LE SOULÈVEMENT DE MARSEILLE AVORTE
sissait, mais elle se composait surtout de femmes. Sur presque tous les visages on ne lisait que la curiosité, l'indifférence ou le soupçon. « C'est un mouvement ordonné « par la police, » murmuraient quelques voix. Les conjurés commençaient à se décourager. Après avoir fait quelques pas sur le port, ils prirent le parti de remonter le quartier Saint- Jean. Les portes, les fenêtres, se fermaient de toutes parts sur leur passage, et les personnes mômes qui les encourageaient par leurs cris s'abstenaient de les suivre. Ils comprirent alors que le mouvement était manqué et résolurent de se disperser. Mais, en ce moment, la tête du rassemblement parut vis-à-vis du Palais de justice. Un peloton du 13e de ligne y était de garde, sous les ordres du sous-lieutenant Chazal. Cet officier aperçoit une petite troupe arrivant en désordre et, au premier rang, un jeune homme qui agitait un mouchoir au bout d'un sarment. Il ordonne à ses soldats de se former, se porte lui-même en avant, et, tandis que le rassemblement se dispersait, on arrêtait MM. de Candole, de Bermond et de Lachau, qui s'étaient trouvés séparés de leurs compagnons. A une heure, un billet fut remis à la duchesse de Berri, dans sa retraite ; il ne contenait que cet avertissement laconique : « Le mou- « vement a manqué, il faut sortir de France. »
La duchesse de Berri fut attristée, mais non pas abattue. Elle voulait d'abord gagner l'Espagne pour se rendre de là en Vendée. On lui représenta que la tempête grondait encore , qu'aucune barque ne pouvait en un pareil moment se risquer sur les flots ; que, d'ailleurs, l'éveil ayant été donné, le rivage était couvert de douaniers attentifs. Elle résolut alors de parvenir dans la Vendée en traversant la France, et rien ne fut capable d'ébranler sur ce point sa
résolution. A Massa, elle avait eu un songe dans lequel le duc de Berri lui était apparu et lui avait dit : « J'ap- « prouve vos projets; mais vous ne réussirez pas dans le « Midi; vous n'aurez du succès qu'en Vendée. » Ce songe avait produit sur elle une impression profonde que les derniers événements n'étaient pas de nature à affaiblir. Elle quitta donc son asile, s'égara dans les bois, fut obligée de passer la nuit dans une misérable hutte dont il fallut enfoncer la porte, et alla enfin se réfugier chez un républicain, auquel elle se présenta en disant : « Je suis « la duchesse de Berri. » Le républicain offrit une hospitalité discrète et généreuse à cette mère fugitive d'un prétendant. Le 2 mai, à cinq heures du soir, elle entrait dans le château de M. de Bonrecueil, un de ses partisans les plus zélés, et, dans la soirée du 4, elle était en route pour l'Ouest avec MM. de Mesnard, de Villeneuve et de Lorge, dans une calèche attelée de chevaux de poste. Elle avait laissé pour adieux à ses amis ces trois mots : « Mes- « sieurs, en Vendée ! »
Cependant, le 3 mai, dans la soirée, les passagers du Carlo- Alberto aperçurent à l'horizon une longue colonne de fumée. Bientôt ils virent paraître un bateau à vapeur, le Sphynx, qui s'avançait rapidement. Une de ses embarcations se détacha, et deux officiers montèrent à bord du Carlo-Alberto. MM. de Saint-Priest, Adolphe de Bourmont, de Kergorlay fils, Sala, et M"e Lebeschu, étaient à table sur le pont. Ils firent bonne contenance pendant que l'un des deux officiers examinait les papiers de bord. Mais sur l'objet d'une visite semblable, toute illusion était évidemment interdite. Le Spliynx remorqua le Carlo-Alberto jusqu'à Toulon. En quelques instants, le bruit courut
LE CARLO-ALBERTO DIRIGÉ SUR AJACGlO. 253
dans toute la ville que la duchesse de Berri était prise. N'osant pas se rendre sur le Carlo- Alberto pour s'en assurer, l'amiral Rosamel y envoya le lieutenant Sarlat. Celui-ci demanda donc à être introduit auprès de la dame qui était à bord. A l'aspect de M"e Lebeschu, qui avait pris le nom de Rosa Staglieno, M. Sarlat ne put se défendre d'un certain trouble ; ce fut à peine s'il prit le temps de la considérer avec attention, et il se retira convaincu que la duchesse de Berri était à bord du Carlo-Alberto. La nouvelle en fut immédiatement transmise à Paris par le télégraphe, et le Carlo-Alberto fut dirigé sur Ajaccio. Il y resta jusqu'au 8 mai, sous le coup de la surveillance la plus active. Le 8, quatre des passagers suspects furent transférés à bord du Nageur, et conduits à Marseille, où on les plaça sous mandat de dépôt après les avoir interrogés. Quant à la fausse duchesse de Berri, on se disposait à lui faire prendre, sur la Bellone, la route d'Holy-Rood, lorsqu'un aide de camp du roi, M. d'Houdetot, qui était accouru de Toulon pour voir la princesse, découvrit l'erreur, et sauva ainsi le gouvernement du ridicule d'une mystification complète.
Mais déjà l'erreur propagée par le télégraphe avait porté ses fruits; et tandis qu'à Paris on s'occupait exclusivement de la dame voilée du Carlo- Alberto, tandis qu'on y discutait avec une vivacité sans égale la question de savoir si on ferait peser sur la duchesse de Berri, factieuse et prisonnière, le niveau de l'égalité, la princesse traversait la France en chaise de poste, passant inaperçue au milieu des gendarmes, présentant ici M. de Lorge comme son mari, le faisant passer ailleurs pour son domestique, et s'amusant de toutes ces ruses, de tous ces périls.
C'est ainsi qu'elle arriva au château de Plassaç, près de Saintes, et là fut rédigé Tordre qui fixait au 24 mai la prise d'armes.
Un avocat de Nantes, M. Guibourg, partit porteur de cet ordre, et la duchesse de Berri ne tarda pas à le suivre. Le 17 mai, à neuf heures du matin, elle arrivait au château de la Preuille, près de Montaigu. Une substitution semblable à celle qui avait eu lieu à Massa trompa le postillon, qui partit pour Nantes sans savoir qu'il laissait derrière lui la guerre civile.
Quelques jours après, la duchesse de Berri montait en croupe de M. de la Roche Saint- André, et, suivie de M. de Mesnard, elle se rendait aux Mesliers, métairie qui allait lui servir d'asile. Elle avait revêtu le costume des jeunes paysans de la Vendée; une perruque noire cachait ses cheveux blonds, et elle avait nom Petit Pierre. Heureuse si la fortune ne l'eût condamnée qu'aux privations et aux accidents d'un pèlerinage dont la singularité même charmait son cœur !
Mais de graves soucis l'attendaient. Car tous les chefs vendéens ne partageaient pas l'ardeur dont se sentaient animés MM. de Charette, de Bordigné, de Pontfarcy, de la Roché-Macé, Gaullier, de Tilly, Clinchamp. A côté de ceux qui croyaient tout possible à leur enthousiasme et à leur audace, il y avait ceux qui jugeaient la Vendée incapable de prendre avec succès l'initiative de la révolte. Ces derniers étaient soutenus par les comités de Paris, et avaient pour principaux représentants, dans TOuest, MM. de Goulaine, delà Roche Saint-André, de Goyon, de Tinguy.
Le soir du *21 mai, la duchesse de Berri eut, aux Mes iierSj avec ces chefs qu'elle avait mandes auprès d'elle, un