‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 135 sur 176 · CARACTÈRE RELIGIEUX DE LA SOCIÉTÉ SAINT- S1MOMENNE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE RELIGIEUX DE LA SOCIÉTÉ SAINT- S1MOMENNE

spirituel. Mais comment l'avocat général avait-il osé prétendre que le propre de toute religion est de laisser en dehors de son influence les intérêts sociaux et politiques de l'humanité? Est-ce que la religion des Hindous, celle des Egyptiens, celles des G-uèbres, celle des Hébreux, celle des Druides, celle des adorateurs d'Odin, est-ce que le fétichisme africain, est-ce que l'Islamisme, n'avaient pas embrassé la morale et la politique, n'avaient pas réglé les relations de peuple à peuple, de caste à caste, d'individu à individu? Le catholicisme lui-même n'avait-il pas fait de la politique, en changeant la condition des femmes et en poussant les sociétés à détruire l'esclavage? Les beaux temps du christianisme ne s'étaient-ils pas composés d'une série de tentatives sur l'ordre temporel, sur César? Et l'avocat général ignorait-il d'aventure ce mot d'un savant historien : « Le royaume de France est un royaume fait « par des évêques? » Après cela, que prétendait-on quand on reprochait aux Saint- Simoniens d'avoir demandé de l'argent? De l'argent! il en avait fallu aux premiers chrétiens, eux qui, suivant les Actes des Apôtres, « mettaient « en commun tout ce qu'ils possédaient, vendant leurs « terres et leurs biens pour les distribuer à tous, selon le « besoin que chacun en avait. » De l'argent ! il en avait fallu aux diacres de la primitive Eglise, chargés spécialement de recueillir les dons des fidèles; il en avait fallu à la religion chrétienne depuis saint Paul, depuis Jésus; il lui en fallait encore : témoin le budget, où on la voyait figurer tous les ans. Les Saint-Simoniens étaient donc des hommes religieux ; et certes ils l'avaient prouvé, lorsqu'à la face d'une société égoïste, sceptique, moqueuse, préoccupée de ses intérêts matériels, ils avaient abandonné,

pour obéir à leur foi, famille, carrière, habitudes chéries, espérances de fortune, vues d'avenir ; lorsqu'à la face d'une société qui ne garde à la vie du prolétaire que dédains et mépris , ils s'étaient volontiers assujettis aux travaux les plus répugnants et les plus durs; lorsqu'enfin ils étaient venus affronter les railleries de la multitude, revêtus d'un costume distinctif, et offrant à l'injure leur nom écrit sur leur poitrine. Puis, quels étaient les hommes qui osaient dénier à la famille saint-simonienne un caractère religieux? Des hommes qui, faisant profession ouverte d'indifférence en matière de religion, avaient mis l'athéisme dans la loi ; des hommes qui avaient fait disparaître de l'enceinte de ce même tribunal où ils siégeaient la majesté de Jésus crucifié; des hommes qui couvraient d'une toile verte l'image de leur Dieu, ainsi qu'une chose mauvaise à voir! Du reste, et à supposer qu'on ne voulût pas reconnaître dans la famille saint-simonienne une société religieuse, quels désordres avait-on à lui imputer, pour que toute la rigueur de l'article 291 lui fût devenue applicable ? Les Saint-Simoniens n'avaient cessé de déclarer la guerre impie et de protester contre l'esprit de révolte. S'ils avaient décrit les maux du peuple, ce n'avait été que pour en indiquer le remède; et dans le temps même où le gouvernement ne savait qu'envoyer contre l'insurrection lyonnaise des canons et des soldats, ils avaient demandé, eux, à l'étude et à la science la guérison des plaies sociales que révélaient ces troubles mortels. Restait le reproche d'immoralité. Or, qu'y avait-il d'immoral à demander que les relations entre époux fussent soumises à un règlement nouveau qui leur ôtât ce caractère d'exclusion, et conséquemment de violence ou de ruse,

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que leur imprimait la loi chrétienne? Aurait-un aboli le mariage, quand l'homme et la femme le plus capables de diriger l'humanité, quand le prêtre et la prêtresse auraient été investis du droit de consacrer par leur sanction les peines et les plaisirs de l'hymen ? Que voyait-on de monstrueux à ce que, dans un sacerdoce obéi volontairement, l'empire de la beauté se trouvât associé au pouvoir de l'intelligence? Cet empire de la beauté, après tout, il était absolu, irrésistible; et ceux-là le subissaient en secret qui affectaient en public de nier sa légitimité. Car enfin, même sous l'influence de la loi chrétienne, la société s'était bien donné de garde de proscrire les joies de la chair; le peuple, on le savait de reste, allait plus volontiers au bal qu'au sermon; et les députés, personnages graves, venaient de voter moins de huit cent mille francs aux évêques, et près d'un million à l'Opéra. Mais quoi! cet Opéra n'était-il pas un temple élevé au culte de la beauté? Au milieu des parfums s'exhalant de la chevelure dénouée de ses danseuses, sous la pluie de lumière tombant de son lustre, devant ces gracieuses phalanges de femmes légères passant au travers des riches peintures et des sons d'une musique enivrante, les sens manquaient-ils d'excitations fortes, la chair manquait-elle d'adorateurs? La loi chrétienne n'était donc pas observée. Eh! comment aurait-elle pu l'être? En disant anathème à la chair, le christianisme l'avait poussée à la révolte, et à une révolte pleine d'affreux désordres. Quel spectacle, en effet, présentait au moraliste cette société au nom de laquelle on accusait les Saint-Simoniens d'immoralité? Sur vingt-neuf mille enfants nés dans Paris, près de dix mille avaient été conçus dans des embrassements illégitimes; les collèges étaient infectés de vices par qui 1er,

enfants étiolés devenaient vieux avant d'avoir atteint l'adolescence ; les amours étaient souillés d'un horrible venin qui empoisonnait jusqu'aux mamelles des nourrices; on ne pouvait faire un pas dans les rues sans s'y heurter au libertinage patenté; et naguère encore, au Palais-Royal, dans le même palais qui abritait la reine et sa jeune famille, la prostitution avait son sanctuaire impur. Que parlait-on de la famille dans une société où l'adultère était enseigné sur tous les théâtres, chanté par tous les poètes, représenté avec charme par tous les artistes, paré dans tous les romans des grâces de l'imagination et couvert par la sainteté de l'amour? On avait cru flétrir le Saint-Simonisme en prononçant ce mot : le droit du seigneur. Le droit du seigneur! Il existait dans la société que les Saint-Simoniens voulaient régénérer, et c'était le droit du plus riche! Car, dans cette société, il était amplement pourvu aux plaisirs des honnêtes gens, et il y avait, à côté de l'armée des fils du peuple, chair à canon jetée à l'agression étrangère, l'armée des filles du peuple, malheureuses que la pauvreté condamnait au plaisir comme à une corvée infâme, chair banale et vénale livrée d'avance à l'assouvissement de tous les appétits matériels. Ainsi, le vice avec l'hypocrisie, ou le vice avec l'impudeur et la faim; au défaut de la corruption poétisée, la corruption patentée; en haut l'adultère, en bas la prostitution .

Tel fut, au fond et en raccourci, le système de défense présenté par les prévenus, dans l'audience du 27 août. Ils venaient de soulever des questions d'une portée incalculable. Mais l;i société qu'ils attaquaient voulait être obéie et non discutée. Pendant qu'ils parlaient, il arriva plus d'une fois aux juges de donner des marques d'impatience,

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et un sourire railleur ne cessa d'errer sur les lèvres de l'avocat général, heureux de pouvoir échapper par l'affectation du dédain au trouble et à l'embarras de son impuissance.

Le lendemain, "28 août, Enfantin prit la parole à son tuiir. Il s'exprimait avec gravité, avec lenteur, et s'arrêtait de temps en temps pour fixer ses regards, tantôt sur le président et les deux conseillers, tantôt sur l'avocat général, tantôt sur l'auditoire. La Cour ne tarda pas à s'en montrer fort irritée, et comme le président demandait à l'accusé s'il avait besoin de se recueillir : « J'ai besoin, répondit-il, de « voir qui m'entoure et d'être vu. Je sais tout ce que « donnent de puissance le recueillement et la solitude ; « mais je sais aussi que le recueillement n'est pas la seule « manière de s'inspirer; et, d'ailleurs, je désire apprendre « à M. l'avocat général l'influence delà chair, de la forme, « des sens, et pour cela lui faire sentir celle du regard. » Puis, sans s'arrêter à l'impression produite par ces paroles, où à une pensée sérieuse se mêlait une sorte de bouflbunerie tout à fait imprévue, Enfantin continua : « On trouve « mauvaise, immorale, et pleine de fatuité, cette pensée « que j'ai émise, savoir : que le Prêtre devait être beau : « telle est, en effet, notre foi. Le Prêtre doit être beau, « sage et bon : bonté, sagesse et beauté résument très-net- « tement notre dogme. Eh bien, l'Eglise chrétienne elle- « même, qui réprouvait la chair, qui regardait la beauté « comme l'arme privilégiée de Satan, n'aurait toutefois « jamais ordonné prêtre un homme difforme ou mutilé. Et, « à notre époque, lorsque, dans l'armée, il s'agit de former « un corps qui représente dignement, noblement, qui puisse « inspirer par la seule vue le respect, l'admiration ou la

« crainte, certes, quelque indifférent qu'on prétende être « pour la beauté, on est loin de la négliger. Ne dit-on pas « que, pour être dans les carabiniers, il faut être bel « homme : pourquoi ne saurait-on le dire des prêtres sans « blesser les oreilles de M. l'avocat général? Il est vrai, la « mission du soldat n'est pas la même que celle de notre « sacerdoce : l'un donne la mort, l'autre la vie. Mais je ne « vois pas que ce soit un argument contre ce que j'avance. » La comparaison ne manquait ni de justesse ni d'esprit; mais l'accusé s'étudiant de nouveau à déconcerter le tribunal par la fixité de son regard, le président déclara tout à coup la séance suspendue, et dit à Enfantin : « Nous ne « sommes pas ici pour attendre le résultat de vos contem- « plations. » Alors, se tournant vers les siens avec le plus inaltérable sang-froid: « Encore, dit le Père, une justifica- « tion de leur incompétence ! Ils nient la puissance morale « des sens, et ils ne comprennent pas que, par mon seul re- « gard, j'ai pu leur faire perdre le calme qui convenait à « leur rôle. » A la reprise de l'audience, Enfantin annonça que, puisque c'était un discours qu'on attendait de lui, il allait parler, et, après avoir tracé un tableau énergique de tous les désordres engendrés par l'anathème que le christianisme avait lancé contre la chair : « Vous qui nous « accusez, s'écria-t-il, si vous voulez vraiment nous juger, « il faut que vous présentiez un remède meilleur que le « nôtre. Or, je ne vois, d'une part, que les Madelonnettes, « les Filles repentantes, la Salpê trière; de l'autre, que la Force « ou Suinte-Pélagie... Quant à nous, voici nos remèdes ; « sanctification de la beauté et réhabilitation de la chair; « direction et règle des appétits physiques; réorganisation u de la propriété : car la misère du travailleur et la ri-

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