une compensation dans leurs cruautés du lendemain. De sorte que leurs concessions, comme leurs exigences, boivent le sang des peuples. Quand Louis XVIII ordonnait qu'on dansât à la cour à la même heure où le fossoyeur re-

cevait des mains du bourreau les corps sanglants des quatre soldats de la Rochelle, Louis XVIII prenait sa revanche des victoires de la chambre. Il y avait fête au château, parce qu'au milieu des humiliations delà royauté, l'atrocité impunie de cette fête ressemblait à de la force. Chassé de partout, l'orgueil du monarque s'était réfugié dans cette fanfaronnade sauvage.

Mais un système de transactions aboutissant à de telles conséquences aurait-il longtemps préservé la monarchie de sa ruine? Éluder sans cesse l'antagonisme des deux pouvoirs, était-ce le détruire? et chaque tentative nouvelle pour l'éluder n'allait-elle pas à user le principe monarchique et à l'avilir? c Que » mon frère ménage la couronne de cet en- » fant. » Eh! comment Charles X l'aurait-il longtemps ménagée , en présence de cette autorité parlementaire si jalouse, si indomptable? Elle avait changé souvent de possesseurs depuis 1814 : avait-elle changé de nature? Non, non. La chambre de 1815, toute féodale, n'avait pas plus ménagé le pouvoir royal que la chambre toute bourgeoise de 1817; et la loi du double vote avait été, comme celle du 5 février, une machine de guerre dirigée contre le trône.

S'il eût été possible que la société vécût ainsi partagée entre l'autorité d'un roi et celle d'une assemblée, ce phénomène se serait certainement produit sous le règne de Charles X.

Qu'on se reporte , en effet , au moment de la mort de Louis XVIII. Le parti qui alors dominait dans la chambre ne voulait-il pas, sur toutes choses, que la grande propriété fût reconstruite ; que les corporations religieuses fussent rétablies; qu'une existence indépendante et somptueuse fût rendue aux nobles; que la centralisation fît place au régime des influences locales? Ces tendances si essentiellement contraires à la monarchie, ces tendances qui attaquaient l'œuvre laborieuse commencée par Louis XI et continuée par Louis XIV, c'étaient précisément celles de Charles X. Charles X n'était guère en état de comprendre que la monarchie avait grandi en France par l'abaissement graduel de la noblesse, par l'aliénation des terres féodales, par l'affaiblisse-

COUP D'OEIL SUR LA RESTAURATION

ment insensible du régime de primogéniture et de substitution, par le discrédit des dictatures sacerdotales, par la décentralisation surtout. Dans son ignorance, il croyait fortifier la monarchie alors qu'il ne faisait que raviver de son mieux la féodalité. Louis XI, pour être roi, avait cessé d'être gentilhomme. Charles X, par ses idées, était beaucoup plus gentilhomme que roi.

Il arriva donc qu'à la mort de Louis XVIII le pouvoir électif et le pouvoir royal se trouvèrent réunis par une étroite communauté de sentiments et de vues.

Aussi, rien de comparable, comme vigueur, à l'impulsion qui fut un moment donnée à la société. Le milliard d'indemnité jeté en pâture aux émigrés, la loi du sacrilège, la loi sur les communautés religieuses, l'élaboration d'un système qui replaçait la propriété sur ces deux grandes et fortes bases de la féodalité, le droit d'aînesse et le droit de substitution; tout cela formait un ensemble de mesures dont on a bien pu contester l'à-propos et flétrir le caractère , mais dont il est impossible de nier l'éclat et l'audace.

Rien, d'ailleurs, ne fut épargné pour le succès de cette gigantesque entreprise. Les forces combinées du pouvoir législatif et du pouvoir royal avaient besoin d'être appuyées sur une force morale qui tînt en échec ce formidable voltérianisme sorti des flancs du xvme siècle. La congrégation se forme, se discipline, s'étend. Des affiliations mystiques enlacent le pays. Les jésuites s'emparent, pour les altérer, des sources de l'intelligence humaine; et à Sainte-Anne d'Auray, à Bordeaux, à Billom, à Montrouge, à Saint-Acheul, ils s'attachent à creuser dans les jeunes générations le tombeau des générations précédentes. C'était le siècle pris à rebours, mais avec suite, avec ensemble, avec énergie. Dirai-je ces prédications fanatiques, ces processions troublant les villes et couvrant les campagnes, ces cérémonies expiatoires, le Miserere retentissant le long des chemins , le sacre venant renouveler aux yeux des populations l'antique alliance de la royauté féodale et de l'Église?

Ce fut dans le mois de mai 1825 que la main d'un archevêque tint suspendue sur la

têtô de Charles X la couronne de Charlemagne. Quoi donc! il ne lui fallut que cinq ans pour mourir, à cette dynastie déclarée, dans la cathédrale de Reims, fille de Dieu et immortelle? Oui certes, et on aurait peine à concevoir la rapidité de cette chute, si on n'en cherchait l'explication que dans les résistances de la bourgeoisie.

Ces résistances furent vives, sans doute. La bourgeoisie déchaîna contre la féodalité parlementaire toutes les puissances de la presse; elle créa une popularité éphémère et factice à la chambre des pairs , toute glorieuse d'avoir rejeté le droit d'aînesse et d'avoir repoussé le projet de loi de M. dePeyronnet contre la presse ; elle abaissa la majesté royale aux pieds des pamphlétaires et des chansonniers; elle applaudit avec transport à ces mémoires de M. de Montlosier, qui semaient le scandale autour de l'autel; elle réveilla dans les cours royales, pour l'opposer à la ligue des prêtres, le vieil esprit des parlements; et puis, à son tour, elle voulut frapper les imaginations, avoir ses fêtes. Un jour, des milliers de citoyens furent vus rassemblés autour d'une fosse ouverte. Des jeunes gens s'approchèrent portant un cercueil. Suivait une longue file de voitures dorées. Tout le Paris des riches était là. Les funérailles du général Foy furent la contre-partie des pompes du sacre.

Mais qu'importe? Il manquait à ces mouvements, pour qu'une révolution en sortît, le secours de la misère. Et le peuple, qui la possédait, cette force, que pouvait-il comprendre à de semblables querelles? On se battait audessus de lui, non pour lui.

Ce qui explique la rapide décadence du pouvoir royal sous Charles X, c'est qu'il resta ce qu'il était, pendant que le pouvoir électif se transformait insensiblement, ce qui allait ramener entre les deux principes l'inévitable guerre, la guerre fatale.

Et quant à cette transformation du pouvoir électif, pourquoi s'en étonner? Les adversaires de la domination bourgeoise n'avaient-il pas eux-mêmes, et à leur insu, adopté les mœurs de la bourgeoisie? N'en avaient-ils pas contracté les vices? L'industrialisme n'avait-il pas fait invasion parmi les preux du xixe siècle?

INTRODUCTION

le ne veux pas remuer ici tous les scandales financiers de la restauration; mais qui ne eonnatt l'histoire des marchés Ouvrard , et quels noms retentirent dans de tristes débats? Après la guerre d'Espagne , des fortunes colossales s'élevèrent sibitement : et pourquoi? Parce que les royalistes qui avaient joué à la hausse, avaient joué à coup sûr. On sait que la protection des jésuites était, en ce temps -là, un moyen d'avancement et de fortune; on sait que la congrégation distribuait les emplois, classait les ambitions, et offrait un but mondain à la ferveur de toute piété mystique. Et le premier ministre du roi, celui qui avait été appelé k conduire en quelque sorte la croisade entreprise contre la bourgeoisie, n'était-ce pas an homme de bourse , M. de Villèle ? M. de Villèle, en qui tout était bourgeois, les manières, le langage, les sentiments, les instincts, les aptitudes.

Le parti féodal et religieux portait donc en lui-même les causes de sa ruine. 11 pariait de fonder le règne des croyances, et il ne sacrifiait qu'aux intérêts; il s'échauffait contre l'esprit moderne, et il en subissait l'empire. De telles contradictions sont le suicide des partis.

D'ailleurs , et indépendamment de sa force morale, la bourgeoisie possédait, par l'institution de la garde nationale, une force matérielle parfaitement organisée. Exclue du parlement, il était tout naturel qu'elle choisît pour arène ki place publique et fit avec des menaces ce qu'elle ne pouvait faire avec des lois. Une rente imprudente lui fournit l'occasion désirée. Du milieu de ses rangs armés sortirent un jour des cris de haine qui retentirent aux oreilles de Charles X lui-même. Au fond, cette démonstration était peu sérieuse, peu révolutionnaire, du moins. La bourgeoisie avait trop à perdre dans un ébranlement social, pour en courir volontairement les risques. La désarmer était non-seulement une puérilité, mais une folie. Dans un pays monarchique, le trône est la première de toutes les propriétés privées, et ne saurait être placé par conséquent sous une sauvegarde plus sûre que celle d'une milice bourgeoise. Mais, apprenant que la majesté royale venait d'être insultée, la duchesse

de Berry et la Daupbine firent prévaloir les inspirations de leur dépit sur les conseils de la raison, et la garde nationale licenciée laissa libre la route qui devait bientôt conduire jusqu'au trône le peuple déchaîné.

A tant de périls, M. de Villèle n'avait pins h opposer que la chambre. Malheureusement pour lui et pour la monarchie, cette féodalité parlementaire , d*abord si ferme dans sa voie, en était venue à chanceler sur elle-même comme un homme ivre. On avait licencié la garde nationale, il fallut dissoudre la chambre. La tempête soufflait de tous les côtés & Ta fois.

L'incompatibilité absolue des deux pouvoirs était prouvée, cette fois, (fune manière éclatante et décisive. Ce roi, ces ministres, cette chambre, n'avaient-ils pas voulu les mêmes choses? N*avaîent-ils pas marché de concert i l'accomplissement des plus hardis projets? Bs en étaient pourtant au point de ne pouvoir plus s'entendre! Une nouvelle chambre firt convoquée, et les élections commencèrent.

M. de Villèle crut que, pour rester ministre, il n'aurait qu'à changer de système. Mais un roi féodal se résignerait-il à mettre sa couronne aux pieds d'une assemblée de robins et de marchands ?

On n'a pas oublié quelle fut, durant le cours des élections , l'anxiété des âmes. Une émeute avait éclaté dans Paris, quand if avait été question pour la bourgeoisie de perdre F instrument politique : une émeute éclata, quand il fut question pour elle de le reco*quérir. Le sang coula donc sur le pavé de là rue Saint-Denis. Les deux partis s'accusèrent réciproquement; c'est l'usage. 11 parait en effet que, si la police ne fit pas naître les troubles, elle y poussa. Voyez-vous d'ici des hommes foulés aux pieds des chevaux, ou saignant sous le sabre des gendarmes , pour aider au triomphe de tel candidat de te droite ou de h gauche? Cela s'appelle de la politique, l'art <fe régner, que sais-je! Pour moi, je crois peu, en politique, à l'efficacité de ces machinations. On blasplième Dieu, en faisant dépendre de quelques plates roueries le destin des empires et le lendemain des peuples.

Les élections eurent le résultat prévu. Elles

COUP D'OEIL SUR LA RESTAURATION

portèrent à la chambre deux partis : le plus tort des deux était celui des intérêts nouveaux. M. de Villèle aurait consenti à le servir, peut-être; mais, pour se fttire accepter, il avait à braver plus de haines qu'il n'en avait dû soulever pour se maintenir. Il tomba, entraînant dans sa chute des collègues qui, comme MM. de Peyronnet et de Corbière, étaient encore plus compromis que lui-même. Or, à quoi se réduisait l'héritage laissé à M. de Martignac?

Le roi s'était hâté de dire à ses nouveaux ministres : « Le système de M. de Villèle est le mien, » et la chambre se hâta d'écrire dans son adresse que le système de M. de Villèle était déplorable. Toute l'histoire de la restauration se trouve dans ce simple rapprochement. Comment empêcher la chambre, qui avait la force , de vouloir l'exercer? Et comment empêcher le chef de l'État de s'écrier, sous l'injure, comme fit Charles X, à la lecture de l'adresse : « Je ne souffrirai pas qu'on » jette ma couronne dans la boue? » Que restait-il donc à tenter? S'associer complètement au pouvoir électif? M. de Martignac ne le pouvait qu'en déclarant la guerre à la royauté. Servir la royauté selon son vœu? Il ne le pouvait qu'en déclarant la guerre à la chambre. Combiner ces deux sortes d'assujettissement, et, pour gouverner, être deux fois esclave ? H l'essaya.

Et, avant tout, il est à remarquer que les circonstances semblaient fetvoriser le suecès de ce rôle conciliateur. A mesure qu'elle était entrée plus avant dans Fexerciee du pouvoir, la bourgeoisie avait perdu de sa turbulence. Elle veillait même avec une certaine inquiétude au salut de la royauté, depuis qu'elle se sentait en mesure de l'asservir. Les cours royales qui, sous le ministère Villèle, avaient opposé aux procès de tendance des acquittements systématiques , ne gardaient plus aux écrits trop violents que châtiments sévères, et les condamnations successives de MM. Béranger, Cauchois-Lemaire, Fontan, révélèrent l'esprit qui, sous le ministère Martignac, animait la magistrature.

Les circonstances étaient donc favorables à un système de conciliation entre les deux pou-

voirs, si cette conciliation n'eût pas été en soi dérisoire et Impossible. Aussi, interrogez l'histoire de cette époque. Pour gagner l'opinion dominante, M. de Martignac s'épuise en concessions. Il exclut du ministère, dans la personne de M. de Frayssinous, le parti congréganiste , et 11 remplace l'évêquc d'Hermopolis par l'abbé Feutrier, prêtre mondain qu'on croit libéral ; il éteint dans les élections l'influence des agents du roi ; il affranchit la presse du joug de l'autorisation royale, et substituant le monopole financier au monopole politique, il met aux mains des riches Tanne du journalisme; il abolit la censure; il frappe au cœur la puissance ies jésuites; if fait passer de la royauté à la chambre, dont il reconnaît aussi la suprématie, le droit d'interpréter les lois... Et la bourgeoisie d'applaudir!

Mais lorsque après avoir fait si large la part du pouvoir parlementaire , 11 veut que tout ne soit pas enlevé au pouvoir royal , les choses changent de faee. FI présente aux chambres deux projets de loi, Pun sur Torganîsation communale, l'autre sur l'organisation départementale, et ces deux projets renferment son arrêt de mort. On trouve singulier que les ministres refissent de faire intervenir le principe électif dans la nomination des maires; on soutient, eontre les ministres, que la chambre exerce une Initiative souveraine , et peut , par un amendement, supprimer les conseils <Tarrondissement établis par une loi. Cen est fait, les ministres ont perdu la majorité. Qui les aurait soutenus ? La cour les enveloppait depuis longtemps de ses intrigues ; le roî, dans le secret de son cœur, avait juré leur perte, et s'était sourdement préparé à leur donner des successeurs. M. de Martignac se retire. M. de Polignae est ministre.

Or, le 2 mars 1 850, jour fixé pour la convocation des chambres, Charles X adressait à rassemblée ces paroles solennelles : « Pairs de » France, députés des départements, je ne

> doute point de votre concours pour opéter » h bien que je veux feire. Vous repousserez » avee mépris les perfides fnsinuatîons que ta » malveillance cherche à propager. Si de cou^

> pables manœuvres suscitaient à mon gou- * vernement des obstacles, que je ne dois pas,

INTRODUCTION

» que je ne veux pas prévoir, je trouverais la » force de les surmonter dans ma résolution » de maintenir la paix publique, dans la juste » confiance des Français et dans l'amour qu'ils » ont toujours montré pour leur roi. »

Et que répondait rassemblée dans la fameuse adresse des 224 ? c La charte a fait du » concours permanent des vues politiques de » votre gouvernement avec les vœux de votre » peuple, la condition indispensable de la » marche régulière des affaires publiques. » Sire, notre loyauté, notre dévouement nous » condamnent à vous dire que ce concours » n'existe pas. »

La chambre fut dissoute : elle ne devait plus être ramenée sur la scène qu'à travers des barricades , au bruit des cloches sonnant des funérailles inconnues, et par des enfants du peuple couverts de vêtements souillés. Puis, on devait recommencer l'expérience, au risque de faire de nouveau pleurer les mères de ceux qui se dévouent, les mères des pauvres!

Des pauvres, ai-je dit? et c'est la première fois que je prononce ce mot. C'est qu'en effet il ne s'était pas agi d'eux dans ces débats de quinze années. Triomphes de l'opposition, défaites ou victoires de la cour, résistances de la royauté, qu'aviez-vous dont le peuple pût, avec raison, s'attrister ou se réjouir? On avait fait beaucoup de bruit au-dessus de sa tête : pourquoi ? On avait marché à la conquête de la liberté d'écrire : était-ce pour lui qui n'écrivait pas? Nobles et riches s'étaient disputé le droit électoral : était-ce pour lui qui vivait au jour le jour? Dans cette tribune qu'avait si longtemps fatiguée la parole des factions, quelles voix avaient retenti pour que le salaire du pauvre fût augmenté, ou pour qu'on diminuât son labeur? Dans ces discussions financières, aliments des haines de parti , avait-on jamais conclu à quelque modification bien profonde dans l'inique répartition des impôts? Quoi! on était à la veille d'une grande crise, après quinze ans de combats livrés au nom de la justice, de la patrie, de la liberté; et le peuple, précipité dans cette crise, n'en devait sortir que pour retrouver la conscription dans le recrutement et les droits réunis dans les contributions indirectes, c'est-à-dire l'éternel fardeau?

Vue dans son ensemble, la restauration, il faut le dire, offre à l'historien un sujet de méditations douloureuses. Durant cette longue période, si remplie de bruit et d'agitations, le libéralisme remporta souvent des victoires funestes. Le principe d'autorité fut attaqué avec une ardeur excessive et succomba. Le pouvoir, divisé en deux forces perpétuellement occupées à s'entre-détruire, perdit par sa mobilité ses droits au respect de tous. Incapable de diriger la société, puisqu'il portait dans son propre sein, la lutte, l'anarchie, et qu'il était en peine de vivre , il accoutuma les esprits à l'empire de la licence. La nation fut presque toujours violentée, jamais conduite. Qu'avint-il de là? Le sentiment de la hiérarchie s'éteignit ; le culte de la tradition disparut. Pour arriver jusqu'aux prêtres, dont la tyrannie était devenue intolérable, on passa, en la foulant aux pieds , sur la religion ellemême. Le protestantisme devint le fond des idées et des mœurs; beaucoup l'exagérèrent : il y eut un moment où le dix-huitième siècle sembla revivre tout entier dans le dix-neuvième ; et le sarcasme , qui était monté jusqu'aux rois, monta jusqu'à Dieu.

Le monde matériel ne fut pas moins troublé que le monde moral. De même qu'en matière de politique et de religion , ta bourgeoisie avait sacrifié presque complètement l'autorité à la liberté, la communauté des croyances à l'indépendance absolue de l'esprit, la fraternité à l'orgueil ; de même, en matière d'industrie, elle sacrifia l'association à la concurrence, principe dangereux qui transforme l'émulation en une guerre implacable, consacre tous les abus de la force , tourmente le riche de désirs insatiables, et laisse mourir le pauvre dans l'abandon. Aussi, avec la concurrence, devaient se développer rapidement dans la bourgeoisie la soif immodérée des richesses, l'ardeur des spéculations , le matérialisme , en un mot, dans tout ce qu'il a de cruel et de grossier. Augmenter la masse des biens sans tenir compte de leur répartition , tel fut le résumé des doctrines économiques adoptées par le libéralisme. Elles étaient sans entrailles, ces doctrines; elles éloignaient l'intervention de tout pouvoir tutélaire dans l'industrie; elles

COUP D'OEIL SUR LA RESTAURATION

protégeaient le fort, et laissaient l'existence du faible à la merci du hasard.

Qu'on ne s'étonne pas, après cela, si la bourgeoisie oublia ce qu'elle devait à ces hommes du peuple qui l'avaient toujours soutenue. Hélas! ils allaient encore une fois verser pour sa querelle le plus pur de leur sang. Et on verra si la reconnaissance fut égale au service!

De tels résultats sont tristes à constater, sans doute, et l'historien qui écrit de semblables lignes a besoin de quelque courage pour imposer silence à son cœur. Quoi ! ces luttes dévorantes des hommes entre eux; quoi! ces générations qui l'une l'autre se poussent, en gémissant , vers un but toujours incertain et toujours désiré; quoi! les combats sur terre et sur mer, les débats des assemblées, les intrigues des cours, les conspirations, les égorgements; quoi! ces agitations sans nombre qui changent la révolte en domination , et en désespoirs mortels les plus hautaines espérances ; quoi ! tout cela pour aboutir, dans l'histoire des grandes douleurs et des grands crimes, à je ne sais quelles variantes misérables ! Dans ces formes qui éternellement varient, qu'ai-je vu jusqu'ici? Une tyrannie éternelle. Et dans la diversité des choses je n'ai découvert que le mensonge obstiné des mots. Étrange et cruel mystère! à quelle fatalité orageuse sommes-nous donc voués ? Que d'efforts sans aboutissement! Depuis l'origine des sociétés, que d'énergie perdue sur la terre! Les peuples seraient-ils condamnés à tourner sans relâche dans les ténèbres, semblables à ces chevaux aveugles , créateurs assidus d'un mouvement qu'ils ignorent? Car enfin, que valent les évolutions de l'humanité dans l'histoire? Une déception anticipée, c'est l'espérance. Un commencement de défaite, nous l'appelons un triomphe. Il y a durée dans les édifices : il y a perpétuité seulement dans les ruines. Que la tyrannie s'exerce par la superstition, par le glaive ou par l'or; qu'elle se nomme influence du clergé, régime féodal , ou règne de la bourgeoisie, qu'importe à cette mère qui pleure sur le fruit de ses entrailles? qu'importe à ce vieillard qui n'a connu ni le repos ni l'amour, et qui , sur le grabat où il

i. lovii imc.

meurt, emploie son dernier soupir à maudire la vie? Esclave, serf ou prolétaire, celui qui souffre depuis le berceau jusqu'à la tombe, trouvera-t-il dans les qualifications changeantes d'une infortune qui ne change point, des motifs suffisants pour absoudre la Providence ?

Ah! gardons-nous de toute parole impie.

L'ensemble des choses nous échappe : c'est assez pour que le blasphème nous soit interdit. Nous ignorons la conséquence dernière de ce que nous appelons un mal : ne parlons pas d'efforts humains sans résultat. Nous condamnerions peut-être comme absurde le cours des fleuves, si nous ne connaissions pas l'Océan.

Il semble, au reste, que le bien se trouve toujours au fond des choses , à côté du mal , comme pour le détruire insensiblement et l'absorber. Tout n'est pas à blâmer dans l'œuvre du libéralisme, sous la restauration. Quoiqu'en général égoïste , la bourgeoisie eut ses héros, elle eut ses martyrs; et les dévouements que le libéralisme enfanta , pour n'avoir pas embrassé la société tout entière, ne furent cependant ni sans éclat ni sans grandeur. Manuel , se faisant exclure de la chambre et empoigner par un gendarme jusque sur son banc de législateur, donna un noble exemple de la résistance à l'oppression. Dupont (de l'Eure) , Voyer-d'Argenson , Laffitte, l'abbé Grégoire, le général Tarayre, appartinrent au peuple par leurs sympathies. Dans le cercle des intérêts qu'elle représentait , la presse émit des vérités utiles et poursuivit avec courage, à travers des obstacles sans nombre, la conquête de la liberté d'écrire. Liberté bien incomplète d'ailleurs ; car elle ne fut , à tout prendre , que la substitution d'un privilège financier à un privilège politique. Parmi les écrivains de la bourgeoisie , il y eut des hommes de talent et de cœur : MM. Comte, Dunoyer, Bert, Châtelain, Cauchois-Lemaire , honorèrent la profession de journaliste. On peut reprocher à Paul-Louis Courier d'avoir manqué, dans ses pamphlets, de ce généreux amour des pauvres, qui eût quelquefois donné à son indignation l'éloquence de l'enthousiasme, et à son talent la puissance de la charité; mais ce fut une véritable gloire pour la bourgeoisie

KO

INTRODUCTION

d'avoir silué ion défenseur dans Béranger, enfant du peuple ♦ parlant d'une manière sublime le langage du peuple.

Ce qui caractérise la restauration , c'est que le principe d'autorité y fut combattu sous tous ses aspects. Mais ce qu'il perdit, le principe de liberté le gagna, et d'autant plus sûrement qu'il fut tour à tour invoqué par tous les partis contraires, ses ennemis lorsqu'ils se sentaient vainqueurs, ses protégés lorsqu'ils étaient vaincus. Il y eut aussi » en dépit de ce mouvement général de dissolution que nous avons signalé, un certain ensemble dans les attaques de la bourgeoisie, surtout vers la fin de la restauration. Le parti libéral qui n'avait obéi d'abord qu'à d'aveugles instincts, avait fini par se discipliner sous la direction de quelques hommes studieux appelés doctrinaires ; et les résultats de ce concert dans la négation et la haine prouvèrent, du moins, ce qu'on pourrait attendre d'un accord fondé sur des idées de fraternité et de dévouement.

Disons tout : le libéralisme, par l'abus même de son principe , prépara une réaction qui contenait en germe le saint-simonisme et d'où sortirent les différentes écoles sociales dont nous aurons à suivre la marche. Les conquêtes qu'il fit faire à l'esprit d'examen et qui n'engendrèrent d'abord qu'une critique systématique > sans portée et sans profondeur, devaient plus tard ouvrir carrière à des études hardies et fécondes. Enfin, si l'impulsion donnée au génie industriel éveilla trop fortement la cupidité dans les âmes, et fit oublier, en même temps que les traditions de la grâce et du bon goût , les devoirs les plus impérieux de l'humanité > elle influa favorablement, d'autre part , sur le progrès des sciences qui ont p*ur objet le bien-être des hommes, et dont l'application n'attend plus, pour améliorer le sort du peuple lui-même , que le changement du milieu impur dans lequel il souffre et s'agite.

Que savons-nous, après tout? Pour que le

progrès se réalise, peut-être est-il nécessaire que toutes les chances mauvaises soient épuisées. Or, la vie de l'humanité est bien longue, et le nombre des solutions possibles bien borné. Toute révolution est utile, en ce sens, du moins, qu'elle absorbe une éventualité funeste. Parce que d'une condition malheureuse les sociétés tombent quelquefois dans une condition pire, ne nous hâtons pas de conclure que le progrès est une chimère. Je me figure un char lancé par des mains prévoyantes : la route, au moment du départ, est belle, large, parfaitement unie; à mesure que le char avance, la route devient étroite et bourbeuse; mais ne voyez-vous pas que le but se rapproche à mesure qu'avance le char? Aussi bien, il est aisé de découvrir jusque dans la succession des calamités générales, une loi souverainement intelligente et logique. Si tout dépendait du hasard, les événements seraient plus mêlés et il serait moins facile d'eu suivre la filiation. Si , au contraire, un génie maîtrisant gouvernait le monde , il est probable que, dans les souffrances publiques , la forme serait aussi monotone que le fond , et que Toppression serait moins souvent châtiée. Courage donc ! Ne voyons , s'il se peut , dans les tyrannies qui s'élèvent que la punition des tyrannies qui succombent. La domination d'un intérêt exclusif, celui d'un homme ou «Tune caste , telle a toujours été jusqu'ici la plaie do l'humanité : pourquoi le remède ne serait-il pas dans la combinaison de tous les intérêts qui, sainement considérés, ne diffèrent pas l'un de l'autre?

Bientôt toutes les théories auront été essayées : toutes , si ce n'est la plus simple et la plus noble, celle de la fraternité. Eh bien jusqu'à ce que cette magnifique expérience ait été faite, veillons sur nos croyances, et ne nous désespérons pas, alors même que, dans les décrets de Dieu, le bien ne devrait être, hélas 1 que l'épuisement du mal !

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