‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 48 sur 96 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Progrès du parti républicain ; Armand Carrel et Garnier-Pagès. — Liste civile ; prétentions de la cour ; pamphlets de M. de Cormenin. — Procès au sujet de la mort du duc de Bourbon. — Audace de la presse républicaine ; persécutions ; déclaration courageuse d'Armand Carrel. — Conspiration des lours Notre-Dame. — Conspiration de la rue des Prouvaires. — Exaspération de Casimir Périer ; ses rapports avec le roi ; scène de fureur. — Expédition d'Ancone. — Esprit de l'administration sous Casimir Périer. — Troubles de Greuoble ; Paulorité locale vaincue ; débats parlementaires. — Lutte systématique entre les deux chambres. — Vote du budget. — Clôture de la session.

L'année 1832 s'ouvrit, pour le roi, parles félicitations et les flatteries d'usage. Et pourtant, jamais la royauté en France n'avait été plus sérieusement menacée. La révolution que les saint-simoniens cherchaient à introduire dans l'ordre social, le parti républicain la poursuivait dans l'ordre politique, avec beaucoup de fougue et de succès. Le 2 janvier, M. Armand Carrel se prononça pour la république, dans le National, et, quelques jours après, M. Garnier-Pagès entra comme républicain à la chambre.

Un seul député se leva pour protester contre l'admission de ce nouvel élu : ce fut Casimir Périer. Éclairé par sa haine, il devinait quels ennemis se dressaient devant lui , et ce

(1) Au moment où nous écrivons, les saint-simoniens sont dispersés dans des carrières diverses. M. Lambert a fuit un voyage en Egypte où il est devenu Lambert-Bey. M. Duveyrier Tait des vaudevilles. M. Michel Chevalier est au conseil d'Etat. Jl. Carnot est dépoté. H. Cazeaux dirige la compagnie de défrichement des Landes et se distingue comme industriel. MM. Traoson et Dugied sont rentrés avec éclat dans le giron du catholicisme. M. Margerinest professeur dans une des universités catlioliquestde Belgique. M. Péreireest attaché a la haute administration de l'on des chemins de fer de Versailles, dent il a été l'agent principal. M. Laurent a ae-

que pourraient pour la ruine de ses espérances deux hommes tels que MM. Armand Carrel et Garnier-Pagès.

Armand Carrel avait dans toute sa personne quelque chose de chevaleresque. Le balancement de sa démarche, son geste bref, ses habitudes d'élégance virile, son goût pour les exercices du corps, et aussi, une certaine âpreté qu'accusaient les lignes heurtées de son visage et l'énergie de son regard, tout cela était plus du militaire que de l'écrivain. Officier sous la restauration , conspirateur à Béfort, armé en Espagne contre le drapeau blanc, traîné, plus tard, devant trois conseils de guerre, 1830 l'avait trouvé journaliste. Mais l'homme d'épée survivait en lui. Que de fois ,

cepté une place de juge à Privas, et a écrit une histoire populaire de Napoléon. M. Olinde Rodrigue», homme d'esprit et d'action, s'occupe de finances. M"* Bâtard est rentrée dans le sein du catholicisme avec son gendre, M. de Saint- Chéron, rédacteur de Y Univers religieux. MM. Jean Reynaud et Pierre Leroux, deux puissants philosophes, ont continué a poursuivre dans leurs travaux le double but de leurs anciennes études : la religion et Phumanité. Retiré dans une maison de campagne, non loin de Lyon, M. Kiifantiu a repris le cours de la vie ordinaire.

dans la cour de l'hôtel Colbert, ne l'avons* nous pas vu entrer à cheval , dans une tenue sévère et la cravache à la main? Quoique plein de douceur et d'abandon dans l'intimité, il apparaissait dans la vie publique domina* teur et absolu. Écrivain, il avait dans son style moins d'éclat que de relief, moins de mouvement que de nerf; mais il maniait d'une façon inimitable l'arme du mépris : il ne critiquait pas ses adversaires, il les châtiait; et, comme il était toujours prêt à répondre par le sacrifice de sa vie aux ressentiments éveillés par sa parole, il régnait en maître dans le domaine de la polémique, dédaigneux, formidable et respecté. Il était né chef de parti ; chef d'école, il n'aurait pu l'être. Il manquait de ce fana* tisme froid qui naît des études opiniâtres et fait les novateurs. Vol ta i rien avant tout, il ne paraissait pas avoir souci de marquer sa place dans l'histoire par l'initiative de la pensée. Hais quand la vérité brillait à ses yeux, une vérité jusqu'alors méconnue par lui, il se rendait aussitôt; car chez lui l'amour du progrès était irrésistible et la modestie pleine de courage. Incapable, toutefois, d'immoler k un vain désir de popularité ce qu'il y avait de modéré dans ses opinions et d'un peu aristocratique dans ses allures , son ascendant sur son parti n'était que celui d'un esprit altier, d'un talent reconnu et loyal. Il possédait au plus haut point le commandement; il passionnait ses amis : c'était un caractère. À ses ennemis il inspirait une crainte mêlée de confiance; Us sentaient qu'au jour d'une réaction prévue, leur sauvegarde serait dans la modération de cet homme et dans sa générosité impérieuse. De fait, les systèmes de violence lui répugnaient; les théories américaines lui plaisaient par tout ce qu'elles accordent à la liberté individuelle et à la dignité de la nature humaine. Il fut longtemps girondin par sentiment ; et il lui en coûta beaucoup pour s'incliner devant la majesté de cette dictature révolutionnaire, l'effroi , la gloire, le désespoir et le salut de la France. Bien que l'empire l'eût tenté par ses côtés glorieux, il se révoltait contre les insolences de la force organisée , et trouvait une sorte de jouissance hautaine à flétrir la brutalité des militaires de cour, que,

dans son langage énergique, il appelait « es tratneurs de sabre. * Malheureusement, 1 croyait trop au prodiges de là diMipliBe, le qui , néanmoins , avait été encore plus e^ rateur que soldat. Un peuple soulevé peat-i l'emporter sur un régiment Adèle au drape»* C'est ce qu'Armand Carrel , même après la fé> volution de juillet, refusa toujours de crom D'un autre côté, le besoin de l'action le to& mentait; il aurait foui u renverser toet et qi était obstacle k l'agrandissement des destiaés de son pays , confondues avec les siennes d» sa haute et légitime ambition. La guerre éerât qu'il avait déclarée au pouvoir ne servait, malgré les périls qu'elle portait avec elle, qu'à eo* soler son courage et qu'à tromper rinquiéiwk de ses désirs. Forcé souvent d'éteindre dans se amis le feu dont il était lui-même consumé, 9 s'exaltait et se décourageait tour à tour daa§ cette lutte intérieure, et il s'irritait de sa propre sagesse que sa passion condamnait Es proie à ces incertitudes amères , il lui arma quelquefois d'im prouver des mouvements qn eussent réussi peut-être, secondés par lui. D est vrai que , quand la bataille qu'il avait déconseillée était perdue, il embrassait la eaase des vaincus , sans restriction , sans réticente. Contradiction héroïque, qui est Y inévitable ttblesse des grands cceurs !

Doué d'un genre de supériorité non mot* réel, mais différent, Garûier»Pagès se dttb» guait surtout par sa finesse, par sa pénétration par sa prudence honnête et calme, par m habileté singulière à mettre aux prises les pfr lis adverses , de manière k les ruiner r ua pff l'autre, en obtenant l'estime et les apptowfc sements de chacun d'eux. Garnier~Pagfe k s'était pas laissé insensiblement gagner, tonale Armand Carrel , à la cause de la répubtap*; dès ses premiers pas dans la carrière des * faires, et même avant 1830, il s'était déchrt républicain. Sa jeunesse avait été laborieuse; au sein d'une famille atteinte par d'boaoraM& malheurs, il avait souffert beaucoup, etpov lui , et pour un frère dont la destinée devait à jamais rester unie à la sienne, sous les lots (k la plus touchante amitié. « Occupe-toi do soii » de notre fortune , avait dit à l'autre F afaé » des deux frères ; moi , je travaillerai à h

» gloire de notre nom, » et ils étaient entrés de la sorte dans le monde, forts de leur mu* tuel dévouement. Les rigueurs du sort ne sont fatales qu'aux natures faibles. Garnier-Pagès apportait dans la carrière politique tout ce que l'adversité donne aux natures d'élite : l'habi* tude de l'observation, la sérénité dans la lutte, une saine appréciation des obstacles , la connaissance des hommes, le sens pratique des choses. Or, ces qualités sont précisément celles que réclame, dans le régime constitutionnel, l'exercice du pouvoir; elles auraient appelé au ministère un ambitieux en sous-ordre : elles ne servirent qu'à créer à Garnier-Pagès, dans l'opposition, un rôle important et original. Affable et insinuant, son esprit vif, sa simplicité, sa grâce familière, son langage dont une naïveté de bon goût tempérait la malice, lui valurent bientôt dans le parlement une influence que semblait lui refuser d'avance. la hardiesse solitaire de ses opinions. 11 est certain qu'il possédait au plus haut degré l'art d'amener ses adversaires à l'aimer dans ses croyances. Quand il parlait , à la chambre, c'était sur tous les bancs une attention pleine de bienveillance. Et en effet, nul ne méritait mieux que lui d'être écouté. Tantôt, dans un langage simple et facile, mais d'une admirable clarté, il traitait les plus obscures questions d'économie politique ou de finances, tantôt, armé d'une éloquence agressive et fine, il déconcertait les ministres par des interpellations inattendues, humiliait la cour par des révélations dont chacun s'étonnait, châtiait les interrupteurs par la promptitude de ses reparties» et forçait toutes les fractions d'une chambre monarchique à le désirer sur la brèche et à honorer en lui la république. Au milieu des préventions perfidement répandues contre l'opinion radicale parmi ceux qui la jugeaient sans la connaître, Garnier-Pagès eût été difficile à remplacer. Car il servait avec grâce un parti représenté comme farouche. Il se montrait ennemi de toute violence à des esprits pour qui l'idée de la république était inséparable de celle de l'échafaud, et il confondait par sa science des affaires ces prétendus hommes pratiques qui affectent de regarder comme de pures utopies tout ce qui s'élève

au-dessus du niveau de leur intelligence.

Ainsi, l'opinion républicaine avait acquis une puissance réelle. Dans le parlement, il fallait désormais compter avec elle; dans la presse, elle était représentée avec éclat, non plus seulement par ta Tribune, la Révolution et le Mouvement, mais encore par le National; enfin, elle avait dans M. de Cormenin, brillant émule du fameux Paul-Louis Courier, un auxiliaire qui faisait trembler la cour.

D'autre part, la royauté perdait chaque jour du prestige qu'elle devait à son origine plébéienne. Lorsqu'un homme est trop haut placé au-dessus des autres hommes, la tête lui tourne : c'est là le vice fondamental de la royauté; et s'il arrive à un roi de ne pas chanceler sous le poids de sa fortune, ce qu'il conserverait par sa modération, ses courtisans le compromettent par la témérité de leur bassesse. Au moment même où retentissait à Paris le cri de douleur poussé à Lyon par quarante mille ouvriers affamés, la cour ne songeait qu'à gorger la royauté de richesses.

Le roi lui-même, soit qu'il eût cédé en cela aux conseils trompeurs d'un entourage avide de ses largesses, soit qu'il eût appris depuis un an ce que coûtent les frais de représentation d'une monarchie, le roi lui-même semblait prêt à faire aux exigences de sa nouvelle position le sacrifice de ses habitudes bourgeoises, de ses goûts simples, qui avaient été, sous la restauration, l'objet d'une admiration presque universelle. Il y avait bien encore des hommes qui l'auraient voulu voir, devenu roi, tel qu'il leur était apparu n'étant que prince; il y avait des hommes qui, comme M. Dupont (de l'Eure) ou M. Bavoux, se rappelaient avec espérance les paroles qu'ils lui avaient entendu prononcer dans les premiers jours de son avènement : c 11 ne doit plus y avoir de cour,,, » Que faut-il à un roi citoyen T six millions de » liste civile, tout au plus. » Mais tant de désintéressement n'avait pas tardé à paraître ingénu à ceux qui comprenaient les nécessités d'une monarchie. On avait donc composé, — M. Laffitte, à cette époque, était encore ministre, — une liste qui ne portait pas à moins de SO millions le chiffre des dépenses obligées du roi. Cet état des besoins de la liste civile

fut communiqué par Louis-Philippe k M. Laffitte, qui ne craignit pas de témoigner sa surprise. Selon lui, c'était assez, c'était trop peut-être de 18 millions; et comment vaincre, d'ailleurs, l'inflexible austérité de M. Dupont (de l'Eure)? On insista. Une commission avait été nommée par la chambre pour examiner le budget royal ; elle se composait de MM. Thouvenel, Duvergier de Hauranne, Anisson-Duperron, Etienne, Rémusat, Génin, Jacques Lefèvre et Cormenin. Ce fut à cette commission que la note dont nous venons de parler et qu'on n'avait pas osé communiqué au conseil des ministres, fut remise par M. Thiers, chargé de cette mission délicate. L'étonnement des mandataires de la chambre fut extrême : ils refusaient de croire que des prétentions aussi exorbitantes fussent celles d'un monarque qu'ils avaient connu duc d'Orléans. A la chambre, lorsqu'on y lut l'étrange note, l'impression ne fut pas moins fâcheuse. 11 fallait à tout prix réparer le tort d'une démarche imprudente.

Dans cette extrémité, le roi eut recours au dévouement infatigable de M. Laffitte, son ministre de prédilection. Il fut convenu entre eux que le roi écrirait une lettre dans laquelle il se plaindrait du zèle irréfléchi des courtisans et se déclarerait étranger à la fixation d'un chiffre, évidemment impopulaire; que cette lettre adressée à M. Laffitte, serait censée toute confidentielle; mais que, par une habile indiscrétion, M. Laffitte aurait soin de la lire aux membres de la commission comme une preuve irrécusable du désintéressement de Louis-Philippe, désintéressement auquel on supposerait que des serviteurs maladroits avaient voulu faire violence. Les choses eurent lieu selon ce petit arrangement : la popularité du roi se vit sauvée d'une première atteinte; et, pour faire adopter par la chambre un chiffre qu'on désavouait sans y renoncer, on attendit des circonstances plus favorables.

Ces circonstances furent, ainsi que nous l'avons raconté, l'issue non sanglante du procès des ministres de Charles X , la chute de M. Laffitte et son remplacement par M. Casimir Périer. La cour alors se dépouilla de tout scrupule. La chambre, renouvelée, avait nommé

une commission moins sévère : on ne parla plus que de doter magnifiquement la courooBt Pour ne pas effrayer prématurément les dépotés économes des deniers de l'État , les misistres laissèrent en blanc, dans le projet, le chiffre de la liste civile; mais sous main 3s poussaient à l'adoption d'un chiffre très-étaé, et la liste qui courait dans le public mmçait le royaume d'un fardeau de 48 raillkes 533,500 francs. C'était donner à Louis-Ptélippe un traitement trente-sept ibis plus eoisdérable que celui qu'avait obtenu en Fruct Bonaparte premier consul , et cent quarantehuit fois plus considérable que celui qui soft en Amérique au président de la florissante république des .États-Unis.

Dans le même temps, un bureau de bienfaisance faisait publier ce qui suit : « 24,000 per- » sonnes inscrites sur les contrôles du 4î*ar- » rondissement de Paris, manquent de pain é » de vêtements. Beaucoup sollicitent quelque » bottes de paille pour se coucher (4). »

Hais c'eût été trop peu qu'une liste civile de 18 millions, au gré des gens de cour. Us voilaient qu'en outre on assurât au roi , comme dotation immobilière de sa couronne : le Louvre, les Tuileries, l'Élysée-Bourbon , les cMteaux, maisons, bâtiments, manufactures, terres, prés, corps de ferme, bois et forêts, composant les domaines de Versailles , Marh, Meudon, Saint-Cloud, Saint-Germain, Fontainebleau, Compiègne, Pau; la manufacture de Sèvres, celle des Gobelins et de Beau vais; le bois de Boulogne, le bois de Yincennes, h forêt de Sénart. Sans parler d'une riche dotation mobilière comprenant diamants, perles, pierreries, statues, tableaux, pierres gravées, musées, bibliothèques et autres monuments des arts.

Quant à l'apanage d'Orléans, les courtisans étaient d'avis que les tiens composant ce* apanage devaient être réunis à la dotation immobilière, oubliant ainsi que les apanages n'avaient jamais été que la constitution alimentaire des branches cadettes , et qu'il était dans leur essence de s'éteindre quand la bra* che cadette arrivait au trône.

(i) Circulaire du bureau de bienfaisance du lî« arruoJi»sement. i"" janvier 1832.

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Restait à résoudre une question délicate : f Indépendamment des grandes richesses qu'il allait posséder comme roi, Louis-Philippe aurait-il comme simple citoyen un domaine privé? D'après redit d'Henri IV, de 1566, la constitution de 1791 et la loi du 8 novembre 1814, tout prince appelé au trône doit confondre ses biens personnels avec le domaine de l'État. C'était un usage respectable que celui-là et d'un sens profond; car il semblait élever le roi à la dignité de père du peuple. Hais Louis-Philippe n'en avait pas jugé ainsi, et la veille de son avènement, le 6 août 1830, il avait eu soin de disposer de ses biens personnels en faveur de sa famille.

Le résumé des prétentions de la cour était donc celui-ci : une liste civile de 1 8 millions, 4 millions de revenus en terres et en forêts, onze palais magnifiques , un mobilier somptueux, 2 millions 594,912 francs d'apanage, et le domaine privé.

Telles furent les bases proposées. La commission les adopta en réduisant à 12 ou à 14 millions le chiffre de la liste civile, et H. de Schonen présenta le rapport à la chambre.

La stupeur fut grande dans le public. La théorie des libéraux constitutionnels sur les gouvernements à bon marché recevait un démenti brutal et inattendu. La polémique devint enflammée. On avait sous les yeux le compte détaillé des dépenses royales : l'esprit français en fit le sujet de mille commentaires , les uns plaisants, les autres injurieux. Ici, l'on faisait remarquer que l'entretien de la chapelle allait coûter dix fois plus que sous Charles X, quoique Louis-Philippe en usât dix fois moins. Là, on s'étonnait que 80,000 francs de remèdes par an fussent jugés nécessaires à un roi dont la santé, grâce au ciel, 'était excellente; Louis XVIII, goutteux et cassé, se soignait à moins. Quatre millions 268,000 francs paraissaient une somme quelque peu exagérée, dès qu'on l'affectait aux menus plaisirs d'un roi qui n'était pas sans se piquer de philosophie. On s'expliquait malaisément l'importance des trois cents chevaux à mille écus par tête , qui figuraient dans le compte; pourquoi traiter chacun de ces chevaux comme un conseiller de cour royale et deux fois mieux qu'un

membre de l'institut? 200,000 francs de livrée! on trouvait que c'était beaucoup pour des galons; car enfin, il était possible avec cette somme de rétribuer pour leurs fonctions annuelles cent procureurs du roi, ou d'augmenter d'un cinquième la subvention accordée à l'instruction primaire, ou de défrayer, à huit sous par jour, treize cent quatre-vingts pauvres prisonniers. Quoi! s'écriait le Globe saint-simonien dans un article à la fois spirituel et sensé, « quoi! on affecte au service » personnel du roi 3 millions 773,500 francs; » et ce roi, chef d'une nation devenue indus- » trielle, d'une bourgeoisie pacifique, n'est » entouré que d'hommes ceignant l'épée et » chaussant l'éperon ! »

Hais ce fut M. de Cormenin qui porta au projet de loi les coups les plus sensibles. Dans une série de lettres pleines de logique, de raison, d'éloquence, de fine ironie, il rappela que quand le héros d'Italie, le conquérant fabuleux de l'Egypte, le pacificateur de la Vendée, vint siéger sur le trône consulaire, les trois consuls ne coûtaient à la France, frais de table et de maison réunis, qu'un million cinquante mille francs, et qu'on ne demandait pas alors au peuple français, terreur de Pitt et admiration du monde, 1 million 200,000 francs seulement pour échauffer les fourneaux souterrains de la bouche. 11 prouva que la liste civile de Charles X, de Charles X lui-même, n'allait pas au delà de 11 millions 210,865 francs, pour peu qu'on en retranchât les dettes et avances remboursables, les frais de la maison militaire, et tous les services que la révolution de juillet avait annulés, tels que ceux de grand écuyer, de grand veneur, de pages, de grand maître des cérémonies, etc... Il montra que pour la royauté le meilleur moyen de se faire . respecter était de se rendre utile; que recommander la liste civile comme une caisse de prévoyance ouverte aux malheureux était un sophisme misérable, attendu que c'est le peuple, le menu peuple, qui paye la liste civile, et qu'il est dérisoire de prendre aux pauvres leur argent pour leur faire du bien; que le prince, irresponsable, ne saurait être un distributeur plus intelligent des deniers publics que des ministres dont la responsabilité ga-

rantit la gestion; qu'une grosse liste chrile n'était bonne qu'à entretenir la paresse des mendiants brodés qui pullulent autour des trônes; que ce qui enrichit une nation n'est pas ce qu'on lui ôte, mais ce qu'on lui laisse; qu'il était absurde de voir dans l'opulence exagérée du roi une ressource pour le commerce, comme si on créait la richesse en la déplaçant, et comme s'il était juste de chercher toute la nation dans les marchands de la rue Saint-Denis , au lieu de la chercher dans les contribuables réunis : paysans de la basse Bretagne , pâtres des Alpes, herbagers de la Normandie, laboureurs du Languedoc, ouvriers de Lyon» de Bordeaux et de Marseille; que les arts, enfin, vivent moins des encouragements fastueux d'un prince qui en les protégeant les abaisse , que des hautes inspirations de la religion , de la gloire et de la liberté.

La sensation produite par les pamphlets de M, de Cormenin fut universelle et durable* Aussi les débats , à la chambre, remplirent-ils plusieurs séances , débats opiniâtres par qui la majesté royale fut irrévocablement compromise, et qui prouvèrent bien que, pour la fraction libérale de la bourgeoisie, la royauté était un instrument et non pas un principe» « Si le » luxe est banni des palais du roi, avait dit » M. de Montalivet, il le sera bientôt des mal* » sons des sujets. » A ce mot de sujet, un frémissement d'indignation parcourt l'assemblée. * Les hommes qui font des rois , s'écrie » impétueusement M. Marschal , ne sont pas » des sujets» » Les cris à l'ordre le miniêtre l retentissent de toutes parte, MM. Cabet* de Ludre» CleroLasalle, Laboissière, interpellent H. de Montalivet avec vivacité, • Faites votre » devoir, crie-t-on au président : il faut que » le ministre soit rappelé à l'ordre. La nation » est outragée! — Tenez bon, messieurs, dit » à son tour aux députés du centre le garde » des sceaux, dont le trouble égale la colère. » La confusion est au comble. Le ministre , appuyé contre le marbre de la tribune, affecte une contenance altière» Le président est debout et il agite sa sonnette; mais, impuissant à surmonter le tumulte * il se couvre enfin. On déclare la séance suspendue, et les députés se retirent en désordre dans les bureaux. Le

lendemain , la presse dynastique presque te entière tonnait contre l'injure adresse pi M. de Montalivet à la nation , et la majorité la chambre ayant voté l'ordre du jour sur « incident, M. Odilon Barrot, suivi de cent qum députés ♦ se rendait dans la salle des mt rences pour y rédiger une protestation fom& contre un mot inconciliable, disait-il, zmk principe de la souveraineté nationale. Kw n'était plus propre à foire apprécia* eue* ment les dispositions d'une grande partie àr la classe dominante à l'égard de la roymt La chambre, cependant* finit par accorder la couronne tout ce qu'on demandait pour elk dotation immobilière, dotation mobilière, Semaine privé; elle déclara même acquises H liste civile, les sommes que le roi avait un- g chées jusqu'alors, et qui lui avaient été parô 1 sur le pied de 18 millions; un douaire fc attribué à la reine, en cas de décès de m époux; et la dotation annuelle de l'hérite présomptif fut fixée à un million.

Le triomphe semblait éclatant pour la rat Mais les débats qui avaient eu lieu daas M presse, les redoutables lettres de M. de Cor» nin , les longues discussions dont la ebaobi avait retenti , le blâme sévère dont un asM ministre, M. Dupont (de l'Eure), avait pikëquement frappé des prétentions qu'il jaga* scandaleuses, le mécontentement manifesté fs une grande partie de la bourgeoisie, et i»T boules noires trouvées dans Fume du sema tout cela laissait la cour sotis le coup <fw véritable défaite. Ceux qui adoptaient le p* cipe monarchique avaient tort de refus» « monarque une existence fastueuse. Qui Tema roi doit savoir le subir.

D'autres affronts attendaient le priacçt monarchique. Tandis qu'on discutait iqarie* sèment à la chambre et dans la presse lesdt> mandes pécuniaires de la cour, le nom à monarque , par une triste coïncidence , ratissait devant les tribunaux » associé aa wa de la baronne de Feuchères* La femilte et Roban avait attaqué la validité du testament, qui nommait le duc d'Àumale légataire mversel du dernier des Condé* et tous les esprit étaient attentifs au dénouaient de cette lot* judiciaire. Jamais procès n'excita une curiosh

ni

plu* inquiète, ne souleva plus de passions, n'introduisit plus avant dans les mystères et les souillures de la vie des princes , la foule , toujours avide de scandale. Alors Ait à demi tiré le voile qui couvrait des détails hideux* Dans une plaidoirie * remplie de faits accusa* tours, M, Hennequin déroula le tableau des violences et des artifices qui avaient empoisonné les derniers jours du duc de Bourbon et vaincu sa faiblesse. Il trouva dans les senti* ments bien connus du malheureux prince, rapprochés de la teneur du testament, les preuves de la oaptation et, dans l'impossibilité du suicide, oélles de l'assassinat. Il n'hésita pas de» vaut le respect dû à certains noms ; il appela les investigations de tous sur des questions brûlante* ; il fut éloquent et, dans sa modération, implacable. Bientôt le peuple, avec son impétuosité ordinaire , ne chercha plus qu'un crime dans la fin de ce Gondé dont on venait se disputer devant lui les dépouilles sanglantes» M. Hennequin reçut, à cette époque, d'hommes qui lui étaient parfaitement inconnus, une quantité innombrable de lettres. Les uns lui écrivaient pour lui soumettre quelque argument nouveau; les autres, pour lui reprocher quelque circonstance importante, oubliée ou affaiblie; tous, pour le féliciter et F en cours* ger. M. Lavaux, avocat de la baronne de Feu* chères, et M. Dupin jeune, avocat du duc d'Aumale, déployèrent tous deux un grand talent dans la défense. Mais on remarqua, malheureusement , qu'à des faits précis et ar* ticulés avec netteté, ils répondaient tantôt par des explications tortueuses, tantôt par des récriminations vagues , d'où ils ne surent pas toujours bannir l'injure; et l'on se tint en garde contre l'habileté de M. Dupin jeune, faisant considérer le procès comme une trame ourdie par les légitimistes contre le duc d'Or* léans , comme une ruse de la haine envenimée des partis, en un mot comme un essai de vengeance dont tous les partisans de la révolution de 1880 devaient faire justice. L'intérêt des légitimistes dans le procès était manifeste; mais» pour combattre des faits confirmés par une masse imposante de témoignages, il fallait autre chose qu'un appel véhément aux souvenirs du mois de juillet. Les Rohan per-

dirent leur procès devant les juges, et, à tort ou à raison , Us le gagnèrent devant l'opinion publique.

Une circonstance imprévue vint ajouter à l'ardeur des impressions diverses produites par ces débats. M. Dupin jeune, dans sa plaidoirie, avait rappelé avec éloge la jeunesse de Louis-Philippe. Le journal la Tribune répondit par un article amer , où l'on rappelait la vie de Louis-Philippe d'Orléans, sa proclamation de Tarragone , le commandement en chef de l'armée de Catalogne que lui avait donné la junte gouvernementale de Cadix, et le retrait de ce commandement sur les instance* du due de Wellington.

M* Germain Sarrut, qui avait eu l'audace de signer cet article, fut mandé devant le juge d'instruction, M. Thomas. Or, h peine M. Sarrut était-il entré dans le cabinet du juge , que des gardes municipaux furent appelés pour se saisir de sa personnel « Je change votre man* » dat de comparution en un mandat de dépôt, s dit le juge d'instruction à M. Sarrut.

L'écrivain arrêté en appela aussitôt à l'opinion publique. Mais le gouvernement voyait dans la presse une puissance ennemie dont il Aillait à tout prix avoir raison i il frappa sur elle à coups redoublés. Des saisies presque si* multanées atteignirent la plupart des feuilles publiques. La Tribune haletait sou* le poids des procès sans cesse renaissants qui lui étaient intentés : désespérant de la dompter, le ministère jura de la détruire. Le spirituel gérant de la Caricature, M. Philippon, et l'auteur de la poétique Nétnéeis , M. Barthélémy, forent poursuivis également , sans qu'on pût parvenir à briser le crayon de l'un et la plume de l'autre. Traînée devant les tribunaux, la Société des Amie du Peuple fut condamnée à l'amende et à la prison dans la personne de MM. Raspail, Bonnias, Gervais, Thouret et Blanqui , mais après des scènes d'audience où avaient éclaté le dédain des accusés pour lel juges et leur ferme résolution de ne jamais fléchir. La haine ainsi se montrait, partout, avide de bruit et d'action, persévérante, infatigable,

Casimir Périer s'irritait de tant de résistance et s'en étonnait. Car il n'avait choisi ou accepté

pour instruments que des hommes dont les passions étaient les siennes et dont il avait fait des serviteurs frémissants de sa politique. M. Persil, magistrat bilieux et plein d'un courage farouche, était à la tête du parquet. MM. Vivien et Saulnier, écartés successivement de la préfecture de police, avaient fait placeàM.Gisquet, que Casimir Périer faisait trembler en l'employant et qu'il traitait comme un homme dont la personne lui aurait appartenu tout entière. Pour tout dire, l'autorité, véritablement assiégée, avait été fortifiée comme une place de guerre, et l'administration n'était plus en quelque sorte qu'une armée en campagne.

Les torts, il faut le dire, ne furent pas toujours du côté du pouvoir. Souvent, les partis attaquèrent avec déloyauté des actes utiles, nécessaires même; souvent la magistrature fut insultée sans motif par des hommes qui prenaient de la turbulence pour du courage, et une hardiesse triviale pour de la dignité. La guerre était dans l'État, et toutes les armes paraissaient bonnes à la haine.

Malgré cela, nul doute que Casimir Périer, ferme et résolu comme il l'était, n'eût fini par assurer à la domination Iwurgeoise une existence tranquille, si l'étendue de ses idées avait répondu à l'énergie de ses passions. Mais, incapable de concevoir de grands desseins, d'éblouir les esprits par de grands résultats, il rendait le pouvoir violent sans le rendre fort , il tenait les partis en haleine sans les contraindre au respect, et voulant tout réduire au silence, il troublait tout. Sa politique ne pouvant être ni cruelle, à cause des mœurs, ni absolue, à cause des lois, elle paraissait d'autant plus mesquine qu'elle se montrait plus arrogante. C'est un pouvoir malhabile que celui qui affiche des prétentions plus étendues que ses ressources. Ce fut, sous Casimir Périer, le tort du gouvernement. Il en résulta que l'audace des partis ne fit que s'accroitre, et bientôt la légalité ne suffisant plus pour les contenir, il fallut recourir soit à des actes arbitraires , soit à des expédients peu honorables. Déjà au dernier anniversaire de la prise de la Bastille, on avait vu des jeunes gens qui voulaient planter un arbre de la liberté, tomber sous le gourdin d'ouvriers qu'un obscur

agent de la police avait enrégimentés en fendes d'assommeurs, en leur promettant trot francs par jour. Ce guet-apens avait été dénoncé à la Tribune par MM. Maugin et O&iïm Bar rot, et M. Casimier Périer avait repou» avec beaucoup de hauteur le reproche <Fa*r commandé de tels excès. Mais si le goovene» ment, comme il est probable, n'avait pw trempé dans cette odieuse machination, atfR d'un fanatisme subalterne et bas, on pocr» au moins l'accuser de n'avoir pas poursuivi fe auteurs du désordre, de n'avoir pas oniooe une enquête sévère, et même d'avoir soufc que le Moniteur fit officiellement reloge à zèle que les assommeurs avaient déployé cottn l'émeute.

Du reste, l'arbitraire grandissait de joves jour; les mandats de dépôt lancés contre la écrivains se multipliaient; sur les indices is plus frivoles, on enlevait la nuit chez eux te hommes qui, souvent, étaient chargés <fne famille flue leur profession nourrissait; et fermés préventivement, mis an secret, ces maheureux, après une longue réclusion, pâlissaient enfin devant le tribunal, qui tantôt te déclarait innocents, tantôt les condamnait, m pour le délit imaginaire, prétexte de le» tfrestation , mais pour les paroles outrageufe échappées au ressentiment d'une détentioa ajuste et prolongée. La presse s'était êtes presque unanimement contre des abus ses graves : ses plaintes furent dédaignées. Araafi Carrel prit alors une détermination qii durera éternellement sa mémoire. Dans un aitidt signé, il prouva qu'en matière d'impress» et de publication d'écrits, le cas de tagra* délit n'existait que lorsqu'un appel i h révolte, à une levée de boucliers prochaine, immédiate, contre le gouvernement, s'impriK dans un lieu connu à l'avance par les ag&& de l'autorité ; que le flagrant délit, excepté a cas de révolution, n'était pas possible pourb presse périodique, qu'il n'y avait pas usai des écrivains arrêtés depuis un mois sur madat de dépôt, de qui l'on fût en droit de fe qu'il avait été surpris en flagrant délit; qw k pouvoir, par conséquent , s'était rendu cetpble à leur égard d'une tyrannie à laqwfle chacun se devait d'opposer son énergie p&>

HtSTOlUB DE DIX ANS. 1850-1840.

sonnelle. L'article se terminait par cette intrépide déclaration :

c II ne sera pas dit qu'un régime qui inten- » ferait les absurdes, les innombrables procès * dont rougissent nos tribunaux, qui permettrait la confiscation de détail exercée sur notre propriété par la poste et par le parquet; un régime sous lequel les écrivains seraient flétris, en attendant jugement, par leur accouplement avec des escrocs, ou tués à petit bruit par les miasmes pestilentiels de Sainte-Pélagie, pourra s'enricbir encore d'un arbitraire illimité qui s'intitulerait jurisprudence du flagrant délit. Un tel régime ne s'appellera pas de notre consentement la liberté de la presse. Une usurpation si monstrueuse ne prendra pas. Nous serions coupables de le souffrir, et il faut que ce ministère sache qu'un seul homme de cœur, ayant la loi pour lui, peut jouer à chances égales sa vie contre celle non-seulement de sept ou huit ministres, mais contre tous les intérêts, grands ou petits, qui se seraient attachés imprudemment à la destinée d'un tel minstère. C'est peu que la vie d'un homme, tué furtivement au coin de la rue , dans le désordre d'une émeute; mais c'est beaucoup que la vie d'un homme d'honneur qui serait mas- » sacré chez lui par les sbires de M. Périer, en » résistant au nom de la loi. Son sang crierait » vengeance. Que le ministère ose risquer cet » enjeu, et peut-être il ne gagnera pas la » partie. Le mandat de dépôt, sous le prétexte » de flagrant délit, ne peut être décerné léga- » lement contre les écrivains de la presse pé- » riodique; et tout écrivain pénétré de sa » dignité de citoyen opposera la loi à l'illéga- » lité, et la force à la force. C'est un devoir : » advienne que pourra.

» Armand Carrel. »

Ce langage, si ferme et si noble, excita dans la presse le plus vif enthousiasme. H. Cauchois-Lem a ire, qui à la veille de la révolution de 4830, avait si hardiment invité le duc d'Orléans à ramasser la couronne, M. Cauchois- Lemaire condamna en termes éloquents le système sur lequel on cherchait à faire reposer la

dynastie nouvelle ; presque tous les journaux applaudirent; le Journal des Débats lui-même se prononça , quoique timidement, contre une jurisprudence si généralement réprouvée. L'humiliation de Casimir Périer était au comble : il fit saisir le National, et des poursuites furent aussi dirigées contre deux journaux qui s'étaient énergiquement associés à sa déclaration : le Mouvement, rédigé par M. Achille Roche, et la Révolution de 1830, rédigée par MM. Charles Reybaud et Antony Thouret. C'était oser trop peu; mais les ministres savaient bien qu'Armand Carrel était homme à recevoir, ses pistolets sur sa table, tout agent d'un système violateur des lois : ils ne relevèrent pas le gant que leur avait jeté un des plus fiers représentants de l'opinion républicaine.

A ces luttes qui remplirent les premiers mois de l'année 1832, se mêlèrent des tentatives étranges et des complots. Le 4 janvier, vers cinq heures du soir, on entendit tout a coup le tintement du bourdon de Notre-Dame. Le. gardien des tours n'en avait donné l'entrée qu'à un fort petit nombre de personnes qui s'étaient présentées deux à deux. Inquiet, il s'élance dans l'escalier; mais à peine a-t-il franchi vingt marches, au-dessus de la première galerie, qu'une clameur retentit, suivie aussitôt d'un coup de pistolet. Le gardien redescend avec la précipitation de la frayeur, pour prévenir l'autorité. Bientôt des soldats accourent. En même temps, sur l'ordre du préfet de police, averti d'avance, des sergents de ville se dirigeaient vers la cathédrale en toute hâte. Les tours furent envahies, visitées, et, après trois autres décharges qui n'atteignirent personne, on s'empara de six individus, presque tous de la première jeunesse , et tous de la plus humble condition. Un d'eux, nommé Migne, n'était qu'un enfant. Il pleurait, se lamentait, protestait de son innocence et promettait de tout avouer. Comme on l'interrogeait, un incendie s'alluma dans la tour du nord. On parvint à l'éteindre, quoique les flammes s'élevassent déjà à une grande hauteur. Migne déclarait que sept personnes s'étaient introduites dans les tours : on continua donc les recherches, qui longtemps se prolongèrent sans fruit. A neuf heures du soir, plu-

sieur* gardea municipaux tétant réunis auprès d'une croisée prenant jour sur la galerie de la Vierge, ils crurent apercevoir k une croisée supérieure une télé d'bomme qu'éclairait un flambeau. Ils s'élancent dans le clocher et trouvent que le feu vient de prendre aux poutres. La soirée était froide, le Yent soufflait avec force ; découvert plus tard, J'incendie, peutêtre n'aurait été maîtrisé qu'avec peine. Lee agents de la force publique redoublèrent d'activité dans leurs perquisitions, Us étaient fort irrités, et quelques-uns disaient il faut le tuer, Soudain, un bomme vint s'offrir à eux sur la plate-forme. Il présentait sa poitrine et cria qu'il se rendait. Interrogé sur sa profession, il répondit émeutier, H se nommait Considère.

Le but de ces singuliers conspirateurs était, en sonnant le tocsin, de donner le signal de la révolte à divers groupes de mécontents répandus dans la capitale et qui se tenaient prêts h ma relier.

Les individus arrêtés furent mis en prison et jugés deux mois après. Leur tentative n'a* vait eu rien de sérieux ; mais leur procès eut beaucoup d'importance, à cause de la lumière, qu'il jeta sur les manœuvres de la police, 11 résulta, en effet, soit des détails de l'instruction et des interrogatoires , soit de la déposition des témoins , que la police avait été instruite du complot plusieurs jours à l'avance, et par une lettre du général Darriule, confident des dénonciations d'un agent obscur nommé Matbis, et par les révélations d'un galérien nommé Pernot. Or, aucune précaution n'avait été prise pour empêcber l'exécution du complot, quoiqu'il eût suffi pour cela de fermer les portes des tours. Il paraissait même incontestable que M, Cartier, cbef de la police municipale, avait dit au gardien Gilbert de ne concevoir aucune inquiétude. D'autres circonstances bizarres furent mises en relief par ce procès. Ainsi , la nouvelle de la conspiration avait été annoncée au journal anglais le Times, par une lettre de Paris datée du 3 janvier. Avant même que les agents de la force publique eussent pénétré dans les tours, il avait été question parmi eux d'une barricade élevée réellement par les accusés. Au moment de l'arrestation de Considère, un sergent lui avait flairé les mains

pour s'assurer m elfe» ne sortaient par r» sence , d'où Ton pouvait conclure que ee M particulier d'une bouteille d'essence pou* dans les tours n'était pas même ignorée de b police. Enfin, le 4 janvier, comme poir tenter l'exécution du complot , le sonneur m quitté la tour sans permission, dès «ta km* du matin • et sa femme contrairement à m habitude jusqu'alors inviolable, «a femme it tait abstenue ce jour-là d'aller le remptae*. Les défenseurs des accusés s'emparerait ces circonstances pour détourner «r Fanai* l'accusation qui pewit sur leur* clients. Il* reprochèrent à la police la préférence qwsuivant de honteuses traditions, elle au système qui consiste à réprimer mr qui consite à prévenir* Ils s'emporter»! maire cette politique dt ruse qui , an poussant efr même aux troubles par de sourdes mente et des agents ténébreux, a ponr but de rate toute opposition odieuse et de rallier ai p* vernement , par la peur, tous les iotérëù am*

du repos.

Ces attaques étaient fondées , dans le es particulier dont il s'agissait ; car il est ashm que la police pouvait ici, sans iocoovwai, sans difficulté et sans bruit , faire avorter te projets dont la portée d'ailleurs était mB& Mais il est juste de reconnaître «ne, dans m société corrompue et sous l'empire d'insûfctions vicieuses, un système de pore pwesto laisserait souvent l'autorité désarmée tetf ses ennemis, Avertir les conspirateurs <jr© las surveille et que leur plan est connu, lape» lice ne le pourrait sans les solliciter par ceii même à prendre de meilleures mesures, et sm se mettre k leur merci, Les (aire arrêter qavd , il n'y a pas encore eu commencement d'eus* tien, elle ne le pourrait sans s'exposera te erreurs funestes, et sans encourir le repiod* d'avoir déployé contre des citoyens , soupçtfnés à la légère, un arbitraire impatient et total, Vais, dans l'affaire des tours de Jfetre- Dame, la police n'était pas seulement accas* d'une tolérance artificieuse, on loi deauaiaa compte aussi du rôle provocateur Joué ptr 8 de ses agents. Dans une éloquente et vive pi* doierie, M. Dupont raconta comment Per* avait abusé de Hngoora&ce et de la upsèpA

(Jeux jeunw gens, pour les exciter à la révolte. Il le montra faisant parade de sa haine pour le gouvernement, parlant de la capitale prête h se soulever au bruit du tocsin, donnant à lire à un ouvrier des articles factieux, y ajoutant de perfides commentaires, et mettant tout en oeuvre pour égarer les malheureux qu'il se proposait de trahir.

Tels furent les faite soumis par l'avocat au jugement de l'opinion, Déjà, du reste, dans le cours des interrogatoires, le système flétri par M, Dupont avait été avoué en partie. Appelé devant les juges , le clief de la police municipale n'avait pas craint de dire : « J'ai trouvé » le moyen de désorganiser les sociétés se-

* crêtes ; c'est en signalant comme des mou- » chards, les plus exaltés, qui ont été ainsi

* battus sur les quais par les bommes de leur » parti, p

11 était impossible que des déclarations de ce genre ne fissent pas sur le jury une impression profonde. Cinq des accusés furent acquittés; trois autres furent déclarés coupables, mais seulement pour délit de non-révélation ; et ?i on les condamna à la prison, ce fut moins à cause du complot qu'à cause de leur attitude hautaine devant les juges. De tristes enseignements jaillissaient de cette affaire : la force d'un gouvernement se mesure à la moralité des moyens qu'il emploie pour se défendre.

Une conspiration bien autrement grave menaçait, à la même époque, tous les pouvoirs constitués, Nous avons dit les ambitieuses espérances que la duchesse de Berri nourrissait au sein de son exil. Pour frayer au fils de cette princesse une route au trône, c'eût été trop peu, sans doute, d'une prise d'armes dans la Vendée, et d'un soulèvement dans les pro~ i vinces du Midi. Il importait que Paris s'armât pour la querelle des Bourbons aines. Quelques secours distribués au nom de la duchesse de Berri à des ouvriers malheureux et à d'anciens serviteurs de la royauté proscrite en juillet, fournirent l'idée d'une conspiration, en montrant ce qu'il était permis d'attendre de la reconnaissance du peuple et de sa misère. Un médecin, homme de tête et de résolution , prit l'initiative. Sa profession le mettait en rapport avec un grand nombre d'hommes que la révo-

lution de 1830 avait ruinés ou trompés : il essaya sur eux la domination des bienfaits, et quand il vit tout ce que recèle en ses flancs de désordres possibles , de révoltes en germe, une société souffrante et sans foi, il s'ouvrit à quelques amis. Un plan fut arrêté. Douze chefs furent désignés pour les douze arrondissements de Paris. Cbaque chef dut transmettre l'impulsion partie du centre à quatre lieutenants cornmandant chacun une brigade de dix hommes , et tout membre d'une brigade fut destiné à l'enrôlement de conspirateurs secondaires , qu'on devait employer au triomphe de desseins ignorés de la plupart d'entre eux, Le pouvoir du parti légitimiste étant dans son opulence, l'argent devint le nerf de cette conspiration. Une caisse se forma du produit de diverses sou tfcriptioos et de sommes assez considérables apportées d'Italie par un agent de la ducbesse de Berri , lequel était attaché à la maison du maréchal Bourmont. Alors commença la mise en œuvre d'un vaste système d'embauchage. L'argent, toutefois, servait moins k salarier régulièrement Iqs recrues de la révolte, qu'à donner aux recruteurs le moyen de s'aboucher avec les gens du peuple, dans des parties de plaisir favorables aux demi-confidences et aux vulgaires séductions. Il est à remarquer que beaucoup de pauvres ouvriers entrèrent dans la conspiration, sans avoir reçu d'autres avan* ces que celles que leur profonde détresse rendait strictement indispensables ou qui servaient à les indemniser de la suspension de leurs travaux. Toujours est-il qu'on distribua • des secours de nature à foire ressortir les scandales de l'abandon dans lequel vivait le pauvre Mais, tout en adoucissant des misères sans es» poir, on tenta, par l'appât des promesses, des âmes douées d'une ambition grossière, et en peu de temps on eut une petite armée à mettre en campagne. La chute de Charles X avait entraîné le licenciement de la garde royale et le changement d'un nombreux domestique : la conspiration se recruta de plusieurs officiers et sous-officiers de la garde, de presque tous ceux qui avaient occupé dans l'ancienne maison royale des emplois subalternes, brusque* ment supprimés ; çt fr ceux-ci s'associèrent , par pur attachement à la dynastie déchue , des

serviteurs encore en fonctions. Parmi les gendarmes des chasses et les gardes forestiers, beaucoup se laissèrent gagner. On parvint même à se ménager des intelligences dans la quatrième compagnie des sous-officiers vétérans, dans un régiment de ligne caserne à Courbevoie, et dans un régiment de dragons caserne à Paris, rue du Petit-Musc. Un maréchal de France, bien connu pour son dévouement au principe.de la légitimité, et quatre maréchaux de camp, composaient en quelque sorte Tétat-major de cette conspiration , dans laquelle ne craignit pas d'entrer un général bonapartiste, t Renversons le gouvernement, » avait-il dit, nous laisserons ensuite à la na- » tion le soin de décider entre le successeur de » Charles X et celui de l'empereur. »

Ainsi appuyée, la conspiration s'étendit avec une extrême rapidité. Une active propagande avait lieu, non-seulement à Paris, mais dans les communes environnantes : à Saint-Germain, à Meudon, à Clamart, à Versailles, à Vincennes. Il était difficile que des indiscrétions ne fussent pas commises, que la police ne finit pas par pénétrer au moyen de ses agents, dans un complot dont les ramifications étaient si nombreuses. Cependant, grâce aux divisions et subdivisions multipliées qu'admettait le plan d'organisation adopté, l'autorité ne put obtenir que des renseignements très-vagues, très-incomplets, et qui laissaient en dehors de son action les personnages qu'il lui aurait importé surtout de connaître et d'atteindre. D'ailleurs, plusieurs agents de police s'étaient sincèrement dévoués à la réussite du complot, ce qui donnait aux conjurés le moyen de contre-miner les manœuvres dirigées contre eux. Ajoutez à cela que, pour prévenir les révélations, on avait fait courir le bruit qu'un coup de poignard attendait tout révélateur reconnu pour tel.

Quoi qu'il en soit, dans un pêle-mêle de conspirateurs dont quelques-uns occupaient une position sociale fort élevée , les hommes appartenant aux conditions les plus obscures se distinguèrent par leur fidélité, leur résolution, et le désintéressement de leur zèle. Parmi ces derniers se trouvait un bottier, nommé Louis Poncelet. Irrité des suites d'une révéla-

tion dont le peuple avait si peu profité, il àc prêt à se battre pour la légitimité, après s ë& vaillamment battu contre elle en 1836. h toute situation difficile, l'inégalité des raç disparaît, pour faire place à l'inégalité des enrages : Poncelet ne tarda pas à acquérir, <to j la conspiration , l'importance que le péril * signe à l'audace. Il fut admis auprès du mréchal de France sur qui Ton comptait pœ le lendemain d'un succès, et le maréchal te dit : « Quand vous monterez à l'hôtel de fie. » je serai à cheval , soyez-en sûr, et je n'ks- » terai pas à me mettre à la tête du gouvtiv- » ment provisoire. »

Cependant, la nouvelle s'était répandue q* dans la nuit du 1er au 2 février, un grand ha; devait avoir lieu à la cour. L'occasion état bonne pour les conjurés; car ils compUks. des complices jusque dans la domesticité à château, ils étaient en possession de cinq dé ouvrant les grilles du jardin des Tuileries, et l'entrée du Louvre leur était promise. D fe donc convenu que, dans la nuit désignée, te uns se réuniraient par détachements sur dire? points de la capitale, pour partir de là, s signal convenu, et marcher vers le cbàteaa. tandis que, se glissant dans l'ombre des ruefe qui conduisent au Louvre , les autres péoétrcraient dans la galerie des tableaux, feraks irruption dans la salle du bal, et, grâce a désordre de cette attaque imprévue, s'empai?raient de la famille royale. Des marrons, espèces de petites bombes, auraient été bré au milieu des voitures stationnant aux porte du palais; des chevalets, morceaux de bos garnis de pointes de fer, auraient été sa» sous les pieds des chevaux ; enfin, on se crorô en droit d'espérer que des pièces d'artifice seraient disposées dans la salle de spectacle, * manière à pouvoir, en mettant le feu à la eteipente, augmenter la confusion. Ce plan M définitivement arrêté par les principaux ebe& dans la rue Taranne ; et Poncelet fut spémfement chargé de l'attaque du Louvre.

Mais une intrigue s'ourdissait au se» & complot, et les fruits de la victoire espérée devenaient déjà l'objet de préoccupations jalouses. L'agent qui s'était donné pour le feik de pouvoirs de la duchesse de Berri, aani

voulu écarter le maréchal de France dont nous avons parlé , et faire proclamer par les conjurés le nom d'un autre maréchal à la personne duquel il était particulièrement attaché. Poncelet reçut des ouvertures en ce sens ; et les offres les plus brillantes lui furent faites : pour lui s'il survivait à l'entreprise, et, s'il succombait, pour ses enfants. Hais il repoussa ces insinuations avec beaucoup de fermeté, ne voulant point retirer sa confiance à un personnage qu'il en avait jugé digne. Dès ce moment, toute unité de direction disparut, et là où la conspiration devait trouver appui elle ne trouva plus qu'empêchements. Avant le jour fixé pour l'explosion du complot, Poncelet s'était adressé à un certain Dermenon pour avoir des fusils. Des arrangements furent arrêtés, un rendez-vous fut pris pour le lendemain. Mais le 1er février, ceux des conjurés qui s'étaient proposé de faire échouer ou ajourner le complot attirèrent Poncelet dans un conciliabule où ils surent le retenir, sous différents prétextes. Dermenon , qui avait eu vent d'une conspiration carliste, fut saisi d'une grande inquiétude en ne voyant point paraître Poncelet au rendez-vous. Il craignit d'avoir été victime d'un espion, il parla de la négociation suspecte dans laquelle il était engagé, au fabricant d'armes qui devait lui fournir les fusils promis; et celui-ci l'entraîna chez le préfet de police. M. Gisquet, qui, trompé par quelques-uns de ses agents, avait déjà été dupe plusieurs fois des faux avis que les conspirateurs lui faisaient parvenir, M. Gisquet se montra d'abord fort incrédule, et attendit des renseignements plus complets.

Tel était l'état des choses, quand l'heure fatale sonna pour les conjurés. Les diverses brigades se réunirent, comme il avait été convenu, dans leurs quartiers respectifs. Elles comprenaient de deux mille cinq cents à trois mille hommes. Il y avait des groupes à l'Observatoire, à la barrière de l'Étoile, à celle du Roule, aux Champs-Elysées, à la Bastille, au faubourg Saint-Antoine, le long du canal Saint- Martin , et dans le voisinage de plusieurs magasins d'armes, dont le plan avait été dressé et qu'on s'était ménagé les moyens d'envahir sans peine. Un assez grand nombre de gardes

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