‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 42 sur 96 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Dispositions des diverses puissances à l'égard de la Pologne : vues secrètes de l'Autriche. — M. Walewski à Londres et M. Zaluski à Bruxelles. — Contraste entre la politique du cabinet de SaioUJamas et la politique do Palais-Royal. — Guerre de Pologne. — Paskewilcb ; nouveau plan de compagne. ~ Mouvetnents de l'armée rosse ; funeste indécision de Skrzyneeki; causes de cette indécision; dépêches de M. Sébastiani; lettres de M. de Flahaut. — Scènes anar chiques dans Varsovie. — Triomphe de Dembinski; on le nomme généralissime. — Nuit du 15 aodt. — Krukowiecki dictateur. — Nouveau généralissime , conseil de guerre ; Ramorino «et envoyé sur la rive droite. — Bataille de Varsovie. — Négociations ; assaut ; capitulation de Praga. — Chute de la Pologqe. — Paris se soulève. — Orages parlementaires. — Effet produit en Europe par la prise de Varsovie. — Traité des 24 articles dirigé contre la France. — Situation générale de l'Europe à la An d'octobre 1851 .

Pendant que la France se laissait distraire par ces tristes débats, la Pologne se préparait à étonner et à passionner encore une fois les hommes par le spectacle de son agonie. Mais avant de dire combien cette agonie fut douloureuse et solennelle, il importe de faire connaître quelles étaient, à l'égard de ce peuple infortuné, les dispositions des diverses puissances de l'Europe.

En apprenant l'insurrection de Varsovie, l'Autriche avait été d'abord saisie d'un grand effroi. Gouvernée par la politique des traités de Vienne, et maîtresse de la Gallicie, elle se sentait doublement menacée. Cependant la résistance des Polonais étant devenue opiniâtre et formidable , l'Autriche dut se demander si la reconstitution d'une Pologne indépendante ne vaudrait pas mieux pour le peuple autrichien que la continuation d'une lutte dont la Gallicie devait si profondément s'émouvoir et dont les suites étaient incalculables.

11 est certain que la reconstitution de la Pologne comme État indépendant était dans les véritables intérêts de l'Autriche , alors même qu'elle eût perdu la Gallicie. Car, depuis le fameux acte de partage, les choses avaient complètement changé d'aspect. La Russie, penchant vers le sud-ouest, n'avait cessé d'entraîner par son poids tout ce qui s'était trouvé sur son passage. Sa marche le long de la mer Noire et sos progrès en Turquie étaient de nature à éveiller toute la sollicitude de l'Autriche, qui se voyait sur le point d'être tournée et enveloppée. Dans cette situation , que pouvait-elle désirer de plus avantageux pour elle que la formation d'un royaume qui, du sud-est au nord-ouest, aurait couvert et garanti ses frontières?

Soit qu'elle eût été touchée de ces considérations , soit qu'elle cédât à des motifs moins élevés, la cour de Vienne ne tarda pas à séparer, dans cette question, sa politique de celle

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des autres cabinets (1). Toutefois, fidèle à ses habitudes de circonspect ion, elle eut soin de donner à ses agents des instructions telles qu'il lui fût possible, au besoin, de les désavouer. Le consul d'Autriche n'avait point quitté Varsovie. Ii fit entendre au gouvernement polonais que l'Autriche n'était pas éloignée de donner les mains au rétablissement de la nationalité polonaise, et même d'y contribuer par l'abandon de la Gallicie, mais à ces deux conditions : la première, que la Pologne accepterait pour roi un prince autrichien; la seconde, que la proposition en serait faite conjointement par la France et l'Angleterre.

Par suite de ces communications, M. Walewski fut chargé d'aller sonder les dispositions du cabinet des Tuileries et du cabinet de Saint- James. Il arrivait à Paris, dans les premiers jours du mois de mars, c'est-à-dire au moment ou le ministère de M. Laffitte faisait place à celui de M. Casimir Périer. Le Palais-Royal ne repoussa pas les ouvertures de l'Autriche; seulement il déclara qu'il ne pouvait qu'unir son adhésion à celle de l'Angleterre, si le projet se trouvait du goût des Anglais. M. Walewski se rendit donc à Londres. Mais la réponse du cabinet britannique fut bien différente de celle du cabinet français. Lord Palmerston avoua sans détour que la France était l'unique objet des défiances et des craintes de l'Angleterre ; que Sa Majesté Britannique entretenait avec Saint-Pétersbourg des relations amicales qu'elle n'avait nulle envie de rompre; et qu'elle ne consentirait jamais à unir ses efforts à ceux du roi des Français dans un but hostile ou désagréable à la Russie.

On peut juger par là de la niaiserie du rôle que jouaient dans le monde diplomatique, et

(t) Les fa ils que nous consignons ici n'ont été ni racontés, ni même indiqués par aucun des historiens de la révolution de Pologne. Mais nous n'avançons rien que nous ne Payons puisé à bonne source.

(2) Noos avons sous les yeux deux lettres écrites k M. Walewski par M. ZaJuski. Voici ce que nous y lisons :

« Bruxelles, le 8 juillet 1S34.

» Mon cher Walewski ,

» Les discussions au congrès ne sont pas encore terminées, mois l'acceptation des propositions de la conférence n'est plus douteuse... 11 faut que je vous fasse remorquer que la

les directeurs de la politique française, et M. de Talleyrand, leur représentant à Londres. Mais l'aveuglement de nos hommes d'État au sujet de l'allia nce anglaise devait aller jusqu'à la folie.

La cause de la Pologne, sous le rapport diplomatique, semblait donc perdue sans retour, lorsque fut mis sur le tapis ce fameux traite des 18 articles dont nous avons déjà raconté l'origine. Quoique favorable à la Belgique, ce traité, comme on Ta vu, avait été fort mal accueilli à Bruxelles. Que le congrès belge Feù repoussé, l'élection de Léopold de Saxe-Coboûrg était compromise , et la prévision de ce résultat jetait le cabinet de Saint-James dans la plus grande perplexité.

Sur ces entrefaites, M. de Mérode ayant th à Londres M. Walewski, et lui ayant fait part de la sympathie qu'inspiraient aux catholiques belges la cause des Polonais et leur courage, M. Walewski conçut l'espoir de servir utilement son pays. M. de Mérode ne paraissait pas douter que le parti catholique ne votât, dans le congrès, pour l'acceptation des 18 articles, si , à cette condition , l'Angleterre promettait d'intervenir, conjointement avec la France, ea faveur de la Pologne. Lord Palmerston, interrogé à cet égard , refusa de s'engager d'une manière formelle, mais il insinua que r acceptation des 1 8 articles serait peut-être un émanent service rendu à la Pologne. Quant à M. de Talleyrand, il adopta chaudement le projet, et promit de présenter en ce sens une note as gouvernement britannique. Sur cette assurance, un envoyé polonais, H. Zaluski, partit de Londres pour Bruxelles, et ses démarches contribuèrent beaucoup, en effet, à l'acceptation des 18 articles (2).

Mais l'Angleterre avait obtenu ce qu'elle dé-

considération de la question polonaise a, surtout , ment contribué à ramener beaucoup de membres du eoafrèi de l'opinion contraire à l'acceptation des propositions. Les adversaires de celte mesure avaient un côte" généren à exploiter, qui était l'abandon de Venloo ; on leur a oppek aussi un côté généreux, en leur représentant les Trais iatéréts de la Pologne, etc... »

« Bnuellet, le fajaflktttsi.

» Mon cher Walewski ,

» Je vous ai annoncé hier l'acceptation par le congrès des 18 articles. Aujourd'hui , je croit devoir vous prévoir f*

sirait, et ne s'était pas engagée. Aussi, lorsque M. de Talleyrand lui présenta la note convenue, elle répondit par un refus dont la forme polie ne couvrait qu'imparfaitement l'insolence (1). Ici encore, M. de Talleyrand venait d'être joué.

Et il s'attendait si peu à ce résultat, qu'avec une étourderie impardonnable cbez un vieillard, il s'était hâté d'écrire au Palais-Royal que des négociations s'entamaient en faveur de la Pologne. M. Sébastiani crut cela; il s'empressa d'en prévenir la légation polonaise à Paris, et un courrier fut aussitôt expédié à Varsovie, avec une mission conforme au caractère pacifique de cette nouvelle. Plus tard , l'opposition s'appuya sur ce fait et sur les conséquences désastreuses qui 'en découlèrent, pour accuser le ministère de perfidie. L'accusation était injuste : le ministère, cette fois, n'était coupable que d'incapacité.

Ainsi, les Polonais avaient contre eux toutes les puissances : la Russie s'épuisait, pour les exterminer, en efforts gigantesques; l'Autriche les abandonnait par timidité; la Prusse aidait à les accabler; l'Angleterre voulait les voir périr, pour qu'il fût prouvé à l'Europe combien peu valait l'amitié de la France; la France enfin, gouvernée par une politique sans élévation et sans intelligence, était devenue un in-

la considération de la question polonaise a grandement contribué à amener ee résultat de l'aveu de quantité de membres du congrès. Je lâche maintenant de tirer parti de cette circonstance pour obtenir une reconnaissance de notre gouvernement national par le nouveau roi. M. Lebeau, qui se charge de celte lettre, peut nous aider de tous ses moyens, etc. .. »

(1) Voici la note de lord Pal mer» ton, dont nous avons eu eommunicalion :

m Le soussigné, etc., etc.. en réponse à la note que lui a présentée l'ambassadeur de France k l'effet d'engager le gouvernement britannique à intervenir, de concert avec la France, dans les affaires de Pologne , par une médiation qui aurait pour but d'arrêter l'effusion du sang et de procurer à la Pologne une existence politique et nationale ,

» A l'honneur d'informer S E. le prince de Talleyrand que, malgré tous les désirs que pourrait avoir le roi de la Grande-Bretagne de concourir avec le roi des Français à toute démarche qui pourrait consolider la paix en Europe, surtout a celle qui aurait pour effet de faire eesser la guerre d'extermination dont la Pologne est aujourd'hui le théâtre, S. M. se voit forcée de déclarer :

» Qu'une médiation tout officieuse, vu l'état actuel des événements , ne pourrait pas manquer d'être refusée par la Russie, d'autant plus que le cabinet de Saint-Pétersbourg vient de rejeter les offres de ce genre qui lui ont été faites

strument dont se servait contre eux une diplomatie implacable dans son égoïsme.

Cependant, du fond de la Russie accouraient incessamment des masses nouvelles. L'armée russe, forte de soixante et dix mille hommes et de trois cents pièces de canon, avait passé sous le commandement du feld-maréchal Paskéwitch d'Érivan, vainqueur des Perses. Renonçant à attaquer par la rive droite Varsovie que défendaient de ce côté le faubourg de Praga et le fleuve , cet homme hardi forma le projet de transporter sa ligne d'opération de l'autre côté de la Vistule. Son plan était de marcher vers la frontière prussienne où l'attendaient des secours de tout genre, de traverser la Vistule à Oziek, et de revenir sur Varsovie pour l'attaquer par la rive gauche.

Après avoir coulé à Varsovie, la Vistule continue son cours vers le nord, pendant cinq lieues, c'est-à-dire jusqu'à Modlin, place fortifiée que les Polonais occupaient. A Modlin , le fleuve fait un coude et se détourne brusquement vers l'ouest. En cet endroit le Bug et la Narew réunis viennent se jeter par une seule embouchure dans la Vistule. Modlin était donc une forteresse du haut de laquelle les Polonais allaient dominer le nouveau théâtre de la guerre. Mais la résolution du feld-maréchal était bien arrêtée, et le 4 juillet l'armée russe s'ébranla.

par la France; que par conséquent l'intervention des deux cours, pour être effective, devrait avoir lieu de manière à être appuyée en cas de refus.

» Le roi d'Angleterre ne croit devoir adopter aucunement cette dernière alternative; l'influence que peut avoir la guerre sur la tranquillité des autres États n'est pas telle qu'elle doive nécessiter ses démarches, et les relations franches et amicales qui existent entre la cour de Saint- Pétersbourg et S. M. ne lui permettent pas de les entreprendre. S. M. B. se voit donc forcée de décliner (fo décline) la proposition que vient de lui transmettre S. E. le prince de Talleyrand par sa note du 20 juin, jugeant que le temps n'est pas encore venu de pouvoir l'entreprendre avec suacès contre le gré du souverain dont les droits sont incontestables-

• Pourtant, S. M. charge le soussigné de témoigner à S. E. l'ambassadeur de France combien son cœur souffre de voir tous les ravages qui ont lieu en Pologne, et de hii assurer qu'elle fera tout ce que ses relations amicales avee la Russie lui permettront , pour y mettre fin , et que déjà des instructions ont été données à l'ambassadeur de S. M. à Saint-Pétersbourg pour déclarer qu'elle tiendra à ce que l'existence politique de la Pologne établie en 1815, ainsi que ses institutions nationales, lui soient conservées.

» Signét Paueis-toh. »

Divisée en quatre colonnes, elle devait exécuter une marche de flanc, en tournant autour de Modlin comme autour d'un pivot, et la colonne la plus rapprochée de Modlin avait ordre de s'avancer avec lenteur pour que celle qui se trouvait à l'extrémité du rayon eût le temps d'accomplir son mouvement. Cette marche était au plus haut point dangereuse et téméraire. Les soldats avaient à parcourir un terrain défoncé par les pluies, coupé de rivières et de torrents. Fatiguées par des chemins difficiles, embarrassées de leurs équipages, de leurs nombreuses pièces de canon , et de l'immense attirail que suppose un approvisionnement pour vingt jours , poursuivies en outre par le choléra qui jonchait la route de malades et de mourante, les divisions se traînaient péniblement, haletantes, rompues, dispersées. Qu'une armée de quarante mille hommes» débouchant de Modlin, se fût abattue sur ces masses en désordre, o'en était (kit peut-être de Paskéwitch, et la Pologne était sauvée. Un corps de Polonais, envoyé en reconnaissance, prouva combien ce résultat était probable, par la confusion qu'il jeta dans l'armée russe, en culbutant les Cosaques d'Ataman.

Mais , tranquille sur la rive gauche, Skrzynecki s'occupait à faire dire des messes dans son camp. La bataille! la bataille! criaient les soldats avec transport , toutes les fois que le généralissime passait devant le front des troupes; lui, opiniâtre, inflexible, il souriait ou haussait les épaules. Quel mystère cachait cette conduite? Le héros de Dobre, de Grochow, de Wawer et de Dembewilkie voulait-il attirer les Russes sur la rive gauche , dans l'espoir d'écraser sous les murs de Varsovie le feld-machal, coupé alors de toutes ses communications avec la Russie et perdu dans les désastres d'une retraite impossible? Mais saisir la victoire qui s'offrait valait toujours mieux que l'attendre; la vouloir complète, c'était la rendre Incertaine. Ainsi pensaient les généraux, les soldats , et il s'élevait de ce camp forcé au repos une clameur immense et sinistre. Car Paskéwitch pendant ce temps passait le fleuve sur des ponts dont la Prusse avait préparé à Thorn tous les matériaux , et son armée s'avançait, compacte, pour engloutir Varsovie.

Le déchaînement bientôt devint universel. Skrzynecki n'avait pas compris qu'il y avait une révolution dans cette guerre; qu'il frllait au plus vite pousser la Pologne sur l'ennemi, ne fût-ce que pour là sauver d'elle-même, que le général ici devait être un homme d'État, et que tout retard portait l'anarchie. Un homme et le système de l'audace, voilà ce qui a ma»» que évidemment à cette malheureuse Pologne. 11 eût suffi, pour sa délivrance, que la France lui envoyât un chef, qui, étranger à toutes les préventions, à toutes les jalousies locales, eût su faire prévaloir à Varsovie l'autorité da nom français, réduire à l'impuissance les aristocrates négociateurs, et assurer la prépondérance au parti démocratique, seul capable de porter aux Russes les grands coups et de demander le triomphe au désespoir ! Mais non : quatre généraux français, MM» Excelmans, Halot, Lallemand , Grouchy, se présentaient : ib durent renoncer à leur projet, la Prusse ne bissant point passer de volontaires , et la France n'osant pas ce que la Prusse avait osé! Les avertissements indirects de M. Sébastiani , la lettres de notre ministre k Berlin , M. de Fia* haut, qui, comme M. Sébastiani, poussait à la temporisation, les menées infatigables da parti qui, en Pologne, redoutait le principe révolutionnaire plus encore que les Russes, telles sont les circonstances qui expliquent l'indécision de Skrzynecki sans l'absoudre.

Car les suites furent terribles. Un pouvoir démocratique et fort manquant à Varsovie, cette ville était tombée dans tous les excès d'une démogagie sans frein. La proposition faite par le généralissime de confier le pouvoir à un seul n'avait servi qu'à enfanter des discussions brûlantes. L'insuccès dé l'expédition de Jankowski dans le palatinat de Lublin, attribué à de lâches perfidies, rendit nécessaires des arrestations précipitées. Les passions inoccupées, en face du péril et au milieu du trouble, s'employaient naturellement à augmenter le trouble et le péril. Ici , c'étaient des bandes irritées qui parcouraient la ville en demandant la mort des traîtres ; là, c'étaient des agitateurs qu'enflammait sourdement, pour le compte de son ambition, le vieux Krukowiecki, habile à jouer la grossièreté et l'audace. Poureniptcher

le peuple de massacrer le général Hortig, il fallut que le père de Roman Soltyk, vieilli dans les cachots du czar,se traînât presque mourant sur un balcon du baut duquel il exhorta la multitude à la clémence. Mais ces journées de deuil eurent aussi leur grandeur. S'élevant tout à coup dans cet orage qui grondait autour d'elle, la diète déclara la patrie en danger. La proclamation qu'elle adressa au peuple avait quelque chose de sublime : « Au nom de Dieu et » de la liberté, au nom de la nation placée » entre la vie et la mort, au nom des rois et » des héros vos ancêtres qui sont tombés sur » les champs de bataille pour la foi et l'indé- » pendance de l'Europe, au nom des généra- » tions futures qui demanderont compte à vos » ombres de leur servitude : prêtres du Christ, » bourgeois, cultivateurs, vous tous, levez- » vous en masse! » Et à cette évocation, tous, en effet, se levèrent en masse. Un cri de désespoir, solennel, formidable, retentit dans toutes les campagnes. Les prêtres arborèrent le crucifix ; les enfants , les vieillards s'armèrent, et les paysans accoururent, brandissant leurs faux et oubliant leurs moissons.

Ce fut au milieu de cette exaltation universelle que parut Dembinski, ramenant du fond de la Lithuanie, où il était allé semer l'insurrection, les débris de sa petite armée. L'expédition commandée par Gielgud, avait été malheureuse; soupçonné de trahison, Gielgud y avait été tué d'un coup de pistolet par son aide de camp ; mais là, comme partout, les Polonais avaient fait des prodiges; on y avait vu une jeune fille de vingt ans, la comtesse Plater, se mettre à la tête d'un détachement d'insurgés, et le conduire à l'ennemi. Quant k Dembinski, forcé de céder au nombre, il avait, immortalisant sa retraite, passé onze rivières , fait deux cent dix lieues de France en vingt jours, traversé de vastes forêts désertes, et il ramenait, pour un dernier combat, ses escadrons épuisés et en guenilles. L'accueil qu'il reçut ne se peut décrire. On entourait son cheval ; on lui baisait

(I) Le général • publié une exptteiUen de m connaît*. Toutefois, MM. Roman Sollyk et Look Miéroslawski , q«l ont écrit l'un et Vautre, arec des qualités et des opinions 4Jm«tt, mis tara deux ttee beaoeoap de eoear et de talent, l'histoire de le révetattefi à» Pologne, s'accordent k

les pieds et les mains; on déchirait son uniforme dont la foule, les yeux en pleurs, se partageait les lambeaux. Paskéwitch avançait toujours. Sur les injonctions formelles de la diète, Skrzynecki avait promis de combattre et ne tenait point sa promesse : Dembinski lui fût donné provisoirement pour successeur, par une commission envoyée au camp. Mais, ami de Skrzynecki et, comme lui, entouré par le parti des diplomates, il déclara qu'il marcherait sur les traces de son prédécesseur. II n'en fallut pas davantage pour le perdre dans les esprits ardents. Tant d'agitations aboutirent à la nuit du 18 août. La journée que suivit cette nuit sanglante avait été consacrée tout entière à la mémoire de Napoléon dont on célébrait la fête. Le buste de l'empereur y Ait promené en triomphe par des enfants du peuple. Des hommes qu'on n'avait jamais vus y parurent revêtus d'uniformes impériaux. Un éclair de joie avait brillé dans Varsovie. Mais soudain la nouvelle se répand que les Russes sont aux portes de la ville; on assure même que Dembinski s'avance pour la réduire; le canon retentit du côté du faubourg de Jérusalem. Le soir, le club de la Redoute s'assemblait en tumulte, et la nuit n'était pas plutôt descendue sur la ville, que des groupes sinistres, harangués à la lueur des réverbères, couraient à la prison d'État et y massacraient les généraux accusés de trahison. On égorgea aussi d'autres prisonniers enfermés à Wola , mais dont la plupart étaient des malheureux oubliés par la justice, pourvoyeurs d'infimes débauches et couverts de crimes que la plume se refuse à retracer. Krukowiecki , auteur présumé de ces meurtres (1), crime d'un petit nombre, s'en servit pour saisir le pouvoir. 11 courut au palais du gouvernement et, nommé gouverneur de la ville, il dissipa les attroupements d'un signe de sa cravache. Tout rentra dans le silence. U ne restait plus à la Pologne qu'un malheur à subir 1 Le lendemain, les quintumvirs, humiliés,

représenter Krnkewieeti eoauae raMonr le le mrit de 15 aoét. Cette opinion parait être aussi cette de M. Marie

Brzozowski , exact et loyal historien des opérations militaires, et elle concorde arec les renseignements particuliers que noue arent reeneUlfe.

accablés de leur impuissance, donnèrent leur démission. La diète, changeant la forme du gouvernement, décréta que le pouvoir serait confié à un président qui se choisirait six ministres et aurait le droit de nommer le généralissime. Krukowiecki fut élu à une grande majorité. Le premier soin du nouveau dictateur fut de destituer Dembinski et de nommer en sa place le général Malachowski , vieillard octogénaire et plein de patriotisme qui avait déjà refusé le commandement en montrant sa tête blanchie.

Pendant ce temps Paskéwitch avançait toujours. L'armée polonaise était ramassée sous les remparts de Varsovie, et le feld-maréchal n'était plus qu'à un mille de lji capitale. Rudiger venait de passer la Vistule avec 13,000 hommes et 40 pièces de canon, et il allait compléter l'investissement de Varsovie par sa jonction avec Paskéwitch.

Le 19 août, Krukowiecki assembla un conseil de guerre, et de tous les partis que l'on pouvait prendre on négligea celui qui était à la fois le plus hardi et le seul praticable, celui que le dictateur lui-même conseillait, qui était de livrer bataille sous les murs de Varsovie avec l'ensemble des forces dont le gouvernement disposait. Uminski proposa de détacher une moitié de l'armée sur la rive droite de la Vistule, dans la Podlachie, pour approvisionner la capitale et la rendre capable d'une longue défense. Dembinski voulait que toute l'armée abandonnât Varsovie pour se transporter en Lithuanie en écrasant sur son passage les petits corps de Rosen et de Golowin. Ces deux derniers plans n'étaient évidemment admissibles qu'après la mise à exécution du premier. Car lorsqu'on aurait livré bataille, il serait temps, en cas de défaite, de se retrancher dans la ville, de l'approvisionner par la rive droite, d'armer le peuple, de barricader les rues et de recommencer l'immortelle défense de Saragosse. Quant à la proposition de Dembinski, elle n'était bonne qu'en dernière analyse et comme parti extrême. Ce fut le plan (T Uminski qu'on adopta, plan funeste, car il divisait une armée déjà trop faible pour aviser quinze jours trop tôt au ravitaillement d'une ville dont le plus grand danger pour le moment n'était pas la famine, mais l'assaut.

On envoya donc Ramorino avec 80,00$ hommes et 42 pièces de canon, dans la Podlachie, Lubienski, avec un détachement de 4,006 hommes, dans le palatinat de Plock, et il ne resta pour défendre la capitale que 35,000 hommes. En apprenant que l'armée polonaise se divisait, Paskéwitch se décida à tenter rassaut et il en fixa le jour au 6 septembre. Ses forces venaient de s'accroître d'une nouvelle armée de 50,000 hommes que le général Kreutz avait amenée. Ainsi la capitale de h Pologne était menacée sur divers points par une masse totale de 120,000 hommes et de 586 pièces de canon. L'effectif de l'année polonaise était de 80,000 hommes environ et de 444 pièces de canon, mais il n'y avait dans Varsovie que 55,000 hommes et 136 bouches à feu. La ville était défendue sur la rive gauche par trois lignes de fortifications demi-circulaires dont la plus étendue n'occupait pas moins de cinq lieues. Les saillies principales étaient Wola, Pariz et Marymont, reliées ensemble par des lunettes. Cette immense développement eût exigé une armée triple de celle des Polonais; certains points trop peu garais devaient facilement tomber aux mains de Paskéwitch, de sorte qu'on avait bâti des forts pour l'ennemi , et que les ouvrages qui auraient dû arrêter l'assiégeant devenaient pour lui ose chance de plus de succès. Pour comble de malheur, les points les mieux fortifiés étaient précisément ceux que les Russes ne pouvaient attaquer. Krukowiecki avait songé à mobiliser le peuple des faubourgs , et Zaliwski , le célèbre chef des porte-enseigne, était parvenu à organiser une garde urbaine de plus de 20,000 hommes dont les <$dres avaient été formés avec les officiers sans emploi; mais, Chranowski en faisant peur d'une autre nuit du 18 août, obtint la dissolution de cette redoutable milice. Tout se réunissait donc pour entraîner la chute de Varsovie, et chaque pas que faisait la Pologne vers sa ruine correspondait à l'affaiblissement de l'élément démocratique.

Avant de commencer l'attaque, Paskéwitch voulut tenter un arrangement, et le général Berge se présenta aux avant-postes où il eut une entrevue avec Prondzynski, mais le conseil des ministres et Krukowiecki lui-même ayant

déclaré qu'on ne traiterait que sur les bases du manifeste, ce qui équivalait à une rupture, le feld-marécbal ordonna l'attaque pour le lendemain 6 septembre, et il y prépara ses troupes en leur faisant distribuer d'énormes rations d'eau-de-vie. Car les Russes sont de bons soldots, durs à la fatigue et obéissants jusqu'à la mort; mais ils manquent de cet élan nécessaire à un aussi terrible assaut.

A la pointe du jour, les Russes ouvrent un feu de deux cents pièces de canon. Au moment où, à leur droite, Murawieff et Strantmann attaquent Uminski , les colonnes de Kreutz et de Luders débouchent du centre, se jettent sur les retranchements à la gauche de Wola et enlèvent deux redoutes ; mais comme elles s'emparent de la batterie 54, le lieutenant Gordon met le feu aux poudres et se fait sauter avec l'ennemi. Wola est alors attaqué de revers par les troupes victorieuses et de front par les généraux du corps de Pahlen qui précipitent à l'assaut leurs soldats ivres, après avoir battu les ramparts avec cent quinze pièces de gros calibre. Assaillie sur tous les points à la fois, la garnison de Wola, trop faible, se ramasse et se retranche dans l'église, où son vieux commandant Sowinski lui fait jurer sur le crucifix de ne pas se rendre. Bientôt ils sont forcés , mis à mort , et Sowinski tombe percé de coups sur l'autel.

Maîtres de Wola, les Russes y logent de l'artillerie, et ils en sortent vers midi, sous le feu de cent pièces qui les protègent, pour attaquer la seconde ligne. Cette ligne appuyée sur le faubourg de Czyste, était couverte en cet endroit par 40 pièces de canon, sous les ordres du nonce Roman Soltyk (1), et du général Bem, cet artilleur incomparable qui avait été si fatal à Diébitsch dans la journée d'Ostrolenka. En voyant les Russes déboucher du fort, le général Bem aligne ses pièces de campagne, fait un feu terrible, renverse infanterie et cavalerie et nettoie tout le terrain jusqu'aux retranchements de Wola, que Soltyk inonde d'obus et

(i) Le même qui a écrit l'histoire de la révolution de Pologne.

{% Noos arons entre les mains le manuscrit «Tone traduction faite en Allemagne des procès-verbaux iuédits des séanees de la diète dans la journée de Tassant de Varsovie. O manuscrit précieux nous a mis à même de bien connaître

de projectiles. Le généralissime Malachowski saisit ce moment, pousse deux bataillons du 4e de ligne pour reprendre Wola, et une lutte acharnée s'engage au pied de ce fort hérissé de canons, défendu par une infanterie double en nombre. Quatre bataillons de grenadiers viennent la renforcer encore. Trois fois ces masses fondent sur les deux bataillons polonais; chaque fois elles sont ramenées sur le fort par une de ces charges à la baïonnette qui ont immortalisé le 4e de lipe. L'ennemi se voit forcé d'envoyer contre eux les escadrons de Chilkoff, et les deux bataillons, n'étant pas soutenus, se replient en bon ordre sur le faubourg de Czyste. Les Russes étaient mattres de la première ligne dont ils occupaient les points culminants.

A minuit, le dictateur Krukowiecki s'enferma avec quelques intimes, et sans en faire part à ses ministres, il écrivit au feld-maréchal pour lui demander un entretien. Sur la réponse affirmative de Paskéwitch, il se rendit secrètement à Wola avec le général Prondzynski. Là eurent lieu de longues négociations. Un armistice de huit heures fut conclu.

Le 7 septembre, les ministres, en apprenant la démarche de Krukowiecki , donnèrent leur démission. A dix heures du matin , la diète se réunit. Le général Prondzynski s'y présenta, et après avoir obtenu du maréchal des nonces la permission de parler, il rendit compte de l'entrevue que le dictateur et lui venaient d'avoir dans le camp russe, avec Paskéwitch et le grandduc Michel. Ses explications furent écoutées k huis clos (2). Il commença par faire un tableau sinistre de la situation : « Ce matin, dit-il, j'ai » vu l'armée russe rangée en bataille au pied » de nos murs, à une demi-portée du canon : » elle est dans un état parfait et plus nombreuse » que nous ne le supposions. En ce moment » notre position est telle que , par la perte de » Walp et des redoutes extérieures, nous pou- » vons à peine soutenir pendant quelques heu- » res l'attaque de l'ennemi. » Après ce début,

la physionomie de ees mémorables scènes. Ces procès-verbaux, ayant été imprimés, étaient sur le point d'être mis an jour, lorsque les agents russes achetèrent à l'éditeur allemand tous les exemplaires et les détruisirent jusqu'au dernier. (Test sur un exemplaire d'épreuves, sauté par bonheur, qu'a été faite la traduction dont nous possédons le manuscrit.

Prondzynski , comme s'il eût voulu porter la terreur dans l'assemblée, parla du prochain assaut et peignit avec de sombres couleurs toutes les horreurs d'une invasion armée dans Varsovie : le berceau de la nationalité mis à feu et à sang, les propriétés livrées en proie à un peuple déchaîné, à des soldats en déroute. Les nonces l'écoutalent avec stupeur, et paraissaient surpris de la singularité de ce discours. « Les conditions que nous offre Paskéwitch, » poursuivit le général, ne sont pas telles que » nous les eussions proposées nous-mêmes. Le » maréchal est d'un caractère bouillant; Toll » est avec lui : tous les deux sont de vrais » Russes, ils s'impatientent à la moindre op- » position du général Krukowiecki. Ils insis- » tent sur leurs conditions, qui n'ont pas l'en- » tier assentiment du grand-duc Michel. J'ai » beaucoup parlé au duc pendant que le pré- » sident s'entretenait avec Paskéwitch et Toll; » le langage du général Krukowiecki a été » digne de la nation, peut-être même un peu » plus fier que ne le comportait la circon- » stance. » Il expose, enfin, les conditions de la capitulation, qui étaient le retour du royaume de Pologne sous le sceptre de l'empereur Nicolas, moyennant une amnistie pleine et entière, sur laquelle il restait à s'entendre. Le maréchal de la diète demande à Prondzynski jusqu'à quelle heure doit durer l'armistice. — Jusqu'à une heure après midi, répond le général.— L'assemblée conserve une attitude calme. Le nonce Worcell se lève et dit : « La patrie » a été déjà plusieurs fois sauvée, cela peut » arriver encore. Nous seuls pouvons signer sa » sentence de mort. Quiconque veut la signer » doit sortir de cette enceinte. » Precizewski lui succède; il invoque le Dieu tout-puissant, et montrant son sabre : c Jamais, dit-il, ma » main ne s'est sentie plus habile à le manier. » — c Rassemblons les généraux, dit Niemo- » jowski , chargeons du commandement celui » qui aura le plus de foi dans notre cause, et » ne donnons pas par un trait de plume un » démenti solennel à nos protestations. » Le palatin Ostrowski appuie cette motion , et il ajoute : € Il faut armer les habitants de Varso- » vie, et nous présenter avec eux sur les rem- » parte. Nous tiendrons l'ennemi en respect

» jusqu'à ce que nous ayons entouré la ville » de retranchements, ce qui pourri se Étire » cette nuit même. » Le général Prondzynski demande alors la parole; mais on reftise de l'entendre, et le maréchal de la diète, Ostrowski, déclare qu'il lèvera plutôt la séance et quittera le fauteuil. Szaniecki s'écrie aussitôt : c Sortons de Varsovie, quand les Russes y eo- » treront. Allons chercher dans notre pays ne i autre capitale, et si toutes nos Tilles sorî ♦ occupées par l'ennemi, dispersons-nous dan » le monde plutôt que de nous déshonorer. > Un vieillard se présente à la tribune : c Cest » la dernière fois, dit-il, que je prends la pi* » rôle, et je finirai sans doute en Sibérie; » mais j'ai l'espoir que toutes les provinces de i l'empire russe se soulèveront. Moi, vieillard, i je ne verrai pas ce temps; vous, messieurs, » qui êtes encore jeunes, gravez bien dans » votre cœur que la Pologne ne doit avoir i d'autres limites que le Dnieper et la Dwii na. » Godebski , Zienkowicz et Lelewel combattent avec énergie toute transaction. Un aide de camp de Krukowiecki entre dans la salie et vient rappeler à l'assemblée qu'il est une heure. La diète continue sa délibération. Wolowski presse, conjure ses collègues de quitter la capitale pour le salut de la Pologne, et d'accorder aux présidents des deux chambres le droit de convoquer la diète dans tel lieu de l'Europe qu'ils jugeront convenable. Pendant ce temps, Godebski a rédigé des proclamation brûlantes, qu'il lit à l'assemblée, la priant <Ftjourner les délibérations et de marcher à Feanemi. Tout à coup le bruit du canon d'alarme fait trembler les vitres du palais. C'est le signal de l'assaut. Tous les nonces se lèvent et pansent ensemble ce cri terrible : Aux rempart*! aux remparts !

Le combat venait de s'engager par une canonnade où les Russes apportaient la supériorité numérique de leurs canons, et les Polonais la supériorité de leurs pointeurs, ZHO pièces tonnaient à la fois. Pour faciliter la principale attaque dirigée par les corps de Kreutz et de Pahlen contre le faubourg de Czyste, Murawief reçut ordre de marcher sur Uminski qni tenait la gauche des Polonais, du côté des barrières de Jérusalem. La batterie 73, du colonel Pned*

HISTOlftE DE DIX ANS. 4830-4840.

pelski, placée sur une lunette saillante, prenait d'écharpe l'artillerie russe qui battait Gzyste, démontait les pièces ennemies et emportait tout dans seê volées. Murawieff veut forcer cette artillerie d'abandonner sa position. Deux colonnes d'infanterie, que le général Witt commande en personne, s'avancent sur les deux flancs de la chaussée de Raszyn qui mène à la porte de Jérusalem. Les grenadiers polonais, sans attendre l'ennemi , se précipitent sur les colonies déjà rompues par la mitraille et en font un grand carnage. Gomme elles se rallient, Uminski les fait charger de flanc par les lanciers bleus et les escadrons de Sandomir, qui les rejettent sur leurs batteries. Hais une brigade de cavalerie de la garde russe accourt les dégager et repousse les Polonais jusqu'à leurs lignes, où elle se laisse emporter imprudemment. Les feux polonais l'écrasent, et il ne reste de deux régiments russes que 30 chevaux. De nouvelles masses de cuirassiers veulent enlever la batterie 73 ; le canon les décime et ils se replient au galop.

Tandis que cette redoutable batterie est occupée de sa propre défense, Kreutz et de Pahlen remplacent leurs pièces démontées, et recommencent l'attaque de Gzyste , qui était le point saillant de la seconde ligne. Leurs colonnes marchent résolument sur le terrain que leur artillerie a balayé, et elles enlèvent deux batteries. Assaillie de tous côtés par les troupes de Pahlen qui se glissent le long des maisons et des clôtures de jardins, la 23e batterie, commandée par le colonel Rom an ski, soutient une lutte désespérée. Romanski se fait tuer. C'était, avec Bem, le plus habile artilleur des deux armées.

Il était cinq heures du soir. Une grêle d'obus avait mis le feu au faubourg de Cayste et les flammes de l'incendie éclairaient des rues jonchées de morts. Les jardins et les enclos devenaient le théâtre de combats partiels, où l'on se battait presque d'homme à homme. Le 4° de ligne, retranché dans le cimetière, s'y défend avec fureur, mais il est bientôt refoulé sous le mur d'octroi par l'incendie qui le gagne. Le général Nabakoff, et les grenadiers que Srachoskoï conduit lui-même, s'avancent jusqu'à la barrière de Wola , cherchent un passage à

travers les flammes, et s'engagent dans un dédale de ruelles, de fossés et de parapets. Arrivés au carefour, ils sont à trois reprises balayés par quatre pièces de canon braquées au fond de l'allée. Ce combat meurtrier se prolonge bien avant dans la nuit. Ce jour-là, le peuple de Varsovie fut désarmé et l'on dissipa les attroupements ! Les rues de la ville étaient silencieuses et désertes : tous les regards se tour» naient vers Praga d'où l'on espérait, à chaque instant, voir revenir les 20,000 hommes de Ramorino, si cruellement en retard. A neuf heures du soir, l'armée reçut la nouvelle de la capitulation , avec l'ordre de se retirer sur Praga.

Voici comment s'était opérée cette capitulation mémorable de Varsovie. La diète avait tenu à quatre heures une seconde séance. Krukowiecki lui avait envoyé sa démission , mais tant qu'elle n'était pas acceptée, il se croyait maître de négocier. Après une discussion violente, l'assemblée, privée de ses plus énergiques membres, présents aux remparts , refuse la démission du président et l'autorise à traiter. A cinq heures , Prondzynski , envoyé pour la troisième fois dans le camp russe, en ramenait le général Berg à travers l'incendie et le combat. Enfermé avec ce général, Krukowieki opposa, dit-on, de la fermeté à ses exigences. On l'entendit qui disait en frappant sur la table : c S'il en est ainsi , je rappelle Ramorino, » j'arme les faubourgs, et je m'enterre sous les » ruines de Varsovie. » Le rusé Moscovite laissa passer l'orage et ne sortit qu'en emportant la lettre suivante :

« Sire,

» Cbargé dans ce moment même do parler a V. M. 1. el R.t au nom de la notion polonaise, Je m'adresse, par S. Exe- Mgr. le comte Poskéwilcli d'Krivan, à voir* cœur paternel.

» En se soumet tout sans aucune condition à V. M. notre roi , la nation polonaise sait qu'elle seule est à même de faire oublier le passé et de guérir les plaies profondes qui ont acéré ma patrie.

» Varsovie, le 7 septembre, a six heures du soir.

» Signé, li comte KaoKowiicii t * président du gouvernement. »

Tout à coup, au milieu des nonces réunis au palais du gouvernement, apparaît le généralissime Malacbowski, haletant et noir de poudre.

Le vieillard les harangue, les conjure avec l'accent du désespoir de rompre toute transaction et de mourir. Les nonces se précipitent vers la grille du palais. Krukowiecki avait donné ordre de la fermer. Le maréchal Ostrowski se fait reconnaître des soldats , marche au dictateur, le somme d'abdiquer de nouveau et revient avec sa démission au sein de la diète, qui nomme par acclamations Bonaventure Niemojowski, président du gouvernement.

A onze heures du soir, les généraux Berg et Prondzynski reviennent demander à Krukowiecki les ratifications. On leur apprend que le gouvernement est changé. Introduit au palais, Berg trouve les nonces en frac et armés de sabres. Il déclare ne vouloir traiter qu'avec le général Krukowiecki. On va le chercher dans Praga et on l'amène à trois heures du matin. En appercevant le général Berg, Krukowiecki jeta son bonnet par terre et lui crie : « Je ne » suis plus rien; je ne suis qu'un simple par-- » ticulier. » Puis il se répand en injures contre Ostrowski. c Voilà le maréchal des chambres » entre nos mains, dit-il tremblant de rage, au » général Berg, c'est lui qui par son exaltation » insensée a nourri le coupable orgueil de la » nation. Vous resterez ici, monsieur! » Mais le maréchal avec calme. < Je ne réponds pas à » de vaines menaces ; elles n'ont aucune in- » fluence sur moi ; je suis ici en sûreté, puisque » j'y vois des Polonais. » Et il ajoute : « Vous » n'avez pas de mandat pour traiter au nom

> de la nation. » Le général Berg ayant dit alors qu'il demandait la permission d'ajouter foi aux déclarations de l'honorable général Krukowiecki, Dembinski s'écria avec emportement que le maréchal de la diète avait la confiance de la nation , et que personne ne souffrirait qu'il fût offensé. « Qu'il signe donc avec moi, répli- » qua l'ex-président, et qu'il m'autorise à con- » dure au nom de la diète. — Non , non , » répondit Ostrowski ; et il repoussait un écrit en langue française qu'on lui présentait à signer. Alors Krukowiecki, entrant en fureur : t Vous êtes arrêté, monsieur le maréchal ! —

> Arrêté, reprit froidement Ostrowski !... Crois- » tu obtenir de moi par la force une signature » honteuse? Quand il y aurait ici cent mille » baïonnettes moscovites, je ne m'écarterais

» pas de mes devoirs. » Et il se retira tranquillement avec les plus hardis patriotes. Pressé par les généraux qui l'entouraient et entrai» par le découragement de tous, Malachowski signa à contre-cœur la capitulation qui livrait Varsovie ainsi que le pont et la tète de pool de Praga. Les Russes accordèrent en échange aux Polonais un armistice de 48 heures pour évacuer Varsovie avec armes, munitions et effets d'habillement. Mais tandis que l'armée s retirait sur Modlin, emmenant avec elle h diète, dont la plupart des nonces étaient à pied, les Russes , une fois en possession de Praga. violèrent audacieusement la capitulation a s'opposant à la sortie des effets militaires. Ai lieu de rejoindre l'armée principale, Ramoriao crut devoir prendre une autre route : il dut entrer en Gallicie , et y déposa les armes. Le dernier généralissime des Polonais, Rybinski, marcha sur la basse Vistule, et se vit forcé de se réfugier en Prusse ! Au moment de mettre le pied sur cette frontière, Dembinski fit twit à coup volte-face avec l'arrière-garde, et il eut la gloire de brûler contre les Russes la dernière cartouche de la Pologne.

Le 18 septembre la nouvelle de ce désastre fut annoncée à la France par quelques lignes, cruellement concises , du Moniteur. Ce ne fat d'abord, comme il arrive dans les grandes douleurs, qu'une sorte de surprise morne, et il y eut un accablement universel. Des mille préoccupations de la veille, pas une ne survivait : les débats sur les grades des cent-jours, F abolition de la pairie héréditaire, le rapport de M. Bérenger sur cette question si importante, les admirables pamphlets qu'elles avaient inspirés à M. de Cormenin, tout avait été oubli*'; une seule pensée remplissait les esprits : la Pologne! un seul mot sortait de toutes te bouches : la Pologne ! Les affaires furent suspendues; le soir, les théâtres furent fermés. La population, et ce sera dans les siècles à venir l'éternel honneur de ce pays, la population s'en allait par les rues, consternée, silencieuse, et comme affaissée sous le poids d'une irréparable humiliation. Nous avions tous cessé de gémir sur nos propres malheurs, en songeant à ce peuple de vaillants hommes, qui périssait à quatre cents lieues de nous; et tons, nous

nous étonnions de cet acharnement inouï de la fortune qui, même après 4830 et ses prodiges, envoyait à la France une autre journée de Waterloo !

Le lendemain, rabattement s'était changé en rage. Sur tous les points de Paris se formaient des groupes d'où la fureur publique s'exhalait en imprécations et en menaces. Des boutiques d'armuriers pillées, des barricades essayées, donnèrent, durant quelques jours, à la capitale l'aspect d'une ville en révolution. Ce n'étaient, sur les places, le long des quais, le long des boulevards, que fantassins et cavaliers attendant un signal funeste. Au rappel qu'on battait dans tous les quartiers se mêlait la voix perçante des crieurs publics, moniteurs ambulants que suivait le peuple ému. La foule s'était hâtée vers ce jardin du Palais-Royal qui, depuis 1789, se trouvait sur le chemin de toutes les révolutions, et la famille d'Orléans, du haut de sa demeure, eût pu voir repasser sous ses yeux les scènes qui, à son profit, perdirent la branche aînée. Hais les soldats , cette fois, n'arrivèrent pas trop tard : on dispersa la multitude, on ferma les grilles précipitamment, et des malheureux allèrent tomber sur la place frappés au hasard par l'épée des sergents de ville. Pendant ce temps, une voiture, vivement poursuivie, traversait avec vitesse la place Vendôme. Cette voiture s'arrêta tout à coup, et deux hommes en descendirent. C'étaient MM. Sébastiani et Casimir Périer. On les avait reconnus, au sortir de l'hôtel des affaires étrangères, et le peuple était très-animé contre eux : la fermeté de leur contenance le désarma. Ainsi croissaient les colères, les périls, les alarmes; et cette explosion du sentiment public, même en ce qu'elle avait d'exagéré et de juvénile, accusait l'insuffisance de ces ministres à petites vues, qui se font passer pour des hommes pratiques, en négligeant dans leurs calculs tout le côté sympathique de la nature humaine : esprits étroits, incapables de comprendre que dans les élans du cœur se trouve le plus puissant levier de la politique.

Aussi accueillait-on avec empressement tous les écrits provocateurs qu'on répandait à profusion. La douleur était devenue révolte, et l'on récitait partout, avec l'enthousiasme de

l'indignation, ce dithyrambe de la Némésis, feuille hebdomadaire, écrite en vers :

Noble sœur ! Vxrsovic ! elle est morte pour nous,

Norte un fusil en main, sans fléchir les genoux,

Morte en nous maudissant à sou heure dernière,

Morte en baignant de pleurs l'aigle de sa bannière,

Sans avoir entendu notre cri de pitié,

Sans un mot de la France, un adieu d'ami lié!

Cachons-nous, cachons-nous ; nous sommes des infâmes ;

Que lardons-nous? Prenons la quenouille des femmes ;

Jetons bas nos fusils, nos guerriers oripeaux,

Nos plumets citadins, nos ceintures de peaux,

Le courage à nos cœurs ne vient que par saccades ;

Ne parlons plus de gloire et de nos barricades;

Que le teint de la honte embrase notre front.

Vous voulez voir venir les Russes .... ils viendront!

Ce fut au milieu de cette effervescence que s'ouvrit la séance du 49 novembre. Dans celle du 16, M. Mauguin, quoique malade, avait annoncé qu'il interpellerait le ministère, et il accourait pour accomplir sa menace. Impétueux et pressant, il accabla les ministres de questions posées avec netteté. Pourquoi avaiton souffert la scandaleuse et barbare intervention de la Prusse en faveur de la Russie? Pourquoi, du moins, n'avait-on pas agi pour sauver la Pologne, de la même manière que les Prussiens pour la perdre? Pourquoi M. Sébastiani avait-il enlevé à la France, par le rappel du général Guilleminot, l'appui de la Turquie et le moyen d'envoyer une flotte dans la mer Noire? Pourquoi s'était-on hâté de donner aux affaires belges une solution antifrançaise, au lieu de tenir, ainsi que l'avait dit M. Bignon, la Belgique en disponibilité et de la faire servir de rançon à la Pologne? Comment, malgré les déclarations formelles du ministre de la guerre, notre armée tout entière avait-elle sitôt évacué la Belgique? Était-il vrai que, sans égard pour la dignité de la France, un courrier envoyé à Varsovie par le gouvernement français eût été, sous de futiles prétextes, arrêté dans le duché de Posen? Était-il vrai, et M. de Lafayette croyait en avoir la preuve, qu'on eût enchatné les Polonais dans une inaction à jamais funeste, en leur faisant faussement espérer qu'on négociait pour eux et que, dans deux mois, ils rentreraient, grâce à la diplomatie dans la grande famille des peuples libres? Et M. Mauguin sommait les ministres de fournir sur tout cela des explications précises, de produire des

HÉVOLUTION FRANÇAISE.

pièces f de prouver autrement que par des al* légations vagues, sinon le mérite, au moins la loyauté de leur politique.

M. Sébastiani répondit que la Prusse s'étant bornée k fournir aux Russes des secours d'argent, de vivres et de munitions, une intervention pareille n'était pas un cas de guerre; que le général Guilleminot avait été rappelé parce qu'en cherchant à exciter la Turquie contre les Russes, il avait eu le triple tort de compromettre le système de la paix, de désobéir à ses instructions (1) , et de parler à un cadavre; que, par la Belgique déclarée neutre, les intérêts de la France étaient suffisamment garantis, cette neutralité ne pouvant être violée qu'à notre profit, à cause du voisinage; que l'évacuation de ces contrées par nos troupes avait été, à l'égard de la conférence, une question de bonne foi (2) ; que le courrier, arrêté dans le duché de Posen , ne l'avait été que par mesure sanitaire; qu'enfin, en ce qui touchait les prétendus conseils donnés par le gouverne* ment français à la Pologne pour qu'elle abandonnât tout système de guerre offensive , avec l'espoir d'être reconnue dans deux mois , c le » gouvernement n'avait jamais rien dit de » semblable (3). »

Cette réponse dans laquelle, d'ailleurs, on présentait les faits d'une manière inexacte, était d'une faiblesse déplorable. Dire que, par amour pour la paix, on avait permis à la Prusse une intervention indirecte, qu'on s'interdisait à soi-même à Constantinople, c'était avouer hautement l'infériorité de notre politique, et encourager les ennemis de la France à tout

(1) Le général Guilleminoi n'avait pu désobéir à ses infractions , n'en ayant pas reçu. La vérité est , et ceci fat démontré plus tard, qoe ces instructions dont parle ici M. Sébastiani, ne furent envoyées & M. Guilleminoi qu'avec son ordre de rappel , et en duplicata. Or, le prtmata, chose étrange, n'était point parvenu à Constantinople I

(2) M. Sébastiani ajoutait en propres termes :

« Que vous avait dit le minisire de la guerre? Que l'armée française ne sortirait de la Belgique qu'après qoe l'assurance de l'indépendance de la Belgique nous serait donnée. Nous Tarons obtenue. »

(Voir le Moniteur du 20 septembre 1831.)

Or, voici en quels termes s'était exprimé le maréchal Beult:

« L'armée hollandaise a reçu Tordre de se replier devant » nos troupes. Cependant, nos troupes ne rentrent point • peur eeta. Car il moi que reséeulion ait répondu à la dis* 9 position cl que nous ayons la certitude qu'il n'y aura pas

oser contre elle. Quant à la neutralité ds Belges, il était au moins singulier de prétendre qu'on avait bien fait de la déclarer inviolable, parce que nous pourrions plus aisémeat que les autres la violer.

Au point où en était la discussion, et aprb les longs débats de l'adresse, tous les arguments semblaient épuisés; et le général Lamarque ne put, en effet, que donner à des r* dites la forme pompeuse de son éloquence. Mais M. Tbiers trouva moyen de rajeunir ta discussion en développant des considérations inattendues. S' adressant d'abord à ceux qui, pour demander la guerre, partaient de ce poist de vue qu'elle était inévitable, il prouva, a qui était vrai, qu'il n'y avait chez les puissances ni désir d'entreprendre la guerre, ai pouvoir de la foire. Répondant ensuite à ceux qui, comme M. Bignon, auraient voulu voir k salut de la Pologne résulter de négociations habilement conduites , il examina si la reconstitution de la Pologne était possible. La Pologne, selon lui, n'étant qu'une vaste plaine, dépourvue de frontières solides , songer à h refaire eût été chimérique. La république avaitelle pu rien de semblable, avec ses qualone armées? Le cabinet de Versailles, qui avait fait une Amérique, avait-il tait une Pologne? Napoléon lui-même ne s'était-il pas arrêté devant cette impossibilité douloureuse mais frtale? Le grand Frédéric n'aurait jamais songe à ce fameux partage, pour lequel il s'associa si habilement la politique intéressée de Catherine et de Kaunitz, s'il n'eût reconnu l'impair sance de la Pologne à couvrir l'Europe.

» de retour, avant que nos troupes rentrent en France. >

(Moniteur du fi août 1831.)

Il s'agissait donc non pas de l'assurance dr rUdépearisast belge, mais de la certitude que les Hollandais ne retourneraient point en Belgique. Car, quant à rindépendaner de b Belgique, est-ce que M. Sébastian! ignorait, lui, bmùsIk des affaires étrangères, que cette indépendance avait élé reconnue bien avant l'invasion des Hollandais?

(3) Le général Lafeyette ayant, sur ce point, demande ètt explications à la légation polonaise , voici la reposas qal reçut ;

• Nous nous empressons de vous assurer :

» Que c'est M. le ministre des affaires étrangères qui neuf a engagés , le 7 juillet , à envoyer un messager h Varsovie, auquel il a donné les frais de route ; que le but de cet envoi était, comme nous fa dit, 8. Ezc. M. le comte Sébastiaai, ds porter notre gouveroemeui à tenir anaora don sssii, parce que c'était le temps nécessaire pour les négociations. *

* Ce discours fit une impression profonde sur rassemblée. M, de Lafayette y répondit avec beaucoup de grâce et d'esprit , mariant dans une juste mesure l'urbanité à l'ironie, et opposant à l'érudition un peu étourdie du jeune orateur qui l'avait précédé à la tribune, $es souvenirs personnels et son expérience de vieillard.

Mais la partie importante du discours de M. Thiers était à peine abordée dans celui de H. de Lafayette, bien que cet arrêt prononcé contre la nationalité polonaise fût une donnée politique sans fondement et sans grandeur. En montrant la Pologne dépourvue de frontières, M. Thiers n'avait pas pris garde qu'il la montrait non point telle que l'avait voulue la nature, mais telle que l'avaient faite des combinaisons perfides et le sacrilège abus de la force. Est-ce que, de la mer Noire au golfe de Livonie, de Kherson à Riga, le Dnieper, continué par la Dwina, ne tracerait pas une ligne de frontières capable de protéger la Pologne ressuscitée? Nul doute que la Pologne, constituée comme elle aurait dû l'être, avec deux grands fleuves pour limites, et s'appuyant au littoral de la Baltique» ne fût une barrière contre la Russie, et ne l'empêchât de déborder sur l'Occident. Napoléon l'avait bien compris; et, ne «'arrêtant pas à cette petite idée que la Pologne ne serait jamais, à l'égard de la France, qu'une avant-garde trop éloignée du corps de bataille, il avait mis au nombre des projets les plus chers à son ambition celui de créer une autre France sur les bords de la Vistule, France assez forte pour résister par elle-même et pour attendre. Et s'il n'avait pas réalisé ce plan à Tilsitt, c'est qu'il nourrissait déjà au fond de 8a grande âme le dessein de l'aller réaliser, à Moscou. Quant à la république, elle n'avait pas eu trop de ses quatorze armées pour vivre malgré l'Europe. Le crime de Frédéric, de Catherine et de Kaunitz n'avait été, après tout, qu'un crime stupide. La dernière guerre de Pologne le disait assez; et les flots de sang répandus par suite de ce partage, la terreur profonde avec laquelle il avait fallu en surveiller les abominables résultats, l'incertitude qu'il jetait dans l'avenir des trois puissances copartageantes, tout cela prouvait suffisamment

qu'il ne saurait y avoir de forfaits impunis et de brigandages intelligents; que le succès des spoliations les plus savantes disparait, considéré dans le temps et dans l'espace; que toujours, enfin, le crime est puéril. Et puis, l'audace était peu commune de déclarer impossible une nationalité qui deux fois avait sauvé la chrétienté, et qu'il eût été plus juste assurément de déclarer immortelle! A combien d'épreuves, en effet, n'avait-elle pas résisté? Combien de fois, se relevant alors qu'on la croyait anéantie, n'avait-elle pas convaincu d'impuissance, et la guerre, et les égorgements, et les trahisons, et les ruses infernales de la diplomatie? Que fallait-il donc pour démontrer la vitalité de la Pologne, si on ne comptait pour rien les efforts que la cinquième partie de cette Pologne venait de faire, leur durée» et leur énergie véritablement prodigieuse?

Le discours de M. Thiers n'était donc, en réalité, qu'un brillant jeu d'esprit, sans parler de l'énorme contradiction qu'il contenait et que personne alors, dans la chambre, ne se mit en devoir de relever. Car il y avait une singulière imprudence à soutenir, d'une part, que la guerre, vu les dispositions et les ressources des diverses puissances, n'était nullement à craindre; et de l'autre, que le gouvernement avait eu raison de sacrifier tout au désir de l'éviter.

L'émeute continuait à gronder dans Paris, et la polémique, dans les journaux, prenait un ton d'aigreur extraordinaire. En annonçant à la chambre, dans sa séance du 1 6 septembre, que Varsovie était au pouvoir des Russes, M. Sébastiani s'était servi de cette expression malheureuse : L'ordre règne à Varsovie; dans la séance du 19, il lui était échappé de dire que 1845 ne revivrait pas, si la France était sage : ces mots volèrent bientôt de bouche en bouche, commentés par la haine. D'un autre côté, tout concourait à augmenter la fatigue et l'irritation des troupes, forcées, depuis plusieurs jours, de bivaquer sur les places. Deux députés, MM. Audry de Puyraveau et Laboissière, ne purent, au sortir d'une séance, franchir la ligne des soldats répandus autour du palais Bourbon, et, même après avoir fait connaître leur qualité, ils se virent en butte à des

menaces grossières. Il était difficile que la chambre ne ressentit pas le contre-coup de ces animosités. « M. Mauguin vent une émeute! » avaient dit les partisans du ministère; et lui, avec son audace accoutumée, il avait renvoyé cette accusation au pouvoir. Les deux partis manquaient de preuves positives, et s'exposaient avec une égale témérité au danger d'élre injustes; mais les grandes passions se contentent des apparences. Le 21 septembre, Casimir Périer se montre tout à coup à la tribune. Il cherche des yeux dans la salle M. Mauguin qu'il voulait accabler de sa colère, et, ne l'apercevant point, il se plaint de son absence. Il engage le combat, pourtant, et repousse avec indignation le reproche d'avoir favorisé Témeute, reproche qu'il traite de lâche calomnie. M. Mauguin était entré au moment où finissaient ces vives récriminations. II monte à la tribune à son tour, et s'emparant du rôle agressif, il dit ce qu'ont fait les ministres pour exciter les révolutions que maintenant ils désavouent. Étalant sur le marbre passe-ports et feuilles de route, voilà, s'écrie-t-il, voilà les preuves écrites de l'appui que prêtait à la révolution espagnole, il y a quelques mois, un des plus fervents soutiens du ministère, M. Guizot. Puis, prenant un à un les membres du cabinet, il demande avec emportement ce qu'ils représentent au pouvoir. L'un, M. d'Argout, était négociateur ostensible de Charles X à l'hôtel de ville, pendant les trois jours; l'autre, M. Casimir Périer, avait obstinément refusé sa signature à l'acte de déchéance ; tous enfin avaient, en juillet, défendu la légalité, tandis que le peuple se battait. Et quel était, au dehors, le représentant de ce cabinet? M. de Talleyrand, le même qui avait servi de parrain à la légitimité; le même qui, en 1814, avait signé l'abaissement et la ruine de son pays. Cest donc la restauration, la restauration tout entière, qui est au pouvoir, continue M. Mauguin : là est le mal , là est le danger, et l'on vient nous faire peur de la république! Pendant cet implacable réquisitoire, interrompu à chaque instant par des acclamations, des applaudissements, des murmures, de brusques démentis, Casimir Périer se livrait, sur son banc , à des mouvements de rage. En lui

reprochant certaines visites mystérieuses qi'il avait faites à l'hôtel de Hollande, nie de b Paix, M. Mauguin lui avait imprudemment offert l'occasion de se faire honneur à lui-méae de sa générosité. 11 raconta donc, avec ne éloquente vivacité, qu'une malheureuse faine qui portait un nom glorieux entre tous dus l'histoire de notre pays, était venue en Frace avec son fils malade, fuyant l'Italie et broant les lois cruelles qui la bannissaient du sol « Napoléon avait régné. Il raconta que cette femme s'était adressée au Palais-Royal; qu'elle avait sollicité, pour quelques jours, une hospitalité qui ne fût pas un danger. Et il avooa que le ministère n'avait pas eu le courage de se montrer inflexible; que c'était là son erimt L'aveu était noble et toucha l'assemblée. Hais l'orateur était incapable de se modérer. H foolut s'armer de l'invective contre son ennemi; et alors commença entre ces deux hommes le long duel parlementaire qui dévora la vie de Casimir Périer et le précipita au tombeau. Car M. Mauguin avait sur Casimir Périer la supériorité du dédain sur la violence. Aux foreurs de son adversaire il répondait tantôt avec m politesse ironique, tantôt par un sourire glacé, toujours accusateur , mais toujours méprisant et maître de lui.

Ces luttes produisirent dans Paris une ferle sensation. Le soir de la séance du 21, et le lendemain, il ne fut bruit que des attaques de M. Mauguin. Mais cette popularité même offusqua, dans la chambre, ceux de ses collègues que leurs opinions rapprochaient de lri- Il avait réclamé une enquête; le ministère demandait l'ordre du jour : l'ordre du jour M voté. Dans un discours grave et mesuré que prononça à ce sujet M. Odilon Barrot, on crut apercevoir quelques allusions sévères et rétention de détourner la gauche des voies où semblait vouloir l'entraîner la fougue de M. Mauguin. M. Laurence avait aussi iW pelle les ministres sur les affaires intérieures : ces interpellations aboutirent à un nourel fr dre du jour. Il n'avait fallu qu'une sem^ pour faire succéder la fatigue à l'exaltation, & dans le parlement et au dehors.

La chute de la Pologne et la stérile etëfltfcence de Paris.achevaient la ruine du principe

révolutionnaire en Europe. 11 y parut par l'attitude nouvelle que prit la conférence, dans les démêlés de la Belgique et de la Hollande. Guillaume avait bravé ouvertement les diplomates de Londres : au mépris de leurs ordres, il avait envahi la Belgique, et ne s'était retiré que devant les baïonnettes françaises; plus tard, interrogé sur ses desseins par les émissaires de la conférence, il répondait avec hauteur qu'il n'avait point à faire connaître ses intentions. Il était donc naturel que la conférence se rangeât, contre lui, du parti de ses adversaires. Ce fut le contraire qui arriva : d'abord, comme je l'ai dit, parce que le meilleur moyen de faire fléchir les puissances était de leur tenir tête, ensuite parce que les derniers événements faisaient passer, du principe révolutionnaire au principe opposé, toute l'autorité morale. De là, le traité connu sous le nom de traité des 24 articles.

Par cet acte, la conférence défaisait encore son œuvre, et, cette fois, au profit de la Hollande. Mais il faut remarquer que, dans ce nouveau revirement, dans cette scandaleuse annulation du traité des 18 articles, les choses furent combinées de manière à ce que l'intérêt français restât sacrifié. Voici, en effet, quelles furent les bases du traité des 24 articles, signé le 18 octobre 1831.

Quant au partage des dettes entre la Hollande et la Belgique, la conférence décida que celles qui avaient été contractées pendant la communauté, et elles s'élevaient à 10,100,000 florins, seraient divisées en deux portions égales , de telle sorte que la part de la Belgique fût de 5,050,000 florins. La conférence mit aussi à la charge de ce dernier pays les dettes belges antérieures à la réunion, et qui formaient une somme de 2,750,000 florins, somme à laquelle elle ajouta 600,000 florins comme indemnité des sacrifices imposés à la Hollande par la séparation. Cette décision était assez équitable; car si, d'un côté, les Belges pouvaient contester l'origine des dettes antérieures à la réunion, et, par exemple, celle de la dette atistrobelge, née d'une extension arbitraire donnée par Guillaume aux traités de Paris et de Lunéville, d'un autre côté, il est clair qu'on ne traitait pas la Belgique avec défaveur en sui-

i. LOUIS BLAHC

vant la proportion des impôts et non celle de la population, dans le partage des dettes contractées en commun. Restait l'indemnité de 600,000 florins. Or, ce n'était pas trop pour des avantages de commerce, tels que le transit libre vers l'Allemagne à travers le Limbourg, la liberté de l'Escaut, et la navigation des eaux intermédiaires entre l'Escaut et le Rhin.

La question commerciale et financière n'était donc pas résolue, à tout prendre, au détriment de la Belgique. Il en fut autrement de la question territoriale, parce qu'ici la conférence avait pour principal but de faire revivre, contre la France , la pensée qui , au congrès de Vienne, avait déterminé la formation du royaume des Pays-Bas.

Pour cela, il y avait trois choses à faire, la séparation des deux pays étant maintenue : 1° déclarer la Belgique neutre, et lui donner h partie septentrionale du Luxembourg, de manière à ce que la frontière française, depuis Longwy jusqu'à Givet, fût emprisonnée par la neutralité belge; 2° assurer au roi de Hollande une partie assez considérable du Luxembourg pour qu'il restât membre de la confédération germanique; 3° donner à la Hollande, nonseulement ce qu'elle possédait en 1790 dans le Limbourg , c'est-à-dire la moitié de Maestricht, Venloo et 53 villages , mais encore tout le territoire qui pouvait lui permettre, en détendant le long de la Meuse, d'acquérir une consistance continentale et de former contre la France une forte barrière.

Eh bien, tout cela fut décidé par le traité des 24 articles. Et la décision fut prise à l'unanimité! La signature de M. de Talleyrand, depuis le commencement de ce siècle, n'avait manqué à aucun des actes funestes à notre pays.

Ici se termine, dans ce qu'il avait eu de plus important, de plus héroïque et de plus orageux, le mouvement européen que la révolution de 1830 avait enfanté. Au plus vaste bouillonnement dont il soit fait mention dans l'histoire des agitations humaines succédait le calme de l'épuisement et un silence universel.

Victime de son propre gouvernement, la France n'avait plus d'autre spectacle que celui de la joie qu'inspiraient aux puissances enne-

mies de sa gloire, leurs succès inattendus.

La Prusse, en effet, voyait rentrer paisible* ment sous l'empire de ses lois les provinces rhénanes où le nom de la France n'éveillait plus d'écho.

L'Autriche était rassurée et satisfaite» En provoquant les insurrections de Modène, de Parme, de Bologne, la révolution de juillet n'avait servi qu'à fournir au cabinet de Vienne l'occasion de faire consacrer d'une manière éclatante ses prétentions sur l'Italie.

L' Angleterre avait tenu , durant toute l'année, le sceptre de la diplomatie, et avait fait tourner à son profit cette révolution belge que la fortune semblait avoir envoyée à la France comme un dédommagement des revers de 4 84 5. Le bill de réforme, adopté par la chambre des communes, venait d'être rejeté par la chambre des lords; mais l'indignation que ce rejet avait excitée dans toute l'Angleterre assurait une prochaine victoire à l'aristocratie des whigs, aristocratie non moins hostile que celle des torys» au peuple, à la France et à la liberté du monde, mais plus habile à voiler ses haines et à colorer les calculs de son égoïsme.

La Russie venait de perdre, dans la dernière campagne, un nombre considérable de soldats; mais elle ne portait plus dans son sein, comme un foyer de rébellion, la Pologne vivante. D'ailleurs , sa domination à Constan* tinople, loin de s'être affaiblie, s'était fortifiée par le concours de nos fautes et des circonstances. Car, dépeuplée par la peste, troublée par une sorte de guerre religieuse, menacée par les révoltes des pachas de Bagdad et de Scutari, la Turquie peuchait de plus en plus vers sa ruine. Aux réformes de Mahmoud, les vrais croyants répondaient par des incendies; naguère encore, l'embrasement du faubourg de Péra avait attesté la haine qui animait contre les Giaours, les adorateurs du prophète. Et pendant ce temps, le réformateur de l'Egypte, Méhémet-Ali, premier sujet du sultan, son émule, son ennemi secret, Méhémet-Ali équipait une flotte de 22 bâtiments, levait une armée de trente mille hommes , et , couvrant de ses rancunes contre le pacha d'Acre les projets de son ambition, se préparait à fondre sur la Syrie, avec ou sans l'autorisation de la

Porte, que bravait son orgueil. Jamais la Tvquie n'avait été plus impérieusement aosnm au joug d'une protection étrangère. Or, le rappel du général Gutlleminoi lui avait motirr combien était inévitable pour die le protectorat des Russes, et Constantlnople était & lev merci.

Telles étaient , pour les grandes poissa»» ennemies de notre pays, les conséquences ë la révolution de juillet, et elles jouissaient aie étonnement de leur inconcevable prospérât

Pour ce qui est des peuples que devait protéger la France, ils étaient rayés de la crte ou réduits en servitude. La patrie des Potouii n'existait plus que sur la terre étrangère, Oi ne parlait plus de l'Italie. Le parti apostolique, en Espagne, l'emportait sur la reine. Uk insurrection, étouffée dans le sang, et les succès du comte de Villaflor, heureux cbaapioi de dona Maria, avaient mis le comble, en euspérafet don Miguel, aux infortunes de la oatioe portugaise. La Belgique, enfin, la BelgiqK elle-même, désormais languissante et mutilée, se courbait sous la dictature de la conférence, tandis que le roi de Hollande prononçait des discours remplis de menaces, et semblait appeler une seconde fois son peuple aux arao.

Et pour tout cela il avait suffi d'une année; tout cela était l'œuvre de quelques domina sans génie, sans grandeur, sans prestige, sai> habileté, n'ayant d'autre prévoyance que lt peur du lendemain et d'autre profondeur q« celle du mal voulu avec persévérance. Àias, l'égoïsme restait triomphant; en face des aonarchies promptes à se concerter, les peuples soulevés n'avaient pu ni se rapprocher ai s buir; et le problème de la solidarité humaine» posé devant le monde sous deux formes diferentes, venait d'être résolu dans un sens misérable. Pour surcroit de douleur, le choléra s'était étendu sur l'Europe et la dévastait

Quant à la France, coupable d'avoir maaqat à sa mission et d'avoir souffert qu'on fit mleoce à son génie, elle allait être plus rudement frappée qu'aucune autre nation. Das leur amour pour la paix, qui répondait au sentiments de la classe dominante et à ses intérêts, compris d'une manière étroite et frivole, les ministres français avaient violé ^

notions les plus élémentaires de la science politique et les règles de la plus vulgaire prudence. Au lieu de conserver la paix» en inspirant aux puissances la peur de la guerre, ils avaient donné lieu à nos ennemis de nous imposer leurs volontés en nous faisant peur à nous-mêmes. Le vice de cette politique venait d'être clairement démontré par Guillaume qui, nous Pavons déjà dit, eut la gloire de dicter presque les conditions de la paix, en se montrant résolu à ne les point subir. De la conduite du gouvernement français, il devait résulter et il résulta que la voix de la France perdit toute autorité dans les conseils de l'Europe, et que notre diplomatie tomba sous le joug de cette inexorable fatalité d'abaissement que créent des concessions inhabiles. Il n'était pas jusqu'à nos conquêtes en Afrique qui ne dussent être pour nous, comme la suite de cette histoire le montrera , une source de fautes et de calamités.

Il y avait, du reste, une singulière petitesse de vues à croire qu'on obtiendrait, au prix des faiblesses, le repos intérieur. Quand les passions d'un peuple sont fortement éveillées, il faut, si on ne sait pas les employer, se résigner à les combattre. Aussi allait-on voir la France, seule agitée au milieu des peuples redevenus immobiles. Par une juste et mémorable expiation ; elle était condamnée à troubler, pendant longtemps encore, ce morne silence qu'elle avait laissé s'établir autour d'elle ; et les passions généreuses , qui partout étaient refoulées, allaient en quelque sorte refluer sur elle, pour se convertir en tumulte et en guerre civile. Je raconterai ces malheurs, ces désordres ; et j'ai le désir sincère de ne pas mêler une amertume trop grande à ce récit des souffrances et des humiliations de mon pays. Car les devoirs de l'historien sont austères , et l'on exige de lui qu'il commande le calme à son cœur.

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