‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 141 sur 176 · PROCÈS UR< CHOUANS. • J · texte numérisé non relu

PROCÈS UR< CHOUANS. • J

An re:-te, le général Bonnet n'occupa qu'en passant le poste qui venait de lui être assigné, et il ne tarda pas à être remplacé lui-même par le lieutenant général d'Erlon.

Ce fut sous le gouvernement militaire de ce dernier, et peu de jours avant la formation du ministère du 11 octobre, qu'eut lieu, devant la cour d'assises de Blois, le procès de ( 'aqueray fils, de Sortant, de Condé, de Cresson et autres chouans, au nombre de vingt-deux. La plupart furent acquittés, quelques-uns condamnés à la détention. La modération de ce jugement était remarquable, au sortir d'une guerre civile qui avait soulevé de si violentes passions; mais, outre que les accusés avaient été fort éloquemment défendus par M. Janvier, homme d'un talent élevé et du caractère le plus généreux, les dépositions avaient jeté une vive lumière sur la situation de la Vendée et sur la nature du soulèvement. Au milieu de tant d'exagérations et de mensonges répandus par l'esprit de parti, ce ne fut pas sans surprise et sans émotion qu'on entendit un des témoins, capitaine du 41e, dire la vérité sur ceux qu'il avait combattus comme sur ceux qu'il avait servis. Ce loyal officier se nommait Galleran; il déclara que l'opinion avait été égarée par les récits des journaux et les rapports des agents du pouvoir; qu'on avait fait sonner bien haut des victoires purement imaginaires, et dénoncé à l'indignation publique des faits mensongèrement présentés ; que les paysans vendéens étaient en général de braves gens, animés d'un vrai patriotisme, et républicains, sinon par leurs idées polititiques, du moins par leurs mœurs, leurs habitudes, leur vie intérieure; que les prétendues distributions d'argent faites aux chouans se bornaient à des sommes de 10, de 20 sous données aux plus pauvres ; que le seul système à employer.

vis-à-vis de tels hommes et dans un tel pays, était un système de modération et d'équité. Mais à ces déclarations le témoin en ajouta d'autres où les bandes étaient formellelement accusées de brigandage. « Les bandes, dit-il, ne « manifestaient leur présence que par des vexations de toute <( espèce ; elles n'entraient chez le métayer que le fusil à la « main, et ne se faisaient servir qu'à coups de crosse; « elles répandaient adroitement le bruit que la ligne était u avec elles et avait ordre de ne les point arrêter. Aussi « avaient-elles acquis par la terreur une telle influence, que « les métayers maltraités n'osaient ouvrir la bouche, et que « les pères ou les enfants des individus cruellement assas- <( sinés n'osaient donner des renseignements à la justice... « En général, les bandes ne faisaient pas de mal aux sol- « dats. Un de mes soldats, le jeune Valleret, fut pris dans « une battue. — « N'es-tu pas, lui dirent les chouans, de « ceux qui nous ont envoyé des balles ce matin? — Oui, « répondit Valleret, j'ai fait mon devoir. » Et ils le lais- « sèrent aller. Il n'en était pas de même pour les gendarmes « et les gardes nationaux. Les bandes ne leur faisaient pas « de quartier. »

Au procès des vingt-deux Vendéens succéda celui de M. Berryer. Mais la politique qui traînait l'illustre orateur sur le banc des accusés n'avait fait, en réalité, que lui fournir l'occasion d'un éclatant triomphe. Lorsqu'il parut devant le tribunal, jurés et spectateurs se levèrent par un mouvement spontané. Plusieurs avocats étaient venus s'asseoir à côté du prévenu. Le président leur ayant fait observer que là n'était pas leur place, un d'eux, M. Vallon, répondit : « Le banc des accusés est aujourd'hui tellement « honoré, que nous avions cru nous honorer nous-mêmes

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» en y prenant place. » Quelques paroles nobles et émouvantes suffirent à M. Berryer pour repousser l'accusation, que le ministère public s'empressa d'abandonner. Il était bien étrange, en effet, qu'on eût arrêté, comme instigateur de la guerre civile, celui qui en avait combattu la pensée, en présence de la duchesse de Berry, avec tant d'énergie, d'entraînement et d'éloquence.

Réfugiée à Nantes, dans la maison des demoiselles Duffuigny, Marie-Caroline nourrissait, au sein de ses douleurs et de ses périls, des espérances hautaines. Du fond de son asile, protégé par la fidélité la plus vigilante et la plus discrète, elle entretenait avec quelques-uns de ses partisans une correspondance active, et se tenait prête à tirer parti dus événements. Parmi les lettres qu'elle écrivit durant son séjour à Nantes, il en est une qui mérite d'être rapportée; elle était adressée à la reine des Français.

La voici :

« Quelles que soient les conséquences qui peuvent résulter pour moi de la • position dans laquelle je me suis mise en remplissant mes devoirs de mère, « je ne vous parlerai jamais de mon intérêt, madame. Mais des braves se « sont compromis pour la cause de mon fils, je ne sauraïr me refuser à « tenter pour les sauver ce qui peut honorablement se faire.

« Je prie donc ma tante, son bon cœur et sa religion me sont connus, . « d'employer tout son crédit pour intercéder en leur faveur. Le porteur de « cette lettre donnera des détails sur leur situation ; il dira que les juges « qu'on leur donne sont des hommes contre lesquels ils se sont battus.

« Malgré la différence actuelle de nos situations, un volcan est aussi sous « vos pas, madame, vous le savez J'ai connu vos terreurs, bien naturelles, « a une époque où j'étais en sûreté, et je n'y ai pas été insensible. Dieu seul (i connaît ce qu'il nous destine, et peut-être un jour mo saurez-vous gré « i l'avoir pris confiance dans votre bonté et de vous avoir fourni l'occasion « d'en faire usage envers mes amis malheureux. Croy /. à ma reconnaissance.

« Je vous souhaite le bonheur, madame. Car j'ai trop bonne opinion de « vous pour croire qu'il soit possible que vous soyez heureuse dans votre

. ituation,

« Marie Caroline. » - .

Cette lettre, si touchante et si digne, fut portée à Saint- Cloud par un officier royaliste, et remise décachetée à M. de Montalivet, qui en donna connaissance à la reine. L'officier attendait la réponse au bas de l'escalier. On lui rendit la lettre, en lui disant que la reine ne pouvait la recevoir. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne pouvait y répondre. Malheureuse reine, qu'on avait pour jamais condamnée au supplice d'étouffer la voix de son cœur, et pour qui le plus terrible des anathèmes se cachait dans une prière affectueuse, dans un vœu de parente et d'amie !

Déjà près de cinq mois s'étaient écoulés depuis l'entrée de la duchesse de Berri à Nantes, et le lieu de sa retraite était encore un secret : soit qu'à force de prudence, elle fût parvenue à déjouer tous les efforts de ses ennemis, soit que le gouvernement eût apporté dans ses poursuites une mollesse calculée. Car la duchesse de Berri, prisonnière, était un embarras et un danger. Son impunité, en effet, désignait Louis-Philippe au mépris des peuples, sa mort le vouait à l'exécration des rois. Rendre la princesse à la liberté, c'était la rendre aux complots et à la guerre civile; la faire juger, c'était mettre en action le principe de l'égalité devant la loi, principe fatal aux monarchies. Qui, d'ailleurs, la jugerait dans un pays qu'on voulait monarchique, cette mère d'un enfant devenu roi par l'abdication de son aïeul? La Pairie? Devant une telle responsabilité, elle aurait évidemment reculé d'épouvante. Un jury ? Quelques hommes pris au hasard auraient donc pu, en montrant la justice désarmée devant la royauté de la veille, condamner par cela seul, comme coupable d'usurpation et de félonie, la royauté du lendemain? Invoquer, dans de semblables circonstances, le principe de la souveraineté du

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peuple, on ne le pouvait sans attacher en quelque sorte le mineur au pied du trône. Frapper dans la duchesse de Berri le crime de la révolte, on ne le pouvait sans rappeler sous quel effort avait succombé la plus fondamentale des lois de la monarchie, l'inviolabilité de Charles X.

C'étaient là des considérations d'une haute importance. Elles durent prévaloir tant que la guerre étrangère ne l'ut pas imminente. Mais bientôt l'on crut toucher au moment où l'Europe devait s'embraser. Guillaume, avec un orgueil croissant, bravait les décisions de la Conférence, remplissait le Nord du bruit de ses préparatifs militaires, et, du haut de la citadelle d'Anvers, occupée par ses soldats, menaçait de réduire en cendres la seconde ville de la Belgique. Alors la présence de la duchesse de Berri en France prit un caractère de gravité vraiment formidable. Il était permis de prévoir qu'au premier coup de canon tiré sur la frontière, les Réalistes du Midi et ceux de la Vendée, pour la seconde fois, se lèveraient en armes ; qu'on aurait devant soi la guerre, derrière soi l'anarchie ; que le nom du prince d'Orange et celui de Henri V se mêleraient dans les mêmes vœux, dans le même cri, et que, pressée entre deux tentatives de restauration, la dynastie de Louis- Philippe serait étouffée au berceau. S'emparer de la duchesse de Berri devenait dès lors la plus impérieuse dv> nécessités du moment. Mais, pour conduire le gouvernement jusqu'à la mère de Henri V, il fallait trouver un traître : on ne put le trouver, sur cette noble terre de France, que dans un juif, un renégat.

Admis, pour avoir renié son Dieu, dans la confiance du pape, et dans celle de la duchesse de Berri, pour avoir mi masquer la noirceur de son âme, ce misérable s'étail offert

depuis longtemps à M. de Montalivet, lorsque le ministère du 11 octobre se forma. M. de Montalivet laissa au nouveau ministre de l'intérieur l'hypocrisie de Deutz à employer. On savait la duchesse de Berri à Nantes : Deutz se chargea de découvrir l'asile de la princesse, et, pour tirer parti plus sûrement des services de cet homme, on nomma préfet de la Loire-Inférieure M. Maurice Duval, le même dont l'administration avait pesé si cruellement sur Grenoble.

1 Deutz était loin d'avoir auprès de la mère du duc de Bordeaux l'influence dont il s'est vanté depuis. Mais il avait accompagné de Londres en Italie M'nes de Bourmont ; il avait vu la princesse en passant à Massa pour se rendre à Rome; il l'avait revue après le voyage à Rome, et, grâce aux recommandations du Saint-Père, il avait été chargé de remettre des missives importantes à la reine d'Espagne et à don Misruel. Il avait donc été naturellement initié de la sorte à de graves secrets, dont la révélation devait peu coûter à son aine perfide et lâche. Il est vrai que, lorsqu'au mois d'avril il avait quitté Massa, M. de Choulot l'avait contraint à s'arrêter à une lieue environ de la ville, dans une vallée plantée d'oliviers, et lui avait fait prêter là un serment solennel et redoutable2; mais que valent les serments? L'honneur les

1 Le récit qu'on va lire présente, sur l'arrestation delà duchesse de Berri, certains détails qui s'écartent de ceux qui ont été déjà publiés, mais qui viennent d'une source authentique. Notre récit s'appuie sur des notes fournies au général Dennoncourt, postérieurement à la publication de son livre, la Vendée et Madame. Ces notes, qui rectilient quelques inexactitudes échappées à M. Demi or. court, il a bien voulu lui-même nous Us transmettre.

2 C'est ce que Deutz raconte lui-même dans une brochure qu'il a publiée touchant sa trahison; et, sur ce point, il est permis de l'en croire, puisqu'il s'accuse. Car, du reste, >a brochure est remplie de mensonges cyniques.

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