‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 49 sur 96 · tOlli BLANC · texte numérisé non relu

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forestiers étaient aux barrières, armés chacun d'un fusil à deux coups. De son côté, Poncelet s'était rendu chez un restaurateur de la rue des Prouvaires, et lui avait commandé un repas de plusieurs couverts pour la nuit, en lui remettant un billet de mille francs. Chez ce restaurateur devaient se réunir simplement les principaux conjurés. Aussi la surprise de Poncelet fut-elle extrême lorsqu'il vit accourir à lui successivement beaucoup de conjurés dont la place était ailleurs. « Tout est perdu , lui disait l'un : on a donné contre-ordre. — L'argent que j'attendais, disait l'autre, ne m'est point parvenu ; ma troupe ne saurait sans danger stationner sur la place ou dans la rue, en attendant le signal. — Le chef dont j'avais annoncé la présence à mes hommes, disait un troisième, ne s'est pas encore présenté. Ils s'impatientent, et me prennent pour un traître : que faire ? » Poncelet comprit bien par qui allait avorter le complot; mais comment reculer? A onze heures du soir, une centaine de conjurés étaient rassemblés dans la rue des Prouvaires. La réunion comptait des hommes déterminés, et des factionnaires veillaient à la porte du restaurant. Mais la police avait reçu des détails plus précis sur le marché conclu avec Dermenon , elle savait que 6,000 francs lui avaient été remis, et M. Gisquet lui avait donné l'ordre de livrer un certain nombre d'armes. En effet, vers minuit et demi, un fiacre contenant dix-sept fusils s'arrêtait devant le restaurant de la rue des Prouvaires. Les armes furent distribuées. Un instant après, Poncelet, qui était sorti , rentra ayant deux pistolets à sa ceinture. Une grande exaltation régnait parmi les conjurés, et l'on approchait du moment décisif, lorsque tout à coup la rue se remplit de gardes municipaux et de sergents de ville. La maison fut entourée, envahie. Le chef des conjurés s'avança, et voyant un sergent de ville porter la main sur la garde de son épée, il lui cassa la tête d'un coup de pistolet. Ses complices ne purent faire usage de leurs fusils, qui n'étaient pas en état de servir. Il fallut fuir. Un des conjurés tomba percé d'un coup de baïonnette. Les autres furent arrêtés. On trouva dans la maison , outre les fusils, des balles, des cartouches, et trois

des clefs destinées à ouvrir les grilles des Tuileries. Poocelet fut fouillé; il avait 440 francs en argent dans sa poche et 7,000 en billets de banque dans la doublure de ses bottes. Il avait distribué 1,800 francs le 1er février, et avait eu , durant les cinq jours précédents , le maniement de sommes énormes.

Quant aux détachements répandus dans la capitale, la plupart s'étaient depuis longtemps dispersés, soit par suite du contre-ordre reçu, soit par impatience, défiance et fatigue. Comme les conjurés avaient surpris le mot d' ordre et avaient fait savoir à la police qu'ils se proposaient de lancer dans Paris de fausses patrouilles, l'intervention de la garde nationale était redoutée : on se contenta d'envoyer sur quatre points des gardes municipaux et des sergents de ville. Mais les rassemblements se dissipèrent à leur approche, sans tenter une lutte que les contre-ordres, les malentendus et les défections avaient rendue impossible.

Les voitures qui, cette nuit-là , se croisèrent dans Paris en grand nombre, furent toutes visitées par ordre de la police, dont les agents arrêtèrent non-seulement les hommes qu'ils surprirent armés de pistolets et d'épées, mais encore des citoyens qui regagnaient leur demeure après quelque innocente partie de plaisir, et des jeunes gens sortant du bal et chaussés en danseurs. Confondus avec les coupables, les innocents furent traînés au dépôt de la préfecture, au milieu des injures, des coups, et à travers une nuée d'espions animés de cette colère basse, propre aux passions que ne règle point l'intelligence.

Paris, à son réveil, fut fort étonné d'apprendre les événements de la nuit. Ils n'avaient pas été annoncés par ces rumeurs sourdes qui, d'ordinaire, préparent les esprits aux faits dont on garde le souvenir. Aussi tous les partis s'accordèrent-ils à considérer la conspiration de la rue des Prouvai res comme une tentative folle. Les républicains en prirent occasion de railler les illusions d'une aristocratie qui faisait survivre si obstinément son orgueil à ses ressources. Les partisans du régime en vigueur insultèrent de plus belle à la faiblesse de leurs ennemis. Les légitimistes eux-mêmes s'empressèrent de couvrir de leurs dédains la

témérité de conspirateurs qui, n'ayait ps réussi, avaient pour contempteurs tesson que, dans le cas contraire, ils auraient eus pur complices. Quant à la police , elle ne maaqu pas de se faire honneur de ta prévoyance. Eli n'avait pourtant presque rien su du compte: elle n'en avait pénétré ni l'origine, ni Ttxpnisation secrète; elle n'en cod naissait pu te chefs, et elle en appréciait mal F importai* Des révélations ultérieures lui apprirent, 3 « vrai, des choses qu'elle ignorait complètent* lors de l'arrestation de Poncelet et de ses omarades ; mais les secrets les plus importun avaient été si bien gardés, que la plupart do meneurs échappèrent aux poursuites de ti justice. Et ceux qui, plus tard, forent coadinnés , le furent sur des preuves tout à ûût acomplètes, ou même, comme M. CbarbûBW de la Guesmerie, sur des témoignages peu fe» no râbles, combattus par des attestations à plus grand poids. Des noms constdérabki retentirent dans ces procès, tels que ceux ch duc de Bellune, du général Montboion, du ta de Rivière, du baron de Mestre, des comtes ée Fourmont, de Brulard et de Floirac, de \x comtesse de Sérionne. L'attitude des accuser dans le procès, fut en général énergique. Poacelet s'y fit remarquer, entre tous, par h loyauté de ses réponses, habile à ne pain compromettre ses complices et peu occupé et ses propres périls (1).

Un événement extérieur, aussi grave qa'inntendu , vint faire diversion à ces qnereUes tftestines. On a vu comment l'Autriche, * mépris de nos déclarations, avait envahi Ftelie, et comment la Romagne était retomba sous le joug de la cour de Rome. La douksr des Italiens s'était d'abord renfermée daas a morne silence. Mais la révolte était dans les cœurs, et le premier cri de guerre parti à Bologne pouvait replonger la diplomatie àm les embarras d'où elle n'était sortie qu'avtf tant de peine. Pour assurer la tranquitt» dans les États du pape, les grandes puissance comprirent qu'il était indispensable die céte, dans une certaine mesura, aux justes dé«s des populations.

{[) Voir tut piém justMkfttivet.

Rien de plus triste, en effet, que la situation de l'Italie centrale à cette époque; une théocratie non soutenue par la foi et réduite à s'imposer par la force; nulle stabilité dans les lois; le trésor public en quelque sorte au pillage; les impôts changés ou accrus selon le caprice du souverain ; les honneurs refusés à la science ; le génie industriel privé d'excitations et d'aliment; nul respect pour la liberté de l'esprit, pour la dignité de l'homme ; pas de vie publique, en un mot.

Dans cet état de choses, les cinq grandes puissances, sur l'invitation de la France et de l'Autriche, avaient cru devoir interposer entre le pape et ses sujets leur médiation pacifique. Par une note en date du 21 mai 1831, elles avaient fait connaître au saintaiége que le meilleur moyen de rétablir la tranquillité en Italie, et d'épargner à l'Europe le danger de commotions nouvelles, était d'introduire dans les États romains quelques-unes des réformes si impatiemment attendues. Que le principe de l'élection populaire fût admis comme base des assemblées communales et provinciales, qu'une junte centrale fût chargée de la révision de toutes les branches administratives, qu'on admit les laïques à toutes les charges de l'État , qu'un conseil d'État fût institué et qu'on eût soin de le composer des citoyens les plus notables; telles étaient les mesures conseillées au pape dans la note présentée par les ambassadeurs de France, d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie.

Grégoire XVI répondit à ces conseils par un ëdit où il se bornait à déclarer que désormais la nomination des conseils appartiendrait au chef de chaque province ; qu'aucune proposition ne pourrait être mise en délibération dans le conseil, sans avoir été préalablement sou* mise à l'autorité supérieure; et qu'il dépendrait toujours du délégué de la province d'approuver ou non le procès-verbal des séances. Le même édit portait que les séculiers seraient exclus du gouvernement des légations, et que chaque province pourrait être déclarée légation. Ainsi, Grégoire XVI repoussait et le principe de l'élection populaire, et l'institution d'un ooaseU d'État, et la participation des laïques à la gestion des affaires. C'était éluder,

sur tous les points, les conclusions du mémorandum des puissances.

Le mécontentement de la population fat d'autant plus vif qu'elle s'était abandonnée à l'espérance. Dans la Romagne, l'indignation se montra si menaçante que les prolégats n'osèrent pas publier l'édit dans leurs provinces. Mais ce qui mit le comble à l'exaspération des esprits, ce fut, d'une part, l'accroissement des impôts; de l'autre, la publication de cinq règlements qui , sous prétexte d'améliorer la procédure civile et criminelle, consacraient, entre autres abus, les empiétements du tribunal ecclésiastique sur le tribunal civil, sanctifiaient tous les privilèges des tribunaux ecclésiastiques, établissaient par disposition spéciale qu'à égalité de délit les prêtres devaient être condamnés à une peine moins forte, conservaient enfin cette ancienne et sauvage tyrannie : le tribunal de l'inquisition.

Toutefois, l'ordre, maintenu sévèrement par la garde civique, n'avait pas encore été troublé , lorsqu'on apprit que des troupes soldées se mettaient en mouvement pour occuper les provinces. Ces troupes se composaient en grande partie de brigands réunis aux environs de Rome. La nouvelle de leur entrée à Rimini et des excès auxquels ils s'y étaient livrés ne tarda pas à se répandre. On parlait en même temps d'une conspiration ourdie ayant pour but le meurtre des principaux chefs du parti libéral. Frappé à la fois de colère et de frayeur, le peuple prit les armes, tandis que des députés partaient de Bologne en toute hâte pour aller demander au pape la retraite des soldats.

Les députés furent d'abord accueillis favorablement, et leur retour ranima l'espoir dans l'àme des malheureux Italiens. Des pétitions circulèrent, signées par les hommes les plus recommandâmes, et signalant les abus des nouveaux règlements, dont l'exécution fut con* séquemment suspendue par les autorités de chaque légation. D'un autre côté, le cardinal Bernetti avait écrit que des députés seraient admis à exposer les vœux des populations ; et les prolégats de Bologne, de Ravenne, de Forli, avaient eux-mêmes indiqué d'après quelles règles l'élection devait être faite. Mais tout à coup la scène change : la cour de Rome fait

savoir qu'elle désapprouve hautement toutes ces démarches ; qu'aucune députation ne sera reçue; que les institutions concédées par le pape sont excellentes; qu'il faut qu'on s'y soumette. Un emprunt réalisé avec l'aide de l'Autriche expliquait ce langage impérieux qu'allait appuyer un corps de cinq mille soldats.

Le 10 janvier 1832, le cardinal Bernetti notifia aux quatre représentants d'Autriche, de France, de Prusse et de Russie, la résolution prise par Sa Sainteté d'envoyer ses troupes dans les légations et de dissoudre les gardes civiques. L'Angleterre réprouva hautement la conduite du pape (1). Les autres puissances, au contraire, s'accordèrent, dans leurs réponses, à glorifier la sagesse du souverain pontife, et à blâmer les Romagnols, abandonnés à sa vengeance comme ingrats et rebelles. « S'il » arrivait, disait l'ambassadeur de France, » H. de Sainte-Aulaire, que, dans leur mission » toute pacifique, les troupes exécutant les or- » dres de leur souverain, rencontrassent une » résistance coupable, et que quelques fac- » tieux osassent commencer une guerre civile » aussi insensée dans son but que funeste » dans ses résultats, le soussigné ne fait nulle » difficulté de déclarer que ces hommes se- » raient considérés comme les plus dangereux » ennemis de la paix générale par le gouver- * nement français. » Le langage des ambassadeurs d'Autriche, de Prusse et de Russie ne fut pas moins significatif : tous ils promirent au souverain pontife l'appui de leurs cours, dans le cas où ses ordres ne rencontreraient pas « une soumission immédiate et sans con- » ditions. »

A la lecture de ces réponses publiées dans le journal officiel de Rome, les Romagnols, Surpris et désespérés, s'animent à la résistance. Quelques-uns parlaient encore de céder à la force, mais la plupart n'écoutaient déjà plus que les conseils de leur indignation. Ils faisaient remarquer que, non contents de les vouloir opprimer, leurs ennemis les calomniaient. Ne les avait-on pas appelés, jusque dans la note du représentant de la France, de la France de juillet, des insensés, dés factieux? Et pour-

(1) Voir aux pièces justificatives.

quoi ? Ce n'était pas probablement parce qi'fc avaient refusé de porter la cocarde pontificale: aucun ordre de Rome, à cet égard, se kir était parvenu; et puis, pour quelle raison ne garde qui n'est ni soldée ni enrôlée pur k pape serait-elle soumise à l'obligation de porter sa livrée? N'avait-on pas osé dire de b garde civique, gardienne si zélée de r ordre public et des propriétés, qu'elle s'était érigée en corps délibérant , qu'elle avait prêché fa désobéissance l'épée à la main , qu'elle arô pillé les caisses publiques? Qu* attendre «fa pouvoir qui procédait ainsi par le mensonp, comme si ce n'était pas assez pour loi de recruter ses armées dans les prisons de Cnriu Castellana, du fort Saint-Auge et de Saint-Lee? Si la liberté italienne était destinée à périr, i ne fallait pas du moins qu'elle mourût sus avoir trouvé de défenseurs. Était-il possible, d'ailleurs, que la France souscrivit au pacte qu'on signait en son nom , pacte odieux que n'avait pas voulu signer le représentant te l'Angleterre? Les actes se joignant à ces inprécations, les gardes civiques prirent te armes.

Le cardinal Albani avait été nommé canmissaire extraordinaire, et il avait chargé h officier autrichien , le baron Marschal , de diriger les opérations militaires. Les troupes pontificales, qui s'étaient portées à Rûniii, s'ébranlèrent; de leur côté, les gardes civiqaes étaient en marche. La rencontre eut lieu dus la plaine de Césène. De moitié inférieurs a nombre, dépourvus de cavalerie, n'ayaat q* trois pièces de campagne, les Romagnols soutinrent le combat avec vigueur, mais la partie était trop inégale : après une résistance opiniâtre, ils durent céder le terrain; et, da* l'espoir d'amener l'ennemi à disséminer «s forces, ils évacuèrent successivement Césène et Forli. Alors se passèrent, dans le berce* de la chrétienté et au nom du chef miséricordieux des fidèles, des scènes dignes de la barbarie des anciens âges. Les papalins se précipitèrent sur Césène comme des forcenés» saccagèrent le faubourg, envahirent un couvert où ils commirent des horreurs. Ayant pénétrt dans l'église de Saint-Étienne-du-Mont, Bs I profanèrent les vases sacrés , foulèrent a»

pieds les saintes hosties, poursuivirent jusque dans un souterrain de l'église un malheureux qui fut égorgé tenant un crucifix dans ses bras. De là , se répandant sur la ville, ils se firent un jeu du pillage et du meurtre, ne jus* tifiant que trop bien le langage de ceux qui s'étaient écriés à l'approche d'une telle invasion : La cour de Rome nous livre à des brigands. «

Le lendemain, les magistrats de Forli étaient députés au cardinal Âlbani pour lui offrir l'entrée de la ville. Les pontificaux, en effet, occupèrent Forli , sans qu'on leur opposât la moindre résistance. Les habitants s'étudièrent même à leur faire bon accueil, espérant adoucir par là ces âmes farouches. Mais une rîxe s' étant élevée par hasard entre un soldat et un homme du peuple , celui-ci fut tué. Aussitôt un cri terrible s'élève de la place , où les papalins étaient rangés en bataille : Tue! tue! Pille ! pille ! Ce fut une affreuse boucherie. Le cardinal Albani, qui était attendu dans la soirée , arriva quand le carnage fumait encore. Il fit son entrée à Forli au milieu des plaintes des mourants et à travers des rues jonchées de cadavres. Puis, dans une proclamation publiée le jour suivant , cet exécrable massacre prit le nom de triste accident, et, pour indemniser tant de pauvres familles plongées dans le deuil, le cardinal n'eut pas honte de proposer une somme de 1 ,500 francs à prendre sur la caisse de la ville.

Comment peindre la fureur qui, à ces nouvelles funestes, s'empara des RomagnolsT Les gémissements des victimes de Forli et de Césène éveillèrent dans toute l'Italie un écho formidable, et malheureusement le nom du gouvernement français se trouvait au fond de chaque cri de malédiction ou d'angoisse.

Le cardinal Albani n'osa pas marcher sur Bologne sans autre armée que celle qui venait de se signaler par de tels exploits. Le secours des Autrichiens fat pour la seconde fois invoqué. Leur intervention était, depuis longtemps, chose convenue entre la cour de Vienne et la cour de Rome. Ils fondirent donc sur Bologne, au nombre de dix mille , traînant au milieu d'eux les papalins, devenus l'objet d'une haine si universelle et si juste. La plus sévère disci-

pline avait été prescrite aux troupes autrichiennes : elle fut strictement observée. De sorte que les Autrichiens parurent presque des amis à ceux qu'ils venaient repousser dans la servitude. On fit honneur de ce résultat à la dextérité de M. de Metternich, on lui attribua l'intention d'accoutumer les Italiens à la domination autrichienne, mais sa politique fut soudainement déjouée par une mesure qu'on était loin d'attendre du gouvernement français.

Depuis quelque temps, Casimir Périer avait l'œil fixé sur les affaires d'Italie. Non qu'il fût touché de l'oppression qui pesait sur les États du pape, mais l'ambition de la cour de Vienne l'inquiétait : il aurait voulu prouver au prince de Metternich que, pour mettre le pied en Italie, les Français n'avaient nul besoin de traverser le Piémont , surtout quand l'alliance anglaise leur permettait de tenir librement la mer. Déjà, dès le commencement du mois de février, M. Ditmer avait été envoyé secrètement dans les États de l'Église, pour y sonder les dispositions des esprits et y étudier le véritable caractère des événements. Il n'était pas encore de retour à Paris , lorsqu'on y apprit que les Autrichiens avaient fait leur entrée à Bologne.

Casimir Périer prit sur-le-champ son parti, au risque de déplaire au roi et de jeter l'alarme au sein de la diplomatie. Le vaisseau le Suffren et deux frégates, l'Artémise et la Victoire, reçurent ordre de faire voile vers AncAne, et d'y transporter onze cents hommes, sous le commandement du capitaine de vaisseau Gallois et du colonel Combe. Le général Cubières, commandant en chef de l'expédition, dut en même temps partir pour Rome en passant par Livourne, afin de s'entendre avec le pape, sur l'occupation d'Ancône par les Français. L'escadre ayant à tourner toute l'Italie, on calculait que le général Cubières aurait le temps de voir le souverain pontife, de lui communiquer ses instructions, d'avoir son assentiment, et d'arriver à AncAne, avant que le capitaine Gallois et le colonel Combe y eussent paru. Or, il avint que, d'une part, le général Cubières fut retardé dans son voyage par les vents contraires, et de l'autre, que

RÉVOLUTION FRANÇAI8E.

l'escadre fit sa traversée avec une célérité tout

à fait imprévue. Aussi le général Cubières trouva-t-il , en arrivant à Rome, M. de Sainte* Aulaire en proie au plus grand trouble. Le pape venait de tomber dans un violent accès de colère, et le cardinal Beroetti s'était écrié : « Non, depuis les Sarrasins, rien de semblable » n'avait été tenté contre le saint-père. » On savait, depuis quelques heures, la nouvelle de l'occupation d' Ancône,

Cette occupation avait eu lieu dans la nuit du 42 au 25 février 1852, gràoe à la résolution du capitaine Gallois et du colonel Combe, qui , ne rencontrant pas à Ancône le général chargé des instructions du gouvernement, n'avaient pas craint de prendre, sous leur responsabilité personnelle, le parli le plus conforme à l'honneur du drapeau. L'escadre étant arrivée à trois milles d' Ancône, une partie des troupes descendit à terre et gagna la ville au pas de course. Les portes étaient fermées; sur le refus des pontificaux de les ouvrir, les sapeurs du 66g en enfoncent une à coups de hache, et bientôt les Français, se ré* pandant de toutes parts, désarment les postes, mettent aux arrêts le colonel Laizarini , qui était tranquillement endormi, et se rendent maîtres de la ville. Le lendemain, à midi, toutes les troupes étaient débarquées, et le colonel Combe, à la tête d'un bataillon, s'avançait sur la citadelle. Les Français se livraient à l'espoir d'un combat avec leur fougue ordinaire et brûlaient de monter à l'assaut. Mais les troupes pontificales cédèrent, et, après quelques pourparlers , les Français furent reçus dans la forteresse sur laquelle flotta aussitôt le drapeau tricolore, si cher aux Italiens.

Ce jour fut .pour les habitants d' Ancône un jour de fête et de triomphe. En peu d'instants, les trois couleurs brillèrent dans toutes les rues et sur toutes les places. Vive la liberté! criaient les Français, et ce cri était répété par les patriotes italiens avec attendrissement et avec orgueil. Le gouverneur de la province et le commandant de la place, faits d'abord prisonniers , furent relâchés eusuite et sortirent d' Ancône. Les prisons d'État furent ouvertes , la liberté Ait rendue à Marco Zaoli de Faenza et à Angelo Angelotti d' Aquaviva. Le soir , le

théâtre retentissait de chants patriotiques, « la ville était illuminée. Dana tous 1m lieux publies, les habitants fraternisaient avec les soldats. Dans un des principaux c$Sés d'Ancâae, un officier d'état-major monta sur an banc, et tenant l'épée nue, il dit que le 6a* n'était qu'une avant-garde envoyée par là France pou annoncer l'affranchissement du pays. A e» mots, d'unanimes applaudissements éclatèrent, et l'on vit, comme à l'époque de la révolution de juillet, des citoyens verser des pleurs d'enthousiasme.

Toute l'Europe s'émut de cet événement Le pape exhala son ressentiment dans une protestation amère. L'ambassadeur d'Autriche m France , M. d' Appony, demanda des explications. Le général Grabowski, commandant lo troupes autrichiennes à Bologne , publia une proclamation dans laquelle il disait que toi Français étaient certainement venus à Anctae, guidés par les mômes motift que les Autrichiens. En Angleterre, les ministres feras vivement interpellés sur la tolérance de law politique par les cbefe du torysme, interpréta infatigables de tous les soucis d'une haine jalouse.

Il semble que cette inquiétude univendk aurait dû devenir, en France, pour Casimir Périer, une cause de popularité. U n'en fa rien. Les ennemis rejetèrent tout l'honneur ds coup de main sur le capitaine Gallois et k colonel Combe , qui n'étaient parvenus à tain briller dans tout son jour la hardiesse française qu'en outre-passant leurs pouvoirs, et ils reprochèrent au ministère de n'avoir enwys nos soldats en Italie que pour les y faire servir de sbires au despotisme pontifical , comme 1e prouvaient et le langage, bien connu, de M, de Sainte-Aulaire, et sa réponse à la note-tiitalaire du cardinal Bemetti , et le voyage da général Cubières à Rome alors que sa place était à la tête de l'escadre, et, tout récemment encore, la proclamation du commandant im Autrichiens campés à Bologne» Les plus modérés d'entre les adversaires du ministre trouvaient sa conduite étourdie jusqu'à l'extravagance ou, plutôt, inexplicable. Us y voyakat un sujet d'humiliation et de colère pour k souverain pontife, de mécontentement pour

l'Autriche, d'alarme pour l'Angleterre, et se demandaient quels avantages on pouvait attendre d'une expédition de ee genre. Forcer les Autrichiens à évacuer l'Italie? Mais il au* rait fallu pour cela plus de douze ou quinze cents hommes. Protéger la liberté des peuples contre les entreprises du saint-siége? Hais le gouvernement français avait pris manifestement parti pour le pape, de concert avec l'Autriche , la Prusse et la Russie. Sous tous ces rapports l'expédition paraissait sans but, et il n'en restait plus alors que l'irrégularité et le danger.

L'attitude hostile prise par la cour de Rome vint donner de l'autorité à ces reproches de l'opposition. Le général Cubières eut beau annoncer aux habitants d' Ancône , dès son arrivée dans cette ville, que sa mission était de nature à resserrer les liens d'amitié qui existaient entre la France et les États de l'Église, le pape fit évacuer la ville par ses troupes , et donna ordre qu'on transportât à Osimo le gouvernement de la province. Nous dirons plus bas à quelles tristes conditions le cabinet des Tuileries obtint du pape l'autorisation de prolonger le séjour des Français à Ancône, et quel rôle y fut imposé à nos soldats. La vérité est que l'occupation, prise à son origine, avait eu un résultat utile : celui de mater les vues ambitieuses de la cour de Vienne, en lui montrant qu'on n'entendait pas qu'elle changeât en droit de conquête sa sollicitude pour le souverain pontife.

Quoi qu'il en soit, le redoublement d'attaques auquel l'exposaient , même les mesures dont il espérait le mieux, avait jeté Casimir Périer dans un état d'exaspération qui le rendait pour tous les siens un objet de compassion ou de terreur. Tantôt abattu et se traînant à peine, tantôt exalté jusqu'au délire, il semblait n'avoir plus de vie que pour la haine. Rien n'avait pu apaiser la soif de despotisme qui était en lui : ni l'humilité de ses collègues qu'il faisait mouvoir d'un signe, pi son empire' sur la chambre dont sa voix soulevait et calmait tour à tour les passions, ni l'insolence des courtisans par lui seul enchaînée, ni les regards du roi lui-même, forcé de subir en silence Tinjure de son dévouement. Ainsi mar-

tyr de son orgueil, il lui arriva souvent de donner à ceux qui l'approchaient des spectacles singuliers et terribles. Une nuit, mandé par lui secrètement, M. le docteur de Laberge accourt au ministère de l'intérieur. Casimir Périer était au lit. Des bougies brûlaient dans l'appartement du ministre et éclairaient son visage, profondément altéré. « Lisez, dit-il h » M. de Laberge, en lui tendant un cahier; » voici ma réponse aux attaques dirigées hier » contre moi par M. Laffitte. Lisez, et donnez* » moi votre avis. » M. de Laberge trouva le discours empreint d'une animosité blâmable» s'en expliqua franchement , et fut prié par le ministre d'adoucir ce que pouvaient avoir de trop acerbe des expressions échappées à la colère. Tout à coup, la porte s'ouvre, un officier de dragons parait, apportant une lettre du roi, Casimir Périer saisit la lettre, la lit rapidement, la froisse, la roule entre ses mains, et, la jetant loin de lui avec violence ; « Il n'y a » pas de réponse, crie-t-il à l'officier, qui se » retire interdit. — On croit le président du » conseil fou, dit M. de Laberge. Voici un » homme qui pourra le certifier. » CasimiF Périer ne s'offensa point de la rudesse de ces paroles, et, se tournant vers M. de Laberge, dont il honorait le patriotisme et la franchise ; « Si vous saviez ce que contient cette lettre t » Ramassez-la, et lisez. — Dieu m'en garde! » répondit le docteur, qui connaissait l'esprit » soupçonneux dp ministre; dans l'état d'ir-

* ritation où vous êtes , vous pourriez confier » ce secret à d'autres, et m'en imputer ensuite » la violation. » Alors Casimir Périer pari* des chagrins amers et mystérieux dont sa vie politique était semée : « La chambre ignore , » dit-il , à qui j'ai affaire! * et après quelques instants de silence : * Que n'ai-je des épaij«

* jettes! — Eh! qu'avez-vous besoin d'épaji* » lettes? » s'écria M. de Laberge. A ces mots, Casimir Périer se dresse sur son séant, la lèvre pâle, l'œil enflammé, repousse vivement la couverture de son lit, et montrant ses jambeg amaigries, dont ses doigts déchiraient la peau: f Eh ! ne voyez-vous pas que je ne suis plus » qu'un cadavre? »

11 était impossible que la politique de Casimir Périer ne se ressentit pas de cet étrange

état d'exaltation. Et comme les subalternes se plaisent toujours à outrer les défauts de leurs supérieurs, le pouvoir avait revêtu, à tous les degrés, un déplorable caractère de haine et de brutalité. Des troubles attristèrent successivement les villes d'Alais, de Nîmes, de Clermont , de Carcassonne. Mais plus les populations se montraient mécontentes, plus l'autorité se montrait impitoyable.

Le 11 mars 1832, une mascarade représentant le biulqet et les deux crédits supplémentaires , sortit de Grenoble par la porte de France, se dirigeant vers l'Esplanade où le général Saint-Clair passait en ce moment la revue de la garnison. Cette mascarade était interdite par les règlements , mais fondée sur un ancien usage; elle ne se composait, d'ailleurs, que de dix ou douze jeunes gens dont la plupart étaient seulement déguisés. Après s'être répandus gaiement sur la route de Saint- Martin , ils se disposaient à rentrer dans la ville, suivis d'une foule nombreuse, lorsqu'ils aperçurent , rangés devant la porte , des grenadiers qui leur barraient le passage. Grenoble avait pour préfet M. Maurice Duval, administrateur d'un caractère absolu, élevé à l'école de l'empire et fanfaron d'impopularité. Quelques jeunes étourdis parcourant la ville avec des emblèmes politiques, lui avaient paru sans doute une éclatante occasion de faire étalage de force; car, sans convoquer la garde nationale, sans avertir le maire, il s'était adressé aux commissaires de police et avait requis le lieutenant général Saint-Clair de se tenir prêt à faire prendre les armes aux soldats. Sur son ordre transmis au commissaire de police Vidal, les grenadiers s'étaient mis en mouvement pour empêcher la rentrée des masques. Ceuxci insistant, les soldats croisent la baïonnette. Pressée entre les soldats, les chevaux et les voitures, la foule s'irrite; des cris retentissent; quelques pierres sont lancées, et, pour éviter une collision, l'adjudant de la place fait fermer la porte. Mais , au dehors , la foule s'entassait et grondait. Le colonel Bosonier de Lespinasse accourt, ordonne que la porte soit ouverte, et la multitude se précipitant dans la ville , les masques disparaissent.

Le préfet se montra fort irrité de ce dénoû-

ment. Un bal masqué était annoncé pour la soirée : il fut prohibé. Le maire combattit en vain une mesure qui , coupant à court des plaisirs promis et attendus, pouvait enfanter un dangereux tumulte. M. Duval persista; et le bruit ne tarda pas à se répandre qu'il avait dit au maire : « Si le peuple jette des pierres » aux soldats, les soldats lui jetteront des » balles. » Vraies ou supposées , ces paroles n'étaient point démenties par l'attitude ordinaire de M. Maurice Duval. On y crut : cependant, rien ne faisait présager de prochains malheurs. Le soir, au spectacle, quelques voix s'élevèrent pour réclamer contre la prohibition du bal masqué; mais la tranquillité publique ne fut pas autrement troublée.

Le lendemain , même calme dans la ville. Seulement , on annonçait pour le soir un charivari dont M. Duval était destiné à recevoir l'outrage. Il en fut informé dans la matinée, et il écrivit au maire de Grenoble de réunir un bataillon de la garde nationale. Le bataillon devait se réunir à six heures. Or, par une singularité qui est restée sans explication, la lettre du préfet ne fut remise à la mairie qu'entre quatre heures et demie et cinq heures : elle arrivait trop tard, la convocation ne put avoir lieu.

Le commandant de la place, M. Bosonier de Lespinasse, s'était rendu chez le général Saint- Clair pour prendre ses instructions. « Je n'en » ai pas à vous donner, » lui avait répondu le général. Plus tard, vers quatre heures, le commandant reçoit l'ordre écrit de consigner les troupes. Inquiet , il court de nouveau chez le général, et lui demande quels ordres il faut transmettre aux soldats. Le général ne répondit rien.

A huit heures du soir environ , un rassemblement dans lequel se trouvaient des enfants et des femmes , se forma devant l'hôtel de la préfecture. La foule criait : A bas le préfet ! cri auquel se mêlaient des rires et des huées. Il y avait là certainement un désordre qu'il était dans le droit et du devoir de l'autorité de ne point tolérer. Mais, pour le faire cesser il eût suffi d'une simple sommation du genre de celles que la loi prescrit. Car, pas une arme ne brillait dans les groupes, et les dispositions

du peuple étaient si peu hostiles, que pour lui | faire évacuer la cour dans laquelle il s'était répandu, on n'eut besoin que d'y envoyer cinq soldats. Refoulés dans la rue et grossis à chaque instant par le flot des passants et des curieux , les groupes continuèrent à crier : A bas le préfet ! sans essayer toutefois de violer la consigne , et sans changer leur gaieté en menace. Ils commençaient même à se disperser, lorsque l'arrestation brutale d'un jeune homme par un agent de police vint donner au tumulte un aliment inattendu.

Cependant, les commissaires de police Vidal et Jourdan étant venus annoncer au préfet que le bataillon de la garde nationale convoqué par lui ne s'est point rassemblé, M. Duval leur enjoint de se rendre à la caserne, d'y prendre chacun une compagnie , et de cerner les perturbateurs. Ordres funestes qui ne furent que trop bien compris ! Au moment où , resserrée dans la rue qui la contenait , la foule réclamait à grands cris le prisonnier qui s'était endormi dans le corps de garde, parce qu'il était ivre, et que le premier adjoint du maire allait faire élargir, deux compagnies marchaient vers l'hôtel de la préfecture par deux routes diverses , et de manière à ne laisser à la multitude, soudainement attaquée, aucun moyen de se dissiper, ni aucune issue pour s'enfuir. Les soldats marchaient par files et s'avançaient en silence , les tambours portant leur caisse sur le dos. Ici, à travers la place Saint-André, les grenadiers, conduits par le commissaire de police Vidal ; là , le long de la rue du Quai, les voltigeurs conduits par le commissaire de police Jourdan. Tout à coup, du côté de la place Saint-André, un cri terrible se fait entendre : « Soldats, en avant! » Le commissaire de police a disparu , aucune sommation n'est faite; les grenadiers entrent dans la rue au pas de charge et la baïonnette croisée. Saisie d'étonnement et d'épouvante, la foule se précipite du côté opposé ; mais à l'instant même paraissent, à dix pas d'elle, les voltigeurs qui s'avancent rapidement et que le commissaire de police Jourdan ne peut parvenir à arrêter. * Cernez et piquez, » tel est Tordre féroce qui s'échappe de la bouche d'un officier. Les soldats s'élancent, se déployant

des deux côtés sur toute la largeur de la rue, et perçant de leurs baïonnettes les malheureux qu'ils peuvent atteindre. Ce fut bientôt un spectacle abominable et déchirant. Des femmes sont renversées et foulées aux pieds , des enfants qui fuient sont frappés par derrière. Les cris grâce! au secours! on m'assassine! se font entendre de toutes parts. Les uns cherchent à se glisser le long des maisons, mais ils vont se heurter aux fusils du troisième rang, plantés dans le mur; les autres se pressent contre les fenêtres d'un cabinet littéraire où un asile leur est promis, mais ils ne peuvent tous échapper au danger. Un conseiller à la cour royale de Grenoble, H. Marion, n'a que le temps de se jeter dans l'allée du magasin Bailly, où il trouve un homme dont la chemise est couverte de sang. Un jeune homme veut protéger une femme, il a le bras percé d'outre en outre. Un ébéniste, nommé Guibert, se voyant entouré, dit au grenadier qui marche sur lui : < Je ne fais pas de bruit; ne me frappez pas. » Il reçoit aussitôt un coup de baïonnette dans Faine, et poursuivi par deux autres grenadiers, il va tomber sans connaissance aux pieds de la statue de Bayard !

Un long et morne silence suivit cette sanglante agression. Toutes les places, toutes les rues avaient été occupées militairement, et l'indignation se renferma d'abord dans les cœurs.

Mais, le lendemain, Grenoble présentait l'aspect le plus sinistre. Dès la pointe du jour, les habitants étaient sortis de leurs maisons : bientôt une foule immense inonda la ville. Sur tous les visages se peignaient à la fois l'inquiétude et la colère. On disait le nom de chaque blessé , le nombre et la gravité des blessures ; on racontait avec exaltation, dans leurs plus affreux détails, les événements de la veille, et de toutes les bouches sortaient des paroles de malédiction.

Il n'y avait donc plus de sécurité pour les citoyens , s'il était permis à un préfet, au protecteur naturel de la cité, de faire succéder à la licence d'une partie de plaisir les horreurs d'une guerre civile! Mais quoi ! il n'y avait pas eu guerre ici : des hommes pour la plupart inoffensifs, des passants, des curieux, s'étaient

vus entourés, chargés, sans qu'on les eût avertis, sans qu'on leur eût même laissé le moyen de se disperser. Par quelle fatalité avait-on adressé à la garde nationale un appel si tardif? On voulait donc faire intervenir les troupes? Au moins, aurait-on dû prévenir le commandant de place : pourquoi lui avait-on laissé ignorer des mouyements qu'il devait, en sa qualité, connaître et commander? Pourquoi, enfin, les sommations rigoureusement prescrites par la loi n'avaient-elles pas été faites ? Et, reusseot-elles été, à quoi, bêlas! auraientelles servi, puisque l'ordre avait été donné, non de dissiper le rassemblement, mais de le cerner?

A ces imprécations qui rejetaient sur M. Maurice Du val toute la responsabilité du sang versé, la plupart mêlaient le nom du 35e de ligne, trop fidèle exécuteur d'ordres barbares ; mais ceux qui appréciaient les choses avec plus de calme voyaient dans les soldats des malheureux plus à plaindre qu'à blâmer. Ils faisaient remarquer que les exigences de la discipline militaire sont absolues, impitoyables ; qu'il est facile d'égarer des hommes rompus à une obéissance passive; que tant de malheurs provenaient plutôt d'un système qui , pour se défendre, préférait à la garde nationale, spécialement chargée du maintien de l'ordre, des bataillons dont les baïonnettes ne devraient jamais être tournées que contre l'ennemi; qu'il n'était pas juste, d'ailleurs, de rendre tous les soldats responsables d'excès qui n'avaient été, qui n'avaient pu être que le crime de quelques-uns.

Augmentée par ces discours , la colère publique allait croissant et elle était partagée par les autorités elles-mêmes. Le procureur général , H. Moyne, ne se cachait point pour exprimer son indignation. Une enquête était réclamée de toutes parts ; la cour royale évoqua l'affaire. En même temps, sur la réquisition du préfet, qu'avaient devancée leurs propres inspirations, les conseillers municipaux convoquaient la garde nationale, et le rappel battait dans tous les quartiers. Des jeunes gens, non incorporés à (a garde , couraient çà et là demandant des armes. Plusieurs d'entre eux, tous républicains, se réunissent sur la place

Saint-André, se donnent pour chef M. Vasaeur, connu pour sa résolution , pour son courage, et s'organisent en compagnie franche. L' autorité municipale avait publié une proclamation conciliante et noMe : on y applaudit avec transport. Une autre proclamation du préfet, conçue en termes violents, est arrachée avec insulte , et quelques exemplaires, qui passent de main en main, ne servent qu'à exaspérer davantage les esprits. Tout semblait annoncer une lutte terrible. Des voltigeurs paraissent soudain sous la voûte de l'hôtel de ville, et os reconnaît en eux quelques-uns des soldats de la veille! La mesure des imprudences était comblée; dans toute la ville s'éleva ce cri menaçant : c Nous ne voulons plus du préfet; i nous ne voidons plus du 35e de ligne! »

Déjà les principaux membres du conseil municipal, MM. Ducruy, Buisson et Aribert, s'étaient rendus chez le préfet, qu'entouraient le lieutenant général Saint-Clair et ses offieiers d'état-major. Le but de cette visite était d'obtenir la remise des postes que le 55e ne pouvait plus occuper qu'au risque d'une effroyable collision, c Pas de concession { » disait le préfet, aveuglé par le fanatisme du pouvoir. Mais le lieutenant général Saint-Clair comprit bien qu'un refus desa part serait le signal delà guerre civile, et il consentit à remettre à la garde nationale tous les postes de moins de douze hommes, y compris celui qui veillait à la porte de son hôtel, Quelques instants après, on entend un grand bruit dans la cour de la préfecture. La foule s'y est précipitée et frappe la porte à coups redoublés : « Que signifie cela? i demande le général? « Cela signifie, répond le préfet, » que sous peu vous et moi serons jetés par * la fenêtre. » Ils passèrent alors l'un et l'autre dans la salle de la mairie, où s'étaient ras* semblés un grand nombre de gardes nationaux* Là, on fit savoir au général que ses concessions étaient insuffisantes ; que, pour éviter une col* lis ion, il était urgent de faire occuper par la garde nationale tous les postes , à l'exception de trois portes de la ville , que pourraient occuper conjointement la garde nationale, Far* tillerie de la ligne et les sapeurs du génie. U général dut se rendre aux instances de tant de citoyens parlant au nom de r humanité, et

comme la cour était remplie d'une multitude impatiente, il fut invité à descendre au milieu d'elle pour la calmer. Le tumulte était immense. A la vue du général, un jeune homme, nommé Huchet , s'avance et prend rapidement la parole. Blessé la veille , il avait le bras en écbarpe, et se montrait fort animé. Il rappela en termes passionnés les malheurs dont luimôme était victime; il représenta les malheurs, plus grands encore , qu'engendrerait une obstination téméraire et que pouvait seul conjurer le renvoi du 35e de ligne. La multitude répondit par des acclamations bruyantes. La compagnie franche stationnait à quelques pas de là : son chef arrive, il aperçoit Huchet blessé, il court à lui et l'embrasse aux applaudissements de tous. On insistait pour le renvoi du 35e : un jeune homme s'avance vers M. de Saint-Clair, et le déclare prisonnier. Le général est aussitôt conduit à son hôtel ; la compagnie franche s'y présente, et des factionnaires sont placés à toutes les portes.

La situation était critique. Provoquée par une violation sanglante de la loi , et ne paraissant elle-même qu'un tumultueux triomphe de la légalité, l'insurrection allait devenir mattresse de la ville. M. Jules Bastide ayant marché droit sur la citadelle , accompagné seulement d'un artilleur : « Qui êtes-vous, » lui demanda le factionnaire? « C'est le comman- > dant de la place , » répondit l'artilleur. On présenta les armes à M. Jules Bastide, il entra, prit possession de la citadelle, et fit sortir une batterie sur la place. Les habitants des campagnes voisines commençaient à se porter sur Grenoble, dont ils épousaient la querelle. Des citoyens en armes cherchaient le préfet qui, gagné par la frayeur, se tenait caché dans son appartement et s'était, disait-on, réfugié dans une armoire. Le tocsin pouvait sonner, et déjà des hommes hardis parlaient de constituer un gouvernement provisoire, projet d'une exécution facile et sûre; car, en de telles circonstances, qui a l'audace du commandement en acquiert le prestige et en exerce les droits.

Quoi qu'il en soit, les moins ardents s'alarmèrent. Les membres de la compagnie franche, malgré la modération qu'ils avaient déployée, parurent des auxiliaires dangereux à tous les

hommes timides. Deux compagnies de la garde nationale marchèrent donc à l'hôtel du gouvernement où elles relevèrent le poste des jeunes gens, après quelques pourparlers entre les deux chefs.

De son côté, le lieutenant général Saint- Clair s'était décidé à envoyer au lieutenant général Hulot, qui commandait, à Lyon, la division militaire, une députation chargée de demander le renvoi du 35e. Cette mission fut confiée à M. Julien Bertrand , et à M. Jules Bastide qui, arrivé le 13 au matin à Grenoble, avait joué dans tous ces événements un rôle important et honorable. M. Bress, aide de camp du général Saint-Clair, leur fût adjoint, et ils partirent, autorisés par le conseil municipal.

Pendant ce temps , le préfet s'échappait de son hôtel pour aller chercher un refuge dans une des casernes, et la garde nationale se fan sait délivrer des cartouches par la municipalité. La soirée et la nuit du 13 furent calmes, mais solennelles. Un seul pouvoir était debout, le pouvoir municipal. La bourgeoisie était en possession des arsenaux et de la poudrière. Consigné dans ses casernes, le 38° s'étonnait du silence lugubre dont il était entouré. Toute la population était sous les armes et attendait.

Le 1 4, pendant que les envoyés des montagnes descendaient à Grenoble , et que des cavaliers partaient en toute hâte de cette ville pour porter dans les communes environnante** les exhortations pacifiques de la municipalité, le 6e régiment de ligne, un régiment de dragons et une demi-batterie d'artillerie partaient de Lyon et se dirigeaient sur Grenoble.

On commençait à y concevoir quelque in* quiétude sur le sort de MM. Jules Bastide et Julien Bertrand, représentants d'une ville soulevée. MM. Ducry et Bepellin, l'un premier adjoint, l'autre conseiller municipal, se mirent en route pour Lyon, avec mission d'éclairer le général Hulot sur le véritable caractère des événements. En arrivant, ils apprirent que MM. Bastide et Bertrand avaient été accueillis convenablement par le général ; que les réclamations de la ville de Grenoble avaient été chaudement appuyées par le préfet de Lyon,

M. Gasparin; et que le général d'Uzer avait reçu Tordre d'entrer à Grenoble en pacificateur, d'y faire effectuer le départ du 35e, mais seulement après sa réinstallation dans tous les postes. Les conseillers municipaux firent ressortir tout ce que cette réinstallation avait de dangereux. Fallait-il flétrir la garde nationale? Était-il prudent de mettre de nouveau face à face des soldats et des gardes entre lesquels existait la plus ardente inimitié? Le général Hulot fut touché de ces considérations , et, modifiant ses premières instructions, il décida que le 35° de ligne ferait sortir un de ses bataillons, lequel se placerait à la porte de France; que cette porte ainsi occupée, le 6e de ligne destiné à tenir garnison à la place du 33e ferait son entrée, se rangerait en bataille sur la place d'armes et relèverait tous les postes; qu'immédiatement après, le 33e quitterait Grenoble.

Ces instructions furent ponctuellement suivies. Le 16 mars 4832, les soldats du 33e sortirent de cette ville où ils laissaient de si douloureux souvenirs; ils sortirent au travers d'une population morne, silencieuse et commandant à sa colère.

A la nouvelle des événements qui venaient de se passer dans sa ville natale, Casimir Périer donna un libre cours à sa fureur. Une défaite de l'autorité était pour son orgueil une humiliation impossible à dévorer. Le 19 mars, et sans attendre que les faits eussent été au moins éclaircis , le Moniteur publia un article où il était dit : que le 33e, dont le concours avait été légalement requis, avait fait son devoir avec sagesse et dévouement; que colonel, officiers et soldats méritaient des éloges ; que toutes sortes d'outrages avaient été adressés aux soldats qui s'étaient trouvés de la sorte dans le cas de légitime défense; que de graves blessures avaient été reçues par des militaires, et qu'on avait perfidement exagéré le nombre de celles qu'avaient reçues les perturbateurs.

Ces étranges inexactitudes, qu'attendait, comme on le verra plus bas , un inévitable et victorieux démenti, avaient pour effet de calomnier les victimes. MM. Félix Real et Duboys- Aimé, députés des arrondissements de Greno-

ble, protestèrent contre des allégations aussi imprudentes que mensongères, dans une lettre dont le Moniteur retarda l'insertion; et dans h séance du 20 mars , M. Duboys-Aimé se leva pour interpeller à ce sujet le ministère. Les passions étaient vivement excitées, et la lotte ' qui s'engagea fut terrible. Dans un discours plein d'émotion et de fermeté , Garnier-Pagts repoussa le blâme dont on osait frapper nue ville qu'on avait ensanglantée; il demanda si les sommations avaient été faites , et déclan que, dans le cas contraire, des citoyens ayant été égorgés... A ces mots, il s'élève des clameurs; Casimir Périer s'emporte et bondit sar son banc ; toute l'assemblée s'agite en sens divers. Mais Garnier-Pagès , reprenant : « Oui, » dit-il , s'il n'y a pas eu de sommations préa- » labiés, nul doute que le petit nombre <Fhom- » mes qui ont porté les armes contre des » citoyens , les ont égorgés. » Une longue interruption succède à ces déclarations énergiques.

M. Dupin af né prend ensuite la parole. 0 s'étonne que l'émeute trouve jusque dans le sein du parlement des défenseurs et des apologistes. Insultés, attaqués, sur le point de se voir désarmés, les soldats pouvaient-ils ne pas se défendre? Et quels étaient les hommes dont on plaidait si chaleureusement la cause, an profit de qui on lançait sans preuves contre le gouvernement une accusation atroce? C étaient des hommes qui , dans une criminelle mascarade, avaient figuré l'assassinat du roi; c'étaient des factieux réunis comme par miracle, comme par un coup de sifflet. Et on appelait population une escouade qui s'était jetée entre la garde nationale et la troupe! M. Dupin finissait en exprimant l'espoir que le jury ne se laisserait pas intimider, que 4a cour royale de Grenoble vengerait la société offensée, ^t qu'on rendrait justice à la justice.

Renchérissant sur les assertions audacieuse de ce discours, auquel M. Odilon Barrot venait de répondre avec beaucoup de sens, de mesure et de dignité, Casimir Périer affirma qtfoa avait crié sous les fenêtres de M. Duval : i bas le gouvernement! vive la république! * A adressa hautement à la garde nationale de Grenoble le reproche de n'avoir pas répondu à h

convocation qui plaçait Tordre sous son égide.

En lisant dans le Moniteur le compte rendu de la séance du 20 mars, la population de Grenoble se sentit calomniée et se répandit en plaintes amères. Une enquête fut ouverte ; une protestation appuyant l'œuvre de la municipalité et démentant les accusations du président du conseil» fut couverte en peu de temps de deux mille cent soixante-six signatures; le conseil municipal prépara un rapport destiné à faire connaître la vérité à la France; enfin, M. Maurice Duval lui-même fut obligé de reconnaître publiquement qu'il avait été induit en erreur , et qu'on n'avait poussé devant la porte de son hôtel aucun des cris séditieux dont Casimir Périer avait entretenu la chambre.

Mais la colère des ministres croissait avec leur confusion. Une ordonnance prononça la dissolution de la garde nationale de Grenoble, et en prescrivit le désarmement. Le lieutenant général Saint-Clair, qui , pour éviter l'effusion du sang, avait autorisé les remises des postes à la garde nationale, fut brutalement destitué. On mit en disponibilité le commandant de la place, M. Lespinasse. Le colonel d'artillerie Chantron fut admonesté et remplacé. Le lieutenant général Hulot qui avait donné l'ordre de faire partir de Grenoble le 35e, dut partir pour Metz, où les honneurs du commandement couvrirent mal sa disgrâce. D'un autre côté, M. Maurice Duval fut élevé dans la faveur du

(I) « Je soussigné, employé à la mairie de Grenoble, cer-

• tifie que la lettre adressée par M. le préfet de l'Isère à » M. le maire de Grenoble , le 13 mars courant , contenant » Tordre de convoquer an bataillon de la garde nationale , » n'est parvenu à la mairie qu'entre quatre heures el demie » et cinq heures du soir. En foi de quoi j'ai signé le pré- » sent.

• Grenoble, le 15 mars 1833.

» Labobrb. »

(Extraie du rapport de la municipalité de Grenoble.)

(3) « C'est avec la plus vive peine qne je vois que nombre

• de mes compatriotes croient que j'ai été chargé du mouve- » ment des troupes, dans la nuit du 13 de ce mois ; je puis w attester sur l'honneur qu'aucun avis, qu'aucun ordre ne 9 m'a été donné pour faire agir les troupes, et, que par con- 9 séquent , je n'ai pu rien prévoir ni rien prévenir. L*auto- » rite n*a-t-elle pas eu conÛance en moi ? Je l'ignore. Main- » tenant , que mes compatriotes me jugent.

m Votre dévoué compatriote,

» Le commandant de la place, 9 Lespirassb* •

(3) * M. le préfet nous ordotina de nous rendre à la ca-

mattre. Et , pour mieux marquer que la puissance des baïonnettes allait devenir dominante, le maréchal Soult , ministre delà guerre, publia un ordre du jour adressé à l'armée, manifeste hautain qui commençait par des témoignages de satisfaction donnés au 35e de la part du roi , et qui se terminait par ces mots, étonnants chez un peuple libre : « Soldats ! le » roi et la France vous remercient. »

11 était temps que la voix de la vérité ftt opposée aux inspirations de la violence. Dans un rapport, remarquable par la précision des énoncés et la modération du langage, l'administration municipale de Grenoble prouva péremptoirement que la mascarade du 11 mars ne figurait en rien l'assassinat du roi ; que la garde nationale avait été convoquée trop tardivement pour pouvoir se rassembler (1); qu'aucun cri hostile au gouvernement ou au roi, n'avait été poussé sous les fenêtres du préfet; — le préfet en était lui-même convenu; — que le commandant de place n'avait pas été averti (2); que M. Duval avait bien réellement donné aux commissaires de police l'ordre de cerner le rassemblement (3) ; qu'aucune sommation légale n'avait été faite (4); qu'un seul militaire du 35e était entré à l'hôpital, quatre jours après les événements du 12, et pour inflammation, suite d'un coup de pied (3); que le lieu du rassemblement n'offrait pas de pierres qu'on pût jeter aux soldats; que, parmi

» serne; de prendre, mon collègue et moi, une compagnie » chacun, de cerner et d'arrêter les perturbateurs. •

(Extrait du rapport du 12 au 13 mare 1832, du commissaire de police Jourdan. )

« M. le préfet nous dit d'aller prendre la troupe de ligne. » Mon collègue et moi , nous sommes allés à la caserne de » Bonne , nous avons demandé une compagnie chacun , puis » nous nous sommes séparés ; mon collègue a passé par le » quai d'Orléans et moi par la Grande-Rue, pour cerner l'at-

• troupement. »

(Extrait du rapport du 12 au 13 mars 1832, du commissaire de police Vidal,)

(4) « Les voltigeurs, guidés par je ne sais quel sentiment, » et aussi prompts que l'éclair, croisent la baïonnette et re-

* foulent l'attroupement , qui cherchait sans doute à se 9 frayer un passage, et cela, sans commandement, de leur » propre mouvement, sans attendre les sommations, et mal- 9 gré mes représentations et mes cris de relever leurs armes. »

(Rapport du commissaire dépolies Jourdan.)

(3) Hôpital général de Grenoble. (SaUe militaire.) Rapport de MM. Fournier et C Silvy.

les blessures fiâtes aux citoyens, quatone avaient été reçues par derrière (1); que les événements du \ 3 étaient le résultat inévitable de l'exaspération des esprits , causée par une flagrante violation des lois; que la conduite, soit de l'autorité municipale, soit de la garde nationale de Grenoble, avait été non-seule* ment sans reproche, mais digne de la reconnaissance des citoyens.

Par ce faux point d'honneur, commun à tous les gouvernements qui veulent faire prévaloir dans un pays le culte de la force, le ministère jura de réduire ses adversaires, ne les pouvant convaincre, et il eut recours aux mesures les plus acerbes. Alors parut tout ce qu'il y a de naturellement servile au fond de la plupart des ambitions humaines. Pour être fort, il suffit de le paraître ; les hommes pusillanimes coururent à ceux qui disposaient des baïonnettes et parlaient le langage de la dictature; l'en* quête commencée entre les agresseurs fut poursuivie contre la population attaquée. Comme il était impossible de mettre en cause toute la garde nationale de Grenoble, et qu'on voulait se donner la satisfaction d'un triomphe judiciaire, on choisit, pour les foire juger, les deux frères Vasseur, MM. Bastide, Gautier, Dubost et HucUet. Un d'eux, M. Bastide, était étrauger à la ville; un autre, M. Huchet, était une des victimes de la funeste journée du 12. De leur côté , tremblant de déplaire aux dépositaires de la force, aux dispensateurs de la fortune, des fonctionnaires publics, qui avaient d'abord pris parti pour la ville de Grenoble, se prononcèrent contre elle, à l'aspect des étendards flottants et au bruit des bataillons en marche.

Dans son ordre du jour à l'armée, le maréchal Soult avait dit : < Sa Majesté n'a point » approuvé que le 35e fût retiré de Grenoble. » Le lieutenant général Delort , chargé du commandement supérieur de la 7e division , se fit précéder à Grenoble par une proclamation menaçante; et dans cette ville de 24,000 âmes, qu'occupaient 8,000 hommes de toutes armes, le 38° rentra, tambour battant, musique en tête, canons au centre et mèche allumée. Pleins d'une douleur contenue, mais exempte de

(I) Rapport dt MM. Rtmtte Mlly «I Joteph Iret*», docteurs en médecine.

crainte* les habitants assistaient à cette sinistre et triomphale. Quelques-ans souriaient de pitié à la vue de cet appareil militaire. Ui citoyen s'approcha d'un des canonnière qm portait la mèche, et lui dit en tendant se* cigare : c Un peu de feu, camarade, s'il von * plait. »

Quelques jours après, un événement qui pruntait des circonstances nue imposante lennité tenait la ville de Grenoble attentive. 0 avait été convenu qu'un combat singulier anrait lieu entre un jeune homme de la Tille, nommé Gauthier, et un officier du 55*. A l'heure du duel , toute la population se porta sur le lieu de la rencontre. Un détachement de dragons avait été commandé pour tenir te multitude à distance. D'autres cavaliers et des trompettes furent échelonnés de fcçon à protéger le champ clos où allait se prononcer, comme au moyen Age, te jugement de Dk*. Les deux adversaires entrèrent en liée. Rien ne saurait peindre rémotion, l'anxiété des spectateurs. Car ce n'était pas une qaentlê particulière qui allait se vider, et l'altérafioa des visages disait assez que dans Tisane de c* duel était engagée la cause d'une ville entière. Le combat avait lira au sabre. Quoique inhabile à manier cet arme, Gauthier fondit résolument sur son adversaire, évita le sabre levé sur sa tète, et d'un coup de pointe étendit k militaire à ses pieds.

Pendant deux mois, des duels presque quotidiens mirent aux prises les militaires du 55* et les habitants. Et, toujours, ce fut aux habitants que demeura l'avantage du combat : circonstance à laquelle les croyances populaires se plurent à attacher une signification tonte providentielle! Le 9 mai, à la suite d*nn nouveau duel et à l'occasion d'un drapeau blanc arboré par un officier du 35e et arraché à celui-ci par un habitant, la querelle devint générale à l'esplanade de la porte de Frasée. Malgré l'intervention conciliante des dragoas et de quelques officiers, des soldats et des citoyens furent blessés. L'irritation était aussi grande que dans les journées des il et 12 mars : le général Delort fut obligé de consigner, comme l'avait fait le général Saint- Clair, le 55e dans ses casernes, dont des soldats

des autres régiments durent garder les avenues. La municipalité écrivit sur-le-champ au ministère une lettre énergique, déclarant que, si le 35e n'était pas immédiatement éloigné, elle était déterminée à donner sa démission. 11 fallait un terme à cette cruelle situation. Le 20 mai, le 35e quitta Grenoble pour la seconde et dernière fois.

Le sang du citoyen versé par la main du soldat; une généreuse cité plongée dans le deuil, poussée ensuite jusqu'aux confins de la révolte; l'autorité vaincue, et réduite à se dédommager de la perte de sa force morale par l'étalage grossier de sa force matérielle; une armée loyale et brave détournée violemment de sa mission; la baine semée entre des citoyens et des militaires, faits pour s'aimer, et tous enfimts de la même patrie, voilà par quels résultats la politique de Casimir Périer se recommandait à l'admiration des hommes.

Et à cette humiliante anarchie se joignaient les péripéties d'une lutte opiniâtre entre les deux premiers corps de l'État. Voyant que l'indissolubilité du mariage, combinée avec la séparation de corps, n'était que l'adultère légalisé, la chambre des députés, sur la proposition de M. de Schonen, avait voté le rétablissement du divorce : la chambre des pairs le repoussa. La chambre des députés avait voulu abroger, comme injurieuse à la nation , la fête expiatoire du 21 janvier : la chambre des pairs regarda cette abrogation comme attentatoire à la royauté ; et après des tiraillements pleins de péril, la question, ajournée, laissa dans le doute si le principe monarchique veut que, pour un roi mis à mort, tout un peuple subisse l'outrage d'une expiation sans fin.

Cette rivalité des pouvoirs , qui accusait si formellement le vice du régime constitutionnel , tendait à rendre impossibles toutes les grandes choses. Aussi , depuis quelques mois, la chambre des députés se tenait-elle, pour ainsi dire* renfermée dans la discussion du budget, sur laquelle, du reste , un vol fameux appelait l'attention publique. Le caissier gé-

néral du trésor, M. Kessner, avait disparu, laissant dans la caisse qui lui était confiée un déficit de plusieurs millions. Indépendamment du désordre que semblait révéler dans la comptabilité ce déficit, dont le public ignora longtemps le véritable chitfre, il découvrait une des plus hideuses plaies de la civilisation moderne. Car M. Kessner, doué de qualités recommandâmes et counu pour sa bienfaisance, n'avait été entraîné à l'abtme que par la manie des opérations de bourse. La bourse, on le sait, n'est pas seulement un hospice ouvert aux capitaux sans emploi, elle est aussi le repaire de l'agiotage. L'occasion était belle pour examiner quelle influence la bourse exerce sur le mouvement des capitaux, de quelle nature est l'élan qu'elle imprime à l'esprit de spéculation, s'il est bon de la tolérer, et s'il n'appartient pas, du moins, à un gouvernement, digne de ce nom , d'intervenir activement et sous sa responsabilité là oh les foreurs du jeu sont si fécondes en malheurs, en fraudes, en succès odieux et en scandales. Nous exposerons dans le coure de cet ouvrage l'état des finances du royaume, sans négliger l'étude des importants problèmes qu'un pareil exposé soulève. Ces problèmes, la chambre aurait dû les résoudre; mais détruire les abus était au-dessus du courage d'une assemblée dans laquelle siégeaient tant d'hommes dont ces abus mêmes avaient fait la fortune et constituaient la puissance. La chambre vota donc le budget, après une discussion aussi stérile que laborieuse. Le budget des dépenses ordinaires et extraordinaires de l'exercice de 1832 s'élevait à 1 milliard 106 millions 618,270 francs. Le dernier budget de la restauration ne s'était élevé qu'au chiffre de 985 millions 188,598 francs! Le vote des lois de finance était attendu comme le terme des travaux de la chambre. Le 21 avril, parut la proclamation royale qui déclarait close la session de 1831. Cette session n'avait fait qu'ajouter les débats irritants de la tribune aux troubles de la place publique, et la chambre se séparait après avoir traversé une période de complots.

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