‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 57 sur 96 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Mort eu due de Relehstadt. — Les sainl-simonieni à Ménlhnontant ; leurs pratiques; réhabilitation de la Procès du 27 août. — Importance capitale de ce procès. — Incidents. - Débals. — Dissolu lion de la Camille nienne. — Intrigues pour la formation du ministère du 11 octobre. — Ministère du 11 octobre, — Portrait de M. Tbicn. — Arrestation de la duchesse de Berri à Ntules. — Affaire du eoup de pistolet. — Luttes parlementaires-

La défaite des républicains avait enflé le cœur de leurs ennemis. Lorsqu'un parti est vainqueur, il est rare qu'il ne se hâte pas d'épuiser son triomphe : autant la terreur de la cour avait été profonde, autant sa joie se montrait insultante et emportée. Déjà beaucoup cherchaient à masquer sous les dehors du fanatisme la honte de leur bassesse, et, prosternés devant une dynastie née de la veille, ils l'eussent volontiers proclamée impérissable. Or, il arriva que, dans ce temps-là même, le duc de Reichstadt mourut.

Par une belle et calme journée, on vit s'avancer, à travers une foule muette, dans cette capitale de l'Autriche où Napoléon avait jadis fait entrer ses aigles, un cercueil que précédaient une voiture et quelques cavaliers. Des hommes marchaient à côté, portant des torches. Quand on fut arrivé à l'église, le commissaire de la cour, suivant un usage remarquable du pays, se mit à décliner le nom et le rang du défunt; puis frappant à la porte, il sollicita l'entrée du temple. Les princes et les princesses de la maison d'Autriche attendaient le mort et l'accompagnèrent dans le caveau où allait pour jamais descendre la fortune de l'empire.

La mort du fils de Napoléon ne causa aucun

étonnement parmi les peuples. On le savait d'une santé très-languissante. D'ailleurs, « avait parlé d'empoisonnement, et eeax q» croient tout possible à la frayeur oa à Farahition des princes, ceux-là disaient : 11 porte u trop grand nom pour vivre!

Quoi qu'il en soit de ces bruits, inépuisable aliment de la crédulité populaire, les houe dévoués à la maison d'Orléans se trompaiert, s'ils ne virent dans la mort du duc de Rekàstadt que l'éclipsé d'un prétendant. Car cetti mort ne faisait que signaler la falaJité d'uaete terrible, en cours d'exécution dans ce pajs. Pour trouver un successeur à Louis XITJ avait fallu descendre jusqu'à son arrière-petitfils. Il y avait eu la mort d'un héritier présomptif entre Louis XV et Louis XVI. Un autre héritier présomptif, Louis XVII, avait cessé de vivrr presque sans qu'on le sut. Le duc de Bat* était tombé sanglant à la porte d'un spectade. Le duc de Bordeaux venait de taire le feul voyage de Cherbourg. Et maintenant, c*éuà sur l'héritier présomptif de Napoléon lui -même que s'accomplissait l'arrêt inexorable que Diea. depuis plusnd'un demi-siècle, semblait avoir prononcé contre l'orgueil des dynasties qui* prétendent immortelles. Je n'achève pas ptf respect pour un deuil qui dure encore; mais ta

mort du duc de Reichstadt ne devait point former la série...

Un des premiers actes qui révélèrent l'em* pressentent du pouvoir à tirer parti de sa victoire fut la suspension violente du culte saint* simonien.

Depuis que Bazard et Enfantin s'étaient séparés, un nouveau schisme avait affligé la famille saint-simonienne. Nous avons exposé les idées d'Enfantin sur la mission du couple prêtre relativement au mariage. Ces idées, M. Olinde Rodrigues ne les partageait point. Il admettait bien le divorce dans certains cas et après certaines épreuves ; mais, tant que le mariage suhsistait, il le voulait sacré, inviolable, et indépendant de l'autorité du prêtre en tout ce qui concerne l'intimité du cœur ou des sens. D'autre part, M. Olinde Rodrigues était loin de s'en remettre d'une manière absolue à la décision de la femme qui , la première, viendrait s'asseoir sur le trône pontifical. Il ne niait pas qu'à la prétresse il n'apparttnt de révéler le code de la pudeur, la loi des convenances; mais cette loi, suivant lui, devait satisfaire à des conditions rigoureuses; il demandait que l'enfant pût toujours reconnaître son père , et il repoussait d'avance, comme inconciliable avec l'essence du mariage, toute formule conduisant à une profanation quelconque de l'inimité des époux.

De tels dissentiments étaient trop graves pour ne pas amener une rupture. Elle eut lieu avec beaucoup de retentissement et d'éclat. Olinde Rodrigues appela les saint-simoniens à lui comme à l'béritier direct des doctrines du maître; ce fut en vain. Alors l'emprunt qu'il avait émis se trouva naturellement discrédité, les embarras financiers s'accumulèrent. Bientôt la famille de la rue Monsigny dut se dissoudre.

Dans cette crise t le calme d'Enfantin ne se démentit pas. Il possédait à Ménilmontant, au point culminant de la côte, une maison et un jardin : il résolut d'en faire un lieu de retraite, d'étude et de travaux, pour lui et pour ses plus fidèles disciples. Le 90 avril 1 852, il annonçait en ces termes sa nouvelle détermination et la cessation du Globe : « Chers entants, » ce jour où je parle est grand depuis dix-huit

» siècles dans le monde. En ce jour est mort le » divin libérateur des esclaves. Pour en con* » sacrer l'anniversaire, que notre sainte re* » traite commence, et que, du milieu de nous, » la dernière trace du servage, la domesticité, » disparaisse. »

Quarante disciples suivirent Enfantin à Ménilmontant; et là commença, pour eux, combinée toutefois avec un sentiment profond de la hiérarchie, la pratique de la vie commune. Poètes, musiciens, artistes, ingénieurs, officiers du génie, tous ils se livrèrent gaiement, et à tour de rôle, aux travaux les plus rudes et les plus grossiers. Us réparèrent la maison, balayèrent et frottèrent les salles communes, les appartements, les cours; défrichèrent des terrains incultes; couvrirent les allées du sable extrait d'une mine qu'ils avaient creusée péniblement. Pour prouver que leurs idées sur la nature du mariage et l'émancipation des femmes n'étaient point le calcul d'un égoïsme voluptueux, ils s'étaient imposé la loi du célibat. Le matin et le soir ils nourrissaient leur esprit de la parole du père, ou bien ils cherchaient dans la vie d'un des saints du christianisme, lue en commun, des exemples , des encouragements, des préceptes. Des hymnes, dont l'un d'eux, M. Félicien David, avait cornposé la musique, servaient à exalter leurs âmes en charmant leurs travaux. A cinq heures, le cor annonçait le dîner. Alors les ouvriers dis* posaient leurs outils en faisceaux , rangeaient les brouettes autour de l'ellipse du jardin , et prenaient place après avoir chanté en chœur la prière d'avant te repas. Voilà ce que le public fut admis à contempler. Spectacles dont une nation moqueuse a biea pu ne remarquer que la singularité tour à tour emphatique et naive, mais qui ne manquaient assurément ni de portée , ni de grandeur. Car, dans ces pratiques, toutes de circonstance, les apôtres de Ménilmontant allaient fort au delà de leurs propres théories, et ils semaient autour d'eux, sans le savoir, des doctrines qui un jour devaient faire oublier les leurs!

Ce fut le 6 juin , au bruit du canon tiré de Saint-Méry, et non loin du sanglant llu'àlre d'où s'élevaient tes cris des combattants, ce fut le 6 juin que, pour la première fois, la fa-

mille saintaimonienne ouvrit les portes de sa retraite. A une heure et demie, elle était réunie en cercle devant la maison, et, en dehors d'un second cercle formé par ceux que les hôtes de Ménilmontant appelaient la famille extérieure, se formait un petit groupe d'assistants qu'attirait la curiosité. Une cérémonie bizarre, en effet, devait avoir lieu ce jour-là : la prise d'habit.

En adoptant un costume distinctif, les saintsimoniens avaient pour but, non-seulement de constater leur originalité comme secte, mais encore de conserver quelque influence sur une société qu'il ne leur était plus loisible d'émouvoir par des publications quotidiennes ou d'infatigables prédications. C'était, d'ailleurs, une excellente épreuve à faire subir aux convictions de chacun d'eux ; car il fallait un courage tout viril et une croyance singulièrement audacieuse, pour revêtir les insignes d'un apostolat qu'allaient sans doute attendre au passage l'incrédulité, l'ironie et l'insulte.

Il avait donc été décidé qu'on prendrait un costume particulier. M. Edmond Talabot en avait fait le dessin et surveillé l'exécution. Rien de plus élégant, de plus simple et de plus commode que cet uniforme : un justaucorps bleu qui s'ouvrait par devant sur un gilet dont l'ouverture était cachée, une ceinture de cuir, un pantalon blanc, une toque rouge, voilà ce qui le composait; le cou était nu, et l'on devait porter la barbe longue, à la manière des Orientaux.

La cérémonie de la prise d'habit fut le sujet de scènes étranges, mais qui donnent une idée assez juste de la seconde phase du saint-simonisme. Le père Enfantin qui, depuis trois jours, s'était absenté, parut à deux heures, le 6 juin, aux yeux de la famille qui l'attendait avec émotion et recueillement. A sa vue, il y eut parmi les fidèles comme un élan soudain d'admiration et d'amour, et tous se mirent à chanter en chœur :

Salut , père , salât.

Salai et gloire à Dieu !

Et lui, pendant ce temps, il s'avançait d'un pas lent et majestueux, la tête nue, la figure rayonnante. Il avait confié la direction de la

communauté pendant son absence à MM. Hctt Chevalier, Fournel et Barault. Ce dernier prit la parole pour rendre compte au père de ton ce qui s'était passé. Enfantin s'exprima ensile en ces termes : c Pendant mon absence, je me suis occupé avec Bouffard et Hoartdeh division de notre apostolat en deux bruches, apostolat régulier et apostolat sécafier, comme le chrétien distinguait son derçt J'ai chargé Bouffard et Hoart de suivre t» nos intérêts passés avec le monde que m quittons. Aujourd'hui même, fai donné i Bouffard le pouvoir de disposer pldoewt de ce que, selon la loi du monde, je possède; je ne veux plus et ne peux plus signer a acte en ce monde , et les hommes qui marcheront à côté de moi, portant le mémehaM que moi , n'en signeront pas davantage tous nous serons libres des entraves di monde; nous aurons renoncé à ce que te chrétiens appellent Satan et ses pompa, afin d'être mieux préparés à gagner notre pain de chaque jour nous-mêmes, ain fto dignes de recevoir, comme le peuple, le »• laire. »

Ces mots expriment très-bien quelle état. alors , la grande préoccupation des botes <k Ménilmontant. Ils voulaient, eux qui s'éui* livrés aux exercices les plus subtils de TespA réhabiliter le travail du corps ; et cela revetf à professer dans la pratique ce qu'ils afltë reconnu dans la théorie : l'égalité de rial# gence et de la chair, rapprochées et rfttf par le sentiment ou la religion.

Après avoir parlé, le père Enfantin, assis* d'un de ses disciples, revêtit l'habit ap«t* que. Puis , aidant à son tour celui qui ^ j assisté : c Ce gilet, dit-il, est le symbole** » fraternité; on ne peut le revêtir à moi* » d'être assisté par un de ses frères.^1 » l'inconvénient de rendre un aide tofcp* » sable, il a l'avantage de rappeler ebaq« * » au sentiment de l'association. » A Toeap du père, les apôtres de Ménilmontant s* pressèrent de revêtir l'habit. Quelque*-^ cependant, déclarèrent qu'ils ne se senU" pas encore pour cela toute la force nécessa* Au moment d'accomplir cet acte de re*otf* tion au monde, à ses idées, à ses pbW

ktëîoittE ità faix ans, isftoJsio.

H. Moïse Retoufet s'exprima ainsi ett ^adressant an père Enfantin : c Je vous ai dit un v » jour que je voyais en vous la majesté d'un » empereur, et pas assez pour ma faiblesse la » bonté d'un Messie. Vous réapparaissiez for- » midable. Aujourd'hui j'ai senti profondé- » ment tout ce qu'il y a de tendresse et de » douceur en vous : père, je suis prêt. »

Que tout cela se soit produit au xixe siècle, en France, à Paris, là même où le souffle de Voltaire avait passé, là où rien n'existait plus qui ne rappelât le règne du sarcasme triomphant et la longue domination du libéralisme, les esprits légers peuvent n'y voir que la matière d'un piquant contraste, mais le philosophe y découvre autre chose. Comprimé à l'excès, le sentiment religieux et démocratique réagissait enfin , et cette réaction ne devait pas être stérile, bien qu'elle s'annonçât au milieu de circonstances bizarres, sous les formes d'un mysticisme trop ingénu, et avec une solennité dont l'exagération avait quelque chose de puéril. Et ce qui rend le fait plus extraordinaire, plus digne d'être enregistré, c'est que les fidèles ici étaient presque tous des hommes instruits , studieux, spirituels, éloquents , et fort habiles eux-mêmes à saisir les ridicules d'une société dont ils avaient dénoncé les injustices avec tant de force, de hardiesse, et quelquefois de bon sens.

Toujours est-il que le gouvernement jugea les saint-simoniens trop dangereux pour les laisser jouir des derniers bénéfices de sa tolérance. Depuis quelques mois, on instruisait contre eux. Après les avoir longtemps tenus sous le coup d'un procès scandaleux, après avoir fait plus d'une fois briller les baïonnettes au milieu de leurs paisibles cérémonies, le gouvernement se décida enfin à les traîner devant les tribunaux. Le 27 août, le père Enfantin et MM. Michel Chevalier, Barrault, Duveyrier, Olinde Rodrigues, furent appelés à comparaître devant la cour d'assises. On les accusait : 1° du délit prévu par l'article 291 du code pénal , lequel interdit les réunions de plus de vingt personnes; 2° du délit d'outrages à la morale publique et aux bonnes mœurs. Voulant donner à ce procès le plus d'éclat possible, Enfantin fit assigner comme témoins, non-seu-

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