CARACTÈRE SYMBOLIQUE DE [/HABIT SAIINT-SIMONIEN
« la loi du monde, je possède ; je ne veux plus et ne peux « plus signer un acte en ce monde, et les hommes qui « marcheront à côté de moi, portant le môme habit que « moi, n'en signeront pas davantage : tous nous serons « libres des entraves du monde; nous aurons renoncé à ce « que les chrétiens appellent Satan et ses pompes, afin « d'être mieux préparés à gagner notre pain de chaque « jour nous-mêmes, afin d'être dignes de recevoir, comme « le peuple, le Salaire. »
Ces mots expriment très-bien quelle était alors la grande préoccupation des hôtes de Ménilmontant. Ils voulaient, eux qui s'étaient livrés aux exercices les plus subtils de l'esprit, réhabiliter le travail du corps ; et cela revenait à professer dans la pratique ce qu'ils avaient reconnu clans la théorie, l'égalité de l'intelligence et de la chair rapprochées et réunies par le sentiment ou la religion.
Après avoir parlé, le Père Enfantin, assisté d'un de ses disciples, revêtit l'habit apostolique. Puis, aidant à son tour celui qui l'avait assisté : « Ce gilet, dit-il, est le symbole « de la fraternité; on ne peut le revêtir à moins d'être « assisté par un de ses frères. S'il a l'inconvénient de rendre « un aide indispensable, il a l'avantage de rappeler chaque « fois au sentiment de l'association. » A l'exemple du Père, les apôtres de Ménilmontant s'empressèrent de revêtir l'habit. Quelques-uns, cependant, déclarèrent qu'ils ne se sentaient pas encore pour cela toute la force nécessaire. Au moment d'accomplir cet acte de renonciation au monde, a ses idées, à ses plaisirs, M. Moïse Retouret s'exprima ainsi en sadressant au Père Enfantin : « Je vous ai dit un joui' « que je voyais en vous la majesté d'un empereur, et pas >■ assez pour ma faiblesse la bonté d'un Messie. Vous m'ap-
« paraissiez formidable. Aujourd'hui j'ai senti profondece ment tout ce qu'il y a de tendresse et de douceur en vous. « Père, je suis prêt. »
Que tout cela se soit produit au xixL' siècle, en France, à Paris, là même où le souffle de Voltaire avait passé, là où rien n'existait plus qui ne rappelât le règne du sarcasme triomphant et la longue domination du libéralisme, les esprits légers peuvent n'y voir que la matière d'un piquant contraste, mais le philosophe y découvre autre chose. Comprimé à l'excès, le sentiment religieux et démocratique réagissait enfin, et cette réaction ne devait pas être stérile, bien qu'elle s'annonçât au milieu de circonstances bizarres, sous les formes d'un mysticisme trop ingénu, et avec une solennité dont l'exagération avait quelque chose de puéril. Et ce qui rend le fait plus extraordinaire, plus digne d'être enregistré, c'est que les fidèles ici étaient presque tous des hommes instruits, studieux, spirituels, éloquents, et fort habiles eux-mêmes à saisir les ridicules d'une société dont ils avaient dénoncé les injustices avec tant de force, de hardiesse, et quelquefois de bon sens.
Toujours est-il que le gouvernement jugea les Saints-Simoniens trop dangereux pour les laisser jouir des derniers bénéfices de la tolérance. Depuis quelques mois, on instruisait contre eux. Après les avoir longtemps tenus sous le coup d'un procès scandaleux, après avoir fait plus d'une fois briller les baïonnettes au milieu de leurs paisibles cérémonies, le gouvernement se décida enfin à les traîner devant les tribunaux. Le 27 août, le Père Enfantin et MM. Michel Chevalier, Barrault, Duveyrier, Olinde Kodrigues, furent appelés à comparaître devant la cour d'assises. Un les accusait : 1° du délit prévu par l'article 291 du