‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 108 sur 176 · ENTREVUE DE M. BERRYER AVEC LA DUCHESSE DE BERRI · texte numérisé non relu

ENTREVUE DE M. BERRYER AVEC LA DUCHESSE DE BERRI

Aussitôt les Chateaubriand, les Fitz- James, les Bellune, les Hyde de Neuville, les Pastoret, prirent l'alarme, et M. Berryer fut député par eux à la princesse pour la détourner de son dessein.

Conduit secrètement aux Mesliers, il trouva la mère de celui qu'il appelait son roi dans une chambre triste et dépouillée. Enveloppée d'un châle écossais, la duchesse de Berri était couchée sur un lit de pauvre apparence. Près d'elle était une table couverte de papiers et supportant deux paires de pistolets. Là, en présence de MM. de Charette et de Mesnard, M. Berryer supplia la princesse de quitter la Vendée, et pour l'y décider, il employa toutes les ressources de son éloquente parole. Mais céder la victoire avant le combat ; s'enfuir obscurément d'un pays où semblaient l'avoir appelée les ombres de Cathelineau, de Bonchamps, de d'Elbée, de Lescure ; abandonner, sans même avoir essayé de la fortune, ceux qui s'étaient compromis pour la querelle de son fils; souffrir enfin que l'Europe mît en doute si la légitimité avait succombé à force d'impuissance.... la duchesse de Berri ne s'y pouvait résoudre, et quelques mots violents échappés à son dépit, le feu de son regard, l'altération de ses traits, montraient assez combien la prudence coûtait à sa nature passionnée. Elle céda pourtant, après une résistance très-animée, très opiniâtre, et il fut convenu qu'elle sortirait de France, à l'aide d'un passe-port que M. Berryer mettait à sa disposition.

Mais, le lendemain, M. de la Roche Saint- André lui ayant apporté une lettre cachetée de cire rouge, timbrée de Toulon, et à l'adresse de Bernard, nom qu'elle portait dans le Midi : « Oh mon Dieu ! s'écria-t-elle en y jetant les yeux, « tout le Midi est en feu! Non, non, je ne partirai pas! »

Etait-ce une ruse de sa part? Etait-ce une fausse nouvelle que certains partisans du mouvement lui faisaient parvenir pour la retenir en Vendée ' ? Quoi qu'il en soit, elle écrivit sur-le-champ à M. Berrver que sa résolution de la veille était changée, et elle se hâta d'adresser au baron de Charette une lettre qui se terminait par ces mots : « Mon cher « ami, ne donnez pas votre démission, puisque Petit Pierre « ne donne pas la sienne. »

Mais, par une fatalité qu'expliquent suffisamment les divisions du parti royaliste, le maréchal Bourmont, arrivé à Nantes le 19 mai, avait jugé intempestive la prise d'armes ordonnée parla duchesse deBerri, et un contre-ordre venait d'être expédié aux différents chefs. Il est vrai que, dans une entrevue subséquente du maréchal et de la princesse, la prise d'armes fut de nouveau ordonnée, et fixée à la nuit du 3 au 4 juin. Vain retour! le contre-ordre avait tout désorganisé ; il avait porté parmi les insurgés l'incertitude, la défiance, le découragement, la confusion. Ceux qui n'eurent pas le temps de le recevoir commencèrent leur mouvement

1 Le fait dont il s'agit ici, et qui repose sur le double témoignage de MM. de Goulaine et de la Roche Saint-André, a été consigné dans un ouvrage de M. Johanet, intitulé la Vendée à (rois époques. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans une brochure publiée par M. de Charette en réponse au livre de M. Johanet : « Je ne dis pas que M. de la Roche Saint-André « n'ait remis à son altesse royale une lettre timbrée de Toulon ; mais je nie « positivement qu'elle fût fausse, et qu'elle portât avec elle le caractère de « gravité que nos antagonistes, pour ne pas dire nos accusateurs publics, « veulent lui donner, il est fort possible que Madame ait reçu, pendant mon « absence, une lettre de Toulon : ses amis lui écrivaient souvent, et lui « laissaient l'espérance d'une insurrection prochaine; mais aucun n'avait « mission de lui annoncer que les provinces méridionales fussent en feu. « Non, monsieur, la détermination prise par Madame de rester en Vendée « ne peut être due au contenu de cette dépêche : autrement, elle eût pris « soin d'en informer tous ses amis. » [Quelques Mots sur les événements de la « Vendée en i832, par le baron de Charette, p. 56.)

Page 1