‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 47 sur 96 · LOUIS BLANC · texte numérisé non relu

LOUIS BLANC

anabaptistes. Ceux qui , dans le collège , repoussaient les doctrines d'Enfantin, se sentaient transportés tout à coup au bord d'un abîme immense, qu'ils n'avaient pas soupçonné ; ils se demandaient avec terreur si leur vie jusque-là n'avait été qu'un rêve; ils éprouvaient une douleur sans nom en se trouvant, pour jamais, peut-être, séparés de celui que, dans les élans d'une tendresse infinie, ils avaient si longtemps appelé leur père. Pour les autres , c'était un redoublement de ferveur inexprimable, une exaltation qui allait jusqu'au délire. Souvent, dans une salle dont les portes avaient été closes soigneusement et dont les murs étaient fidèles, les discussions durèrent des jours entiers, des nuits entières, sans interruption, sans distraction, sans repos. 11 arriva quelquefois à des jeunes gens moins capables que leurs compagnons de résister à ces luttes dévorantes, de chanceler et de s'évanouir. On enlevait les corps sans que pour cela la discussion s'arrêtât. Un jour, M. Cazeaux eut une heure d'extase, et se mit à prophétiser. Un autre jour, M. Olinde Rodrigues fut comme frappé d'apoplexie, parce que, demandant à chacun des membres s'il n'était pas vrai que l'Esprit saint fût en lui Rodrigues, M. Reynaud ne lui avait répondu que par des paroles d'incrédulité; la crise fut extrêmement violente, et le docteur Fuster, pour sauver le malade, dut recourir à une rétractation formelle de M. Reynaud, que cet accident avait rempli d'affliction et d'inquiétude. Telle est, même sur des hommes d'un esprit sérieux, d'une intelligence saine et élevée, le bizarre pouvoir des croyances, arrivées à un certain degré d'exaltation; et l'on peut juger par la singularité de ces phénomènes, de la puissance du mouvement que le saint-simonisme avait créé.

Quoique le secret des débats qui agitaient le collège fût bien gardé, il était impossible que le reste de la famille n'en reçût pas indirectement l'impression. A la démarche affaissée des membres du collège, à leur visage qui portait l'empreinte des longues insomnies, à leurs lèvres décolorées, au désordre de leur

langage, au mystère dont ils s'entouraient, les membres du deuxième degré avaient compris

qu'un drame terrible se jouait; l'anxiété était devenue générale. Mais quel terme à ces divisions?

On essaya d'une combinaison hiérarchique qui aurait empêché les deux chefs de se rencontrer à chaque instant sur le même terrain. A la division ternaire de la société en artistes, savants et industriels, correspondaient ces trois termes : religion ou direction des sentiments, dogme ou enseignement de la science, culte ou gouvernement des intérêts matériels. Enfantin fut nommé chef de la religion; Basard, chef du dogme; Olinde Rodrigues, chef du culte. Vaine tentative I Le schisme était devenu inévitable.

Dans un entretien auquel peu d'adeptes assistèrent, Bazard et Enfantin se mesurèrent une dernière fois. La discussion fut brûlante. Les affections personnelles de Bazard donnaient pour lui à cette lutte quelque chose de déchirant, Il sentait bien qu'il y allait de tout son bonheur. 11 se débattit longtemps avec angoisse contre un homme qui l'accablait de son calme impitoyable. Enfin vaincu, ne sachant plus où se fixer contre l'erreur qui voulait s'imposer à lui et la vérité qui lui échappait, épuisé, désespéré, on le vit tout à coup, après une nuit entière passée dans ce duel terrible, tomber comme s'il eût été atteint mortellement. Et pendant qu'on s'empressait autour de lui, Enfantin disait avec une émotion contenue : « Non, il n'est pas possible qu'il meure ainsi : » il lui reste encore de trop grandes choses à i accomplir. » On releva Bazard sans connaissance, et l'on parvint à le rappeler à la vie~ Mais les sources de la joie étaient taries en lui pour jamais. Il ne fit plus, depuis, que languir, et, à quelque temps de là, il mourut.

Immédiatement après la déclaration du schisme, le 19 novembre 1831 , il y eut une réunion générale de la famille. Enfantin y parut en qualité de père suprême. Mais dans l'assemblée s'étaient rendus plusieurs saintsimoniens qui, sans se rallier à la bannière de Bazard, étaient bien résolus à abandonner celle d'Enfantin, et parmi lesquels on comptait MM. Pierre Leroux , Jean Reynaud , Charton , Jules Lechevallier, Carnot, Fournel, Abel Transon. Enfantin prit la parole, et, après avoir dit

les causes de la sourde mésintelligence qc existait depuis longtemps eutre Bazard et lu, il exposa ses idées sur la réhabilitatim de a chair, sur le divorce considéré comme aspû* tion à un amour plus noble, sur les fooetk* réservées au prêtre saint~simonien, soit beon* soit femme, sur la nécessité enfin de rendre h femme l'égale de l'homme dans l'État *m bien que dans la famille, et dans le teopk aussi bien que dans l'État, « Toutefois, i>êt- » tait-il, ce n'est point une loi que je vu» » donne, une doctrine, un enseignement i » faire; c'est seulement l'opinion d'un bonne

» que j'exprime. La loi morale de l'are-

» nir ne peut être révélée sans la femae.

> Jusque-là, je déclare que tout acte qui,»- » jourd'hui, dans le sein de la doctrine, sertit » de nature à être réprouvé par les mœurs ci

> par les idées morales du monde qui bm» » entoure, serait un acte d'immoralité, eu il » serait funeste à la doctrine en général; a, » pour moi, personnellement, je le regarderas » comme la preuve de désaffection la plu» » grande qu'un de mes enfants paisse ne » donner. » Mais c'était trop peu d'une semblable réserve pour atténuer, aux yeux des dûsidents, le danger des insinuations d'En&ota L'interrompant avec vivacité, M. Pierre Lerou proteste au nom du collège et annonce qtf S va se retirer. M.Jules Lechevallier déclare que» puisque, d'après les aveux d'Enfantin taiméme, lu morale de la doctrine n'est pas «oore trouvée, il n'est pas possible de songer à constituer la famille saint-simonieane et q* tout reste à l'étal d'élaboration, Abel Tressai se plaint avec tristesse de l'abus que le père suprême a cru devoir taire dans l'intérêt de U doctrine, des confessions particulières qu'il a eu la puissance de provoquer, c Le père Ea- » fantin, s'écrie à son tour M. Reynaud, croit » évidemment que la femme viendra légitimer » ce qu'il a le premier auaoncé, et c'est peur- » quoi il marche la tête levée. Moi , j'ai foi » que la femme lui écrasera la tête , mais il

» faut attendre que la femme se lève. Nous

» avons amené des hommes k la doctrine; » c'est une responsabilité énorme pour wmk- » Je crains l'influence du père Enfantin stf » ces hommes; je resterai à côté de lui, pesr

HISTOIRE OJS DIX ANS. 4KHM840.

» le leur montrer tel qu'il est, » Citait l'attaque la plus rude qui , jusque-là , eût été dirigée contre Enfantin, « Reynaud, répondit-il » sans s'émouvoir, Reynaud lui seul conçoit la » mission de haut protestantisme» Il me sait > grand, il me voit grand; il veut protester là * où l'on doit protester, à côté. C'est là que » Bazard devrait être, au-dessus de Reynaud. » A cas mots succède un échange de paroles amères entre ceux qui attaquent les idées d'En* fantin et ceux qui les défendent* Une dame, faisant partie de la famille, ayant dit qu'elle repoussait comme immorales les idées émises par Enfantin : Oui, oui! crièrent plusieurs femmes du haut des tribunes. M. Fournel se prononce contre le père suprême : « Votre « doctrine, dit M. Car no t, est la réglementa* t tion de l'adultère. » « La vice est réhabilité, » ajoute M. Dugied, De leur côté, les partisan* d'Enfantin s'attachent à répondre à toutes les attaques. M. Michel Chevalier s'étonne que, des abus qui ont pu se glisser dans le gouvernement saint-simoniep, on vienne conclure à une séparation. M. Duveyrier ex* prime la conviction que pas un des actes d'Enfantin n'a été un acte individuel, un aete d'égoïsme; et que les défauts dont avaient souffert les saint-simoniens tenaient précisément à ce qu'il n'y avait pas encore parmi eux cette loi de convenance, de pudeur, de fidélité, que la femme était plus particulièrement propre à apporter* « Je vous déclare, dit M. Ta- » labot, en montrant Enfantin, que cet homme » est le chef de l'humanité. > Et ^'adressant à M. Transon , M. Barrault s'écrie d'une voix émue : « Ce n'est pas sans une vive douleur » que j'ai vu Transon, le porte-bannière de » la doctrine à côté duquel j'ai marché, se » séparer de nous. Non, Transon, ta place est » auprès du père Enfantin, auprès de moi. Tu » ne saurais nous quitter, car tu es religieux. » Tu pe suivras pas Jules, car Jules a dit que » la doctrine est à l'état de faillite, de liqui- » dation. Tu voudrais nous quitter! Non, tu » ne le pourrais pas : tu aimes les ouvriers , » les enfants des pauvres, ceux qui souffrent. » Au milieu de ces débats, Enfantin n'avait pas cessé un seul instant de se montrer maître da lui» rendant à toutes les accusations avec

beaucoup de sang-froid et d'orgueil : il congédia, enfin, l'assemblée par ces mots qu'il prononça d'une manière solenelle : « Quoique ce i qui se passe maintenant soit pour tous d'une » grande utilité, je désire qu'on en finisse au > plus tôt. Nous recommencerons lundi ; mais » si nous continuions à batailler ainsi, les » ouvriers mourraient de faim , et les enfants » que nous avons adoptés seraient délaissés.

* Le fait évident, c'est qu'il y a des hommes

* qui doivent momentanément se tenir à l'écart

* et se reposer. »

Quelques jours après , la famille se réunissait de nouveau. L'insurrection de Lyon avait éclaté dans l'intervalle, et l'assemblée était en proie à une préoccupation douloureuse. Un fauteuil laissé vide à côté de celui du père suprême indiquait symboliquement l'absence de la femme. M. Olinde Rodrigues s'était placé, comme chef du culte, à la droite d'Enfantin. S'étant levé, il rappela d'abord comment de juif il était devenu saint-simonien. Puis, d'une voix forte : « Rothschild, Laffitte, Aguado, » dit-il, n'ont rien entrepris d'aussi grand que » ce que je vais entreprendre. Tous , ils sont » venus, après la guerre, donner au vaincu le » crédit nécessaire pour satisfaire le vain- » queur. Ils ont fait une grande chose ; et moi » le premier je l'ai senti et publié, grâce à » Saint-Simon, il y a sept ans. Hais ils ont » escompté l'avenir des restaurations politiques, et déjà pour eux cet avenir a des bor-

* nés... Leur mission va finir; la mienne com- » mence. » II exposa ensuite les bases du projet qui devait, selon lui, inaugurer la puissance morale de l'argent. L'association financière des saint-simoniens aurait eu pour objet : 1° de travailler, par un ensemble de mesures exclusivement pacifiques, à l'amélioration morale , intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre; 8° d'organiser des maisons d'éducation où les enfants des saint-simoniens auraient été élevés, sans distinction de fortune ou de naissance ; 3° de fonder des maisons d'associations industrielles, pour les travailleurs devenus saint-simoniens; 4° de subvenir transitoirement aux besoins de ces associations; 8° de propager la doctrine, de manière à remplacer

ranarchie industrielle par l'association religieuse des travailleurs. L'acte passé devant notaire devait être signé par tous les membres de la famille, dont les biens réunis formaient le fonds social, et qui tous répondaient des engagements contractés envers les tiers.

Après la lecture de ce plan, M. Barrault traça un tableau rapide des souffrances de la société et des services qtie lui avait déjà rendus le saint-si monisme; il trouva, pour rappeler l'insurrection des malheureux tisseurs lyonnais, des accents pleins de douleur, pleins d'éloquence; et de cet affreux épisode de la grande guerre civile appelée liberté de l'industrie, il tira la double conclusion qu'une réforme était nécessaire et que c'était par les voies du saint-simonisme qu'il y fallait marcher.

H. Barrault avait fini son discours , et Enfantin s'était déjà levé pour sortir de l'enceinte, lorsque H. Reynaud fit signe qu'il désirait parler. Son geste était véhément et son visage extrêmement animé. * L'argent, s'écria-t-il , » ne peut avoir de puissance morale, puisque » vous, père Enfantin, d'après les termes po- » ses par vous, vous détruisez la morale an- » cienne sans avoir la morale nouvelle. » La plus vive agitation règne alors dans rassemblée. Interpellant M. Reynaud , M. Laurent lui demande si, lorsqu'il était allé prêcher une ère nouvelle à la population souffrante de Lyon, il n'y avait pas pour lui de morale saint-simonienne. M. Talabot ajoute que la morale de l'apostat est dans l'émancipation des êtres exploités. M. Henri Baud demande la parole et s'écrie avec enthousiasme : « Mon père est un » prolétaire qui a triomphé du hasard de la » naissance et qui a amassé des richesses par » la force de ses bras. Quand la parole de » Saint-Simon se fit entendre à moi , je sentis » que pour ennoblir mon privilège je devrais > l'employer à l'abolition de tous les privilé- » ges : je suis devenu prolétaire. C'est ainsi que » la famille du sang me punit d'avoir voulu » pratiquer ma foi religieuse. Eh bien! toutes » les rigueurs de la famille du sang ne triom- » pheront pas de mon amour pour elle, et je » la forcerai par mes œuvres à me rendre sa » tendresse. Reynaud, j'ai souvent entendu » sortir de ta bouche ces mots puissants : « La

tttto du peuple est la voix de tHeu. > Qk demandent donc ces hommes qui peuple* la plus industrieuse de nos cités? Qod en se fait entendre sons cet étendard de mort, au milieu de la mitraille? Reynaud, Renaud, ils demandent du pain , et l'argent q« le donne est une puissance morale... Prolétaires qui m'écoutez, ma main a somtf touché vos mains endurcies par le travail, et elle a senti que vous répondiez à ses étantes. Rassurez-vous donc ! Dieu n'a pas permis qu'un homme pût se placer eo présence des hommes avec cette face calme et serein avec cette grandeur et cette beauté, por qu'il s'en servit afin de les séduire et de te perdre... Et vous, femmes, celle qui ni porté dans ses entrailles n'est pas là poor m'entendre ; faites place pour moi dans votre cœur à un amour de mère , afin que s vous voyez celle dont Dieu m*a fait mitre, vous apaisiez les tourments de cette stérilité qu'elle s'est faite. Dites-lui , pour la toucher, les douleurs que doit souffrir un fils comme moi privé de ses embrassements , de sa parole, de sa vue. » A ces mots rassemblée se lève avec transport. Plusieurs membres de b famille courent à Enfantin et se jettent dw ses bras. C'était la dernière scène engendrée par le schisme.

Les membres les plus importants du sa*tsimonisme avaient été jusque-là, après Baari en Enfantin : MM. Pierre Leroux, homme* lettres; Reynaud, Transon, Cazeaux, MkM Chevalier, Lambert, Fournel, tous ingénie** de mines et qui tous étaient sortis avec (Mineur de l'école polytechnique; (FEicbthal, fc d'un banquier juif; Péreire, industriel; Dtveyrier, avocat; Margerin, lieutenant (Tartfflerie; Barrault, ex-professeur de rhétoriqwt Sorèze; Laurent, auteur d'une réfutation de Montgaillard, et de qui H. Sainte-Beuve disait, en parlant de sa nature de tribun, qu'il Tanit vu marcher sur la crête de la montagne ; Jite Lechevallier, homme de lettres ; Carool, fils di célèbre membre du comité de salut public; Dugied, fondateur du carbonarisme sous b restauration; Olinde Rodrigues, l'héritier des doctrines de Saint-Simon; et enfin M" Bazard. De ces dix-huit personnes, MM. BarranU

Duveyrier, Lambert , Fournel , Michel Chevalier et d'Eichthal furent les seuls qui restèrent fidèles à Enfantin; car MM. Laurent et Rodrigues, qui l'avaient d'abord suivi , ne tardèrent pas à se séparer de lui. Enfantin sentit bien que l'ancien collège lui échappait, mais il avait pris son parti. Pour relever le courage de ses disciples qu'effrayait leur isolement, il leur persuada qu'à une période nouvelle il fallait des hommes nouveaux; et; soutenu par ce fanatisme calculé qui faisait sa force, il se pré-

cipita dans la carrière oit il devait s'égarer sans retour.

Le saint-simonisme était donc transformé. Nous le retrouverons plus tard s'entourant d'une pompe singulière, étalant aux yeux de la population des innovations de costume plus propres à la frapper que des innovations d'idées , pratiquant dans la retraite une sorte, de fraternité bizarre, et finissant par s'effacer, entre les persécutions d'un pouvoir ignorant et les huées d'une multitude railleuse (4).

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