I . LOUIS IU5C
rets compromis dans les chances d'une faillite prévue. On ne manqua pas de rappeler, à ce sujet, que la maison de M. Gisquet venait de suspendre ses payements, lorsqu'elle les reprit tout à coup, M. Gisquet ayant rapporté de Londres un projet de marché qui semblait devoir relever sa fortune. Mais les rumeurs devinrent bien plus menaçantes encore, quand on apprit que les fusils achetés si cher étaient de mauvaise qualité; qu'ils étaient d'un usage fort incommode, et très-lourds; enfin, que le travail des pièces accessoires y était moins perfectionné que. dans les fusils de nos fabriques (1).
Le ministre de la guerre avait , il est vrai , institué une commission, composée de douze officiers d'artillerie, pour vérifier, à Calais, les armes venues d'Angleterre, et cette commission remplit ses devoirs avec une loyale sévérité. Mais, sur les deux cent mille fusils livrés par M. Gisquet, cent dix mille avaient été fournis par les fabricants, et quatre-vingtdix mille provenaient de la Tour de Londres. Or, diverses circonstances faisaient penser que les fusils de la dernière espèce, et c'étaient les plus mauvais, n'avaient été soumis à aucun examen (2).
11 y avait dans tout cela un ensemble de présomptions graves, et il n'était pas sans importance d'éclaircir un tel mystère, lorsque tout semblait annoncer déjà l'altération du caractère national et les progrès du mercantilisme en France. Il fut question de porter l'affaire au parlement; mais, les soupçons grossissant de jour en jour, une feuille républicaine, la Tribune, résolut de donner le signal de l'attaque, et le 9 juillet 1831 elle publia un article où se trouvaient ces mots : « N'est-il pas vrai » que, pour les marchés de fusils et de draps,
* M. Casimir Périer et le maréchal Soult ont
* reçu chacun un pot-de-vin qui serait de plus » d'un million? »
M. Armand Marrast était l'auteur de cet ar-
vérification s'est faite avec sévérité, dit (t. I, p. 485) : a En » définitive, sur les cent dix mille fusils fournis par les » fabricants, trente-cinq mille avaient été mis a l'écart pour • des réparations ou améliorations jugées nécessaires. »
Pourquoi M. Gisquet ne parle-t-il ici que des cent dus mille fusils fournis par les fabricants? Les quatre-vingt-dix mille provenant de la Tour de Londres ont-ils été examinés?
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ticle. Écrivain plein de sève, d'esprit et de vigueur, il avait déployé dans cette énergique accusation toutes les qualités de son talent. La sensation fut grande; et des poursuites, dirigées coutre le journal, aboutirent à un procès fameux. Les personnages les plus considérables de l'État : MM. de Lafayette, Dupont (de l'Eure), Lamarque, Guizot, de Corcelles, Laffitte, de Bricqueville, y comparurent comme témoins. MM. Casimir Périer et Gisquet y furent défendus avec beaucoup de souplesse et d'habileté par MM. Dupin jeune et Lavaux ; mais ils eurent à soutenir les puissantes attaques du défenseur de la Tribune, M. Michel (de Bourges) , orateur irrésistible et sauvage dont une seconde révolution de 92 aurait fait un autre Danton. M. Armand Marrast prit aussi la parole dans cette lutte célèbre, et y défendit avec une éloquence entraînante les droits de la presse. « Quoi! s'écria-t-il en parlant de ces dépositaires du pouvoir qui en voudraient goûter les douceurs sans en supporter la responsabilité, quoil ils auront à leur disposition l'armée, l'argent, toutes les forces nationales ; d'un signe ils feront mouvoir tous les fonctionnaires; ils agiront sur les destinées du pays par des moyens si puissants ; au moindre mouvement de leur pensée ils auront, pour écraser ceux qui les combattent, et les parquets, et les huissiers, et les gendarmes, et cet immense fléau de la police! et quand ils se présentent à nous avec tout ce cortège, nous n'aurions pas, nous, simples écrivains, le droit de les questionner, de nous défier d'un pouvoir si menaçant, de croire à des abus si faciles? Nous ne pourrions pas répéter ces rumeurs de l'opinion, qui a un instinct si droit et si sûr?... Notre devoir est plus élevé. La liberté vit de défiances. Prenez le pouvoir, si vous voulez ; mais sachez que, dès ce moment, vous tombez sous l'empire de la publicité, vous, votre présent, votre passé, tous vos actes connus, tous vos actes même projetés... Et honte à l'écrivain timide qui déserte ses devoirs parce que quelque danger s'y attache! »
Dans sa vive et chaleureuse improvisation , M. Armand Marrast avait donné au système des garanties publiques un développement que
M. Dupin jeune se hâta de déclarer dangereux. Selon lui, la diffamation, même à Tégard d'un fonctionnaire, n'était pas permise, lorsqu'elle ne s'appuyait que sur des présomptions , fi*sent-elles fortes, que sur des témoignages, fassent-ils honorables. Et, dans ce cas, il ne devait pas plus être loisible aux écrivains d'aceaser sous forme dubitative que sous forme affirmative, le premier mode n'étant qu'un artifice de langage.
Dans le cours de ces débats, M. Bascans, gérant de la Tribune, produisit une lettre <f ai des premiers fabricants d'armes de Londres, M. Beckwith, celui précisément auquel IL Gisquet avait confié l'inspection des fusils. L'iacident était curieux. M. Bascans, quelques jours avant le procès, s'était rendu à Londres; il s'était présenté à M. Beckwith comme chargé de faire un armement considérable , et avait prié le fabricant de lui faire connaître ses prix par une lettre qui pût être communiquée au personnes intéressées dans l'entreprise. C était cette lettre que M. Bascans mettait sous les yeux du tribunal , et on y lisait : c Un fusil » avec sa baïonnette , et de la même qualité » sous tous les rapports que les fusils fournil » à M. Gisquet par le gouvernement britajiw- » que, vous coûtera 36 fr. 80 c. (1). » On m tint nul compte de cette lettre, quelque significative qu'elle fût. En soutenant la théorie des attaques penawnéOe*, M. Armand Marrast avait attribué à la presse un droit d'investigation qui devait effrayer, à une époque de décadence, il fut condamné à trois mille francs d'amende et à six mois d'emprisonnement. Mais Fopioioc publique, sans accuser les juges de partialité, parut peu disposée à confirmer le jugement, et les mots fusils-Gisquet demeurèrent dans l'inexorable grammaire de la polémique comae une expression flétrissante.
Dans ce procès des questions importantes venaient d'être posées, et résolues en sens divers. 11 en était une, cependant, sur laquelle nulle opposition ne s'était manifestée. La loi qui, dans les attaques dirigées contre un citoyen non fonctionnaire, interdit la preuve judiciaire des faits allégués, cette loi avait été
(I) Elle a été dépotée au greffe de la cour royale.
citée et n'avait pas été combattue. L'esprit du siècle était là tout entier. San* doute, ee seraient des mœurs odieuses que celles qui , offrant une prime au scandale, jetteraient la vie privée des citoyens en pâture aux délateurs, comme cela se pratiquait à Rome. 11 faut donc que des peines soient portées contre la calomnie, et que ces peines soient terribles. Mais défendre aux citoyens la dénonciation des actes dont ils ont la preuve, et ne pas leur permettre, quand ils ont démasqué le vice, d'appeler à leur aide la vérité, c'est insulter à la raison; c'est accorder au relâchement des mœurs, à
l'abaissement des caractères, le bénéfice d'un patronage public et anticipé; c'est encourager légalement la mauvaise foi, l'esprit d'intrigue, les fraudes habiles, et enlever à la sécurité de la société tout entière ce qu'on donne à celle de l'individu. D'ailleurs, l'homme et le fonctionnaire ne sauraient former deux êtres distincts. Le juge qui joue à la bourse se fera tôt ou tard acheter ses jugements. Le député qui a de grands besoins, nés de grands vices, se fera tôt ou tard acheter son vote. Je plains un pays dont les lois et les mœurs sont telles que la popularité d'un Mirabeau n'y soit pas impossible.