‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 45 sur 96 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Lyon. — Situation déplorable des ouvriers en soie : élal de la fabrique lyonnaise. — Les ouvriers demandent an tarif; k préfet de Lyon intervient ; débats ; fixation d'un tarif. — Colère de la majorité des fabricants. — Provocations adressés aux tisseurs. — Revue sur la place de Bcllccourt; menaces ; tout se préparc pour une insurrection. — Fatales dissjdeam entre le général Roguct et M. Bouvicr-Dumolard ; aveuglement des autorités. — Topographie de Lyon. — RasscsabJeaKs* à la Croix-Rousse. — Insurrection. — Toute la ville est en feu. — M. Bouvier-Dumolard et le général Ordonneau saal faits prisonniers ; générosité des tisseurs. — Véritable caractère de la lutte. — Combats du 22; barricader; îaceodies. la politique prend place dans l'insurrection. — Les ouvrjers partout victorieux; les troupes se retirent par la barrière Saint-Clair. — Les chefs des ouvriers a l'hôtel de ville : ils partagent le pouvoir avec des hommes de parti. — Adroites manœuvres. — On sème la division entre les insurgés politiques et les ouvriers. — Le peuple embarrassé de sa victoire. — Pauvres veillant en armes sur les hôtels des riches. — Philosophie de ces événements. — Arrivée du due <FOriéaas et du maréchal Soult à Lyon. — Conclusion.

Pendant que Paris était livré à ces agitations, Lyon couvait. la guerre civile. Mais, à Lyon , ce n'étaient pas , comme à Paris , des questions politiques qui entretenaient le trouble dans les esprits et passionnaient les âmes. Le mal y avait des racines plus profondes.

Dans le faubourg de la Croix-Rousse une population immense végétait, vouée à un travail pénible et à peu près stérile pour elle. Les ouvriers en «oie de Lyon n'étaient pas seulement courbés sous le joug de la misère, ils étaient victimes des plus injustes mépris. Cm

qu'ils enrichissaient feignaient de les regarder comme une race inférieure et avilie; l'horrible tribut que levaient sur leur jeunesse et sur leur santé l'habitation malsaine et les fatigues excessives de l'atelier, ne faisait que fournir une arme nouvelle au dédain, et la désignation injurieuse de canuts résumait toutes les formes de leur malheur. Quelles pensées devaient occuper la veille ardente de ces proscrits de la civilisation moderne, lorsque, souvent , au milieu de la nuit , à la lueur d'une lampe brûlant dans un réduit infect, leurs métiers battaient pour l'oisif paisiblement endormi? Et cependant, leur révolte devait nattre non de leur volonté, mais de la fatalité des circonstances, comme si la misère trouvait en elle-même son aliment et le principe de sa durée!

Pour se faire. une idée juste du drame sanglant que nous allons écrire, il faut bien connaître l'organisation de la fabrique lyonnaise. Elle était en 1831 ce qu'elle est encore aujourd'hui. L'industrie des soieries occupait de trente à quarante mille ouvriers compagnons. Au-dessus de cette classe vivant au jour le jour n'ayant ni capital, ni crédit, ni résidence fixe, se trouvait celle des chefs d'atelier, dont ' le nombre s'élevait à huit ou dix mille , et qui , propriétaires chacun de quatre ou cinq métiers, employaient les compagnons pourvus par eux des instruments de travail, moyennant la retenue de la moitié du salaire payé par le fabricant. Les fabricants, au nombre de huit cents environ, formaient une troisième classe, placée entre les chefs d'atelier et ceux qui, sous le nom de commissionnaires, étaient chargés de fournir la matière première, agents parasites, et véritables sangsues de l'industrie lyonnaise. Ainsi les commissionnaires pesaient sur les fabricants, qui, à" leur tour, opprimaient les chefs d'atelier; et ceux-ci étaient forcés d'appesantir sur les compagnons le joug qu'ils subissaient eux-mêmes. De là une oppression de tous les instants; de là, au sein de la classe soumise au fardeau de toutes ces tyrannies superposées l'une à l'autre, ces haines sourdes qui fermentent dans les cœurs et finissent par s'en échapper en cris de colère.

Toutefois, la prospérité de la fabrique lyon-

naise avait pendant longtemps conjuré le danger. Tant que le travail ne leur avait pas été imposé à des conditions homicides, les ouvriers lyonnais s'étaient contentes du modique salaire qui les faisait vivre. Mais des circonstances étrangères et antérieures à la révolution de juillet vinrent porter atteinte à la fabrication lyonnaise. De nombreux métiers de soîferie s'étaient établis à Zurich, à Bâle, à Berne, à Cologne ; et l'Angleterre, de son côté, s'affranchissait peu à peu du tribut industriel qu'elle avait longtemps payé à la ville de Lyon. A cette cause de ruine pour les ouvriers s'en joignit une plus active encore. Depuis 1824, le nombre des fabricants lyonnais s'était accru dans une proportion très-forte, et aux effets de la concurrence étrangère qui , après tout , ne portait guère que sur les étoffes unies, étaient venus s'ajouter les désastres d'une concurrence intérieure poussée jusqu'à ses dernières limites. Quelques fabricants continuèrent à s'enrichir; mais la plupart, voyant diminuer leurs bénéfices, rejetèrent leurs pertes sur les chefs d'atelier, qui firent porter aux compagnons une partie du fardeau qui les accablait. De quatre à six francs, le salaire de l'ouvrier intelligent et laborieux tomba insensiblement à quarante, à trente-cinq, vingt-cinq sous; en novembre 4834, l'ouvrier employé à la fabricatidn des étoffes unies ne gagnait plus que dix-huit sous pour un travail de dix-huit heures par jour. Ainsi l'oppression avait descendu tous les degrés de l'échelle industrielle. Quand ils se virent disputer jusqu'au pain de leur femme et de leurs enfants, les malheureux compagnons se mirent à pousser des cris de d et fesse. La situation des chefs d'atelier eux-mêmes était devenue cruelle; l'abaissement du prix des façons ne leur permettait plus de supporter la charge d'un loyer élevé et les perles résultant, soit de nombreux chômages, soit du montage, trop souvent renouvelé, des métiers. La plainte devint générale; chefs d'atelier et compagnons associèrent leurs douleurs; et, du fond de ce quartier de la misère appelé la Croix-Rousse on entendit s'élever une clameur confuse d'abord, mais bientôt solennelle, formidable, immense.

Lyon avait depuis quelque temps pour pré-

fet un homme habile à flatter et à manier les passions populaires. M. -Bouvier- Dumol a rd comprit tout de suite qu'il n'y avait pas de milieu possible, au point où en étaient les choses, entre exterminer la population ouvrière et satisfaire à ses légitimes exigences. Il prit ce dernier parti. Malheureusement, son autorité à Lyon était mal assise et chancelante. Il était secondé mollement par l'administration municipale, pouvoir défiant sous les coups duquel avait déjà succombé son prédécesseur, H. Paulze d'Yvoy ; et, ce qui était plus grave, il avait dans le lieutenant général Roguet un ennemi personnel. Le comte Roguet était un brave soldat, mais il n'était que cela. Les plaintes de la population ouvrière de Lyon n'étaient dans sa pensée que l'explosion d'un mécontentement factieux, et cette disposition d'esprit, jointe à ses répugnances particulières, le rendait peu propre à appuyer les vues de l'autorité civile. Malgré toutes ces difficultés, M. Bouvier-Dumolard se mit à l'œuvre. Il chercha d'abord à gagner la confiance des ouvriers en se présentant comme le champion de leurs intérêts. Ils demandaient la fixation d'un tarif au minimum; cette demande était juste : il prit ses mesures pour la faire triompher. Le 11 octobre 1831 , le conseil des prud'hommes avait rédigé la déclaration suivante :

« Considérant qu'il est de notoriété publi- » que que beaucoup de fabricants payent réel- » lement des façons trop minimes, il est utile. » qu'un tarif au minimum soit fixé pour le » prix des façons. »

Bien que ce conseil des prud'hommes, par le plus bizarre intervertissement des pouvoirs, se fût assemblé à la provocation du lieutenant général Roguet, M. Bouvier-Dumolard résolut de donner suite à la délibération qui entrait parfaitement dans ses vues; et, le 1 S, il réunissait sous sa présidence la chambre de commerce, les maires de Lyon et ceux des trois villes -faubourgs. Il fut décidé dans cette séance que les bases d'un tarif seraient discutées contradictoirement entre vingt- deux ouvriers, dont douze avaient été déjà délégués par leurs camarades, et vingt-deux fabricants que la chambre de commerce désigna.

Rien n'était assurément plus conforme aux

lois de la justice et de l'humanité. Et sup. sant même que cette mesure n'eût pas è*^ gale; en supposant qu'elle n'eét pas été» torisée en 1789 par l'assemblée constitua* en 1793 sous la convention, eu 1844 m l'empire, n'était-elle pas impérieusement ce* mandée par l'état des choses? Plusieurs ■!liers d'ouvriers prouvaient, par l'excès de kimisère, tout ce qu'il peut y avoir de tma* au fond de celte prétendue liberté de trust» tions que les fabricants invoquaient. Ploswr milliers d'ouvriers menaçaient Lyon de te désespoir. Fallait-il s'absteuir, entre les te de l'humanité violées et la guerre civile de* nue inévitable? Le pouvoir qui, en de ai* circonstances, ne sait pas être arbitraire, & abdiquer. On est indigne de commander m hommes quand, pour les sauver, on n'est p capable d'oser beaucoup, et même, de j«r sa tête.

M. Bouvier-Dumolard aurait donc pn etti fixer lui-même le tarif : il n'eut pas tint* hardiesse et il se contenta de mettre les défi parties en présence. Mais telle était aJon fc trange fausseté des notions qui s'étaieot rrpandues dans le public, sur les droits dû e» merce et sur la liberté des transactioas, q* la conduite du préfet, toute timide et \épk qu'elle était, fut vivement Mimée parte fabricants et considérée comme un abus de pot* voir. Les ouvriers, à leur tour, virent prédit un bienfait dans ce qui n'était qu'une strtô et nécessaire exécution des lois de la j* tice.

Le 21 octobre, une nouvelle assemblée fc convoquée à l'hôtel de la préfecture. Lesviaffdeux fabricants que la chambre de commère avait désignés s'y trouvèrent eu présence te douze délégués de la classe ouvrière. Mais I* fabricants firent observer qu'ayant été noms» d'office, ils ne pouvaient engager leurs cetfrères. Les délégués des ouvriers, de leurcte devaient faire porter leur nombre à vingt-d*01 Une troisième réunion fut alors indiquée, pw que les fabricants eussent le temps de noauotf des fondés de pouvoir. La crise, cependant, devenait de plus en plus menaçante; de aoabreux rassemblements d'ouvriers se fonBaietf chaque soir sur les places publiques; des or*

leurs populaires allaient parcourant les groupes , faisant ressortir ce que cachaient de cruel tant de lenteurs, et demandant avec véhémence si , pour rendre justice à l'ouvrier, on voulait attendre que la faim l'eût rendu tout à fait incapable même de se plaindre. Le 25 octobre avait été fixé pour la discussion définitive du tarif. Ce jour-là, dès dix heures du matin, un spectacle étrange et touchant Ait donné à la ville de Lyon. Une multitude immense descendit en bon ordre et silencieusement des hauteurs de la Croix-Rousse, traversa la ville, et couvrit les places de Bellecour et de la préfecture. C'était la foule affamée des travailleurs qui venait apprendre son sort. Us restèrent là quelque temps sans pousser un cri, sans proférer une menace; leurs mains n'étaient armées ni de fusils, ni d'épées, ni même de bâtons; seulement un drapeau tricolore flottait audessus de leurs têtes, et leurs chefs portaient uue petite baguette pour se faire reconnaître et maintenir la discipline.

Quelque pacifique que fût cette démonstration, M. Bouvier-Dumolard craignit qu'elle n'ouvrit carrière aux calomnies ; il descendit en costume au milieu des ouvriers , leur représenta qu'il ne fallait pas que le tarif eût l'air d'avoir été conquis par la violence, et finit en déclarant que la séance ne serait ouverte que lorsqu'ils se seraient retirés. Des cris de vive le préfet! retentirent, et ce peuple de pauvres regagna son quartier à pas lents, en bon ordre, à travers l'autre peuple muet d'étonnement.

Entre les délégués de l'une et de l'autre partie, la discussion s'engagea sur les abus criants qui s'étaient introduits dans la fabrique, mais particulièrement sur la rédaction du tarif, et telle fut la modération des ouvriers, que les lancés, que douze jours auparavant on consentait à payer huit sous, furent réduits d'un huitième au profit des fabricants. Le tarif fut signé de part et d'autre, on chargea le conseil des prud'hommes d'en surveiller l'exécution, et un jour par semaine fut fixé pour entendre les plaintes auxquelles la mauvaise foi pourrait donner lieu.

À cette grande nouvelle, la ville de Lyon fut profondément émue. Les ouvriers tressaillirent

de joie; le soir, ils illuminèrent leurs maisons, et témoignèrent leur enthousiasme par des danses et des chants qui se prolongèrent bien avant dans la nuit.

Du reste, ils étaient si peu disposés à don-

ner suite à ce premier succès, que leurs vingtdeux délégués offrirent leur démission. Mais M. Bouvier-Dumolard les engagea vivement à la retirer, soit que son dessein fût d'opposer au mauvais vouloir des fabricants une barrière permanente; soit que, redoutant quelque prochaine catastrophe, il voulût se ménager dan# la classe ouvrière elle-même des moyens d'influence.

Quoi qu'il en soit, l'agitation alors passa du camp des ouvriers à celui des maîtres. 11 y avait parmi les fabricants des hommes honnêtes et éclairés. Ceux-là se réjouirent sincèrement du tarif : ils le regardaient comme un frein nécessaire mis à l'avidité de quelques grands spéculateurs et comme un moyen sûr de modérer les mouvements désastreux de la concurrence. Mais ce sentiment était celui du petit nombre, et la nouvelle de l'établissement d'un tarif ne Ait pas plutôt connue, que la colère de la plupart des fabricants se répandit en récriminations et en menaces, c C'est une tyrannie intolérable, s'écriaient-ils avec emportement! On parle du consentement de nos délégués ? mais il a été arraché par la peur. De qui, d'ailleurs, tenaient-ils leurs pouvoirs, ces délégués? d'une assemblée à laquelle beaucoup d'entre nous avaient refusé de se rendre. Qu'est-ce, après tout, que ce tarif, sinon une atteinte audacieuse portée à la liberté des transactions? Et où serait désormais notre sécurité s'il devenait loisible au pouvoir d'intervenir dans l'industrie et de prêter un complaisant appui aux exigences turbulentes des ouvriers? » Ils s'échauffaient insi l'un l'autre par des discours passionnés. Quelques-uns refusèrent d'exécuter le tarif: le conseil des prud'hommes les condamna. L'irritation devenait de jour en jour plus vive. Enfin, vers le 10 du mois de novembre, cent quatre fabricants se réunirent et signèrent un mémoire où ils protestaient énergiquement contre le tarif, et se plaignaient des exigences injustes des ouvriers qui ne demandaient, di-

saient-ils, des salaires exagérés que parce qu'Us fêtaient créé des besoins factices. Des rameurs menaçantes circulèrent alors dans la ville; M. Bouvier-Dumolard lui-même fut intimidé ; et, le 4 7 novembre, on lut dans le conseil des prud'hommes une lettre de lui , dans laquelle il était dit que, le tarif n'ayant jamais eu force de loi, il n'était obligatoire pour personne et pouvait tout au plus, comme engagement d'honneur, servir de base aux transactions entre le fabricant et l'ouvrier. D'un autre côté, on faisait courir le bruit que le ministre du commerce, à Paris, ayant rassemblé chez lui les députés du Rhône , avait improuvé devant eux et l'établissement du tarif et la conduite du préfet. En même temps on employait toutes sortes de moyens pour pousser l'autorité civile à des mesures de rigueur. Le lieutenant général Roguet voulait qu'on affichât la loi sur les rassemblements, pour empêcher les ouvriers de faire une manifestation semblable à celle du 25 octobre. La troupe de ligne resta casernée pendant huit jours, la moitié des hommes dormant tout habillés. Enfin les postes furent doublés par des gardes nationaux pris dans la ln légion qui se composait spécialement de fabricants.

Il n'en fallait pas tant pour faire prendre l'alarme aux ouvriers. Les infractions au tarif étaient de plus en plus nombreuses; revenant sur ses premières décisions, le conseil des prud'hommes refusait de punir les violateurs de la foi promise : darts cette extrémité, les malheureux tisseurs résolurent de cesser tout travail pendant une semaine ; ils devaient durant tout ce temps se promener par la ville avec calme et décence, et ils convinrent qu'ils salueraient affectueusement au passage tous ceux des fabricants qui s'étaient montrés généreux et amis de la justice.

Mais cette modération même était de nature à enfler l'orgueil de leurs ennemis. Des provocations hautaines leur furent adressées. Un fabricant reçut un jour les ouvriers avec ses pistolets sur la table. Un autre alla jusqu'à prononcer ces paroles : « S'ils n'ont pas de » pain dans le ventre, nous y mettrons des » baïonnettes. » L'orage approchait : il était inévitable.

Le dimanche, 20 novembre, une rem garde nationale devait avoir lieu sur la pto Bellecour pour la réception du général (M* neau. Cette revue mit en jeu, en les rapchant, tous les éléments de discorde qui rataient au fond de la population lyonnaise.

Tous les gardes nationaux de Lyon, à ce époque , n'avaient pas le même uniforme, Le uns, c'étaient les plus riches, s'étaient équipe le lendemain même de la révolution de jui* et portaient l'uniforme de la restauration. te autres, c'étaient les plus pauvres, c'est-ànfe des chefs d'atelier, portaient l'uniforme té qu'il avait été décrit par la dernière loi svb garde nationale. Cette différence de costw donna lieu, de la part des premiers, àdes^ marques insultantes. Les seconds répondit par des menaces.

Tout semblait donc annoncer nne balai pour le lendemain. Le soir on rencontra dass les rues des visages préoccupés on sinistre; on eût dit que la haine était dans l'air q« chacun respirait. M. Bouvier-Dumolard wr lut se rendre, accompagné des maires, «* mandants militaires et chefs de la garde a* tionale, chez le lieutenant général Roguet, por y concerter les mesures à prendre. Mais, corn»1 on l'a vu, le lieutenant général n'aimait p* le préfet : il refusa sèchement de le recevoir Refus lamentable! Mais dans des soewtë telles que la nôtre, la vie de plusieurs œil^ d'hommes peut dépendre de cela. Dans rassemblée qui se tint à la préfecture, en Wsence du lieutenant général , il fat décidé ft les cinq portes qui conduisent de Lyon i h Croix-Rousse seraient occupées dès la ft$ 1 du jour; qu'un bataillon de garde nationale de la Croix-Rousse et trois cents hommes de fa ligne se réuniraient à sept heures du m*1 sur la place de ce faubourg pour empéclierfe rassemblements de se former; que quatre bataillons de garde nationale de Lyon et m * la Guillotière s'assembleraient à la même W* sur leurs places respectives.

Grâce à la faiblesse ou à l'aveuglement te autorités, aucune de ces dispositions ne * exécutée. Le maire de la Croix-Rousse était tombé dans une sécurité fatale; et qu*général Roguet, il répondait en ces termes

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la notification des mesures prises par l'assemblée:

« Monsieur le préfet,

» Il était inutile de réécrire et de m'envoyer une réquisi- » tion sur les dispositions à prendre pour la journée de de- » main ; tout ce dont vous me portez était déjà an-été entre » MM. les maires de Lyon, de la Croix-Rousse cl moi. A cet » égard, comme duns ma détermination bien prononcée de » maintenir la tranquillité daus Lyon, vous pouvez être sans » inquiétude. » ,

Le lieutenant général se faisait sur sa force de bien étranges illusions. La garnison lyonnaise n'allait pas à trois mille hommes ; elle se composait du 66e de ligne, de trois escadrons de dragons, d'un bataillon du 13° et de quelques compagnies du génie. Encore ne pouvaiton compter sur le 66e de ligne , qui avait été formé après la révolution de juillet , avec les débris de la garde royale mêlés à des citoyens qui s'étaient battus contre Charles X! M. Bouvier-Dumolard en avait écrit au ministre en termes pressants; mais le ministre, absorbé par des intrigues de portefeuille et de parlement , n'avait pas cru devoir faire droit à ces réclamations, non plus qu'à celles qui portaient sur la mésintelligence de l'autorité militaire et de l'autorité civile. Cette imprévoyance fut, hélas! expiée par d'autres que ceux qui en étaient coupables : après la journée du 20 novembre, beaucoup s'endormirent, à Lyon, pour qui cette nuit-là Ait la dernière!

Pour bien comprendre l'affreux combat qui allait se livrer, il est nécessaire de connaître le champ de bataille. La ville de Lyon, comme on sait, s'allonge entre deux fleuves, le Rhône qui coule à l'est et la Saône qui coule à l'ouest. Au nord, et sur une hauteur d'où l'on domine la ville de Lyon, est la ville de la Croix- Rousse, que les ouvriers en soie occupent presque tout entière. Entre Lyon et la Croix- Rousse, sur un point plus élevé que la Croix- Rousse elle-même, est situé un plateau duquel descendent vers Lyon deux longues voies, l'une à gauche, la Grande-Côte, l'autre à droite, la montée des Carmélites. Ces deux voies principales sont réunies à leur extrémité inférieure par la rue des Capucins qu'habitent les fabricants, qui ont ainsi les ouvriers sur leurs têtes; au nord, sur la rive occidentale du

Rhône et te long des flancs de la Croix-Rousse, s'étendent les faubourgs de Saint-Clair et de Bresse. A l'est et au midi sont les quartiers des Broteaux et de la Guillotière, que le Rhône sépare de Lyon; à l'ouest se trouve le faubourg de Saint-Just, et, au midi, entre les deux fleuves , la presqu'île de Perrache. Les Broteaux et la Guillotière communiquent avec Lyon par trois ponts jetés sur le Rhône, le pont de la Guillotière , le pont Morand et le pont Lafayette.

Cette topographie de Lyon, le lieutenant général Roguet ne la connaissait que très-imparfaitement. Il était malade, d'ailleurs, et il lui eût été bien difficile de prévenir l'insurrection.

Le lundi, 21 novembre, de sept à huit heures du matin, les ouvriers en soie, au nombre de trois ou quatre cents , se rassemblèrent à la Croix-Rousse. Ils avaient à leur tête un de leurs syndics et étaient armés de bâtons. Leur but n'était en aucune sorte de livrer bataille aux fabricants. Ils voulaient seulement que, jusqu'à ce que le tarif fût reconnu, tout métier cessât de battre , et quelques-uns d'entre eux allèrent parcourir les ateliers pour en éloigner ceux de leurs compagnons qui travaillaient encore. Sur ces entrefaites, cinquante ou soixante gardes nationaux se présentèrent, et l'officier qui les commandait s'étant écrié : c Mes amis, il faut balayer cette canaille-là, » ils s'avancèrent la baïonnette en avant. Indignés , les ouvriers s'élancent , entourent le peloton, désarment les uns et mettent les autres en fuite. Bientôt les groupes devinrent plus nombreux, mais aucune pensée hostile ne les animait. On y parlait seulement de recommencer, dans les rues de Lyon, la manifestation pacifique du 35 octobre. Dans ce but, les tisseurs se tenant par le bras et marchant quatre à quatre, se mfrent à descendre la Grand9- Côte. Les grenadiers de la i™ légion, spécialement composée de fabricants, montèrent résolument à la rencontre de la colonne. Leur colère était au comble, et plusieurs tiraient de leurs poches des paquets de cartouches qu'on se distribuait dans les rangs. Vers le milieu de la Grand'-Côte , les deux troupes se trouvèrent face à face ; les grenadiers firent feu, et

huit ouvriers tombèrent grièvement blessés. Aussitôt la colonue dont ils faisaient partie se replie eu désordre, remonte la Grand'-Côte eo poussant des cris de désespoir, et se répand dans la Croix-Rousse comme une mer furieuse. En un instant, une immense clameur s'élève; chaque maison vomit des combattants armés de bâtons, de pelles, de pierres, de fourches; quelques-uns avaient des fusils. Les plus ardents courent de côté et d'autre en- criant : c Aux armes! on assassine nos frères! » Des barricades se forment dans chaque rue, élevées par la main des enfants et des femmes; deux pièces de canon appartenant à la garde nationale de la Croix-Rousse sont au pouvoir des insurgés , qui se mettent en marche sur Lyon, précédés par des tambours, et déployant dans les airs un drapeau noir avec ces mots profonds, touchants et sinistres : Vivre en

TRAVAILLANT OU MOURIR EN COMBATTANT 1 II était

près de onze heures. M. Bouvier-Dumolard s'était rendu à l'hôtel de ville, situé sur la place des Terreaux , non loin du quartier des Capucins. On y apporte le lieutenant général Roguet, que ses souffrances empêchaient de marcher. « Général, lui dit le préfet avec véhé- » mence, je vous somme de faire délivrer des » cartouches. — Vous n'avez point d'ordres à » me donner, répond le comte Roguet, je sais » ce que j'ai à faire. »

A onze heures et demie les cartouches furent distribuées , et le préfet parut avec le général Ordonneau à la tête d'une colonne composée de gardes nationaux et de troupes de ligne. Déjà une forte barricade avait été élevée à l'extrémité supérieure de la Grand'-Côte. La colonne commandée par le préfet et le général Ordonneau se mit à gravir celte montée, qui est très-rapide et que bordent des maisons occupées toutes par des ouvriers. Tout à coup une grêle de tuiles, de pierres et de balles tombe sur la colonne; le préfet est atteint par un caillou; plusieurs hommes sont frappés autour de lui, et la colonne recule. La garde nationale de la Croix-Rousse s'était réunie aux ouvriers. Deux officiers demandent à parlementer avec le préfet. 11 les suit, franchit avec eux la barricade et monte au balcon de la mairie de la Croix-Rousse pour haranguer le

peuple rassemblé tumultueusement som la fenêtres. De temps en temps ses paroles était* interrompues par ce cri terrible, sorti du sm des groupes : Du travail oc la mort!

Les choses en étaient là et les hostilités paraissaient suspendues, lorsque sur trots petits différents la fusillade recommença. Le caaw grondait, c Vengeance 1 vengeance! nous soo- » mes trahis, » s'écrièrent les ouvriers. Alors une bande irritée entoura le préfet , lui arracha son épée, et le traîna, au milieu des sabre levés sur sa tête, dans une maison où il fil retenu prisonnier. Le général Ordonneau qu l'avait rejoint, fut saisi, de son côté, et enduit chez l'ouvrier Bernard , qui lui samn b vie.

Pendant ce temps, on battait la générafc dans différents quartiers* Les quais, les places» les rues , se couvraient de gardes natiooasi et de soldats. Toutefois la guerre civile, et jour-là, ne devait pas gagner l'intérieur d« h ville.

Un escadron de dragons, appuyé par»

batterie des artilleurs de la garde natioaale, gravit à travers une vive fusillade la rue des Carmélites et s'établit sur le. plateau. Mais,di haut des toits de la Croix-Rousse, les ouvriez* plongeaient sur les artilleurs et les cavalier* Le sol fut bientôt jonché de morts ou de blessés. Cependant, le combat continuait, et k bataillon de garde nationale, placé sons k commandement de M. Prévost, résistait ira beaucoup de vigueur, lorsqu'on apporta m écrit du général Ordonneau , qui enjoignait à ce bataillon de battre en retraite. Le comma* dant Prévost ignorait la captivité du géoénl : il obéit.

Pendant ce temps , des hommes armés ettouraient M. Bouvier-Dumolard, retenu prisonnier, et le sommaient énergiquement & signer des ordres pour la délivrance de qu* rante mille cartouches et de cinq cents gar* gousses. Il s'y refusa; mais autour de lui régnait une agitation formidable. On avait jeu sou3 ses fenêtres quatre cadavres, et ce ai avait été poussé : c Voilà quatre victimes; il » en faut une cinquième pour les venger! » te paroles exprimaient un sentiment que tous tes ouvriers ne partageaient pas. Plusieurs d'entre

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eux et Lacombe , un de leurs chefs , entourèrent le préfet de prévenances. Ils lui offrirent même de le faire évader sous un déguisement, à travers des jardins. Une semblable tentative n'était pas pour lui sans honte et sans périls. Vers la fin du jour, il se présenta aux ouvriers et leur dit : « Écoutez-moi : si vous croyez un » seul instant que j'aie trahi vos intérêts , re- » tenez-moi en otage, mais, si vous n'avez rien » à me reprocher, laissez-moi retourner à mon » administration, et vous verrez que je ne » cesserai d'agir en bon père. » Émus par ce discours, les uns voulaient qu'on lui rendit la liberté; les autres, plus soupçonneux, repoussaient tant de générosité comme une imprudence. Enfin, vers huit heures du soir, il fut relâché , et descendit à Lyon au milieu d'une foule dans laquelle on murmurait les mots de trahison, couverts, du reste, par des cris de vive le préfet ! vive le père des ouvriers !

H. Bouvier-Dumolard trouva dans la salle de l'hôtel de ville le lieutenant général Roguet auquel il tendit la main. Réconciliation franche, mais tardive et stérile! Le plateau avait été abandonné par les artilleurs et les dragons; on n'entendait plus que quelques coups de fusil tirés par intervalles; mais le général Ordonneau, qui ne devait recouvrer sa liberté que dans la nuit , était encore au pouvoir des insurgés» et les tisseurs veillaient en armes, à la Croix-Rousse, autour des feux qu'ils y avaient allumés, pleurant leurs frères morts et songeant aux vengeances du lendemain.

Arrêtons-nous un instant pour noter une des plus déplorables singularités de cette journée fatale. On a vu quelles causes avaient poussé les ouvriera à l'insurrection : aucune passion politique n'avait armé leurs bras, et ils comprenaient peu à cette époque que leur sort pût dépendre d'une modification radicale dans les formes du gouvernement. Les hommes politiques, de leur côté, n'étaient préoccupés que du désir de renverser le pouvoir, et ne songeaient guère à donner à l'ordre social des bases nouvelles. Il n'y avait donc aucun lien réel entre la classe ouvrière et la partie la plus vive, la plus généreuse de la bourgoisie. A Lyon, comme sur tous les points de la France, il y avait alors beaucoup de républi-

cains, mais peu de vrais démocrates. Il arriva donc que plusieurs républicains s'armèrent contre les ouvriers. Par une erreur excusable sans doute mais funeste, ils crurent qu'il s'agissait de sauver Lyon du pillage, et ce furent eux qui soutinrent la lutte avec le plus de vigueur et de bravoure. Plusieurs furent blessés, d'autres tués, et, parmi ceux-ci, M. Schirmer, un des plus honorables fabricants de Lyon. Cependant, le mardi, on vil aussi des républicains se ranger du côté des ouvriers. De sorte que des hommes étroitement liés d'opinions et d'amitié se trouvèrent sans le savoir, ceux-ci dans un camp, ceux-là dans un autre. Malentendus trop fréquents, et qui fournissent à l'histoire des guerres civiles ses plus affreux épisodes?

Le mardi, 22, le lieutenant général Roguet fit afficher une proclamation, qui avait été imprimée pendant la nuit. Celte proclamation n'eut d'autre effet que d'échauffer davantage les esprits; elle fut déchirée partout avec insulte. Le tocsin de Saint-Paul sonna comme aux jours des grands désastres; la générale battit dans tous les quartiers, et l'insurrection recommença.

Le 40e de ligne était arrivé de Trévoux à deux heures delà nuit. On en détacha quelques soldats qui, réunis à deux compagnies du 13% furent chargés de monter la côte des Carmélites et de s'emparer du plateau de la Croix- Rousse. Hais les ouvriers de la rue Tholosan et des rues adjacentes se portèrent avec fureur à la rencontre de ce détachement, et le forcé* rent à mettre bas les armes. Les voies qui conduisent de la Croix-Rousse à Lyon se trouvaient ainsi parfaitement libres ; l'immense population des ouvriers en soie se précipite sur la ville et l'inonde de tous les côtés , se répandant sur les quais, sur les places, dans les rues, partout, et y portant les passions dont elle était animée. Hais déjà le bruit des cloches d'alarme , le retentissement du canon, l'odeur de la poudre, cette vue du sang, toujours si contagieuse, avaient propagé en tous lieux l'esprit de révolte. Tout autour de Lyon, livré à d'irrésistibles ardeurs, on vit se soulever près* qu'au même instant les quartiers des Broteaux, de la Guillotière et de Saint-Just, Ltf comte

Roguet voulant empêcher la population ouvrière des Broteaux de fondre sur Lyon par le pont Morand et le pont Lafayette , fit établir une batterie sur le port Saint-Clair. Et pendant que les boulets, passant par-dessus le Rhône, ravageaient ce malheureux quartier, des fabricants postés à toutes les fenêtres des maisons qui bordent le quai du Rhône dirigeaient de là sur les Broteaux un feu continuel et meurtrier. La lutte, au reste, était devenue générale. La ville était couverte de barricades. Tous les postes avaient été désarmés l'un après l'autre; dans la galerie de l'Argue, un républicain, Drigard-Desgarnier, avait distribué gratuitement au peuple des fusils de chasse de son magasin ; trois boutiques d'armuriers avaient été enfoncées ; une partie de la garde nationale s'était rangée du côté des insurgés et les avait munis de cartouches; enfin, les ouvriers qui avaient commencé le combat avec des bâtons , ne se battaient plus qu'avec des fusils. Au jardin des plantes , une poignée d'insurgés repoussa plusieurs compagnies. Une bande de femmes et d'enfants força la caserne du Bon-Pasteur, et les troupes ne se maintenaient qu'avec peine dans la rue de l'Annonciade, dominée par la place Rouville et par la maison Bru net, dont les insurgés s'étaient rendus maîtres.

Cependant, Lacombe, homme résolu et trèsinfluent dans les faubourgs, se dirigeait vers le pont Lafayette, à la tête d'une colonne nombreuse, composée des habitants de Saint- George. Avant d'y arriver, il y envoya des parlementaires qui furent reçus à coups de fusil. Il se disposait à l'attaque, lorsqu'on vint lui apprendre que les soldats de la ligne, casernes aux Carmes-Déchaussés , menaçaient de prendre sa troupe par derrière. Il change aussitôt de dessein, court à la caserne, s'en empare, et se dirige vers la place des Célestins où déjà s'était formé un rassemblement tumultueux. Là se trouvait un jeune homme intrépide, Michel-Ange Périer. Il portait la décoration de juillet à sa boutonnière. A la vue de ce signe auquel se liaient tant de souvenirs, on entoure Périer avec enthousiasme, on l'embrasse, et un ouvrier lui présente une carabine en disant : « Vous avez combattu en juillet pour la

» cause du peuple. Eh bien ! vous combattra » encore aujourd'hui pour cette cause. > ■> chel-Ange Périer prend vivement la carabin et répond : c Oui, mes amis, encore aqov- » d'hui, je défendrai la cause du peuple; c'est » la vôtre, c'est la mienne, c'est celle de ton » Vive la république! » Vive la république! répétèrent avec force un grand nombre de voix. Et le cortège se mit en marche vers l'hôtel de ville.

Ainsi, par la nature même des choses, la politique avait pris place dans l'insurrection, qui, à partir de ce moment, présenta un double caractère. Mais pour renverser un pouvoir qi avait ses racines dans la bourgeoisie, tontepuissante alors, il eût fallu des idées, machines de guerre plus formidables que les canons.

Arrivée au coin de la rue Neuve, 1a colonne partie de la place des Célestins se troon fut à face avec un détachement de la lipe, stationné sur la place du Plâtre. Le chemin k plus court pour arriver à l'hôtel de ville était la rue Sirène. Mais s'y engager c'était provoquer un affreux carnage. Michel-Ange Périer s'ùvança vers l'officier qui commandait le détachement , et , revenant vers les siens, il monta sur une barricade et les engagea énerpqoement à éviter une effusion de sang inutile, h colonne prit alors la rue Neuve et alla détacher sur le quai de Retz. Des balles pleovaieot sur elle de chaque fenêtre; des dragons arrivaient au grand galop. Ils furent reçus à coup de fusil , mais la colonne s'étant rompue pov leur ouvrir passage , plusieurs de ceux qu •* composaient se précipitèrent en désordre dus une petite promenade plantée d'arbres, et séparée du quai par un parapet. On combattit sur ce point et tout le long du Rhône avec un acharnement extrême. Du pont Morand où il s'était placé, un nègre, nommé Stanislas, abattait m» dragon ou un artilleur presque à chaque coup qu'il tirait, et sa joie éclatait aussitôt en gestes expressifs et en cris sauvages. Un coup de fa renversa Michel-Ange Périer au moment oè, sur le quai, à l'angle d'une rue, et ungeaoa en terre, il ajustait un garde national, poste à une fenêtre. Péclet, son ami, reçut deax balles dans le bras. On les emporta tout sanglants. L'insurrection perdait en eux les seais

HISTOtHE DE DIX ANS. 4830-1840.

hommes qui pussent, au moins pour quelques jours, lui imprimer une direction politique.

Déjà , du reste, la victoire se déclarait partout pour les ouvriers. La plupart des gardes nationaux sur qui les fabricants avaient compté se retiraient frappés de découragement et de stupeur. Quant aux soldats de ligne, ils opposaient aux insurgés une résistance molle et indécise. Encore tout pleins des souvenirs de 1830, ils mettaient en usage contre les libéraux les leçons que les libéraux leur avaient données. On avait dit aux soldats en 1830 que verser le sang des citoyens était le plus grand des crimes ; on avait battu des mains à la défection du 50e de ligne, le 39 juillet. Les soldats en 1831 pouvaient-ils avoir oublié tout cela? Ils pensèrent que si le peuple parisien avait eu raison de se soulever en 1830 pour le maintien d'une charte qui ne le regardait pas, le peuple lyonnais avait bien plus raison encore de se soulever en 1831 pour le maintien d'un tarif qui l'empêchait de mourir de faim. Aussi la cause des ouvriers trouva-t-elle dans les troupes elles-mêmes une sympathie secrète qui favorisa le triomphe de l'insurrection.

A sept heures du soir, tout était fini. Ne pouvant plus se maintenir à la poudrière de Serin qu'il avait défendue pendant toute la journée au moyen de deux pièces de canon, le capitaine Peloux encloua ces deux pièces, fit jeter dans la Saône une grande quantité de poudre et battit en retraite. Enfin aux approches de la nuit , les troupes se trouvaient refoulées sur la place des Terreaux, et l'autorité n'occupait plus à Lyon qu'un seul point où on la cernait de toutes parts, l'hôtel de ville. Dans cette extrémité, le comte Roguet, le préfet et les représentants de la municipalité lyonnaise tinrent conseil. La retraite fut décidée. Il était minuit. On entendait encore le mugissement de la ville soulevée , et sur divers points les corps de garde et les pavillons de l'octroi auxquels on avait mis le feu pendant le combat , achevaient de brûler dans les ténèbres. On rédigea la déclaration suivante :

• Aujourd'hui , vingt-deux novembre mil huit cent trente et un, à minuit ,

» Les autorités soussignées étant réunies a l'hôtel de ville; présents le lieutenant général comte Roguet , commandant

supérieur des 7« et 19« divisions militaires; de Flcury, maréchal de camp du génie; vicomte de Saint-Geniès, maréchal de camp , commandant le département du Rhône ; Bouvicr-Dumolard , conseiller d'État, préfet du Rhonc; Duplan, procureur général près la cour royale; de Boissct , premier adjoint, faisant fonctions de moire; Gros, adjoint de la mairie ; Gautier, conseiller municipal , faisant fonctions d'adjoint;

» Considérant qu'après deux jours de corn bal s opiniâtres, dans lesquels trop de sang français a malheureusement coqlé, la troupe de ligne a été refoulée sur l'h^lel de ville où elle est cernée par uuc multitude immense en armes ; que cette troupe, la liguée, ayant éprouvé des pertes considérables, dépourvue de munitions et de vivres qu'il est devenu impossible de lui procurer, parait disposée, d'après la déclarai ion de ses chefs, à ne pas continuer une inutile résistance ; que plusieurs postes importants même ont passé dans les rangs des assaillants ; r

» Que la garde nationale , forte de quinze mille hommes , n'en présente plus que cent sous les armes; que, dans celte position extrême, MM. les généraux reconnaissent unanimement qu'ils essayeraient en vain de continuer la défense de l'hôtel de ville ;

» Que cette défense prolongée aurait les infaillibles résultats de porter les assaillants au dernier degré de l'exaspération et d'exposer les assiégés et la ville entière aux plus déplorables catastrophes ;

» Après en avoir mûrement délibéré dans plusieurs séances , reconnaissent à l'unanimité,

» Que , pour arrêter l'effusion du sang et prévenir le sac de la ville, le seul parti à prendre, dans cette grave circonstance, est de quitter la position de l'hôtel de ville, pour en occuper une plus avantageuse en dehors des murs , de manière à conserver des rapports avec les autorités locales ; le conseil émet le vœu, également è l'unanimité, que M. le préfet reste à son poste.

» Fait en séance, a Photel de ville, en double minute.

» Signé : Duholard, comte Roguet ; vicomte Samt-Gemes , Fleurt, Dcplar, Boissit, Gros, Gautier. »

On donna donc le signal de la retraite. Le général Roguet, qui était fort souffrant, fut bissé sur son cheval à force de bras, Les troupes qu'il commandait se composaient du 66e et de plusieurs bataillons du 40e et du 13°. Suivaient quelques détachements de la garde nationale, traînant après eux des pièces de canon. Un poste d'ouvriers était établi à la barrière Saint-Clair, sur le chemin des troupes en retraite. En approchant de cette barrière, et au premier sifflement des balles, le général Roguet dit à ceux qui l'accompagnaient : t Voilà que je respire; l'odeur de la poudre » me rend à la vie ; je suis bien mieux ici que » dans les salons de l'hôtel de ville. » Puis il donna l'ordre d'enfoncer les barricades à coups de canon. La nuit était sereine, et la lune faisait étinceler le fer des baïonnettes. Toutes les cloches sonnaient. Le cri aux armes! répété de

bouche en bouche le long des faubourgs , y produisit comme un soudain embrasement.

Les fenêtres se garnirent d'insurgés. Forcés de ramper sous le feu des assaillants, à travers d'innombrables barricades que l'artillerie ne suffisait pas à renverser, les troupes arrivèrent enfin à Montessuy, attristées, haletantes, traînant leurs canons et portant leurs blessés. Le général Fleury avait reçu une balle, et vu tomber à ses pieds son aide de camp mortellement frappé. La lutte fut sanglante dans ce faubourg, mais la guerre civile venait d'y frapper ses dernières victimes , et d'y pousser son dernier cri.

Cependant, l'autorité qui avait son siège à l'hôtel de ville hésitait, épouvantée. Autour du quartier des Terreaux s'élevait une rumeur orageuse. Le préfet et les membres de la municipalité lyonnaise résolurent de se retirer à leur tour, et de se rendre à l'hôtel de la préfecture, où ils rédigèrent la déclaration suivante, qui n'a jamais été publiée, et qui était comme le testament du pouvoir à l'agonie :

«Cejounriiui mercredi vingt-trois novembre mil huit cent I renie et un, deux heures du malin ;

» Nous, soussigné?, réunis à l'hôtel de In préfecture, déchirons cl certifions les faits suivants :

» 1° Qu'à la suite des é\énemenls funestes qui ont eu lieu dans la ville pendant les journées des îl et 22 de ce mois, Joutes les forces militaires de toute arme, celles de la gendarmerie et de la garde nationale sous le commandement du lieutenant général comte Rogucl , ont été forcées, afin d'éviter l'effusion du soup et les horreurs de la guerre civile , d*évacuer à deux heures l'hôtel de ville, Pur»enal el la poudrière, position qu'elles occupaient encore, cl de se retirer hors la ville par le faubourg Saint-Clair ;

» 2° Que, nous ci dessus dénommés, avons été contraints également de laisser occuper le poste de l'hôtel de \ ille par les troupes de l'insurrection qui étaient maîtresses sur tous les points ;

» 3* Qu'en ee moment , la désorganisation la plus complète règne dans la ville, que l'insurrection domine tous les pouvoirs, et que les lois, les magistral*, sont sans force.

» Fait à Phôlel de la préfecture, les heure, jour et an susdits.

» Signé : Dcmolakd, Boissët, E Gautier, Du pu h. »

Les signataires de cette triste déclaration n'avaient pas plutôt abandonné l'hôtel de ville, que les insurgés s'y présentèrent. Les portes leur en furent ouvertes par l'acteur Quériau; quelques aventuriers s'y établirent avec quelques chefs de section, sous le titre d'état-major provisoire. Le gouvernement de Lyon se trouva alors partagé entre Lachapelle, Frédé-

ric, Charpentier, chefs des ouvriers, el PAénon , Rosset , Garnier, Denrieux; Fil bol , hoames que la population ouvrière ne connaissait pas , mais qni prenaient dans la victoire di peuple la place qui appartient, aux jours de trouble , à quiconque est audacieux.

Qu'allait faire ce pouvoir insurrectionnel Lachapelle, Frédéric et Charpentier n'avaksî père vu dans la lutte qu'une question de tarif. Pérénon, Rosset, Garnier, Dervîeu, F8hol , n'y avaient vu , de leur côté , qu'une forte secous&e politique. Ceux-là voulaient que k sort matériel du peuple fut améliorée ceux-ci. que la monarchie fit place à la répubiiqie. Quant à l'influence que le changement de pouvoir peut exercer sur l'ordre des combinaisons sociales , personne alors ne s'en rendait compte. Pérénon appartenait par ses croyance à la cause du principe qui avait succombé ei juillet 1830. Rosset était un vieillard à qii l'habitude des conspirations avait donné ase sorte d'énergie fébrile que l'âge n'avait pas ei la puissance d'amortir. Garnier n'avait pas de religion politique. Dervieux et Filbol étaieat des esprits effervescents et sans portée. Voilà pourtant dans quelles mains la fortune plaçait les destinées de l'insurrection lyonnaise,

Le peuple, pour qui obéir est la plus forte de toutes les nécessités, le peuple fut frappe de stupéfaction dès qu'il se vit sans œaîtra. Il eut peur de sa propre souveraineté; et ae songea plus dès lors qu'à relever ceux qi'i avait abattus, pour leur rendre une autorité dont il ne pouvait porter le fardeau.

L'adjoint du maire, M. Boisset, était retourné de bonne heure à l'hôtel de ville. M. Gautier et le commissaire central , M. Prat, ne tardèrent pas à s'y rendre. De son côté, M. Bouvier-Dumolard comprit que le meilleur moyen d'arracher aux ouvriers les fruits de leur victoire était de les y employer euxmêmes. Il envoya chercher Lacombe, au miltet de la nuit. Au moment où l'envoyé du préfe arriva, Lacombe était à la tête d'une bande d'hommes armés et assiégeait le poste de l'arsenal. Il répondit qu'il n'irait à la préfecture qu'après la prise du poste , et il tint parole. M. Dumolard reçut ce chef d'insurgés avec de grands témoignages d'estime et de confiance;

HISTOIRE DE DIX ANS. 4 830-1 8 iO.

f il flatta sa vanité, et n'eut pas de peine à

■ prendre sur lui l'ascendant que donnent, sur ' une âme façonnée à l'obéissance, l'habitude du

commandement et le prestige de l'autorité, ; même vaincue. Lacombe fut nommé par le pré- 1 fet gouverneur de l'hôtel de ville; et enivré de ' ses nouvelles grandeurs, il s'y rendit, non

■ pour diriger l'insurrection, mais pour la coni tenir.

' De la part de Lâcha pelle, de Frédéric et de i Charpentier, la résistance ne pouvait pas être i bien vive ; mais Pérénon et Garnier n'étaient pas disposés à perdre le pouvoir qu'ils avaient reçu du hasard et de leur audace. Ils composèrent et firent publier, avec l'approbation de Rosset, de Dervieux et de Filhol , une proclamation violente , mais qui portait la trace des opinions légitimistes de Pérénon ; elle fut affichée sur tous les murs de la ville. Pour lui donner plus de poids, les auteurs l'avaient fait suivre de ces noms, connus et aimés de la population ouvrière : Lacombe, Lachapelle, Frédéric, Charpentier.

De son côté, Rosset courait chez M. Dumolard et le sommait résolument de lui remettre l'autorité. Mais M. Dumolard s'était déjà entendu avec les ouvriers les plus influents ; il avait essayé la trempe de ces esprits sans culture; et il savait déjà jusqu'où peuvent aller chez une race longtemps asservie l'étourdisse» ment et l'embarras du triomphe. Il répondit avec fermeté.

Toutefois, de plus graves dangers menaçaient son pouvoir. Des hommes aux vêtements déchirés, à l'œil ardent, marchaient vers l'hôtel de la préfecture. Ils y entrent et pénètrent dans les appartements du préfet , le chapeau sur la tête et le fusil à la main. Ils apportaient la proclamation que Pérénon avait rédigée, et demandaient avec menaces le désarmement de la première légion. M. Dumolard fit bonne contenance, et s'entoura aussitôt des ouvriers influents qu'il avait convoqués le matin même. Là, dans un discours à la fois véhément et pathétique, il eut l'art de leur persuader à eux, chefs naturels d'une armée de prolétaires, victorieuse et encore frémissante, que des institutions politiques sous l'empire desquelles rien ue les protégeait contre la faim, méritaient

néanmoins tout leur respect et tout leuraraour. Ils crurent cela , sans doute ; car ils signèrent à l'instant même la protestation suivante, témoignage immortel de l'imprévoyance et de la légèreté' des peuples :

• Lyonnais,

» Nous, soussignés, chefs tic sections, protestons tous hautement contre le placnnl tendant & mécomiutire l'auto» rilé légitime, qui vient d'élrc publié cl affiché uvec les signa turcs de Lacombe, syndic; Charpentier, Frédéric, Lachapelle.

» Nous invitons tous les bous ouvriers ù se réunir Q uous, ainsi que toutes lot elasscs de lu société, qui sont aiuics de la paix et de Tuniou qui doit exister entre tous les vrais François.

• Lyon, le 23 novembre 1851.

» Signé : Hovcrdixo, Boovkrt, Falcouret, Biarciikt, Bertullikr, Biollay, Carrier, Howard, Labort, Rret, B. Jacob, Charmer, Niel, BvprARO, Pigaud, Farckt. •

Les efforts du préfet étaient, d'ailleurs, merveilleusement secondés par l'action de Tau* torité municipale. MM. Boisset et Gautier s'étaient de bonne heure établis à l'hôtel de ville, pour y faire peu à peu accepter leur in* fluence. Adroits courtisans d'une souveraineté qu'ils ne caressaient que pour la détruire, ils fraternisaient avec les ouvriers, n'épargnaient rien pour désigner à leurs soupçons les hommes politiques qui prétendaient au partage du pouvoir insurrectionnel. Ils disaient qu'il était au moins étrange que Pérénon et ses complices eussent placé au bas d'une protestation factieuse la signature de braves et loyaux ouvriers , sur lesquels on appelait ainsi , dans un intérêt égoïste, un blâme flétrissant, et, peut-être, d'inexorables vengeances; qu'il y avait là tout à la fois un faux et une trahison, et que les signataires se devaient de protester avec vigueur.

Animés par ces discours, Lacombe, Frédéric, Charpentier, Lachapelle, se plaignirent, en effet, avec beaucoup d'amertume, de l'usage qu'on avait fait de leurs noms, et des débats orageux s'élevèrent dans l'hôtel de ville. Vers la fin du jour, un affreux désordre y régnait. Rosset, qui était allé chercher des partisans, s'y présente tout à coup à la tête d'une bande d'hommes armés. Il éclate en menaces contre l'ancienne autorité municipale , que représen-

tait seul en ce moment M. Etienne Gautier. Puis, s'adressant aux chefs des ouvriers, il leur reproche d'abandonner la cause du peuple qui leur était confiée. Le maire et le préfet ne sont plus rien , s'écrie Dervieux à son tour : le peuple seul commande aujourd'hui ; il a le droit de choisir ses chefs. Debout sur un fauteuil, M. Etienne Gautier cherchait à dominer cette scène tumultueuse, et adjurait la foule de rester fidèle à l'autorité légale, lorsque Filhol s'élance le visage enflammé et le pistolet à la main, menaçant Lacombe de lui brûler la cervelle. Le moment était décisif; mais les hommes qui aspiraient à diriger le mouvement politique n'avaient pour jouer ce rôle ni une consistance assez grande ni une intelligence assez élevée. Peu connus des ouvriers, ils parlaient un langage nouveau que sa violence seule aurait pu faire agréer de la foule , sans les préventions qu'on avait habilement répandues parmi elle, par l'intermédiaire même des chefs de l'insurrection. Rosset, Filhol et Dervieux échouèrent donc complètement dans leurs efforts. Ils se retirèrent la rage dans le cœur, et Dervieux, en quittant l'hôtel de ville, dit amèrement à la foule : « Malheureux ! vous » ne voulez pas nous entendre : vous vous en » repentirez, mais il ne sera plus temps! » Une journée avait suffi pour faire tomber le peuple vainqueur sous l'ascendant des meneurs de la bourgeoisie vaincue.

Jamais, du reste, la ville de Lyon n'avait été mieux gardée que dans cette étonnante journée du 23 novembre. La première pensée des ouvriers, maîtres de la ville, fut de se distribuer dans les quartiers les plus opulents pour y maintenir l'ordre et y faire respecter les propriétés. On vit des hommes en guenilles veiller, l'arme au bras et avec une activité inquiète, aux portes de l'hôtel de la monnaie et de la recette générale; on vit de pauvres ouvriers faire sentinelle autour des maisons d'où les fabricants étaient sortis pour les charger. Par un raffinement de générosité fort remarquable, les vainqueurs entourèrent d'une protection spéciale les riches hôtels de ceux des fabricants qui s'étaient montrés les plus impitoyables. On alluma cependant un grand brasier devant le café de la Perle et devant la

maison Oriol , d'où les fabricants avaient tiré sur le quartier des Broteaux pendant toute la journée du 22. Les meubles et les marchandises que ces maisons renfermaient furent précipités dans les flammes. Là se bornèrent les vengeances populaires. Mais rien ne fut dérobé, et le peuple fusilla sur place deux hommes qui s'enfuyaient avec des paquets sous le bras. Ceux des ouvriers qui ne passèrent pas la journée à garder les propriétés des fabricants, s'employèrent à effacer les sanglants vestiges du combat. Les uns faisaient le service d'infirmiers dans les salles de l'hôtel de ville où avaient été établies des ambulances ; les autres s'occupaient à faire des brancards et à transporter à l'Hôtel-Dieu les blessés, qui bientôt s'y trouvèrent réunis au nombre de trois cents; d'autres, enfin, s'en afeient cherchant par la ville les cadavres de lePs amis disparus. Besogne poignante et qui, pour beaucoup, fut inutile , un grand nombre de victimes ayant été jetées dans les deux fleuves !

Pendant que les ouvriers se livraient à ces soins pieux, les bourgeois, revenus de leur stupeur, songeaient au lendemain et prenaient leurs mesures. Déguisés en ouvriers, ils allèrent, quand la nuit fut venue, se mêler à tous les postes , de sorte que , pour se faire reconnaître et cfbéir, les anciennes autorités n'eurent plus qu'à se montrer. Le soir, en effet, à la lueur des torches, M. Dumolard sortit de l'hôtel de la préfecture. Il se présenta successivement à tous les postes, suivi de quelques hommes dévoués. A chaque halte, des bourgeois en veste et en casquette venaient grossir, son cortège , qui se composait de près de six cents hommes, lorsqu'il parvint à l'hôtel de ville.

A dater de ce moment , les vieilles formes imposées à cette société malade et inepte reprirent tout leur empire, ^autorité continua néanmoins à s'adjoindre quelques ouvriers et, entre autres, un grillageur, nommé Buisson : il fallait amuser le peuple pendant quelques jours. On ouvrit aussi une souscription en faveur des ouvriers, et plusieurs personnages importants souscrivirent pour de fortes sommes, qui ne devaient jamais être versées.

Enfin, le 3 décembre, à midi, une procla-

roation de la mairie annonça l'arrivée du prince royal et du maréchal Soûl t. Us entrèrent à Lyon par le faubourg de Vaise, à la tête d'une nombreuse armée qui s'avançait dans un appareil formidable, tambour battant et mècbe allumée. Le maréchal Soult avait rencontré au camp de Rei lieux, où le général Roguet était allé l'attendre, les troupes qui s'étaient trouvées à Lyon lors du soulèvement du peuple. Ministre de Louis-Philippe, devenu roi parce qu'en 1830 les troupes de Charles X avaient refusé de tirer sur le peuple, le maréchal Soult reprocha durement aux soldats du général Roguet Ta mollesse de leur résistance. Les soldats ('écoutaient avec étonnement.

A Lyon, il déploya une sévérité plus menaçante encore. Le désarmement des ouvriers fut opéré, la garde nationale licenciée, la ville de Lyon traitée en ville conquise. Et, comme pour faire sentir au peuple jusqu'à quel point on méconnaissait tout ce qu'il y avait eu de louable dans sa générosité et de rassurant dans son abdication volontaire, on mit à Lyon une garnison de vingt mille hommes, et on y entoura peu à peu la Croix-Rousse d'une ceinture de forts hérissés de canons.

Il n'y avait plus de raison pour que le tarif fût exécuté! Non content de lui refuser sa sanction, le gouvernement destitua M. Dumolard pour la part qu'il avait prise à cet acte de justice, oubliant ainsi les incontestables services que ce préfet avait rendus à la cause du roi. M. Dumolard était malade quand le prince royal fit son entrée à Lyon. Le 6 décembre, il lui fut enjoint par le maréchal Soult de quitter la ville, dût-il n'aller qu'à deux lieues pour y attendre d'être en meilleur état de santé. Il sortit donc de cette cité qu'il avait conservée À l'autorité royale , chassé comme un malfaiteur, le corps souffrant, l'âme ulcérée, dans une saison rigoureuse, et, ainsi qu'il l'a écrit lui-même, laissant dans l'abandon une famille consternée, composée de trois générations de femmes, dont une mère de 83 ans et des enfants en bas âge. Il avait pris part à la fixation du tarif!

La nouvelle de l'insurrection lyonnaise n'avait pas tardé à se répandre dans toute la France, qu'elle remplit de tristesse et d'anxiété.

!• LOUIf IURC.

Ce n'était, en effet, ni au nom d'Henri V ou de Napoléon II, ni pour le compte de la république, que les ouvriers et Lyon s'étaient soulevés. L'insurrection , cette fois , avait un caractère et une portée bien autrement formidables. Car c'était la démonstration sanglante des vices économiques du régime industriel inauguré en 1789; c'était la révélation de tout ce que renferme de lâche et d'hypocrite cette prétendue liberté des transactions qui laisse le pauvre à la merci du riche, et promet une victoire aisée à la cupidité qui sait attendre sur la faim qui n'attend pas. Vivre en travaillant ou mourir en combattant! Jamais plus déchirante et plus terrible devise n'avait été écrite sur un étendard, à la veille d'un combat; elle montrait, dans l'insurrection des infortunés ouvriers de la Croix-Rousse, une véritable guerre servi le; et à la puissance que venaient de déployer ces esclaves des temps modernes, esclaves auxquels pourtant avait manqué un Spartacus, il était facile de deviner quelles tempêtes le xixe siècle portait dans ses flancs.

Eh bien ! tel était l'aveuglement , telle était l'ignorance des hommes placés alors à la tête de la société, qu'ils furent rassurés et satisfaits en apprenant que l'insurrection n'était point politique. « Ce n'est rien, s'écrièrent à » l'envi tous les organes du gouvernement. » C'est une simple lutte entre les fabricants et » les ouvriers. » Et le Jounnal des Débats publia ces lignes sauvages : « Assuré de la paix 9 au dehors, entouré d'une puissante armée » réunie sous le drapeau tricolore, le gouver- 9 nement ne peut craindre d'autres consé- » quences de la révolte que des malheurs par- » ticuliers, bien funestes sans doute, mais qui » seront abrégés et diminués par la rigueur » delà répression légale. »

M. Casimir Périer, de son côté, en rendant compte à la chambre de tant de désastres, déclara que c les événements étaient graves, mais » que les mesures ordonnées par le gouverne- » ment y répondraient par leur force, par leur > rapidité, par leur ensemble (4). »

Quant à la chambre , elle crut assez faire

(1) Séance du 25 novembre 1831.

pour la guérison du mal immense dont l'insurrection lyonnaise était le symptôme, en présentant au roi, sur la proposition de M. Gi*raud, une adresse ainsi conçue :

« Sire, nous avons entendu «y ce rcconnai(i<aiice, e* même temps qu'avec «louldir, les communierions ft-auches cl complètes que nous ont apportées les minisires «1c Votre Majesté, sur les troubles qui ont éclaté dans la ville de Lyon. Nous applaudissons nu patriotique élan qui a porté le pristee votre fils à se présenter nu milieu des Français dont le sang coule, pour en nrréîer l>ffuslon. Nous nous empre^ons dVxposer à Voire Majesté le vœu unanime des députes de la France, pour que .«on gouvernement oppose à ces déplorables excès toule la puissance des lois. La sûreté des personnes n été violemment attaquée ; la propriété a été menacé* dans ton principe { la lilxrté de l'industrie n été attnucée de destruction; la voix des magistrats n'a pas été écoulée. Il faut que ces désordres cessent promplement ; il fout que de tels attentait «oient énerglquement réprintft. La France entière eit blessée par celte atteinte portée aux droits de tous dans la personne de quelques citoyens : clic leur doit une éclatante protection. Les mesures déjà prises par le gouvernement de Votre Majesté nous donnent la confiance que le retour de Tordre ne se féru pas longtemps nttendre. La ferme union des gardes nationales el des troupes de ligne rassure tons les bons citoyens. Votre Majesté peut compter sur l'harmonie des pouvoirs. Nous sommes heureux, Sire, de vous offrir au nom de la France le concours de ses députés pour, rétablir la paix partout où die serait troublée, étouffer tous les germes d'anarchie, affermir les principes sacrés. sur lus* quels repose l'existence même de la nation, maintenir l'œuvre glorieuse de la révolutiou de juillet, cl assurer partout force et justice à ta loi. »

Une adresse à peu près semblable fut votée par la chambre des pairs. Et le roi» de la sorte, eut occasion d'exprimer la joie que lui causait l'union des pouvoirs.

Ainsi, des canons pour remédier aux maux de la concurrence; des forteresses pour réduire une foule de malheureux offrant leur travail sans autre condition que de ne pas mourir de faim; des soldats pauvres, armés pour contenir des pauvres sans armes... ministres, députés, pairs de France, ne paraissaient pas connaître de meilleurs moyens de gouvernement.

L'opposition elle-même parla, dans ces circonstances ftinestes, comme si à ses yeux

l'établissement de Tordre n'eût été qu'une affaire de gendarmerie. Dans les violents débat? auxquels l'insurrection donna naissance ai sein du parlement, il ne ftit question ni de la fixation d'un minimum de salaire, ni de la nécessité de faire intervenir l'Eut dans les choses de l'indu strie, ni de modifications à apporter an régime oppresseur du laissez- faire , ni, ea un mot, de procédés scientifiques propres à prévenir, ne fût-ce que provisoirement, le réveil d'une lutte à jamais lamentable. Noi. M. Mauguin demanda que les épîtbètes /Va* ches et complètes fassent rayées de F adresse; M. Casimir Perler demanda le contraire. M. Casimir Périer appela injurieusement M. Maiguin un individu, M. Mauguin mit en relief l'impertinence de M. Casimir Périer. Là-dessus , il se fit un grand tumulte ; il y eut sa grand scandale : toutes les passions de parti se heurtèrent dans une confuse mêlée. Puis, I un mois de là, le président dn conseil vint dresser, à la tribune, l'acte d'accusation di préfet du Rhône, lequel, frémissant de colère, saisit le moment où le président dn conseil sortait de la salle des délibérations , pour le menacer et lui donner les pins humiliants démentis» Ce fut tout.

Le gouvernement, d'ailleurs, avait à cette époque, d'autres sujets de préoccupation. Le jour approchait oh la liste civile allait être fixée pour toute la durée du nouveau rtgne. et l'on faisait courir dans le public la liste des dépenses royales > jugées nécessaires par te ministres. Cette liste portait au chiffre de dixhuit millions le tribut annuel que la royatté devait lever sur le peuple.

Les ouvriers de Lyon une fois réduits à se renfermer silencieusement dans leur misère* dans leurs angoisses, les amis de l'ordre triomphèrent. La retraite du peuple sur le Mont* Aventin avait eu, du moins > pour résultat l'établissement des tribuns.

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