‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 58 sur 96 · loi is blam · texte numérisé non relu

loi is blam

lement tous les membres de la famille de Ménilmontant, mais encore quelques-uns de ceux qui , en dehors de cette étroite communauté , professaient les doctrines saint-simoniennes. Le jour étant venu , les disciples de Saint-Simon se rangèrent dans un ordre symétrique, M. Michel Chevalier fit sonner le départ, et la petite colonie se mit en marche.

La grandeur des questions qui allaient être débattues et le talent des accusés donnaient à la lutte judiciaire qui se préparait plus d'importance que n'en ont la plupart des combats diplomatiques ou parlementaires. Mais ce n'était pas à cause de cela que la curiosité publique était vivement excitée; ce que les Parisiens recherchaient, du spectacle promis à leur impatience, c'était moins sa signification véritable que sa singularité : on s'attendait à une mise en scène divertissante et neuve. Aussi la foule se pressait-elle sur le passage des saint-simoniens.

Lorsqu'ils entrèrent dans la salle, tous les yeux se fixèrent sur Enfantin. Il portait un habit semblable à ceux de la famille, mais d'une couleur plus claire, et ces mots : LE PÈRE, étaient écrits sur sa poitrine. Deux femmes, M""* Aglaé Saint-Hilaire %et Cécile Fournel étaient derrière lui. Debout, à l'extrémité supérieure des prévenus, il promenait lentement ses regards sur l'assemblée, et les assistants remarquaient avec surprise la vénération profonde dont ses enfants l'entouraient. Les interrogatoires firent d'abord connaître au public la jeunesse des accusés. M. Barrault avait trente-trois ans, M. Duveyrier vingt-neuf, M. Michel Chevalier vingt-six; le père lui-même n'était âgé que de trente-six ans. Cependant lorsque le président, M. Naudin, lui demanda : c Ne vous qualifiez-vous pas père de l'huwa- » nitéÎ Ne professez-vous pas que vous êtes la » loi vivante? » il répondit avec beaucoup de sang-froid et d'assurance : t Oui, monsieur. » Il se passa alors une scène tout à fait nouvelle dans les fastes judiciaires. Le premier témoin appelé, M. Moïse Retouret, ayant été sommé de prêter serment, il se tourna du côté d'Enfantin et dit : c Père, puis-je prêter serment? » Enfantin répondit que non, et le président ordonna au témoin de se retirer. Tous les té-

moins appartenant h, la famille comparurent, tous retirent somfflatiou de prêter serment > tous déclarèrent qu'ils ne le pouvaient sans 1'autorisatiap du père suprême.

L'avocat générait M Delapalme, commenta son réquisitoire. Après un rapide exposé de l'origine et des progrès du saintrsimonisine, il essaya de flétrir, dans les pratiques saintçimooieuqes, une sorte de fétichisme qù lé mensopge se mêlait k la niaiserie. Il montra le père Enfantin comme uq homme en qui l'amour de la célébrité était devenu de l'extravagance Il reprocha aigrement à l'association saint-simonienne l'appel qu'elle avait adressé aux capitalistes et sa fastueuse mendicité. H affirma qu'une pareille association n'avait rien (Je commun avec une société religieuse, parce qu'elle n'avait pi dogme, ni culte, ni cérémoqjes, et qu'elle se gardait bien de reléguer son action hors du monde matériel , ce qui est le caractère distinctif de toute religion. De fô cette conséquence que les saint-simoniens n'avaient uullement ï invoquer le principe de la liberté des cultes , et s'étaient rendus coupables, en se réunissant au nombre de plus de vingt personnes , d'une violation flagrante de l'article ?9.i du code pénal. Passant à la préveutiou d'outrage h la morale publique, l'avocat général demanda s'il n'y avait rieu de contraire au* bnpnes moeurs daps une doctripe qui glorifiait l'iftcqustance, qui tendait par la réhabilitation de la chair à élever sur les ruines de la pudeur le règne du plaisir, qui soumet-, tait le mariage à l'exercice d'un droit qui rappelait le droit du seigneur, qui confiait enfin au prêtas la mission de régulariser, de développe^ et le? appétit? intellectuels et les appétits

charnels- « Mats» messieurs, continua V avocat

* général, ces doctrines perverses n'ont point

* passé sans obstacle. Quand le père Enfantin i a promulgué ces doctrines, une femme s'est

* trouvée &, qui a senti son 4rae pure se ré-

* volter CQûtre ces conception^ hideuses; et

* oUç, faible, timide, elle s'est levée, elle a

* protesté avec énergie. »

Au mojperçt où l'avocat général prononçait ces njiots, Mmc Cécile Fournel (c'était elle que le ministère public venait de désigner à son insu), Mra* Cécile Fourçtel se lève vivement et

s'écrie : « Je suis ici peur protagtor çmm k

» rôle queM.— Taisez-vous, * Récrie à tau tw le président. Et , comme M™ Foorael Mirait que, mieux éclairée , elle avait refiaiai la moralité de la doctrine, « Si voua paria eh » car*, lui dit le présidept twe wlère, je von * ferai mettre à la porte. » Une semMakk menace, publiquement adressée par «a aagisr trat à une feippie, c*u?a parmi les auditeart u étonnement pénible, et ee fut *o*ç eette mpression qu'ils attendireat U défense des Ur cusés.

JK. Olinde Hodrigues , on l'a y* , avait fût scission; il n'avait pas suivi E&feiitîn à VéoAmoptant, il p'avait pas revêtu r ta bit apttliqqe. Sa position dans le proeès était èm toute particulière. Aussi se borpa-t-il k veoi» la mémoire de Saint-Simon, $oq maître, <k quelques attaques imprudemqieiil hasardés par l'avocat général, et il le fit e» ternes chin, précis, incisifs. M¥ Michel Chevalier, Hawfrier, Barrault, et leurs çaasetl^, MM. Simoi, Lambert, d'Eichtal , prirent ensuite la parole.

Ou déniait k la sqeiété saint-simoateane te caractère religieux. On lui reproebait <Faw remplacé par des hommages superatitimx wadus à un homme le culte dû à la Divi&iti fi y ayait daus une telle accusation e« une bits grande ignorance eu une bien glande Uyestoe. Uu'avait dit, en effet, le père Enfantin ? Il avait dit : Dieu js&t tout ce m est, doBC plus de guerre entre les deux principes , l'esprit et k corps» l'Wtelligeuee et la chair; nui. m œ

N'êST HOBS DE PlEÇ, MAIS NDV DE N0C8 Jt'ïÇT DR

donc plus d'esclaves, plus de réprouvés, pte d'adoration servile de l'homme à F égard et l'homme, plus d'&ptoitatiaa despotique; a*

CUN Dfi, WW W Dl VA Vt$ M. Q$fU ÇT W5 SOU

ttunwNioNs en j-ui, donc plus d'antagoaiaa* entre l'individu et la société* entre Fiatértt et le devoir. Harmonie, égalité, fraternité, voilà les trois vastes idées sociales qu'embrassait b définition donnée par Enfantin de la Dirôite. et l'on accusait les saii*t-*im<Wien* de «eu* pas upe société religieuse, de n'avoir sur $m d'autres notion? que pelles d'uq py^b^ta» ccutfusl Quant à leur» oéréBopaie*, Va gerornemeçt n'hait gu&e e*cu**We de le* *&**#> lui qui *v%il euvoyô à MéaihneataBt, p»» s «

instruira et se* commissaires de police, et ses gepdarmes, et ses soldats. Il est vrai que les saint -simoniens s'occupaient tout autant de Tordre temporel que de Tordre spirituel. Mais comment l'avocat gépéral avait-il osé prétendre que le propre de toute religion est de laisser en dehors de son influence les intérêts sociaux et politiques de l'humanité? Est-ce que que la religion des Indous, celle des Égyptiens, celle des Guèbres, celle des Hébreux, celle des druides, celle des adorateurs d'Odin, est-ce que le fétichisme africain, est-ce que l'islamisme, n'avaient pas embrassé la morale et la politique, n'avaient pas réglé les relations 4e peuple à peuple, de caste à caste, d'individu à individu? La catholicisme lui-même n'avaitil pas fait de la politique, en changeant la condition des femmes et en poussant les sociétés à détruire l'esclavage? Les beaux temps du christianisme ne s'étaient-ils pas composés d'une série de tentatives sur l'ordre temporel, sur César? Et l'avocat gépéral ignorait-il d'aventure ce mot d'un savant historien : « Le » royaume de France est un royaume fait par » des évéques? » Après cela, que prétendait-on quand on reprochait aux saint-sjmonieos d'avoir demandé de l'argent? De l'argent l il en avait fallu aux premiers chrétiens, eux qui, suivait les actes des apôtres, « mettaient en comt mun tout ce qu'ils possédaient, vendant leurs * terres et leurs biens , pour les distribuer à » tous, selon le besoin que chacun en avait. » De l'argent! il en avait fallu aux diacres de la primitive Église , chargés spécialement de recueillir les dons des fidèles; il en avait fallu à la religion chrétienne depuis saint Paul, depuis Jésus; il lui en fallait encore, témoin le budget, où on la voyait figurer tous les ans. • lie saint-simouieiis étaient donc des hommes religieux; et certes ils l'avaient prouvé, lorsqu'à la face d'une société égoïste, sceptique, moqueuse, préoccupée de ses intérêts matériels, ils avaient abandonné, pour obéir à leur foi, famille, carrière, habitudes chéries, espérances de fortune, vues d'avenir; lorsqu'à la face d'une société qui ne garde à la vie du prolétaire que dédains et mépris > ils s'étaient volontairement assujettis aux travaux les plus répugnants et le* plus durs ; lorsque enfin ils

étaient venus affronter les railleries de la multitude, revêtus d'un oostume distinctif, et offrant à l'injure leur nom écrit sur leur poitrine* Puis, quels étaient les hommes qui osaient dénier à la famille saint-simonienne un caractère religieux? Des hommes qui, faisant profession ouverte d'indifférence en matière de religion, avaient mis l'athéisme dans la loi, des hommes qui avaient fait disparaître de l'enceinte de ce même tribunal où ils siégeaient la majesté de Jésus crucifié, des hommes qui couvraient d'une toile verte l'image de leur Dieu, ainsi qu'une chose mauvaise à voir! Du reste, et à supposer qu'on ne voulût pas reconnaître dans la famille saint-simonienne une société religieuse , quels désordres avait-on à lui imputer, pour que toute la rigueur de l'article 291 lui Mt devenue applicable? Les saintsimoniens n'avaient cessé de déclarer la guerre impie et de protester contre l'esprit de réyolte. S'ils avaient décrit les maux du peuple, ce n'avait été que pour en indiquer le remède; et, dans le temps même où le gouvernement ne savait qu'envoyer contre l'insurrection lyonnaise, des canons et des soldats, ils avaient demandé, eux, à l'étude et à la science la guérison des plaies sociales que révélaient ces troubles mortels. Restait le reproche de l'immoralité. Or, qu'y avait-il d'immoral à demander que les relations entre épouse fussent soumises à un règlement nouveau qui leur ôtât ce caractère d'exclusion, et conséquemment de violence ou de ruse, que leur imprimait la loi chrétienne? Aurait-on aboli le mariage, quand l'homme et la femme le plus capables de diriger l'humanité, quand le prêtre et la prêtresse auraient été investis du droit de consacrer par leur sanction les peines et les plaisirs de l'hymen? Que voyait-on de monstrueux à ce que, dans un sacerdoce obéi volontairement, l'empire de la beauté se trouvât associé au pouvoir de l'intelligence? Cet empire de a beauté, après tout , il était absolu, irrésistible ; et ceux-là le subissaient en secret qui affectaient en public de nier sa légitimité. Car enfin, même sous l'influence de la loi chrétienne, la société s'était bien donné de garde de proscrire les joies de ty chair; le peuple, on le savait de reste, allait plus volontiers au bal qu'au sermon; et les

MVOLUtlON FRANÇAISE

députés, personnages graves, venaient de voter moins de huit cent mille francs aux évoques et près d'un million à l'Opéra. Mais quoi! cet Opéra n'était-il pas un temple élevé au culte de la beauté? Au milieu des parfums s'exhalant de la chevelure dénouée de ses danseuses, sous la pluie de lumière tombant de son lustre, devant ces gracieuses phalanges de femmes légères passant aux travers des riches peintures et des sons d'une musique enivrante, les sens manquaient-ils d'excitations fortes, la chair manquait-elle d'adorateurs? La loi chrétienne n'était donc pas observée! Eh! comment aurait-elle pu l'être? En disant anathème à la chair, le christianisme l'avait poussée à la révolte, et à une révolte pleine d'affreux désordres. Quel spectacle, en effet, présentait au moraliste cette société au nom de laquelle on accusait les saint-simoniens d'immoralité? Sur vingt-neuf mille enfants nés dans Paris, près de dix mille avaient été conçus dans des embrassements illégitimes; les collèges étaient infectés de vices par qui les enfants étiolés devenaient vieux avant d'avoir atteint l'adolescence; les amours étaient souillées d'un horrible venin qui empoisonnait jusqu'aux mamelles des nourrices ; on ne pouvait faire un pas dans les rues sans s'y heurter au libertinage patenté; et naguère encore, au Palais-Royal , dans le même palais qui abritait la reine et sa jeune famille, la prostitution avait son sanctuaire impur. Que parlait-on de la famille, dans une société où l'adultère était enseigné sur tous les théâtres, chanté par tous les poètes, représenté avec charme par tous les artistes, paré dans tous les romans des grâces de l'imagination et couvert par la sainteté de l'amour? On avait cru flétrir le saint-simonisme en prononçant ce mot : le droit du seigneur. Le droit du seigneur! il existait dans la société que les saintsimoniens voulaient régénérer, et c'était le droit du plus riche! Car, dans cette société il était a. clément pourvu aux plaisirs des honnêtes gens, et il y avait, à côté de l'armée des fils du peuple, chair à canon jetée à l'agression étrangère, l'armée des filles du peuple, malheureuses que la pauvreté condamnait au plaisir comme à une corvée infâme, chair banale et vénale livrée d'avance à l'assouvisse-

ment de tous les appétits matériels. Ainsi, k vice avec l'hypocrisie , ou le vice avec Timpideur et la faim; au défaut de la corruption poétisée, la corruption patentée; en haut rida Itère, en bas la prostitution.

Tel fut, au fond et en raccourci , le système de défense présenté par les prévenus, daas l'audience du 27 août. Ils venaient de soulever des questions d'une portée incalculable. Mais la société qu'ils attaquaient voulait être obék et non discutée. Pendant qu'ils parlaient, il arriva plus d'une fois aux juges de donner des marques d'impatience, et un sourire railleur ne cessa d'errer sur les lèvres de l'avocat général, heureux de pouvoir échapper par l'affectation du dédain au trouble et à rembarras de son impuissance.

Le lendemain, 28 août, Enfantin prit la parole à son tour. Il s'exprimait avec gravité, avec lenteur, et s'arrêtait de temps en temps pour fixer ses regards, tantôt sur le présidât et les deux conseillers, tantôt sur l'avocat général, tantôt sur l'auditoire. La cour ne tarda pas à s'en montrer fort irritée, et comme le président demandait à l'accusé s'il avait besoin de se recueillir : « J'ai besoin, répondit-il, de * voir qui m'entoure et d'être vu. Je sais tout » ce que donne de puissance le recueillement » et la solitude; mais je sais aussi que le re- » cueillement n'est pas la seule manière de » s'inspirer, et d'ailleurs je désire apprendre à » M. l'avocat général l'influence de la chair, de » la forme, des sens, et pour cela lui faire » sentir celle du regard. » Puis, sans s'arrêter à l'impression produite par ces paroles , où à une pensée sérieuse se mêlait une sorte de bouffonnerie tout à fait imprévue, Enfantin continua : c On trouve mauvaise, immorale, » et pleine de fatuité, cette pensée que j'ai » émise , savoir : que le prêtre devait être » beau : telle est, en effet, notre foi. Le prêtre » doit être beau , sage et bon : bonté , sagesse » et beauté résument très- nettement notre » dogme. Eh bien, l'Église chrétienne elîe- » même qui réprouvait la chair, qui regardait » la beauté comme l'arme privilégiée de Satan, » n'aurait toutefois jamais ordonné prêtre ho » homme difforme ou mutilé. Et , à notre épo- » que, lorsque dans l'armée il s'agit de former

» un corps qui représente dignement , noble- » ment , qui puisse inspirer par la seule vue » le respect, l'admiration ou la crainte, certes, » quelque indifférent qu'on prétende être pour » la beauté, on 'est loin de la négliger. Ne ** dit-on pas que , pour être dans les carabi- » niers, il faut être bel homme? pourquoi ne » saurait-on le dire des prêtres sans blesser » les oreilles de M. l'avocat général? Il est » vrai , la mission du soldat n'est pas la même » que celle de notre sacerdoce : l'un donne la » mort , l'aut re la vie. Mais je ne vois pas que » ce soit un argument contre ce que j'avance.» La comparaison ne manquait ni de justesse ni d'esprit ; mais l'accusé s'étudiant de nouveau à déconcerter le tribunal par la fixité de son regard, le président déclara tout à coup la séance suspendue, et dit à Enfantin : « Nous ne sommes » pas ici pour attendre le résultat de vos con- » templations. » Alors , se tournant vers les siens avec le plus inaltérable sang-froid : t En- » core, dit le père, une justification de leur » incompétence! Ils nient la puissance morale » des sens, et ils ne comprennent pas que par » mon seul regard j'ai pu leur faire perdre le » calme qui contenait à leur rôle. » A la reprise de l'audience, Enfantin annonça que, puisque c'était un discours qu'on attendait de lui, il allait parler, et après avoir tracé un tableau énergique de tous les désordres engendrés par l'anathème que le christianisme avait lancé contre la chair : « Vous qui nous accusez, » s'écria-t-il , si vous voulez vraiment nous » juger, il fout que vous présentiez un remède » meilleur que le nôtre. Or, je ne vois, d'une » part, que les Madelormettes , les Filles repen- » tantes , la Salpétrière ; de l'autre , que la » Force ou Sainte-Pélagie.... Quant à nous, » voici nos remèdes : sanctification de la beauté » et réhabilitation de la chair; direction et règle » des appétits physiques; réorganisation de la » propriété : car la misère du travailleur et la » richesse de l'oisif sont les causes matérielles » de l'adultère et de la prostitution. Mais voyez : » lorsque nous venons dire que la misère hé* » réditaire et l'oisiveté 'héréditaire, résultats » de la constitution actuelle de la propriété, » qui est fondée sur le droit de naissance, doi- » vent cesser, on nous accuse de vouloir bou-

leverser l'État. Nous avons beau dire que cette transformation de la propriété ne peut se faire que progressivement, pacifiquement, volontairement; qu'elle peut se faire beaucour mieux que ne s'est opérée la destruction des droits féodaux, avec tous les systèmes d'indemnité imaginables, et avec plus de lenteur même que vous n'en mettez dans les expropriations pour cause d'utilité publique, on n'écoute pas, on condamne, nous sommes des perturbateurs! Sans nous lasser, nous montrons que cette transformalion est appelée par tous les besoins actuels et futurs de la société ; qu'elle est signalée d'une manière palpable par la création du code de commerce et par toutes les habitudes industrielles qui favorisent la mobilisation de la propriété, sa transmission de la main oisive ou peu capable à la main laborieuse et capable, nous montrons cela; et vous vous écriez que notre association est dangereuse! Il faut bien cependant substituer à un ordre mauvais un ordre bon, car le but de la société n'est pas seulement de maintenir, elle veut s'améliorer, progresser. C'est ce que nous voulons faire également en morale... Il est vraiment remarquable que ce soient précisément les hommes qui exercent le plus absolu despotisme à l'égard de la beauté et de la femme, qui nous accusent avec le plus de violence de vouloir rétablir dans le monde un despotisme abrutissant. Ils disent que notre sacerdoce abusera de sa puissance. Mais cette objection peut être élevée contre toute autorité. La chef d'une société, par cela seul qu'il est chef, a du pouvoir, c'est une vérité de définition. Or, quelle est la garantie contre l'abus du pouvoir? Nous n'en connaissons qu'une, savoir que la puissance soit acquise à la capacité et non à la naissance. Tant que le principe de la transmission du pouvoir politique et de la richesse sera celui de la naissance, nous aurons droit de dire que tous vos systèmes de garanties engendrent ou maintiennent le plus abrutissant despotisme, puisqu'ils confèrent fortuitement la puissance. » A ces développements, l'accusé ajouta diverses explications, celles-ci d'une bizarrerie extrême,

bizarrerie naïve ou calculée , celles-là pleines de sens, de sagacité et de finesse. On lui avait refusé le droit de choisir deux femmes pour conseils : il s'en plaignit et en témoigna sa surprise ; car, disait-il, quel est celui de nous qui oserait se prétendre plus capable que sa sœur ou 6a mère de parler sur la morale?

Au discours d'Enfantin succédèrent de Tifs débats entre l'avocat général d'une part, et de l'autre MM. Duveyrier, Barrault, Micbel Chevalier. Ce dernier émUt fortement l'assemblée, lorsque, rappelant ce mot de Robespierre : « La Convention ne permettra pas » qu'on persécute les ministres paisibles des » diverses religions, > il s'écria : « Vous savez, » messieurs, si nous sommes des hommes » paisibles ; nous vous demandons la tolérance » de Robespierre. » Mais depuis longtemps déjà la cause des prévenus était perdue. Enfantin, Duveyrier, Michel Chevalier» furent condamnés à un an de prison et à cent francs d'amende chacun; Rodrigues fet Barrault à cinquante francs d'amende seulement. La famille avait écouté l'arrêt avec lé plus grahd calme; elle reprit la route de Ménilmbntant * à travers une foule imtnense qui s'étendait du palais de justice à l'hôtel de ville. La plupart regardaient passer led saint-simoniens avec un étonnemeht muet; quelques-uns mural liraient le nom du père ; d'autres poussaient des cris injurieux.

Les condamnés se pourvurent en cassation; mais le rejet du pourvoi et l'emprisonnement d'Enfantin devinrent bientôt le 'signal de la dispersion de la famille. Elle ne fut pas dissoute, néanmoins. Elle avait profité de l'intervalle qui s'écoula entre le jugement de la cour d'assises et le rejet du pourtoi en tassa* tion , pour envoyer dans diverses parties de la France des missionnaires revêtus de l'habit apostolique; et l'épreuve qu'elle venait de traverser semblait avoir accru son ardeur. Dis* persée, et plus tard absorbée pal* le milieu social qu'elle avait si hardiment combattu, elle continua en quelque sorte son existence collective , grâce au lien mystérieux des sentiments et des idées. Or, cette parenté Indes* tructible fut le résultat de la réunion des saint-simoniens à Ménilmontant. Jusqu'alors ,

et quoiqu'ils eussent dgk donné à leur amciation le nom de familU , ils n'avaient formé qu'une école : ce fut dans la maison d'Enfantin que commença, pour eux, la Camille. Dans la rue Monsigny, bruyant laboratoire de leur doctrine» ils n'avaient eu ni le temps ni le repos nécessaires pour s'étudier mutuellement comme individus : c'est ce qu'ils firent à Ménilmontant , au milieu du silence et de la solitude. Après leur séparation, les uns restèrent en France i où ils embrassèrent différentes carrières; les autres partirent pour l'Orient* qui , remué alors de fend en comble par «fan* dacieux essais de réforme, semblait appeler lès conquêtes de l'intelligence.

Que si on cherche de bonne foi quelle a <té l'action du saint- si monisme sûr In nocîétf française , on verra que cette action est lofai d'avoir été stérile. La bourgeoisie, à In vérité, était trop solidement assise, quand les saiat* simoniens parurent, pour laisser entamer tas principes en vertu desquels sa dominât»» s'était établie; elle n'accepta donc et ne gaida de l'influence des saint-simoniens qne ce qui convenait à ses instincts et à ses intérêts, c'est-à-dire Un penchant plus prononcé pour les études économiques, une meilleure entente des travaux publics, une manière moins étroite d'envisager l'importance de l'industrie. Quant aux idées des saint-simoniens sur la réhabilitation du principe d'autorité , sur le cridit de l'État* sur l'abolition de tous les privilèges de naissance , sur la destruction du prolétariat, et, dans la seconde phase du saint-simonisme* sur là mission religieuse du pduvoir, combiné* avec l'émancipation des femmes, la bourgeoisie ne pouvait admettre de pareils systèmes* sans prononcer sa propre déchéance. Anssi les repoussa-t-elle avec un emportement sincère et un mépris simulé; mais ils ne périrent point tout à fait pour cela, et Us restèrent comme en dépôt dan* les esprits d'élite, oè ils devaient germer, et subir de fécondes modifications.

La session approchait. Le ministère > coteposé d'hommes sans autorité et d'an taleat médiocre, pourrait-il se maintenir devant la chambre et la dominer*?

La victoire du mois de juin avait, comte

on Ta vu* exalté les ministres à un point extraordinaire. Us croyaient affermi f>our longtemps leur pouvoir qu'un oboc aussi rude n'était point parvenu à renverser. Le roi, de son côté , désirait avec ardeur conserver dans son conseil des hommes <JiT asserviraient à ses volontés leur insuffisance et le caractère peu élevé de leur dévouement; Mais le langage des députés, qui commençaient à se réunir dans la capitale, fit évanouir les espérances de la cour; et bientôt il devint manifeste qu'un cabinet placé sous la dépendance absolue dtl roi trouverait dans la chambre Une résistance invincible. Le vice des cotnbinaisdns sur lesquelles se fonde le régime constitutionnel apparaissait ainsi dans tout son jour, et lès destins de la nation allaient flotter entre deux pouvoirs aspirant l'un et l'autre à la souveraineté * et que la seule rivalité de leurs prêtent tions rendait d'avance ennemis.

Les trois hommes appelés par leur talent à tenir le sceptre de la majorité parlementaire étaient alors MM. Thiers, GUizbt et Dupin aîné. Parmi ces trois candidats il fallait choisir un premier ministre,

Las sympathies du roi étaient pour M. Du^ pin» qu'il avait engagé depuis longtemps ad service de ses intérêts privés, dont il connaissait les secrètes faiblesses* et dont il n'avait pas à redouter le puritanisme. Ce fut donc à M. Dupin atné qu'on s'adressa d'abord. La négociation fut longue, et elle était au taouient de se conclure, lorsque tout à coup le bruit se répandit qu'une soène extrêmement vive avait eu lieu entre le monarque et le sujet. La nouvelle était fondée : ils s'étaient séparés fort mécontents l'un de l'autre ; soit que M. Dupin, comme quelques-uns l'ont pensé * n'eût pas consenti à se soumettre à la théorie dti gouvernement personnel, soit qu'à propos d'une question de moindre importtihce, le roi se fût offensé de la brusquerie que M. Dupin apportait quelquefois dans ses manières et dans ses discours.

Restaient M. Guizot et M. Thiers. Mais le premier était d'une impopularité dont les inconvénients étaient sentis même par ceux dotit il avait* le plus chaudeiheht défendu les Intérêts; et quant ah second, Quoiqu'il eût déployé

un grand talent , il n'avait pas encore assek de Consistance pour qu'on le mit à là tète defc affaires.

Dans cet embarras, le roi jeta les yeux sur M. de Broglie. Le nom de ce personnage * sa clientèle, la noblesse de son caractère, la considération dont il jouissait, étaient en effet de nature à donner du relief à un éabihët dont il aurait fait partie ; et, sous son égide, M. Thiefs aurait pu rendre h la monarchie de très-utiles sertices.

Cette combinaison parut excellente à la plupart des membres influents de la majorité parlementaire. Mais le roi goûtait peu M. de Broglie, homme à principes inflexibles; d'une volonté ferme, d'une vertu roide* se faisant honneur de sa persistance dans les mêmes idées» et repoussant comtrie contraire à la dignité humaine toute politique d'expédiehts , susceptible d'ailleurs et irritable.

Différer* pourtant, était périlleux. M. de Rémufcat eut mission d'aller trouver M. de Broglie à sa maisori de campagne , et de lut proposer un portefeuille, avec M. Thiers pour collègue.

M. de Broglie h&ita d'abord * et finit par déclarer qu'il n'entrerait dans le cabinet qu'à la condition d'y être suivi par M. Gutoot. En vain lui fit-on observer que M. Guizot avait soulevé contre lui l'opinion publique; que 4 dans la situatiori des esprits, les services de cet homme seraient flinestes à la rhonarehie ; que c'étaient ainsi qu'en jugeaient les députés le* plus dévoués au trône ♦ et, par éxeihple* MM. Jacques Lefèvre, Fuléhiron, Jacqueminot; que, s'il convenait quelquefois de se mettre au-dessus des clameurs de la pfe&se» au moins se devait-on dé méhager le* répugnances du parlement... M. de Broglie *ë montra inébranlable. Il fallut subir ces conditions. Le 1 i octobre , le Mbnileur publiait la fameuse ordonnance qui appelait : dut âffai-* rê* éttanfjères, M. de Broglie; ft Vtntérieuï;, M. Thiers; ft l'instruction publique, M. GUizot; aux fitUMceè, M. HUthahn. Le maréchal Soûl! garda le portefeuille de la guerre avec le titre de président du conseil , et M. Batthe fut ministre de là justice.

I Voilà comment fut formé ce niinistère du

11 octobre, qui devait continuer le combat terrible engagé par Casimir Périer, et dont l'existence ne fut qu'une longue tempête.

A ne considérer que l'importance personnelle ou le talent de ceux qui le composaient, le ministère dans lequel M. Thiers entrait à côté du duc de Broglie et de H. Guizot, était sans contredit le plus fort qu'on pût créer pour la circonstance. Mais cela mémç était pour le roi un sujet d'affliction. Convaincu avec raison que, dans un pays tel que la France, où l'esprit d'examen avait fait de si rapides conquêtes, où les grandes positions n'étaient plus entourées de leur ancien prestige, où l'on n'obéissait volontiers qu'à une autorité active et vigoureuse, une royauté fainéante tomberait tôt ou tard dans le mépris et finirait par n'être plus considérée que comme une superfluité coûteuse, le roi voulait tout à la fois régner et gouverner. Or, il sentait bien qu'une alliance intime entre des ministres aussi importants que MM. de Broglie, Guizot et Thiers, le condamnerait à un rôle passif. Les empêcher de faire faisceau était dans les nécessités de sa position ; et les divisions qui , dans la suite, armèrent l'un contre l'autre M. Tbiers et M. Guizot, furent l'ouvrage de la cour. Avec une remarquable habileté, elle s'étudia, dès l'abord, à verser dans l'âme de deux hommes, dupes tous deux de leurs passions, le venin d'une ambition jalouse. M. Thiers s'était élevé d'une condition fort obscure, et jusque dans ses grandeurs nouvelles il était poursuivi par la fatalité de certaines circonstances de famille qui, sans atteindre sa considération personnelle, pouvaient néanmoins jeter plus d'un obstacle dans sa carrière. M. de Talleyrand pensa qu'il n'en serait que plus propre à remplir en sous-ordre les fonctions de premier ministre. On résolut donc de mettre à profit contre M. Thiers les difficultés de sa position et les torts du hasard. On lui fit entendre qu'il lui était permis d'aspirer à tout et qu'il était digne par son talent d'occuper dans l'État la première place au-dessous du trône; mais qu'il avait besoin pour cela du plus haut de tous les patronages, et qu'il serait perdu le jour où la main du roi cesserait de le soutenir.

Ce qu'il fallait à la cour, c'était un prési-

dent du conseil qui consentit à s'effacer de h manière la plus complète, et qui fût doté néanmoins d'une capacité assez grande, <f m talent oratoire assez distingué , pour exercer dans le parlement une influence durable. D était arrivé souvent à Louis-Philippe d'exprimer son regret de ne pouvoir prendre part aax délibérations de la chambre, desquelles sa dignité de roi l'excluait et dont il semblait croire que sa parole, en plus (Tune occasion, aurait modifié le résultat. La cour aurait doue voulu qu'avec le titre de président du conseil, M. Thiers ne fût en réalité que l'orateur de h couronne. De sourdes manoeuvres furent pratiquées en vue de ce dénoûment , et comme M. Guizot se trouvait naturellement sur le chemin de la présidence, on n'eut pas de peine i semer dans le conseil les germes de cette mésintelligence qui devait éclater plus tard et rendre le gouvernement parlementaire toatà fait impossible.

Nul, du reste, n'était plus propre qie M. Thiers à conduire la bourgeoisie. Son esprit délié, sa figure fine mais bienveillante, lésais façon de ses manières, son caquetage, la grfee nonchalante avec laquelle il faisait, au besoii, bon marché de son importance, tout cela rodait sa supériorité légère et en assurait d'aitant mieux l'empire; tout cela le servait auprès d'une classe qui veut des chefs d'un abord facile et d'un mérite complaisant. 11 s'était élevé de fort bas , et c'était un titre à la faveur des parvenus, qui saluaient en lui la légitimité de leur propre fortune. Et puis, quelle fécondité d'expédients! quelle vivacité d'intelligence! quelle aptitude à tout comprendre, à tout expliquer! M. Thiers était journaliste, homme de lettres, financier : il se fût fait , le cas échéant, général d'armée. Et même, en dépit de la direction de ses études, il enviait par-dessus tout le râle de l'homme de guerre. Dans sot Histoire de la Révolution française , il avait affecté de grandes connaissances stratégiques, et il n'eût aimé rien tant que de monter à cheval , de passer des troupes en revue , de se mettre auprès du soldat en quête de popularité. Éloquent, il ne l'était pas; et sa petite taille lui donnait, à la tribune, un désavantage marqué. Mais il exposait les affaires avtc

tant de lucidité; il parlait avec tant d'abandon de son amour pour son pays; sa pantomime était si expressive; sa voix aigre et impuissante empruntait de la fatigue quelque chose de si touchant , qu'il arrivait au succès par ses défauts même : l'absence de noblesse, la diffusion, l'excès de négligence, la trivialité. Dans une assemblée, personne ne savait mieux que lui se faire médiocre. Ses idées étaient manifestement tournées vers l'empire. 11 voulait le pouvoir actif et respecté; il le méprisait scrupuleux. Les principes, il les dédaignait avec étourderie, quelquefois avec impertinence; car, en politique, il ne reconnaissait d'autre divinité que la force, et il l'adorait dans ses manifestations les plus opposées, pourvu, toutefois, qu'elle ne se présentât point sous les traits du rigorisme. Il l'aimait indifféremment comme moyen de tyrannie et comme instrument de révolte; il l'avait admirée dans Bonaparte, il l'avait admirée dans l'impétueux Danton , il l'eût admirée jusque dans Robespierre, si dans Robespierre il ne l'eût trouvée unie à l'austérité. Du reste , pas de tenue dans la conduite, peu de profondeur dans les sentiments, plus d'inquiétude que d'activité, plus de turbulence que d'audace, de la suffisance quelquefois, et de l'élévation dans l'esprit s'il en avait eu davantage dans le cœur. Sous beaucoup de rapports, M. Thiers était un Danton en miniature. Il avait, néanmoins, beaucoup plus de probité qu'on ne lui en supposait , et ses ennemis lui adressaient à cet égard des accusations injustes. Mais , homme d'imagination, aimant les arts avec une passion enfantine, dévoré de besoins frivoles, capable d'oublier les affaires d'État pour la découverte d'un bas-relief de Jean Goujon , fougueux dans ses fantaisies, pressé de jouir, il donnait aisément prise à la calomnie. Quoiqu'il n'eût pas de fiel, comme particulier, il répugnait bien moins que M. Guizot, comme ministre, aux mesures violentes. Il est vrai qu'il n'avait pas, ainsi que M. Guizot, un despotisme de parade : il eût volontiers fait peur à ses ennemis , sans éprouver le désir de s'en vanter, l'essentiel étant pour lui de mettre en œuvre le système d'intimidation que M. Guizot mettait en formules. Car l'un brûlait d'agir, l'autre de pa-

raître. Quelquefois, après avoir combattu, dans le conseil, des desseins funestes, M. Guizot courait en faire l'apologie à la tribune, et y prononçait des mots implacables, de ces mots qui restent. Il n'en était pas de même de M. Thiers, corrupteur infatigable de la presse, habile à ruser avec l'opinion, et courtisan heureux de cette portion de la bourgeoisie qui se piquait de libéralisme et d'orgueil national. Quoi qu'il en soit, M. Thiers n'avait ni l'amour de l'humanité, ni l'intelligence de ses progrès possibles; ne devinant rien au delà de l'horizon, il n'avait nul souci du peuple, ne l'admirait que sur les champs de bataille où il court se faire décimer, et ne ïe jugeait bon qu'à servir de matière aux combinaisons de ces spéculateurs insolents qui, sous le nom usurpé d'hommes d'État, jouent entre eux les dépouilles du monde.

Les ministres du 1 1 octobre trouvaient, en arrivant aux affaires, deux grands actes à accomplir : il fallait que le trône nouveau fût consolidé par l'arrestation de la duchesse de Berri , et la paix générale assurée par la soumission du roi Guillaume.

Depuis que l'insurrection vendéenne étouffée avait réduit la duchesse de Berri à chercher un asile dans la ville de Nantes, les provinces de l'Ouest étaient restées silencieuses , immobiles; et pourtant les frayeurs du pouvoir ne s'étaient point calmées. Trompés par de (aux rapports, jouets des impressions les plus diverses, se croyant toujours sur le point d'être tiahis par ceux qu'ils avaient choisis pour instruments, les ministres n'avaient su jamais adopter, à l'égard de la Vendée, une politique nette et suivie. L'insurrection vendéenne avait été combattue, en dehors de la direction du pouvoir, par suite d'inspirations qui ne venaient pas de lui , et sous la responsabilité personnelle des généraux chargés de la pacification de l'Ouest. Cette pacification s'étant accomplie sous le commandement du lieutenant général Solignac, il était naturel que le pouvoir lui en gardât quelque reconnaissance. Cependant, le lendemain même de sa victoire sur la chouanerie , le lieutenant général Solignac voyait arriver à Nantes , investi d'un commandement supérieur au sien,

UÉVOLUTKM FRANÇAISE.

le lieutenant général Bfennet* Ions le* ordres duquel il avait une fois déjà refusé de servir. Et cette mesure venait frapper le général Solignac* alors que s'éteignaient les dernières rumeurs de la Vendée, où il ne restait plus guère que des morts k ensevelir et des priâod* niers à juger. Il y avait là , pour un Vétéran distingué des guerres de l'empire, pour un homme signalé par des services récents, une injure dont la convenance des formes et une hypocrite affectation d'éloges ne suffisaient point pour adoucir l'amertume. À ce trait, le général Solignac crut reconnaître la haine que le maréchal Soult lui avait vouée; il protesta, écrivit au ministre de la gdeite une lettre véhémente* fit monter ses plaintes jusqu'au trône. Et elles avaient d'autant plus d'autorité, que le général était en droit de rappeler de quelles précautions offensantes on avait entouré son commandement; Car* tandis qu'il faisait la guerre aux Vendéens * plusieurs des autorités placées sous lui correspondaient avec un aide de camp de Louis-Philippe, M. de Ru-* migny, envoyé dans le Morbihan pour y exercer, au nom de la cour* une influence occulte* que servait à Nantes j d'une manière plus directe, la contre-police de M. Cartier. Voilà ce qu'avait été, à l'égard de la Vendée» la politique du ministère ; politique dépourvue d'initiative, de décision, de franchise, de loyauté.

Au reste, le général Bonnet n'occupa qu'en passant le poste qui venait de lui être assigné* et il ne tarda pas à être remplacé lui-même par le lieutenant général d'Erlon.

Ce fut sous le gouvernement militaire de ce dernier, et peu de jours avant la formation du ministère du i t octobre* qu'eut lieu* devant la cour d'assises de Blois, le procès de Gaquerajr fils , de Sortant, de Condé* de Cresson * et autres chouans* au nombre de vingt-deux. La plupart furent acquittés, quelques-uns condamnés à la détention. La modération de ce jugement était remarquable, au sortir d'une guerre civile qui avait soulevé de si violentes passions; mais* outre que les accusés avaient été fort éloquemment défendus par H. Janvier, homme d'un talent élevé et du caractère le plus généreux* les dépositions avaient jeté ube vive lumière sur la situation de la Vendée et sur

la hature du soulèvement Au mille* de tut d'exagérations et de mensonges répandis p* l'esprit de parti, ce ne tot pas sans surprise* sans émotion qu'ait entendit un des ténei*, capitaine du 41% dire la térité *«r eett qe'fl avait combattus comme sur ceux qu'il avst sertis. Ce loyal officier se nommait Galleru. Il déclara que l'opinion avait été égarée par tes récits des journaux et les rapports des ageats du pouvoir; qu'on avait frit sonner bien ban dès victoires purement imaginaires, et dénoaef à l'indignation publique des faits mensonge» rement présentés; que le* paysans veadéces étaient en général de bravés gens, animés <Tn vrai patriotisme, et républicains, sinon p» leurs idées politiques, du moins par tesn mœurs* leurs habitudes, leur vie intérieure; que les prétendues distributions d'argent btat aux chouans se bornaient à des jouîmes de 17, de 20 sous, données aux plus pauvres, que 11 seul système à employer, vis*k*vis de tels hanmes et déns un tel pays, était Un système et modération et d'équité. Mais à ees déclaration le témoin en ajouta d'autres où les banda étaient formellement accusées de brigandage. Les bandes, dit-il, ne manifestaient tav présence que pair des vexations de tente espèce; elles n'entraient chez le métayer qe le fusil k la main, et de se faisaient senir qu'à coups de crosse; elles répandait* adroitement le bruit que la ligne était ave elles et avait ordre de ne les point arrêter. Aussi avaient-elles acquis par la terreur aae telle influence * que les métayers maltraita n'osaient ouvrir la bouche, et qne les pères od les enfants des ihdividus cruellement assassinés n'osaient donner des renstfgnelaate à la justice... En général* les bandés toe disaient pas de mal aux soldats. Un de soldats* le jeiine Vallèret* fut pris Bafas battue. — N'es-tu pas, lui dirent les de ceux qui nous ont envoyé des balte ce matin? — Oui* répondit Vàllefet, f ai M mon devoir. » Et ils le laissèrent aller, fi n'en était pas de niéme pour les gendarme et les gardes nationaux. Les bandes ne totf faisaient pas de quartier. »

Au procès des vitigt-dciix Vendéen* snecéift celui de M. Berryer. Mais la pblitUtœ q»

traitait l'illustre orateur sur le banc des accusé» n'avait fait, en féal i té, que lui fournir roccasion d'un éclatant triomphe. Lorsqu'il parut devant le tribunal, jurés et spectateurs se levèrent par un mouvement spontané. Plusieurs avocats étaient venus s'asseoir à côté du prévenu. Le président leur ayant fait observer que là n'était pas leur place, un d'eux, M. Vallon ; répondit : c Le banc des accusés est aujourd'hui tellement honoré, que Dous avions cru nous honorer nous-mêmes en y prenant place* » Quelques paroles nobles et émouvantes suffirent à M. Berryer pour repousser l'accusation, que le ministère public s'etnpressa d'abandonner» Il était bien étrange, en effet, qu'on eût arrêté comme instigateur de la guerre civile celui qui en avait combattu la pensée, en présence de la duchesse de Berri, avec tadt d'énergie, d'entraînement et d'éloquence.

Réfugiée à Nantes dans la maison des de* moiselles Duguigny, Marie-Caroline nourrissait au sein de ses douleurs et de ses périls des espérances hautaines. Du fond de sou asile, protégé pour la fidélité la plus vigilante et la plus discrète* elle entretenait avec quelques-uns de ses partisans une correspondance active, et se tenait prête à tirer parti des événements. Parmi les lettres qu'elle écrivit duradt son séjour à Nantes , il en est une qui mérite d'être rapportée; elle était adressée à la reine des Français.

La voici :

« Quelles que soient les conséquences qui peuvent résulter pour moi de la position dans laquelle je me suis mite en remplissant mes devoirs de mère, je ne vous parlerai jamais de moto intérêt , madame. Mais des braves se sont compromis pour la eausc de mon fils, je ne saurais me refuser à tenter pour les sauver ce qui peut honorablement

serait*.

» Je prie donc ma tante, son bon cceur el sa religion me sont connus , d'employer tout son crédit pour intéresser en leur faveur. Le porteur de cette lettre donnera des détails i«r leur situation ; U dira que les juges qu'on leur doone sont des hommes contre lesquels ils se sont battus.

» Malgré la différence actuelle de nos situations , un volcan est aussi sous vos pas, madame, vous le savez. J'ai coonu vos terreurs, bien naturelles, à une époque où j'étais en sûreté , et je n'y ai pas été insensible. Dieu seul connaît ce qu'il nous destine, et peut-être uu jour me saurez vous gré d'avoir pris confiance dans votre bonté et de vous avoir fourni l'occasion d'en faire usage envers mes amis malheureux. Croyez a ma reconnaissance. » Je vous souhaite le bonheur, madame. Car j'ai trop bonne

» opinion de vous pour croire qu'il soit possible 40e Vous » soyez heureuse dans votre situaUon.

• Marie-Caroline. 1»

Cette lettre, si touchante et si digne* ftit portée à Saint-Cloud par uh officier royaliste et remise décachetée à M. de Montalivet qui en donna connaissance à la reine. L'officier atten* dait la réponse, au bas de l'escalier. On lui rendit la lettre, en lui disant que la reine ne pouvait la recevoir. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne pouvait y répondre. Malheureuse reine, qu'on avait pour jamais condamnée au supplice d'étouffer la voix dé sdn cœur, et pour qui le plus terrible des anathèmes se cachait dans une prière affectueuse, dans un vœu dé parente et d'amie !

Déjà près de cinq mois s'étaient écoulés depuis l'entrée de la duchesse de Berri à Nantes* et le lieu de sa retraite était encotre un secret; soit qu'à force de prudence , elle fût parvenue à déjouer tous les efforts de ses ennemis , soit que le gouvernement eût apporté dans ses poursuites une mollesse calculée. Car la duchesse de Berri, prisonnière, était un établiras et un danger. Son impunité, en effet, désignait Louis-Philipppe au mépris des peuples; si mort le vouait à l'exécration des rois. Rendre la princesse à la liberté, c'était la rendre aux complots et à la guerre civile; la faire juger c'était mettre en action le principe de l'égalité devant la loi , principe fatal aux monarchies* Qui, d'ailleurs, la jugerait dans un pays qu'on voulait monarchique, cette mère d'un enfant devenu roi par l'abdication de son aieul T La pairie? Devant une telle responsabilité elle au* rail évidemment reculé d'épouvante. Un jury? Quelques hommes pris au hasard auraient donc pu, en montrant la justice désarmée devant la royauté de la veille, condamner par cela seul, comme coupable d'usurpation et de félonie, la royauté du lendemain 1 Invoquer, dans de semblables circonstances, le principe de la souveraineté du peuple, on ne le pouvait sans attacher en quelque sorte le mineur au pied du trône. Frapper dans la duchesse de Berri le crime de la révolte, on ne le pouvait sans rappeler sous quel effort avait succombé la plus fondamentale des lois de la monarchie, l'inviolabilité de Charles X.

C'étaient là des considérations d'une haute importance. Elles durent prévaloir tant que la guerre étrangère ne fut pas imminente. Mais bientôt Ton crut toucher au moment où l'Europe devait s'embraser. Guillaume, avec un orgueil croissant, bravait les décisions de la conférence, remplissait le Nord du bruit de ses préparatifs militaires, et du haut de la citadelle d'Anvers occupée par ses soldats, menaçait de réduire en cendre la seconde ville de la Belgique. Alors la présence de la duchese de Berri en France prit un caractère de gravité vraiment formidable. 11 était permis de prévoir qu'au premier coup de canon tiré sur la frontière, les royalistes du Midi et ceux de la Vendée, pour la seconde fois se lèveraient en armes; qu'on aurait devant soi la guerre, derrière soi l'anarchie; que le nom du prince d'Orange et le nom de Henri V se mêleraient dans les mêmes vœux, dans le même cri; et que, pressée entre deux tentatives de restauration, la dynastie de Louis-Philippe serait étouffée au berceau. S'emparer de la duchesse de Berri devenait dès lors la plus impérieuse des nécessités du moment. Mais pour conduire le gouvernement jusqu'à la mère de Henri V, il fallait trouver un traître ; on ne put le trouver, sur cette noble terre de France, que dans un juif, un renégat.

Admis, dans la confiance de la duchesses de Berri, pour avoir su masquer la noirceur de son âme, ce misérable s'était offert depuis longtemps à M. de Montalivet, lorsque le ministère du 1 1 octobre se forma. M. de Montalivet laissa au nouveau ministre de l'intérieur l'hypocrisie de Deutz à employer. On savait la duchesse de Berri à Nantes : Deutz se chargea de découvrir l'asile de la princesse : et, pour tirer parti plus sûrement des services de cet homme, on nomma préfet de la Loire-Inférieure M. Maurice Duval, le même dont l'administration avait pesa si cruellement sur Grenoble.

Deutz (1) était loin d'avoir auprès de la mère du duc de Bordeaux l'influence dont il s'est

(I) Le récit qu'on va lire présente, sur l'arrestation de la duchesse de Berri, certains détails qui s'écartent de ceux qui ont été déjà publiés, mais qui viennent d'une source authentique. Notre récit s'appuie sur des notes fournies au général Dermoncourt , postérieurement à la publication de son livre la Vendée et Madame, Ces notes qui rectifient quelques

vanté depuis. Mais il avait accompagné deLoudres en Italie M"** de Bourmont : il avait vu b princesse en passant à Massa pour se rendre à Rome; il l'avait revue, après le voyage à Rome, et, grâce aux recommandations di saint-père , il avait été chargé de remettre da missives importantes à la reine d'Espagne ei à don Miguel. Il avait donc été Datureliemeflt initié de la sorte à de graves secrets , dont la révélation devait peu coûter à son âme perfide et lâche. Il est vrai que lorsqu'au mois d'avril il avait quitté Massa, M. de Cboulot Pavait contraint à s'arrêter à une lieue environ de la ville, dans une vallée plantée d'oliviers , et lui avait fait prêter là un serment solennel et redoutable (2); mais que valent les serments? L'botneurles rend superflus, la bassesse les viole. Deutz trahissait le parti légitimiste , par correspondance, depuis près de cinq mois, lorsqu'il fut envoyé mystérieusement à Nantes par M. Thiers. Comme on se défiait de lai , on lii avait donné , pour l'accompagner, le commissaire de police Joly, celui qui , sous la restauration, avait arrêté Louvel. Arrivé à Nantes, Deutz se présente à quelques légitimiste influents, il parle de dépêches pressantes à communiquer, il sollicite avec instance la griee d'être admis auprès de Madame , dont soi unique but était de découvrir l'asile. Mais depi certains bruits alarmants avaient couru dans le parti légitimiste sur le compte de ce juif; et, d'ailleurs, il était à craindre que la police, qui surveillait les démarches de tous les étrangers , ne parvint sur les traces de celoki jusqu'à Marie-Caroline. Deutz redoubla de prières, et ce ne fut pas en vain. Le 30 octobre , la duchesse de Berri disait au frère des demoiselles Duguigny : c Demain an soir, à » six heures , vous vous rendrez à r hôtel àe » France. Vous y demanderez M. Gonzagoe. » Vous l'aborderez par ces mots : Monsieur, » vous arrivez d'Espagne. Voici la moitié d'une » carte découpée, M. Gonzague a l'autre moitié » Vous le reconnaîtrez à ce signe et me Tamè-

incxnctitudes échoppées à M. Dermoneourl ,tla bien waèi lui-même nous les transnieUre.

(2) C'est ce que Deutz raconte lui-même dans are fcrt» churc qu'il a publiée louchant sa trahison; et, sweepowt, il est permis de l'en croire, puisqu'il s'accuse. Car, «ta reste, sa brochure est remplie de mensonges cyniques.

Histoire de dix ans, mtMjOo.

* nerez. * Le lendetiaaih, en effet , à l'heure dite, M. Duguigny se rendit à l'hôtel de France, reconnut Deutz par le moyen de la carte partagée, et s'offrit à lui pour guide. Pendant qu'ils descendaient tous deux la rue Jean-Jacques et suivaient la route qui conduit du port Maillard à la rue Haute-du-Cbàteau, Deutz paraissait inquiet, il aurait voulu savoir d'une manière précise dans quelle maison il allait être reçu, c Dans une maison, lui dit M. Duguigny, » où Madame ne se rend que pour vous donner » audience et qu'elle quittera aussitôt après. » A quelques pas de la maison, M. Duguigny fit observer à Deutz que l'une des deux domestiques de Madame, Marie Boissy, n'était pas très-discrète, quoique d'une fidélité à toute épreuve; que devant elle, par conséquent, il fallait se tenir sur la réserve. Aussi. Deutz s'empressa-t-il de demander, à respect de la domestique qui vint ouvrir la porte : < Est-ce de » celle-là que vous m'avez parlé? » Et sur la réponse affirmative de M. Duguigny, il ajouta : c Et l'autre , est-ce qu'elle est discrète? » Introduit par son guide, Deutz fut reçu dans une chambre ou se trouvaient les deux demoiselles Duguigny, M,le Stylite de Kersabiec et M. Guibourg. M. Duguigny affecta de demander si Madame était arrivée , et on lui répondit qu'on le croyait, parce qu'on avait entendu du .bruit dans la pièce voisine. A l'instant même, M. de Mesnard entrait. Ne le reconnaissant pas , bien qu'il l'eût vu en Italie, Deutz se trouble, recule, et s'écrie avec un accent d'effroi : t Qu'est- » ce donc ? Où suis-je ?» Le malheureux se rappelait sans doute le serment prêté entre les mains de M. de Choulot! La duchesse de Berri parut à son tour, et s'adressant à Deutz, elle lui demanda d'un ton affectueux des nouvelles de sa santé. Deutz ne put répondre qu'en s' inclinant; puis, sans avoir prononcé une seule parole, il suivit la duchesse de Berri et M. de Mesnard dans la mansarde qu'il désigna plus tard à la police sous le nom de salon de réception. L'entrevue se prolongea jusqu'à huit heures et demie du soir. Deutz s'y ménagea des prétextes pour demander un second entretien, car il croyait la duchesse de Berri dans une maison tierce , et il n'en douta plus lorsqu'il vit la princesse chercher son châle et son

chapeau, comme pour sortir, bans ce moment, M. Duguigny s'étant présenté pour prendre les ordres de Madame : t Si vous avez , dit-il à » Deutz, quelque chose à faire parvenir à » S. A. R., je m'en charge. Vous me trouverez » place de la Préfecture, n° 2 , au troisième » étage. Mais, auparavant, et de peur de sur- » prise , tâchons de nous bien reconnaître ! » Regardé en face , Deutz fut déconcerté , fit un mouvement convulsif , et dit en balbutiant : c Avez-vous remarqué combien j'étais troublé » en arrivant ici ? C'est une chose extraordi- » naire. » Alors , montrant à Deutz M. Deguigny, la duchesse de Berri dit : t C'est un bon » Breton celui-là, d'un dévouement absolu et » sans bornes. »

Réduit à solliciter une nouvelle entrevue , Deutz, pour l'obtenir, eut recours à une religieuse en qui la duchesse de Berri avait beaucoup de confiance, et dont il sut, par d'odieux mensonges, abuser la crédulité.

Cette seconde entrevue fut fixée au 6 novembre. Or, ce jour-là, Deutz, pour donner encore plus de prix à ses perfidies, Deutz alla trouver le maréchal Bourmont , lui apprit que le soir même il devait voir la duchesse chez Mn<> Duguigny et le pressa fortement d'y venir. La police aurait pu s'emparer du maréchal pendant la visite de Deutz, mais c'eût été compromettre le succès d'une arrestation bien plus importante. Et voilà pourquoi Deutz aurait voulu entraîner le maréchal chez la duchesse de Berri. Quoi qu'il en soit, M. de Bourmont fut assez heureux pour échapper à ce piège. Dans la soirée, il sortait de Nantes , accablé de chagrin, en proie à une fièvre ardente, et soutenu sur le bras d'un ami.

Cependant, l'heure fatale allait sonner pour la duchesse de Berri; car, cette fois, toutes les mesures avaient été prises. Des troupes, sous le commandement du général Dermoncourt, avaient été chargées de l'investissement du quartier. Deutz est introduit après de la duchesse de Berri, sa bienfaitrice. Le visage de ce misérable est calme ; ses paroles ne respirent que le dévouement et le respect. Cependant un jeune homme entre , et remet à la princesse une lettre dans laquelle on lui annonce qu'elle est trahie. Elle se tourne alors

vers Douta, lui fait part de la nouvelle mw* l'interroge du sourire. Lui, maîtrisant son trouble, il répond par des protestations plus vives de gratitude, de fidélité. Mais k peine s'est-il retiré , que des baïonnettes brillent de toutes parts ; des commissaires de police se précipitent dans la maison, le pistolet à la main. Avertie de rapproche des troupes , la duchesse de Berri n'a que le temps de se réfugier, avec M,,c Stylite de Kersabiec , MM. de Mesnard et Gui bourg, dans une petite cachette pratiquée à l'extrémité de la chambre de la duchesse, cachette formée par l'angle du mur et dont la plaque de la cheminée masquait l'entrée. Ne trouvant dans la maison que les deux demoiselles Duguigny, Mmc de Cbarette et Mllc Céleste de Kersabiec, qui toutes quatre font bonne contenance, les commissaires de police, et M. Maurice Duval à leur tête, se livrent aux perquisitions les plus minutieuses. Des sapeurs et des maçons ont été appelés : on ouvre les meubles ou on les enfonce ; on sonde les murs à coups de hache, de marteau ou de merlin. La nuit était venue, et l'œuvre de démolition continuait. Dans l'étroit espace où ils étaient emprisonnés, la duchesse et ses compagnons n'avaient, pour respirer, qu'une mince ouverture à laquelle il fallait que chacun d'eux vînt successivement coller sa bouche. Du feu allumé dans la cheminée à diverses reprises transformait la cachette en une fournaise ardente, et il y eut un moment où les madriers rébranlèrent au point que ceux qu'elle étouffait dans un cercle invincible tremblèrent d'y trouver leur tombeau. Il fut décidé, au dehors, que la maison serait occupée militairement jusqu'à ce qu'on eût découvert la princesse, et cette décision , entendue de la cachette, y porta le désespoir. L'agonie des reclus durait depuis seize heures, lorsque deux gendarmes, qui occupaient la chambre, allumèrent un grand feu avec des tourbes et des journaux. Il fallut se rendre alors : MUe Style de Kersabiec s'écria : t Nous allons sortir, ôtez le feu » et, d'un coup de pied, M. Guihourg fit tomber la plaque, devenue rouge. Le feu fut k l'instant dispersé par les gendarmes, et tandis que, sur le foyer brûlaatt la duchesse de Berri se tratpait p&le , cltitnççlaBte épuisa de fettgue et

d'émotion, le général BeroMaeevi* , averti* montait accompagné do substitmt An procireur du roi, M. Baudot, et de quelques •§tiers. En apercevant le général , la duchés» te Berri lui dit, comme il Fa raconté lui-même t Général, je me remets à votre loyauté. — M*i dame, répondit le général Deraaaacoart, rai » êtes sous la sauvegarde de rbonaeur fra» * çais, » Et conformant sa conduits à ses paroles, le général traita ea effet la prisoonim avec tous les égards dus à une femme, à um femme malheureuse surtout. Libre et armée, la mère du due de Bordeaux avait tramé du» le général Dermoneourt un ennemi actif, redoutable; vaincue et captive, die ne tresn plus dans lui qu'un epuemi plein de eoarteine et de générosité. Quant à M. Maurice Don], qui dans la guerre de la Vanéée n'avait pis eu, ainsi que le général DerooRoourt, à pajv de sa personne, il ne se fit remarquer, ea cette occasion, que par une grossière affectation dt

rudesse.

Deutz, pendant plusieurs heures, fat gudt à vue par M. Lenormand, commissaire central de police. Le traître était dans un état dépfe» rabte, il se frappait la tête contre les s' arrachait les cheveux, et demandait des pour s'ôter la vie.

Le 8 novembre 1839, à Imit tueras di matin , la duchesse de Berri s?embarqmk, i l'embouchure de la taire, avec M. de Messati et M11' de Kersabiec, sur un petit fcriek 4e guerre ayant k bord le capitaine Lebiaac, et commandé par M. VolUea, Le sigaal M donné, et celle qui, venue en France emm régente, portait maintenant tous ses efets renfermés dans un mouchoir de poche Ja fan de Charles X > la nièce de la reine des ftatçais» fat conduite prisoamère fers la ettsdetti de Blaye , d'où l'on devait foire sorti?, aaat k règne d'un Bourbon , le déshonneur de ta fcmille!

Parmi les faits qui se rapportent ai drasi de Fautes, il ea est de fort curieux que wm avons cru néanmoins devoir omettre, paict qu'ils ont été consignés déjà dans divers etvrages (1) ; mais il sa rattache ^ raneauti*

(I) Voir : Ai Vend* * IMw» par fr g**»!

LA DUCHESSE DE BKKRï

Arrestation de la duchesse de Berrj.

HISTOIRE DE DIX ANS. 4830rl84O.

dç U duchés de Berri uu fait très-grave qui çst resté iaeonqu. Il vaut la peine qu'on le raconte avec quelques développement* , et nous sommes obligé à reprendre lea choses d'un peu plu* haut. -

En 4834, la bourse de Paris avait été le ttrëttre d'une lutta acharna et mémorable, If , Quvrard était un spéculateur puissant* que îawais ne parurent ni décourager ni troubler, tirôroe quand elle? venaient de rabattre, les teqapétes soulevées par ses combinaisons. M. Quvrard eftt volontiers bouleversé la bourse, par une sorte d'instinct poétique, et à peu près comme les conquérants se plaisent à manier et k remanier le monde : pour le bruit , pour Féclat, pour l'intérêt de la lutte, pour la grain deur des émotions, Pressentant bien les fortes tecqua&es que les journées de Juillet allaient donner à tous les peuples, il e'étaif mis, après 4830, à jouer à la baisse (4) sur les plus vastes proportions, Ébranlé déjà par les révolutions aueeeasives qui remuaient alors de fend en comble le sol de la vieille Europe, le crédit publie en France menaçait de succombe* ; et la rente, continuellement offerte par Quvrard, allait s'avilissant de plus en plus. Le 6 avril 1831, les fonds français se trouvaient avoir atteint leur minimum de baisse : le 3 p. c. fat eotéfc 47,80; le 8 p. o, à 76,80, et plusieurs agents de ebange qui avaient spéculé à la hausse disparurent Cependant un emprunt de 130 millions venait d'être annoncé, et il

Court ; les H4m*i*c* et la dnch*4$* et 0#m, par X, Nettement ; la Biographie de la duchesse de Berri, par MM. Germain Sarrnt et Snint-Edme ; Madame, Nantes, etc., par &J. Gujbowg.

(!) On &ait <PK ionçr a. la l»fcw x t'e*t vendre des renfes quand eHes coûtent cher, pour les racheter quand elles coûtent meillenr marché, de façon à gagner le montant de la diuTévenee.

On sait aussi qu'entre joueurs la vente et le rachat «ont deux opérations qui se sons-entendent. Supposons, par exemple , que le* rentes 3 p. °/« soient à 76, e'esUa-dii<e coulent 7a fr. Le joueur • la Misse» qui espère les voir de* cendre à 65 ou 00, en vendra un certain nombre, sans en posséder en réalité une sente. Le moment de la liquidation venu, si l«j renie est en eft t desseadtoe # 6*5 on 4 #6, il s* fera tout simplement payer, par l'intermédiaire de l'agent de change, le montant de la différence t 5 fr. dans le premier ens , 10 (fans le second.

El, si au lieu d'£f rem bni?sc,la renie se troine en hausse^ ce j-çra au joueur k [4 MUsc à payer la, dùjêrçuce lé^iltaiU do lu hausse.

Jouer a la liaut^c, cY»l calculer »ur de» é\cntualil< s lit u-

devait être adjugd le 29 avril. Ûr, Ouvra rd, qui avait été Pâme ou le conducteur de la plupart des opérations à la baisse , Ouvrard semblait dominer la heurté. D'ailleurs, l'ina* minence de la guerre paralysait les efforts, et des hapquiers intéressés à la hausse, et du ministre qui avait besoin de crédit, et des receveurs généraux , dont la liquidation menaçait d'être désastreuse , pour peu que la dé* prédation continuât. Il fallait done à tout prix arrêter oe mouvement, relever les fonds, eou* per court aux opérations des baisalers. Les banquiers se concertèrent, le ministre des finances appela auprèa de lui les receveurs généraux, et il fut arrêté qu'on aurait recours aux escomptes sur les rentes françaises. Pour réaliser les moyens de faire ces escomptes, on convint, assurottan, que la maison Rothschild d'une part, que les receveurs généraux d'autre part, créeraient pour vingt millions de valeurs de crédit environ; que la banque de France escompterait (S) ces valeurs ; qu'avec les capitaux fournis par elle, la maison Rothschild et les receveurs généraux prendraient livraison des rentes escomptées à la bourse et les déposeraient derechef à la banque qui leur avancerait de nouveaux fonds pour continuer leurs opérations. 11 est certain qie les 9, 44 et 42 avril, on annonçait ï la bourse des escomptes considérables, des escomptes ^élevant & plus de 900,000 francs de rentes 5 p. c, et à plus de 500,000 francs de rentes fi p. c. Ce

ffMee, e>il aefctter o> la. rente. Joaer * k» hait»©, c'est calculer sur des éventualité? fychenscs , c'est vendre de l# renie.

Nous atone dit qo'entre le vendeur et facbeteor, b vente et racfc&t se sj>ut*«nlffiid*nt , de &#r4e «me tout sa f&lnU # gagner ou a pen)re la <Ji(ftreqce résultant de la baisse ou de la hausse. Cependant, Paeheteur a le droit, en estant le prii de* renies eu tendeur, tVejige? de eetoi~et la remise des titres vie* rentes vendues. Ceçt ce- qui s'appelle, en termes de bourse, escompter. Pour comprendre quel intérêt on peut «voir à recompte», il fait ne pas perdre de vue que, quand la tente est beaucoup demandée, elle éprouve par cela seul un mouvement de hausse ; que lorsqu'au contraire elle est beaucoup offerte, elle éprouve un mouvement de baisse. Mger e> celui Qti w* a ve*4u fa rentes qoll n'avait pas, la remise des titres , c'est le forcer à s'en procurer réellement , a en d*man4er ; c'est conséqiiemnyRt pousser à la hausse. r&comple, 4 le bours*, est un moyen, de f.»irc Unuskpr la rçutc.

(%) Il &iut avoir soiu; de ne pu* confondre Le* escomptes a la hoursv HVtc fe« c&iHHP^tes ordjuairah l*« cscojnpleH <le la banque.

fut un véritable coup de théâtre. Les fonds remontèrent avec une rapidité extraordinaire de 48 et 80 à 58 et 89 ; si bien que les spéculateurs qui avaient joué à la baisse furent, comme les agents de cbange associés à leurs opérations , ou forcés de s'arrêter ou poussés dans l'abîme. C'était tout simple. Les escomptes obligeaient les vendeurs de rentes fin du mois à livrer ces rentes sans délai aux acheteurs qui apportaient leurs écus pour payer. Mais les vendeurs ne pouvaient remplir la condition qui leur était imposée de la sorte que par des achats empressés ; la hausse était inévitable. Tel fut l'effet de ces escomptes que, dans tout le mois d'avril, le 3 p. c. se releva de 47 à 62 ou 63, et le S p. c. de 75 à 90. Et pourtant, la menace d'une guerre européenne était encore si présente aux esprits que l'emprunt de 420 millions n'avait pas trouvé de soumissionnaire à 84 francs, minimum fixé par le ministre , et que la souscription à l'emprunt national avait produit une somme très-minime relativement aux besoins.

La défaite de M. Ouvrard était complète, mais il n'était pas homme à renoncer aux spéculations hardies. En 1832, son activité fut de nouveau sollicitée par l'entreprise de la duchesse de Berri. Une restauration en France exigeait un grand déploiement de ressources financières. H. Ouvrard, qui était en Hollande, proposa au roi Guillaume et à Marie-Caroline, un projet d'emprunt fondé sur la combinaison que voici :

Une maison de banque anglaise, attachée à la cause des torys et rivale des Rothschild , aurait émis, au nom de Henri V, 6 millions de rentes 3 p. c. Le 3 p. c. étant alors à 60, l'emprunt aurait produit 120 millions. Ce capital aurait été employé à acheter aux diverses puissances de l'Europe, en rentes 3 p. c, de quoi payer les 6 millions de rentes 3 p. c. émises. Or, le 5 p. c. étant à 90, pour obtenir 6 millions en rentes 5 p. c, il aurait suffi d'un capital de 108 millions. De sorte que,

(i)Ce bénéfice de 12 millions résulte, on le voit, de ce qu'on vend 6 millions de rentes à an prix plus élevé que celui auquel on les achète. Rendons ceci sensible par un exemple. Si une rente de 5 fr. coûte 60 fr., cinq rentes de 3 fr. ou 15 fr. de rentes, coûteront cinq fois 60 fr. ou 500 fr. Si une rente de 5 fr. coule 90 fr., trois rentes du 5 fr. ou 15 fr.

sur les 120 millions produits par l'emprunt, 1 2 millions seraient restés à la disposition de Henri V (1). L'opération offrait doue dm avantages : 1° un bénéfice de 12 millions: 2° une garantie solide assurée aux préteurs, puisqu'elle reposait, non sur le crédit (fost seule puissance, mais sur celui de toutes te puissances prises ensemble. Cela posé, den hypothèses se présentaient : ou bien la reak 3 p. c. émise au nom de Henri V se sens soutenue, ou bien elle se serait affaissée. Dre le premier cas , le crédit du prétendant étui fondé, et l'on pouvait faire des 1 2 militons de bénéfice l'usage le plus convenable pour k succès de la cause. Dans le second cas , forte était, à la vérité, d'employer l'argent en caisse à relever la rente 3 p. c. par des achats habilement calculés; mais ici éclatait tout ce qo^ y avait d'ingénieux dans la combinaison. Car, qu'aurait prouvé l'affaissement de la mk 3 p. c? Que l'Europe était à l'abri de corn» tions nouvelles ; que les entreprises de la légitimité n'étaient pas de nature à menacer d'une réaction prochaine le repos des peuples. Et c'étaient là, pour les rentes 5 p. a, acquises par Henri V, des motifs évidents de hausse. Ainsi, les rentes émises ne pouvait baisser sans que les rentes acquises ne Boutassent. D'où il suit qu'en vendant ceDes-c très-cher pour racheter celles-là fort bon «arche, la caisse de la légitimité devait, méee dans l'hypothèse moins favorable, réaliser fe bénéfices énormes. C'était Caire en grand l'opération que les habitués de la bourse fort a petit, sous le nom d'arbitrage.

Un vaste plan fut construit sur ce projet financier. Le roi de Hollande n'ignorait pas de quelle importance était pour lui une diversio* en Vendée, et il allait volontiers au-devant et toutes les combinaisons propres à faire retomber la Belgique sous son pouvoir. Dès le œab de juin , un agent avait été envoyé au pria» d'Orange pour lui annoncer que s'il recocmençait les hostilités, le roi de Sardaigne étô

de rentes, coûteront trois fois 90 ou 970 fr. Dose, e» w dant 15 fr. de rentes dans le premier système, «■■** temps qu'on les achète dans le second, on recevra vue se de 300 fr. et on n'en déboursera qu'une de 370, ee^v stituera 30 fr. de bénéfice.

décidé, soutenu ou non par l' Autriche, k se déclarer contre la France. Mais cette ouverture n'avait pas eu de suite à cause de la politique timide de la Prusse qui fit savoir au roi de Hollande qu'elle l'abandonnerait, s'il lui arrivait de prendre l'initiative de la guerre. Depuis, la situation de l'Europe s'était compliquée encore davantage; de sourdes divisions s'étaient introduites au sein de la conférence de Londres ; la Russie, la Prusse, l'Autriche, paraissaient disposées à se séparer de la politique suivie par les cabinets des Tuileries et de Saint-James. Le fil des négociations légitimistes fut renoué. La famille royale exilée de France aurait quitté l'Angleterre et se serait réfugiée dans les États du roi de Hollande. Venloo aurait été assigné pour résidence à Henri V. On avait lieu de compter sur la coopération de quelques généraux , à demi détachés de la cause de Louis-Philippe. On savait qu'à un signal convenu, un lieutenant général devait faire passer sa division sous le drapeau blanc. Le partage de la Belgique entre la Hollande et la France aurait été annoncé comme un des avantages résultant du triomphe de la légitimité. Enfin, on se promettait beaucoup de la réalisation du projet d'emprunt, dont nous avons indiqué le mécanisme. Hais, pendant la dernière période du séjour de la duchesse de Berri à Nantes, tant de brillantes espérances commençaient à s'évanouir : elles furent tout k fait détruites par l'arrestation de la duchesse de Berri.

Le roi venait de mettre momentanément à couvert sa dynastie; il ne se doutait pas qu'un grand danger allait menacer ses jours. La joie fanfaronne et cruelle déployée à la suite des journées de juin, les vaincus livrés au gourdin des sergents de ville , les prisons encombrées de suspects, Paris placé inconstitutionnellement et violemment sous la juridiction des conseils de guerre, l'infâme édit de 1666 ressuscité tout à coup et les médecins sommés de descendre au rôle de délateurs , l'atteinte récente portée au droit d'association par la dispersion du club des Amis du Peuple, tout cela irrita au plus haut point les ennemis du gouvernement. Jusqu'alors les plus fanatiques n'avaient juré que par l'insurrection. L'insurrec-

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