‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 44 sur 96 · louis iuhc · texte numérisé non relu

louis iuhc

refusant à un suicide manifeste, 'elle votait pour le maintien de l'hérédité? Comment contenir, dans cette hypothèse, tant de passions prêtes à se déchaîner? Du conflit des deux chambres qu'allait-on voir sortir? une révolution peut-être! Étourdis par les clameurs qui de toutes parts s'élevaient autour d'eux, effrayés, chancelants, éperdus, les ministres résolurent de prévenir à tout prix l'orage qu'ils pressentaient, et, le 19 novembre, parut une ordonnance royale portant création de trente-six pairs.

Le but de cette mesure était manifeste; les ministres voulaient acquérir dans la chambre des pairs une majorité favorable à l'abolition de l'hérédité. Cependant, la nouvelle de l'ordonnance souleva les esprits d'une manière terrible. Les adversaires de l'hérédité, loin de se réjouir d'un coup d'État qui leur assurait la victoire, se répandirent en imprécations contre le ministère. Il y eut, chez le restaurateur Lointier, des réunions menaçantes de députés appartenant à l'opposition , et ils rédigèrent une protestation que M. Dupont (de l'Eure) fut chargé de déposer sur le bureau de la chambre. La polémique, dans les journaux, devint aigre et passionnée. Les ennemis du gouvernement prétendaient qu'en soumettant à une révision l'article 33 de la charte , la chambre de 1830 avait suspendu le droit de promotion que cet article contenait; que l'ordonnance du 30 novembre n'était conséquemment qu'un coup d'État dans tout ce que l'acception du mot présente de plus tyrannique et de plus insolent ; qu'on insultait à la nation, en rendant juges de ses répugnances ceux qui en étaient l'objet; qu'au lieu de se jeter en dehors de la légalité pour prévenir des résistances trop faciles à prévoir , le ministère aurait mieux fait de ne point les enhardir, ces résistances si funestes, en plaidant la cause de l'aristocratie au moment même où il la sacrifiait sans courage, en vantant l'hérédité au moment même où il proposait de la détruire , en refusant enfin aux députés, maintenant qu'il s'agissait d'abolir un privilège odieux, ce pouvoir constituant qu'on n'avait eu garde de leur contester lorsqu'il s'était agi de pousser sous le joug d'une dynastie nou-

velle le peuple victorieux, mais incertain et lassé.

Il y avait dans la logique de ces plaintes quelque chose de déloyal. Car, après tout, le moyen que l'opposition repoussait avec tant d'emportement était peut-être le seul qui pût conduire sans secousses au but qu'elle brûlait d'atteindre. Mais Casimir Périer donna raison à ses ennemis, lorsque, s'étant rendu le 22 novembre à la chambre des pairs, il ne craignit pas de caractériser en ces termes l'ordonnance du 20 novembre : c II ne s'agit » pas ici d'une simple question de majorité, » car il y a toujours dans cette chambre une » majorité tout acquise à une détermination » patriotique, c'est plutôt une respectueuse i précaution contre votre générosité person- » nelle, qui aurait imprimé à la résolution de » la chambre plus encore le caractère d'un » acte de dévouement que celui d'un acte pu- » rement législatif. » De sorte qu'une mesure présentée ailleurs comme un moyen de désarmer l'égoïsme de la pairie, était présentée ici comme un pur hommage rendu à sa générosité. Triste manège qui n'avait pas même le mérite d'un mensonge habile! Manège honteux, où se trouvait également compromises et la probité du ministre et la dignité de l'homme!

Ainsi, le désordre était dans les esprits et dans les affaires; le ministère courait tête baissée, et par la route des coups d'État, au renversement d'une institution qu'il jugeait nécessaire; la royauté concourait, sans le vouloir, à la ruine d'une pairie qui , sans le vouloir, avait concouru à l'enfantement de cette royauté; l'opposition se plaignait d'être trop bien servie; ceux qui reprochaient à la chambre des députés d'avoir eu en 1830 toute l'audace de l'usurpation, lui reprochaient, par une inconséquence singulière, d'en éprouver

aujourd'hui les scrupules que dire encore?

Tout n'était plus, soit dans le camp de l'opposition, soit dans celui du ministère, que vœux incohérents, mesures contradictoires, violations des principes, erreurs de jugement ou mauvaise foi , ténèbres , confusion : et le gouvernement de la société flottait entre l'anarchie et le vertige.

Quoi qu'il en soit, la création des treato-ox pairs, en modifiant la majorité de la pairie, ta condamnait au suicide : la loi qui abolissait l'hérédité de la chambre des pairs et coasserait le système de la nomination par le m dans un cercle de notabilités, cette loi destructive du régime constitutionnel, fat ?otée au palais du Luxembourg telle qu'on Fana votée au palais Bourbon , à une majorité & trente-quatre voix (1). Treize pairs, pan» lesquels M. de Fitz-James, donnèrent aurai* leur démission.

Mais le libéralisme exigeait plus encore. Reproduisant une proposition , déjà présentée par M. Baude, le colonel Bricqueville deuwdi que tout membre de la branche aînée de Bourbons fût déclaré banni à perpétuité do territoire français; que cette loi eût potr sanction la peine de mort; et que la vente de biens appartenant h la famille proscrite fit rendue obligatoire dans un laps de temps déterminé.

On doit cette justice à la bourgeoisie que h proposition du colonel Bricqueville ne mcontra point parmi elle un assentiment bmnime. Plusieurs comprirent que, quoique proposée par un homme loyal, une pareille toi était impie, parce qu'elle usurpait sur Dieu le lendemain; qu'elle était inique, parce qu'dk frappait toute une race pour le crime dai seul; qu'elle était antisociale, parce qn'efe enchaînait à des ressentiments qui peowt passer, le peuple qui dure; qu'elle était iottile, parce que le délit de conspiration avait été prévu et qu'il y avait bien assez de sasf dans nos codes; qu'elle était impolitique, parce que la concurrence entre rois garde un châtiment assuré à la tyrannie et protège la liberté; qu'enfin, elle allait contre son but, parce q« le danger enflamme l'ambition , efinoblit jusqu'aux désirs illégitimes, et fait, chez un petple généreux, du titre de proscrit un passe port de prétendant.

Convenait-il, d'ailleurs, de déployer taat d'acharnement contre une dynastie vaincue, dans un pays qu'on voulait façonner au josf

ri) Loi sur l'aboli lion de la pairie adoptée par k des députés le 18 octobre 1851 , et par la chambre des psir* le 28 décembre de la même année.

d'une dynastie nouvelle? C'est ce que, dans la séance du i 5 novembre, M. Pages (de l' Ariège) fit ressortir d'une matière saisissante. « La » France, disent les courtisans, est renommée » entre les nations par son amour pour ses » princes. L'histoire tient un autre langage, » et la vérité dément la flatterie. C'est par » l'assassinat du dernier Valois que le premier i Bourbon monte sur le trône. Henri IV meurt » cruellement assassiné. Durant leur minorité, » Louis XIII et Louis XIV, chassés par la ré- * volte, trouvent à peine un abri pour cacher » leur léte; le fer se fait jour jusqu'à la poii trine de Louis XV. Louis XVI meurt sur » l'cchafaud. Louis XVII s'éteint dans les fers. » 11 y a du sang Bourbon dans les fossés de » Vincennes, il y en a sur le seuil de l'Opéra. » Louis XVIII est proscrit à deux reprises. » Cliarles X a pris trois fois la route de l'exil. » Et ce n'est pas dans un pays qui a vu de si » près toutes les misères de la royauté, qu'il » est permis, sous un gouvernement monar- > chique, d'ajouter à ce faste d'oppression, et » d'inscrire dans les actes du législateur une » tyrannie qui ne se trouva point dans la co- » 1ère du peuple. »

Au discours de M. Pages (de l' Ariège), rem* pli d'un bout à l'autre de considérations de ce genre, saines et élevées, M. Eusèbe de Salverte ne sut opposer qu'une logique étroite et impitoyable. L'assemblée , néanmoins, paraissait en suspens , lorsque M. de Martignac parut à la tribune. Il portait sur son visage l'empreinte de la mort, dont on croyait déjà le germe dans son sein; et, en le voyant prêt à défendre son vieux maître exilé, on se rappelait les efforts qu'il avait faits pour prévenir cette chute et cet exil, c Messieurs, dit-il d'une » voix affaiblie et pénétrante, le bannissement » est, dans nos lois, une peine infamante pro- » noncée par le juge après mûr examen; et » l'on vous propose de la prononcer d'avance » contre les générations nées et à naître, sans » examen , par anticipation , sans savoir quel » sera celui que vous condamnez !,.. Un de vos » orateurs disait naguère à cette tribune : c En France, la proscription absout. » Eh » bien , ce mot profond et vrai a jugé votre » loi ! Ainsi, un prétendant arrivera en France;

» on avertira l'autorité du danger que peut » courir la sécurité publique. Mais qu'un » proscrit, condamné d'avance, y vienne, où » trouverez-vous un homme qui ira frapper » sur l'épaule du bourreau, en lui disant : c Regarde cette tête royale, reconnais-la, et » fais-la tomber. » Ce n'est pas en France » que vous trouverez cet homme. » A ces mots, l'orateur s'arrêta, vaincu par son émotion, que partageait toute l'assemblée. Puis, reprenant, il raconta qu'au temps où il avait eu le malheur d'être ministre, un régicide, un proscrit, ayant été découvert sur cette terre de France où il lui était interdit de paraître, le ministère, loin de le faire arrêter, s'empressa de protéger sa retraite, c Le vieillard, conti- » nua M. de Martignac, fut soigné, car il était » malade; il reçut des secours, car il en avait » besoin; il fut conduit avec les égards dus à » sa vieillesse et à son malheur, jusqu'à la » frontière* Je rendis compte ensuite de ce » que j'avais fait; et je fus approuvé alors » comme je le serais par vous aujourd'hui. * Oui ! oui! s'écria-t-on de tous les points de la salle; et la sensation fut profonde, quand l'orateur ajouta : « Que serait-ce donc s'il avait » été question de la peine de mort? Je crois » en vérité que je ne vous en aurais pas parlé ! » Nobles paroles dont M. de Martignac compléta l'effet par cette vive image : c Qu'un de ces » proscrits que votre proposition punit soit » conduit en France et qu'il y cherche un » asile; qu'il aille frapper à la porte de l'auteur » même de la proposition, que cette porte s'ou- » vre, que le proscrit se nomme, qu'il entre, » et moi je lui réponds d'avance de sa sûreté. » La question était décidée par d'aussi généreuses raisons : de la proposition qui lui était soumise, la chambre écarta toute sanction pénale. Plus conséquente avec elle-même, l'assemblée aurait repoussé la proposition au lieu de la mutiler. Que signifie une loi qui n'est que la déclaration d'un fait? Mais le ministère se plut à regarder cette déclaration comme une sorte de consécration nouvelle de la dynastie de Louis-Philippe. Ce fut cette considération que M. Guizot fit valoir, et ce fut dans ce sens que la majorité vota. Car les gouvernements sont tous aveugles et vains de la

même manière; tous ils affichent la prétention d'être immortels, comme s'il y avait autre chose qu'une succession de désastres dans la succession des âges, comme s'il' n'y avait pas une chute dans tout avènement , et l'idée présente de la mort dans chaque phénomène de la vie. 11 s'était cru immortel aussi, ce gouvernement républicain qui avait fait étouffer par le roulement des tambours les paroles suprêmes d'un roi condamné comme le dernier représentant de la royauté en France. II avait cru, à son tour, sa dynastie immortelle, ce Napoléon qui , pour se survivre, avait fait entrer dans son lit la fille des Césars germaniques, orgueil insensé qui l'abaissa et le perdit! Et la restauration, n'avait-elle pas écrit sur sa bannière ce mot, éternellement trompeur, de perpétuité, qu'on imprimait aujourd'hui dans le Moniteur de Louis-Philippe? A deux pas de ce palais où Ton osait parler d'une race à jamais proscrite et d'une autre race à jamais triomphante, s'élevait un palais qui, depuis cinquante ans, n'était qu'une hôtellerie à l'usage des royautés qui arrivent et qui s'en vont. On le savait, n'importe : la chambre vota cette flatterie monstrueuse : c La branche aînée » des Bourbons est bannie à perpétuité. » Et

les rois de prendre cela au sérieux ! L'1 est pleine de ces exemples.

Dans le cours de la discussion , M. Berner avait demandé, au nom de F union des partis, qu'on abrogeât la loi portée en 1846 coato Napoléon et sa famille, bannis aussi à perpétuité. Hais la chambre n'abrogea, de cette ta de 1816, que la sanction pénale qu'y avai&t attachée des hommes proscrits eux-mêmes depuis !

Voilà sous quel jour se montraient les pouvoirs nouveaux. On avait fait une royauté, et on lui retirait son seul appui naturel, me pairie héréditaire! On avait déclaré cette royauté inviolable, et l'ou s'étudiait à la flatter en vouant à l'exécration des siècles i veiir l'autre royauté, inviolable aussi! On plaçait sur la colonne Vendôme la statue de Napoléon, et Ton défendait à la mer de venir jeter sar les plages de France quelque membre errant de la famille de Bonaparte! On voulait continuer au peuple une éducation monarchiqae, et, du haut de la société, on le conviait à cette longue haine des rois, dont les république s'honorent ! Nul ne sait jusqu'où peut conduire la démence de l'orgueil , lorsqu'il a pris place dans les conseils des souverains.

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