‹ Révolution française. Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 5)Chapitre 14 sur 44 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Polilique extérieure. — Question d'Orient. — Progrès alarmants de la Russie. — Situation de l'empire oKoman sous Mahmoud. — Situation de l'Egypte sous Méhémet-Ali. — Impossibilité de maintenir, soit par le Sultan, soit par le Pacha, l'intégrité de l'empire ottoman.— Système qu'il aurait fallu suivre après 1830. — Fautes du gouvernement français. — La Syrie conquise par Ibrahim. — Efforts de M. de Varennes pour écarter la Russie de Constantinople. — Arrivée à Consîau'.inople de l'amiral Roussin ; sa politique. — L'ambassadeur français à Constantinopie protège Mahmoud ; le consul français à Alexandrie favorise Méhémet-Ali. — Une escadre russe entre dans le Bosphore.

— Sommation hautaine adressée à Méhémet-Ali par l'amiral Roussin.— Refus deMthémet-Ali. — Note diplomatique. — Affaire de .Smyrne. — Arrangement de Kutaya. — Ibrahim évacue l'Asie-Mincure. — Départ des Russes. — Traité d'Uukiar-Shelessi ; son véritable caractère. — Le droit de visite. — La politique française à l'égard du Portugal. — Lulte de don Miguel et de don Pedro. — Mort du roi d'Espagne. — Le gouvernement français reconnaît la reine d'Es- |)agne; pourquoi. — Discussions dans le Conseil : le maréchal Soult et le roi.

— Effet produit en Espagne par la nouvelle des dispositions du Cabinet des Tuileries. — Coup-d'œil général sur la politique extérieure du gouvernement français en 1833.

La France, en \ 855, a été appelée par les événements sur divers points de la scène du monde : en Orient, en Portugal , en Espagne.

Pour donner une idée plus nette de sa politique extérieure, sous le règne de Louis-Philippe P"^, peutêtre était-il bon d'en séparer le moins possible les épisodes : c'est ce que nous avons fait. La même pensée ayant présidé à tous les actes de la France, soit à Lisbonne et à Madrid, soit à Constantinopie, nous IV. 9

avons cru qu'il [convenait de les rapprocher pour qu'on en pût mieux saisir renchaînement , le véritable caractère et Fensemble.

Mais, de toutes les questions de politique extérieure posées en ^ 835 devant l'Europe, aucune ne Ta émue plus profondément, aucune n'était de nature à exercer sur la destinée des divers États une influence plus décisive, que la question orientale. C'est donc par celle-là que nous commencerons, en la prenant à son origine et en lui consacrant tous les développements que réclame son importance.

Dans le premier chapitre du second volume de cette histoire, nous avons dit quelles avaient été, depuis un demi-siècle, les étapes de la marche des Russes vers Constantinople , marche inévitable et fatale dont Pierre-le-Grand avait conçu la pensée , et Catherine donné le signal. Nous avons dit que , conduits sur les bords de la mer Noire, en 4774, par la paix de Kaidnardji, puis dans le Kouban et la Crimée par le traité de Constantinople, puis sur les rives du Pruth et en Bessarabie par la paix signée à Buckarest, en 1812, enfin, dans le Delta formé par les embouchures du Danube et sur un littoral de deux cents lieues par le fameux traité d'Andrinople, les Russes, en \ 850, frappaient aux portes du sérail. Pour se les faire ouvrir, pour dominer définitivement la mer Noire du haut du Bosphore, et surveiller la Méditerranée du haut des Dardanelles, ils n'avaient presque qu'à le vouloir; et une seule considération les pouvait arrêter : la crainte de voir se dresser contre eux toute l'Europe occidentale, saisie avec raison de colère et d'épouvante.

Car, pour ce qui est de l'empire ottoman, il ne lui restait plus qu'un souffle de vie. Le sultan Mahmoud, par des réformes accomplies avec plus d'audace que d'intelligence , avait tari sans les renouveler toutes les vieilles sources de la puissance ottomane ; il avait abaissé la domination, si long-temps vénérée, des ulémas, sans remplacer par le dogme de la liberté humaine celui du fatalisme, qu'il semblait renier; il avait exterminé l'aristocratie militaire du janissariat, pour recruter ensuite une armée dans je ne sais quelle cohue de soldats de hasard, parodistes étonnés et pesants des manœuvres européennes; à ces pachas considérables et permanents, féodalité assise qui faisait quelquefois trembler le sultan, mais qui était une grande force quand elle n'était pas un obstacle, il avait substitué une foule de tyrans de passage , féodalité ambulante qu'il prenait pour Funité , et qui n'était , à vrai dire , que le despotisme du maître multiplié par le nombre de ses agents. Religion, armée, administration , tout était changé, rien n'était créé; Mahmoud n'avait réussi qu'à faire le vide autour de lui , et sa toute-puissance n'était plus que dans l'impuissance irrémédiable de son peuple. D'ailleurs, pour garder la Turquie , les Turcs manquaient. Sur une population de jyrès de ^ 7 millions d'habitants , on aurait à peine compté 7 millions de Turcs , le reste se composant de Grecs , d'Arméniens , d'Arabes , de

Juifs, etc , races que n'unissaient ni le lien des

traditions historiques , ni celui de la religion, ni celui d'une langue commune ; races qui ne se touchaient que par la servitude : races conquises , op-

primées, acquises d'avance à la révolte, portant dans leur sein la guerre civile, et éparses sur une étendue de terrain de 80 mille lieues carrées. Un tel empire était évidemment à conquérir ou à partager. De quoi se composait-il , en effet? de la Moldavie et de la Valacliie ? mais déjà le protectorat russe les couvrait; de la Bulgarie? mais elle n'attendait plus qu'une occasion pour se soulever; de la Servie ? mais , entièrement chrétienne et fière d'une insurrection victorieuse, elle voulait vivre sous la domination d'un prince particulier ; de l'île de Chypre? mais elle ne contenait qu'une centaine de Turcs , perdus dans une population de 50,000 Grecs cypriotes; de la Syrie? mais elle se partageait entre des populations essentiellement diverses : ici , dans les villes du littoral, des chrétiens ; là, dans la partie méridionale confinant au désert, des Arabes ; dans les montagnes, les Druses, peuple idolâtre; sur le Liban, les Maronites, peuple catholique Restait donc Constantinople , mise d'avance à la merci de toute flotte russe partie de Sébastopol. Ajoutez à cela que , pour rendre plus courte encore l'agonie de cet empire si peu compact , un homme s'élevait en Egypte qui nourrissait l'impatient désir de le démembrer, homme à la fois prudent et hardi, magnanime et rusé, soldat parvenu dont les veines étaient remplies de ce sang qui donne la soif des conquêtes, novateur en despotisme, apprentimissionnaire delà civilisation en Orient, trop artificieux pour nier son maître , mais trop orgueilleux , trop grand et trop fort pour le subir. Une révolte de Méhémet-Ali contre la Porte, en fallait-il davan-

tage pour jeter aux pieds des Russes la Turquie épuisée et mourante ?

Voilà sous quel aspect FOrient se présentait, quand la révolution de juillet vint tout-à-coup remettre en question le partage insolent qu'avaient fait de l'Europe les traités de 4 81 5.

Pour bien faire comprendre jusqu'à quel point fut inepte et insensée la politique du gouvernement français à l'égard de l'Orient, il est absolument nécessaire de bien poser la question et d'examiner, avant d'entrer dans le récit, de ce qui a été fait, ce que la France aurait pu faire.

« Maintien de l'intégrité de l'empire ottoman » étaient des mots en usage depuis long-temps dans la grammaire des chancelleries de l'Europe.

Toutes les Puissances, en effet, et notamment la France, l'Angleterre et l'Autriclic, avaient intérêt à protéger l'inviolabilité de Constantinople , à lui conserver, vis-à-vis des Russes, son surnom de Slamboul la bien gardée.

La possession du détroit des Dardanelles par la Russie, à moins de compensations énormes stipulées en notre faveur, eiit à jamais mis obstacle aux vues de la France sur la Méditerranée, champ de bataille où doit tôt ou tard se vider la grande querelle de notre suprématie intellectuelle et morale.

La position géographique de l'Autriche lui com mandait de ne point se laisser trop complètement envelopper par la Russie. C'était déjà un grave danger pour le Cabinet autrichien f{ue l'établissement russe fondé aux embouchures du Danube

en vertu du traité d'Andrinople, puisque cet ëta- Llissement compromettait, et la navigation intérieure de FAutriche, et ses communications avec la mer Noire. Les Russes une fois en possession des principautés situées au sud du territoire autrichien, combien n'eût pas été dangereux pour la Cour de Vienne leur contact avec les colons militaires de rillyrie, gardiens de la frontière hongroise? Les Russes une fois en possession de Constantinople et des Dardanelles , combien le voisinage de leurs vaisseaux n'eùt-il pas été embarrassant pour la marine marchande de l'Autriche , qui exploite le commerce de l'Adriatique?

Quant à l'Angleterre, nous l'avons dit au commencement du second volume, elle eût perdu, à l'occupation de Constantinople par les Russes , une partie de son influence dans la Méditerranée , ses moyens de communication avec l'Inde par la Turquie, une partie de l'importance de ses possessions du Levant, et un débouché ouvert à l'exportation annuelle de trente millions de produits anglais. D'où ces paroles de lord Chatam , déjà citées par nous : « Avec un homme qui ne voit pas les inté- « rets de l'Angleterre dans la conservation de l'em- « pire ottoman, je n'ai pas à discuter. »

L'Europe occidentale avait doncpour mot d'ordre, en 4850, le « maintien de l'intégrité de l'empire ottoman. » Mais cette intégrité pouvait-elle être maintenue? Et, s'il était bon qu'elle le fût, pourquoi la France et l'Angleterre avaient-elles si long-temps souflert l'ambition militante de la Russie ? Pourquoi avaient-elles poussé l'aveuglement jusqu'à la favo-

riser? Pourquoi les avait-on vues se réunira la Russie pour anéantir, dans le guet-à-pens de Navarin, la marine turque, et accélérer parFémancipation de la Grèce le démembrement définitif de l'empire ottoman ? Pourquoi enfin avaient-elles si vivement applaudi aux victoires qui avaient poussé les Moscovites au pied des Balkans et dicté ce traité d'Andrinople, testament imposé à la race turque? Chose étrange ! c'était après avoir toléré , secondé la marche triomphante des Russes vers Constantinople , que TEurope occidentale s'apercevait de la nécessité de conserver entre les mains du sultan la double clef de la Méditerranée et de la mer Noire ! Ceux-là mêmes qui avaient appuyé l'épée russe sur le flanc de la Turquie demandaient à la Turquie de vivre, pour que l'équilibre européen ne fût pas trop violemment rompu! L'inconséquence était monstrueuse.

L'équilibre de l'Europe par l'intégrité de l'empire ottoman n'était donc plus qu'un vain mot. Le vent du nord, qui dans ces parages soufïle huit mois de l'année sur douze, poussait irrésistiblement les Russes vers Constantinople. Le stalu qxio oriental ne retardait leur conquête que pour mieux l'assurer ^

Mais si l'empire ottoman ne pouvait être sauvé par

' Le seul moyen, pour la France, de raffermir, en 1830, l'empire des sultans, eût été de tirer l'épée contre les Russes en armant Constantinople et en prêtant appui à Varsovie soulevée. Mais si on ne voulait pas du système qui eût opposé à la ligue de toutes les Puissances principales, la France s'appuyant sur toutes les Puissances secondaires, système plein de périls mais plein de grandeur, l'unique parti à prendre pour détruire les traités de Vienne et conserver à la France le rang qui lui convient, était celui que nous proposons dans ce chapitre.

le statu quo , n'aurait-on pu le sauver par une révolution? Si l'élément turc y était sans vigueur, n'aurait-on pu chercher une vie nouvelle dans l'élément arabe? Si la Turquie était impossible par Mahmoud, ne fallait-il pas essayer delà rendre possible par Méhémet-Ali ? Tel est le système qui , comme nous le verrons par la suite de cette histoire, obtint en France le plus de faveur. Et pourtant il était chimérique aussi.

Méhémet-Ali avait, sans nul doute, accompli de grandes choses. Il avait extirpé, en l'absorbant dans sa famille, la domination des Mameluks, sujets du sultan ; il avait fait de son pachalick d'Egypte une souveraineté presqu'indépendante; il avait tiré en quelque sorte du néant une armée instruite et disciplinée à la façon des armées d'Europe; dans un pays qui manque de chanvre, de fer, de bois de construction , il était parvenu , au moyen de ses tresors, à créer une marine; l'Egypte, à sa voix, s'était couverte d'ateliers et d'établissements dirigés par des Européens et surtout par des Français : en un mot, il avait su mettre au service de sa puissance orientale l'expérience , la science , l'industrie et les arts de TOccident. Puis, au-dessous de sa gloire, brillait celle de son fils Ibrahim, guerrier terrible et intelligent, plein de confiance dans le sort des batailles , plein de foi dans le génie paternel , bras de cette Egypte dont Méhémet-Ali était le eoeur et la tête.

Il y avait là, certes, de quoi éblouir, et il était naturel que la France, dont Méhémet-Ali aimait à se dire le protégé et l'élève , ne vît en lui qu'un con^

tinuateur de l'œuvre commencée sur les bords du Nil par le vainqueur des Pyramides, que le vicaire oriental de Napoléon; il était naturel qu'elle cherchât à consolider son influence au Caire et à Alexandrie, pour étendre le long des rives méridionales de la Méditerranée cette souveraineté nouvelle dont la prise d'Alger venait de fixer le point de départ et le centre.

Cependant, pour peu que la France eiit approfondi la situation, elleaurait vu que les créations de Méhémet-Ali reposaient sur la plus odieuse, la plus dévorante tyrannie qui fût jamais; que, pour recruter une armée , il avait eu recours à la presse des jeunes gens , et n'avait pu traîner les malheureux fellahs sous ses étendards que les mains liées derrière le dos et la chaîne au cou; qu'il avait dû, pour se former un trésor, non-seulement établir, en matière d'impôts, un abominable système de solidarité, mais encore se substituer, lui tout seul , à la nation égyptienne tout entière, se rendant ainsi l'unique propriétaire, l'unique industriel, l'unique commerçant de rÉgypte, monopole gigantesque qui avait fait du gouvernement un cliaos, de l'administration un pillage organisé, et de chaque cultivateur égyptien une machine souffrante surveillée par un soldat. La splendeur dont Méhémet-Ali se montrait entouré ne cachait donc que misère et ruines. A force de pressurer, d'exténuer la population, il en avait extrait de quoi jeter un vif échit; mais il se trouvait avoir escompté , au profit de quelques années , les ressources de plusieurs générations successives. Toute la vitalité d'une race s'était épuisée à fliire

paraître grande la vie d'un seul homme. Méhémet- Ali n'était beaucoup en Egypte que parce qu'il y était tout. Derrière lui, par conséquent, que pouvait-il y avoir? Rien.

A supposer que la civilisation telle que Méhémet- Ali l'avait entendue et pratiquée, méritât les encouragements de la France, comment l'empire ottoman aurait-il pu revivre par l'intervention d'un pareil homme? Se révolter contre le sultan, envahir la Syrie par Ibrahim, la soumettre, courir sur Constantinople Tépée à la main, il le pouvait assurément, et la suite le prouva. Mais, arrivé au seuil du sérail, aurait-il osé le franchir pour aller s'asseoir sur le trône de son maître abattu? Il lui eût été impossible d'en concevoir la pensée. L'eût-il osé, son entreprise serait-elle restée impunie? Un soldat macédonien aurait-il pu ceindre le sabre d'Osman , dans un pays où le respect du sang d'Osman est la religion même? S'il se fût présenté comme le vengeur des vrais croyants, comme le préservateur armé de la religion musulmane , outragée par les réformes de Mahmoud , détrôner le sultan eût été permis peut-être à son audace; mais le remplacer? Ceux qui connaissent l'Orient ont toujours

jugé cette hypothèse inadmissible. Et , même en l'admettant, qu'aurait donc apporté à l'empire ottoman l'usurpation de Méhémet-Ali ? Turc jusqu'au fond de lame, il savait mieux que personne combien peu valait ce prétendu élément arabe, dont on a tant parlé depuis. Cette race arabe , qu'il méprisait, qu'il avait trouvée abrutie par la mollesse et la misère, qu'il avait abrutie encore davantage parla mi-

sère et l'excès du travail; cette race arabe, qu'il ne triturait depuis si long-temps que comme la matière inerte de sa gloire , et c|ui n'avait jamais fourni un colonel à ses armées, croit-on qu'il en eût fait, au détriment des Turcs, la race dominante, et qu'il eût tenté par elle de régénérer l'empire? Il y a folie à l'imaginer. Et puis , de quelle manière cette régénération se serait-elle accomplie? Est-ce que, sous Méliémet-Ali comme sous Mahmoud, il n'y aurait pas eu en Turquie une masse confuse de populations diverses, ennemies, tendant par un effort continuel à se disjoindre et à s'affranchir? Méhémet- Ali aurait-il empêché les Maronites du Liban d'être catholiques, et les Druses d'être idolâtres? Auraitil enlevé aux Grecs , aux Juifs, aux Arméniens, leur caractère de Grecs, de Juifs, d'Arméniens? Par quel excès de tyrannie, par quel procédé d'administration, en serait-il venu à substituer l'unité à cette diversité fatale que les populations avaient sucée avec le lait et qui coulait dans leur sang? Le peuple conquérant, le peuple turc, n'ayant cessé de s'appauvrir et de se démoraliser pendant que les différents peuples conquis croissaient en importance et en richesses, le seul moyen d'unité qui eût existé en Turquie , la violence combinée avec la force , avait évidemment péri , et il avait péri pour Méh émet- Ali aussi bien que pour Mahmoud. Méhémet-Ali, à Constantinople, n'eût donc été, quoi qu'on en ait pu dire, qu'un homme plein de vie à la tête d'un empire mort.

L'empire ottoman ne pouvant subsister, venait la question du partage. Mais ce partage aurait-il pu se

faire sans injustice ? Oui. Car, où les Turcs avaientils puisé leurs droits de souveraineté sur les provinces occupées par eux? Dans la conquête. Or, la conquête ne se légitime qu'en effaçant ses violences par ses bienfaits. Lorsque le peuple conquérant n'a pas su s'assimiler les races conquises en leur faisant aimer sa civilisation ou en acceptant la leur, sa domination reste à l'état de tyrannie : forte, qu'on la subisse, ce sera bien; faible, qu'on la renverse, ce sera mieux. Les Turcs avaient-ils cherché à effacer entre eux et les populations subjuguées la ligne de démarcation tracée par la victoire? Loin de là : ils n'avaient songé qu'à rendre permanente la brutalité originaire de leur conquête, refusant aux peuples qu'ils avaient soumis l'égalité des droits civils et politiques, les traitant d'infidèles, les foulant aux pieds comme des vaincus. C'en était assez pour justifier l'intervention de l'Europe occidentale, d'autant que l'Europe était chrétienne, et qu'en dépossédant les sectateurs de Mahomet, elle affranchissait en Orient les adorateurs du Christ.

La dépossession des Turcs était en outre réclamée par le plus profond et le plus sacré des intérêts de la civilisation. En effet, \7 millions d'hommes épars sur 8G mille lieues carrées, voilà ce qu'était la Turquie d'Europe et d'Asie. 97 millions d'hommes resserrés dans un espace de moins de 86 mille lieues carrées, voilà ce qu'étaient la France, l'Angleterre, fEspagne , la Belgique et la Suisse réunies. De sorte que, sous l'influence du fatalisme, des moeurs auxquelles il s'associe et des vices qu'il couve, de magnifiques contrées étaient devenues presque désertes,

tandis que, grâce à Tinfluence d'un régime de liberté trop absolu , l'Europe en était venue à plier sous le poids d'une population exubérante. L'indication était suffisamment claire , et présentait tous les caractères d'un fait providentiel : nul doute que le vide fait en Orient ne demandât à être comblé par le trop-plein des populations occidentales ^

Dans cette situation, la France aurait eu devant elle une voie toute tracée , si sa politique n'avait pas été embarrassée et rapetissée par les préoccupations égoïstes d'un intérêt dynastique. Avec l'aide de la Russie, et au moyen de l'Orient partagé, nous pouvions anéantir à jamais les traités de ^8^15 et refaire la carte géographique de l'Europe.

Mais aux dépens de quelles nations? La réponse était fournie par notre histoire.

La vieille politique de la France, on le sait, a toujours eu pour but l'abaissement de la maison d'Autriche. Henri IV tomba sous le poignard de Ravaillac au moment même où il allait se mettre , contre f Autriche, à la tête de toute l'Allemagne protestante. La guerre de trente ans , soutenue contre Ferdinand II par l'héroïque Gustave-Adolphe, appuyé sur l'électeur de Saxe et les luthériens allemands , fut le chef-d'œuvre de la politique de Richelieu. Et Louis XIV essaya de porter le dernier coup

• C'est ce qu'a fort bien vu M. le docteur Barrachin, qui a vécu en Orient, qui connaît la Turquie, et qui a émis sur la question des idées saines. Malheureusement, M. Barrachin a cru devoir conclure, non pas à une fusion de l'Orient avec l'Occident, mais à une division nouvelle de la Turquie, division purement géographique, qu'il a voulu fonder sur les intérêts combinés de tontes les Puissances, mais qui, selon nous, n'aboutirait qu'à faire prévaloir en Orient l'intérêt exclusif de la Russie.

à la puissance autrichienne en plaçant son petit-fils sur le trône de Charles-Quint. De fait, il y avait pour la France un intérêt vital à ce qu'on ne lui enlevât pas, au midi, la liberté de ses mouvements; et tel était le danger dont la menaçait FAutriche, se rendant nécessaire au pape, pesant sur l'Italie et donnant la main à l'Espagne.

Plus tard , Napoléon ne fit que reprendre et exagérer la politique de Henri IV et de Richelieu , lorsqu'il se déclara le protecteur de la confédération germanique. C'était toujours l'Allemagne opposée à l'Autriche. Seulement, il aurait fallu opposer à l'Autriche une Allemagne indépendante et non pas une Allemagne en tutelle.

Au reste , ce ne fut là qu'un des aspects de la politique de Napoléon, et personne n'ignore qu'à l'abaissement de l'Autriche se liait dans sa pensée la ruine de l'Angleterre. Son esprit était trop élevé, sa vue trop perçante, pour qu'il ne comprît pas que le principe de concurrence introduit depuis ^ 789 dans notre ordre social nous commandait impérieusement d'étendre de plus en plus nos marchés, de conquérir au loin des comptoirs , de devenir une grande Puissance maritime enfin, et, par conséquent, d'arracher aux Anglais la dictature des mers. Napoléon a dit dans ses mémoires : « Le principal « but de l'expédition des Français en Orient était « d'abaisser la Puissance anglaise. C'est du Nil que « devait partir l'armée qui allait donner de nou- « velles destinées aux Indes. L'Egypte devait rem- « placer Saint-Domingue et les Antilles , et conci- « lier la liberté des noirs avec l'intérêt de nos

« manufactures. La conquête de cette province en- Œ traînait la perte de tous les établissements anglais « en Amérique et dans la presqu'île du Gange. Les « Français, une fois maîtres des ports d'Italie, de « Corfou , de Malte et d'Alexandrie , la Méditerranée « devenait un lac français. »

Eh bien , par un merveilleux concours de circonstances, en admettant que Tempire ottoman ne pût échapper à un partage , et que Toccupation de Constantinople par les Russes fut inévitable , les deux seules Puissances intéressées à nous repousser de rOrient et à nous exclure de tout partage étaient précisément celles qu'avait poursuivies la politique de Henri IV, de Richelieu , de Louis XIV, de Napoléon : l'Angleterre et l'Autriche.

Nous n'aurions pu, en effet, aider les Russes à s'installer à Constantinople, qu'autant qu'ils nous auraient aidé à nous établir en Syrie et en Egypte, en vertu d'un échange qui, leur donnant la mer Noire, nous eût donné la Méditerranée, Or, il était impossible que l'Autriche consentît à notre prépondérance dans la Méditerranée, à cause de ses intérêts en Italie; et, quant à l'Angleterre, elle savait bien qu'elle serait perdue le jour où, devenus maîtres du cours de l'Euphrate et de l'isthme de Suez , nous pourrions lui fermer la porte de son domaine indien.

La France , après 4850, était donc naturellement amenée à tenir à la Russie le langage que voici :

« La révolution de juillet qui vient de s'accomplir est plus que le dénoûment d'une lutte politique engagée entre la Chambre et la royauté, c'est l'explosion du sentiment national refoulé outre mesure

par les traites de ^ S\ 5. Nous sommes résolus à secouer le joug de ces traités et à refaire l'équilibre européen. Nous le pouvons en associant nos intérêts aux vôtres, après avoir cherché le lien qui les unit. Vous penchez vers l'Asie , cela est évident ; vous voulez cette moitié de l'empire du monde : quel est l'ennemi qui vous la dispute? L'Angleterre. Il vous faut la mer Noire tout entière et Constantinople : quelles sont les Puissances qui, de ce côté, gênent votre marche et enchaînent votre ambition? L'Angleterre et l'Autriche. Contre elles , nous vous offrons notre appui , mais aux conditions suivantes : à vous Constantinople et ses dépendances; à nous l'Egypte, qui attend des maîtres, et la Syrie, où notre domination a été préparée par un protectorat religieux de trois siècles. Mais, dans un tel partage du monde , la Pologne appartient à l'Occident, qu'elle couvre. Nous stipulons pour elle ; et songez qu'il y règne un esprit d'indépendance que vous n'y étoufferez que par l'extermination des habitants; songez que vous avez là , non pas un royaume à exploiter , mais un foyer de haine et de révolte à surveiller sans cesse; songez enfin que, dans une guerre générale, la Pologne soulevée deviendrait le plus grand de vos périls, le plus insurmontable de vos embarras, et qu'il vous faudrait des flots de sang pour conserver une conquête qui importe peu, après tout, à votre domination asiatique. »

Une alliance franco-russe basée sur des données semblables eût-elle paru acceptable à la Russie? Cela n'est pas douteux. Il suffit de jeter les yeux sur la carte pour comprendre ce que serait Constanti-

nople aux mains de la Russie. Pour Constantinople, Alexandre laissait TEurope à Napoléon; et Napoléon ferma l'oreille à d'aussi brillantes avances, jugeant d'un prix inestimable la possession du Bosphore ' !

D'un autre côté , Talliance franco-russe appelait l'accession de la Prusse; et en abandonnant à la Prusse une part des dépouilles de l'Autriche, nous étions autorisés à revendiquer la ligne du Rhin , en même temps que nous secondions le mouvement qui pousse l'Allemagne vers l'unité et tend à lui donner Berlin pour capitale.

Ainsi donc, et pour nous résumer : En présence de l'empire ottoman condamné à une mort inévitable , la politique de la France révolutionnaire ,

' Mais n'y aurait-il pas eu là pour l'ensemble des intérêts européens représentés par la France un danger immense? Oui, si nous n'avions pas eu soin de stipuler pour nous des compensations propres à garantir à jamais notre indépendance. Et voilà pourquoi ce n'eût pas été trop de l'Egypte, de la Syrie et de la ligne du Rhin , en échange de Constantinople.

Ces conditions admises, le danger disparaissait. D'autant que la pente de la Russie est vers l'Asie, suivant l'expression de M. de Lamartine.

M. de Lamartine est de tous nos hommes d'Etat celui qui a vu le plus clair dans la question d'Orient. Il ne pouvait t'chapper à cette haute et noble intelligence que la chute de l'empire ottoman était le signal de la régénération du monde oriental par le monde occidental. Seulement, et sur ce point nous ne pouvons être d'accord avec lui, il aurait voulu le protectorat de la Russie à Constantinople, celui delà France en Syrie, et celui de l'Angleterre en Egypte. Ce serait donner la Méditerranée aux Anglais et leur laisser les Indes. Nous maintiendrions-nous en Syrie, resserrés entre les Russes et les Anglais? Et combien petite serait la compensation que nous réserverait un système qui livrerait aux premiers Constantinople et aux seconds Alexandrie! Car ce que M. de Lamartine appelle un protectorat se changerait bien vite en souveraineté. La France réduite au protectorat orageux de la Syrie ? Mais , pour Constantinople abandonnée aux Russes, Napoléon trouvait que l'Egypte elle-même, devenue française, n'eût pas été un dédommagement suffisant!

faisant suite à celle de Henri IV, de Richelieu et de Napoléon , consistait à contracter avec la Russie et la Prusse, contre TAngleterre et l'Autriche, une alliance d'intérêts ayant pour résultats voulus et prévus : rétablissement définitif des Russes à Constantinople et la consécration de leur prépondérance en Asie; rétablissement de la France en Syrie et en Egypte et la consécration de sa prépondérance sur la Méditerranée devenue un lac français ; la reconstitution du royaume de Pologne, avec adjonction de la Gallicie; l'agrandissement de la Prusse aux dépens de l'Autriche , pour prix de la ligne du Rhin cédée à la France; et, comme conséquence nécessaire de la ruine de l'Autriche , l'indépendance de l'Italie.

Ce plan, tout en fournissant pour la guerre des ressources incalculables, revenait à faire de la France la protectrice de toutes les Puissances secondaires injustement opprimées, et de la Russie ellemême l'instrument intéressé de leur affranchissement. Combattre l'Angleterre , n'était-ce pas sauver l'Irlande et venger le Portugal? Combattre l'Autriche, n'était-ce pas relever la nationalité italienne? Obtenir la ligne du Rhin, n'était-ce pas substituer, pour les Belges, une association toute fraternelle à un asservissement odieux? Amener la Russie à accepter, pour la Pologne rendue à l'indépendance,, les plus magnifiques dédommagements , n'était-ce pas du même coup pourvoir à la sécurité de l'Europe et remplir le devoir de reconnaissance qui nous était imposé?

Donc , ici , la guerre d'intérêts se trouvait asso-

clée , par la seule force des choses , à la guerre de principes \

Il esta remarquer aussi , — et nous insistons sur ce point, — que le plan qui vient d'être exposé n'aurait eu rien de forcé , rien d'arbitraire. Car il découlait du mouvement naturel des peuples et il se combinait avec les tendances générales dans chaque partie de l'Europe. N'y avait-il pas, en effet, tendance logique et presque irrésistible : de la France à s'étendre sur la Méditerranée, de la Russie à occuper Constantinople, de la Prusse à donner

' On objectera peut-être au système que nous venons d'exposer qu'il eût été fort étrange de préférer , après la révolution de juillet, l'alliance d'un despote à celle d'une monarchie constitutionnelle, et d'une niouarcliie constitutionnelle par qui cette révolution avait été ardemmeul ai>plaudie. Certes, plus que personne nous estimons et admirons, pour peu qu'on le sépare de son gouvernement, ce grand peuple de lAugleterre. JVlais , franchement, nous ne voyons pas pourquoi nous sympalliiserions avec le régime constitutionnel anglais, qui consacre la plus exécrable tyrannie qui ait jamais existé. Quel lien politique y a-t-il entre une nat.on qui , comme la nôtre , a consenti , pour extii-per le régime aristocratique, à passer par toutes les convulsions de la plus formidable anarchie, à s'épuiser par une guerre sans exemple et sans nom,

à se noyer à demi dans le sang de l'Europe et dans son propre sang

et une nation qui, comme la nation anglaise, ne vit que des excès et des usurpations permanentes de l'aristocratie ? Avons-nous sitôt oublié que c'est contre les principes de notie immortelle révolutiou que l'Aûgieterre a poussé tout le ccutinent, dont elle seule salariait la colère?

El, quant à l'accueil fait en Angleterre à la révolution de juillet, depuis quand de pareilles manifestations sont-elles décisives aux yeux duu homme d Lu.l? Lorsque la question belge s'est présentée, la sympatliie des Anglai» pour nuire révolution les a-t-elle empêchés de faire obstacle à nos prétentions même les plus légitimes? El n'ont-ils pas tout mis en ccuvie pour laiie revivre, à notre détrimeul, autant qu'il était possible, la pensée de défiance et do haine qui , en 1815, avait présidé à la formation du royaume des Pays-Bas?

S'imaginer que la Russie eût repoussé une alliance d'intérêts, éminemment favorable pour elle, et cela par zèle monarchique, alors surtout qu'elle avait si peu de chose à craindre de la propagande de nos idées, c'est une véritable puérilité.

une tête à l'Allemagne reconstituée, de la Belgique à se séparer de la Hollande, de la Pologne à reprendre sa nationalité , de l'Italie à proclamer son indépendance ?

Mais hélas! les destinées de notre pays se trouvèrent égarées, après 4 850 , aux mains d'hommes sans portée, sans vues, sans élévation d'esprit, sans force d'âme. Ces hommes qui se croyaient pratiques parce qu'ils étaient médiocres, et habiles parce qu'ils n'osaient rien de grand , ne virent pas que la question d'Orient renfermait le sort du monde; il leur échappa que si la France ne profitait point , pour rendre l'Egypte française , du désir violent et victorieux qui poussait les Russes à Constantinople, les Anglais, tôt ou tard, feraient ce que nous avions négligé, s'établiraient à Alexandrie, prendraient la Méditerranée en échange de la mer Noire abandonnée à la Russie, et nous feraient tomber de la sorte au rang des Puissances secondaires.

Puisque le Cabinet des Tuileries ne voulait que le stalu quo , puisqu'il prenait pour point de départ l'intégrité de l'empire ottoman, au moins aurait-il dû mettre de la suite à faire prévaloir cette idée. Eh bien, il ne sut même pas rester conséquent avec lui-même. On se rappelle avec quelle colère insensée le général Sébastiani destitua le général Guilleminot , parce que cet ambassadeur avait activement travaillé à miner l'influence des Russes en Turquie; on se rappelle ces paroles prononcées à la tribune par le ministre des affaires étrangères : « L'empire ottoman n'est plus qu'un ca- < davre. » Voilà quelle conduite, voilà quel lan-

g^age tenaient, à la face de l'Europe, ceux qui avaient pris pour point de départ de leur politique la conservation de la Turquie, le slatu quo oriental! La postérité croira difficilement à un tel excès d'imprévoyance. Mais le récit des faits subséquents va montrer jusqu'où le gouvernement français sut aller dans cette carrière de fautes et de folies.

Vers la fin de 4 83^ , Méhémet-Ali avait envoyé Ibrahim à Saint-Jean-d'Acre pour en faire le siège. Le pacha d'Acre, Abdallah, était un homme pétri de présomption et de ruse. Révolté contre la Porte et menacé par sa vengeance , il avait accepté auprès d'elle le patronage artificieux du pacha d'Egypte, et s'était lié à sa fortune par des engagements qu'il viola. Mais le ressentiment de Méhémet-Ali n'était que le prétexte de cette guerre. Elle avait une cause plus profonde. Méhémet-Ali convoitait la Syrie, annexe presque indispensable de l'Egypte. Il la convoitait pour s'agrandir , et aussi pour se défendre. Car le sultan le redoutait, l'enviait; et l'homme le plus puissant de l'empire après Mahmoud, Khosrew^- Pacha , que Méhémet-Ali avait supplanté en Egypte, brûlait de l'anéantir. En butte à de sourdes machinations et enlacé par l'intrigue, un coup de poignard pouvait avoir raison de sa gloire. Il le savait ; et le sultan , dont il recevait les ordres en s'inclinant jusqu'à terre, il le tenait pour son plus irréconciliable ennemi. Ibrahim arriva donc devant ces murs de Saint-Jean-d'Acre, qui , franchis par Napoléon , lui eussent valu la conquête de l'Asie et la domination du globe ; Abdallah opposa aux Egyptiens une longue résistance ^ succomba enfin , et fut

traîné captif en Égy te, où Méhémet-Ali, qui n'avait pas besoin de lui pour esclave , se plut à le traiter en souverain déchu. La Porte s'était émue. Elle envoie contre Ibrahim, Husseïn-Pacha , l'exterminateur des janissaires. Ibrahim invoque le dieu de son père, marche contre les Turcs, les taille en pièces à Homs , achève de les disperser à Deylan et parle en maître aux Syriens frappés d'admiration. L'épouvante règne au sérail. Mahmoud s'adresse alors, pour sauver la Syrie, pour sauver peut-être Constantinople , au vainqueur de Missolonghi , à Reschid-Méhémet, grand-visir, et le premier entre tous les hommes de guerre de l'empire. Reschid- Méhémet part à la tcte d'une armée nombreuse , bien résolu à ne point courir les chances d'une bataille rangée, et préparant tout pour cette guerre irrégulière dont il avait le génie. Mais il laisse derrière lui Kosrew-Pacha, qui, jaloux du grand-visir et impatient de sa chute, entrave, en sa qualité de séraskier, tous h s plans de Reschid-Méhémet et lui fait imposer par le sultan la nécessité d'une action d'éclat. La France s'étant arrêtée à l'idée de maintenir intact, pour mieux l'opposer aux Russes, l'empire de Mahomet II, elle aurait dii faire îles vœux pjour Reschid-Méhémet : elle fit des vœux pour Ibrahim. La rencontre eut lieu à Koniah, le 21 décembre 4852. D'un côté, dix mille Égyptiens, de l'autre soixante mille Turcs, et, entre les deux armées, un brouillard épais. Les Turcs engagèrent l'action par une vive canonnade, qui, perçant le brouillard et jetant sur le champ de bataille des lueurs rapides , révéla leurs positions au regard per-

çant dlbrahim. Les deux armées se choquèrent presque dans les ténèbres, et la déroute des Turcs fut complète. Le grand-visir, que des cavaliers égyptiens avaient rencontré courant , tout effaré , sur le champ de bataille, et jouant sa vie en soldat, le grand-visir fut fait prisonnier. Il se croyait perdu : par une bizarrerie qu'expliquent les mœurs orientales, Ibrahim le salua comme son chef, but dans la coupe dont Reschid-Méhémet hésitait à approcher ses lèvres, craignant qu'on n'y eût mis un breuvage empoisonné , et lui donna toutes les apparences du commandement dont il gardait la réalité. La bataille de Koniah décidait tout. Ibrahim n'eut qu'à étendre la main sur la Syrie. Il pouvait plus encore. Qu'il criât : en avant! et Constantinople était à lui.

Telle était, au commencement de l'année ^1835, la situation des choses en Orient. Pour peu qu'Ibrahim tardât à détrôner Mahmoud, les véritables vainqueurs à Koniah, c'étaient les Russes. Ne venait-on pas de leur fournir l'occasion d'aller, comme protecteurs du sultan, dresser leurs tentes sur les rives du Bosphore? Et en effet, à la première nouvelle du désastre de Koniah, Mahmoud, glacé d'effroi, s'était tourné vers Sébastopol. Qui le croirait? En présence de ces graves complications , si lentement préparées, le Cabinet des Tuileries se trouva pris au dépourvu. Il n'avait pas d'ambassadeur auprès de la Porte; et son chargé d'affaires, M. de Varennes, était sans instructions.

Il fallait pourtant que le gouvernement français prît un parti ; et, puisqu'à tort ou à raison il jugeait possible l'inviolabilité de Constantinople, il devait,

ou se prononcer avec énergie contre Méhémet-Ali , ou encourager résolument Ibrahim à compléter le succès de sa révolte. Car, dans le premier cas , Tintervention égoïste des Russes cessait d'être nécessaire; et, dans le second, Ibrahim triomphant était donné pour défenseur à Constantinople.

Rien de tout cela ne fut compris , et M. de Varennes resta livré à ses inspirations personnelles. Son rôle était difficile. Il avait à écarter de Constantinople les Russes, qui étaient impatients de s'y montrer et que les terreurs du sultan y appelaient. Et comment atteindre ce résultat, si l'on n'arrêtait pas Ibrahim? Or, M. de Varennes pouvait bien employer auprès du conquérant de la Syrie et auprès de Méhémet-Ali , la voie des conseils et des sollicitations ; mais , pour réusssir, il aurait fallu être en mesure de parler avec autorité, de menacer si les prières ne suffisaient pas. Et c'est ce que l'imprévoyance du Cabinet des Tuileries mettait M. de Varennes dans l'impossibilité de faire. Il parvint néanmoins à contrebalancer pendant quelque temps l'influence russe, et la manière dont il mit à profit les circonstances témoigna d'une grande dextérité. La Russie s'était hâtée d'offrir au sultan le secours de cinq vaisseaux et de sept frégates , et elle avait envoyé à Mahmoud le général Mourawief, chargé de disposer tout pour l'intervention et de pousser jusqu'à Alexandrie. Le général Mourawieff eut le tort de faire un peu trop sentir aux Turcs l'injure de sa présence. Il parcourut les casernes , il affecta avec les soldats turcs le ton du commandement. C'était souffler sur des cendres, mais swr des cendres

encore brûlantes. Il se trouva que les sujets avaient le cœur moins servile que leur maître. Une agitation alarmante se déclara dans la capitale. Le pacha d'Egypte, du moins, n'aurait pas humilié à ce point devant l'aigle noir à deux têtes la majesté du croissant ! Voilà ce que beaucoup pensèrent ; et Méhémet- Ali compta dans le divan plus d'un partisan caché. Mahmoud, d'ailleurs, semblait prendre je ne sais quel téméraire plaisir à braver son peuple. Au moment même où il lui donnait le spectacle d'un abaissement sans exemple , il se livrait avec des chrétiennes à de profanes amours ; et, plus hardi de jour en jour, il insultait aux vieilles croyances en se plongeant dans l'ivresse. On eiit dit qu'il voulait s'étourdir sur sa faiblesse à l'égard de l'étranger en redoublant d'audace à l'égard de la nation ; sortes de dédommagements naturels aux âmes qui se partagent entre la pusillanimité et l'orgueil !

M. de Varennes s'empara de toutes les ressources que lui offrait ce concours de circonstances. 11 réchauffa ce qu'il y avait encore de patriotisme dans le divan ; il entretint dans des sympathies toutes françaises le reis-effendi, dont il possédait l'amitié et qui était l'ennemi secret des Russes ; enfin, il fut heureusement servi dans sa lutte contre M. de Boutenieff, ministre plénipotentiaire de Russie, par la mort d'Antoine Franchini, drogman ^ fameux dont les services étaient fort utiles au Cabinet de Saint-Pétersbourg.

Méhémet-Ali avait fait savoir qu'il n'était pas

' Interprète,

éloigné de traiter avec la Porte : M. de Varennes profita de cette ouverture pour pousser à un arrangement direct, et, soutenu par le reis-efFendi , par les secrètes dispositions de plusieurs membres du divan, par les mécontentements de Constantinople, par le nom de la France , qui n'avait pas encore tout-à-fait perdu à cette époque le respect du monde, il décida le sultan à faire partir pour l'Egypte Halil-Paclia. Les propositions portées par Halil à Méhémet-Ali consistaient dans la cession des petits pachaliks de Seyde , de Jérusalem , de Naplouse et de Tripoli. Cette démarche mettait la Russie en dehors des affaires turques. Aussi le général Mourawieff s'élança-t-il sur les traces du négociateur, le Cabinet de Saint-Pétersbourg ne voulant à aucun prix que l'empire ottoman s'accoutumât à pourvoir lui-même à son salut !

Jusque-là Tinfluence française avait gagné du terrain. Mais la médiation de la France n'avait été acceptée et ne pouvait l'être qu'à une condition : c'est qu'Ibrahim serait sommé de retirer la menace qu'il tenait perpétuellement suspendue sur Constantinople. Ici commençait pour nous la difficulté, parce qu'encore une fois le gouvernement français n'avait rien prévu, rien préparé pour une solution. M. de Varennes avait bien , il est vrai , pris l'engagement d'écrire à Ibrahim et à Méhémet-Ali pour que les Egyptiens suspendissent leur marche ; mais le pacha d'Egypte et son fils s'étaient avancés si loin qu'il leur était impossible de s'arrêter devant des prières que n'appuyait pas l'appareil de la force. Là était l'écueil, Ibxahim se contenta de répondre

qu'il ne pouvait qu'exécuter les ordres de son père, et, sous prétexte qu'à Koniali son armée manquait de vivres, il annonça qu'il allait se porter en avant. Il eut soin de donner en même temps la liberté au grand- visir, qu'il chargea de demander pour lui au sultan la permission d'arriver jusqu'à Brousse ; acte dérisoire de soumission qui, partout ailleurs qu'en Orient, eût été une ironie insolente et grossière !

Le mouvement d'Ibrahim renversait l'œuvre de M. de Varennes. Plus effrayé que jamais, le sultan sollicita d'une manière furtive les secours de la Russie, entraîné qu'il était vers cette dépendance honteuse, non-seulement par ses inquiétudes, mais encore par les intrigues d'Achmet-Pacha, instrument de l'ambition étrangci*e. 11 importe de noter ici, comme une preuve de l'hostilité sourde qui animait contre les Russes plusieurs des plus hauts personnages de l'empire, que ce fut par un membre même du divan que M. de Varennes fut mystérieusement instruit des démarches nouvelles de Mahmoud. Il se mit aussitôt en mesure de les com- ]»;»ltre, et celte fois encore, les circonstances lui viin-cnt en aide.

La néjrociation ouverte à Alexandrie était terminée. Méhémet-Ali a^ait accueilli le général Mourawieff avec politesse, mais sans s'incliner devant sa médiation. Q Liant aux propositions du sultan, il les avait nettement repoussées. Il demandait toute la Syrie et le pachalik d'Adana. lîalil accepta ces conditions, sauf la sanction du divan, et Méhémet-AIi envoya ordre à son fils de s'arrêter à Kutaya.

Le retour du général Mourawieff à Constantinople,

où il venait répandre la nouvelle de la paix prochaine, et la halte d'Ibrahim, changèrent encore une fois la face des choses. Les secours russes furent contremandcs.

Sur ces entrefaites , l'amiral Roussin arriva , comme ambassadeur, à Constantinople. Il y apportait d'autres idées que M. de Varennes. Toute la politique de M. de Varennes avait consisté à écarter la Russie des rives du Bosphore, sans entrer précisément dans la question turco-égyptienne. L'amiral Roussin arrivait en Turquie avec des vues plus complètes ; il y arrivait résolu à la défendre tout à la fois contre la Russie et contre Méhémet-Ali. C'était renoncer aux bénéfices que la France attendait de la consolidation de son influence en Egypte ; mais , outre que les éléments de cette influence avaient été fort mal analysés, le système de l'amiral Roussin avait l'avantage d'être net et logique. Puisqu'on ne parlait même pas de reconstituer par Méhémet-Ali l'unité de la Turquie et qu'on la regardait, maintenue dans son intégrité, comme une digue opposée aux Russes, comme un boulevard nécessaire de l'Europe occidentale, il fallait évidemment refouler Méhémet-Ali en Egypte : d'abord pour enlever tout prétexte aux Russes d'intervenir , et ensuite pour empêcher l'irrémédiable afiaiblissement de l'empire, coupé en deux.

Malheureusement', l'amiral Roussin ne devait être en Turquie que le représentant de ses propres idées. Par une insouciance vraiment inouïe dans les fastes de la diplomatie, pendant que le gouvernement finançais envoyait à Constantinople un am-

bassadeur pénétré de la nécessité de protéger Mahmoud contre Méhémet-Ali, ce même gouvernement avait pour consul général à Alexandrie un homme convaincu de la nécessité d'agrandir Méhémet-Ali aux dépens de Mahmoud. Jamais plus pitoyable anarchie ne s'était introduite dans les relations extérieures d'un grand peuple. Les conséquences ne se firent pas attendre.

L'amiral Roussin était entré à Constantinople le i 7 février ^ 853. Son premier soin fut de demander au reis-eflfendi une entrevue que, malgré la solennité du Bairam, il obtint sans peine. La rudesse du marin s'alliait chez lui à la dignité de l'ambassadeur : il exigea impérieusement que les secours russes fussent contremandés, et on lui donna sur ce point toutes les assurances convenables.

Mais la Russie avait pris ses mesures pour ne pas recevoir à temps les contre-ordres, et le 20 février, trois jours après l'arrivée de Tembassadeur français, une escadre russe de dix bâtiments de guerre entrait dans le Bosphore.

L'ambassadeur français déclara aussitôt que, si l'escadre n'était pas renvoyée, il suspendait le déchargement de ses bagages. La Porte répondit qu'elle s'empresserait de renvoyer les Russes, si, de son côté, l'amiral Roussin sauvait Constantinople d'Ibrahim. Il s'y engagea par écrit le 2\ février, prit sur lui de conclure la paix aux conditions que Halil avait portées à Alexandrie, et, fidèle à sa promesse, il écrivit à Méhémet-Ali, pour le sommer de se contenter des pachalicks de Seyde, de Tripoli, de Jérusalem, de Naplouse, une lettre pressante et hautaine.

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