PROTESTATION V)K MADAME CÉCILE FOURNEL
au nombre de plus de vingt personnes, d'une violation flagrante de l'article 291 du Code pénal. Passant à la prévention d'outrage à la morale publique, l'avocat général demanda s'il n'y avait rien de contraire aux bonnes mœurs dans une doctrine qui glorifiait l'inconstance, qui tendait, par la réhabilitation de la chair, à élever sur les ruines de la pudeur le règne du plaisir, qui soumettait le mariage à l'exercice d'un droit qui rappelait le droit du seigneur, qui confiait enfin au Prêtre la mission de régulariser, de développer et les appétits intellectuels et les appétits charnels. « Mais, Messieurs, continua l'avocat général, « ces doctrines perverses n'ont point passé sans obs- « tacle. Quand le Père Enfantin a promulgué ces doc- « trines, une femme s'est trouvée là, qui a senti son âme « pure se révolter contre ces conceptions hideuses; et « elle, faible, timide, elle s'est levée, elle a protesté avec « énergie. »
Au moment où l'avocat général prononçait ces mots, Mme Cécile Fournel (c'était elle que le ministère public venait de désigner à son insu}, Mrae Cécile Fournel se lève vivement et s'écrie : « Je suis ici pour protester contre « le rôle que... Taisez- vous, s'écrie à son tour le prési- « dent. » Et, comme Mme Fournel déclarait que, mieux éclairée, elle avait reconnu la moralité de la doctrine : « Si vous parlez encore, lui dit le président avec colère, « je vous ferai mettre à la porte. » Une semblable menace, publiquement adressée par un magistrat à une femme, causa parmi les auditeurs un étonnement pénible, et ce fut sous cette impression qu'ils attendirent la défense des accusés.
M. Olinde Rodrigues, on l'a vu, avait fait scission; il n'avait pas suivi Enfantin à Ménilmontant, il n'avait pas
revêtu l'habit apostolique. Sa position dans le procès était donc tonte particulière. Aussi se borna-t-il à venger la mémoire de Saint- Simon, son maître, de quelques attaques imprudemment hasardées par l'avocat général, et il le fit en termes clairs, précis, incisifs. MM. Michel Chevalier, Duveyrier, Barrault, et leurs conseils, MM. Simon, Lambert, d'Eiehtal, prirent ensuite la parole :
On déniait à la société saint-simonienne le caractère religieux. On lui reprochait d'avoir remplacé par des hommages superstitieux rendus à un homme le culte dû à la Divinité. Il y avait dans une telle accusation ou une bien grande ignorance ou une bien grande injustice. Qu'avait dit, en effet, le Père Enfantin? Il avait dit : Dieu est tout ce qui est; donc, plus de guerre entre les deux principes, l'esprit et le corps, l'intelligence et la chair : Nul de nous n'est hors de Dieu, mais nul de nous n'est Dieu; donc plus d'esclaves, plus de réprouvés, plus d'adoration servile de l'homme à l'égard de l'homme, plus d'exploitation despotique : Chacun de nous vit de la vie de Dieu, et tous nous communions en lui; donc plus d'antagonisme entre l'individu et la société, entre l'intérêt et le devoir. Harmonie, égalité, fraternité : voilà les trois vastes idées sociales qu'embrassait la définition donnée par Enfantin de la Divinité, et l'on accusait les Saint-Simoniens de n'être pas une société religieuse, de n'avoir sur Dieu d'autres notions que celles d'un panthéisme confus ! Quant à leurs cérémonies, le gouvernement n'était guère excusable de les ignorer, lui qui avait envoyé à Ménilmontant, pour s'en instruire, et ses commissaires de police, et ses gendarmes, et ses soldats. Il est vrai que les Saint-Simoniens s'occupaient tout autant de l'ordre temporel que de l'ordre