CHAPITRE VIII
Mort du duc de Reichstadt. — Les Saint-Simoniens à Ménilmontant ; leurs pratiques; réhabilitation de la domesticité. — Procès du 27 août. — Importance capitale de ce procès. — Incidents. — Débats. — Dissolution de la famille saint-simonienne. — Intrigues pour la formation du ministère du 11 octobre. — Ministère du 11 octobre. — Portrait de M. Thiers. — Arrestation de la duchesse de Berri à Nantes. — Affaire du coup de pistolet. — Luttes parlementaires.
La défaite des républicains avait enflé le cœur de leurs ennemis. Lorsqu'un parti est vainqueur, il est rare qu'il ne se hâte pas d'épuiser son triomphe : autant la terreur de la Cour avait été profonde, autant sa joie se montrait insultante et emportée. Déjà beaucoup cherchaient à masquer, sous les dehors du fanatisme, la honte de leur bassesse, et, prosternés devant une dynastie née de la veille, ils l'eussent volontiers proclamée impérissable. Or, il arriva que, dans ce temps-là même, le duc de Reischtadt mourut.
Par une belle et calme journée, on vit s'avancer, à travers une foule muette, dans cette capitale de l'Autriche oii Napoléon avait jadis fait entrer ses aigles, un cercueil que précédaient une voiture et quelques cavaliers. Des hommes marchaient à côté, portant des torches. Quand on fut arrivé à l'église, le commissaire de la Cour, suivant un
usage remarquable du pays, se mit à décliner le nom et le rang du défunt; puis, frappant à la porte, il sollicita feutrée du temple. Les princes et les princesses de la maison d'Autriche attendaient le mort, et l'accompagnèrent dans le caveau où allait pour jamais descendre la fortune de l'Empire.
La mort du fils de Napoléon ne causa aucun étonnement parmi les peuples. On le savait d'une santé très-languissante. D'ailleurs, on avait parlé d'empoisonnement, et ceux qui croient tout possible à la frayeur ou à l'ambition des princes, ceux-là disaient : Il porte un trop grand nom pour vivre !
Quoi qu'il en soit de ces bruits, inépuisable aliment de la crédulité populaire, les hommes dévoués à la maison d'Orléans se trompaient, s'ils ne virent dans la mort du duc de Reischtadt que l'éclipsé d'un prétendant. Car cette mort ne faisait que signaler la fatalité d'une loi terrible, en cours d'exécution dans ce pays. Pour trouver un successeur à Louis XIV, il avait fallu descendre jusqu'à son arrièrepetit-fils. Il y avait eu la mort d'un héritier présomptif entre Louis XV et Louis XVI. Un autre héritier présomptif, Louis XVII, avait cessé de vivre presque sans qu'on le sût. Le duc de Berri était tombé sanglant à la porte d'un spectacle. Le duc de Bordeaux venait de faire le fatal voyage de Cherbourg, et maintenant, c'était sur l'héritier présomptif de Napoléon lui-même que s'accomplissait l'arrêt inexorable que Dieu, depuis plus d'un demi-siècle, semblait avoir prononcé contre l'orgueil des dynasties qui se prétendent immortelles. Je n'achève pas par respect pour un deuil qui dure encore; mais la mort du duc de Reichstadl ne devait point fermer la série
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Un des premiers actes qui révélèrent l'empressement du Pouvoir à tirer parti de sa victoire, fut la suspension violente du culte saint- simonien.
Depuis que Bazard et Enfantin s'étaient séparés, un nouveau schisme avait affligé la famille saint- simonienne. Nous avons exposé les idées d'Enfantin sur la mission du couple-prêtre relativement au mariage. Ces idées, M. Olinde Rodrigues ne les partageait point. Il admettait bien le divorce dans certains cas et après certaines épreuves; mais, tant que le mariage subsistait, il le voulait sacré, inviolable, et indépendant de l'autorité du prêtre en tout ce qui concerne rintimitë du cœur ou des sens. D'autre part, M. Olinde Rodrigues était loin de s'en remettre d'une manière absolue à la décision de la femme qui, la première, viendrait s'asseoir sur le trône pontifical. Une niait pas qu'à la prêtresse il n'appartînt de révéler le code de la pudeur, la loi des convenances; mais cette loi, suivant lui, devait satisfaire à des conditions rigoureuses; il demandait que l'enfant pût toujours reconnaître son père, et il repoussait d'avance, comme inconciliable avec l'essence du mariage, toute formule conduisant à une profanation quelconque de Y intimité des époux.
De tels dissentiments étaient trop graves pour ne pas amener une rupture. Elle eut lieu avec beaucoup de retentissement et d'éclat. Olinde Rodrigues appela les Saint-Simoniens à lui comme à l'héritier direct des doctrines du maître, ce fut en vain. Alors l'emprunt qu'il avait émis se trouva naturellement discrédité, les embarras financiers s'accumulèrent. Bientôt la famille de la rue Monsigny dut se dissoudre.
Dans cette crise, le calme d'Enfantin ne se démentit pas.
Il possédait à Ménilmontant, au point culminant de la côte, une maison et un jardin : il résolut d'en faire un lieu de retraite, d'étude et de travaux, pour lui et pour ses plus fidèles disciples. Le 20 avril 183*2, il annonçait en ces termes sa nouvelle détermination et la cessation du Globe : « Chers enfants, ce jour où je parle est grand depuis dix- « huit siècles dans le monde. En ce jour est mort le divin « libérateur des esclaves. Four en consacrer l'anniversaire, « que notre sainte retraite commence, et que, du milieu de « nous, la dernière trace du servage, la domesticité, dispa- « raisse. »
Quarante disciples suivirent Enfantin à Ménilmontant ; et là commença pour eux, combinée toutefois avec un sentiment profond de la hiérarchie, la pratique de la vie commune. Poètes, musiciens, artistes, ingénieurs, officiers du génie, tous ils se livrèrent gaîment, à tour de rôle, aux travaux les plus rudes et les plus grossiers. Ils réparèrent la maison, balayèrent et frottèrent les salles communes, les appartements, les cours; défrichèrent des terrains incultes; couvrirent les allées du sable extrait d'une mine qu'ils avaient creusée péniblement. Pour prouver que leurs idées sur la nature du mariage et l'émancipation des femmes n'étaient point le calcul d'un égoïme voluptueux, ils s'étaient imposé la loi du célibat. Le matin et le soir ils nourrissaient leur esprit de la parole du Père, ou bien ils cherchaient dans la vie d'un des Saints du Christianisme, lue en commun, des exemples, des encouragements, des préceptes. Des hymnes, dont un d'eux, M. Félicien David, avait composé la musique, servaient à exalter leurs âmes en charmant leurs travaux. A cinq heures, le cor annonçait le dîner. Alors les ouvriers disposaient leurs outils en fais-
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eeaux, rangeaient les brouettes autour de l'ellipse du jardin,, et prenaient place après avoir chanté en chœur la prière d'avant le repas. Voilà ce que le public fut admis à contempler. Spectacles dont une nation moqueuse a bien pu ne remarquer que la singularité tour à tour emphatique et naïve, mais qui ne manquaient assurément ni de portée, ni de grandeur. Car, dans ces pratiques, toutes de circonstance, les apôtres de Ménilmontant allaient fort au delà de leurs propres théories, et ils semaient autour d'eux, sans le savoir, des doctrines qui un jour devaient faire oublier les leurs.
Ce fut le 6 juin, au bruit du canon tiré de Saint-Méry, et non loin du sanglant théâtre d'où s'élevaient les cris des combattants, ce fut le 6 juin que, pour la première fois, la famille saint-simonienne ouvrit les portes de sa retraite. A une heure et demie, elle était réunie en cercle devant la maison, et, en dehors d'un second cercle, formé par ceux que les hôtes de Ménilmontant appelaient la famille extérieure, se formait un petit groupe d'assistants qu'attirait la curiosité. Une cérémonie bizarre, en effet, devait avoir lieu ce jour -là : la prise d'habit.
En adoptant un costume distinctif, les Saint-fSimoniens avaient pour but non-seulement de constater leur originalité comme secte, mais encore de conserver quelque influence sur une société qu'il ne leur était plus loisible d'émouvoir par des publications quotidiennes ou d'infatigables prédications. C'était, d'ailleurs, une excellente épreuve à faire subir aux convictions de chacun d'eux ; car il fallait un courage tout viril et une croyance singulièrement audacieuse, pour revêtir les insignes d'un apostolat qu'allaient sans doute attendre au passage l'incrédulité, l'ironie et l'insulte.
LOUIS BLANC. lll — ~1
Il avait donc été décidé qu'on prendrait un costume particulier. M. Edmond Talabot en avait fait le dessin et surveillé l'exécution, llien de plus élégant, de plus simple et de plus commode que cet uniforme : un justaucorps bleu qui s'ouvrait par devant sur un gilet dont l'ouverture était cachée, une ceinture de cuir, un pantalon blanc, une toque rouge, voilà ce qui le composait; le cou était nu, et Ton devait porter la barbe longue, à la manière des Orientaux.
La cérémonie de la prise d'habit fut le sujet de scènes étranges, mais qui donnent une idée assez juste de la seconde phase du Saint- Simonisme. Le Père Enfantin, qui, depuis trois jours, s'était absenté, parut à deux heures, le (î juin, aux yeux de la famille qui l'attendait avec émotion et recueillement. A sa vue, il veut parmi les fidèles comme un élan soudain d'admiration et d'amour, et tous se mirent à chanter en chœur :
Salut, Père, salut, Salut et gloire à Dieu!
Et lui, pendant ce temps, il s'avançait d'un pas lent et majestueux, la tête nue, la ligure rayonnante. Il avait confié la direction de la communauté, pendant son absence, à MM. Michel Chevalier, Fournel et Barrault. Ce dernier prit la parole pour rendre compte au Père de tout ce qui s'était passé. Enfantin s'exprima ensuite en ces termes : « Pendant mon absence, je me suis occupé avec Bouffard « et Hoart de la division de notre apostolat en deux brance ches, apostolat régulier et apostolat séculier, comme le « chrétien distinguait son clergé. J'ai chargé Bouffard et « Hoart de suivre tous nos intérêts passés avec le monde « que nuus quittons. Aujourd'hui même, j'ai donné à Bouf- « tard le pouvoir de disposer pleinement de ce que, selon